SCÈNE IV. CLARCK, debout, lady RÉGINE et HÉLÈNE
LADY REGINE.
Nous étions inquiètes de vous, monsieur Clarck.
HÉLÈNE
Deux jours sans nous rendre visite.
LADY RÉGINE
Depuis trois mois que vous habitez le pays, c'est la première fois.
CLARCK
Je vous remercie, miss Hélène, et vous lady Régine, d'avoir daigné vous apercevoir de l'absence de votre pauvre voisin.
HÉLÈNE, avec inquiétude.
Et cette absence n'avait rien d'inquiétant?
CLARCK
Si vraiment! Une importante affaire., une inondation menaçait ma petite prairie qui s'étend jusqu'aux bords du Kennet.
LADY RÉGINE
Ce n'est que cela.
CLARCK
C'est beaucoup pour moi qui n'ai d'autre mérite que celui de propriélaire.
REGINE.
C'est trop de modestie ! Avec votre instruction et vos talens , vous pouvez vous faire un nom , briller dans nos assemblées politiques , et arriver, comme tant d'autres au pouvoir...
CLARCK, avec un soupir.
Ah!., milady!.. l'on est si bien chez soi... Il y a un axiome persan, que j'estime beaucoup , et qui dit : Pour être heureux, cache ta vie.
Et cet axiome a raison.
CLARCK
N'est-ce pas ?
LADY RÉGINE
Mais si chacun raisonnait ainsi, que deviendrait le bonheur du pays?
CLARCK
Son bonheur!... Tenez, milady, trop de monde s'en mêle !... et j'ai idée que tout irait mieux si la moitié de nos hommes d'état abandonnaient le limon des affaires et se mettaient comme moi à la charrue... C'est un si bel état que celui de fermier,
Hélène, souriant.
Quand on l'exerce comme vous !
LADY RÉGINE, se levant et prenant la gauche du théâtre ; les acteurs sont dans l'ordre suivant; Régine, Clarck, Hélène.
Oui !.. un fermier original... Vous retirer à douze milles de Londres... acheter dans le comté de Bercks un petit domaine où vous ne voyez ni ne recevez personne.
HÉLÈNE
N'être dans ce temps de trouble d'aucun parti, et n'avoir dans le pays aucun protecteur. CLARCK, les regardant.
J'ai mieux que cela... Il me semble que j'ai des
LADY RÉGINE
Vous avez raison...
HÉLÈNE
Et votre père, monsieur Clarck.
LADY RÉGINE
Il ne vient donc pas vous voir?
CLARCK
Non! nous sommes brouillés !
HÉLÈNE
Pourquoi ?
CLARCK
Est-il besoin de le demander? Est-il aujourd'hui en Angleterre une seule maison où la différence d'opinion et de principes ne divise le frère et la sœur, le fils et le père?.. Le mien, à qui j'aurais donné mon sang et ma vie , indifférent aux sentimens de tendresse qui remplissaient mon cœur, ne pouvait me comprendre ni m'aimer!... Il m'a éloigné de lui... j'ai obéi...
LADY RÉGINE
Il est à Londres?..
clarck, avec indifférence.
Oui, milady... Il y occupe une place que peutêtre il ne gardera pas long-temps... Alors j'irai partager son sort... quel qu'il soit!.. Alors, sans me demander compte de mes opinions, il me permettra peut-être d'être son fils...
LADY BÉGINE.
Un mot seulement... Il n'est donc pas royaliste?..
CLARCK , iressaillant.
Non, madame!.. (D'un air sombre.) Au contraire!..
LADV BÉGINE, aveejoic.
Tandis que vous, monsieur Clarck...
CLAKCK, froidement.
Moi , milady!... je suis pour la paix, la vraie liberté et le bonheur de l'Angleterre!.. C'est vous dire que je ne suis d'aucun des partis actuels... et que personne ne veut de moi ! Voilà pourquoi je me suis décidé à vivre seul !.. Là-bas et parmi les miens , je n'existais pas ; et lorsque, sous les beaux arbres de ma petite métairie, je me suis vu à l'abri des querelles de parti et des discussions de famille, semblable au matelot qui n'entend plus gronder l'orage , je me suis senti respirer et renaître, et, tout entier au calme des champs, à l'étude, à l'amitié... j'ai vu s'écouler les trois mois les plus heureux de ma vie, trois mois où je vous voyais tous les jours, et où chaque journée ne laissait après elle que de doux souvenirs , et l'espoir plus doux encore du lendemain.
LADY BÉGINE.
Par malheur , nous vivons dans un temps où l'on ne respecte rien, pas même les fermiers. Vos jours ont pu être épargnés, mais votre belle prairie, qui s'étend jusqu'aux bords du Kennet, ne le sera peut-être pas!..
CLABCK.
Pourquoi cela?
HÉLÈNE
Pour avoir pris notre défense.
LADY RÉGINE
Oser défendre son bien ou celui de ses amis , résister au pillage ou aux exactions, c'est un erinic que le tyran punit de conlîscalion ou de mort. (Hélène, qui a remonté le théâtre, redescend près de sa cousine pour lui imposer silence. Les acteurs sont dans l'ordre suivant : Régine , Hélène, Richard.)
CLARCK
Ah! quelle idée ayez-vous de Cïomwell?
HÉLÈNE
Vous ne savez donc pas de quoi il est capable? vous ne le connaissez donc pas ?
CLARCK
Mais vous-même, miss Hélène, le connaissez-
que je ne puis maîtriser. Je vois toujours ces traits durs et sévères, ces yeux gris et peroans ; j'entends cette voix sombre résonner à mon oreille, comme une cloche de mort, et s'il fallait me retrouver en face de lui une seconde fois...
CLARCK
Quand donc l'avez-vous vu, la première ? et où étiez-vous ?
nÉLÈNE.
A ses pieds ! lui demandant la grâce de ma mère, qui, après la bataille de AVorcestcr, avait reçu dans son château Charles II, errant et fugitif!... Oui, monsieur, il y avait peine de mort pour qui donnait un asile et du pain à son roi, et ma mère avouait son crime ! Comme son mari, lord Newport, elle allait payer de sa tète, son courage et sa fidélité. Il y a dix ans de cela, j'en avais douze à peine ; et , seule , abandonnée de tous, il me semblait que les prières et les larmes d'un enfant devaient toucher le cœur le plus farouche, même celui de Croimvcll! Mais comment pénétrer jusqu'à lui ? — Repoussce par ses soldats, je me tenais à la porte du palais, priant et pleurant, lorsque deux officiers parlementaires, dont l'un avait l'air d'un gentilhomme et l'autre d'un brasseur de la cité, s'arrêtent devant moi et m'interrogent : « Ah! elle est fille d'un lord, dit le premier; et elle est gentille, dit l'autre... Viens, nous allons chez son altesse le lord protecteur, nous t'y conduirons ! » Et je les suivis à travers des détours sans nombre, remplis de soldats, qui, tous, les saluaient avec respect... Nous arrivâmes à une petite chambre, basse et sombre, où une nombreuse famille, rangée autour d'une table ronde, écoulait respectueusement un soldat de moyenne stature, qui, tournant ie dos à la porte d'entrée, leur lisait d'un ton solennel un chapitre de la bible. Au bruit que nous fîmes, il se leva avec effroi... Mais, à la vue de mes deux conducteurs, il se remit promptement, en disant : Ah! c'est toi, George Monek ; c'est toi, Lambert, que me voulez-vous ?
CLARCK
George Monek?
LADY RÉGINE
Qui, jadis royaliste, sert maintenant Cromwell.
CLARCK
Et Lambert, le républicain ?
Qui a demandé la mort de Charles ICl...
HÉLÈNE
C'est vrai; mais dans ce moment il demandait la vie de ma mère ! Je m'étais jetée aux pieds du tyran, en criant : Grâce el pitié! 11 répondit, sans me regarder: Éloignez cette enfant ... Monek fit un pas pour obéir, Lambert se plaça devant lui. Non, je ne sortirai pas ! m'écriai-je en m'atlachanl aux vêtemens de Crotrnvelt, sou^ l-sipiels je