LA CHAMBRE DE TORTURE
Ces quelques mots, prononcés d'une voix qui n'avait rien de positivement aimable, émurent désagréablement l'exmajor, et certes il eût protesté et de la bonne façon, si on lui en eût laissé le loisir. Mais les deux porte-torches l'avaient saisi chacun par un bras, l'avaient relevé sur ses pieds et avec une brutalité vraiment regrettable , l'avaient poussé hors du cachot, si violement que peu au courant des êtres de la maison, il butta contre les marches d'un escalier de pierre.
Il ne tomba pas cependant : les poignes solides le maintinrent en équilibre. «
— Hum ! pensait Bartolomeo, cela ne ressemble guère à une mise en liberté.
Cette réflexion — aussi juste que peu consolante — était corroborée par un fait physicjue p«u important pour un esprit superficiel, mais très grave pour qui appi'écie sainement les choses.
Un escalier sert à deux actes ti'ès distincts : à monter ou à descendre. Or, monter , c'est le plus souvent aller vers la lumière. Exçehior est un terme rassurant.
Mais descendre!... c'est s'enfoncer vers la nuit. Et Bartolomeo — maintenu par.
les deux solides gaillards — descendait' un nombre de marches plus que respectable. On ne peut lui faire un i-eproche de ne les avoir pas comptées, sa situation ne comportant pas une grande netteté d'esprit. Mais il appréciait vaguement qu'on descendait trop. '*
Puis on s'était subitement arrêté, et, après quelques instants, on s'était engagé dans un vaste couloir voûté, à pierres noires, dont les murs suaient une humidité de mauvais augure. Le vin s'y fût mal conservé ! jugez des hommes I
Bartolomeo tremblotait : mais comme Baillj marchant à l'échafaud, il eût pu répoiïdie : c'est de froid I — D n'avait
d'ailleurs point le loisir d'avoir peur et était surtout fort curieux du dénouement de l'aventure.
Enfin, dans le mur du couloir, il vit une lourde porte, chamarrée de fer comme une livrée l'est de brodei'ies. Celui des trois sbires qui portait le bâton mystérieux prit à sa ceinture une clef énorme : la serrure craqua avec ces bruits spéciaux qu'on entend dans les prisons des drames à sensation, et Bartolomeo, encore une fois lancé en avant par une pression peu amicale, se trouva dans une vaste pièce d'un aspect sinistre.
Il y a avait là des tas de choses d'un aspect peu rassurant. Aux murs pendaient des chaînes supportant des outils de fer d'une forme bizarre. Le sol supportait des poteaux de bois, des étais, des tréteaux garnis de croix ou de colliers ouverts.
Cette fois, Benedetto frissonna po* tout de bon.
Comme tout Italien, il avait bien entendu parler de la chambre de tortures, dont on disait dans le peuple, à vois liasse, des choses lugubres. Mais les gens intellipnts, au nombre desquels se comptait l'ex-major, souriaient avec quelque incrédulité.
Cependant en ce moment, bien fin eût été celui qui eût fait sourire Bartolomeo ; et si ami qu'il fût d'une douce gaieté, les lazzis les plus spirituels l'eussent difficilement déridé.
Tous ces instruments qui pendaient comme des ossements déchiquetés avaient des allures de griffes, de becs, de serres, de scies qui ne prédisposaient que très médiocrement à la joie.
L'homme qui avait déjà parlé désigna du doigt une sorte de billot renverse à terre.
— Assieds-toi là, dit-il, et attends.
Bartolomeo esquissa une sorte de galut approbatifet s'assit, docile, se reoxilant le plus possible de ces mains de fer qui semblaient s'étendi'e vers lui pour la happer.
L homme était sorti. L'ex-major restait seul — avec les deux autres sbires, aux faces renfrognées et rébarbatives, qui avaient suspendu leurs torches au mur, puis s'étaient appuyés contre la porte, pour ôter à leur prisonnier toute velléité de fuir.
Hélas! pour tout dire, Bartolomeo ne songeait guère à leur fausser compagnie, et l'eût-il voulu que très probablement ses jambes lui eussent refusé le •orvice.
Plus il regardait autour de lui et plus il préToyait des choses pénibles.
Sa pensée mélancolique le reportait ▼ers le Casino, vers la chère — la carisn'ma — Vertelli. Quelle ne serait pas sa douleur si elle voyait la triste position de SOE Bartolomeo ! C'était une femme d'énergie, elle allait évidemment remuer ciel et terre pour retrouver son compa-
fnon d'existence. Mais quoi?... en comien de temps réussirait-elle, si elle réussissait!... et puis si elle le retrouvait taillé en mille morceaux, à la façon d'un supplicié chinois !
Cependant un des gardiens — qui s'ennuyait — ce dont Bartolomeo ne lui eût pas fait un crime — se mit à bourrer une pipe, et tran'iuillement l'alluma à une des torches.
Comme il n'est pas de plus agréable distraction que le dialogue, Bartolomeo hasarda un mot :
— Vous seriez bien aimable de me donner un peu de tabac! fit-il avec la plus exquise politesse.
Mais la fin de sa phrase s'arrêta dans sa gorge, heurtant en passant un cri de colère et pi esque de douleur. Le gardien avait coupé sa faconde d'un coup de bâton nettement appliqué sur l'épaule, sans un mot d'ailleurs.
— Pas causeur! se dit l'ex-major en se frottant la partie endolorie.
En cela, il se trompait; car l'autre argousin, roulant des yeux féroces, lui adressa une objurgation des plus violentes, à ce qu'il crut deviner d'ailleurs, car c'était exprimé dans une langue que Bartolomeo — n'ayant aucun rapport avec Pic de la Mirandole — ne comprenait ni peu ni prou.
En somme, rien à faire qu'à se taii-e et à souffrir... sans murmurer.
Bartolomeo prit donc patience. Il commençait même à se dire qu'on l'avait peutêtre oublié, ce qui au fond n'eût pas été le plus désagréable, quant tout à coup on entendit ouvrir le maudit criccraquement de la serrure rouillée.
La porte s'ouvrit : le premier gardien reparut, beulement il n'était pas seul.
Le comte San Pietio l'accompagnait.
Bf.rtolomeo eut une j^riuiace.
La visite de cet ancien fils lui était des
S lus désagréables et ne lui annonçait rien e bon.
S lU Pietro portait un costume d'oflieier croate, colbaclc de fourrure lui tombant sur le front, veste de drap brun brodée d'or, culotte grise et bottes, un
sabre au côté. Sur le tout, un manteau aux longs plis.
C'était théâtral, et il était facile deviner que le comte était enchanté de se montrer sous un aspect aussi brillant. Il y a du eabotin chez tous les bandits.
— Retirez-vous, dit-il aux gardiens, j'ai à parler au prisonnier,
Les trois hommes firent volte-face et sortirent.
L'ex-major était resté assis, regardant San Pietro avec une inquiétude croissante. Pourtant la disparition des sbi.es lui f.t pousser un soupir de soulagement. Pour le moment, du moins, il n'était question que de causer.
San Pietro se campa devant Bartolomeo, les bras croisés sur sa poitrine, dans une attitude que n'eût pas désavouée un premier rôle de province.
— Tu as compris , n'est-il pas vrai ?
lui dit-il de sa voix sèche et dure, que tu es en mon pouvoir et que tu n'as à attendre de moi ni ménagement ni pitié.
— Hum ! répondit simplement Bartolomeo, toussant pour se donner du cœur.
— Sache d'abord ceci, c'est qu'il est inutile de mentir, je sais que tu me trahissais...
— Moi... par exemple, balbutia la major.
— Je te répète qu'il est inutile de nier, la mégère qui vit .avec toi, m'a tout avoué?
Mégère! Carlotta une mégère'.... car
c'était délie évidemment que San Pietro
voulait parler. Le coup fut trop rude, et
; par conséquent maladroit. Tout le sang de
Bartolomeo lui monta aux joues.
— Ça n'est pas vrai ! cria-t-il furieuse- ' ment. D'ailleurs, reprit-il avec volubilité, I comme si tout à coup sa langue, enchaînée
jusque-là, se fut déliée, d'ailleurs je te I trouve rudement imprudent d'insulter les j autres, espèce de gredin 1 I San Pietro, souflleté par l'épilhète eut
un rauquement de rage et leva le poing.
Mais Bartolomeo s'était levé , peut-être
prêt à résister. L'autre, se calmant tout à
coup, se mit à rire :
— Ah ! tu le prends ainsi, triple niais. Tu es à ma discrétion, et tu m insultes. Va, va je saurai bien te faire rentier les mots dans la gorge. En attendant, écoutemoi : je me déliais de toi, depuis longtemps déjà. Tu pouvais me servir, c'était pour toi la fortune. Tu as préféré jouer ùu jeu dangereux. Tu as perdu la partie, et je te réponds que je te ferai payer 1
BartolcTmeo s'était rassis. U s'opérait
en lui une sorte de transformation. La peur se métamorphosait en une colère profonde, en une haine furieuse. En même temps l'instinct lui disait qu'il fallait être prudent.
Cette fois, il ne répondit pas.
— Tu es depuis longtemps contre moi, et en dépit de l'engagement que tu avais pris, l'intermédiaire, le complice de ceux qui veulent le renversement de l'autorité légitime.
Il y avait deux hommes en Bartolomeo, le major de casino et l'Italien. L'époux de la Vertelli pouvait avaler bien des couleuvres. Mais l'Italien avait la digestion difficile :
— Légitime! maugréa-t-il.
— Oui, légitime, cria San Pietro. Estce que par hasard tu croirais que ton pays ridicule — la terre des morts — peut résister à nos soldats, à nos armées...
Bartholomeo, du moment qu'on causait politique et que les coups de bâton n'étaient pas delà partie, retrouvait tout son sang-froid.
— Monsieur Benedetto, fit-il, vous n'avez sans doute pas l'intention de me faire un cours d'histoire.
Je suis ce que je suis et... vous êtes ce que vous êtes. Vous n'êtes pas Italien, m'avez-vous dit.
Donc, .si vous le voulez bien, causons d'autre cliose...
— De la raillerie I toi... un voleur I...
— Je la supporterais de tout le monde... sinon de vous... un assassin!
Bartolomeo se révélait. Et de fait, sur son visage, il y avait une expression toute nouvelle. Cet homme redevenait homme.
— Trêve de plaisanterie ! fit San Pietro. En somme, j'ai bien tort de discuter.
■Voici la vérité : Vous m'avez trahi 1 Vous avez vendu aux Italiens les secrets de Radelsky ! Vous étiez le truchement entre les conspirateurs.
— Celui qui dit cela a menti!
— Celle qui a dit cela s'appelle Carlotta Verielli.
C'était la seconde fois que Benedetto prononçait ce nom. Il avait tort. Les gueux ne comprennent pas assez que — ainsi que la vertu — le crime a ses degrés.
Bartolomeo avait deux passions au cœur — l'une, à l'état latent, l'Italie — l'autre active et permanente, Carlotta.
Il releva la tète, et regardant San Pietro bien en face :
— Vous avez prononcé deux fois le
nom de Carlotta Vertelli : je n'ai rien à avouer, mais je vous affirme que Carlotta n'a rien dit...
— Vous croyez !
— A moins que vous n'ayiez employé, pour la contraindre, quelques moyens infâmes I
— Infâme ! c'est un mot ! je n'ai employé qu'un seul moy^en, celui-ci :
Et San Pietro détachant un pistolet de sa ceinture en dirigea la gueule sur Bartolomeo.
L'ex major poussa un gémissement. Il comprenait tout. Parbleu ! Carlotta n'était qu'une femme. En face de la mort, elle avait parlé. Bartolomeo n'était point de ces gens qui ont des doutes pour la bien-aimée. Il avait l'oreiller communicatif. Et comme Carlotta était une brave patriote, il lui avait avoué toute la vérité. Pas de cachotteries entre camarades de |lit, c'était son système.
Et la pauvre femme avait parlé. C'était grave, mais qui eût osé lui jeter la pierre. Tout dépend du moment. En certaines circonstances , Bartolomeo lui-même eût peut-être faibli devant une gueule de pistolet. Il est vrai qu'il avait en ce moment les nerfs montés d'une façon toute particulière.
Il savait qu'il risquait tout : les mâchoires de fer étaient toujours là, au mur, prêtes à happer ses membres. Il savait fort bien que sur un signe de San Pietro, les sbires seraient accourus et lui auraient broyo les membres...
Si nous ne craignions pas de passer pour trop sentimentalistes, nous hasarderions ici une théorie :
— Qu'est-ce qu'un héros ?
Un personnage qui, placé dans une circonstance quelconque, trouve au problème une solution en rapport avec l'état actuel de sa nervosité.
Mutins Scevola, Horatius Codés sont du même bois qu'Horace, jetant son bouclier en fuyant. Question de tempérament et surtout de situation physique.
Bartolomeo était tourné à l'héroïsme.
Il se souleva à demi, et, voj'ant dans son imagination Carlotta blême et frissonnant sous la main du misérable, il lui cracha ce seul mot :
— Lâche !
— Assez ! cria Benedetto. Assez, ou je te tuel... Assez de phrases! Je vais au fait! tu sais où se réunissent les conjurés., tu sais où je puis les saisir d'ua coup de filet. Aujourd'hui même d'Aslitta — que je tiens en mon pouvoir, — qui est emprisonné comme toi, — t'a parlé bas à
l'oreille. Or je veux savoir... tu entends, je veux... Où est le rendez-vous des conjurés italiens?
San Pietro était dans un tel état de fureur que les mots avaient peine à s'échapper de ses lèvres. Bai-tolomeo, voyant cela, se réjouissait de sa rage.
— On t'a trompé, dit-il, je ne sais ri«n !...
Le major qui n'était peut être point fâché de prendre sur Benedetto une revanche provisoire, accentua ces simples mots de façon très nette et très carrée.
Il y avait entre ces deux hommes une différence notoire que nous pourrions formuler par une expression simple, mais vulgaire.
Bartolomeo était une canaille, mais surtout il avaii été une canaille, et entre le passé et le présent il y avait tout un monde, tandis que chez Benedetto, le passé et le présent se liaient assez pour constituer tout un avenir.
Bartolomeo était un réactionnaire dans le mal, Benedetto était un progressiste.
— Tu ne sais rien ? fit San Pietro, c'està-dire que depuis six mois..,
— Six mois ! ce n'est pas vrai.
— Nier six mois, c'est en avouer deux; car j'3 ne m'y suis pas trompé : tu avais toute répugnance à m'aider, je l'avais compris dès le premier moment; cependant, tu te tenais assez tranquille jusqu'à l'heure où ce damné d'Aslltta est venu chez toi.
Benedetto lança son poing vers le ciel.
— Mais qu'était-il donc, ce misérable I pour que...
Il n'acheva point. Il pensait à la Luciola et comme tous les bandits, inconscient de sa propre infamie, il se demandai! iHiurquoi l'un était accueilli et l'autre Cha-^sô.
Bartolomeo, fidèle à son système, continuait à se tenir coi.
Il sr-rait toujours temps au moment donné de prouver qu'on avait encore du sani.' dans les veines.
— Depuis six mois tu nous trahis ..
depuis six mois tu entretiens des relations avec les chefs de la conspiration italienne, ;\ la tète de cette conspiration est d'Aslitla... celui-là, nous en parlerons tout à l'heure... c'est un gentilhomme, et dan.s cette caste de gens, il est de bon goût fie misérable ricanait) de subir toutes les tortures plutôt que de trahir ses complices
— Hum ! fit Bartolomeo, qui décidé-
ment éprouvait quelque difficulté à aY^ 1er sa salive.
— Mais toi qui n'es pas un gentilhomme, toi qui ne vaux guère mieux que moi...
— Vous allez un peu loin, dit Bartolomeo.
— Vous ne résisteriez peut-être pu autant à des arguments de certaine nature.
L'historien a pour règle première d« dire la vérité; or, à tout avouer, l'exnvjor Cavalcanti commençait à trouver quft l'entretien prenait une direction pénible, d'autant plus que ce Benedetto de malheur — sans avoir l'air de rien — avait, comme par inadvertance, posé la main sur un de ces damnés instruments de fer qui pendaient au mur et dont le cliquetis ne rappelait que de très loin, les aimables mélodies du signor Ticellini.
— Donc, monsieur Bartolomeo, faux major, voleur de noblesse, escroc de maison de jeu, sigisbé d'une fille perdue, vous allez me dire quel est le lieu de réunion des conspirateurs italiens, ou bien...
— Ou bien? ^
— Pardieu, vous m'avez bi'în compris. * Mes patrons, messieurs lâs Cro.îtes et les Bohèmes, sont gens dont on a entendu parler, et il ne vous restera plus qu'à faire un choix entre les diverses distractions qui sont ici à votre disposition.
Le major poussa un soupir qui ressemblait à une lamentation ; comme tant d'autres, il avait été incrédule et tenait pour des fables ridicules les récits effroyables qui couraient dans le peuple.
On disait bien,que des enfants avai' été crucifiés, que des femmes avaient i éventrées, mais l'atrocité même de >■ racontars les rendaient invraiseniblabl
— Un choix, continua Benedetto, c'e .:
à-dire, que selon les dispositions spéciales où vous vous trouvez actuellement, il pourra vous être agréable de faire co' naissance avec l'un des instruments d
le musée ici présont vous ollre des spù. mens.
Benedetto riait, et si ces menaces étai Mit effrayantes, son rire»était encore plus terrible.
Du reste, dans son costume théâtral, avec son accent vibrant, avec ses gestes empreints d'une emphase absurde, il rap- [>elait à ijarlolouieo, — • quoiqu il n'uùt pas l'esprit à la plaisauterie ^ les pitres (jui ilébitent leur boninjeat sur les chauipa de foire.
LE "FILS DE MONTE-CRrSTO
n se promenait à travers la pièce, prenant plaisir h provoquer le choc des morceaux de fer les uns contre les autres.
Sous la lueur des torches, il y avait d'effroyables heurtements d'ombres. Tous ces engins de métal s'entrecroisaient avec des allures de griffes et de gueules.
— Veux-tu parler? dit Benedetto...
Bartolomeo rassembla tout son courage, se souvint qu'il était Italien et répondit :
— Va-t-en au diable !
— Tu ne m'as peut-être pas bien compris... Tiens! voilà par exemple une esp4»« d« mâchoire en fer. Elle est munie d'une machine, d'un ci'ic à mécanique, on placera tes cuisses entre les dents ferrées de l'instrument, et on pressera.
Disant cela, Benedetto remuait une espèce de paire de ciseaux taillés en forme de scie et dont l'aspect seul faisait frissonner.
— Qu'est-ce que tu veux de moi? demanda .Bartolomeo, plus blême que la moi't.
— Encore une fois, je te le répète, je veux savoir où se réunissent les conjurés, je veux pouvoir d'un seul coup de filet, les enlever tous. Tu sais cela, tu peux me le dire, et je yuis absolument décidé à te tailler en mille morceaux pour obtenir un aveu.
— Cependant... balbutia Bartolomeo, nous n'avons pas toujours été ennemis, tu devrais te souvenir toi-même, qu-^ jadis chez le comte de...
~ Chez Monte-Cristo, hurla Benedetto.
Et tu oses rappeler ce souvenir! Mais cet homme, je le hais encore plus que toi! Si je vais te tuer, si je veux frapper d'Aslitta, c'est parce que je sais, qu'en marchant dans votre sang, je finirai bien par atteindre cet homme, qui est mon ennemi...
Benedetto se tut, il lui semblait entendre encore la voix du comte le dénonçant à la foule comme assassin... comme parricide...
Et à ce souvenir, sa colère fut telle qu'il se rua sur Bartolomeo et lui mettant ses deux poings au visage...
— Tu parleras I rugit-il.
En vérité. Bai lolomeo ne paraissait pas suffisamment effrayé.
Depuis quelques instants, une idée toute nouvelle et fort intelligen.te peutêtre avait ti-aversé l'esprit de l'ancien major.
Il y a, deins la littérature française, un chef-d'ceuvre peu connu et qui s'appelle : le Conii-'u)i. Gela, a été écrit par un cer-
tain de la Boétie qui fut grand ami de Montaigne et n'est que le développement d'un raisonnement bien simple qu'on peut résumer ainsi :
— Le plus souvent, le plus fort se lai.sse opprimer par le plus faible, quand il lui suffirait d'un acte d'énergie pour s'en débarrasser.
Or Bartolomeo qui n'avait lu ni la Boétie, ni Montaigne, avait regardé Benedetto et s'étoait dit que l'ancien vicomte Cavalcanti était jeune, agile et souple, mais que lui-même avec ses cinquante-cinq an»
était infiniment plus vigoureux et, si on peut dire, plus brutalement fort.
Il était vrai qu'à l'intérieur et de l'autre côté de la porte se trouvaient des sbires absolument dévoués à l'individu, qui portait un uniforme et qui devait à des épaulettes plus ou moins escroquées un semblant d'autorité.
Mais enfin, supposez — ce n'est qu'une supposition — que Bartolomeo sautât sur Benedetto, le prit à la gorge et le serrât si bien qu'il étouffât jusqu'au moindre cri, il ne restait plus que la question des sbires.
C'était déjà un grand point de gagné!
Bartolomeo écoutait peu, il savait à quoi tendaient toutes les phrases de son adversaire et c'était sur l'idée que nous venons d'énoncer — idée irréalisable, nous le reconnaissons — que se tendaient touSes les facultés de son esprit.
Of, voici ce qui se passa.
Benedetto, avons-nous dit, était cabotin dans l'âme. Il était de ces gens qui parlent dans les duels, et qui désignent d'avance le point où ils toucheront leur ennemi.
De plus, il ne supposait pas, un seul instant, qu'il y eut chez Bartolomeo autre chose que de l'entêtement.
Question d'honneur? Question de patrie? Autant de plaisanteries pour lesquelles M. de San Pietro n'eût pas sacrifié un seul de ses cheveux.
11 lui plaisait de Jouer, vis-à-vis de l'ancien major — de son ancien père — le rôle de Croquemitaine avant la lettre.
Il était bien entendu qu'il était décidé au besoin à lui faire broyer les membres pour obtenir le renseignement réclamé.
Seulement, il lui semblait amusant d'entourer l'acte final de préliminaires pittoresques.
— Ecoute, mon vieux Gavalcanti, ddtil, tu me parais craindre que j'appelle des gens, qui te tenaillent les chairs avec des pinces rougies au feu, tu es in-
quiet... cela est évident, et tu considères mélancoliqmement chacun de tes membres, bras ou jambes, te demandant que] est celui qui paiera pour ta résistance. Eti bien, sur mon honneur, je te jure, qu'en considération des services que tu m'as rendus jadis, tes pieds ni tes jambes n'ont rien à ledouter.
— Ah ! fit Bartolomeo, qui devenait de plus en plus curieux, mais avec l'arrièrepensée que nous avons dite.
— Rien plus, fit San Pietro. je fais grâce i tes bras et à tes mains.
— Merci, dit l'ancien major.
— Enfin, tu comprends fort bien que si un de ces outils de fer mordait ta poitrine, il n'y aurait pas un de tes os qui ne craquât.
— Je m'en doute.
— Je t'affirme que ta poitrine et tes côtes n'ont rien à craindre de moi.
Bartolomeo leva la tète.
Ah ça! était-ce une plaisanterie. Benedetto renonçait-il à la torture? Les quatre membres et la poitrine intacts, c'était tout ce qu'on pouvait demander, surtout dans une chambre comme celle-là.
Benedetto posa sa main sur l'épaule de Bartolomeo.
— Parleras-tu? demanda-t-il d'une voix douce.
Non moins doucement, Bartolomeo répondit :
— Non !
— Tu sais que d'Aslitta est en mon pouvoir, qu'il est emprisonné ici, et que si tu meurs sans rien révéler, je saurai bien le forcer à parler.
Bartolomeo, — le vieil escroc, le vieux filou — se dressa et regardant Benedetto en face :
— J'ai volé, j'ai fait les quatre cents coups, mais il y a une chose que je n'ai pas faite et que je ne ferai pas, .c'est de trahir mon pays, maintenant va te faire f...
Benedetto poussa un cri de rage et courut à l'un des angles de la pièce.
Là, il ouvrit une sorte d'armoire, dans laquelle, sous le reflet de la torche, se profilait une forme étrange, quelque chose comme la silhouette d une tète humaine.
— Viens, dit-il à Bartolomeo, approche.
Bartolomeo, pour nous servir d'une
expression boulevardière, n'en menait pas très large.
Héroïque, oui, mais très embêté.
— Tu vois bien ceci, lui dit Benedetto.
— Sais-tu au juste ce que c'est?
— Non!
— Eh bien! je vais te le dire. 11 y a quelque cinq cents ans, un seigneur dont le nom importe peu, surpiit un page auprès de sa femme. Etant homme de bonne compagnie, il ne fit ni bruit, ni scandale, il montra bonne figure au page, et un jour, étant allé chez lui, il lui fit présent d'un casque admirablement ciselé. A peine le seigneur était-il sorti de sa demeure, que le page se hâta de coiffer le casque, qui, par des ressorts cachés, l'enferma tant et si bien que le malheureux périt étouffé.
— Eh bien? demanda Bartolomeo.
— Eh bien! mon cher père .. de contrebande, puisque vous vous refusez à me donner les quelques renseignements que je vous demande, je vais appeler les gens qui sont là... Voyez, ceci est un casque, il s'ouvre et il se ferme facilement; de plus, il est scellé au mur par une chaîne. On vous prendra par les épaules, on vous poussera dans cette nouvelle armoire de fer et je vous défie de sortir de cette étreinte, qui est le silence éternel et la mort par la faim!...
Bartolomeo était debout, très pâle.
— Comprenez moi bien, je vous tiens, vous êtes le plus faible, vous resterez là sans aucun espoir de délivrance, aveugle, muet, étoutïant, et... Il n'acheva point.
D'un geste rapide, Bartolomeo l'avait saisi, l'avait lancé la tête la première dans cette espèce d'armoire, avait fait jouer les ressorts, et se rejetant en arrière, avait éclaté d'un rire muet.
Du reste, Bartolomeo, ne s'endormit pas dans son triomphe.
11 voyait Benedetto, aveugle, muet, étouffant, s'agiter dans des convulsions furieuses, la tête prisonnière, le corps tordu.
Très joyeux de ce qu'il avait fait, il se mit en devoir de dépouiller le bandit de l'uniforme qu'il portait.
Religieusement, il l'habilla quoique avec un soupir, de la polonaise verte, qui avait subi tant de vicissitudes.
Et lui-même, déguisé en capitaine, croate, le kolbach rabattu sur les yeux, il ouvrit la porte du cachot, passa noblement devant les sbires et se perdit dans les couloirs souterrains en murmurant :
— Maintenant, où est d'Aslitta?
u resta suspendu sur le gouffre, tandis que ses ongles rayaient Ij. pierre. Liv. 24. 24
ITT