VIII
QCl METTRT POUR LA t>AtRIB
La voiture qui emportait la Luciola e4 sa compagne, entraînée par deux chevaux vigoureux qu'Ali enlevait avec une énergie toute asiatique, roulait à travers les rues solitaires de Milan avec une rapidité vertigineuse.
La cantatrice qui n'avait pas faibli un seul instant devant le danger, sentait maintenant ses nerfs se détendre : et sans prononcer une seule parole, elle avait penché sa tête brune sur l'épaule de Milla.
Celle-ci devina que son amie pleurait :
— Eugénie, lui dit-elle à voix basse, courage !
— Ah ! tu sais bien que je n'en manque pas, répondit d'une voix a peine perceptible celle qu'elle venait d'appeler Eugénie, mais tu le sais, il est des ébranlements nerveux auxquels, nous antres' femmes, nous ne pouvons commander...
Oh I certes, ajouta-t-elle, pour moi, je ne crains, je ne redoute rien... et si tout à l'heure, chère Milla, je t'ai paru si intrépide, c'est que je sentais, c'est que je devinais qu'un sauveur allait apparaître.
— Un sauveur!
— Mais, hélas! dois-je te dire que celui que j'attendais n'est pas celui qui >t venu...
— Oui, je comprends!... d'Aslitta...
En entendant ce nom, la Luciola frissonna comme si une fièvre subite avait secoué tout son corps. Et elle murmura tout bas :
— Ah ! s'ils l'ont tué !.. .
— Non, ne crains pas cela... d'Aslitta est englobé dans une conspiration aux combinaisons multiples. Un devoir sacré l'aura appelé et retenu loin de toi.
La Luciola secoua la tête.
— Non, non, fit-elle, Aslitta est de ceux qui ne manquent jamais au moment du péril. Ecoute-moi, Milla, et reçois mon serment. Tu sais qui je suis, tu sais quelle indomptable énergie il y a en moi... eh bien ! si ces hommes ont frappé l'homme que j'aime... pas un n'échappera à ma vengeance...
L'étreinte de sa main — serrant celle de Milla — confirmait ses paroles.
Soudain la voiture s'arrêta.
— Où sommes-nous? demanda Milla non sans une certaine inquiétnde.
— Je l'ignore...
Au même instant, la portière s'ouvrit.
Le nègre Ali était là, respectueux.
La Luciola descendit la première. Puis, se retournant vers sa compagne :
— Qui nous a sauvées nous sauvera, dit-elle avec sa charmante crânerie.
Viens. . "
Milla descendit à son tour.
Devant les deux femmes, un portique était ouvert.
Avant qu'elles eussent pu reconnaître le lieu où elles se trouvaient, des domestiques, vêtus d'une livrée sombre, et dont deux portaient des candélabres , les avaient précédées et fait pénétrer dans nn vaste salon, tendu de velours noir, lamé d'or.
Puis un homme aux cheveux gris, au profil d'aigle, Bertuccio, pour tout dire, s'était approché de la Luciola.
— Signora, lui dit-il, bannissez toute crainte. Vous êtes ici chez un ami.
En prononçant ces paroles, et marchant à reculons, Bertuccio avait soulevé une portière, s'effaçant pour laisser passer les deux compagnes.
La Luciola et Milla ne purent réprimer une exclamation de surprise.
Et en vérité, jamais spectacle plus inattendu et plus admirable à la fois n'avait frappé leurs regards.
La chambre dans laquelle elles pénétraient semblait réaliser un de ces rêves qui hantent l'imagination des conteurs orientaux.
C'était comme une entrée subite dans le monde bleu.
Les murs disparaissaient sous des tentures d'une soie si épaisse et si souple à la fois qu'elle ressemblait à ces tissus légers qui, aux jours d'hiver, se dentèlent aux tiges des arbres, cristallisés par la gelée du matin.
Les meubles de bois odorant avaient la même teinte, le tapis blanc et bleu semblait avoir la profondeur d'un nuage. Et Bur toute celte douceur moelleuse, des lampes, cachées sous des globes de cristal bleuâtre, laissaient tomber une lumière exquise.
Au milieu de cet azur un éclatement élincelant, comme s'il avait été posé par le pinceau d'un peintre. C'était une femme vêtue de rouge qui se leva et s'avança vivement vers les deux ieunes filles.
Rien de plus délicieux, de plus adorablenient artistique que ce contraste.
La beauté d'Haydée — car c'était elle — ressortait plus parfaite encore au milieu de ce heurt de couleurs : on songeait in- ▼clonlairement à la salamandre apparais-
sant tout à coup au milieu des flammes bleues du bois de chêne.
Haydée vint à la Luciola les deux mains tendues :
— Ma sœur, lui dit-elle, je vous attendais.
Et elle l'embrassa, comme si réellement elle avait eu droit à ce titre qu'elle lui donnait.
Si habituée que la cantatrice fût au luxe, il y avait dans cette pièce quelque chose de parfait, d'exquis, dépassant tout ce qu'elle avait rêvé.
On devinait là, si nous pouvons dire, un goût surhumain.
Milla, toute émue, s'était penchée sur la main d'Haydée, et l'avait baisée, comme elle eût fait si elle s'était trouvée en face d'une souveraine.
La Luciola, attirée doucement, était allée tomber sur un sofa à côté d'Haydée.
— Je sais, lui dit celle-ci, quelles émotions vous avez traversées tout à l'heure, mais je ne craignais rien...
— Cependant, il y a eu de grands périls...
— Oui, mais il m'avait dit que vous n'en couriez aucun, j'étais tramiuille.
Luciola avait compris, elle aussi, ce que signifiait cet — il — prononcé avec ce sentiment de confiance profonde.
— C'est lui qui m'a sauvée, dit-elle.
— Ohl je le savais!...
— Vous qui semblez connaître le secret de ces terribles événements, dites-moi, madame, ne pourriez-vous pas répondre à une question?
— Interrogez-moi... et je vous promets de vous répondre en toute sincérité.
La Luciola rougit légèrement, comme toute femme qui va parler de celui qu'elle aime.
— Peut-être savez-vous, madame, qs'il est à Milan un homme de cœur qui s'est dévoué à la grande cause de l'indépendance italienne... qui lui a consacré son sang et sa vie... C'est lui qui a voulu que cette soirée donnât le signal de la lutte... C'est lui, qui le premier, a olïert sa poitrine aux coups des sbires de Radetsky...
— Celui-là s'appelle le marquis d'Aslitta, dit Haydée.
— Ahl vous le connaissez t.. . eh bieni madaine, pardonnez-moi si je vous dis toute la vérité... mais avec vous, il me semble que je ne dois rien caelier... fc?i vous connaissiez mon existence, si voua saviez tout ce que j'ai souffert. •
Et comme elle s'arrêtait hésitante.
Haydée l'attira vers elle et lui posa ses lèvres au front :
— Parlez, lui dit-elle. Ne vous ai-je pas appelée ma sœur!
— Eh bien!... depuis que j'ai la notion lu monde extérieur, je n'ai connu que mensonge et fausseté... je ne suis pas Italienne, je suis Française... Eh bienl làbas, à Paris, où s'est écoulée ma première jeunesse je n'ai rencontré que sourires faux et paroles mensongères...
pendant longues années. Combien? je ne veux pas m'en souvenir! je n'ai vu autour de moi que des hommes qu'attiraient vers moi une grande fortune, une élégance de goût faux et mauvais I... J'avais le cœur serré, je ne croyais plus à rien... Celle que j'appelais ma mère — oh! je ae l'accuse pas ! et je ne vous dirai pas son nom! — souffrant autant que moi, mais plus frivole, elle avait cru trouver des consolations là où, je le sais, elle n'a rencontré que des humiliations et des souffrances... Mon père, tout entier à des opérations de finances, ne croyait qu'à la puissance de l'argent — et moi, entre les insouciances et les ambitions, je me sentais torturée... j'aspirais à la liberté, au grand air... il me semblait que j'étouffais!...
Ici, Milla se pencha vers la Luciola et lui prit les mains.
— Oui, fit la Luciola, ton amitié m'i soutenue, m'a réconfortée, m'a empêchée de mourir... Un jour une épouvantable catastrophe s'est ;ibattue sur ma famille... d'un seul coup, j'ai senti se briser tous les liens qui me rattachaient à cette société maudite, — et je me suis enfuie allant au hasard, emportant au cœur une blessure terrible... car, voyez-moi, madame, je n'ai pas encore vingt-six ans, eb iiien! je ne croyais plus à rien, ni à la vertu, ni à la probité, ni à l'amour...
Et la Luciola, baissant la tête, se mit à pleurer amèrenieat.
H;iydée la pressa contre elle, doucement," et lui dit, lui parlant bas à l'oreille :
— Ne pas croire à l'amour, pauvre sœur! Comme vov.s avez dû souffrir!
— C'était une torture que peuvent comprendre ceux là seuls qui l'ont éprouvée : je vivais au milieu du monde, comme s'il n'eût été qu'une vaste solitude, sans espoir san« avenir, lye connaissant d'autre sentiment que le mépris... l'art seul me soutenait et m'aidait à vivre. Oh!
quand sur les scènes italiennes, je chantais les admirables chefs-d'œuvre des maîtres, il me semblait que je pénétrais
dans des horizons inconnus... je n'en^ tendais pas les applaudissements et les couronnes m'importaient peu! Ce qui était en moi, c'était une sorte d'ivresse qui m'arrachait aux réalités, et quand les bravos me forçaient à retomber sur la terre, je maudissais les hommes qui m'arrachaient au Dieu!... '
La Luciola s'était levée, et dans son regard, il y avait comme une sorte d'extase :
— Un jour, quelqu'un parla auprès de moi d'une troupe de fous — c'était ainsi qu'on les nommait — qui, risquant leur vie, venaient de débarquer sur le territoire napolitain pour arracher leurs frères à la tyrannie... Combien étaient-ils? vingt, trente au plus!... j'écoutai, doutant encore de ce que j'entendais... c'était bien vrai! il existait des hommes qui sacrifiaient tout à la cause de la justice... Un véritable enthousiasme s'empara de moi... Je partis la nuit, avec ma compagne... ma chère Milla, qui parait si faible et si timide et qui est une lionne devant le danger...
— Oui, dit simplement Milla, où tu vas, je vais... quand je suis auprès de toi, j'ignore la crainte...
— C'était en pleine nuit... nous nous dirigions au hasard... tout à coup nous entendons des coups de feu, des clameurs de rage, des cris de colère... l'homme qui à prix d'or avait consenti à nous guider s'enfuit... nous lançons nos chevaux au galop dans la direction indiquée par le bi-uit... c'était auprès de Cortone, en Calabre... soudain nous aperçûmes un épouvantable spectacle... Sous la lueur spectrale de la nuit... quelques hommes se défendaient avec acharnement contre une bande d'adversaires cent fois supérieurs en nombre. L'un de ces vaillants, debout sur une roche, l'épée droite, excitait ses compagnons au combat... soudain, je le vis chanceler et dispai-aître. Je ne sais pourquoi, mais il me sembla que le coup qui l'avait atteint m'avait frappée en plein cœur... j'oubliai tout... je mélanç u de mon cheval et courus à l'endroit où il était tombé...
La Luciola s'arrêta un instant, posant sa main sur son cœur pour en comprimer les battements.
— Au-dessous de la roche, se creusait une sorte d'abime... le malheureux y avait été précipité... Comment je parvms à y descendre, comment je m'accr:"^^>ai des ongles aux aspérités de la pierre, comment j'atteignis enfin une crevasse au bord de laquelle le corps s'était ar-
rêté... je n'en sais rien!... Ah! il est des instants où on est doué d'une force surhumaine! On ignore soi-même ce que l'on fait... On veut, cela suffit. Milla qui avait compris mon dessein s'était penchée sur le bord de l'abîme et y avait jeté une longue écharpe de soie qui roula jusqu'à moil... Encore une fois, j'ai tort de dire tout cela, j'ignore — sur ma vie par quel miracle nous avons sauvé le blessé.
— Et ce blessé? qui était-il?
— Ne l'avez vous pas deviné? fit la Luciola en souriant. Ah! vous êtes bien femme, et vous voulez que je vous dise son nom. Eh bien! il s'appelle Giorgio d'Aslitta... l'homme le plus noble, le plus courageux, le plus dévoué que j'aie jamais rencontré... Vous souriez à votre tour... parce que vous songez à celui dont vous portez le nom, à cet homme devant qui tous s'inclinent, qui a toutes les •grandeurs... et qui doit avoir celles de
'amour...
— Le comte de Monte-Cristo est bon, dit Haydée.
— Mais d'Aslitta! fit la Luciola avec un léger mouvement de révolte.
Puis, se modérant lout à coup :
— Non, je ne discute pas. Je sais que le comte de Monte-Cristo est au-dessus des hommes... et je le crois... puisque d'Aslitta me l'a dit...
— Oh! si M. d'Aslitta vous l'a dit! interrompit Haydée non sans une certaine ironie.
— Vous étonnez-vous de ce que je dis... non, je ne le crois pas. D'Aslitta est mon maître à moi, et je suis heureux de me dire son esclave. Moi qui n'avais jamais plié, moi qui devant personne ne m'étais jamais pliée, j'ai senti tout à coup que je ne m'appartenais plus... Savezvous quelle première parole il a prononcé lorsque, grâce à nos soins, il a pu rouvrir les yeux.
— Non 1
— Il a dit le chant des frères Bandiera, ceux qui avaient lutté avec lui...
Qui meurt pour la patrie Àaatez vécu...
— Oui, ce chant, je le connais.. C'est lelui des patriotes italiens..
— Quand ces quelques mots ont frappé mon oreille, alors il .s'est fait en moi comme une révélation : jusque-lil, je croyais c;ue les lionmies n'obéissaient qu'à de mesquines ambitions, à de vils égoismcs... jusque-là j'étais convaincue que jamais pensée désintéressée ne pouvait vivre en eux, que jamais ils ne pouvaient obéir à une autre impulsion
qu'au calcul, à l'intérêt personnel...
D'Aslitta a été pour moi ce que peut-être — je n'affirme rien, mais je le devine — le comte de Monte-Cristo a été pour vous... Nous autres femmes, nous sommes un instrument qui reste muet tant qu'une main aimée n'en a pas fait vibrer les cordes — harpe suspendue qui attend le vent — mais alors un jour naît en nous l'harmonie adorable, adorée, nous entendons une voix que nous ne connaissions "pas, qui nous enivre, qui nous encourage... Oh! si vous saviez ce que j'ai ressenti alors que d'Aslitta chantait dana son délire :
Qoi meart pour la patrie!...
— Bien !... le passé est racheté? dit une voix. Merci pour l'humanité, Eugénie Danglarsl
Monte-Cristo venait d'entrer.