‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 18 sur 84 · Deuxième partie. Quatre à. Bartolomeo perd · texte numérisé non relu

Deuxième partie. Quatre à. Bartolomeo perd

— Quitte ou double! fait Fritz qui tressautait de joie.

— Tout ce que vous voudrez. Un peu de grog, s'il vous plait.

Révérence gardée, Bartolomeo aurait eu l'haleine un peu chaude pour converser avec Celui qui est. Troisième, quatrième partie, Fritz gagne. Cinquième, Bartolomeo fait péniblement ses cinq points.

Sixième, septième...

— Je n'ai plus rien, s'écria l'ex-major d'un ton lamentable.

— Continuons 1 dit l'autre, sur parole!

— Mais, mon ami... je suis certainement un homme d'honneur... mais quand, tout à l'heure !...

— Allez donc!... puisque que c'est moi qui vous 1 oH'ie...

— A votre aise!... seulement, quelle heure est il... .' ,

— Cinq heures et demie...

— Doue il me reste à peine une demi- ' heure...

— Bah I on gagnera bien un petit quart d'heure... i

La désinvolture du bourreau commençait à surprendre étrangement la viotime.

Mais Bartolomeo n'avait rien à dire, Seulement si la signera Vertelli s'était trouvée là. elle aurait surpris, au coin des lèvres moustachues du brave major, une contraction qui ressemblait singulièrement à un sourire.

C'est qu'il connaissait les hommes, l'aocien Cavalcanti !

La partie recommença, plus arde: ' en raison du calorique que développa; les verres de grog incessamment redoublés.

Et vraiment, on a bien raison de dire que la fortune est aveugle 1

Voici que maintenant Bartolomeo gagnait avec une régularité désespérante.

Le roi, le point, la vole... le roi, le point...

C'était mathématique.

Et je vous demande un peu à quoi pouvait servir à ce demi-mort de gagner les écus d'un être parfaitement vivant.

Fritz commençait à être très rouge, grog et déveine aidant.

Il avait des exclamations furieuses contre le sort. Car enfin, il était bien sur de très bien jouer... et la preuve, c'est que de temps en temps, il gagnait brillamment une partie, puis cela recommençait.

Bartolomeo retournait imperturbablement le roi, faisait la vole... Ohl c'était beau comme la mécanique léleste!...

— Nom de diable! cria Fritz. J'ai tout perdu... Allons, ma revanche... quitte ou double...

A ce moment, on frappa à la porte.

Un soldat parut.

— Caporal, dit-il, le jour est levé. Vous savez ce que nous avons à faire ici, et puisque la consigne est de nous rendre à la caserne des Poliziotti...

Bartolomeo s'était levé, et, très sérieux, il avait ramassé les pièces de monnaie, tirées une à une de la poche du soldat et les insérail dans la sienne.

— Cher monsieur, dit-il, mille regrets de ne pas vous donner votre revanche... mais... on me demande...

— On vous demande, on vous demande I Ça ne regarde que moi!... encore une partiel ..

— Pas pour un empire!.. Je vais maintenant me recueillir. ,

11 avala un grand verre de grog.

— Et me préparer à comparoir devant le souverain juge...

— Comme ça, vous emportez mon ar- Rcnl?

— Légitimement gagné, il me semble...

— Oh ! je ne dis pas le contraire 1 mais enfin... vous me devez une revanchel...

vous ne pouvez pas dire le contraire.

— Mon ami , croyez qu'en toute autre circonstance... allons! laissez-moi élever mon âme vers le ciel...

— Voyons 1... ça ne peut pas aller comme ça d'abord... j'ai ordre de vous fusiller... mais de qui, l'ordre 1 est-ce que je le connais, moi, cet officier de malheur!...

— Songez à la discipline !...

— La discipline I c'est d'obéir à mes chefs... et il n'est pas mon chef!...

— Mon ami, je serais au regret de vous causer le moindre désagrément, croyezmoi, fusillez-moi... et ça vaudra mieux pour vous et pour moi...

Le caporal Fritz à tout dire était abominablement ivre.

Quant à Bartolomeo, on eût dit que le grog avait coulé sur l'écorce d'un chêne.

— Je veux ma revanche , répétait Fritz.

Bartolomeo crut qu'il serait imprudent de jouer plus longtemps avec le feu.

— Dam ! si vous y tenez tant que ça, il y aurait peut-être un moyen.

— Je savais, bien I tenez, vous êtes un brave homme, vous...

— Vous avez l'ordre de vous rendre à la caserne des Poliziotti...

— Ça, c'est vrai !

— L ordre de vos vrais chefs!...

— Oh I des vrais... des archis- vrais...

— Eh bien! votre devoir est tout tracé... enunenez-moi à la caserne avec vous... et là je vous donnerai votre revanche...

Fritz qui était debout s'appuya au mur, écarquillant les yeux pour mieux comprendre...

— Mais vous... avez... raison, hoquetait-il. D'abord... je ne connais pas l'autre... j'ai un ordre... de mes vrais chefs... et vous me donnerez ma revanche...

— Foi d'honnête homme ! fit Bartolomeo en tapant sur son gousset garni.

Ce cliquetis acheva de déterminer le caporal.

11 ouvrit la porte, appela ses hommes, et se tournant vers Bartolomeo :

— En avant! dit-il. Et là-bas, je te ferai ton alfaire...

Les soldats se regardèrent. Mais ils n'avaient rien à dire.

Bartolomeo, plein de majesté, se plaça au milieu d'eux.

Le caporal reprit son aplomb, dégaina et cria à sa troupe :

— Pas accéléré! marche!...

Bartolomeo se disait :

— Enfin... ça sert toujours à quelque chose de savoir retourner le roi...

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