‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 20 sur 84 · PLUS RICHE QUE MO.NTE-CRISTO · texte numérisé non relu

PLUS RICHE QUE MO.NTE-CRISTO

àUGUSTE DIT GUGUSSE DIT COC-COXJPÉ 1 DIT COUCOU

H y avait trente-trois ans de cela...

Aux Catalans, ce village moitié maure, moitié espagnol, qui s'élève derrière une butte nue et rongée par le mistral, dans une de ces maisons auxquelles le soleil a donné des teintes de feuille morte, la plume du grand Alexandre Dumas dessinait une jeune lille, aux cheveux noirs comme le jais, aux yeux veloutés comme ceux d'une gazelle.

Debout, elle froissait entre ses doigts effilés et d'un dessin antique une bruyère innocente dont elle arrachait les fleurs : ses bras nus jusqu'au coude, ses bras brunis, qui semblaient modelés sur ceux de la "Vénus d'Arles, frémissaient d'une impatience fébrile, tandis qu'elle frappait la terre de son pied souple et cambré, et on entrevoyait la forme pure, fière et hardie de sajambe, emprisonnée dans un bas de coton rouge à coins gris et bleus...

Tout à coup un jeune homme accourait, ardent, généreux : les bras de la jeune fille s'ouvraient, et le baiser des fiançailles les unissait, sous les flots de lumière du soleil...

Cette jeune fille se nommait alors Mercedes

Il y avait dix ans de cela...

Du haut d'une petite maison, des allées de Meilhan, à Marseille, une femme, au visage doux et pur, aux yeux pleins de larmes, aux lèvres frissonnantes de

douleur, suivait du regard un navire dont les voiles blanches se perdaient dans les brumes de l'horizon...

Ce navire emportait son fils, tout son espoir... et demèreluine laissait que la solitude et les regrets... Cette femme cependant avait au front une lueur d'espoir, et sa voix, comme malgré elle, mêlait au nom de son fils celui d'un autre, qui tout à l'heure avait posé sa main dans la sienne en lui disant : Au revoir!

Cette femme, c'était la veuve du comte de Mortcerf, celui qui était emporté à travers les vagues, c'était son fils Albert, celui qui lui avait dit : Au revoir ! c'était le comte de Monte-Cristo.

Aujourd'hui, dix ans plus tard, dans cette même petite chambre, Mercedes qui avait voulu oublier jusqu'au nom de Mortcerf, était appuyé à la fenêtre d'où jadis le père d'Edmond Dantès avait appelé son fils Edmond, d'où elle avait jeté ses derniers baisers à Albert, d'où enfin

I elle avait vu disparaître Monte-Cristo.

i D est des créatures privilégiées que l'âge et la douleur semblent respecter, ou plutôt sur lesquelles le temps et le chagrin impriment un caractère sculptural

j qui conserve et embellit leur beauté. N'eût été la pâleur implacable qui semblait avoir mis à son visage un masque de marbre, le pêcheur Fernand eût encore retrouvé en elle cette beauté qui l'avait rendu fou, qui l'avait entraîné au crime.

Les yeux étaient brillants comme au-

trefois, mais peut-être la force y avaitelle mis son étincelle.

Dans ses cheveux d'un noir de jais, tordus sur son front avec une insouciance qui témoignait de l'oubli de tout souci de coquetterie, à peine quelques fils d'argent couraient, pareils à ces fils de la vierge que souvent le printemps sertit à la chevelure des jeunes filles.

Mercedes était debout, regardant au loin.

Depuis trois jours, dès que le jour se levait, elle était à cette place, impassible en apparence, concentrant toute sa volonté dans ce regard qui fouillait l'horizor., et dont l'ardeur magnétique semblait attirer, comme l'aimant, (Quelqu'un qu'elle attendait.

Derrière elle, un homme portant l'uniforme du premier bataillon de zouaves, fietit, maigre, au visage de fouine, ayant e front troué de deux petits yeux qui eussent été invisibles sous l'arcade sourcilière s'ils n'eussent été animés d'un mouvement presque incessant, rappelant l'œil de certains oiseaux d'Asie, restait immobile au port d'armes.

Comme nous aurons à faire plus ample connaissance avec le personnage, un mot sur lui.

Le signalement est déjà à peu près connu, seulement il convenait d'y ajouter comme signe particulLer une balafre — le mot est faible — une épouvantable estafilade ayant laissé une trace rouge large d'un demi pouce et qui, partant de l'oreille gauche, tournait sur la pomme d'Adam pour aller s'arrêter au lobe de l'oreille droite.

Le gaillard, trapu, portait le cou découvert, arborant cette ligne sanglante comme ferait une coquette d'un collier de corail, donné par son amoureux.

Gomment s'appelait-il ? Là-bas, au régiment, on ne le connaissait que sous son surnom, Gou-Coupé, qui peu à peu s'était transformé en un vocable plus simple.

Coucou.

Mais de son vrai nom, Goucou s'appelait Auguste Tripaii, né natif du faubourg Marceau, parisien jusqu'à la moelle des os.

Auguste — qui devait passer par tous les sobriquets imaginables et répondait au nom de Gugusseavant de conquérir celui de Coucou — était bien le plus mauvais "aiiiement qui eut jamais roulé le fond (le sa culotte dans tous les ruisseaux de Taris.

Ses éludes s'étaient arrêtées à la bloquette et à la marelle. Fils d'une pauvre

fille, devenue porteuse de pain après avoir espéré que la vie lui en apporterait tous les jours, il avait tant et tant fait endêver la malheureuse, qu'un beau matjn elle l'avait pris par- l'oreille et l'avait conduit à la place.

Là, le gars n'avait point fait résistance. On voulait qu'il s'engage<ât. Eh bien ! pourquoi pas?... Seulement, il voulait aller en Afrique, c'était son idée. Et de plus, comme il avait lu dans les jou naux qu'il y avait par là, dans les fii fonds du désert, aux extrêmes avautpostes, un bataillon d'infanterie qu'on appelait les chacals, il avait demandé à être chacal.

Ça lui allait la vie en plein air, l'aventure, la rigolade, comme il disait.

Bah 1 des coups de fusil ! il connaissait ça aussi bien ou plutôt mieux qn-' son Pater. Ayant douze ans, il avait 1.; sa petite partie au cloître Sainl-Merry,

Maman ïripart avait bleu un peu regretté ce qu'elle avait fait, elle avait bien essayé de changer les opinions de Gugusse, qu'elle aurait voulu voir dans une boime garnison bien tranquille. Mais Gugusse lui avait dit :

— Maman, puisqu'on me reproche toujours de me bûcher avec les camarades, et (jue c'est dans mon tempérament, là au moins je trouverai sur qui cogner.

Puis, plus gentiment, il avait pris la porteuse de pain par le cou et lui avait murmuré à l'oreille :

— Et puis... ça te fera plaisir... on te parlera de moi dans les gazettes...

Hélas ! la pauvre femme ne devait pas user beaucoup de lunettes à lire les exploits du garçon. Elle était morte un an à peine après son départ.

Et pendant ce temps, Gugusse se mangeait le sang sous le dur soleil d'Afrique, n'ayant pas encore eu la chance d'attraper un malheureux pruneau de quatre sous. G'était vrai, çal il y a des gens qui naissent coiffés I les camarades ecopaient pour des bêtises... pour des imprudences qui n'en valaient pas la peine... on leur cassait une patte d'en haut ou d'en bas, au choix du coiisoniniateur, et v'ian I ils étaient portés à l'oidre du jour.

Tandis que lui, Gugusse, ah bien I ouiche I tenez, un exemple comme quoi il y a des gens (jui n'ont réellement pas <li' veine.

En 1843, dans l'expédilion chez I-s Béni Djaad, de la province de Tittery, l^ !•' zouaves, sous les ordres du colonel

Cavaigiiac, tombe sur les Kabyles et les culbute dans un ravin.

Mais voici que quelques-uns, et parmi eux le chef, un Sidi quelconque, disparait avec quelques hommes dans une ouvei'ture qui ressemble comme deux gouttes d'eau à l'entrée d'une caverne. On sonnait la retraite, se contentant d une centaine de prisonniers.

— Minute, dit Gugusse, il me faut ce chef-là.

— Tu vas te faille tuer!..

— Pas le moins du monde... à preuve que je n'ai même pas besoin d'armes...

Gugusse jette son sac, son fusil, et le voilà qui dégringole dans le ravin, à la nuit presque noire. Seulement, il était comme les chats, il y voyait clair. Il paraît qu'il ai-riva à la caverne, car un quart d'heure après, on le voyait reparaître trainant, après lui... qui? le chef luimême, qu'il lirait par la barbe.

A coups de pieds et à coups de poings, le gamin de Paris avait eu raison d'une demi-douzaine d'adversaires armés jusqu'aux dents. . le cheik avait les deux yeux au beurre- noir...

Eh bien ! cela parut si drôle que tout le monde rit .. et qu'un succès d'artiste fut le succès de Gugusse.

Ça ne pouvait pas durer.

Aussi six mois après, s'étant jeté dans un gros da Kabyles, jouant de la baïonnette comme un" diable,, il avait été renversé, et un yatagan — ô j^atagan i)éni! — avait commencé sur son cou l'opération que M. de Paris achève si prestement sur ses clients.

Mais, comme disait Gugusse, il avait trouvé que ça allait un peu loin, il avait bondi sur ses pieds, avait renversé le Kabyle qui faisait si gentiment le métier de bourreau, avait sauté sur son cheval, et la tète tenant à peine sur ses épaules, il avait rejoint à fond de train la colonne...

Cette fois, ça y était.

— Comme on avait cru, racontait Coucou, qu'on ne pouvait pas me recoller la tête, alors on a voulu faire une farce et on m'a porté â l'ordre du jour; seulement, comme je suis plus malin qu'eux, j'ai reteim ma respiration et ma tète s'est recollée toute seule.

Maintenant, du reste, ayant obtenu tout ce qu'il désirait. Coucou n'était plus ambitieux- il n'en était pas mo.ns demeuré un atroce chenapan, sans égAl pour les inventions les plus abracadabrantes, faisant la nique à la mort... mais excellent garçon au demeurant, comme on le verra plus loin.

Car nous expliquerons plus loin pourquoi et comment Coucou .se trouvait aux allées de Meilhan, dans la chambre du vieux Dantès, n'o.sant pas bouger dans la crainte de doubler la triste rêverie de Mercedes.

Et cette immobilité — à deux — eût pu durer longtemps, si tout à coup la porte ne s'était ouverte et si une main ne se fût posée sur l'épaule de Mercedes, tandis qu'une voix, charmante et douce, disait :

— Bonjour, amie.

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