VERT, BLANC ET BOUGE
Un empereur qui sent sa couronne trembler sur son front, un conquérant qui voit ses bataillons entrer dans la fournaise, un joueur qui jette des millions de louis sur le tapis, tous les rêveurs de triomphe, tous les avides de puissance et de gloire sont personnages calmes et impassibles auprès d'un compositeur qui entend l'orchestre attaquer les premières notes de son ouverture. . .
Chose curieuse, et dont le signor Salvani avait été profondément surpris, — mais agréablement, disons-le, — la salle, le parterre, tout était comble jusqu'aux friises.
Certes, surpris, il avait le droit de l'être.
Car au milieu des agitations populaires, il était fort admissible qu'il restât, dans le cœur des Milanais, peu de place pour les précautions artistiques.
La Luciola avait, il est vrai, des fanatiques : Ticellini était estimé et on témoignait d'une certaine curiosité pour c« début important...
Mais de là à un engouement pareil, il y avait loin.
Salvani avait fait, en outre, quelque»
remarques singulières.
La veille, il était à peu près certain d'un formidable fiasco de recette.
Les coupons restaient tristement amoncelés au bureau du théâtre, et la porte ne s'ouvrait à peine que d'heure en heure pour livrer passage à un acheteur.
Mais voici que dans la matinée qui avait précédé la représentation, un personnage singulier, — un nègre superbe.
Nubien, drapé dans une sorte de burnous blanc, s'était présenté dans le cabinet du directeur.
— Que voulez-vous? lui avait demandé l'imprésario qui, en administrateur prudent, ne dédaignait pas de tenir lui-même Ba caisse.
Le Nubien — d'un geste suffisamment éloqueui, — avait désigné la liasse de cartons qui s'entassait sui- le bureau.
— Ah! très bien!... voti-e maître envoie retenir une loge I
Le nègre avait adors souri — d'un sourire si large — que si Salvani n'eût pas été si fort préoccupé de sa recette, il eût pu compter toutes ses dents.
Sans répondre autrement, il avait de nouveau mis le doigt sur le paquet.
— Quoi! deux loges? vous voulez deux logps?...
— Non ! avait fait l'autre d'un signe de tête en riant jusqu'aux gencives.
— Trois loges?...
— Non!...
— Mais enfin... quoi?... êtes- vous muet?
— Oui!...
Mais en baissant la tête pour exprimer ee vocable affirmatif, le nègre avait plongé sa main sous son burnous et... l'avait retirée pleine de billets de banque...
Puis il avait posé les précieux papiers auprès des coupons, en couvrant ces derniers de sa main aux ongles tachetés.
— Hein I je ne comprends pas, vous dis-j«? C'est assommant! Ah qk\ vous ne voulez pas tout le paquet?
— Si ! si ! avait fait le Nubien avec une insistance trop claire pour que l'autre se méprit sur la véritable signification du signe.
Du reste, ])our qu'il fût plus clair encore, il avait pris la liasse et avait fait mine de la mettre dans sa poche.
— Ça n'est pas possible ! criait Salvani. Co liment! tout! mais il y a là...
11 avait ressaisi le paquet, et comptait les cartes avec la dextérité d'un prestidigitateur qui fait une démonstration. Il y a là... onze loges de premier rang...
— Bien / fit le Nubien.
— A cinquante livres pièce... •
— Bien!...
— Dix-huit loges de second rang, à quarante-deux livres...
— Bien!
— Vingt-deux loges de troisième rang, à trente-six livres... et tout le quatrième rang, trente loges à vingt-cinq livres...
Le nègre cette fois se contenta de montrer les billets de banque.
— Voyons! mais cela fait... c'est insensé, parole d'honneur! cela fait... j'y perds la tète... onze à cinquante... cinq cent cinquante... dix-huit à quarantedeux... sept cent cinquante-six... vingtdeux à trente-six... sept cent quatre vingt-douze...
Puis s^nterrompant et se tournant vers le Nubien impassible :
— Mais cela va faire un chiffre formidable!
Sans doute le nègre crut qu'on se défiiiit de sa solvabilité : car il plongea de nouveau 3a main sous son burnous; et quand elle reparut, une nouvelle poignée ae billets froufrouta aux oreilles de l'iinpresnrio interloqué...
Oh! alors... l'addition n'eut plus de secrets pour lui.
Avec une volubilité toute italienne, il continua :
— Trente à vingt-cinq... sept cent cinquante... six et deux... cinq, dix, dixneuf, vingt-quatre... total deux mille huit cent quarante-huit livres...
Le Nubien, avec la dignité d'un intendant qui sait la valeur de l'argent, compta soigneusement trois mille livres, les posa sur le bureau et mit les coupons dans sa poche...
— Eh bien! et le reste des billets! s'écria Salvani qui, croyant à un oubli du nègre, lui tendait les valeurs restées sur la table.
— Non I fit le NuDien..
— Mais je n'ai plus de loges... plus une seule...
Le Nubien se mit de nouveau à rire.
Puis sa main toucha l'épaule de l'imprésario, et se dirigeant vers la porte, il lui fit signe de le suivre...
— Mais où voulez-vous aller? Cette porte conduit sur la scène!...
— Oui, oui, fit l'autre.
— Allons! dit Salvani qui n'y comprenait plus rien et avait grandement peur d'avoir affaire à un fou.
Mais l'autre, en homme qui connaît les êtres — quoique certes le signor Salvani ne se souvint pas qu'il fût venu dans les coulisses lutiner mesdemoiselles les figurantes, descendit un petit escalier, se trouva entre les portants, marcha droit vers le trou du souffleur, et là, d'un gest» qui se détacha dans la demi-obscurité, il indiqua l'orchestre elle parterre...
Oh ! cette fois l'imprésario n'hésita pas à comprendre :
— Vous voulez acheter tout le rez-dechaussée?
— Oui!
— C'est-à-dire cinq cent dix-sept places, à cinq, quatre et trois livres...
— Oui...
— Allons!... Ah! ma foi, advienne que pourra! Je serais trop niais d'hésiter...
Et quand le Nubien se retira, le viceroi lui-môme n'aurait pu acquérir du signor Salvani le plus petit siège dans le plus obscur des coins de la salle...
Sur ces entrefaites, Tïcellini étant arrivé, Salvani, rompant avec les habitudes de discrétion qui caractérisait le vrai commerçant, n'avait pu résister au désir de raconUr à son maestro cette aubaiae inespérée.
Ticellini était incrédule; mais la vue des billets de banque répondit victorieument à tous ses doutes.
Seulement — comme il est des esprits
maltieureux qui cherchent toujours à découvrir aux incidents les plus heureux des dessous terribles, le pauvre maestro se sentit saisi tout à coup d'une terreur folle...
— Je devine I s'écria-t-il. C'est un ennemi, c'est un rival, c'est Gioberto qui a loué toute la salle... une cabale I je serai sifflé, outrageusement sifflé !
Certes, la rivalité musicale est une terrible passion : mais, de là, à supposer que Gioberto eût sacrifié près de six mille livres.,, surtout quand il était de notoriété publique qu'il ne possédait pas dix écus vaillants...
— Est-ce que vous pouriez dépenser six mille livres pour assassiner Gioberfo? demanda Salvani à Ticellini.
L'autre fut bien contraint d'avouer que le voûlut-il, ce serait de la férocité trop dispendieuse pour sa bourse.
Mais il ne se rassurait pas.
Et, avant le lever du rideau, l'œil braqué au trou de la toile, il surveillait anxieusement l'arrivée des spectateurs.
Or, la chambre était splendide!...
Jama'is peut-être, alors que les artistes de la Scala chantaient les œuvres des p'.us grands maîtres, pareille affluence ne s'était empressée au théâtre.
Toutes les loges étaient occupées , et par qui? paf les plus illustres représentants de la noblesse milanaise.
Pour la première fois depuis longues années, les dames, marquises, ou duchesses, qui, jusqu'alors, protestaient contre l'occupation étrangère par leur abstention ou par des vêtements noirs, avaient arboré les toilettes les plus riches; seulement — détail surprenant pour le bon Ticellini — ces toilettes semblaient uniformes, c'est-àdu-e non, puisqu'elles étaient différentes.
Mais ces différences même étaient une uniformité.
Expliquons-nous.
De toutes ces grandes dames, les unes étaient drapées dans des robes de satin vert, éclatant comme l'herbe des prés, et, aux cheveux, elles portaient des guirlandes de feuillage.
Les autres, s'enveloppaient dans des camails de velours rouge, et alors c'étaient des roses et des dahlias qui se mêlaient à leurs cheveux noirs.
I>.'autres enfin, modestes, portaient des robe« blftachb^ ayant aa fr«Qt des diadèmes de marguerites....
Était-ce une fine allusion au titre de la Reine des Fleurs I Était-ce une délicate flatterie à l'adresse du maestro Ticellini?
Si enthousiaste qu'il fût, il doutait, et éprouvait une sensation impoàsiljle à décrire.
Rouge-blanc-vert, pour le patriote, c'était le drapeau italien que, depuis si longtemps, il était interdit de déployer.
Mais pour le compositeur, c'était l'emblème révolutionnaire qui pouvait tout à coup provoquer un scandale inouï, une sorte de commotion volcanique...
Et alors qui écouterait les cavatines?
qui savourerait les chœurs?...
Avertir Salvani ! il y songea, le traître. Et pourtant un ressaut du cœur arrêta le patriote. Seulement ce fut les larmes aux yeux qu'il fredonna tout bas :
— Qui meurt pour la patrie a assez vécu...
Mourir ! Ce n'était pas de lui qu'il s'agissait. C'était de son opéra I...
Ticellini fut sublime. Il fit — du fond de l'àme — le sacrifice de sa musique... sur l'autel de l'Italie.
A l'orchestre, au parterre, c'était comme une houle humaine.
Les étudiants avaient envalii toutes les places : on voyait les faces jeunes et pâles éclairées par je ne sais quelle lueurintérieure, f
Soudain, dans la salle, il se fit un silence :
Une loge, située près de la scène, venait de s'ouvrir, et trois personnes y étaient entrées.
Ce fut, dans l'assistance, comme le frisson qui suit une commotion électrique.
Ceux qui venaient d'entrer étaient un homme, une femme et un enfant...
Un homme de haute taille, aux cheveux noirs et bouclés, au visage mat, au regard profond et doux... vêtu de noLr, avec une correction irréprochable, il s'était avancé sur le bord de la loge, et là d'un regard — dans lequel il semblait qu'un éclair eût passé — il avait embrassé toute la salle... rien, pas un battement de paupières, n'avait indiqué qu'il cherchât ou reconnût quelqu'un. Et pourtant lorsqu'il s'était assis, un immense rayonnement de joie avait illuminé ses traits... «
Auprès de lui, une femme, d'une beauté d'autant plus merveilleuse qu'elle réalisait la perfection régulière telle que la rêvent les artistes, c'est-à-dire, non poiot seulement dans la rectitude et la régularité des lignes, mais ave* cettd expression profonde — reflet de l'âme -^ qui jaillit des froideurs apparentes du seu-
li.l
rire de la Pelle Jardinière de RaphaBI ou des Vierges du Pérugin.
Ce n'était pas une femme, c'était la femme dans tout son développement plastique... et son costume prétait à je ne sais quelle illusion qui montrait en elle un être appartenant à une race supérieure...
Une longue tunique de soie pourpre était serrée à sa taille par une écharpe de soie blanche, si lourde qu'elle s'affaissait en plis de marbre. Autour de son front, une mantille de dentelle joignait presque ses sourcils d'un noir de jais, et au milieu de ce diadème, étincelait une émeraude d'une grosseur inestimable.
Entre eux, l'enfant... huit ou neuf ans... digne de sa mère par la beauté, de son père par l'éclat de sonregaz-d... la taille droite, le front bombé... comme son père, il était vêtu de noir.
filais ce groupe réalisait si bien le possible de la beauté humaine — et on sentait rayonner autour de lui une telle auréole de grandeur et de calme que des applaudissements éclatèrent :
— Déjà! murmura Ticellini qui n'avait rien vu et se trouvait aloi"s au milieu de la scène.
Cependant quelques officiers autrichiens étaient venus prendre place à l'orchestre. •
Des aides de camp de Radetsky occupaient la loge qui faisait justement via-à-vis à celle des inconnus.
Attentifs à tout ce qui, de près ou de loin, pouvait ressembler à une manifestation, ils avaient remaïqué celte très singulière coïncidence, produite par le heurteinent des couleurs.
Des mots furent échangés entre eux à voix basse, et on les vit se lever de leurs stalles.
Qu'allaient-ils faire?...
Elait-il besoin de le demander? Quia mis le pied dans le despotisme est pris par l'engrenage.
C'est une impulsion à laquelle il est impossible de résister.
C tait quelques minutes avant le lever du rid( au.
Le premier aide de camp du maréchal Radetsky avait donné ordre qu'on allât clicrcher le signer Salvani.
Et comme le pauvre imjresario accourait trenil)]ant, devinant bien qu'un appel de l'autorité n'avait d'autre mobile qu'une verte semonce et peut-être l'interdiction de la reiirésentation — avec dix mille livres de recette! — El au moment où l'aide de camp lui adressait, tournant le
dos au public, les plus véhémentes objurgations :
— Mais que Votie Excellence me permettre de lui faire remarquer que peutêtre...
— Vous vous permettez !...
— Mais que Votre excellence regarde la salle !
L'homme de ravant-scène s'était levé, et, û-oidement, du geste le plus simple, il avait jeté sur les épaules de sa femme une écharpe de soie bleue..,
Et au même instant comme si cette action avait été un signal, dans toutes les loges, à tous les rangs, les femmes avaient, les unes noué à leur cou, les autres drapé sur leurs cheveux ou autour de leur taUle des écharpes de toutes couleurs, jaunes comme or, bleues comme le ciel, noh-es comme la nuit...
Or, quand exaspéré de la résistance de l'imprésario, l'aide de camp s'était retourné vers la salle, il était resté stup. fait...
Etait-il donc aveugle ?
tre de la Révolution il:.. il
à ce point de le ren .. . ..„ . .. „.. .valeur jaune qui n'avait rien de séùiiieux le piquait aux yeux.
Or, il est de règle que jamais Taulorité n'a tort.
Aussi le personnage lança-t-il à Salvani ce trait du Parthe :
— Cest bon, monsieur, Allez I mais demain... demain, vous aurez des comptes à rendre!...
Salvani n'écoutait plus! Demain on verrait 1 Mis aujourd li.:i ôait sauvé, et comme il sélait hâté il ,i>lros-er au chef d'orchestre, qui ne le peiJ:ui pas do vue, un signe impératif, l'ouverlurt! du maestro Ticellini éclata dans le vaste vaisseau de la Scala.
Et chose bien naturelle, en face d'ua si admirable déploiement, mélodique, la salle — du parterre aux frises — éclata en applaudissements.
Il est vrai que l'inconnu de l'avantscène, qui plongeait ses regards dans la logi» Haiietsky, avait donne le signal...
Quant à Ticellini, lou de joie, écoutant des coulisses, il murmurait :
— Quoi! dès les premières notes ! Ah I qu«l connaiaseur que ce publicl
Puis il avait couru vers la loge de la Luciola, dans la a-aiiite que quelque accident troublât la repiésentalion. Elle pouvait être inquiète. Il importait de la rassurer.
La porte de la logo était ouverte.
La Luciola, debout, portant le costume
LE flLS DE MONTtt-CRlSTO
iU
de ia Marguerite, ses cheveux blonds,
Eendant sur ses épaules nues, était si elle que le maestro resta interdit, en extase.
— Eh bien! mon cherTicellini, dil-elle en souriant, croyez-vous au succès...
— Oh! avec vous, signora... qui en douterait ?
Une forme noire se détacha du fond de la loge.
C'était un gentilhomme, bien connu à Milan, mais que tout bon Italien regardait d'un mauvais œil.
Le mai'quis d'Aslitta dont, disait-on, un frère avait été fusillé avec les Bandura, dans les Galabres, semblait tenir à cœur de prouver par sa bassesse que les oppresseurs de l'Italie n'avaient rien à redouter de lui.
Depuis deux mois qu'il était arrivé à Milan, venant de Naples, il était un des plus assidus courtisans du vice-roi. Il fréquentait tous les cercles, tous les tripots choisis et protégés par les Autrichiens. Pour tous, c'était un traître et un renégat.
Et pourtant quelques-uns s'étonnaient de la limpidité de ce regard intelligent et fier. Après tout, un lâche peut être beau 1... et l'infamie ne se lit pas toujours au visage...
— Je FOUS garantis le succès, signor Ticeiiini, dit le marquis en s'avançant.
— Ah I . . . mille grâces I Voti-e Excellence me comble!...
— Non, non, je dis la vérité... et un succès plus grand encore que celui que vous pouviez espérer...
Au même instant, une voix appela le maestro. Ce n'était rien, un simple raccord.
Il se hâta de prendre congé de la Luciola, en lui adressant un dernier encouragement, et disparut...
Un instant la Luciola et Aslitta se trouvèrent seuls :
— Giorgio, dit la Luciola, en tendant la main au marquis, voici l'heure attendue..
Le marquis mit la main dans celle de la jeune femme.
— 0 toi qui as dévoué ta vie à celui qui t'aime, murmura-t-il, ô toi qui tout à l'heure vas peut-être risquer ta liberté, qui sait ? ton existence pour mon pays... sois bénie!... ,
La Luciola se blottit contre sa poitrine •.
— Tu m'aimes, Giorgio?...
— Gomme on aime Dieu... Gomme on lime sa patrie !
— Oh ! merci! je suis forte, va !...
Compte sur moil...
Giorgio la serra dans ses bras, mais au moment de franchir le seuil de la loge:
— Tu n'as rien oublié î
— Non!
— Surtout pas d'imprudence! et tant qu'il n'aura pas fait le signal convenu...
— Oh 1 sois tranquille ! je ne le perdrai pas de vue...
— Adieu I et courage...
— Espérance ! acheva Luciola en baisant le marquis aux lèvres...
A ce moment, une main se posa sur l'épaule du marquis d'Aslitta et une voix âpre, brutale, prononça ces mots :
— Vous avez eu tort de laisser la porte ouverte...
D'Aslitta se retourna brusquement.
L'homme qui était devant lui était à la fois étrange et effrayant.
Grand, mince, les cheveux d'un brun rougeàtre, le comte San Pietro avait, coupant la figure du front à l'oreille, et passant sur la paupière fermée, une cicatrice bleuâtre et large qui donnait à sa physionomie je ne sais quoi de iépulsif.
Coup de sabre, parait-il. La bouche avait perdu sa ligne et se tordait à la commissure des lèvi-es en une contraction forcée qui ressemblait à un sourire diabolique. ^
D'Aslitta était devenu horriblement pâle. Tout son sang avait reflué à son cceuj.-.
Etait-ce donc de la peur! ou bien était-ce seulement le contact de cette main sur son épaule?
La Luciola s'était jetée entre eux :
— M. de San Pieti-o, avait-elle dit vivement, que voulez-vous et de quel droit êtes-vous ici ?•
La lèvre et la cicatrice se crispèrent dans un ricanement,
— Et... de quel droit quelqu'un m'empêcherait-il d'y être ?
— Moi ! fit la Luciola relevant fièrement la tête, je vous chasse...
— M. d'Aslitta a donc besoin d'interprète ? dit le comte.
D'Aslitta eut un tressaillement effrayant.
En une seconde, on vit passer dans ses yeux toutes les fureurs.
Mais il éclata de rire et s'écria : r
— Eh quoi? une querelle 1 pardieu ! la Luciola ne peut-elle êti-e admirée par dieux gentilshommes?
La Luciola porta hk main à sou ctnui
Lli: FILS DE MONTE-CRISTO
comme si elle venait d'y recevoir un coup terrible.
Mais son regard se croisa avec celui ded'Aslitta.
Elle frissonna toute entière, puis d'une Toix qu'elle s'efforçait de rendre calme :
— En effet, dit-elle, c'est folie ! je ne vous avais pas reconnu, monsieur de San Pietro...
Ses lèvres étaient si blanches qu'elle avait l'air d'une morte.
— A la bonne heure I fit San Pietro.
Aussi bien M. d'Aslitta n'a pas besoin de se cacher pour être amoureux... qu'il laisse cela aux conspirateurs!...
D'Aslitta le regarda bien en face, dans les yeux, puis :
:— Avez-vous votre loge, comte? demanda-t-il.
— Par le diable ! quand j'ai envoyé au théâtre, aujourd'hui, le faquin de Salvani a répondu qu'il n'en avait plus une seule dont il pût disposer...
— En ce cas, me ferez-vous l'honneur d'accepter une place dans la mienne...
— Ah I vous avez été mieux favorisé que moi, à ce qu'il paraît...
— Dites que j'ai su prendre mes précautions...
Le régisseur parut à l'entrée du couloir :
— Sîgnoi^a, en scène I cria-t-il.
— Bien'vJ'y vais! fit la Luciola, qui avait dû, en raison de sa pâleur, accentuer le fard de son visage.
Elle passa devant les deux hommes :
— Et... applaudissez-moi bien ! ditelle en souriant.
Elle s'éloigna. Les deux gentilshommes marchèrent vers la salle :
— Monsieur d'Aslitta, dit soudain San Pietro, s'arrêlant, vous savez que je vous tuerai...
— En vérité, fit le marquis s'arrètant à son tour, quel désir vous prend ? et
ourquoi cette passion de meurtre, s'il vousplait?...
San Pietro, tout en s'efforçant de rester calme et de garder une désinvolture de gentilhomme, grinçait des dents, et ces mots sifflèrent entre ses lèvres :
— Parce que vous aimez la Luciola!...
— N'est-on point libre d'aimer qui on choisit ?
— Parce que la Liiciola vo^us aime!
— Remarquez que je ne suis point assez fat pour accepter voti-e afhrmation...
— Prenez garde, Monsieur d'Aslitta, fit 8au Pietro, j'ai vu!...
— Ahl vous avez vu? eh bien!...
San Pietro se pencha vers le jeune homme, le visage contracté par la colère et la haine.
— Eh bien !... Il y a encore à la citadelle de Milan des cachots où on enchaîne les patriotes italiens, où on leur broie les membres, où on les contraint par la torture à nommer leurs complices...
Aslitta avait fait un pas en avant : et ouvrant brusquement la porte qui communiquait de la scène à la salle :
— M. de San Pietro, dit-il, il y a aussi à Milan des coins ignorés où on fusille les Italiens qui vendent leur pays à l'étranger... Passez donc, je vous en prie...
Et il s'effaça, laissant passage à son interlocuteur.
Ce San Pietro était la créature de Radetsky. D'où venait-il?... A qui devait il son titre?...
Toutes questions auxquelles personne n'aurait pu répondre.
Dans la bouche des Milanais, son nom était attaché à toutes les infamies du tortionnaire Radetsky. Et c'était justice?
Car il se faisait gloire de haïr les Italiens!...
Il était riche, très riche. Il est des services qui se paient grassement. Il paraît qu'il eu avait rendu beaucoup.
Depuis deux mois il poursuivait la Luciola de ses obsessions.
Indifférente, elle avait paru ne point même le remarquer.
D'où sa haine pour Aslitta que, seul entre tous il avait cru deviner.
San Pietro, espion à l'âme vile, était expert en bassesse.
Il lui avait semblé que l'infamie du marquis — en apparence vendu aux ennemis de sa patrie — sonnait faux.
Il est vrai qu'il l'avait en vain suivi à la piste, qu'il avait épié sa i)hysionomie, étudié jusqu'au son des mots qui s'échappaient de ses lèvres, alors que d'Aslitta, à la cour autrichienne, présentait ses hommages à l'oppresseur de son pays.
Pas une preuve. Mais l'instinct de San Pietro suppléait à son ignorance.
D'Aslitta jouait un jeu terrible. 11 le devinait.
Et que n'eût-il pas donné pour en ac- (|uérir la certitude?
Car San Pietro, cet infâme, aimait la Luciola d'une passion violente, brutale.
Qui l'eût écouté, alors que dans ses nuits d'insomnie il.rêvail aux moyens d'assouvir cette passion qui n'avait pour ainsi dire rien d'humain, l'eût entendu murmurer :
— Ne bougez pas, monsieur le marquis, ou je vous brûle la cervelle! Liv. 20. ^'
— Cette femme ressemble à une autre femme. L'une m'a échappé... celle-ci, je la veux !
Comment la frapper?
Comment la contraindre à demander grâce ?
Avec quel mépris, tout à l'heure, elle avait prononcé ce mot :
— Je vous chasse!...
Ahl si à ce moment, d'Aslitta avait ré-
fondu à sa provocation hypocrite!... Il eût poignardé I
11 avait maintenant mieux qu'un coup de poignard.
D'Aslitta s'était trahi ! En l'insultant, en le traitant de renégat, il avait avoué qu'il avait attaché à son front un mas- .que... ainsi c'était un patriote, un conspirateur ! le flair de l'espion ne l'avait pasabusél...
San Piétro eut un sourire. L'orgueil de la Luciola plierait quand elle saurait 8on amant au pouvoir des juges de Radctsky?
D'Aslitta s'était perdu dans la foule...
San Pietro entra dans la loge de l'aide de camp du maréchal.
t La Luciola venait d'entrer en scène : Un tonnerre d'applaudissements avait salué son apparition. Les peuples malheureux ont de ces intuitions. Non seulelement ils aimaient en elle l'incomparable artiste, la cantatrice émérite, mais il semblait à tous ces Italiens qu'elle représentait pour eux l'ange de la Patrie...
La Luciola — qui même dans la nuit sombre — fait briller une lueur au milieu des broussailles, n'est-elle pas l'emblème de cette clarté — jamais éteinte — qui subsiste, qui sourit au milieu des ténèbres de la tyrannie?...
Et puis, pourquoi chercher à expliquer? cela était.
— Monseigneur, disait San Pietro à l'oreille de l'iiide de camp, je vous dénonce un traître...
— Encore 1 fit l'Autrichien avec son pâle sourire dans lequel il y avait du mépris.
San Pietro se mordit les lèvres.
— Mon zèle pour Sa Majesté Impériale déplaît- il à Son Excellence?...
— Qui vous dit cela?... attendez, après le duo...
En effet, à ce moment... les mélodies suaves — un peu banales, avouons-le — du maestro Ticellini acquéraient, par le sentiment profond dont la Luciola les euvelopp^iit, une saveur adorable...
Toute la salle était suspendue à ses lèvres. Dominateurs et dominés étaient
sous le charme... Mais ce que nui ne remarqua, c'est que la Luciola s'était tournée vers la loge où se trouvait /'inconnu, la femme et l'enfant, et lui avait jeté un regard suppliant...
L'homme s'était levé au fond de la loge, et de là, plongeant dans celle des suppôts de Radetsky, il avait fixé sur lui, et sur San Pietro, ses yeux étincelants... On eût dit qu'à cette distance et à travers l'écho des mélodies, il écoutait les mots échangés entre les deux hommes...
Le duo finit au milieu d'un éclat d'enthousiasme...
— Monseigneur, dit San Pietro; j'ai la preuve que le marquis d'Aslitta est un traître, qu'il conspire avec les Italiens...
— Mon Dieu, monsieur, ne pouviez vous attendre à demain pour me parler d'affaires?...
— J'oserai vous rappeler que souvent demain est un synonyme de trop tard...
— Enfin, que voulez-vous?
— Que ce soir même le marquis d'Aslitta soit arrêté et conduit à la citadelle ; là on saura le faire parler... et ses aveux...
— Cette Luciola est décidément divine, fit l'aide de camp. Il faut à tout prix qu'elle soit engagée à Vienne... Tenez, monsieur le comte, si vous m'en croyez, ce soir laissons là les conspirateurs... "Voulez-vous vous charger de cette mission?...
— Laquelle?
— Ne m'écoutez-vous pas? il s'agit de proposer un engagement à la Luciola...
— Donnez l'ordre d'arrèler ce soir le marquis d'Aslitta... et l'engagement est signé!
— Eh ! quel rapport entre l'arrestation du marquis et l'engagement de la diva?
demanda l'aide de camp en se tournant vers San-Pietro.
— Elle l'aime! dit sourdement l'Italien dont la voix se perdit dans le flot de barbe noire qui lui cachait le bas du visage.
— En vérité t voilà qui me décide ! crime d'Elat... Comment! fit l'Autrichien en riant, la belle Luciola a repoussé les hommages de nos plus brillants officiers, et se laisserait toucher par ce maudit Napolitain...
— Ainsi, monseigneur!...
— Je vous donne carte blanche... mais à une condition !
— Laquelle?
— C'est que l'arrestation n'aura lieu qu'après la repi-ésentation... J'entends que mon plaisir ne soit en rien troublé, Et le désespoir de la Luciola pourrait
compromettre sa voix... Chaque chose à son tour...
— Le marquis se défendra peut-être...
il me faudrait un ordre formel.
— Que vous êtes exigeant \...
Cependant l'aide de camp déchira une
feuille de son carnet, et y écrivit quelques mots.
San Pietro prit l'ordre avec un frémis- ■ement de joie... de haine surtout.
Aimait-il la Luciola? Non peut-être.
Ce qu'il éprouvait en face d'elle, c'était nn trouble qu'il n'expliquait pas, mais dont il ne parvenait pas à se rendre maître. Cela ressemblait presque à de l'épouvante. Gela lui mettait dans la conscience — dans les fibres les plus profondes de l'être — une sensation qui parfois s'aiguisait jusqu'à la souffrance.
A qui donc ressemblait-elle? Ce mot revenait toujours.
En vain, il fouillait dans ses souvenirs. Il ne retrouvait pas.
C'est qu'à une certaine heure de sa vie, aloi's sans doute qu'il recevait la terrible blessure qui lavait défiguré, il avait été pendant plusieurs mois entre la vie et la mort, presque fou. Et qu'entre le passé et le présent, il y avait pour lui un voile...
Revenons à la loge du vice-roi.
San Pietro s'était incliné avec un respect profond, témoignant de son obéissance aux volontés qui venaient de lui être signifiées.
Jusque-là, il n'avait pas regardé dans la salle.
En se 1 élevant, il fixa les yeux sur la loge située justement en face de celle où il se trouvait..
Il vit l'homme pâle, la femme, l'enfant...
Et une horrible contraction secoua son visage
Cetle fois, le voile qui recouvrait son souvenir était tombé • celui qui était là, impassible en apparence, quoique suivant avec une attention profonde la scène de trahison qu'il devinait sous la conversation des deux hommes, celui-là avait déjà passé, dans sa vie, si terrible, si implacable que — devant le tableau évoqué subitement dans sa mémoire — il se sentit monter aux lèvres un goût de sang.
Instinctivement, par un mouvement brusque, il cacha son visage dans ses deux mains.
On eût dit que lui, qui reconnaissait cet homme, il éprouvait une folle terreur d'être reconnu.
Mais tandis qu'il l'examinait à travers •e» doigts écartes ;
— Non I non I murmura-t-il. Personne aujourd'hui ne peut dire le nom que j'ai porté autrefois...
Le premier acte finissait, il se pencha vers un de ses officiers qui se trouvaient au fond de la loge :
— Connaissez-vous, lui demanda-t-il, le personnage qui se trouve dans l'avant-scène...
— Pas personnellement... U est arrivé ce matin même du royaume de Naples, avec les plus chaudes et les plus sérieuses recommandations... il parait que par sa fortune, c'est plus qu'un roi, quelque chose comme un nabab indien...
— Et... son nom?...
— Il se nomme, parait-il, le comte de Monte-Cristo... La comtesse, qui est auprès de lui, et qui est une des femmes les plus merveilleuses que j'aie jamais vues, est d'origine grecque... Le jeune enfant est leur fils. Voilà tout ce que je sais. Cela vous suffit-il?
— Certes... fit San Pietro dont les dents serrées se frottaient avec une sorte de grincement.
Et il pensait :
— C'est donc bien lui, lui encore!...
lui toujours I... Ohl cette fois, il faudra bien que ma haine parvienne à le frapper...
Et il murmura au plus profond de luimême :
— Il a un fils t
Au bout d'un instant, reprenant son interrogatoire :
— Ce nom de Monte-Cristo est italien.
Sait-on au moins quelles sont les opinions politiques du comte?...
— Oh I vous êtes défiant, monsieur de San Pietro, et vous avez raison... Mais je puis vous répondre d'un seul mot. M. le comte de Monte-Cristo a envoyé — par un nègre superbe — sa carte au maréchal Radetsky, en lui annonçant que d'ici trois jours il se présenterait chez lui.
— Ah 1 fit simplement San Pietro.
Monte-Cristo chez Radetsky! Monte- Cristo faisant sa cour à un bourreau 1
Il parait qu'il y avait là, pour M. de San Pietro, quelque cho.':e de bien surprenant, car il se mit à réfléchir profondément.
Cependant la représentation continuait avec un succès croissant, j
Pour Ticellini, c'était un triomphe qui devait le consoler de tous ses déboires...
Au moment où le troisième acte allait commencer, une ordonnance vint de la part du maréchal inviter ses aides de camp à se rendre immédiatement auprès de lui.
Esclaves de la discipline — et malgré l'attrait que leur offrait un trio dans lequel les vocalises de la Luciola faisaient merveille — ils se levèrent et sortirent de la loge...
Il faut croire qu'à ce moment-là même la cantatrice se surpassa.
Car un tonnerre d'applaudissements, éclatant de toutes les parties de la salle, coïncida avec ce départ.
Il semblait d'ailleurs que, depuis quelques instants déjà, un vent de fièvre eût passé sur cette foule.
Il y avait dans l'air comme une attente.
Ici, nous devons faire appel à la mémoire du lecteur qui, peut-être n'a pas lu ■avec toute l'attention qu'elle méritait l'analyse du très enfantin poème sur lequel Ticellini avait dû broder ses arabesques musicales.
Oh ! il s'agit d'une ligne bien innoceite.
Au dénouement, la Rose, l'orgueilleuse reine des fleurs, vaincue par l'innocence delà Marguerite... (attention), l'unissait à l'œillet sous un berceau de feuillage !
Voilà qui est bien clair. Et, entre nous, ceci ressemble diantrement à une berquinade. ..
Oui, pour qui oublie trois faits bien simples et cependant absolument incontestables...
De quelle couleur est l'œillet ? — Rouge. Un enfant ne dirait point le contraire.
La Marguerite? — Blanche... et le feuillage? — Pardieu, vert !
Eh bien! rouge, blanc, vert...
Au moment où, par un jeu de mise en scène des plus gracieux, l'œillet et la marguerite jetant au centre les plus douaes notes de leur duo d'amour, s'étaient avancés vers le trou du souffleur, la rose paraissait au fond, et levait sa baguette...
Alors, du dessous du théâtre, s'élevaient des palmes vertes qui se réunissant autour des deux amants, les enveloppaient dans un cadre...
Rouge, blanc et vert; les couleui's de l'Italie, les couleurs de la liberté I
A ce moment, Monte-Cristo s'était levé droit dans sa loge et avait salué de la main...
Et toute la salle — à l'exception des quelques Autrichiens qui y avaient trouvé place — s'était levée, avec lui, frémissante, enthousiaste, les mains claquant, les voix se croisant :
— Vive l'Italie!... Vive le drapeau national !
Et une voix plus forte, plus puissante,
dommant le tumulte, lança la clameur suprême de la revendication :
— Fuoriibarbaril Dehors les barbares l Dehors les étrangers !