‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 17 sur 84 · PETITS MOYENS, GRAXDS RÉSULTATS · texte numérisé non relu

PETITS MOYENS, GRAXDS RÉSULTATS

— Entraînez cet homme, avait dit Benedetto, et qu'au point du jom- il soit fusillé.

Bartolomeo avait son compte fait. II

i'itait ti*n offert cette dernière satisfaction de souffleter le misérable d'une épithète aussi violente que méritée. Mais, en somme, c'était un homme mort.

Bah 1 il n'y avait plus qu'à en prendre son parti I Si du moins sa mort avait réellement servi à quelque chose. Ça n'était vraiment pas avoir de chance, si d'Aslitta avait été englouti par le flot de l'aqueduc.

Il pensait à tout cela, fort peu satisfait, comme bien on le suppose, tandis que les soldats, ouvrant et fermant la marche, sous la conduite d'un simple caporal, suivaient les dédales souterrains dans lesquels Bartolomeo s'était perdu naguère.

Où allait-il ? il lui importait peu. Mourir ici ou là, c'est toujours mourir. Et vraiment, maintenant qu'il savait, à n'en plus douter, que le goût du... grog allait lui passer, il s'inquiétait fort peu des détails.

.\ussi fùl-ce avec une certaine surprise qu'il se vit, traversant un des fossés de la citadelle, puis, remontant le long d'une contrescarpe par un escalier de pierre, puis pénétrant, par une porte affligée de ce cric-crac agaçant qui porte sur les nerfs des \irisonuiers, et encore plus des condamnés à mort, dans une espèce de salle basse, d'allure assez bénigne.

Que diable le menait-on faire?

Tout à coup une idée lui passa par la tète. Au fait, avait-il vu ce qu'il avait vu? Le mot était réellement trop expressif.

n avait distingué avec peine, deviné plutôt, à la lueur que projetait une lanterne. C'était encore la nuit, et il ne devait être expédié ad patres — les Gavalcanti ou autres — qu'au point du jour.

Les soldats l'enfermèrent dans la pièce en question, éclairée par un fallot accroché au 'iiur. Mais avant qu'il n'eût eu le teni|i< de sentir le froid de la solitude lui tomber aux épaules, la porte se rouvrit de nouveau et le caporal par.il.

P.arti)lonieo le remania. Et comme en ces moments la moindre chose provoque l'attention, il lui sembla que cette tète blondasse, far'asse, ne lui était pas absolument inconnue.

Le caporal était entré — mais pourquoi?

De fait, il était assez difficile de le deviner, puisqu'il se tenait immobile, le nez au plafond, comme s'il eût été embarrassé. Ce qui est assez rare, avouons-le, de la part d'un homme qui a mission de loger vingt balles dans la tête d'un autre.

Baitolomeo n'a>ait rien a gagner à être endurant. Aussi demanda-t-il de son ton le plus rogne :

— Eh bien I qu'est-ce que vous me voulez?

Le caporal eut l'air fort troublé de cette apostrophe.

— Moi, rien, fit-il.

— Alors vous pourriez bien me laisser tranquille. Quand je recommande mo; âme à Dieu, j'aime qu'on me f... la paix:

Le caporal qui était jeune et dont les yeux bleus brillaient d'un éclat singulier

— quelque chose entre le chat et le loup

— tortillait sa moustache, tout en faisant retraite vers la porte. — Si vous tenez à causer, reprit Bartholomeo, donnez-moi un renseignement. Quelle heure est-il

Le caporal s'était arrêté. D tira de sa poche un oignon gigantesque, le consulta consciencieusement et répondit :

— Trois heures!

— Et à quelle heure... fera-t-il jour?. .

— Vers les six heures... six heures et demie...

— C'est-à-dire que vous allez me faiii poser pendant trois heures... c'est panne vie, ça 1 Voyons... avec des prote. lions, est-ce qu'il n'y aurait pas moyt;i d'être fusillé tout de suite...

— Ça, c'est pas possible ! fit le caporal. Pas avant le point du jour... et encore faudra-t-il...

Il s'arrêta. La consigne sans doute l'empêchait de parler.

— Faudrait quoi?.-, enfin je m'en bats i'œil. Ce qui m'assomme... c'est les trois heures !... Enfin, je me recueillerai... ça sera long... mais je me recueillerai longtemps... voilà tout.

Et il ajouta tout bas :

— Je vais me confesser à moi-même ; ça sera amusant et je passerai un bon moment.

Mais la présence du caporal l'agaçait et il n'avait point l'air de se décider ■\ partir.

Bartolomeo se leva, et alhiul droit m lui:

— Mon bonlionune. lit-il. si tu crois m'ètre agréable en m'octroyant le plaisir de ta compagnie, tu te trompes... et rudement. Je t'ai déjà dit que je voulais préparer mon âme... entends-tu, animal?...

Mon âme!... ça n'est pas une lo'^sive facile, va... et j'ai besoin de tout mou suiig- Iroid...

L'autre, qui tournait le dos, ayant déjà la main sur la serrure, pivota sur ses talons et se retourna tout d'une picce.

— Vous allez vous ennuyer...

La Luciola, un drapeau à la main, bradait les balles.

Liv. 26.

L5 FILS DE MONTE-CaiSTO

Bartolomeo se releva avec une flexion de torse que lui eût enviée Frederick Lemaître .lans son immortelle création de Robert Macaire, et d'une voix grave de dédain, répliqua :

— Si je voulais!...

— Tenez^aje ne vais pas y aller par quatre chemins. Je dois vous fusiller, moi... C'est-à-dire que... enfin, suffit. Pas moins vrai que je ne vous en veux pas, du tout.

— Vous êtes bien bon...

— Vous ne voulez pas que les Autrichiens soient chez vous.., damel Si les Italiens étaient chez nous, je tâcherais de les mettre à la porte... donc, je comprends ça...

— Jeune homme, vous avez des sentiments qui vous honorent.

— Non seulement je ne vous en veux pas, mais...

— Mais... quoi? Achevez, je vous prie!

je vous ai déjà dit que j'avais à me réconcilier avec l'Eternel... il m'attend, l'Eternel. Et la stricte politesse veut-..

— Faut vous dire que je suis allé une fois... là-bas...

— Où çà? là-bas...

— - A la petite maison... où il y a ane si belle femme...

— Hum !

— Et vous y êtes aussi ordinairement... vous savez bien, au près de la Scala... la boite à filous...

— Boite à filous ! s'exclama Bartolomeo.

Puis, beaucoup plus doucement :

— Vous voulez sans doute parler du casino Verlelli?

— C'est ça... c'est le nom de la belle femme... Tarteifle! quel morceau de roi !

— Jeune homme, vous avez du goût!...

— Eh bien, puisque nous n'avons pas de temps à perdre, voilà... je vous ai vu là jouer un petit jeu qui m'a paru charmant... charmant! et je voudrais tant l'apprendre...

— En vérité! et vous comptez sur moi...

— Dame, puisque je vous ai sous la main!

Ce raisonnement était d'une logique inattaiiuable : et puis, le caporal avait droit à quelques égards, étant un client. Parce que Bartolomeo se sacrifiait à la cause, ça n'était pas une raison pour faire du tort à la maison.

— Et ce jeu? demanda-t-il de son air le plus grave.

— Ça doit venir de France... on a cinq

cartes chacun, il y a une retourne, et puis on demande des cartes.

— Jeu de France, dit Bartolomeo. C'est moi qui l'ai importé, à la suite d'un voyage dans la capitale du monde civilisé; on l'appelle l'écarté. Ainsi, jeune ennemi, vous voulez apprendre l'écarté.

— Oh I cela me ferait tant de plaisir I je vous en serais si reconnaissant...

— Il est bien entendu, fit l'ex-major, que nous ne jouerons pas d'argent...

— Naturellement... puisque je serais sur de perdre...

— En ces conditions, je condescends.,, cependant n'oubliez pas que je me réserve, avant la petite ali'aire du point du jour quelques minutes pour me prosterner devant mon Créateur...

— Laissez donc faire... Vous avez bien le temps...

Avec une prestesse digne d'éloges, le caporal — qui comme tous les caporaux, s'appelait Fritz — avait disposé deux sièges et au milieu un tambour.

— Là, lit-il, en mettant le jeu de cartes aux mains de Bartolomeo, vous aller voir comme je suis un bon élève.

Quand Bartolomeo toucha les cartes, tout son être éprouva un frémissement délicieux. Que voulez-vous? On n'est pas parfait. Et après la 'Vertelli... et sa patrie, c'était ce qu'il aimait le plus au monde.

— Donc, dit-il, jeune suppôt des tyrans, suis bien ma démonstration... Coupe d'abord... C'est bien... Cinq cartes à toi, cinq cartes à moi... je retourne... c'est la couleur de l'atout...

Bref, il se faisait professeur complaisant. Les yeux de Fritz commençaient à briller. Il comprenait à merveille. Bartolomeo mordillait ses moustaches.

— Diable ! fit l'autre, comme vous enseignez bient tenez je suis sur maintenant .. que je vous gagnerais tout comme un autre...

— Jeune orgueilleux!

— Voulez- vous parier I tenez, je vous joue vingt kreutzers...

— Hum! de l'argent... ça n'est pas juste... je suis de première force...

— Et moi, je vous dis que je vous gagnerai... mais attendez, je meurs de soif, et vous!

— INIoil oh! à la veille de comparaître devant le tribunal suprême!... eutiii... je prendrai bien un grog...

— • Moi aussi... il y a là un corps de garde, de l'eau-de-vie, tout ce qu'il faut... ça ne va pas être long...

. Et, craignant sans doute que Bartolo-

meo se dédit, il s'élança vers la porte et disparut.

Bartolomeo, resté seul, eut un sourire singulier. Il prit le jeu de cartes, le battit soigneusement, très soigneusement, puis le reposa sur le tambour, juste au moment où l'autre revenait.

— Goûtez-moi ça, mon brave, fit Fritz, en versant deux jolies lampées de schnick.

Et maintenant à l'ouvrage...

— Un instant, fit Bartoloraeo. Au moment de quitter tous les biens périssables de cette terre, j'ignore si j'ai sur moi... Ahl si fait... voilà trois écus...

— Et moi, j'en ai six, toute ma fortune!...

— Mais à vous, jeune homme, dit Bartolomeo, d'un ton pénétré, il vous reste l'avenir. A qui fera?...

Le sort favorisa le caporal qui ne se tenait pas d'aise.

Bartolomeo se tenait raide sur son banc, jouant avec l'impassibilité d'un lord anglais.

Première partie. Bartolomeo ne fit pas un point. Fritz gagne en deux coups.

— Tarteifle! sécria-t-il, suis-je un bon élève ?

— Excellent! excellent! mâchonna Bartolomeo. Un peu de grog, s'il vous plaît !

— Voilà, à votre sîinté ! la revanche !

— La revanche, soit!

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