‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 12 sur 84 · MASQUES QUI TOMBENT · texte numérisé non relu

MASQUES QUI TOMBENT

Le major Hermann, à la tête de ses officiers, était dans la rue.

Dès qu'ils parurent, dès qu'à la lueur des torches, on reconnut leur uniforme abhorré, des cris de haine et de colère retentirent...

Mais eux, le sabre au poing, l'autre main brandissant un pistolet, restèrent un instant immobiles, comme s'ils cherchaient dans cette foule celui qu'ils devaient frapper le premier.

La foule n'attendit pas leur attaque, et les jeunes gens bondirent vers eux pour les entourer...

Imprudence héroïque I car pour toutes armes, ils avaient les palmes vertes qui devenaient le symbole de la résistance...

Un premier coup de feu éclata.

Et l'on vit au milieu des officiers la haute stature du comte de San Pietro qui venait de donner le signal du massacre. La lutte commença...

Mais était-ce bien une lutte que pouvait soutenir cette masse d'hommes désarmés contre ces ennemis armés jusqu'aux dents?... Et pourtant ils ne reculaient pas...

Car maintenant ils comprenaient, eux aussi, que leur enthousiasme avait attiré sur la Luciola les vengeances tudesques; ils s'efforçaient de lui faire un rempart de leurs poitrines.

Les étudiants qui avaient saisi les brancards tentaient de se frayer un passage à travers la foule qui, repoussée sur eux, menaçait de les écraser et entravait leur marche.

La Luciola avait entendu les coups de feu, et tandis que Milla frisonnante se blottissait contre elle, l'artiste se redressait, fière et ardente... et pourtant une horrible conti-action lui serrait le cœur.

Où donc était d'Aslitta!

Comment n'était-il pas encore là à sis côtés? Oh! elle le savait si bon, si dévoué, si courageux qu'elle ne doutait pas de luil il allait apparaître... elle en était certaine... car pour qu'il ne fût pas à sou poste il aurait fallu qu'il fût mort...

Mort! Et si cela était!... Qui sait si la première balle ne l'avait pas frappé au cœur!...

Maintenant elle voulait s'élancer hors de la voiture... à tout prix, elle voulait voir, savoir : et s'il avait succombé, du "^ moins elle succomberait avec lui!...

— Non, non ! ne descends pas I lui disait Milla qui l'avait devinée et s'attachait désespérément à elle.

Cependant San Pietro, flanqué de quelques officiers, s'ouvrait à coups d"épée un chemin à travers la foule. On entendait des cris, et il y avait des hommes qui tombaient...

Sous le reflet des torches, la Luciola reconnut la face sinistre de San Pietro.

Et elle devina Judas. Oui, s'il était là, c'est que d'Aslitta avait été frappé.

Il s'avançait, ayant aux mâchoires le rictus de la haine triomphante.

Des coups de sifflet avaient retenti dans toutes les directions : les soldats et la police accouraient.

Les Italiens allaient être environnés de toutes parts... La Luciola était perdue...

Encore quelques minutes et San Pietro allait atteindre le carrosse.

En vain les plus courageux, de leurs poing crispas luttaient et défendaient l'artiste...

En vain, ceux qui étaient renversés essayaient de lui faire, de leurs corps sanglants, un dernier rempart...

— Luciola!... cria San Pietro. Croyezvous maintenant que vous m'échapperez ! . . .

Et se dressant, pâle, et par dessus le groupe de ses derniers défenseurs, elle ne lui jeta qu'un seul mot :

— Lâche !

Et les bras croisés, elle attendit: Seulement une de ses mains serrait le manche d'un poignard.

.\vant qu'il n'eût posé sa main sur elle, elle se tuerait!...

Mais tout à coup une voix si sonore qu'elle retentit comme un éclat de clairon, cria :

— Benedetto le forçat! prends garde!.. . la patience de Dieu peut se lasser!

Et comme celui qu'on appelait San Pietro — le comte de San Pietro — celui qui riche \ millions, était le favori de Radetzky le bourreau — s'était retourné frissonnant...

Il vit debout sur un socle de marbre, en face de lui, l'homme qu'il avait reconnu au théâtre de la Scaîa... et qui, de son bras étendu, le menaçait...

San Pietro, l'assassin, le parricide, ar-

racha un pistolet et le braqua sur Monte Crlsto. Le coup partit... Monte-Cristo était toujours debout...

Et au même instant, un mouvement subit agita là foule.., qui s'ouvrit comme sous le flot d'une avalanche. C'étaient deux chevaux qui en un clin d'œil, venaient en bondissant se placer aux brancards de la voiture... Avec une rapidité telle qu'elle tenait du prodige ils étaient attelés... Sur la croupe de l'un d'eux, Ali le nègre, fit claquer un fouet.... et au grand galop, défiant les assaillants, le carrosse fut entraîné...

Des coups de feu percèrent la capote, les balles sifflèrent autour de la tète d'Ali...

Mais rien n'arrêta l'élan des chevaux... la voiture enfila la voie orientale et en une seconde fut hors de vue.

— Malédiction! hurla San Pietro. Du moins celui-là ne m'échappera pas!

Il désignait Monte-Cristo qui, impassible, avait suivi le dénouement de cette scène tragique. . •

11 bondit sur lui : maintenant les étudiants et la foule se dispersaient. Les soldats croates et bohèmes envahissaient la rue... Monte-Cristo restait seulquelle puissance humaine pouvait l'arracher à son ennemi...

Et comme les officiers faisaient mine de suivre San Pietro :

— Laissez-moi, dit-il, cet homme m'appartient:..

Eu vérité, l'attitude de Monte-Cristo était si fière, sur son visage pâle rayonnait une telle énergie (jue tous s'arrêtèrent...

A l'exception de San Pietro qui marchait, le pistolet à la main...

Monte-Cristo le vit venir et ne bougea pas.

San Pietro avançait toujours.

Et, jetant une dernière injure, il posa l'arme sur la poitrine du comte...

Mais il ne tira pas... La main de Monte- Cristo, prompte comme un levier de fer qu'abat un engrenage, était tombé saison poignet... et sous cett* pression,sous le cercle d'acier qui lui entrait dans la chair, San Pietro, avec un cri s'abattit sur ses genoux...

A son tour, il sentit que le pistolet, arraché de sa main s'appuyatt à son front :

— Vous tous qui vous»ètc* faits les alliés de cet honnne, dit Monte-Cristo de cet accent vibrant qui remuait les cœurs et pénétrait jusqu'au fond des âmes, il est bon qu« vous sachiez quel est celui que vous appelez comte, celui dont voui

L« coup partit- Monte-Cristo était debout.

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\Si

serre? la main, celui qui est l'ami de votre chef... Cet homme, galérien évadé lu bagne de France, a assassiné sa mère !...

San Pietro, ou Benedetto, car c'était bien le misérable!... eut un râle furieux et se tordit sous l'étreinte.

Parmi ces Croates, parmi ces bourreaux d'un peuple, il y eut un frémissement d'horreur...

Monte-Cristo, d'un geste violent, repoussa San Pietro qui tomba sur les dalles...

Puis, jetant à terre le pistolet du meurtrier, il descendit du socle d'où il avait dominé toute cette scène et s'éloigna...

Il y avait eu un mouvement de suprême hésitation...

Monte-Cristo était déjà à une distance de quelques mètres.

San Pietro, par un effort violent, s'était redressé et criait :

— Il a menti 1... Cet homme est un espion, un ennemi de l'Autriche... Soldats! vous répondrez de lui devant le maréchal Radetzky.

A ce nom — qui était un épouvantait pour tous — il y eut comme un réveil.

Tous comprirent qu'un mouvement de faiblesse, de pitié, d'honneur, pouvait être puni comme un crime... et une trentaine d'hommes s'élancèrent sur la trace de Monte-Cristo...

Mais îu moment où ils allaient s'emparer de lui, il sembla — était-ce une illusion? — que la muraille conlre laquelle il marchait s'ouvrait tout à coup devant lui...

Il avait disparu?...

Or, cette muraille, c'était une de celles qui fermaient la maison Vertelli.

Fou de rage, San Pietro, suivi des Croates exaspérés, s'élança dans le Casino...

En haut, sur le seuil, il vit le major Bartolomeo...

— Misérable! lui cria-t-il, c'est toi qui m'as trahi... Tu paieras pour cet hommel...

— Moi! moi! balbutia le major...

— Oui, fit San Pietro en approchant de son visage sa face crispée, toi, l'ancien voleur du nom de Calvalcanti, toi qui as joué le rôle de mon père, toi que je ferai périr dans les tortures.

Et se tournant vers ceux qui le suivaient :

•— Au nom du vice-roi, je vous ordonne de vous emparer de cet homme 1

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