‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 9 sur 84 · LOT · texte numérisé non relu

LOT

l'iBConnu qui n'avait pas fait un mouvement.

Puis ils se regardèrent de nouveau.

— Il n'y a que clui-là l... La vie avant tout, pas vrai !...

— Et songez-y bien ! nous cliassons Bur l'Ile d'Elbe... Nous allons d'ici à un quart d'iieure être laissés sur les roches... et alors... fini !

— Tandis que si... commença Pietro avec un geste significatif.

— Le mauvais sort sera conjuré...

— Et nous hésiterions I...

— Non I non! chut! mais pas de bruit. Le capitaine serait dans le cas de le défendi-e...

— Attends ! laisse-moi faire...

Pietro, qui semblait avoir combiné son

plan de longue date, s'approcha de l'homme et lui frappa rudement sur l'épaule.

— Hé ! l'homme, lui dit-il, tu sais que noub coulons.

L'autre se dressa à demi, mais sans cesser d'embrasser son fardeau de ses deux bras.

— Que dites-vous I... Non, c'est impossible !

— Et si tu veux sauver ta peau, il faut t'y mettre tout de suite...

Celte fois, l'homme se leva tout à fait portant son ballot.

— Vois-tu I lui dit Pietro à l'oreille chacun pour soi, pas vrai?... Eh bieni avec le camarade qui est là, nous avons mis le canot à l'eau... la vieille carcasse va s'effondrer dans cinq minutes...

Si tu veux, nous t'emmenons avec nous je te dis cela, parce que tu as de l'argent... Je sais... tu as payé une grosse somme au patron qui maintenant se soucie de toi comme d'un fétu... et tu nous paieras largement... Hein 1 ça va-t-il?

Brisé de fatigue, abattu par l'épouvante, Benedetto — car c'était lui — n'entendit de toutes ces pai'oles que ces deux mots.

Il se croyait perdu... il pouvait être sauvé r

Le misérable avait une immense terreur de la. mort, un inextinguible désir de vivre...

— Oui ou non... dépêche-toi... — car nous filons I... les autres se débrouilleront comme ils pourront...

— Que faut-il faire? demanda Benedetto.

— Nous suivie... descendre dans la barque sans que personne nous voie...

Orilui proposait une lâcheté. Benedetto n'hésita plus.

La nuit était profonde, on entendait à

travers le fracas de la tempête le heurtement des pompes et les cris des matelots qui s'encourageaient. La voix de Gennaïo dominait, formidable.

— Tu entends, répéta Pietro. Nous coulons... Viens-tu?...

— Oui, oui, fit le misérable.

Et guidé par Pietro, ne voyant rien devant lui, il s'avança vers le bordage tenant toujours contre lui... ce qu'il avait conquis au prix d'un parricide.

Soudain il se sentit saisi par derrière, enlevé, puis lancé dans le vide.

Les deux matelots l'avaient précipité dans la mer. . .

Celait ce qu'ils appelaient conjurer le mauvais sort...-

Benedetto avait poussé un hurlement de rage qui s'était perdu dans le tumulte des éléments déchaînés.

Et en lui l'avidité était plus forte que le sentiment de la conservation...

Il n'avait pas abandonné la cassette.

Il coula à pic, à fond... puis remontaà la surlace... »

Aveuglé, affolé, pourtant l'homme ne voulait pas mourir. Une de ses mains se crispait à sou fardeau qui l'entraînait, mais de l'autre bras maintenant il nageait intrépidement, disputant pour quelques minutes encore sa misérable existence à la mort...

Mais il était perdu ! que pouvait la force humaine contre l'etlroyable rage des flots qui le secouaient comme une épave?...

Ah ! s'il avait voulu lâcher la cassette, de ses deux bras libres il aurait pu combattre encore !

Non ! non I plutôt la mort I...

Et un tourbillon l'enleva, le roula. La mer le secouait comiHe fait un tigre de la proie qu'il a saisie entre ses dents.

Le misérable n'était plus qu'un masse inerte, se débattant instinctivement...

Mais, tout à coup, il ressentit un choc violent, une douleur aiguë lui martela le front...

Etait-ce donc la mort?...

Le parricide avait-il expié son '^rime ?

Le vent est tombé.

La Méditerranée s'étend pure et calme, sous le ciel d'hiver, un peu pâle, comme le teint d'une malade qui renaît à la vie.

Le vent presque tiède caresse le flot qui s'irise.

Gréé en sloop, déployant ses voiles feOnllées qui ressemblent à des ailes, un yacht glisse sur la vage, si rapide, et à la fois si élégant dans sa marche, qu'on le dirait mû par une force mystérieuse.

A l'extrémité du mât, une flamme rouge se détache, serpentant dans l'air.

Sur le roof, un homme debout, grand, tête nue, envelojipé d'un manteau dont les plis modèlent admirablement son corps nerveux et fort.

Les bras croisés sur sa poitrine, il regarde, devançant le yacht dans sa marche ; toutes les forces de sa volonté semblent se concentrer dans ses yeux, dont la prunelle étrangement dilatée ressemble à celle des charmeurs.

Il rêve, et son rêve l'entraîne vers un but qu'il a fixé d'avance.

Soudain une main se pose sur son épaule : il semble qu'il n'ait pas entendu celle qui est venue, une femme, d'une beauté suprême, vêtue de l'adorable costume des femmes épirotes, tissé de cette soie d'Orient qui semble une poignée de flocons cueillis dans la corolle des fleurs.

L'homme se détourne, son regard se pose sur la jeune femme et semble se fondre en une exquise expression de bonté et d'amour.

Son bras la soulève doucement jusqu'à ses lèvres qui caressent ses cheveux noirs d'un baiser :

— Oh ! je vous aime! mon ami, mon maître ! murmure la jeune femme.

Lui, souriant, répond à cette douce parole \y.iv un nouveau baiser.

— La tempête ne t'a point fatiguée, chèro Haydee! demaude-t-il. Et uas-tu pas eu peur ?

— Peur auprès de vous ! Peur quand vous veillez sur moi I répond la jeune Grec(|ue. Pouvez-vous m'adresser cette question ?

— Enfant, ne sais-tu pas ({ue la nature est plus forte que l'homme !...

— Au-ilessus de la nature, il y a Dieu I dit il.iydèe avec une ineffable expression d':i(luiatiou.

Et ulle se courba sur aa main.

— Dans une hi'ure, ô ma belle Haydée, nous serons arrivé.^ au but... à la dernièie sl;iiiou de ce pèlerinage que j'ai voulu... (jue j'ai dû accomplir...

— Oui, je sais... à lile de Monte-Cristo. El c est là, m'avez-vous dit, i[ue vous me ferez coiinailre le mystère de votre existeuce... de celle vie dans laquelle mon

amour a deviné tant de dou;ôurs passées...

— Et où tu as mis toutes les joies de l'avenir... Oui, je te dirai tout, Haydée, et à ta conscience pure comme le cristal, je demanderai mon arrêt...

— Votre arrêt 1 Puis-je donc, moi, indigne, être votre juge ?...

— Celle qui iVa jamais failli, celle dont jamais une pensée mauvaise n'a effleuré l'âme est le juge naturel de quiconque se sent la conscience troublée .. HaVdéSI tu m'entendras, et quand ta voix m'aura absous, je croirai alors que Dieu m'a approuvé!...

A ce moment, un matelot, aux cheveux gris, au visage rude et basané, s'approcha, respectueux, le bonnet à la main.

— Monsieur le comte, dit-il, veut toujours relâcher à Monte-Cristo...

— Oui, je le veux... Ah! Jacopo ! un mot... vous resterez à bord avec vos hommes. Seuls, Bertuccio et Ali m'accompagneront. Je ne compte, d'ailleurs, y rester que quelques heures... Allez, et hâtez la marche du yacht... Dites à Ali de venir.

Jacopo s'inclina et s'éloigna pour donner les ordres nécessaires.

Un instant après, Ali parut sur le pont.

C'était toujours l'admirable Nubien, à la face intelligente, dans laquelle les yeux éloquents suppléaient au manque de la parole.

— Ali, lui dit Monte-Cristo, tu as exécuté mes instructions ?

Ali posa ses bras en croix sur sa poitrine et baissa la tôle.

— Tu m'as bien compris... et tu sais que tu risques ta vie...

Même signe de soumission de la part du serviteur.

— C'est bien. Va.

— Vous m'effrayez, dit Haydée en se pressant contre Monte-Cristo. Ce pauvre Ali vous est si dévoué. Si nous allions le perdre ?

— Sois sans crainte, enfant!... 11 n'y a nul péril pour quiconque accomplit son devoir.

L'Alcyon — tel était le nom du yacht — sous l'impulsion des voiles — filait plus rapide encore.

C'était un merveilleux spectacle — dans cette atmosphère calme des matinées méridionales, — alors que la Méditerranée mérite, dans toute sa sij^tiilic.ition, ce titre de lac français qui est pour elle comme uù brevet d'honneur — de voir l'alcyon, ses ailes déployées, raser

les vagues bleues. L'alcyon, croyaient les anciens, faisait son nid sur les flots. II sembhdl que le brick qui portait son nom fût no (le cette écume d'argent.

Le flot le portait sans qu'il semblât s'y appuyer; et il semblait aussi (lue sa quille, — tant elle était légère, s'efforçât de ne point blesser sa mère.

Le tableau eût tenté le pinceau d'un peintre.

Monte-Cristo — beau de cette suprême beauté de l'homme qui est l'énergie inébranlable, — se tenait debout, ayant au visage comme un rayonnement, les cheveux noirs livrés au vent, le bras tendu vers l'île rocheuse dont les plis abrupts commençaient à déchirer l'horizon...

Appuyée sur lui, dans une charmante attitude" de confiance et d'abandon — Haydée, l'aimée, la choisie du comte — préférant au titre de comtesse de Monte-Cristo celui d'esclave adorée — Haydée dont le vêtement, aux teintes vives, mettait un point de lumière dans la grisaille de l'atmosphère...

Et derrière eux, Ali, debout, dans sa robuste carnation des tropiques, pareil à une statue de marbre noir, impassible, prêt à obéir à celui qui lui avait sauvé la vie et qu'il adorait à l'égal des divinités mystérieuses de son pays...

Le yacht allait, allait. Le flot s'entr'ouvrail devant lui et derrière lui, traçait joyeusement un sillon d'argent.

. Et les roches grises de Monte-Cristo, semblaient se dresser au lointain, comme ces amies qui se soulèvent sur la pointe des pieds pour voir de plus loin celui qu'elles attendent.

Monte-Cristo, sentant sur sa poitrine la douce chaleur de l'amour dont lapénétrait la tête parfumée de la jeune femme, songeait...

Oui... II avait dit la vérité.

Il y avait longtemps déjà que, pour la première fois, des doutes poignants avaient assailli sa conscience. Certes, il avait souft'ert des tortures que pas un être humain n'avait supportées. Innocent, il avait plié sous le caprice des puissants, plus bas, plus cruellement que le plus vil des criminels.

Il y avait dix ans, dix ans I qu'en février 182J, Jacopo l'avait recueilli, alors que, brisé, mourant, l'évadé du château d'If avait été sauvé par les matelots de la Jeune-Amélie, et ce jour-là, il y avait — jour pour jour — quatorze ans que la lâcheté de Caderousse, l'infamie de Fer- Daudy la complicité de Danglai's, l'ambi-

tion de Villefort l'avaient confiné dans une prison où il devait mourir...

Dix ans depuis l'évasion ! et quel chemin parcouru! Tous ses ennemis, tous les traîtres abattus, Villefort mort dans la folie, c'est-à-dire deux fois mort. Fernandde Morcerf se suicidant pour échapper au déshonneur qui poursuivait son cadavre. Caderousse tombé sous le poignard. Danglars fugitif, ruiné... Tous écrasés... lui seul debout...

Mais en même temps qu'un immense orgueil, celui de la Justice qui a vaincu le Mai, emplissait son âme, en même temps il y avait en lui comme un ineffable épanouissement de bonté.

Quand l'abbé Faria lui avait livré le trésor des Spada, il lui avait dit :

— J'ai peur d'avoir éveillé en vous un sentiment criminel, la volonté de la vengeance...

Puis il lui avait dit encore :

— La philosophie, c'est le nuage éclatant sur lequel Christ a posé le pied pour remonter au ciel.

Et Monte-Cristo se demandait, en tressaillant, si réellement, aujourd'hui, la mort venant le frapper, -il pouvait comparaître devant le juge suprême en disant :

— J'ai fait mon devoir, j'ai fait tout mon devoir I

Ces trésors — cette force énorme mise au pouvoir d'un homme — était-il donc vrai qu'il en eût usé d'après la volonté du donateur...

Faria rêvait la possession du trésor, mais c'était pour assurer l'indépendance^ de sa patrie, l'unité de l'Italie L.. Ce vieillard que la captivité atroce n'avait pas même engourdi, n'avait d'autre passion que celle de l'humanité...

Et lui I Edmond Dantês I à quoi lui avait servi cette richesse inouïe, qui le mettait au-dessus de toutes les étroites civilisations, qui le faisait maître, roi, presque dieu?

A frapper quelques misérables dont la justice humaine aurait eu raison..

Uu'était même cette richesse auprès de la science profonde, de l'expérience quasi divinatrice qu'il devait au vieux prisonnier? N'était-ce pas lui qui lui avait donné le coup d'oeil de l'aigle, la force indomptable de la volonté, la puissance triomphante!... <

Etait-ce donc seulement pour la vengeance que Faria lui avait légué tout ce qui était la chair de sa chair et le sang de son sang? Etait-ce pour qu'il châtiât ses

MO

ennemis, et sa mission s'arrêtait- elle le jour où ses colères étaient assouvies?

Au plus profond de sa conscience Monte-Grisio entendait une voix qui lui criait :

— Non, ton devoir est plus large, plus grand, plus élevé ! tu as vécu pour le combat, il faut vivre aujourd'hui pour la justice... pour la grandeur de l'humanité 1

— Ami, dit la douce voix d'Haydée, qu'est-ce donc que cette masse de rochers dont nous appi'ochons?

Le comte leva la tête,

A quelques centaines de mètres, l'île de Monte-Cristo émergeait du sein de la mer.

Et il sembla à Monte-Cristo qu'audessus des crêtes chauves des masses granitiques s'épandait une sorte de rayonnement, au milieu duquel était le mot qui jaillissait de sa conscience. Ce mot était :

— Justice I justice pour les bons, comme naguère justice pour les méchants 1 Justice pour tous ceux qui s'efforcent, marchant dans la voie droite !

Justice pour les déshérités, peuples ou individus, qui luttent contre la misère ou la fatalité 1...

Alors, levant la main, les yeux fixés au ciel, Monte-Cristo prononça dans son âme un serinent que Dieu entendit, — le serment d'achever la tâche commencée et de rendre aux hommes ce qu'un homme lui avait donné...

Et il baisa Haydée au front, disant:

— Oui, enfant! c'est bien là Monte- Cristo, c'est là qu'il y a dix ans, j'ai mis pour la première fois le pied sur la route dont rien ne m'a fait dévier. C'est de là que, dans quelques heures, je repartirai, ayant au coeur non plus la colère, non

λlus le doute, non plus la haine, mais la oi, la patience et la bonté.

— Maître, dit une voix derrière le comte, avez-vous quelques ordres à me donner pour la descente à terre?

— Non, Bertuccio, sinon que tu aideras Ali dans l'œuvre que j'ai commandée..

— Oui, maître.

La côte approchait déplus en plus.

Soutenant Haydée, Monte-Cristo descendit du roof, et se mêla aux matelots.

Tous s'écartaient sur son passage et le saluaient.

— Comme ils vous aiment ! murmura Haydée.

— M'ainnera-t-on jamais autant qu'on

m'a redouté? répondit Monte-Cristo à voix basse.

Mais, secouant promptement ces faiblesses passagères, le comte donna d'une voix vibrante les ordres de débarquement.

Avec une rapidité et une précision de mouvements qui tenaient du prodige, le canot fut mis à la mer : un escalier s'acci'ocha aux flancs du yacht, et Monte- Cristo descendit le premier, portant dans ses bras Haydée qui ne cessait de le regarder que pour contempler le ciel profond.

Monte-Cristo déposa son précieux fardeau sur les tapis de Caramanie qui tapissaient l'embarcation. Puis, attentif, il prit en main la barre du gouvernail.

Ali et Bertuccio étaient descendus à leur tour.

Puis le comte donna le signal, les six rameurs se penchèrent en avant, raidissant leurs bras nerveux, et la barque s'élança vers la côte avec la rapidité d'une flèche.

Elle toucha la terre sans une secousse.

Monte-Cristo emportant Haydée, dont les bras se suspendaient à son cou, sauta sur le sable. Bertuccio et Ali l'imitèrent.

— Retournez à bord, dit le comte aux matelots.

Et, consultant la hauteur du soleil, il ajouta :

— Il est dix heures. A deux heures précises, revenez me prendre...

La barque se détacha de la rive et s'éloigna.

Monte-Cristo marchait en avant avec Haydée.

Son visage semblait s'être illuminé d'une lueur subite. 11 était pareil à ce héros antique qui reprenait sa force, toutes les fois qu'il touchait la terre. Senlant sous ses pieds l'ile qu'il avait conquise, Monte-Cristo sentait en lui une vigueur nouvelle.

Choisissant avec soin le sentier frayé où les pieds délicats d'Haydée ne pussent pas se blesser, Monte-Cristo, avec une parfaite sûreté de mémoire, se dirigeait vers les grottes.

Haydée , curieuse , puisqu'elle était femme, se hâtait.

Il semblait à la jeune Grecque qu'elle pénétrait dans un monde nouveau et mystérieux. Ce n'était pas le secret des grottes qui lui causait cette émotion profonde, car dès longtemps, elle y nvaif pénétré, elle y avait vécu : elle en reconnaissait tous les détours, toutes les splendeurs orientales, tous les trésors.

Monlc-Cristo arrêta le pic au moment où 1 iustrumeul allait lui briser le crâne

Liv. 16 1''

Le trésor dont elle était curieuse — d'une curiosité qui se mêlait au respect — c'était l'âme de celui qu'elle savait si u'rand et si fort, cette âme dont enfin elle allait posséder la clef.

Un autre sentiment se mêlait encore à cette impression pénétrante.

Un instant, elle s'arrêta, rougissante, comme si une secrète pudeur l'empêchait d'aller plus loin. C'est que c'était là que quelques mois auparavant, Monte-Cristo lui avait dit :

— Par toi, je me rattache à la vie, par loi je puis souffrir, par toi je puis être lieureux. Récompense ou châtiment, j'accepte cette destinée...

C'était là que le comte lui avait donné le premier baiser d'époux.

Monte-Cristo devina ses pensées, et doucement, l'entraînant en avant, lui dit t.n se penchant à son oreille :

— Amie de ma vie, je veux savoir si je le méritais.

Le palais souterrain, quoique toujours caché avec tant d'habileté que nul être ju'ofane n'y pouvait pénétrer, était cependant prêt à recevoir son maître, comme si le matin même des serviteurs dévoués y eussent tout préparé.

Des senteurs balsamiques embaumaient l'atmosphère qui ne s'était pas épaissie : et, à la lueur des candélabres, 1 apidemenl allumés par Bertuccio et Ali, les tentures soyeuses, les ciselures des iiieubles, les cristaux de Venise étincel.iient de leurs chauds reflets.

Monte-Cristo prit la main d'Haydée :

— Ecoute-moi, enfant, lui dit-il. C'est ici qu'il y a dis ans je suis arrivé, pauvre, dénué de tout, n'ayant dans l'âme que le désespoir et la colère... J'y reviens aujourd'hui sentant l'espérance poindre en mou cœur, ayant abdiqué toute haine...

j'ai été justicier terrible, tu vas savoir ce que j'avais souffeit, ce que j'ai dû punir... Arme-toi de courage, enfant, car ce que tu vas entendre, nulle oreille humaine ne l'a encore entendu...

Haydée s'était laissée glisser à ses pieds"

La tète appuyée à ses genoux, elle le regardait, de son regard doux et pur, tout d'amour et de vénération.

Lui, pâle, les yeux fixes — comme ceux qui regardent leur pensée au dedans d'eux-mêmes — disait le passé — ce passé qui reitontait à vingt-quatre années.

Il y avait vingt-quatre ans! Alors jeune, ardent, plein do foi, insouciant du mal qu'il eût nié, si on l'avait interrogé.

tant il croyait les hommes semblables a lui, il entrait dans la vie cominft un enfant à la première fête où sa mère l'a coa duit.

Autour de lui, tout souriait. Le travail était une joie... et déjà l'amour ensoleillait son âme. Que pouvait-il redouter? H avait des amis qu'il aimait — pourquoi eût-il deviné en eux des traîtres qui le baissaient? Il avait un père dont il était l'orgueil et la consolation. Comment aurait-il pi'évu qu'on tuerait son père?

Et pourtant c'était ainsi.

Un jour, des hommes — pour lesquels il n'avait eu que bonté et confiance — avaient ourdi pour le perdre une trame infâme, et si habilement tissée et aux maillons si sen-és que si vigoureusement qu'il se fût débattu, il lui avait été impossible d'en briser un chaînon.

Il avait crié justice. Et celui qui représentait la justice humaine, obéissant à ses passions d'égo'israe et d'ambition, l'avait trompé, s'était fait un jeu de sa crédulité.

Innocent, il avait été traité comme le plus endurci des coupables.

Et pendant quatorze années — quatorze! — il avait été enterré dans un cachot obscur, criant à Dieu pitié, en attendant qu'il lui criât vengeance.

Puis la voix de Monte-Cristo trembla.

Il parlait de cet homme de bien, de ce philosophe sublime, qui avait été pour lui un second père — le père de son âme, comme le vieux Dantès était le père de son corps... Il racontait les folles joies éprouvées quand, à travers les murailles épaisses et muettes, il avait entendu une voix humaine... et ces journées, et ces nuits, s'enchainant les unes aux autres, pendant lesquelles il s'était courbé, méditant les enseignements que lui prodiguait la voix austère du vieux Faria.

Il l'avait cru fou, lui aussi, quand le captif, dont les yeux semblaient percer le granit de la prison, parlait des éblouissements du trésor des Spada!...

Les hommes ne sont-ils pas toujours ainsi, imputant à folie ce qui dépasse leur intelligence?...

Puis la moi-t brutale avait posé sa gritl'e de fer sur le malheureux Faria.

Et Monte-Cristo — qui avait si souvent pensé à tout cela, mais qui jamais n'avait de ses lèvres prononcé les mots qui donnent un corps vivant au récit, — Monte-Cristo frissonnait, en racontant a Haydée, comment il avait arraché au sac

ll-i

mortuaire le cadavre de Faria, comment il s'était substitué, lui vivant à ce mort... comment, il s'était senti balancé dans l'espace, puis précipité du haut des rochers dans les profondeurs de la mer...

Puis quel réveil! quelle résurrection!... Evadé du tombeau, se sentir vivre! N'être rien, et tout à coup se sentir être tout! Les yeux du comte étincelaient, quand il rappelait ses angoisses, alors que, cherchant, d'après les indications de Faria, l'ouverture de la grotte, il s'efforçait de lutter contre ses propres espérances, dans la terreur d'une épouvantable déception!

Mais don! riche! riche à millions! et cela... r.u moment où il apprenait que Mercedes, sa fiancée, l'avait oublié pour se jeter dans les bras de l'homme qui l'avait vendu, de ce Fernand qui s'était fait hypocrite, qui s'était glissé, comme Judas, le baiser aux lèvres, vers la jeune fille trompée...

Àii moment où on lui disait son père mort... mort de faim... dont Caderousse avait entendu la man'he lente et monotone... dans les nuits d'agonie!. .

Quand il avait proféré, au plus profond de sa conscience, le serment de punir les crin.iuels, est-ce qu'il n'obéissait pas au droit éternel?

Oui, il avait frappé sans relâche, sans pitié : il avait tué l'ambitieux par l'ambition même, l'avare par son avarice, l'orgueilleux par son orgueil. Est-ce que ces condamnés — Yillefort, Danglars, Mortcerf — oseraient lever la tète pour l'accuser? Est-ce qu'il n'avait pas suffi qu'il prononçât son nom pour que tous retombassent glacés d'épouvante?

Et quand il eut achevé son récit, debout, la lèvre frémissante, ayant au.K yeux 1 eblouissement qu'on a, quand on sort des ténèbres, il fixa son regard sur le front d'Ilaydée et lui dit :

— Enfant, tu m'as entendu! je te l'ai dit... c'est toi que je reconnais pour mon juge... j'attends ton arrêt...

Et la jeune femme — le visage rayonnant d'enthousiasme — illuminé par le profond sentiment de la responsabilité qai lui était laissée, tendit ses deux bras à Monte-Cristo, et lui dit :

■^ Tu es grand, plus grand encore peutêtre dans le trouble de ton trionii>he... mais je te le dis... Dieu était avec toi!...

— Mais Dieu tst la miséricorde!

— Dieu est avant tout la Justice...

— Merci, enfant! dit Monte-Cristo d'une voix grave. Ta conscience est droite, et ta parole a dissipé les derniers nuages

Jui obscurcissaient la clarté de mon âme. lui. Dieu, c'est la justice. Mais l'éternité, c'est l'infinie bonté. Les colères du Dieu vivant se perdent dans l'harmonie sublime de son amour sans limites... J'ai souffert... j'ai puni... Maintenant le mot qui emplit mon âme, c'est le mot de Bonté... car c'est le mot d'Amour... J'ai châtié de^ hommes ! je dois aider l'Homme! puisqr. la puissance que j'ai appliquée au chat ment reste encore entre mes mains, j dois l'employer aujourd'hui au salut il ceux qui souffrent, à l'œuvre admirab!

de la fraternité humaine.

Monte-Cristo s'était levé, la main tendue vers l'Orient.

— Oh ! quelle œuvre sublime que de ri'concilier les races ennemies, que de dé!; vrerles opprimés, que de revivifier laten par l'efiort libre de ceux qui aujoiu'd'hui sont courbés sous le joug...

Sa voix s'élevait peu à peu, prenant un accent chaud et vibrant :

— Je veux, dit-il, remonter jusqu'aux sources mêmes de' l'histoire... Je veux, plongeant dans le passé, trouver le mot de cette énigme redoutable : La lutte entre des races qui, sceurs par leur origine, se sont séparées et se haïssent... Je veux faire planer sur celte terre de misère l'ange de l'alliance universelle...

Il passa sa main sur son front, un instant assombri :

— Combien d'années me restent encore! Le sais-je?... Je jetterai les semences... qui récoltera?... Ah! fit-il, en prenant dans ses mains les mains d'Haydée et l'attirant contre sa poitrine, si, pour achever mon œuvre, s'il m'était donné...

Haydée s'était penchée sur lui, haletante, les lèvres entr'ouvertes comme si quelque secret d'amour en allait jaillir...

Mais Monte-Cristo s'interrompit tout & coup.

Un signal, perceptible pour lui seul, venait de résonner dans la grotte.

C'était Ali qui l'avertissait qu'une eirconstance imprévue réclamait su présence immédiate.

— Ohl parle! parle encore! disait Haydée.

— Oui, tu sauras tout mou secret, ce secret d'espérance, de joie, de désir, qui se blottit au Ibnd de mon âme... mais plus tard! Viens, Haydée, viensl

Et l'entrainant parla main, il l'emmena hors de la grotte...

Ali était debout, impatient de voir apparaître le maître.

— Que se passe- t-il, Ali? demanda le comte.

Ali, d'un sip;ne expressif, désigna un massif de roches qui, à l'est de la grotte, descendait en déchirures capricieuses jusqu'à la grève.

Et comme Monte-Cristo l'interrogeait du regard, Ali, rappelant son attiention d'un geste, se courba à terre, appuya sa tète contre le sol, s'étendant à la façon d'un blessé...

— Ainsi, dit le comte, là, aux pieds de ces roches, tu as trouvé un homme?...

— Oui 1 répondit Ali par un signe.

— Sais-tu quel est cet homme ?

Ali exprima qu'il hésitaU • nfint-Àtro la connaissait-il; mais, posant son doigt sur son front et secouant la tête, il montrait que \a. mémoire lui faisait défaut...

— Cet homme est blessé ?

— Oui.

— Mort?

— Non.

— Immobile du moins, incapable de se traîner iusqu'ici?...

— Oui...

— Haydée, dit Monte-Cristo à sa compagne, voici que Dieu m'envoie peut-être un acte de charité à accomplir... Il a entendu mon serment et déià m'offre l'occasion de le tenir... Il y a là une créature humaine qui souffre... Je vais tenter de la sauver...

— Je ne vous quitte pas, dit Haydée.

Haine ou amour, tout n'est-il pas commun entre nous ?

— Chère, chère enfant !...

Et l'œil de Monte-Cristo, qui depuis si longtemps était sec comme le fer d'un poignard, devint tout à coup humide d'une larme.

— Allons ! flt-il, en ordonnant à Ali de le guider.

Comme ils contournaient la roche derrière laquelle se cachait l'entrée mystérieuse de la grotte, il vit Bertuccio qui, s'aidant du pic et de la pioche, creusait un trou dans la pierre.

— Que fait donc Bertuccio, demanda Haydée.

— Tu le sauras tout à l'heure, enfant I... Bertuccio, ajouta-t-il en s'adressant à son ancien intendant, ton travail est-il achevé...

— Oui, monseigneur, il suffit de poser la mèche... et, à votre signal, l'œuvre s'accomplira...

— Bien, pose là tes outils et suismoi...

Et comme Bertuccio, quoique obéissant, le regardait d'un oeil surpris :

— Toi aussi, Bertuccio, lui dit le comte, il faut que tu apprennes à être bon !...

Le corse garda le pic à la main et suivit son maître.

A mesure qu'ils descendaient la pente abrupte du sentier par lequel Ali les conduisait, le comte et Haydée voyaient, plus lumineuse, la nappe d'eau qui, sous le remous, frangeait la côte l'ocheuse d'une mousse d'argent...

Soudain Ali s'arrêta. Sa main se baissa vers le sol.

C'était là. Monte-Cristo vit au-dessous de lui, sur la crête d'une roche qui émergeait à oeine de deux nieds au-dessus du lloi, an corps étendu... La face était tournée contre le granit, mais sur les cheveux noirs, on voyait une couche de sang coagulé...

Auprès de cet homme — de ce cadavre peut-être — quelque chose de noir, que le sable recouvrait à demi.

Monte-( risto s'élança d'un bond, et, avec l'agilité d'un chasseur de chamois, vint tomber à côté de l'inconnu. Et sans attendre, sans hésiter, il le saisit dans ses bras, et, à la force de son jarret de fer, remonta sur le plateau où Haydée s'était arrêtée.

— Ali 1 cna-t-ii, cours à la grotte... apporte des sels, du rhum ! Et ne perds pas une minute, si tu veux que je te pardonne de m'avoii appelé si tard...

Le nègre partit en courant.

Cependant, avec l'aide de Bertuccio, et tandis que Haydée disposait, de ses mains délicates, un oreiller d'algues sèches et de mousses, le comte avait étendu le blessé...

Il viti s'écria-t-il. Ah! je jure Dieu que je le sauverai!...

Mais soudain, un cri terrible retentit auprès de lui :

Bertuccio, pâle, les dents serrées, balbutiait :

— Lui I le misérable ! maître, maître 1 ne le reconnaissez-vous pas?...

Monte-Cristo n'avait point encore regardé le visage du moribond. Il se pencha sm- lui :

— Benedetto I fit-il. Benedetto!...

— Maître I s'écria Bertuccio dans un élan de rage dont il ne fut pas le maître, écartez-vous, que j'écrase la vipère I que je tue l'assassin I...

Et brandissant le pic de fer, il le laissa retomber sur le front du misérable...

La pointe acérée était à peine à un pouce du crâne de Benedetto ; mais Monte-Cristo, d'un geste rapide, saisit le

IIG

pic, et le faisant tournoyer au-dessus de sa tète, le lança à toute volée dans la mer :

— Monsieur Bertuccio, dit-il froidement, depuis quand vous arrogez-vous, en ma présence, le droit de juger et de punir...

— Maître... pardon 1 mais vous ne vous souvenez donc pas ?... Benedetto. Ihommc qui a torturé sa mère d'adoption pour lui voler son argent... l'homme qui n'a vécu que de vol et de meurtre...

— Trop de mots ! dit Monte-Cristo. Je voi- un homme...

Bertuccio, les pointas crispés, baissa la tète.

Ali revenait.

Agenouillé auprès du misérable dont Haydée soulevait la tète, Monte-Cristo lui frott;iit les tempes. Puis il entr'ouvrit ses lèvres serrées et y fil couler quelques gouttes de rhum...

Au bout de quelques secondes, un soupir s'exhala de la poitrine de Benedello.

Mais il ne rouvi-ait pas encore les yeux.

Le comte palpait son front. La blessure n'avait déchiré que l'épiderme. Le sang coulant en abondance l'avait sauvé.

— Il vivra! dit .Monte-Cristo.

— leur lui, pour les autres, ne vaudrait-il pas mille fois mieux qu'il fut mort? f,'ro!ida Bertuccio.

Moute-Cristo lui jeta -m regard sévère.

— Bertuccio, lui dit-il, lavez cette plaie...

— Moi !...

— Encore une fois, songez-vous à nie désobéir... libre à vous! vous connaissez nos conditions... vous me quitterez ce soir.

— Olil non ! non! maître I j'obéis.

Pendant qu'il versait l'eau sur la plaie

rougp. Hpitiiccio tremblait décolère. Mais il «' ;/•... et sa main qui eût tué se

f.i: t charitable...

Il - . ... iitra à Monte-Cristo l'objet noirâtre, (jui se trouvait auprès de la place où le moriliond avait été relevé.

Sur un sijjne du comte, Ali alla recueillir l'épave.

— Une cassette I dit Monte-Cristo. Que peut-elle contenir?...

11 prit dans sa piitriiie une petite cjef do forme bizarre. ch<;l d u-uvre de serrurerie d'>iii aiorinese raodiliaitpiir l'action d'un

■ iiit, la caisse fut ouverte. Et, s: iiii que fut Monte-Cristo, il

H' . i i.er une exclamation de' sur-

— De l'or, des banknotes! une fortune !...

— Il revient à lui, maitre, dit Bertuccio an s'approchant. Que dois^fe taire?

— Peut-il te reconnaître?

— Oh ! pas encore 1 II est comme accablé de sommeil...

— Bien ! laisse-le ainsi...

— Qu'est-ce que cela? s'écria Bertuccio dont le regard était tombé sur le contenu de la cassette.

Oh ! pouvons-nous douter? c'est le produit de quelque nouveau crime!...

Cependant Monte-Cristo avait soulevé quelme-; riiileaux de louis en touillant sous les banknotes.

Quand sa main repai ut, elle tenait une lettre, un papier plié, mais non fermé...

Il l'ouvrit à la lueur du clair soleil, voilà ce qu'il lut :

— Mon fils, je vais vous voir aujourd'hui pour la dernière fois. Je vous enverrai cette lettre au moment de quilttr la France. Vous m'avez pardonné le crin e de votre naissance. Merci. Je vais pleurtr et expier mes fautes. A cette heure su prème, je vous envoie pauvre martyr, mon amour et ma bint-diction..

Monte-Cristo tressaillit.

Ces (juelijues lignes étaient signées . Votre mère : H. D.

— Hermine Danglars ! murmura-t-il.

Oh ! pauvre femme I

Et ses yeux se posèrent sur le visage de Benedetto : il vit ces traits contractés, qui, dans leur pAleur même, avaient je ne sais quoi d'etlrayant, de sinistre...

Et l'homme qui avait appris à lire les secrets de la conscience dans les plis du visage, eut une révélation soudaine et c)>ouvantable...

£o;irlaat Bertuccio, il se pencha vers Benedetto qui maintenant respirait paisiblement, paraissant endormi, prostré en réalité d'une atroce lassitude.

— Benetletto ! lui dit-il de cette voix

[u'ofoiide qui résonnait jusqu'aux fibres es plus cachées, Benedetto ! écoulemoit...

Le corps étendu eut un tressaillement.

Mais les yeux restèrent cachés sous les paupières pesantes.

— Benedetto!... reprit Moute-Cristo, tu as tué ta mère ! Benedetto I tu es un parricide!...

La iioitrine du misérable se contracta; il sembla (in'uiie comniotion électrique secou!\t tout son être, ses yeux s'ouvrirent é|iouvantiit)lemcnt dilatés, ses lèvres se tordaient dans nne angoisse convul sive, et ces mot.s s'en échappèrent :

— Ma mère! pai-ricide!... Oui I oui!

grâ ce y...

El il retomba, almttu, sous cet aveu!

dont toute sa conscience l'accablait.

Monte-Cristo s'était dressé, pâle comme le marbre dans lequel l'artiste eût sculpté la statue de l'Horreur.

Et Bertuccio le regardait ayant aux lèvres commt; un sourire de pitié.

Est-ce (jue le maitre aurait encore xùtié... est-ce qu'il parlerait encore de miséricorde, en lace du plus épouvanlal)le des crimes, en lace de cet infâme qui avait trouvé le moyen d'être deux fois parricide, ayant tué Assunta, sa mère de par le cœiir, ayant tué M°" Danglars, sa mère de par les entrailles !

Bertuci'io n'avait plus à la main l'instrument de fer.

Mais que le comte fit un geste, jUrî signe... et de ses larges mains, Bertuccio saurait bien faire justice...

Haydée, debout, les mains jointessur sa poitrine, attendait... confiante... prête à accepter l'arrêt quel qu'il fût.

A ce moment, une gaie chanson de matelot monta dans l'air...

Mousse, bisse la voile!

Tout droit marche & l'étoile, S^us souci lie la mort.

Va tout droit jusqu'au port I

C'était l'équipage deV Alcyon qui, docile aux ordres du maître, venait chercher Monte-Cristo.

Lui, silencieux, le front calme comme celui du Pensioroso de Michel-Ange, s'interrogeait.

Soudain il fit un pas sur le rocher :

— Jacopol cria-il d'une voix si forte qu'elle parvint jusqu'aux matelots qui étaient encore loin du rivage.

Le patron de la barque se dressa et agita son bonnet, indiquant qu'il écoutait.

Alors, en patois maltais que Jacopo seul comprenait Monte-Cristo lui jeta un ordre.

On aurait pu voir alors deux des matelots se lançant dans la vague et nageant de toute leur vigueur vers l'Alcyon.

Etonnés, attentifs, Bertuccio et Ali regardaient.

Haydée, elle, ne quittait pas des yeux le visage de son époux, de son maître.

La bai'({ue, privée de deux matelots, approchait maintenant, et, virant de bord, abordait à la crique, juste au-dessous de la roche sur laquelle le groupe se détachait «ur le ciel.

Jacopo sauta à terre, puis, avec deux

de ses matelots, courut vers la grotte :

queltiues minutes après il en sortait portant des vivres qu'il déposa dans la barque.

— Maitre ! maître ! commença Bertuccio.

Monte-Cristo ne lui répondit pas.

— Ali, dit-il, prends cet homme dans tes bras. . .

Ali se baissa et souleva Benedetto.

— Poite-le dans la barque et étends-le sur le fond...

Et comme Ali obéissait, Monte-Cristo prit lui-même la cassette et, d'un pas rapide, suivit le Nubien.

Benedetto était déjà étendu, la tète au gouvernail. Monte-Cristo jeta la cassette auprès de lui.

Les matelots respectueux se tenaient sur la rive, étonnés de ce qu'ils 'ne com-" prenaient pas...

Alors Monte-Cristo, remonta auprès d'Hayiîée, tandis qu'Ali, entrant dans l'eau jusqu'à la ceinture, tenait ses deux mains posées sur l'arrière de la barijue, où restaient deux avirons, ceux des matelots qui étaient retournés vers YAl'yon.

Et Monte-Cristo, les bras étendus, comme il eût adjuré la nature de l'entendre :

— Benedetto ! prononça-t-il de sa voix profonde, Benedetto lu as insulté Dieu I Benedetto, tu as forfait à touies les lois divines et humaines! Benedetto I l'iiomme ne peut être ton juge... Je te livre à Dieu! A Dieu, va!...

Et, à ce mot qui retentit comme l'arrêt de l'archange, Ali lança vigoureusement la bar-que en avant... elle s'inclina sur le flot... vira sur elle-même...

Puis on eut dit qu'une main puissante la repoussait du rivage... Elle s'éloigna...

— Grâce 1 vous lui avez fait grâce ! s'écria Bertuccio.

— Celui qui a la toute puissance n'a pas écrasé l'Ange du mal ! dit Monte-Cristo. Il l'a rejeté de son seitr. C'est à la Force suprême qu'il appartient de condamner ou d'absoudre... Si le poids du crime est trop lourd, Benedetto ne parviendra pas au rivage!... si celui qui juge décide que la rie est pour lui un châtiment plus grand que la mort. .. il vivra ! A Dieu ! va !

Et dans son accent il y avait une telle solennité, il semblait si bien qu'une volonté supérieure à celle des hommes parlât par sa bouche, que tous les fronts s'inclinèrent...

Au même instant, VAlcyon — exécutant les ordres que les deux matelots avaient portés au reste de l'équipage,

ouvrait sa voilure au vent et, gracieux, pointait sur l'île...

— Bertuccio, Ali ! dit Monte-Cristo, exécutez l'ordre que je vous ai donné...

Et, rapide, il entraîna Haydée yers le yacht...

Là, debout sur le pont, il attendit.

— Haydée, dit-il, voilà que la minute qui s'écoule, va accomplir pour moi la séparation suprême du passé et de l'avenir. Que dispai-aisse à jamais la dernière trace

me dans le néant ce qui reste du secret de Faria... Grotte et derniers trésors... que tout soit à jamais enseveli.

Et Haydée vit alors une colonne de feu surgir tout à coup du milieu de l'île de Monte-Cristo... une épouvantable détonation déchira les airs, et il y eut tout à coup

un écroulement, un affaissement des masses rocheuses.

La poudre avait fait sauter les grotto» Je Spada...

Et tandis que Bertuccio et Ali rejoignaient l'Alcyon à la nage :

— Mon époux, mon maître, dit Haydée or. v>?v»=?.2t ses lèvres aux lèvres de Monte-Cristo, merci d'avoir été bon!

merci d'avoir été miséricordieux ! Dieu bénira celui qui vient...

Tressaillant, il la regarda, hésitant à comprendre...

E' tout bas. si bas que nulle oreille,sinon celle d'un père, ne pouvait entendre, elle murmura :

— 0 toi, que j'adore, tu revivras en moi... Je suis mère!

La Luc

Liv. 17

EXPLOITS DE PANDOXJRS

La signora Vartelli — Aurora, de son petit nom — tenait, en ces années 47-48, dans une des rues les plus fréquentées de Milan, à une petite distance du théâtre de la Scala, une de ces maisons, bénies des passionnés de ce monde, que nos voisins, les Italiens, appellent un Casino et que nous baptisons du nom plus brutal de ti'ipot.

Tripot du grand monde, d'ailleurs, que

fréquentaient particulièrement les officiers de l'armée autrichienne, alors en garnison dans l'ancienne capitale de la Lombardie, sous le commandement paternel du maréchal Radetzky.

Joseph Wenceslas, comte Radetzky- de Radetz était une de ces figures originales qui occupent dans l'histoire une place spéciale, un de ces forts chasseurs devant le seigneur, qui tirent sur les peuples comme sur gibier de poii et qui S'='mblent nés tout exprès pour prouver jusqu'où peut aller la férocité humaine.

Sous un pareil maître, on peut juger ce qu'étaient les valets.

Tout peuple conquis souffre le plus

amer martyre ; mais qui pourra com^^ter le 6ang et les larmes qu'ont coûtées à î Italie la domination de ses oppresseui-s ! Qui pourra dire justement quelle part d'épouvantable responsabilité, dans ies atrocités commises, appartient à ces hommes qui se sont appelés Radetzky ou Haynau !

Insolents, provocateurs, haineux, les officiers Bohèmes ou Croates à la solde de l'Autriche, après avoir bâtonné dans la rue les femmes et les enfants, après avoir piqué de leur épée, ou frappé du plat de leur sabre quelque Italien isolé, aimaient à venir se délasser, à la médianoche. dans les salons de la belle Aurora Vertelli, une de ces anciennes Circés qui savent encore au besoin métamorphoser certains hommes en bètes.

Protégée par la police autrichienne, peut-être en vertu de services rendus, de nature toute particulière, la signora Vertelli ter,ait galamment table ouverte. La chère .v était estimable, les vins excellents, et après boire, messieurs les Tedesci pouvaient se livrer à de vigoureuses batailles dans lesquelles les cartes et les dés donnaient en rangs serrés, comme de gros régiments.

Peu ou point d'Italiens.

Les patriotes se fussent bien gardes de nettre le pied dans ce repaire d'étranprs. Et s'il en apparaissait parfois quelques-uns, c'étaient de ces faux grands seigneurs, anoblis on ne sait où, qui, Judas de leur patrie, l'avaient vendue non pour trente deniers — les prix ayant augmenté depuis dix-huit siècles — mais pour des faveurs, des croix. — Tous ces renégats cheichaient à s'élever sur les ruines de l'indépendance nationale.

Au moment où nous pénétrons dans les salons de la signora "Vertelli, c'est-àdire vers onze heures du soir, dans la nuit du 15 au 16 mars 1848, il y régnait une grande animation.

Malgré les efforts de la majestueuse Aurora qui allait de groupe en groupe, agitant comme un signal les plumés rouges de son turban, malgré les appels réitérés du vieux major Bartolomeo Batto qui partageait avec elle la surveillance et peut-être les bénéfices du casino et qui, sanglé dans une polonaise verdâtre à boulons olives, voulait entraîner les retardataires vers les tables de jeu, les jeunes officiers restaient rebelles & ces séductions d'ordinaire si puissantes.

— Ainsi, l'eutenant Pasky, vous affir-

mez qu'il se passe à Vienne des faits graves ?

— Oh ! cher ami, répondait avec la plus aimable désinvolture celui qui était ainsi interpellé, n'exagérons rien... uneéchauffourée de la canaille...

— Que l'empereur n'a pas eu de peine à rappeler à la raison, je suppose I

— Le canon a toujours le dernier mot...

— Cependant... je dois avouer que les bruits qui sont parvenus jusqu'à moi me troublent un peu.

— Dites !

— Eh bien ! il semblerait que notre bien-aimé souverain a consenti des concessions!...

— Impossible! Ce serait une honte!...

— On parle de l'abolition de la censure...

— Si bien que messieurs les journalistes et les auteurs auraient le droit de dire tout ce qui leur passerait par la tète...

— D'une nouvelle loi sur la presse...

très libérale...

— C'est-à-dire très bête!... Ces genslà sont dangereux au premier chef... une corde et un bâillon, voilà le code qu'il leur faut appliquer...

— Enfin, acheva celui qui semblait avoir le monopole des nouvelles à sensa- ; tion :

— Comment! encore quelque chose?...

— Sa Majesté Impériale et Royale aurait ordonné la convocation des Etats des royaumes allemands...

— Ho! Ho!..

— Et aussi la convocation des congrégations centniles du royaume Lombardo- Vénitien...

Un formidable murmure interrompit le messager de malheur.

En vain, il semblait s'excuser, ajoutant que cette convocation n'était pas immédiate, qu'elle n'aurait pas lieu avant quatre mois, il fallait qu'il en prit son parti. H avait produit le plus, déplorable eflTet...

— Mon petit, dit en déployant sa haute taille, une espèce de colosse tudesque oui répondait au nom peu harmonieux ûe capitaine Hermann von Krychastein, mon petit, si Sa Majesté a tait ceci ou cela, elle en a le droit... mais nous savons, nous, ce qui nous reste à faire... Si les Italiens bougent, nous les écrase.ona comme lui...

Et, pour appuyer énergiquement ses paroles, le capitaine Hermann qui étail doué d'une peau dont un rhinocéros aurait pu être jaloux, avait littéralemenl

émietté entre ses doigts énormes le verre de Murano 'ju'il tenait à la main...

— Bravo ! crièrent les autres.

— Eh ! par le diable ! cela serait une distraction I il y a assez longtemps que nous n'avons trouvé l'occasion de dégainer un peu...

— Parlez pour vous, fit le capitaine d'un ton rogue.

— Avez-vous donc fait quelque nouvel exploit... depuis le 3 janvier.

— J'ai corrigé hier encore un de ces insolents...

— Contez-nous cela ! Hé 1 la Vertelli ! à boire !

Les flacons circulèrent.

Le comte de Krychastein, car il était comte, s'était adossé à la cheminée, épanouissant sa large face de taureau brutal.

— Donc, mes petits, commença-t-il (on permettait cette familiarité à ses moustaches grises et hirsutes), vous n'avez pas oublié ce qui s'est passé le 3 janvier... Messieurs les Lombards imaginèrent de narguer notre gracieux souverain et de le priver de ses revenus, en s'abstenant désormais de l'usage du tabac...

Vous vous souvenez aussi comment, répondant à cette .provocation grotesque, nous avons lancé dans les rues nos fidèles Croates qui, tuant au hasard, bourgeois, femmes et enfants, ont bien vite prouvé à ces rebelles que le maître savait toujours les châtier...

— Si je m'en souviens, s'écria un officier de vingt ans à peine, si blond et si rose qu'il avait l'air lui-même d'un enfant. C'était dans la rue Corsa dei Servi...

J'e vois encore cela, comme si c'était lier... les grenadiers, sabres nus, s'élançant sur la foule, frappant de taille et d'estoc...

— Pardon? fit le comte Hermarn en se redressant si fort que ses vertèbiLS en craquèrent. Mais il me semblait que c'était à moi que ces messieurs avaient daigné demander un récit...

— Mille excuses, capitaine I mais c'est 81 belle chose que de châtier des insolents I...

— Je le sais, monsieur, puisque j'y étais I répliqua assez sèchement le capitaine. Bref, les ordres nous avaient été donnés pour cette petite correction, dans la soirée de la veille, chez cette chère comtesse de Soùeyloffen qui a eu la petitesse de prendre peur et de quitter Milan !:'..

— Une femmelette ! interrompit quelqu'un,.

Nouveau regard foudroyant du capitaine qui reprend cette fois avec une volubilité défiant toute interruption.

— Eh bien t figurez-vous qu'hier, vers six heures du soir, comme je traversais la place Fontana, je vois venir à moi deux de ces maudits Italiens.... ou plutôt un Italien et une Italienne, le premier de seize ans tout au plus, l'autre une assez belle femme d'une quarantaine d'années, en grand deuil.... Ils occupaient un côté du trottoir, et le croiriez-vous ! ne se dérangeaient pas pour me laisser passer...

J'allais droit devant moi, fumant mon cigare... la femme ne s'écarta pas, et comme je suis un peu lourd... vous comprenez... le choc 1

Et complétant sa pensée par un geste grotesque, le comte exprima que la femme avait roulé à terre.

— Je hausse les épaules et je passe... Mais voici que le marmot court à moi, m'insulte... et m'arrachant mon cigare de labouche, il me le lance au visage. Damnation I... je tire mon sabre... la femme s'était jetée sur moi et me retenant le bras, criait : Le père est mort là-bas... à la Corsa dei servi... Grâce pour le fils 1 De la garde de mon sabre, frappant les mains de la femme, je la forçai i lâcher prise, et libre de mes mouvements, je fendis le crâne de l'autre... Il est tombé... La canaille s'ameutait... mais la police est accourue, et je suis parti... de mon pas le plus calme, je vous l'assure.

— Et l'insolent est mort T.. .

— Je n'en sais rien... la police l'a ramassé... j'ai dit en deux mots ce dont il s'agissait... et comme l'ordonnance d'Etat autorise le jugement et la pendaison dans les vingt-quatre heures...

— Antonio Balbini a été ce matin étranglé et cloué au mur, dans un des cachots de la Citadelle ' ! dit une voix grave.

Tous se retournèrent.

Mais en vérité , était-ce bien celui qui apparaissait qui avait prononcé ces paroles?

Car subitement, avec un éclat de rire, il fendait le groupe des officiers, et s'adressant au capitaine :

— Eh oui 1 comte Hermann, cloué au mur!... per Dio\ c'est bien ainsi qu'il convient de traiter les incorrigibles... à côté de la place même où il y a quinze jours on a trempé deux de ces rebelles dans l'eau forte, avant de lesbi'ûler t..iAli I

1. Ceux de nos lecteurs qui seraient tentés de taxer l'auteur d'exagération, devront se rapporter au beau livre de Vi'mercati. — Histoire dltalit' Lei cinq journée* de Uilan.

VOUS savez réduire le? criminels h merci vous autres !... et il ne fait pas bon vous résister, si l'on ne veut être enterré vif i laprot'igiterrl

— Qu'est cela? demanda un autre qui humait fort paisiblement un sorbet.

— Oui I Vous ignorez ce qu'est l'enterrement à la provignere ! C'est d'un ingénieux ' Vous avez un prisonnier rétif, déraisonnable... un de ces misérables qui croient à la patrie, qui ont toujoui*s de grands mots à la bouche...

Celui qui parlait était un Italien, d'une trentaine d'années, remai-quablement beau. Ses yeux i!"un noir de jais semblaient jeter des éclairs, mais sa bouche i"iail de toutes ses dents blanches, sous ses épaisses moustaches. Etait-ce ironie, cy lisme?

Oi. I aiipelait le marquis d'Aslitta... Il était depuis deux mois à Milan, venant de Naples, croj'ait-on. Depuis le premier jour, il avait lait sa cour au vice-roi, évitant soigneusement ses compatriotes, semblant au contraire prendre plaisir à exciter les persécuteurs, applaudissant les bourreaux.

Tandis, qu'il parlait, les officiers se sentaient mal à l'aise. Et pourtant ils riaient eux aussi; mais leur rire était pâle.

— Eh bien 1 continuait Aslitfa de sa voix mordante, comme il convient d'imposer silence à ces bavards, on les enchaîne comme il convient, on leur brise les os.

— Si nous faisions une partie, proposa une voix !

Mais Aslitta, sans prendre garde à l'interruption continuait :

— ./^uis on creuse une fosse, de la pro- .onipur de quatre pieds... on y place le patient la tète en bas .. on comble la fosse en laissant sortir de terre les deux jambes à la hauteur des fjenoux. . Si bien que... en vérité, c'est fort drôle!... oui, fort drôle... Ces deux jambes ressemblent à deux troncs de jeunes arbres...

Et le rire du jeune Italien s'éleva, plus âpre, si étranf.'e qu'il ressemblait au décuircmcnt d'nn siin^riot...

— Ah Cîi! quelle comédie nous joue ce damné Italien .' gronda le capitaine Hermana.

Il commençait à fixer sur le marquis des regards <iui ne téuioipnaieiit point de la i)lus (•X()uise bieuveillauce, quand tout à coup un incident nouveau vint faire diverHion.

On entendait au dehors des cris, des clameurs..^

Du côté de la Scala, s'élevaient des voix enthousiastes, répétant :

— Vive la Luciola ! vive l'Italie !... Tous les officiers se précipitèrent vers

la fenêtre.

Le marquis s'approcha vivement du major Bartolomeo :

— Cette nuit, lui dit-il à voix basse, à la petite maison de la porte du Tessin.

LA REINE DES FtEURS

Expliquons ce c[ui se passait et ce que signifiaient ces clameurs.

Il y a trente ans, comme aujourd'hui, tout italien était musicien Qui dit musicien dit compositeur. Qui dit compositeur dit quêteur de lihretti.

Le peintre a besoin d'une toile et d'un pinceau, l'écrivain d une main de papier blanc, le sculpteur d'un bloc de maa-bre.

Au musicien, il faut une œuvre première, déjà vivante, existant par ellemême : et s'il était permis de compareles petites choses aux grandes, nous di' rions qu'il est le costumier cherchant de tous côtés la belle créature sur laquelLil pourra draper ses étolfes.

Or, le maestro Ticellini jouait de malheur.

Il avait du talent, nul ne le niait : il modulait la cavatine de la plus adora'de façon et savait plaquer les grupeiti en bonne place. On comptait de lui. (ioux trios excellents et un quatuor d.- i n': lior ordre...

Mais ces chefs-d'œuvre étaient les œuvres isolées. Une son:ite par ci. une symphonie par là, une romance sans paroles à gauche, ou un hymne religieux à droite. .

Mais le groupe I mais le tout ! mais l'opéra ! l'œuvre complète ayant un commencement, un développement, une lin.

C'étaient les dtijecta membra du poète.' Mais le corps !

Non point qu'à ses pressantes .sollicitations, les poètes eussent refusé des livrets d'opéra. Il en avait pu compter jusqu'à quinze sur sa table.

Mais ils étaient écrits par des Italiens. Et ces maudits Italiens s'y prenaient do telle façon que pas un de ces livrets — le plus petit, le plus mii^e — n'avait pu passer entre les mailles serrées de la censure.

L'un olTeusait le souverain, p.iix? qu'il

était dit quelque part que : parfois la défaite fait oublier la victoire — l'autre l'armée, parce que le ténor brisait une épée en scène — l'autre la religion, parce qu'une statue de la Vierge était renversée de son socle par un mécréant...

Partout lèse-majesté ou sacrilège ! Le maestro avait beau examiner ses livrets à la loupe, recommander à ses auteurs de bien suivre le principe de Figaro et de ne parler ni de ceci ni de cela — ni de rien du tout... Pat! le censeur avait un microscope tellement puissant que les grains de sable devenaient d'énormes rochers... sous lesquels on écrasait l'inspiration du pauvre Ticellini...

Et voyez la maie chance ! Voici que la reine du chant, que toute l'Italie avait acclamée, la Luciola, pour tout dire d'un mot, avait été engagée à la Scala, venant de Naples, et par qui, par le signor Salvani, imprésario, admirateur et ami de Ticellini. Ne pas être joué à la Scala 1 n'être point chanté par la Luciola I c était à en mourir I...

Et le maestro Ticellini tenait à la vie pre.sque autant qu'à sa musique — ce qui n'est pas peu dire.

Donc cette fois, il n'y avait pas à discuter. Un poème, un livret... ou la mort.

Et le brave musicien de courir tous les coins de Milan, de la Porta Tlcinese à la Porta Orientale, de la Citadelle au Dôme, allant, virant, cognant à toutes les portes.

Mais du diable s'il y comprenait quelque chose I Savez- vous ce qu'on lui proposait? Des Spartacus, avec un morceau d'ensemble qui iiouvait devenir un sublime appel à la r^'olte, des Maria Stuarda pleurant la captivité, des David tuant Goliath, l'oppresseur, le tyran I On voulait donc le faire pendre 1 Certes Ticellini était un bon patriote.

Il aimait 1 Italie, mais l'art! signori! l'art! Bon ' tous les signori avaient le diable au corps. Sous leurs plumes ne s'alignaient que des vers qui sentaient la jioudre, des indéfjendances rimait avec des espérances, des LiberUi chevauchant derrière des...

Qu'y avait-il donc dans l'air? Les régions sereines où plane le diou de la mousique étaient donc secouées par l'otage!

£t le maestro Ticellini — qui était déjà très maigre — s'amincissait à vue d'œil; qui était presque chauve, s'arrachait Bes d«riders cheveux, prêt à crier comme

Richard III : Mon royaume, mon royaume

pour un... livret!

Les jours passaient. On acclamait la Luciola, on acclamait Belliiii, Doiiizetli, mais on ne pensait pas à Ticellini...

Un soir, désespéré, hâve, ci'oyant à la fin de l'art musical, l'honnête maestro rentrait chez lui, dans la rue de Monte, navré de se voir encore obligé de passer cette soirée devant son piano, au i)upitre vierge de poésie et de lancer platoniquement vers le ciel des accords désolés, quand une surprise formidable le frappa en pleine poitrine.

Sa servante l'attendait à sa porte, brandissant triomphalement un rouleau de papier.

C'était une honnête fille, qui partageait toutes les ambitions de son maitre.

Mais Ticellini ne la vit pas, ne la remercia pas : un espoir féroce lui montait au cerveau. Il emporta le rouleau comme une proie, s'enferma dans sa chambre à triple tour, et d'une main tremblante, arracha le ruban qui serrait le manuscrit... car c'était, oui, c'était un manuscrit.

Seulement, chose bizarre, ce ruban que Ticellini jetait de côté, sans même le regarder, était tissé en fils de trois couleurs, vert, blanc et rouge. — Les couleurs italiennes! C'est là tout ce qu'or pouvait imaginer de plus séditieux !

Possédé du démon de l'inspiration, Ticellini n'était pas en état de s'arrêter à ces vétilles.

Il avait déroulé le manuscrit, courant au titre.

Ah! per Bacco! voilà qui était calme, au moins, plein de poésie! Voilà qui prêtait à l'inspiration aimable, suave, tout son genre I Cela s'appelait : la P.eine des Fleurs ! Un instant, Ticellini n'osa pas ouvrir.

Il avait peur d'une mystilication.

Car la Reine des Fleurs n'était pas signée! Rien, pas même des initiales!

Mais non! Cela était bien écrit, tout au long, en vers bien cadencé.'^. Et, de fait, c'était tort joli. Un peu mièvn', un peu dolcissimo, mais en somme, joli, joli ! Un sujet allègoi'ique.

La Reine des Fleurs était i;i lUxe: elle aimait l'œillet qui, lui, avait une passion courtoise, bien entendu, l» rose orgueilleuse se faisait tendre, souruise. pour subjuguer l'œillet dédaigneux... et comme dénouement, la marguerite timide, mais amoureuse, remportait... et la rose bé-

nissait son union avec l'œillet, sous un berceau de feuillage...

La reine des fleurs se montrait généreuse et magnanime... tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes...

parfait! excellent!

Ticellini ne dormit pas. Dormir ! c'eût été sacrilège que d'y penser!

Le rôle de Margarita était fait exprès pour la Luciola, soprano à la virtuosité exceptionnelle, effeuillant les trilles comme les pétales d'une fleur...

Pour l'œillet, le signor Tino, baryton aux notes savoureuses...

Pour la rose, la Ronita, la première contralto de l'Italie...

Et des chœurs!... 11 y avait là, esquissé par le poète, un (uiti de pâquei'ettes qui devait faire merveille.

Dans sa nuit, Ticellini, fou de joie, composa le duo d'amour, le trio de la jalousie, le quatuor de la surprise, le quintette de la querelle et le sextuor de la réconciliation, sans compter quelques menues bribes de récitatifs et une marche au soleil levant... un bijou!

A la première heure, il courut chez le signor Salvaai!

" — Un opérai lui cria-t-il d'une voix étranglée. La Luciola ! la Rose. . . l'Œillet. . . tout!

Nous l'avons dit, le signor Salvani croyait en Ticellini.

Et comme l'autre, sans même attendre un mot d'encouragement, s'était rué vers le piano et chantait de sa voix aigre, mais juste et e.xpressive, la cavatine de l'Œillet qu'il venait de composer en chemin, le signor Salvani lui prit les mains avec émotion et profôra ce seul mot :

— Mon pauvre ami I

— Hé! quoi! je suis au comble de la joie... Pourquoi me plaignez-vous?

— Parce que je ne pourrai pas jouer votre chef-d'œuvre?

— "Vous! vous, mon ami!

— C'est justement parce que je suis votre ami que je ne le jouerai pas.

— Comment! expliquez- vous! vous me faites mourir !

— La censure se défie de moi... 'Vous élea mon ami... donc elle étudiera le

Îioème avec tant de soin que toutes les ignés en seront biliées une à une...

— Ahl Voili où je vous attendais!

s'écria T/%llini triomphant. Celle fois, je les défie... tous!...

0 illusion t

— Vous n'avez donc pas lu le lilre de mon opéra?

— Non! Mais, d'ailiers, qu'est-ce qu'un titre?...

— H s'appelle... la Reine des Fleurs I Est-ce subversif, cela?

Signor Salvani avait pris le manuscrit et le feuilletait rapidement.

C'est que — non moins que Ticellini — il avait un grand désir de monter un opéra inédit. Il rêvait justement une mise en scène presque féerique pour faire ressortir l'admirable beauté de la Luciola...

— Mais... c'est cela! murmui-ait-il.

Bravo!... Le chœur des papillons! nous le chanterons dans la nuit... avec des effets de vers luisants... de Luciole 1 Bravo I bravo !

— Ah! quand je vous le disais, Salvani. Nous tenons le triomphe...

— Mais au moins, fit Salvani redevenu soucieux, il n'y a pas là-dedaus un appel aux armes déguisées... quelque chose comme une Marseillaise de coquelicots?

— Non! non! mille fois non! tout à l'eau de rose!...

— Je vais chez le censeur, dit Salvani, mettant le manuscrit dans sa poche,

— Je vous attends ici... liâtez-vous, ami... cher ami! Vous savez, c'est mon avenir, c'est ma vie que vous avez là... dans votre poche...

Salvani était déjà parti. '

Point n'est besoin, n'est-ce pas, de dire au lecteur ce que peut être la physionomie d'un censeur. Le censeur est un être à part dans la création, tenant le milieu entre le policier et le tortionnaire, un flaireur de complots et un bourreau de littérature, une sorte de dentiste qui arrache les dents saines dans la crainte qu'elles ne se gâtent plus tard, un ignare et stupide persoanage qui cache sa nullité sous l'aplomb, un chirurgien qui coupe une jambe en vous affirmant qu'elle nuit au développement de l'autre, qui vous crève un œil pour que l'autre devienne plus clair : une grosse bête qui en cherche de petites, un quêteur de truffes (jui ne lève que des pommes de terre... que pourrait-on dire? Tout et ce ne serait pas assez.

Le conseiller Gluckspiel (prononcez comme vous voudi-ez^ eut un cligiienient d'œil satisfait quand il vit entrer Salvani.

Allons! voilà de la besogne facile! des traits de crayon rouge de ci de là, des mutilations impitoyables! Ça serait bieutùtfait!

— C'est un opéra...

— Boni

— Que je prends la liberté...

— Boa! vous dis-je. Vous ète« peut"

ExuloiU d« pandoun.

être pressé, mon cher imprésario. Asseyez-vous ioiie !

Et du l>out lie son crii5'0n rouge qu'il dardait, li poussa plaisamment l'italien. C'est ainsi que le bourreau caresse de ses ciseaux le cou du malheureux qu'il va exécuter.

Et messire Gluckspiel ouvrit le manuscrit, leva le crayon, l'abaissa... mais voilà tout.

La Heine des Fleurs ! Teufell Voyons 1 Autriche, Italie, Saint-Siège, droits du souverain, revendications domestiques, révolution? Décidément impossible de presser ces quatre mots de telle sorte qujil en sortit une insulte au droit divin ou à la sainte Eglise c;itholique, apostolique et romaine.

Bon ! tournez les pages ! Et le crayon se levait, s'abaissait et restait suspendu.

Rien ! pas un seul petit vers, pas un mot subversif!

Ho I ho I ho ! s'il eût su le français il eût cité le vers du fabuliste :

Ce bloc enfariné ne me dit rien qui Taille 1

Salvani qui d'abord l'avait regardé av6>c .iquiétude lui jetait maintenant de petits cmps d'œil narquois.

Le censeur eut un mot sublime :

— Comme je ne Tois aucune raison pour vous interdire la représentation de cet opéra, dil^l, j'en dois référer à mes supérieurs!

Ah! pour l'interdire, il jugeait bien enloiulu sans appel.

Mais quand il s'agissait d'autoriser, ce n'était plus la même chose.

Salvani retourna chez lui, où Ticellini, lattendait, plus mort que vif.

— Refusé ! s'écria-t-il quand il vit l'impresario revenir les mains vides.

— Non! ajoui'né... patience et espé- 1 ance...

Deux jours après, le manuscrit revenait. . autorisé! Ticellini craignait de devenir fou. C'était l'idéal rèvél... Mon Dieu! pourvu que la Luciola acceptât son rôle !

Au moment même où le brave Ticellini laissait échapper cette phrase terrifiée (la scène se passant dans le cabinet le l'impresaiûo), on frappa vivement à la porte.

— On n'entre pas ! cria Salvani. Nous sommes eu affaires !

— 'Vraiment!... Eh bien !... Cela m'est , ,,;h1 1 dit une voix pure et fraîche.

l.-i porte s'ouvrit et les deux hommes laisswent échapper la même exclamalion ;

— La Luciola!...

Ticellini était devenu cramoisi. Pour un peu, il eût souhaité que la terre s'entr'ouvrit sous ses pas, laut il avait peur.

La Luciola était en vérité une temme adorable.

Vingt-six ou vingt-sept ans, taille admh-ablement prise," cheveux d'un noir de jais formant k son front blanc comme un diadème de velours.

Elle était drapée dans une robe de satin d'un rouge éclatant, qui modelait son corps souple et vigoureux.

Les traits fins et longs révélaient cependant une énergie peu commune, tempérée par des yeux d'une douceur inouïe, dont le regard avait je ne sais quelle phosphorescence à laquelle la cantatrice devait son surnom de Luciola.

Il s'était formé autour de la jeune fille tout une légende.

A quel pays appartenait-elle? Nul ne le savait. Elle parlait l'italien avec une pureté qui semblait toute native, et pourtant, on savait — de son propre aveu — qu'elle n'était pas Italienne.

Française? Peut-être. La vivacité de son esprit, l'à-propos de ses reparties, une élégance toute spéciale au monde parisien semblait appuyer cette hypothèse. Mais, en réalité, nulle preuve ne venait la confirmer, d'autant plus que la Luciola pai'lait avec la même facilité, et sans le moindre accent leg principales langues de l'Europe.

On lui prêtait des aventures romanesques, mais détail singulier, nul ne pouvait dire qu'elle eût distingué quelqu'un de ses nombreux admirateurs ; et nul n'avait pu se vanter d'avoir su toucher son cœur...

Passionnée pour l'équitation et les exercices du corps, on l'avait vue souvenr, habillée en homme, armée seuleme.it d'une cravache, parcourir les campagnes napolitaines, accompagnée de son in.■^Lparable, une amie, aussi blonde que la Luciola était brune, aussi frêle et aus.si timide en apparence que la Luciola était robuste et audacieuse...

Entin... et ceci ne contribuait pas peu à lui donner une réputation quasi-fantasUipie, un jour, s'étant trouvée olïensée par un ofricier Croate, de passage a Naples, elle était allé le trouver, revêtue de son costume masculin, etl'avait cravaché, lui offrant une réparation par les armes... L'insolent s'était enfui, couvert de ridicule.

Telle était la femme dont dépendait le sort de Ticellini.

On comprend qu'il n'était pas facile de prévoir ses décisions, et que tout dépendait d'un caprice devant lequel on serait bien forcw de s'incliner, puisqu'elle était la reine du théâtre de laScala.

Depuis qu'elle habitait Milan, elle vivait très retirée, paraissant au théâtre à l'heure exacte, mais, dès la repi'éseutation finie, disparaissant dans sa voiture qui l'emportait vers son palais de la Porta Ticinese.

Et toujours la niême question! Avaitelle un amant ?

Les plus brillants gentilshommes de la Cour du vice-roi s'étaient brûlé les ailes à la lueur étrange de ses beaux yeux : mais bouquets, diamants, cadeaux de toute nature avaient été impitoyablement renvoyés aux donateurs.

Et pourtant... le bruit courait que la belle n'était pas absolument inhumaine, et que, parfois, la nuit, certaine petite porte de son parc s'entr'ouvrait pour laisser entrer ou sortir un homme de belle taille, à la tournure jeune, qui dissimulait soigneusement son visage sous un manteau.

On avait épié. Mais l'homme disparaissait comme une apparition.

Un curieux qui avait prétendu le serrer de trop près avait été rudoyé de telle façon, qu'il avait dû garder la chambre pendant quinze jours.

Souriant, ses dents blanches éclatant entre le corail de ses lèvres, la Luciola, debout sur le seuil du cabinet directorial, regardâmes deux hommes qui semblaient frappés d'une sorte de terreur.

Ils n'avaient pas eu le temps de dresser leurs batteries.

L'adversaire contre lequel ils avaient espéré organiser habilement l'attaque venait trop tôt olfrir le combat.

— Eh bien 1 mes amisi dit la Luciola d'un accent qui n'avait rien de bien terrible, on dirait que ma visite vous est désagréable I

— Désagréable! Jésus! s'écria Ticellini, les mains jointes, comme s'il eût été

Fret à se prosterner devant la madone de art. Pouvez- vous croire cela?

— Ma chère prima dona, renchérit Salvani qui se faisait plus aimable que nature, c'est la Providence qui vous envoie...

— Croyez-vous?...

— Ouil Ouil C'est mon bon génie! reprit Ticellini. Car, justement... nous parlions, le signor Salvani et moi, de quelque chose... de...

— Mais parlez donc, mon cher musicien ! fit la Luciola riant cette fois très franchement de la mine ahurie du brave homme.

— C'est une grande... grande faveur que... je voulais... que nous oserions solliciter de vous...

La Luciola, à laquelle, dans leur trouble, ils ne songeaient même pas à offrir un siège, s'était jetée sur un canapé, drapée dans sa robe qui faisait valoir toutes ses beautés.

Car elle était vraiment très belle, avec sa mine hardie d'amazone, rappelant les héroïnes du Tasse.

Elle avait rejeté à côté d'elle le feutre aux bords cavalièrement retroussés, qui couvrait la masse opulente de ses cheveux noirs, et d'un mouvement de tète plein de grâce, elle en avait fait rouler les tresses sur ses épaules.

Il Signor Salvani la contemplait avec admiration, Ticellini avec adoi'ation :

— Vous êtes belle comme la muse! s'écria le musicien. Vous devez être bonne et indulgente comme une déesse I

— Bon ! que de mythologie 1 mais permettez-moi de vous le dire, la moindre explication serait préférable.

Ticinelli se laissa tomber à genoux.

C'était plus éloquent et plus simple :

— Signora, fit-il, ma vie est entre vos belles mains.

— Eh ! mon Dieu 1 suis-je donc comme le maréchal Radestsky... Ai-je droit de vie et de mort sur mes sujets?

Quand elle avaltprononcé ce nom maudit, un observateur attentif aurait pu remarquer une légère crispation des lèvres, signe d'ailleurs fugitif et aussitôt réprimé I

— Nous avons une grande faveur à réclamer de vous! dit enfin Salvani qui ;ugea préférable de brusquer la situation.

— Hein? une grande faveur! eh bieni Voyez comme cela se trouve, fit la Luciola riant encore. Moi qui |Viens justement vous demander un service.

— Un service ! à vous! et qui dépend de moi ! s'écria l'imprésario.

— Et qui sait, peut-être bien de vous aussi, signor Ticinelli.

— Quoi 1 je serais assez heureux... oh t parlez, parlez vite... et quand même je devrais donner ma vie pour vous être agréable!...

Ticellini ne réfléchissait pas assez que s'il donnait sa vie, il lui serait tout au moins diflicile de terminer la Heine det Fleurs,

Heureusement la Luciola reprit :

— Oh! je ne suis pas si exigeante! et au contraire, j'ai besoin que vous viviez... Voici ce dont il s'agit : Signor Salvani, je m'ennuie prodigieusement à la Scala!...

— Vous vous ennuyez! quoi! ces triomphes, ces rappels!...

— Certes je ne dis pas... mais cela ne me suffit pas...

— Je ne comprends pas, balbutia l'imprésario.

Puis il ajouta avec effroi :

— Vous ne songez pas à me quitter!...

— Eh ! cela dépend de vous, mon cher directeur.

— Est-ce une question d'argent... j'avoue qu'il serait possible...

— Pouah ! ne parlons pas de ces vulgaires détails.

— Mais alors...

— Mon cher imprésario, Bellini est un grand homme. Donizetti est un maître pour lequel j'ai la plus pi'ofonde admiration... mais...

— Achevez, de grâce!

— Mais... je commence à me fatiguer de chantei toujours les mêmes cavatines... de soupirer toujom-s les mêmes duos... Soyez de bonne foi! l'artiste se rouille, se' fatigue à cette monotonie désespérante...

Ticelliiii et Salvani échangèrent un coup d'œil. Où donc voulait-elle en venir?

— Enfin... voici mon ultimatum... ou je romps mon engagement!...

— Ne parlons pas de cela! s'écrièrent les deux hommes à la fois.

— Ou... vous me donnerez un rôle nouveau... dans un opéra inédit...

11 y eut un double cri de surprise et de joie.'

Quel Dieu puissant que le hasard!

Quoi 1 c'était à cette heure précise que la Luciola imposait une condition que tous deux brûlaient de remplir! C'était inoui, invraisemblable !...

Pourtant le front de Ticellini se rembrunit tout à coup.

Une pensée sinistre avait traversé son cerveau.

Voilà! elle protégeait quelque musicien ! Elle avait en poche un manuscrit qu'elle allait exhiber, livrer à Salvani... qui l'abandonnerait lui... et sa Reine des Fleurs.

— Vous ne répondez rien! fit Luciola regardant Salvani.

— Je me demande si votre requête est bien sérieuse...

— Savez-vous, mon cher, que vous

èles presque impoli. Et ai vous accueillez ainsi ma demande, vous ne vous étonnerez pas si je traite la vôtre de même (açon...

— Mais! s'écria Ticellini ne pouvant se contenir plus longtemps, la faveur que nous voulons solliciter de vous... c'est de chanter... un opéra... nouveau...

— Voyez I est-il singulier que pareille coïncidence se produise!

La Luciola avait un accent railleur et léger qui mettait le comble aux angoisses du pauvre compositeur. Oh ! le manuscrit! il allait apparaître! c'était clair!...

— Alors... vous consentirez? ajouta-telle se tournant vers Salvani.

— C'est-à-dire que je vous serais profondément reconnaissant... de ne pas changer d'avis.

— Mais... un opéra! fit Ticellini, brûlant ses vaisseaux. Quel opéra?... De qui?...

— Eh! mon Dieu! fit la Luciola de l'air du monde le plus naturel, je n'y ai même pas songé. Je veux du nouveau.

Voilà tout. Quant au compositeur... nous avons Gioberto, Palmarelli... Mais j'y songe : vous-même, mon cher Ticellini I

Ticellini devint si pâle qu'il se cramponna à un meuble pour ne pas tomber.

— Ainsi... Vous n'avez pas là... dans votre poche?...

— Je suis sans armes ! dit gaiement la Luciola.

— 0 bonheur !

— Un instant!... je pose cependant une condition !...

— Acceptées! toutes d'avance!... tant vous voudrez bien en poser...

— D'abord, je suis non moins fatiguée des sujets tragiques...

— Oh I la tragédie ! bien passée de mode...

— Ou même dramatique! pas de ces pièces où le ténor menace continuellement de se percer le sein de son épée!... Cela devient fade et enfantin..

— Absurde I banal! ridicule ! Oh,! comme vous comprenez le théâtre!...

— Je désirerais quelque chose...

voyons! c'est assez difficile à expliquer... quelque chose de doux, de poétique... qui fût une sorte de féerie à la façon de Gozzi... .

— Attendez! attendez! cria Ticellmi.

Quelque chose... qui s'appelât par exemple... la Reine des Fleurs...

— Joli titre!...

— Il ne vous déplairait point.

— Mais au contraire ! La Reine des Fleurs... c'est charmant!...

— Et... un rôle pour vous. . par exemple... la Marguerite des Champs...

— Ravissant! tout à fait... dans mon goiit.

— Oti 1 déesse ! Oh I muse ! écoutez ! écoutez!...

Et, se précipitant au piano, Ticellini chanta sa cavaline...

La I.uciola écoutait. Quand le chanteur eut achevé :

— Je n'en demande pas plus, dit-elle.

Voilà mon opéra... j'accepte I...

Salvani, moins enthousiaste — et pour cause — que Ticellini, re,uardait attentivement la Luciola : l'admiration qu'elle lui inspirait — comme artiste t^t comme industriel — n'empêchait point qu'il éprouvât en face de sa /.rima donna je ne sais quelle défiance inexpliquée.

C'était tout au moins un bien singulier hasard, bien singulier.

Elle venait demander un rôle nouveau, elle en indiquait la nature... et il fallait justement que ces indications concordassent exactement avec, le manuscrit sur lequel Ticellini fondait tant d'espérances...

Salvani aimait à deviner. Interroger la Luciola était évidemment inutile.

Il crut avoir trouvé : c'était la Luciola

— qui pour complaire à quelque protégé mystérieux, poète encore inconnu, avait fait remetti-e à Ticellini le bienheureux X'ouleau.

En somme, rien de grave. Et puis la censure avait passé par là.

DondS... vive la Heine des Fleurt...

Et dès le lendemain, les répétitions commençaient.

Ticellini pleurait de joie en instruisant son orchestre. C'était la gloii-e, c'était l'avenir...

Et le jour de la première représentation fut enfin fixé...

Le 15 mars 1848, le rideau se levait suile chœur des libellules!

Peut-être le hasard, qui semblait prendre tant d'intérêt dans cette affaire aurait pu mieux choisir.

Car 1 Italie...

Mais ici — que le lecteur nous excuse,

— il est indispensable d'ouvrir un nouveau chapitre, un chapitre historique.

. PATKU)

il y a trente-trois ans, iltalia n'existait pas.

Lllti n'était plus, seloQ le mot de Met-

ternich au congrès de Vienne, qu'une ex pression géographique.

I^ domination étrangère pesait lourdement sur elle, les Bourbons et le pape écrasaient sous leur despotisme effrayant les parties de la péninsule qui avaient conservé un semblant d'indépendance nationale.

Situation si douloureuse que l'on avait pu dire de l'Italie qu'elle était la terre de morts.

.Mais un peuple ne meurt pas : unr patrie ne nicurt pas.

Là où les dominateurs croyaient avoi imposé à jamais le silence, de temps ei. temps s'élevait une voix formidable, cri de douleur et de revendication.

Des groupes d'hommes se levaient, prêts à mourir pour lutter — le plus souvent sans espoir de vaincre — du moins pour empêcher la prescription du droit national.

Alors c'était de la part des oppresseurs d'épouvantables représailles.

Un pape-ministre d'un dieu de paix et de charité — noyait dans le sang les révoltes de Cesène, de Forli. Un cardinal faisait son entrée à cheval, au milieu des rues encombrées de cafhivres.

Si le successeur de siint Pierre se trouvait trop faible, alors il appelait les Autrichiens à son aide.

Parfois la France entendait ses clameurs de détresse et dans un élan de générosité s'apprêtait à tendi e laiii.iiiiaux opprimés, mais bientôt l'mexorable politique des gouvernements ralentissait ce mouvement d'humanité, et les espéraii ces des patriotes s'évanouissaient

Un homme se leva alors, qui résoli:

de réunir toutes les t'orct-s éparses, c! les diriger vers un même but avec précision, avec une énergie qui ne devait jamais faiblir. Mazzini — le grand amoureux de sa patrie, comme on l'a si nobk ment qualilié, — fondait la Jeune /laln . immense société secrète qui avait iioni symbole une branche de cyprès, pour devise « Ora e Seniftre • aujourd'hui et toujours — pour moyens l'insurrection et 1 ' propagande, 1 épée du conspirateur et i plume du journaliste.

Des comités mystérieux fonctionnaieii dans la Lombardie, d;ius la Toscane, dan les états du Pape.

De tous les côtés de l'Italie, des soldat nombreux et dévoués, recrutés dans I jeunesse italienne, venaient se range sous le drapeau du chef des conjurés.

Alors, entre les patriotes el les tyrance fut une guerre à mort.

(Jue de victime» I Si les oppresseur-^,

pai la tialiison. par toutes les lâchetés,

Earveiiaieiit à s'emparer de quelque memre de la Jeune Italie, il n'était pas de tortures — pliysi(jues et morales — auxquelles ils ne soumissent le malheureux — coupable d'aiiuer son pays.

Jacques Rufini — livré aux tortionnaires — arrachait un clou à la porte de sa prison et se le- plongeait da^ns le cœur, se délivrant par. la mort de la souffrance et du désespoir.

Mais, un tombant, dix se levaient.

Dans la soirée du l(j juin 1844. à l'embouchure du fleuve Nelo, non loin de Gotrone en Calalire, Attilio et Emilio Bandura. avec dix-sept de leurs compagnons, dcbaniuaient, daiis un élan d'héroïque folie, pour se Jeter sur Cosenza, chercher à délivrer les prisonniers politi(iues dont les prisons étaient encombrées, et se mettre à leur tète...

Mais dans le ^Toupe hélas! trop peu nombreux, un misérable s'était glissé, un traître Hoccechiauipe; et après trois jours de marche à travers les bois et les fondrières, ces géuéi-eux patriotes se virent enveloppés par des forces si imposantes que le cotui)at devenait inutile.

Ils luttèrent pourtant.

Mais ils tomijèrent au pouvoir de leurs ennemi* .jui les traînèrent, blessés et à demi morts, dans ces prisons dont ils avaient rêvé de briser les portes.

Leur captivité dura vingt-trois jours, pendant- lesquels le peuple ne quitta pas la place de la prison.

Une sentence de mort fut rendue.

Les martyrs — calmes et fierf^ — se mirent en marche pour le lieu lie supplice, chantant l'hymne patriotique.

CUi yicT la palria tuuor* Vissuto ha as#ai...

Celui qui meurt pour la patrie a assez vécu !

Arrivés au lieu de l'exécution, les soldats firent halte et chargèrent leurs armes. L'air retentissait des sanglots des spectateurs...

« Feu ! » commanda l'officier au service de Ferdinand IL

Vive l'Italie! s'écrièrent les frères Bandera et leurs compagnons.

Et ils tombèrent morts.

A Venise, Touimasto et Manin expiaient éans les cachots le crime d'avoir fait apipel 4 Vhumauilé des oppresseurs.

i>Eais quand la marée monte, nulle force humaine ne peut s'opposer à sa marche.

Et cette marée qui s'appelle la con-

science humaine est celle à laquelle rien ne résiste.

Il devait être donné à Milan de rompre la première le cercle de fer qui enserrait l'Italie.

Cette audace serait expiée, il est vrai, bien épouvantablement. Mais l'exemple est contagieux : honneur ài*eTix (jui donnent celui du courage et celui du dévouement...

On se souvient que les Américains, au siècle dernier, commencèrent la guerre d'indépendance en sabstenant de thé.

Cette denrée formait un des principaux et des plus lucratifs revenus du gouvernemeut qui les opprimait. C'clail le frapper au cœur, en le privant d'une partie de ses ressources.

Vers la fin de décembre 1847, de petites circulaires manuscrites furent distiibuées et répandues dans les théâtres et l^s cercles, ayant pour objet de faire connaître les sommes immenses que l'Autriche retirait de la loterie et des tab ics.

Pour appauvrir le trésor autrichien, pour lui enlever les moyens de pourvoir aux dépenses d'une guerre, il fallait lui enlever le revenu du tabac et de la loterie, par un renoncement volontaire.

L';'dhésion à ce conseil fut unaniuie.

Le 2 janvier 1848, nul ne fumait, à l'exception de quelques individus ignorant cette décision ou de personnes attachées plus ou moins directement à la police, et ijui étaient pourchassées dans les rues par des sifflets, des cris et des huées .. 11 fallait, bon gré mal gré, jeter le cigare.

Ce jour, dit un historien, fut un jour unique dans Ihistoire des trente-quatre années de la domination autrichienne.

La police se tint absente jusiju'au soir : à la tombée de la nuit, elle paya des personnes dévouées atin qu'elles fumas.sent dans la rue, en dépit de la démonstration populaire.

Puis des soldats de la garnison se répandirent par la ville, ayant reçu l'ordre de se servir de leurs armes à la première insulte.

Vers dix heures du soir, un groupe de grenadiers croates et hongrois envahit dans toute sa largeur la rue Corsa dei Servi.

Ivres et le cigare à la bouche, ils se ruèrent sur les passants inollénsils, le sabre nu, sabrant et pointajit de tous côtés avec rage.

C'est à cette sauvage agression que faisait allusion le capitaine Hermann au début de cette partie de notre récit.

Véritable boucherie préméditée : car un professeur — nommé Kramer — avait été averti par un officier de ses amis qu'il y aurait à Milan d'épouvantables massacres.

Le nomore des victimes de cette promenade soldatesque fut de soixante et une, djont six âgées de moins de quinze ans et cinq octogénaires. C'était la terreur par i'égorgement des innocents : trois ans plus tard, Bonaparte devait se souvenir des enseignements de Radetsky.

En parcourant la liste les blessés, on s'aperçut que quarante-deux individus portaient cent treize blessures, presque toutes reçues à la tète.

La police — avant de lancer ses sbires sur la population — avait ordonné à l'administration de tenir prêtes ses litières.

En vain le podestat Gabriel Casati, protesta auprès du maréchal.

Celui-ci lit répondre qu'il ne pouvait contenir ses soldats offensés.

C'était la goutte de sang qui allait faire déborder le vase.

Désormais la haine des uns, la résistance des autres allait pi'endre un caractère nouveau. La population — toutes les classes de la société — ne respirait plus que la vengeance, ne songeait plus qu'à la délivrance.

Les prélats italiens eux-mêmes prenaient fait et cause pour leurs compatriotes, et l'un d'eux eut le courage de reprocher au vice- roi ce crime, qu'il taxa hautement d'assassinat.

Mais à toutes les protestations indignées, l'empereur d'Autriche, Ferdinand, répondit par une proclanuitiou que l'on dirait émanée de la plume du décembriseur français :

« Il existe dans le royaume Lombardo- "Vénitien, disait-il, une faction qui tend à renverser l'état actuel de l'ordre politique. Je compte sur la valeur expérimentée et sur la lidélitô de mes troupes... »

Paroles grosses de menaces et qui ne faisaient qu'exaspérer les colères légitimes.

Ce que cet empereur appelait une faction, c'était maintenant le peuple tout entier prêt à saisir toutes les occasions d'affirmer, de revendiquer, de reconquérir son droit à la patrie.

Soutenus par leurs chefs, les soldats autrichiens se montraient de jour en jour plus arrogants et plus brutaux: chaque jour c'étaient de nouvelles provocations, de nouvelles infamies.

Mais, en ces grands mouvements populaires, le .succès esta la discipline.

Rien ne fut plus admirable que la patience de ces nobles patriotes qui attendaient l'heure décisive.

Il est toutefois des outrages qui font jaillir l'indignation des cœurs les plus prudents.

Un matin, les étudiants eu grand nombre, accompagnaient au cimetière le convoi mortuaire d'un de leurs camarades.

Tous recueillis, douloureusement frappés, marchaient en silence.

Deux officiers, le cigare à la bouche, percèrent brutalement le cortège, injuriant les jeunes gens et les prêti-es, envoyant la fumée de leurs cigares au visage des étudiants.

Alors un accès de fureur saisit cette foule, qui menaça les officiers et voulut les contraindre à s'éloigner.

Ceux-ci, pris de frayeur, crièrent : Aux armes! et mirent l'épée à la main.

De toutes parts, aux cris de leurs chefs, des soldats accoururent, et la boucherie commença. Il y eut de nombreux morts ou blessés.

Aucune satisfaction ne put être obtenue par les citoyens indignés.

La fermeture de l'Université fut ordonnée et les étudiants furent renvoyés de la ville.

Mais le peuple n'était plus disposé à courber la tète.

La rue Corsa Dei Servi, — témoin du guet-apens du 3 janvier, — avait reçu le nom de Gorso-Scelerato, rue du Crime, et abandonnant cet ancien rendez-vous quotidien, tous les promeneurs se réunissaient maintenant vers la porte de Rome.

La rue choisie, jusque-là déserte, devenait chaque soir encombrée de milliers de citoyens, tous poi-tant au bras, au chapeau, à la boutonnière, les trois couleurs italiennes, le ruban vert, blanc et rouge.

C'était une conspiration universelle. La révolte s'annonçait révolution.

Les dames de Milan avaient organisé des quêtes en faveur des familles des morts et des blessés. Vêtues de noir, elles parcouraient les rues, s'arrètant au seuil des boutiques, pénétrant dans les maisons, accueillies partout avec desdémojastrations de sympathie et de respect.

La police se sentait impuissante ; il y a des moments où l'autorité — si forte

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— Quoi 1 Vous voulez louer toute la salle 1

Liv. 19.

En ces occasions, elle croit n'avoir d'autres ressources qu'un redoublement de violence.

Les arrestations se multipliaient : chaque jour, les plus nobles représentants de l'aristocratie milanaise — les Rosaly, les Battaglia, les Soncino-Stampa étaient saisis à leur domicile et jetés dans les prisons.

Des prétextes, on n'en donnait même pas.

A la mère du marquis Soncino-Stampa, qui venait demander le motif de l'arrestation de son fils, on répondait :

— Il est trop populaire et dépense trop d'argent.

On se vengeait sur les maris du courage des femmes dont le zèle de quêteuses ne se ralentissait pas.

Et, pour que nul ne se méprît sur ses intentions, le gouvernement osa proclamer le Guedizeo statario , c'est-à-dire l'autorisation de juger et de pendre dans les vingt-quatre heui-es.

Radetsky fortifiait la citadelle.

Nuit et jour, de fortes patrouilles d'infanterie eit de cavalerie circulaient dans les rues même les plus paisibles.

Nul n'était sûr de passer la nuit dans son lit.

Tout à coup un cri de liberté franchit les Alpes.

Paris avait honteusement chassé les d'Orléans. La République était proclamée

Et pendant ce temps, dit Vimercati, on étouffait à Milan, comme dans un cabanon où il n'y a plus d'air et où le geôlier empêche le prisonnier de venir respirer au trou pratiqué à la porte.

L'insurrection était dans l'air.

Tous les atomes delà résistance, remués profondément dans leurs couches les plus intimes par les provocations incessantes et armées du gouvernement autrichien, n'attendaient qu'une étincelle pour se fondre en un seul corps...

Et c'était dans la soirée du 15 mars, alors que le rideau se levait sur la très amusante Beine des fleurs du maestro Ticelliui, que la Révolution, triomphant à Vienne, arrachait à l'empereur une Constitution, la liberté de la presse, l'organisation de la garde nationale...

Que savait-on à Milan? Rien... et pourtant il y avait dans l'atmosphère comme un frémissement

L'explosion était proche. Qui allait oser mettre le feu aux poudres?

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