EN AVANT
Partout la bataille.
Radetsky avait lancé, de tous les points des remparts, des escadrons volants qui venaient se heurter aux barricades, défendues par les Milanais, armés, pour la plupart, de fusils de chasse.
Les rues étaient obstruées, tranformées en cidadelles, et déjà les communications entre les patriotes étaient assurées par les combattants, au-dessus desquels flottaient le drapeau national, glorieusement troué par les balles autrichiennes.
Au Monte, au Durino, la lutte avait pris les proportions d'une épopée.
Au palais del Broletlo les citoyens accouraient pour s'inscrire sur les rôles de la garde civique.
Radetsky, exaspéré, exécutait avec une terrible précision les menaces contenues dans la proclamation de l'état de siège. Quiconque était pris les armes à la main était fusillé.
D'ailleurs, avec l'impudence de la force qui se croit invincible, il déclarait qu'il était prêt à bombarder la ville, à la raetti-e à sac, à ne reculer devant aucun moyen pour réduire au repentir une ville rebelle... • ^ ,
Rebelle au nom du droit, au nom de la liberté, au nom de la Patrie 1
Et sans attendre une soumission, d'ailleurs improbable, Radetsky avait donné ordre de commencer le bombardement.
C'était le déchaînement d'un cyclone de fer et de feu se ruant sur la ville.
Le tocsin sonnait, excitant, par sa clameur vibrante, les citoyens à la résistance.
Les Croates, lancés dans la ville en charges furieuses, tuaient, tuaient.
Des canons avaient été pointés sur la porte du palais del Broletto, les portes enfoi\cées, et alo.'s il y eut là un épouvantable massacre. Les survivants — minima pars — fui'ent entraînés à la citadelle.
La maison Vidiserti — où s'était établi le quartier général de l'insurrection — ■sourait le risque d'être investie. Il avait
JM
été transporté dans la maison des comtes Taverua, rue de'Bigli.
Et là, les couleurs italiennes mêlaient leurs plis à ceux des couleurs françaises...
La pluie était venue, violente, ininterrompue. Mais rien n'arrêtait l'élan des Italiens. Femmes, enfants, vieillards, tous étaient accourus à l'appel de la patrie. Les rues étaient dépavées, et on montait les pierres aux étages les plus élevés pour écraser l'ennemi.
Iladetsky. le bourreau, ne restait pas iuactif. Boulets, fusées incendiaires pleuvaient sur Milan. La lutte prenait un caractère grandiose, on sentait que la vie même d'un peuple était l'enjeu de ce combat de désespérés.
Les dames de la noblesse, renfermées dans la maison BoiTonu-o, fondaient le plomb et coulaient les balles. Des chimistes faisaient de la poudre et du coton fulminant.
Et pour la construction des barricades, tous, sans compter, sans hésiter, apportaient tout ce qu'ils possédaient : voitures de luxe et charrettes, meubles somptueux et lits de pauvres, tout s'entassait, s'amoncelait pour opposer à l'ennemi une digue infranciiissable.
Les armuriers -.■ dont il était inutile de piller les magasins — distribuaient euxmêmes les armes aux défenseurs de ntalie.
Malgré la résistance désespérée des Autrichiens, le palais del Broletto fut repris.
Radetsky avait demandé un armistice.
Pourcpioi I quinze jours de repos dans la lutte, c'était pour les Milanais la fatigue, la famine, le découragement.
— Non, répondirent les Italiens.
Les pompiers et les douaniers s'étaient réunis au peuple.
Mais, il restait à Milan d'impitoyables ennemis, c'étaient ceux dont le nom a été prononcé tout h l'heure, les Foliziotti?
Qu'étaient donc les PoliziotU ?
Hélas! le vin le plus généreux a sa lie, lepeupleleplus noble a sesenfanlsperdus!
Les Poliziiitti — policiers — sorte de garde prétorienne, se coiniiosaient d'Italiens, renégats, qui, pour une haute paie, avaient consenti 'i servir l'oppresseur : c'étaient pour les citoyens de Milan les ennemis les plus ii\cheseten même temps les jilus dangereux.
Ces traîtres ne posaédaient-ils pas le secret de cette passion patriotique qui faisait battre tous les cwurs italiens'/ ne
pouvaient-ils pas mieux que tous autres désigner à la colère de l'ennemi la victime qu'il fallait abattre !
Et, au moment de la lutte, n'étaient-ils pas les plus acharnés au combat, les Judas qui avaient vendu la patrie, et qui comprenaient qu'ils auraient de terribles comptes à rendre à ceux qu'ils avaient livrés.
Enfermés dans leur caserne des Bernardini Aile Monache, quartier immense à trois issues, ils se croyaient sûrs de l'impunité, et sommés de se rendre, sous promesse de la vie, ils répondaient à ces ouvertures franches — tant les honnêtes gens ont peine à verser le sang de leurs frères — par des insultes et de frénétiques menaces.
Le peuple se décidaà agir. Bientôt toute la circonscription Sain te-Àlarguerite tomba en son pouvoir. Puis il se rua sur le palais du génie.
Là, le corps du génie, ayant à sa tête les soldats les plus expérimentés du corps, s'était dès longtemps préparé à la défense.
En vain le peuple, construisant des barricades, cherchait à les enserrer dans un cercle infranchissable. Les canons pointés de la caserne, démolissaient ces citadelles improvisées.
Tout à coup, et alors que la lutte semblait sans issue, un homme du peuple, Pasquale Sottocorni, délivré la veille des cachots politiques du tribunal criminel, un mallieureux, faible, contrefait — orisé peut-être par les tortures — s'appuyant sur des béquilles, s'avança...
Seul, au milieu des balles^ sous le feu meurtrier...
Sans ralentir le pas, sans baisser la tête, il marcha vers la porte du palais...
Et là, une torche à la main, il y mit le feu.
Puis il attendit, regardant si l'œuvre était bien accomplie.
Et, toujours lent, toujours claudicant, il revint vers les siens.
Il était sain et sauf.
Cet acte d héroïsme fut salué par une acclamation universelle. Pouvait-on hésiter, alors que cet impotent n'avait pas faibli. Le peuple s'élaii(.a vers cette porte, d'où maintenant la llainine s'élançait, au milieu des tourbillons d'une fumée rougeâU'e.
— Vive l'Italie I
La porte s'écroule, on traverse le foyer ardent, les ofliciers, les soldais sont saisis, prisonniers.
LiCs amies sont saisies. Pas une exécution n'a lieu. Le peuple est généreux : mais il n'a pu achever sa tâche. En avant 1
Il court attaquer la caserne Saint-Apollinaire.
Là ce sont les Croates, c'est-à-dire les pires ennemis, des sauvages jetés en pleine civilisation, tigres lâchés au milieu d'un peuple, ou encore pareils à ces affreux molosses que les planteurs du nouveau monde lançaient, chasseurs de chair humaine, à la poursuite des esclaves fugitifs.
La caserne tombe au pouvoir des assaillants, puis la Préture, puis Saint- Lucques.
La mort a éclairci les rangs : les plus vaillants sont tombés. Qu'importe ! en avant ! pour la patrie !...
Seule, maintenant, une caserne de Poliziotti tenait encore...
La plus formidable de toutes, et, osons le dire, car les pierres ont des cruautés — la plus criminelle.
A Saint-Simon ! le cri part de toutes les poitrines.
Ce fut. dit un historien, le cri de 1789 : à la Bastille !
En un clin d'œil, on vit des hommes armés qui débouchaient de la Corsa de San-Giorgo, de la rue de Medicis, du Carrobio.
Une vive fusillade fut dirigée sur les fenêtres de la caserne.
Les Poliziotti étaient en force, et ceuxlà encore, se sentant chargés d'une terrible et honteuse responsabilité, sentaient qu'il leur fallait se défendre jusqu'à la mort.
Hardis, ils s'avançaient jusqu'aux portes, exécutaient des sorties, cherchant à repousser l'avant-garde des assaillants.
Repoussés, ils revenaient à la charge, groupés en fortes sections , mitraillant les Italiens — leurs compatriotes! — à bout portant, cherchant à faire une trouée dans cette masse humaine.
Le peuple remplissait les vides et avançait.
On enlevait les blessés et les mourants, puis on criait :
— En avant !
Et on allait à travers le feu. i
Soudain la fusillade des Poliziotti di- i minua d'intensité, puis elle cessa. |
C'était sinistre. Ce silence avait quelque chose d'efl'royable.
Anxieux, mais calme, le peuple attendait, prêt à tout...
A tout... oui... sauf à ce qui allait aiTi- | v«r...
Sur le balcon de l'édifice, un drapeau apparut...
Un drapeau blanc, le signe de la paix, l'appel des parlementaires.
Ah ! ce fut un beau et solennel moment! C'était la fraternisation, c'était l'oubli.
— Vive l'Italie ! crièrent les assaillants qui déjà dédaignaient la colère...
Des milliers de mouchoirs s'agitaient dans l'air.
On oubliait que les Poliziotti, Italiens de naissance, s'étaient mis à la solde de l'ennemi, et plus que tous, avaient droit au mépris et à la haine. On ne se souvenait plus que de ceci : c'étaient des frères égarés qui revenaient à leurs frères.
Le signe sacré de la réconcilliation était arboré.
Le peuple s'avança vers la caserne, sans hésitation, sans soupçon, avec la confiance, dit Vimercati, de l'homme qui, au retour d'une longue traversée pleine de périls, va à la rencontre d'un ami qu'il a vu sur le rivage.
La rue était comble : tous se poussaient poui' assister à l'acte sublime de la fraternisation...
Quand, tout à coup, une décharge éclata, générale, épouvantable...
Toutes les fenêtres de la caserne venaient encore une fois de cracher la mort.
La porte de la caserne s'était ouverte, vomissant un feu de demi-bataillon sur la foule devenue inoffensive... attirée dans un guet-apens infâme.
Il y eut des clameurs de rage et de désesiioir...
En un instant, les morts et les blessés furent relevés.
Puis la foule se replia : en un clin d'œil, les rues adjacentes aux casernes se vidèrent des individus qui ne pouvaient par leur présence que gêner unelutte où le vaincu n avait plus aucune merci à attendre des vainqueurs.
Or à l'intérieur de la caserne, voici ce qui se passait.
Dans une chambre du rez-de-chaussée, bien à l'abri des balles, Bartolomeo et Fritz cartonnaient à qui mieux mieux.
L'ex-major avait, on le comprend, tout intérêt à prolonger la lutte.
Et il faisait alterner avec une habileté sans égale les coups où il retournait le roi avec ceux où la malechance semblait laecabler.
Si bien que les neuf écus qui constituaient l'avoir daa deux adversaires allaient, venaient, retournaient de l'un à
l'autre avec une régularité qui exaspérait l'Allemand dont la passion, centuplée par le grog, prenait des proportions épiques.
Un quart d'heure environ avant la scène terrible que nous venons de raconter, c'était Fritz qui avait tout perdu. Et il rageait follement.
Bartolomeo, entendant l'attaque, avait arrêté son jeu, sachant que c'était la perte surtout qui surexcitait son adversaire et l'empêchait de prêter l'oreille aux bruits du dehors.
Le patriote se tenait un raisonnement bien simple :
— Les Italiens se battent. Ils auront le dessus. Si j'embobine mon joueur de telle façon qu'il ne songe pas à donner des ordres à ses soldats, voilà tout autant de combattants en moins contre les miens.
Or, de temps à autre, un des soldats entr'ouvrait la porte, et passant la tête, disait :
— Caporal, les Poliziotti faiblissent, faut-il y aller?...
A ce moment précis, Bartolomeo disait imperturbablement :
— Le roi... le point...
Fritz, rugissant, se jetait sur les cartes et répondait à son soldat :
— Non... allez au diable...
L'autre, discipliné, se retirait... et la partie recommençait. Cependant Bartolomeo rongeait sa moustache. La main commençait à lui démanger. On se battait, et ma foi t il eût été bien aise de faire sa petite partie plus sérieuse que celle des cartes.
— Allons I la belle des belles ! fit-il. La dernière 1 et si tu veux, ennemi de mon cœur, nous allons jouer...
— Quoi donc?...
— Ma peau contre la tienne 1
— Hein?... mais ta peau ne t'appartient pas... puisque je peux te faire fusiller...
— Tu crois, mon petit I fit Bartolomeo. Et tout à coup bondissant sur le caporal,
il saisit les pistolets que l'autre portait à sa ceinture, lui disant à voix basse :
— Tais-toi t... ou je te casse la tètel... L'autre, qui était ivre, était devenu vert
de terreur.
— Tu me comprends bien ! voilà ce que j'appelais jouer ta peau contre la mienne ; maintenant tu vas donner ordre de cesser le feu et d'arborer le drapeau blanc.
— Mais... je ne suis pas le maître ici... il y a des chefs I...
— Tu es à la solde de l'empereur... ces misérables ne sont qu'à la solde de la po-
lice... Tu es leur supérieur. Fais ce que je te dis... et dépêche toi... ou vrai comme l'écarté est le roi des jeux, je te casse la tête...
A jeun Fritz était courageux comme les autres... Mais le grog avait détendu son énergie...
— Et si tu es bien gentil, si tu ra'obéis je te ferai un cadeau royal...
S'il était devenu poltron, Fritz en même temps était resté avide.
— Un cadeau! lequel !
— Je t'apprends à gagner tout le temps à l'écarté...
— Comment ! vrai ! C'est possible fit le joueur dont le visage passa du blanc mat au rouge cramoisi.
— Et tu verras que ce n'est pas si difficile que ça... quoique tu aies de bien grosses pattes. Mais tu as des dispositions... Ça ne sera pas long... Est-ce convenu?...
— Je gagnerai tout le temps... toujours?
— Toujours et tout le temps... Seulement tu vas m'obéir...
— C'est selon, qu'est-ce qu'il faut faire?
— Empêcher une effusion de sang inutile... les Poliziotti sont vaincus., ça se sent, ça se flaire!... qu'ils demandent la suspension d'armes...
— S'ils refusent?
— S'ils refusent... je t'apprendrai tout de même à retourner le roi à tous coups... mais je veux que tu essaies...
Au même mstant, la porte s'ouvre et un sergent des Poliziotti s'élança dans la pièce.
Bartolomeo, prudent, s'était placé derrière Fritz et lui appuyait dans le dos, sans être vu, les canons de ses deux pistolets.
— Caporal t s'écria l'autre, c'est une lâcheté... vos hommes refusent de combattre avec nous!...
— Quoi I qu'est-ce que vous avezi...
fit Fritz en se redressant, mouvement qui eut pour résultat de lui faire sentir plus nettement la pression des deux gueules de fer. Vous êtes fous de vouloir lutter... vous serez tous tués juscju'au dernier... Au nom de l'empereur, je vous ordonne d'amener le drapeau blanc.
— Vous m'ordoimez, vous I...
— Et au nom de l'empereur I
— Mais des ordres!...
— Je suis porteur d'une mission secrète, fit Fritz de plus en plus arrogant, ainsi que le lui conseillait Bartolomeo qui appuyait de plus en plus les deux pistolets.
— Au fait, fit l'autre en hésitant, la
On vit un homme appuyé sur deux béquilles s'approcher de la porte et y mellre le feu. Liv. 27. - 27 •
{lositioiî n'est plus tenablet... et si réelement ma responsabilité est à couvert.
— Je la couvre, dit Fritz...
Tandis que le sergent délibérait avec lui-même, un autre sous-ofûcier accourut :
— Sergent, nous avons quarante hommes hors de combat... Que faut-il faire?
— Arborez le di'apeau blanc, répondit nettement Fritz.
— Mais c'est mon sergent qui doit donner des ordres...
— Je le veux, accentua le caporal.
Une formidable décharge ébranla la
place. C'étaient les patriotes qui tiraient.
— Allez, dit le sergent. Demandez un armistice...
Il sortit précipitamment...
Une minute après le feu cessait.
— Bravo I fit Bartolomeo. Eh bien, mon petit, je n'ai qu'une parole, je vais d'abord l'apprendre à faire le point...
On sait qu'en langage de grecs, faire le point c'est disposer les cartes de telle façon que l'adversaire soit obligé de couper juste entre les cartes qu'on a préparées.
Fritz était émerveillé. Lourdement, il s'efforçait de suivre les conseils du %-ieux major de casino, qui, consciencieusement, enseignait avec l'air grave d'un professeur de Sorbonne.
Et il commençait à ne s'en point tirer ti-op mal, tant il avait — comme l'avait dit Bartolomeo — d'heureuses dispositions, quand tout à coup on entendit dans la caserne des cris, des exclamations furieuses, des jurements épouvantables.
— Sapristi 1 qu'est-ce qui se passe?
s'écria Fritz.
Et, ne se sentant pas la conscience très nette, il coui'ut à la porte, sortit, et, dans une dernière lueur de défiance, enferma son prisonnier à double tour.
Or, voici ce qui se passait :
Un homme venait de pénétrer dans la caserne par des passages secrets.
Cet homme, c'était le comte de San Pietro.
Et cela, au moment même où, de bonne foi, le chef des Poliziotti donnait l'ordre delà capitulation.
San Pietro, ivre de colère, s'emportait contre celui qui avait commis ce qu'il appelait un <:rime de haute trahison.
Il était en grand uniforme, et devant ses insignes, tous avaient baissé la tête, u'osar.t pas insulter à des épaulettes, et
San-Pietro, en un instant, avait combiné un plan infernal.
Puisque le drapeau blanc flottait, il fallait profiter de l'accalmie produite
San-Pietro donna ordre de charger les armes, les hommes se postèrent aux fenêtres, d'autres se massèrent auprès de la porte, prêts à l'ouvrir et à fusiller à bout portant les patriotes confiants...
On sait le reste...
L'explosion inattendue, lâche, avait à la tois terrifié et exaspéré les Italiens.
Mais après le premier moment de surprise, le calme dsi combat s'était rétabli.
Plus de cris, plus de menaces. Seulement le bruit du canon, la fusillade, le sifflement des balles, le bruit des vitres tombant sur le pavé avec un bruit métallique, l'écrasement des pierres qui se détachaient, parfois le cri strident de la douleur, le heurt lourd d'un corps qui tombe, voilà ce qui avait succédé au bourdonnement furieux de la foule.
Toute la caserne était entourée. On était décidé maintenant à ne pas laisser sortir vivant un seul des Poliziotti.
Et cependant, on redoutait encore je ne sais quelle trahison infâme.
Devant les portes, les combattants massés hésitaient à donner l'assaut.
Tout à coup leurs rangs s'entr'ouvrirent... et deux hommes parurent. Non point deux hommes, mais un vieillard et un enfant.
Le vieillard, c'était le marquis de Santa Groce....
L'enfant , c'était le fils de Monte- Cristo.
Le marquis de Santa Groce ayant fait quelques pas au devant des Italiens, dit à voix haute :
— Soldats de la patrie, à cette heure la caserne San Francesco, celle de Saint- Victor et de Saint-Simplicio, l'hôpital militaire sont en notre pouvoir... La maison du maréchal Radetsky a été prise de force, et un des vôtres s'est emparé de cette fameuse épée dont le bourreau des Italiens était si fier... Soldats citoyens! en avant ! et moi, un vieillard, et celui-ci, un enfant, nous allons vous montrer le chemin...
Et Espérance, saisissant un drapeau, marcha à côté du marquis di'oit à la redoutable caserne.
Tous s'élancèrent sur leurs traces ; en une seconde, sous la pluie de fer, on eut atteint les marches...
Mais devant la porte ouverte, un homme se tenait, tenant une carabine à la main.
— Fils de Monte-Cristo, cria-t-il, c'est loa père que je vais frapper au cœur!
Et il visa l'enfant...
Le coup partit. L'enfant ne tomba pas, mais un autre avait roulé à terre...
Et celui-là c'était le vieux Bartolomeo, qui, des mains et des pieds, s'était rué sur la porte qui l'enfermait, avait lacéré le bois, déchiqueté la serrure, était sorti, et qui était arrivé au perron au moment même où l'arme s'abaissait.
Honnêtement, généreusement, le vieux Cavalcanti s'était jeté au devant et avait reçu la décharge en pleine poitrine...
— Quinte ! quatorze et le point 1 fit le vieuxjoueur en s'affaissant.
La foule des combattants s'était lancée dans la caserne; on entendit des cris, au milieu desquels une voix, celle d'Espérance, jetait ces mots :
— Pitié pour qui se rend 1...
Déjà San Pietro avait disparu.
Et il y eut le silence. Le dernier rempart de l'ennemi, à l'intérieur de la ville, était au pouvoir des Italiens, et en même temps une troupe commandée par d'Aslitta, auprès duquel se trouvaient la Luciola et Monte-Cristo, débouchait sur la pLice; le jeune chef, brandissant son épée, cria :
— Radetsky est en fuite I Les Autrichiens ont évacué la citadelle !
Alors, ce fut un délire, les citoyens se jetaient dans les bras les uns des autres, s'embrassaiit.
.\près trente années d'oppression, c'était le réveil, c'était la liberté...
— Père, dit Espérance en s'approchant de Monte-Cristo, venez I II y a là un homme qui meurt pour moi...
— Bartolomeo I s'écria Monte-Cristo se penchant sur l'ancien major.
— Mon Dieu ! oui... ça y estl. . je suie capot... et de la bonne façon...
— Laissez-moi voir votre blessure...
Qui sait?...
— Non, non... rien à faire ! un vieux lapin comme moi, ça connaît les coups de îusil... celui-là est un bon... je suis flanib'.'!... Mais liah ! tenez... il me semjjle que ça me serait moins dur... bien plus,
ça me serait agréable, si vous voulei... me donner là... du fond du cœur... une bonne poignée de main...
— De grand cœur... fit Monte-Cristo.
— Et moi, dit Espérance, voulez vous que je vous embrasse?
— Si je veux! toi... petit... lu es men le fils de ton père... c'est un fameux exemple... suis-le... c'est une si bonne chose d'être un brave homme... je regrette de mourir... parce qu'il me semble que je deviendrais un bon citoyen... trop tard I fini ! . . . j'ai mal écarté ! je suis volé!... Ah! monsieur de Monte Cristol... la Vertelli... je vous la recommande... et moi!... bonsoir! je fais charlemagne.
Sa tête se rejeta en arrière, soutenue par le bras d'Espérance. Une écume sanglante monta à ses lèvres ... il était mort !
— Paix sur toi I dit Monte-Cristo d'une voix grave. Et que Dieu te reçoive en sa miséricorde !
Une heure après, dans la Casa Vidiserti, Monte-Cristo, ayant à ses côtés Haydée et Espérance, disait adieu au marquis d'Aslitta et à la Luciola.
L'artiste, les yeux pleins de larmes, s'inclinait sur cette main qui avait sauvé celui qu'elle aimait...
— Relevez-vous, marquise! dit Monte- Cristo doucement en jetant un regard à Giorgio.
D'Aslitta comprit et attirant la Luciola contre son cœur :
— Ma femme I fit-il en posant ses lèvres sur ses cheveux.
— Allez à travers la vie, dit Monte- Cristo, forte de votre amour et de votre probité... l'avenir est aux bons... souvenez-vous que pour l'homme il y a trois passions. Dieu, la famille et la patrie...
— Ah I pourquoi nous quittez-vous donc ! s'écria la Luciola.
■ — Parce que d'autres m'appellent... parce que d'autres ont besoin de moi. .
— Et tout bas il ajou'a ce nom qu'Haydée répéta dans un doux sourire :
Mercedes !
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