‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 16 sur 84 · P0ITS OU OUBLIETTE · texte numérisé non relu

P0ITS OU OUBLIETTE

Entraîné ptiir les soldats qui l'avaient surpris, le marquis d'Aslitta avait é'.é, nous l'avons dit, jeté dans une voiture et de là, dans un des cachots de la citadelle.

Le jeune homme n'avait pas proféréune seule parole.

Quand il entendit la porte de fer se refermer sur lui, il eut comme un soupir de soula^'ement :

Il sentait le besoin d'être seul, de se replier sur lui-même, de penser.

AjUour de lui, dans la nuit profonde, le silence s'était fait.

Il s'appartenait enfln : et dans cette première minute d'accalmie un nom monta à ses lèvres :

— Luciola !

C'était pour ello qu'il avait résisté au désir de la mort, alors que le moinidre mouvement pouvait l'aire de l'un des sbires un lâche assassin.

C'était pour la défendre, pour lai sauver qu'il avait voulu vivre.

Et maintenant, dans l'obscurité noire du caichot, auprès de cette iigure radieuse s'élevait une autre forme, admirable, elle aussi, la statue de la pate-iie.

D'Aslitta* était énergique'. Pai» um effort de sa. volonté il sut se i-i?'=isiiii'sir Jui-mènie et, froidement, cherclr.tà reconstituer les événements qui avaient précédé et accompagné son arrestation!.-

Il était vrai que c'était lui qui avait préparé la manifestation de la Scala, cette explosion de patriotisme dont — à son insu — Ticellini avait été le complice et l'instrument.

Il s'était dit que l'heure était venue de secouer la torpeur de ses concitoyens, qu'il fallait frapper fort sur leurs consciences, les contraindre au réveil.

En même temps, tous ses alliés étaient prêts. La nuit même une entrevue décisive devait avoir lieu dans une maison de la Porte Ticinese. Voilà ce qu'il savait.

Comment avait-il été subitement arraché à son œuvre? Comment ce damné San Pietro s'était-il tout à coup trouvé sur sa route?

Cf'rtes, il y avait entre ces deux hommes une haine turieuse. En San Pietro, d'Abi'itta haïssait le traître et l'espion. En d'Aslitta, San Pietro maudissait l'homme qu'il savait supérieur à lui. Mais la haine

de d'Aslitta était faite surtout d«> mépris : il en avait donné la preuve alors que dans une conversation rapide, il avait dédaigné de nier, en face dte' San Pietro, son rôle de conspirateur.

Que San Pietro eût été à sa discrétion, il l'eût souffleté et jeté dehors.

La haine de San Pietro, faite d'envie, était féroce.

D'Aslitta ne l'ignorait pas. Tombé au pouvoir de son ennemi, il n'avait à attendre de lui ni justice ni pitié. La torture et lai mort lui étaient réservées.

Ceci était le but positif de la question.

Mais la vengeance de San Pietro devaitelle s'arrêter là? Non, certes, d'Aslitta le devinait.

Cette haine poursuivrait la Luciola, poursuivrait l'Italie : triomphant , San Pietro devenait un bourreau.

D'Aslitta serrait les poings : et dans une imprécation muette, il juia de défendre sa propre vie, non qu'il eût peur de mourir, mais parce qu'il sentait qu'il avait une mission à accomplir.

Défendre sa vie! mais par quels moyens?...

Il était probable que San Pietro ne perdrait- pas de temps pour assouvir sa vengieande.

D'.\slitta ne partiigeait pas les illusions qui étaient restées tenaces dansle cerveau de' BaTfcolouieo.

Il connaissait trop ses ennemis' pour douter de la véracité des' récits qui circulaient parmi le peuple. Il savait que bien deS' malheureux avaient succombé dans des supplices que l'imagination des tortionnaires se plaisait à- varier chai[ue jour. N'en avait-il pas- lui-même hautement parlé dans le casino de la Vertelli ? Donc, il se pouvait que tout à l'heure, dans quelques minutes peut-être, on vînt s'emparer de lui pour le- conduire dans quelque atroce repaire où ses membres seraient biisés.

Alors ce serait l'impuissance ! Alors, si on n'avait point la pitié de le tuer, il souffrirait d'autant plus qu'il se sentirait incapable d'aucun etlort pour voler au. secours de ceux qu'il aimait!

Sur qui pouvait-il compter"? Sur un seul homme, sur Monte-Cristo.

Mais que ferait- il pour lui, pour la Luciohi! il soulèverait le peuple. Qui sait si les révoltés ne seraient pas écrasés dans la première lutte...

D'Aslitta frissonnait maintenant qu'il avait mieux conscience de sa situation.

Elle était désespéxTse. Pourtant il na s'abandonnerait pas.

Il fallait dès maintenant, et en dehors de toute vraisemblance de succès, songer à la fuite.

Où lavait-on conduit? il ne connaissait pas l'int^^rieur de la citadelle; cependant il était certain d'être descendu, de telle sorte qu'il devait avoir été plongé dans l'une des profondes casemates qui se trouvnient sous les remparts.

l's'i à peu cependant, ses yeux s'habittiaient à l'obscurité.

Il distingua à plus de deux mètres audessus de lui, une ouverture, garnie de '.inrreaux de fer, donnant sur l'intérieur.

Ce n'était donc qu'un cachot, creusé dans les fossés.

Il n'avait pas de liens. Ses membres étaient libres. Le bâillon qui avait .serré SCS lèvres avait été enlevé. Il respirait laigemeat, et n même temps que l'air emplissait se>« poumons, toute sa force lui revenait.

Il se leva et se mit à marcher dans le cachot les mains tendues en avant, suivant les murailles. La pierre était fruste, dure, et ne présentait aucune saillie à laquelle, il pût s'attacher pour se hisser >usqu'à l'ouverture. D'ailleurs, eût-il pu y i)arvenir que, selon toute probabilité, il eût t.rouvé des barreaux de fer solidement scellés et contre lesquels il eût vainement épuisé ses forces.

Cependant il n'y avait pas une minute h perdre.

A chaque instant, il redoutait d'entendre .«a porte s'ouvrir.

Nous l'avons dit, il ne craignait pas d être tué, mais d'être torturé et brisé.

Il s'arrêta un instant, puis se mit à marcher, réfléchissant.

Tout à coup, il poussa un cri rauque.

Ses pieds avaient buté contre un obstacle, il avait été lancé en avant, et tombant la tète la première, il lui avait semblé qu'il rencontrait devant lui Je vide.

Par un elTort tout instinctif, il lança ses bras au hasard et ses mains s'accrochèrent à quelque chose.

11 se trouvait maintenant suspendu, retenu seulement par ses ongles qui rayaient de la pierre.

Que s'élait-il donc passé?

D'Aslitta le comprit vite. Au milieu du cachot, il y avait un puits, entouré d'une margelle basse.

Celait là ce qui l'avait renversé, et maintenant c'était en dedans de l'ouverture qu'il était ainsi suspendu.

06 communiquait ce puits?

Etait-ce bien un puits ou au contraire une de ces oubliettes, garnies de barres j

de fer, dans lesquelles les victimes étaient précipitées ?

Si c'était réellement un puits, se trouvait-il de l'eau au fond, et quelle quantité?

Toutes ces réflexions traversèrent l'esprit de d'Aslitta avec la rapidité de l'éclair.

Et, chose singulière, toute terreur avait subitement disparu.

Ce « quelque chose, » si peu attrayant qu'il fût, donnait un aliment à ses facultés d'activité et de raisonnement. Cela valait mieux que les quatre murs inattaquables d'un cachot.

Avant tout, il fallait retrouver son équilibre, car si vigoureux que fût d'Aslitta, il sentait bien que ses muscles ne résisteraient pas longtemps à une tension aussi excessive.

Lentement, rassemblant toutes ses forces, d'Aslitta raidit ses membres, se suspendant à la margelle intérieure. Mais la pierre était humide, et il éprouvait une sensation de glissement. Que ses mains manquassent, et il serait précipité... où cela?

Il frotta la paroi du genou, cherchant un point d'appui : et soudain il sentit (ju'une aspérité rocailleuse lui permettait une de ces tentatives qui sembleraient j folles à tout homme qui ne serait pas en danger de mort.

La pierre était pointue, presque aiguë.

Appuyant son genou avec force, d Aslitta sentit qu'elle faisait trou dans sa chair; et en dépit de la douleur, s'aidaiit de ce soutien, il se lança en haut, jetai, t une de ses mains par dessus la margelle. Il parvint ainsi à en saisir le bord extérieur. Alors sa force se trouva doublée, et dégageant son genou qui saignait, il parvint à se soulever, et bientôt se trouva appuyé à mi-corps sur la margelle.

Tournant sur lui-même, il posa ses pieds sur le sol, et s'assit sur le bord du puits.

Une intense curiosité s'emparait de lui. Certes il était absurde de croire que dans un cachot réservé aux prisonniers se trouvât un moyen si simple de recouvrer la liberté. Ce puits devait aboutir i\ quel- (jne profondeur où l'asphyxie ou la noyade fussent impossibles à éviter.

Et pourtant, il fallait tout tenter. Ce péril même, était uu aliment à l'énergie du jeune homme.

Soudain il eut une exclamation joyeuse.

Ses assaillants avaient oublié ou négligé de le fouiller.

Il venait de trouver dans sa poche un petit étui d'argent — présent de la Lucioia, gravé à ses initiales — et qui devait contenir des allumettes.

A quoi servent les agitations politiques I D'ordinaire d'Aslitta fumait beaucoup.

Mais depuis que le cigare était devenu un emblème d'oppression, il s'abstenait absolument : si bien qu'il y avait grandement à craindre que sa boite ne fut vide. Il l'ouvrit avec un léger frisson.

Deux allumettes y restaient, mais depuis combien de temps? N'était-il pas grandement à craindre qu'elles ne fussent devenues ininflammables.

De plus, la pierre de la margelle était humide, inutile de tenter d'y frotter l'allumette.

D'Aslitta essaya sur la boite même. Le phosphore grésilla, puis ce fut tout.

Quiconque a été en prison, ou égaré dans un lieu sombre, connaît l'émotion de la dernière allumette. Le moindre gavroche eût dit à d'Aslitta que pour lui rendre sa siccité et ses propriétés, il suffisait le plus souvent de la passer dans ses cheveux.

Mais en 1848 — et en Italie — il était l)ien permis d'ignorer ce petit conseil.

D'Aslitta restait penché sur le puits, indécis, cherchant à plonger du regard au fond de cette noirceur, plus noire encore que l'obscurité du cachot.

Il tenait l'allumette — suprême — entre ses deux doigts, hésitant k voir cette espérance ultime s'en aller en fumée...

Soudain, il tressaillit.

Éiait-ce une illusion? Était-ce un jeu ! des fantaisies de la nuit? en vérité, il lui avait semblé que, là, au-dessous de lui, dans cette profondeur où son œil ne pouvait plonger, il avait entendu quelque chose...

Oh 1 moins que rien, un froissement, ou plutôt un clapotis.

Cela était si lointain, si vague, qu'en réalité il fallait être en plein silence pour l'avoir distingué. D'Aslitta restait immobile, retenant sa respiration. Le bruit ne se reproduisait pas. Quelle apparence d'ailleurs que quelque chose s'agitât dans cette ombre?... à moins que ce lut quelque reptile visqueux... ,

Mais non, voici que l'écho étouffé, lui renvoya de nouveau, après quelques minutes, un bruit plus distinct. On eût dit une sorte de hennissement contenu...

Cette fois, d'Aslitta n'hésita plus, et comme il est vrai que rien n'est plus iugénieux aue le hasard, dans sa créciulta-

tion, il frotta l'allumette contre sa manche de drap, et le souffre s'enflamma.

Courbé sur le puits, le jeune homme y plongea le bras, promenant l'allumette dont la lueur, hélas! trop faible, éclairait à peine un cercle de quelques pieds.

En bas, c'était fini. Plus rien.

D'Aslitta tint l'allumelte jusqu'à ce que la flamme touchât ses doigts, puis il la lâcha.

Elle tomba en tournoj'ant, point rouge se perdant dans le vide.

Mais à ce moment, une voix — cette fois il n'y avait pas à s'y tromper — laissa échapper une exclamation qui ressemblait grandement à un juroo des plus épicés.

Il est des moments où l'audacé est C(iïfl= mandée par la situation.

A chaque inst;int, nous l'avons dit, d'Aslitta redoutait de voir la porte de son cachot s'ouvrir et livrer passage à ses ennemis.

Que le danger vînt horizontalement ou bien verticalement — de bas en haut — mieux valait aller droit à lui. Le jeune homme lit de ses deux mains une sorte de porte- voix et lançant ces mots dans la profondeur du puits :

— Il y a quelqu'un là? cria-t-il.

Puis il écouta. Point de réponse d'abord. Ceci était un indice précieux. D'aslitta ne doutait plus maintenant qu'au fond du puits se trouvât une créature humaine. Du moment qu'elle ne répondait pas à l'appel d'un prisonnier, c'est qu'elle avait intérêt elle-même à dissimuler sa présence.

— Répondez donC: reprit d'AsiitU Vous êtes un prisonnier?...

Mutisme profond. Le marquis commençait à redouter une erreur.

— Je ne suis pas un ennemi, dit-il encore. Je suis un prisonnier comme vous...

Alors la voix dolente s'éleva de cet in pace.

— Eh bien! oui... je suis là... dans l'eau, à mi-corps... je vais me noyer...

— C'est singulier, pensa d'Âslilfa, je reconnais cet accent. Qui ètes-vous? demanda-t-il.

L'autre se tut de nouveau. Évidemment il se défiait. Mais d'Aslitta n'était pas homme à s'arrêter en chemin. Ou cet homme était tombé dans le puits, et alors il devait tout tenter pour le sauver, ou bien il y était venu par un chemin quelconque, et ce chemin était bon à connaître.

Quant à entamer un interrogatoii'e,

Lff EILS. de: M0NTH-GHI3TO

dans ces conditions excentriques, il n'y fallait pas songer.

Ouire que; selon toute apparence, il était inutile, il offrait encore ce péril que la voix, répercutée par les échos, pouvait être entendue et donner l'alanne..

Un seul point restait acquis, c'est que l'homme du fond n'était pas ua gai'dien de la citadelle.

Et cependant un fait singulier fut sur le point de changer toutes les dispositions de d'Aslitta.

Gomme il regai'dait attentivement, cherchant à découvi-ir dans son esprit un moyen de' salut pour lui ert pour l'iur connu, voici que celui d'en bas, en danger de noyade à ce qu'il parait, avait eu l'idée lui aussi, de reconnaître les èti-es.

Car, tout à coup, d'Aslitta vit une lueur briller : celle d'une allumette qui, s'était vivement enflammée. Et à cette lueur rapide, le marquis avait fort bien distingué les broderies dorées d'un, uniforme d'ofâcier.

Mais au même instant, la vois, av;ec un nouveau juron du plus pur itaiien, avait crié ;

— Si vous pouveZTn'aider à sortir d'ici, faites-le... car je sens que ça enfonce, et que je vais me noyer...

L'aider, le sauver!... d'Aslitta oublia qu'il 3'agissait sans doute d'un ennemi.

Et il se souivint soudainement qu'il portait, serrée autour de lui, Técharpe de de soie de la Luciola, celle-là même qui, une fois déjà, lui avait sauvé la vie.

Il la détacha promptement. Elle était longue de plusieurs mètres et d'une solidité éprouvée.

11 la déroula et lança l'extrémité dans le puits disant •

— .\tlachez-voua ài ceci et vous êtes sauvé 1...

Dans cette nuit, les exercices d» gymnastique n'étaient pas, on le devine, de la plus grande facilitéi Cependant d'.-Vslitta sentit bientôt que le bout de l'écharpe avait été saisi par l'homme qui était en bas.

— Tenez- vous bien? demanda-t-il.

, — Ça va, répliijua l'autre. Enlevez.

Giorgio s'arebouta sur la margelle à laquelle s'appuyiiient ses genou.v, et avec sa vigueur déjeune homme, il enleva hardiment le fardeau.

— .Vie! aïe! faisait l'autre; Sapiistil ça n'est pas rembourré I

— C est singulier, pensait d'Aslitta, je connais celte voix.

Un instant après, il sentait une main se poser sur son bras, un homme enjambait

la margelle, et se laissait presque choir à terre en murmurant :

— Eh bien! il y a longtemps que i n'en ai fait autant! Ah! si Carlotta n. voyait !'

Carlotta! Ce nom fut une révélation pour le prisonnier.

— Bartolomeo! fit-il, c'est vous'?...

— Eh oui!... mais qui diable êtes- vous dbnc? il fait noir comme dans un four.

— D'Aslitta!

— Vrai!... mais oui, maintenant jfr reconnais votre voix! Ah! bien! en voiLi un hasard ! c'est justement vous qu je cherchai»...

— Moi ! mais d'où donc sortez-vous !

— Oh ! voilà qui serait trop long ;'i. raconter. Qu'il vous suffise de savoir que j'étais tombé comme' vous aux gi-iffes du damué San Pietro, tpie peu s'en est fallu que l'anim^U ne me cassât une patte, bras ou jambe... mais que, par un petit truc à moi, je l'ai mis dans l'impossibilité do nuire....

— Vous l'avez tué?.

— Hum! je crains bien que non., e tous cas, il a dû passer un mauvais quai ; d!heure. Mais ilne s/.;gitpas de cela... il faut filer d'ici

— Et comment ?

— Ecoutez. 'Voici mon idée. Tout à l'heure, — ah ! je ne pourrais pas trop dire combien il y a de temps, par exemple — j'étais en conversation réglée avec le San Pietro, un gueux que je connais de lonr gue date, suffit! — Je l'ai fourré dans une armoire et j'ai joué des jambes..

— Un mot! Comment avez vous un uniforme croate?

— Tiens, vous avez vu çaf Ah! ouil l'allumette!... eh bien, c'est l'uniforme de S;m Pietro... mais encore une fois, je vous raconterai cela tout au long... est-ce que vous vous déûez de moi? ça ne serait pas bien. Je ne vaux pas cher, c'est vrai, mais dans ce moment-ci... je ne me conduis pas h"op mai'... vous saurez ça.

— Mon ami, vous vous tromper! je n'ai aucune défiance...

— Bon! bon!... ça ne compte pas, venons au plus pressé. Donc, le San Plelro' étant occupé à faire des contorsions ridicules, je me .suis dit : Il faut sortir d'Ici. Mais minute, puisque M. d'Aslitta est aussi entre leurs pattes, je dois le tirer de là.

— Brave Bartolomeo!..

— Mais oui! mais oui'... je m'en llatte un peu. Seulement, vous me voyez d'ici en pleine nuit, dans les corridors souterrains de la citadellei.. dame! je n'étais

lE F.llS fiE àJONTE-GRISTO

.guère ù mon aise, d'autant plus que je pouvais rencontrer un de ces gueusardslà, qu'il m'aurait parlé son patois, et dame ! si je comprends un peu l'alle- .mand, il y a an tas de jargons, bohème, croate, etc., qui sont pour moi de l'hébreu... Enfin j'allais droit devant moi, suivant des murs qui n'en finissaient pas... et qui étaient humides! Pou.ih!

où j'allais, le diable ni moi n'en savaient rien... seulement ça descendait... Oh!

pour ça, j'en suis sûr, et voilà que tout a coup... bing!... je me cogne la tète contre quelque chose... de dur., en pierre. Je tâle, c'était comme qui dirait l'entrée d'une cave.... je ne fais ni une ni deux... Comme il n'y avait pas avantage à reculer, je vais bravement en avant... ça desdendait toujours!... Enfin, voilà que je sens mes pieds qui se mouillent... Ho!

ho! voilà qui devenait plus grave!... Je veux rétrograder... Bout il paraît que je me trompe... je patauge... j'étends les bras, j'étais eni'errné maintenant dans un couloir large de rien du tout... et il me fallait me courber en deux. Ma foi ! au petit bonheur... je continue, mes souliers s'emplissent d'eau... je sens (jue ça monte à mes chevilles... à mes mollets... seulement... ô surprise! tout à coup, je sens que je peux me redresser... et puis une bouffée d'air, pas bien odoz'ant, me vient au nez.., et puis, plus moyen de faire un pas en avant... j'étais dans un cul-de-sac. et sapristi ! le plus dur, c'est que le fond détrempé s'enfonçait sous mes pieds...

je voyais le moment où j'aurais été enterré vivant... c'est à cet instant-là que j'ai aperçu la lumière de votre allumette... Qu'est-ce que je risquais après tout?

d'être repris, écartelé, pendu? je commence à me blaser. J'ai dit : à la foilune du pot! et j'ai répondu I... Sapristi, je puis dire que j'ai eu une rude chance... puisque c'était vous que je cherchais... et je vous trouve au moment où je m'y attendais le moins!...

— Mais comment, pourquoi avez-vous été arrêté?

— Encore une histoire qui serait trop longue?

— Ne pouvez-vous au moins me dire si la Luciola...

— Oh ! la brave fille i n'ayez pas peur ! -*Elle courait de grands dangers....

'— Danger de vie ou de mort, parfaitement ! Seulement quelqu'un s'est nxêlé de ses affaires...

— Qui donc?...

— Vous oe éeuiiasi pas 1 parbleu Ce-

lui qui vous 'tirerait d'ici en un tour de main, s'il voulait...

— Monte-Cristo?...

— Tout simplement... la belle Luciola est hors de péril, et bien protégée, je vous jure... Car c'est Monte-Cristo qui s'est chargé d'elle...

D'Alitta poussa un soupir de soulagement.

La Luciola sauvée, il lui semblait qu'il n'avait plus rien à craindre pour luimême. — Maintenant, reprit Bartolomeo ijui était en veine d'héroisme, il ne s'agit pas de perdre de temps... on n'est pas bien ici... et puis Garlotta doit être inquiète. Payons !

D'Aslitta se nlit à rire :

— Partons! c'est facile à dire... mais par où?...

— Je n'en sais rien. Mnis ça doit être possible. Où êtes- vous d'abord?

— Je n'ai pas de lumière, je n'ai pas vu mon cachot, et j'ignore si on peut espérer quelque chose, je n'avais qu'une allumette... et elle estjbrûlée.

— Mais j'en ai, moi ! elles étaient tout en dessous de ma capote, dans ma ceinture et n'ont pas été touchées par l'eau...

Disant cela, il avait tiré une boîte de sa poche, et bravement il avait enflammé une allumette.

Le cachot d'Aslitta ressemblait à tous les cachots. Des murs frustes, pas d'autre issue qu'une porte bardée de fer, et une sorte de soupirail, garni de barreaux de fer.

— Diable ! fit le major. Ça n'est peut être pas très facile... mais alors si noua retournions là d'où je viens...

— Mais si le souterrain n'a pas d'issue?...

— Je -n'en ai pas trouvé. Mais je m'y suis peut-être mal pris. Vous serez plus heureux que moi.

— Au fait, fit d'Aslitta, mieux vaut toujours essayer, seulement, raisonnons, vous avez pu monter ici, parce que je tenais l'écharpe, mais pour descendre...

il n'y a qu'un de nous deux qui puisse atteindre le fond...

— Eh bien ! fit Bai'tolomeo après un silence... un suffit.

Parbleu I est-ce que je sers à quelque chose, moi... Voyez-vous, monsieur le marquis, depuis deux heures, j'ai fait bien des réflexions... je me suis dit que j'ai mené une vie de bric et de broc... et que, si on me tordait le cou, il n'y aurait pas grand perte...

— Bartolomeo, ne parlez pas ainsi...

— Vrai, je dis ce que je pense 1... Il n'y

a qu'une pei-sonne qui m'intéresse... c'est la pauvre Vertelli.. .eh bien Imonsieur d'Aslitta, si vous parvenez à vous sauver et qu'on me tasse passer le goût du pain... je compte sur vous pour elle... n'est-ce pas? Vous lui ferez une petite rente... oh! pas grand'chose! et puis... vous lui direz que je n'étais pas tout à fait une canaille...

La voi.x de l'ex-major s'attendrissait.

C'est qu'en vérité, il était de très bonne foi.

Il parlait d'abondance :

— Tandis que vous... il y a un tas de personnes qui vous aiment... la Luciola... Monte-Cristo... et puis il y a encore l'Italie... à qui vous êtes nécessaire... Allons, c'est dit. Je vais tenir l'écharpe... vous allez descendre, et vous vous sauverez comme vous pourrez... Voyez-vous, j'ai eu un peu peur tout à l'heure... mais je suis sûr maintenant qu'il n'y a pas de danger de se noyer... Ça doit être un canal qui uonue dans les fossés... par là on peut trouver une issue... là, ne perdons pas un moment... Allez 1 allez !...

— Je refuse, prononça nettement d'Aslitta.

— Mais c'est stupide, cela! s'écria l'exmajor, perdant toute mesure... Comment!

vous êtes un chef de conspiration ! vous absent, tout peut manquer... vos amis seront pris, fusillés... et vous hésitez!...

D Aslitla se tut. L'argument l'avait atteint en pleine conscience.

Quand on est l'homme d'une cause, on ne s'appartient plus Oui, ses amis l'attendaient, son absence pouvait compromettre la partie suprême qui s'engageait, perdre la cause sainte de lltalie.

Dans l'ombre, sa main chercha celle de Bartolomeo :

— Ami, lui dit-il, j'accepte ton sacrifice. Mais sache-le bien, ou je mourrai ou je reviendrai te délivrer...

— Penh ! ne vous occupez pas de cela. D'ailleurs, j'ai plus d'un tour dans mon sac, et j'en sortirai sain et sauf.

La voix de Bartolomeo n'était pas très ferme en disant cela. Il croyait fermement qu'il ne reverrait plus sa douce Garlotta... et qu'il ne prendrait plus l'excellent breuvage du soir, ce grog qui faisait ses délices.

Mais il n'avait qu'une parole.

Ft puis cette miiin qui serrait la sienne lui semblait une absolution de tout son passé. Il se sentait fier de lui. C'était une jouissance à laquelle il n'était pas habitué.

Cependant d'Aslitla hésitait encore.

Tout à coup, dans les profondeurs des

souterrains, on entendit un bruit sourd, les pas de plusieurs hommes qui s'approchaient.

— Vite I vite ! fit Bartolomeo. Voilà du nouveau, et ce n'est pas le cas de dire, tout nouveau, tout beau. Adieu, monsieur d'Aslilta,. et souvenez-vous de votre promesse...

Le jeune homme saisit Bartolomeo dans ses bras et le serra contre sa poitrine-

— Au revoir, ami, dit-il en l'embrassant, et merci pour l'Italie 1...

Le bruit devenait plus distinct. En un instant, se glissant sur la margelle du puits, d'Aslitta s'était mis en devoir de descendre. Il était suspendu à l'écharpe que Bartolomeo retenait de toute sa force.

— Dépêchons-noue, murmura l'ex-major. Voilà du monde L..

Et au moment même, où il sentit l'écharpe, se détendre, une clef tourna dans la serrure. Rapide, il laissa tomber l'écharpe au fond, et s'alla jeter dans un coin du cachot, attentif, regardant — et si curieux qu'il n'avait pas peur.

La porte s'ouvrit.

Benedetto parut, accompagné de soldats.

Oui, Benedetto qu'il n'avait pas étranglé, Benedetto qu'on avait sauvé à temps de l'étreinte du carcan de fer, et qui, haletant, furieux, n'avait plus qu'une pensée, se venger sur le prisonnier qui restait à sa discrétion, sur d'Aslitta.

Car il ne doutait pas que Bartolomeo se fût échappé.

— Allons! debout! cria San Pietro d'une voix brutale.

L'ex-major ne bougea pas. L'oreille tendue, il écoutait. D'Aslitta était-il hors de toute atteinte?

San Pietro, dont le visage balafré portait la trace des ressorts de fer qui l'a valent meurtri, saisit une des torches et marchant droit à celui qu il apercevait dans le coin sombre du cachot, il lui saisit le bras :

— Ne m'as-tu pas entendu?

Cette fois, Bartolomeo se dressa, et dégageant son bras de l'élreinte du misérable :

— Bonjour, Andréa Cavalcautj, fit-il en ricanant.

San Pietro poussa un cri det^agc. Quoi! il venait pour assouvrir sa vengeance sur l'homme qu'il haïssait, et encore une fois, il se trouvait en face de ce fantoche.

Mais l'autre, d'Aslitta I qu'était-il de-

L'liom:^e lâcha les mains et tomba ; mais le drapeau était resté. Liv. 25. 25

venu? Comment Bartolomeo était-il entré là?

San Pietro, écumant, appelait les gardiens qui accouraient.

Aucun d'eux n'avait rien vu, rien entendu.

Et pourtant il était bien vrai que d'Aslitta avait été enfermé dans ce cachot.

— Il s'est évadé par le puits, dit un des gardiens.

— Par le puits ! fit un autre. Alors c'est un homme mort...

Bartolomeo, tout pâle, écoutait. Ponrquoi cet homme disait-il cela?

— C'est vrai I reprit le premier. Et tenez, regardez, ajouta-t-il en s'adressant à San Pietro.

11 s'était penché sur l'orifice et avait dirigé dans la profondeur la lueur de la torche.

Bartolomeo, solidement tenu par deux soldats, ne pouvait rien voir.

Que se passait-il donc?

On entendait un bruit sourd, singulier.

— Je vois une nappe d'eau, dit San Pietro, qui semble monter...

— C'est bien cela, reprit le gardien.

Dans quelques minutes, elle sera à son maximum de hauteur, c'est-à-dire à un mètre environ de la margelle

— Eh bien! expliquez- vous donc?...

Comment l'homme qui s'est sauvé par là est-il forcément perdu...

— C'est bien clair. Il y a un quart d'heure à peu près que le commandant a donné l'ordre d'ouvrir les écluses de l'aqueduc de Santa Maria. L'eau s'est précipitée, a rempli les fossés et tous les couloirs souterrains de la citadelle. Celui qui est descendu a été surpris par le tlot, et certainement étouffé... il n'y a pas d'issue possible.

— Parle, toil s'écria San Pietro en s'adressant à Bartolomeo. Cet homme a-t-il fui parle puits?...

Bartolomeo ne répondit pas, une grosse larme roulait de ses yeux sur sa moustache grise.

Ainsi, c'était lui qui avait perdu celui qu'il voulait sauver. Il était dit qu'il ne pourrait pas faire une bonne action.

— Et tenez, voici la preuve, reprit le gardien, voyez.

En effet, quelque chose montait audessus de l'eau, surnageant... un des soldats l'atteignit avec son épée.

Bartolomeo poussa un gémissement douloureux.

C'était une écharpe. Il la reconnais-

sait pour l'avoir vue roulée autour de la ceinture de d'Aslitta.

San Pietro la saisit et dans un mouvement de rage la foula aux pieds : *

— Mort! murmura-t-il. 11 m'échappe 1 Du moins celui-là me reste. Entraînez cet homme, dit-il, et qu'au point du jour, il soit fusillé!...

Et, la tête haute, il passa devant Bartolomeo.

Celui-là se redressa et lui cracha an visage ce seul mot r

— Canaille I

ESPÉRANCK

Dès le lever du jour, toute la ville était debout.

Des affiches, apposées sur les murailles faisaient connaître au gouvernement de l'empereur l'ultimatum posé par le peuple lombard.

Partout des rassemblements se formaient, grossissant de minute en minute.

Le palais municipal était entouré. La foule criait : des armes! des armes!

Le podestat se rendit auprès du gouvernement; le palais était gardé par des grenadiers autrichiens qui croisèrent la baïonnette en appelant aux jirmes.

On vit alors un enfant se jeter sur la sentinelle et en un clin-d'œil, le corps de garde fut désarmé et le palais envahi.

Déjà les membres du gouvernement s'enfuyaient par toutes les issues, se perdant, sous des déguisements à travers la foule.

Le président du conseil seul, resté à son pnste, signa les décrets que lui présentaient les révoltés.

Mais il était à craindre que ces premières concessions arrachées par la peur ne cachassent un piège. Et O'Donnell, le président lui conduit au palais du Broletto, qui s'élève au centre de la ville.

Mais une fois dans la rue del Monte la foule ne put avancer.

Une forte patrouille barrait le passage, et, sans sommation, déchargea ses armes sur le peuple. Ce fut une épouvantable décliarge, et les cris des blessés et des inoiirants s'élevèrent dans l'air comme une j malédiction et aussi comme un suprême I appel à la résistance.

Radetsliy avait engagé la lutte. C'était la bataille...

Et Radetsky était prêt. Déjà de toutes parts les troupes occupaient les remparts et les portes : sur la place Vice-Royale qui longe le Dôme, cet admirable temple dont les pierres impassibles ont vu se dé rouler déjà tant de tragédies sanglantes, les soldats croates se forment en masses profondes.

Ce n'est point là uae guerre civile : ce sont les bourreaux qui veulent à jamais écraser leurs victimes...

Dans une maison qui allait devenir le quartier général de l'insurrection, le palais de Vidiserti, Monte-Cristo était debout, devant une des hautes fenêtres.

Son front pâle tressaillait au bruit des explosions sinistres, et sa main s'appuyait sur l'épaule de son fils :

— Père, dit Espérance, que se passet-ildonc?

Monte-Cristo se baissa vers lui, l'embrassa au front et, le soulevant dnns ses bras, lui montra dans la rue des hommes qui fuyaient, laissant derrière eux des traces de sang sur les dalles.

— Regarde, enfant, dit-il, que vois-tu?

— Je vois des malheureux qui ont peine à se soutenir... je vois des visages livides et des vêtements rougis...

— Regarde encore!...

— Je vois de pauvres femmes qui cou- 1 rent en emportant leurs enfants... oh I père! père ! un de ces enfants est mort!...

— Enfant ! regarde encore , regarde toujours!...

— Je vois au bout de la rue des soldats qui chargent leurs aimes... ils mettent le fusil à l'épaule... ils tirent! père! pèrel... Encore des hommes qui tombent et des femmes qui crient. Que veut dire tout celaV...

— Cela veut dire, enfant, que l'homme est le pire ennemi de l'homme. Cela veut direqu'il estdesèlres malfaisants qui, dans un intérêt d'orcueil «t d'nmhitinn. veulent asservir comme dos esclaves ceux qui devraient être leurs frères... cela veut dire que Dieu permet parfois le mal triomphant, qu'il permet 1 obscurité sinistre, mais pour qu'un jour le bien triomphe à son tour et que la lumière chasse la nuit...

— Pourquoi le mal, pourquoi la nuit exismnt-ilsY demanda le fils de Monte- Cristo...

Le comte passa sa miin sur son front.

L'enfance a de ces logiques sublimes.

— Oui, pourquoi? répéta Monte-Cristo en secouan' la tète. Si toi, enfant, qui sait à peine ce qu'est la vie, si toi, qui n'as jamais menti et qui entres dans la

vie avec la confiance des âmes droites, si tu avais tout à coup la sublime puissance de créer des hommes, de créer un monde.;, que ferais tu?...

— Moi, père! je dirais... je veux que le monde soit si beau, je veux que les hommes soient si bons qu'il n'y ait sur terre que de la joie et du bonheur...

Monte-Cristo pressa son fils contre sa poitrine :

— 0 justice sublime! murmura-t-îl !

Mon Dieu I vous entendez 1 pourquoi donc n'avez-vous pas fait ce que cet enfant aurait fait!...

C'est une chose effrayante et d'une horreur sublime que la guerre, se déchaînant à travers une ville. Les tambours résonnent dans le dédale des rues, sonores et vibrantes d'échos sans cesse répétés : puis comme des craquements, les explosions heurtent les pierres et les font frissonner. Parfois des clameurs s'élèvent lentes et désespérées. Des appels se croisent, on sent d'abord l'afTolement de la surprise.

Sur les champs de batailî?, il y a je ne sais quelle scientifique rigueur qui donne à la lutte des rectitudes mathématiques : les groupes ennemis se meuvent silencieux comme des êtres gigantesques. Et si des cris éclatent, ils se perdent dans l'immensité...

Une ville, au contraire, ressemble à un océan furieux où les vagues se heurtent, se mêlent, se confondent. Tout se heurte, tout se déchire, chaque maison devient une citadelle, chaque pavé une redoute, chaque embrasure un retranchement.

La mort , blottie partout , s'élance de partout , pareille à une bête fauve aux mille incarnations, s'élançant de ses repaires inconnus.

Et, impassible, mais ayant au front la contraction des grandes oouleurs, Monte- Cristo écoutait, sachant que chaque éclatement était un meurtre, laissant derrière lui une ruine et un desespoir...

— Père, dit Espérance, entre ces bon mes qui se battent, est-ce qu'il n'y a pas de place pour nous?...

— Tout à l'heure, dit Monte-Cristo.

Oh! sois tranquille, enfant!... l'heure va sonner où je te dirai d'aller, toi, mon fils, tenir le serment que j'ai prêté cette nuit...

— Oh I pèrel vois donc... ce drapeau I... Un homme — un Italien — au péril de

sa vie, était parvenu au faîte d'une église dont on apercevait la flèche de la maison Vjiliserti et avait planté - - en plein ciel — le drapeau national...

Tout à coup on vit — sur la teinte grise du matin — l'homme ouvrir les bras, tournoyer sur lui-même, puis lancé dans le vide, disparaître...

Mais le drapeau était resté I...

— Espérance, dit Monte-Cristo, ainsi est-il de toute l'humanité! depuis que l'histoire existe, les forts, les vaillants, les intrépides vont sur les cimes porter le drapeau de la justice... on les tue... mais le drapeau flotte jusqu'à ce qu'il retombe, lui aussi dans le sang, et qu'un autre le relevant aille de nouveau risquer sa vie pour le déployer...

A ce moment, la porte s'ouvrit et Bertucclo parut :

— Eh bien? demanda Monte-Cristo, s'avançant vers lui. Qu'as-tu appris ?

— Monsieur le comte, un de nos aftidés a pénétré dans la citadelle... M. d'Aslitta n'y est plus. ..

' — Que veux-tu dire? S'est-il évadé? C'est impossible, car il serait ici...

— L'homme que j'ai envoyé n'a rien pu apprendre de plus... seulement il sait que ce matin quand on a pénétré dans son cachot, il ne s'y trouvait plus... un autre avait pris sa place...

— Un autre I et qui donc?...

— Un homme que monsieur le comte connaît... celui qui à Paris s'appelait le major Cavalcanti...

Monte-Cristo tressaillit.

— Lui? et qu'est-il advenu de cet homme.

— Au moment où notre affidé quittait la citadelle... il avait été condamné à être fusillé...

— L'exécution a-t-elle eu lieu?...

— Je ne sais. L'homme avait peur d'être surpris et il avait ordre d'éviter tout danger, afin de vous rapporter sa réponse.

— C'est bien, fit le comte. Mais d'Aslitta!...

— D'.\slitta est mort! s'écria une voix douloureuse.

Et la Luciola, pâle, les cheveux épars, folle de douleur, vint tomber aux genoux de Monte-Cristo.

— Mort 1 s'écria le comte. Qui vous l'a dit?...,

— Écoutez! regardez! fit la Luciola s'élançant vers la fenêtre.

Et Monte-Cristo se penchant, vit un spectacle terrible.

Des hommes du peuple, la tête nue, portaient sur un brancard improvisé un corps immobile, à demi-nu, aux vêtements lacérés. Ce corps était celui du marquis d'Aslitta.

— Tout à l'heure, continua la liuàslj haletante, des homme?, qui étaient allés leconnaitre les aboi"ds de la citadelle, ont aperçu dans les fossés une masse qui flottait... au péril de leur vie, ils l'ont attirée à eux... C'était le cadavre de d'Aslitta...

La foule pressée autour du funèbre cortège, criait :

— Vengeance! mort aux assassins!...

Monte-Cristo était resté un moment immobile, comme foudroyé. Pour la première fois, il manquait à sa parole. Il avait dit à la Luciola :

— Je sauverai d'Aslitta!

Et d'Aslitta était mort !

Sanglotant la pauvre femme embrassait ses genoux, et cette douleur même était un horrible reproche qui brisait son cœur.

Tout à coup, il passa sa main sur son front, et lentement, sa haute taille se redressa.

Espérance qui le san'lemplait rit ao»

lueur subite passer dans ses yeux, et, lui saisissant la main, il la porta à ses lèvres en murmurant :

— Père, vois comme elle pleure:...

Monte-Cristo mit ses deux mains sur

les cheveux de son fils, puis il leva les yeux vers le ciel.

Et, calme, maître de lui-même, imposant silence aux angoisses qui le torturaient, il écarta doucement la Luciola et marcha vers la porte.

Il descendit de son pas lent et solennel ; quand il se trouva dans la rue, les rangs pressés s'écartèrent devant lui. Cependant les voix criaient :

— C'était l'ami du peuple I on l'a tué 1 nous le vengerons!...

Monte-Cristo semblait ne pas entendre.

Ses yeux regardaient au loin vers quelque horizon lointain que les autres ne voyaient ])as.

il marcha vers le brancard, toucha du doigt l'épaule d'un des hommes qui le portaient, et dit :

— Arrêtez-vous et laissez-moi faire...

n y eut un profond silence, coupé seulement par le nom de Monte-Ci'isto qu'on chuchotait.

Lui, examina longuement le visage décoloré du jeune homme, puis, se penchant, il souleva les paupières et étudia le globo de l'œil.

La Luciola l'avait suivi, et, affaissée auprès de lui, elle levait sur ce visage, blanc comme le marbre, ses yeux rempli-s de larmes.

Et tout à coup il lui sembla que sur ses lèvres errait un vague sourire.

— Transpor+ez cet homme-là chez moi, dit-il d'une voix brève.

Sans hésiter, et comme si, en celui qui parlait, ces hommes eussent reconnu un maître auquel nul ne devait désobéir, ils enlevèrent le brancard et se dirigèrent vers la Casa Vidiserti.

Mais au moment où ils exécutaient cet ordre, voici qu"à l'une des extrémités de la rue, parurent tout à coup les soldats, n y eut dans la foule un cri de terreur.

Monte-Cristo s'était arrêté; et s'adressant ay peuple :

— Vous aimez votre chef, dit-il d'une voix vibrante. Vous aimez l'Italie !...

— Oui ! oui...

— Eh bien !... par tous les moyens humains, faites de cette maison une citadelle imprenable... et qui sait?... peut-être l'Italie et d'Aslitta seront-ils sauvés!...

La Luciola avait entendu. Elle se dressa, superbe d'enthousiasme.

— Ayez foi ! s'écria-t-elle, vous tous qui «ntendezt... amoncelez les obstacles, construisez des barricades, que l'ennemi ne puisse, par aucune issue, pénétrer jusqu'ici!... Aux armes!...

A cette voix superbe qui semblait celle de \a patrie, répondit un cri d'enthousiasme.

En un clin d'œil, voitures renversées, meubles jetés des fenêtres et amoncelés, dalles aiTachées au sol, commencèrent à s'entasseï'.

Les Croates tirèrent. Les balles sifflaient, et ricochant sur la façade des maisons, venait frapper les combattants. Mais, qui donc aurait hésité? qui donc aurait faibli!... La Lucioli, au premier rang, excitait les travailleurs, offrant sans frémir sa poitrine aux balles.

Déjà le peuple ripostait. C'était comme un embrasement !...

La Luciola av.iit saisi un drapeau aux couleurs nationales et, ard'Mite, ayant au cœur la folie du désespoir il en même temps je ne sais (pielle passioii d'espérance, avait gravi Li barricade, et là, debout, ses cheveux noirs livrés au vent, elle criait à tous :

— Courage?...

Puis de l'autre extrémité de la rue» les patriotes, entendant ]f hniit de la lutte, accouraient, et d fermaient

l'autre i^sue. Oui i ui,e cita-

delle qu'ils improv; —

L'étincelle avait mis le feu aux poudres : Au-dessus de la ville maintenant, tintait le tocsin, sinistre et furieux. C'était comme la voix d'un peuple désespéré c?amant justice à Dieu. Des décharges stridentes déchiraient les airs.

Tout à coup on vit les Croates reculer, puis se débander et s'enfuir.

Une troupe d'Italiens les avait pris à revers, et accouraient au secours de leurs compagnons.

La Luciola descendit de sa barricade et courant dans la Casa Vidiserti, entra dans la pièce où Monte-Cristo se tenaitauprès du corps — toujours immobile — du marquis d'Aslitta.

— J'ai tenu parole, lui dit-elle, et vous !...

Monte-Cristo ne répondit pas. H tenait à la main un flacon plein d'une liqueur rouge dont il faisait couler quelipies gouttes entre les dents serrées du jeune homme.

Tout à coup le vieux raariuis de Santa Croce se précipita dans la pièce :

— Monsieur de Monte-Cristo, dit-il, les ' dangers augmentent à toute minute. Les

armes manquent... Radetsky, enfermé dans la citadelle commence le bombardement... Est-ce donc que vous nous abandonnez !... Souvenez-vous qu'une terrible responsabilité pèse sur votre tète. Mes frères d'armes ont eu confiance en vous ; vous leur avez promis votre concours...

et vous restez là, enfermé 1...

Le vieux marquis, fier, l'épée à la main, tenait son bras étendu vers Monte-Cristo, l'adjurant de tenir sa parole.

Monte-Cristo se tourna vers lui.

— Marquis, dit-il de sa voix ferme, tout ce que j'ai promis je le ferai.

— Mais il faut se hâter... les patriotes seront écrasés...

— Ali ! fit Monte-Cristo.

Le Nubien s'avança, respectueux et attentif.

— C'est toi qui a la garde des fusils, de la poudre et des balles?...

Le muet inclina la tète.

— Tu as sur toi la clef des caveaux?... Le Nubien réédita le même signe.

— Donne -la à M. le Marquis de Santa Croce (...

Le Nubien obéit.

— Ali vous conduira, reprit-il, vous trouverez là de quoi soutenir la lutte. Ce n'est pas tout. Monsieur de Santa Crocc. je vous ai dit qiK» Milan .semit libre, ik i\ ' ' ■ • '■• • > Italifu q •:t la v; .1 veut

soa indépendance est tout puissant, ditesleur que ce soii-, que demain, Radetsky fuira honteusement de cette ville qu'il a cru pouvoii écraser... Marquis de Santa Croce, j'ai dit aux Italiens que le marquis d'Aslitta viendnxit se mettre à leur tète... regardez... j'ai tenu parole !...

Et, s'écartant vivement, il montra l'homme étendu.

D'Aslitta venait d'ouvrir les yeux, et, de ce regard étrange de ceux qui ont vu la mort en face, il contemplait tout ce qui l'entourait.

— Lui. lui, vivant!... s'écria le vieux Santa-Croce en s' élançant vers lui.

Monte-Cristo l'arrêta dun geste.

— Il ne vous voit point, il ne vous entend point. La nuit n'est pas encore dissipée pour lui.

— Ah 1 soyez béni, vous qui avez fait un miracle, s'écria la Luciola baiaant les mains du comte.

Mais lui, tout bas, prononçait le nom de l'abbé Faria, de celui qui lui avait donné la puissance de faire le bien.

— Monsieur de Santa Croce, dit encore Monte-Cristo, il faut que je reste ici. Il faut que j'achève mon œuvre. Mais ne craignez rien... il n'est pas une des mes promesse.: que j'aie oubliée... des armes, vous en avez... je vous rendrai votre chef, votre ami... ce n'est pas tout !...

Il appela son lils.

— Espérance I...

L'enfant accourut.

— Je te donne à la grande cause de l'honneur et de la liberté !... Va tenir ma place... et reste à ton poste jusqu'à ce que, moi, ton père, je vienne te relever.

Haydée venait d'entrer. Elle avait entendu.

Et, à ce moment même, le fracas du canon et de la' fusillade ébranlait la ville jusqu'en ses fondements.

Elle s'avança si paie, qu'on eût dit que .ont le sang de ses veines eût reflué à son cœur.

— Embrasse ta mère, Espérance, dit le comte, et maintenant... val...

— Sois béni, mon fils bien aimé, murmura Haydée en le seirant contre son cœur» et fais ton devoir!...

L'enfant mit sa main dans celle du marquis de Santa-Croce, et dit :

— Mon père ;me donne à vous, monsieur, faites «ie moi ce que vous voudi-ez...

Et devant ce vieillard et cet enfant qui allaient risquer leur vie pour le salut d'un peuple, tous se découvrirent...

Moute-Cristo s'était de nouveau age-

nouillé auprès du marquis d'Aslitta et suivait attentivement sur son visage les pro^^rès do la résurrection.

Haydée se pencha à l'oreille de son mari.

— Une dépêche vient d'arriver à l'instant, lui dit-elle tout bas.

— D'où vient-elle?

— De France.

— Qui l'a apportée?

— Un homme qui se dit l'ancien patron du vaisseau le Pharaon.

— Pênelon ?

— Oui, c'est bien le nom qu'il m'a dit...

— Alors, il arrive de Marseille...

— De Marseille... où, m'a-t-il dit, vous l'avez laissé pom- veiller sur quelqu'un...

Le cœur de Monte-Cristo se serra si fort, que, malgré toute son énergie, il fut sur le point de laisser échapper un cri.

En quittant la France, il avait en effet donné une mission au vieux Pénelon, et un nom venait de monter à ses lèvres, un nom qu'il n'avait jamais pu prononcer sans que tout son être frissonnât, tant sont puissantes les premières amours, qui sont comme l'aurore de la vie.

— Donne-moi cette dépêche, dit-il en se tournant vers Haydée.

Celle-ci lui remit un pli soigneusement fermé.

Mcnte-Gristo brisa le cachet :

Cette lettre ne portait qu'une seule ligne :

€ Je meurs de douleur. "Venez. »

Et au-dessous était tracé ce nom, qui était tout le passé de Monte-Cristo :

« Mercedes. »

Il donna le papier à Haydée, lui disant :

— Lis et dis-moi ce que je dois faire... Haydée jeta les yeux sur la ligne tracée, vit le nom et dit simplement :

— Quand partons-nous ?

— Bien, Haydée ! bien ! fit le comte en lui baisant la main. Nous partirons quand ici j'aurai achevé ma tâche... Donne des Ordres... que le yacht soit prêt à prendi'e 1,1 mer... Et maluteuant, ajouta-t-il eu se coui'bant de nouveau vers d'Aslitta, toi que j'ai juré de sauver, hâte -toi de vivre.

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