‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 11 sur 84 · Scène indescriptible · texte numérisé non relu

Scène indescriptible

Ah ! pauvre Ticellini! comme on se souciait peu de ta musique.

Arrachant l'écharpe rouge de l'œillet, saisissant une palme verte, la Luciola s'était dressée, et, de sa voix vibrante et superbe, avait entonné le chant national...

Alors ce fut comme une houle humaine.

Tous se précipitèrent vers la scène. En un instant elle fut escaladée... les étudiants se partagaient les palmes vertes.

Enfin, Salvani courait de l'un à l'autre, implorant :

— Vous me perdez, c'est ma ruine, c'est ma morti

Mais Ticellini, empoigné par l'enthousiasme, avait jeté sa perruque en l'air en criant :

— Viva ritalial

La Luciola, entraînée jusqu'à sa voiture, y était montée au milieu des acclamations...

Voilà ce qu'on avait entendu du Casino de la signera Vertelli.

ou SAN PIETRO GAGNE LA PREMIÈRE MANCHE

Les officiers autrichiens — le major Hermann en tète — s'étaient élancés à la fenêtre.

Et, en vérité ils n'en pouvaient croire ni leurs yeux ni leurs oreilles...

Leurs yeux qu'afl'ectait de la façon de la plus pénible un spectable inattendu, celui d'un peuple qui se réveille...

Leurs oreilles que déchiraient désagréablement, les cris, cent fois répétés de :

— Vive la Luciola 1 Vive l'Italie!

Certes, ils étaient galants à leur manière, les Tudesques 1 Passe pour la Luciola que tous admirai»nt et autour de laquelle ils avaient traîné leurs grosses bottes éperonnéesl..

Mais l'Italie! Est-ce qu'il 11 y avait une Italie ?

Or, la rue était remplie d'ime foule ç\m s'augmentait de minute en minute.

Les étudiants avaient entouré la voiture de la cantatrice, avaient dételé les chevaux, et tiraient le carrosse qui disparaissait sous

des écharpes aux trois couleurs, venues 1:1 on ne-sait d'où.

A fravers les glaces baissées, 'on voyait deux -femmes; l'une, le visage, fier, plus beau encore à la lueur des torches ; l'autre — fine, blonde, mince — un peu effrayée peut-être, mais cherchant à garder bonne contenance, devant sa compagne qui lui serrait les deux, mains en murmurant à son oreille :

— Milla! Milla! que c'est beau!...

Tout à coup, Hermann s'écria, avec un

jurement brutal :

— Messieurs, tombons surcette canaille, qui nous défie et nous insulte!...

— Oui ; oui ! en avant !

— Le pistolet au poing... Quant à la Luciola, ce soir elle couchera à la citadelle...

D'Aslitta qui avait échangé quelques mots avec Bartolomeo se dressa à ce mot, et courant à Hermann :

— Misérable ! lui cria-t-il en le saisissant à la gorge, si vous touchez un cheveu de la tète de la Luciola, vous êtes mort ! ^

Il l'avait repoussé si violemment que le soudard, perdant à demi ré(|uilibre, avait reculé jusqu'au mur, laissant libre le passage de la porte...

Et le marquis qui venait de prouver sa vigueur, bondit jusqu'à l'issue d'un seul élan... Les officiers se ruèrent derrière lui... Mais il connaissait certains détours secrets du casino de la Vertelli.

A peine s'élait-il trouvé sur le palier, qu'il avait couru vers un corridor aboutissant à un escalier dérobé, qui lui donnait sur ses adversaires une avance importante...

Ah ! combien il aimait la Luciola en ce moment !

Nos lecteurs connaissent déjà à demi la vérité : ils savent que, comme le Brutus antique, d'Aslittajouait depuis deux mois un rôle hardi et dangereux.

Dévoué à l'indépendance de son pays, acharné à la vengeance de son frère qui avait payé de sa vie son amour de la patrie, il était venu de Naples à Milan, sachant que dans la Lombardie le peuple commençait à perdre patience.

C'était à Naplés qu'il avait rencontré la Luciola. Ces deux natures ardentes, exaltées, passionnées, s'étaient compromises.

Lamour avait jailli entre eux comme une étincelle.

L'a.'tiste s'était donnée corps et âme à la grande cause dont son amant était le chevalier.

Elle s'était faite la complice de ses haines, la compagne de ses luttes, et elle lui avait dit :

— Ami, je vous suivrai... jusqu'à la mort!

Elle tenait parole et quand d'Aslitta — ayant dressé ses batteries dans l'ombre — lui eut dit que l'heure était venue d'agir, elle avait répondu :

— Je suis prête!

Et ni Ticellini ni Salvani — et ce qui est plus étonnant, ni la police de Radetsky n'avaient rien soupçonné, rien deviné. Ce libretto, d'apparence si naïve, si innocente, c'était l'amie de la Luciola, la blonde fille qu'elle appelait Milla, qui l'avait , écrit, c'était d'Aslitta qui l'avait fait déposer mystérieusement chez le compositeur.

Quant à celui qui avair retenu toutes les places de la Scala... est-il besoin de le nommer?

C'était l'homme qui avait mis toutes ses énergies, toute sa puissance au service des droits méconnus... C'était Edmond Dantès, accomplissant le serment qu'il avait prêté, un jour, au grand soleil, au moment où Haydée lui assurait sa maternité...

Il aimait ce d'Aslitta si noble et si .courageux.

Quant à la Luciola, il semblait qu'il eût tenu à ne la point rencontrer. Ce soir, à la Scala, c'était la première foi.s qu'elle le voyait au théâtre... mais cent fois son amant avait prononcé ce nom, et elle l'avait salué comme un défenseur des opprimés...

Était-il vrai cependant qu'elle ne le connût pas davantage?...

Celui qui aurait mis sa main sur son cœur au moment où elle s'était teurnée vers la loge du comte aurait dit qu'il battait plus fort que de coutume...

Mais par quel sentiment?... Affection, reconnaissance ou crainte?

Et quand elle l'avait vu se lever et donner le signaldesapplaudissements, elle avait pâli, sachant peut-être que ce que voulait cet homme s accoinplissalî...

Hardiment, elle était allée jusqu'au bout de ce qu'elle considérait comme son devoir.

Et maintenant, d'Aslitta semblait avoir

Eour la première fois la terrible compréension des dangers dans lesquels il avait jeté celle qu'il aimait plus que sa vie... •

Oui, les misérables oppresseurs frap-

Seraient cette femme de toute la lâcheté e leurs vengeances I Ils la plongeraient dans leurs horribles cachots 1

Qui sait s'ils n'essaieraient pas sur elle leurs hideux instruments de torture...

Î)0ur la contraindre à parler... à dénoncer e secret de la conspiration!...

Mais il la sauverait!... Encore quelques pas et il serait auprès d'elle.

Il mit la main sur un ressort qui allait ouvrir devant lui la porte de la rue...

A ce moment, U se sentit saisi par des bras vigoureux... des mains brutales s'accrochèrent à ses épaules, lui serrèrent la gorge; il était suffoqué, à demi étranglé... il s'abattit sur le sol...

Alors une voix bien connue, celle de rinfûme San Pietro, dit :

— Vous avez vos ordres... allez... Vous répondez de cet homme sur votre vie.

Et bâillonné, lié de cordes, d'Aslitta fut enlraîné... ou plutôt emporté. Et le malheureux jeté dans une voiture qui partit au galop, entendait les acclamations qui saluaient la Luciola, devenue tout à coup, la déesse de l'indépendance.

Ces acclamations qui étaient peut-être le signal de sa captivité... de sa mort...

Il se tordait dans ses liens, essayant en vain de proférer des cris d'appel... ou des hurlements de malédiction contre les bourreaux...

Il eut au front une sensation froide.

On lui appliquait sur le front le canon d'un pistolet et un des sbii-es lui disait :

— Xe bougez, monsieur le marquis, ou je vous brûle la cervelle I

Oh 1 comment ne meurt-on pas en de pareils moments !

Avoir donné toute sa vie, toute son âme à deux passions qui se sont emparées de notre être... et se sentir impuissant alors que — pour la patrie — le combat va s'engager, alors que pour la femme adorée d'épouvantables périls se dieasentets'amoncèlent...

Sentant la gueule du pistolet, il eut envie de provoquer la mort...

Après tout, pourquoi vivrel... Mais il est des âmes, fortes qui, défaillantes un instiint, se reconquièrent instantanément.

Cette mort, ce serait un suicide et ce suicide, ce serait une lâcheté! car, tant qu'il aurait une goutte de sang dans les veines, il pourrait lutter encore... et s'il le fallait, se -venger I...

Il ent le courage de rester immobile... la voiture roulait toujoui'S...

Soudain elle s'arrêta...

Quelques minutes après, les portes d'un cachot souterrain se refermaient sur d'Aslitta...

Et peut-être la Luciola était-ella mortel

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