II. — CE P.\UVRE BENEDETTO
La salle s'était à peu près remplie. Après tout, il y avait grande probabilité d'une condamnation à mort, et il se trouve toujours des spectateurs pour ces sortes de tragédies judiciaires.
it se lit un mouvement de curiosité.
Les gens du palais, lesa\ocats, les journalistes — quelques-uns ilu moins — se rappelaient l'attitude arroirante du prévenu, .son audacieuse impudence, alors (ju'il avait prononcé les paroles fatales :
— Mon père est procureur du roi. Il se nomme de Villcfort.
Et, par un miiuvomentinslin(:tif, tous les yeux se tournairrit vers It; .siège du mini.slère public, comme si on eùî cru y voir encore la fiirurc paie et bouleversée decelui qui, jugeant les autres, avait plus que les awui.sés le dnjit d'r-tre jugé lui-m<'me.
Mais on n'y trouva «pie le prolil banal et froid d'un .substitut, juché sur la loi connue un perroquet .sur son perchoir.
C'était une désillusion.
Benedetto entra.
Beauchamp et Château-Renaud eurent peine à réprimer un cri de surprise.
Une métamorphose étrange, complète, s'était opérée dans cet homme qu'ils avaient vu, la tète haute et le regard insolent, promener dans les plus brillants salons de Paris sa noblesse de corde, comme avait dit naguère Château-Renaud.
Certes, les traits étaient toujours réguliers, le type avait toujours le cachet d'italianisme ([ui fait du dernier transtévérin un modèle de. camée antique.
Mais les cheveux noirs et bouclés étaient maintenant coupés ras et formaient sur le front haut et mat trois pointes sèches et nettement découpées.
Les yeux — jadis étincelants — paraissaient éteints, sous les paupières baissées. Les mains, fines et longues, étaient croisées sur la poitrine dans un geste de suprême humilité. Enfin il n'était pas jusqu'aux vêtements de l'ancien lion, qui, malgré leur coupe encore élégante, n'eussent pris un cachet inexplicable de simplicité et, pour ainsi dire, de modestie.
Un gendarme ayant indiqué à l'accusé, d'un geste brusque, la place où il devait se mettre, Benedetto s'inclina et ayant enjambé le banc, se tint debout, le front baissé.
L'avocat — très connu au barreau pour ses attaches avec la congrégation — se pencha vers lui et lui adressa à voix basse quelques paroles d'encouragement.
Benedetto eût un geste de résignation, ses lèvres s'agitèrent et on aperçut vaguement ces mots :
— A la miséricorde de Dieu !
— Diable! murmura Château-Renaud, on nous a changé notre Benedetto... en geôle.
Le président — un honnnc tout rond, de crâne, de menton et de ventre — béat et doux — donna d'une voix de bénisseur la parole au greffier pour la lecture de l'acte d'accusation.
Benedetto s'était assis, posément, et avait mis sa main sur ses yeux.
L'acte d'accusation était court, modéré dans la forme.
Od y rappelait l'acte criminel qui avait motive la preniière comparution de Benedetto aux assises, c'est à-dire l'assassinat de Caderousse à la suite d'une tentative de vol dans la maison du comte de Monte- Cristo, |>uis la fouilroyante révélation qui avait interrompu les débats, les aveux de .\I. de \illefort .suivis de son accès de folie, le suicide dosa femme qui prouvait mieux que toutes les déclarations la réalité du crime commis par lenxagistrat...
— Ah çà ! dit Beauchamp, c'est donc Villefort qu'on veut guillotiner.
De fait, l'acte d'accusation était rédigé de telle sorte que les crimes de Benedetto disparaissaient sous les forfaits de son père naturel .
— Accusé, levez-vous ! dit le président de sa voix qui avait des inflexions moelleuses. Votre nom?
— Benedetto, répondit l'ancien bandit d'un accent timide, prestjue craintif.
— Vous reconnaissez-vous coupable de l'assassinat du nommé Gaderousse ?
— Hélas ! monsieur le président, je n'ai été que trop coupable!...
Et, portant ses mains à ses lèvres, il parut étouflér un sanglot.
— Ouelle comédie joue donc ce misérable? gronda Beauchamp.
— Mais tout cela est fort intéressant, ajouta Château- Rienaud. Ou je me trompe fort, ou il y a de la congrégation là-dessous...
Benedetto répondait à chaque question posément, sans hésitation, ne niant rien, ne se défendant que par son repentir :
— Je sais, ajouta-tm en paraissant retrouver un peu d'énergie pour cet aveu public, je sais que je suis un grand criminel, et je m'incline devant la justice des hommes, comme je m'inclinerai devant la justice de Dieu!...
JLa tâche des jurés était grandement simplifiée.
L'assassinat était avoué ; les antécédents de l'accusé étaient déplorables : faussaire, récidiviste, meurtrier, Benedetto était et devait être jugé d'avance.
— Appelez les témoins, dit le président.
— M. le comte de Monte-Cristo! prononça la voix criarde du greffier.
Personne ne répondit.
— 11 est étrange, dit le président, que M. Monte-Christo (il supprima le de), premier intéressé dans cette affaire, ait dédaigné de se rendre à l'appel de la justice.
Uù l'assignation a-t-ellè été lancée?...
Le substitut chercha dans ses papiers :
— Ce monsieur, dit-il d'une lèvre légèrement dédaigneuse, a vendu ses propriétés de Paris et a disparu — ainsi le constate l'huissier du parquet — sans domicile connu. 11 y a procès-verbal de carence.
— La Cour .'se réserve de le frapper d'une amende à la fin de l'audience, dit gravement le président. Appelez les autres témoins.
C'étaient ]e« gens qui étaient accourus aux cris de Caderousse. Leurs dépositions étaient simples et précises. Elles confir-
maient de façon positive, la dénonciation de Caderousse trouvée, comme on sait, dans son gilet troué d'un coup de poignard.
— Avez -vous quelque observation à adresser aux témoins? demanda le président à Benedetto.
— Aucune, monsieur. Ces honnêtes gens disent malheureusement la vérité, rien cjue la vérité.
Un murmure approbatif courut dans la salle. 11 y avait là les parents et les amis des témoins qui étaient heureux de ce témoignage rendu publiquement.
Le greffier cria :
— M. Noirtrier de Villefort.
— Comment, fit Beauchamp bondissant sur son banc, ils ont eu la cruauté d'appeler ici ce malheureux...
— Messieurs les jurés, en vertu de notre pouvoir discrétionnaire, dit le président, comme s'il eût entendu la critique et se hâtât d'y répondre, nous avons jugé nécessaire et juste d'entendre M. de Villefort, quoique son état mental donne peu d'espoir d'eu tirer quelque nouvel éclaircissement...
Celte explication eut pour résultat principal de surexciter l'attention de l'auditoii-e, qui n'avait pas perdu un seul mot de l'acte d'accusation, et qui portait d'instinct une haine furieuse à celui dont l'abandon avait conduit le pauvre Benedetto sur la pente du crime.
Il se fit un grand silence.
La porte de la chambre des témoins s'ouvrit :
M. de Villefort parut sur le seuil.
LA l'CINE DE JIORT
M. de \'illefort n'était pas seul. Auprès de lui, le docteur Davrigny le dominait de sa haute taille, de sa verte vieillesse, de la protection de ses blancs cheveux d'honnête homme.
Villefort était voûte, brisé, rapetissé en quelque sorte : ainsi durent être, dans les villes maudites dont parle l'Ecriture, ceux sur qui éiait tombé le feu du ciel.
Son crâne jauni était devenu chauve, la bouche — tirée — avait le rictus des tètes de morts, et cette ressemblance s'accentuait encore par la saiUie des pommettes et les profondes dépressions des orbites. A le regarder, un éprouvait une sensation d'écroulement.
C'était bien une ruine humaine.
Et l'impression protluite sur les juges, les avocats, sur tous ceux qui avaient connu — il y a quelques mois à peine — le magistrat hautain, vigoureux dans sa
haine du crime, implacable à quiconque avait failli, fut si âpre, si terrible, que tous se levèrent. Certains saluèrent, comme on fait sur le passaye d'un mort.
Le président lui-même, dont la physionomie révélait tout autre chose qu'un homme sentimental, reprit d'une voix moins assurée, en se tournant vers le jury :
— Messieurs, le docteur Davrigny — qui soigne M. de Villefort avec une sollicitude admirable, — accompagne le malade. Nous l'avons consulté, avant d'autoriser la comparution de M. de Villefort, et il a déclaré lui-même que cette comparution était sans péril. Docteur, votre opinion ne s'est-elle pas moditiée?
— Non, monsieur le président, dit le vieux médecin qui avait vu mourir dans ses bras, un à un, sous le poison, tous les membres de celte famille.
Sur un signe du magistrat, il toucha le bras de ^'il^efort el, lut parlant bas à l'oreille, lui dit de s'avancer vers le tribunal.
Un huissier avait apporté un fauteuil, faisant face à la Cour.
Le silence le plus profond régnait dans l'auditoire.
La femme voilée s'était à demi dressée, et, serrant sur son visage les plis épais de la dentelle qui le couvrait, elle regardait, de ses yeux noirs dont on percevait l'éclair à travers le tissu, cet homme qui avait été impitoyable à tous et qui était tombé si bas i(ue tous aujourd'hui avaient pitié de lui.
Benedeitù, qui paraissait en proie à une vive émotion, avait tendu les bras vers lui. Puis il était retombé sur son banc et avait de nouveau caché sa tête dans ses mains.
— Monsieur de Villefort, dit le président...
Mais le fou avait levé la main comme pour réclamer le silence.
Maintenant — pareil à un homme qui sort d'un profund sommeil — il regardait autour de lui, curieusement, de ses yeux grands ouverts.
Kvidenunent un travail étrange s'opérait dans ce cervf-au déMéquilibré.
Où ét.iii-il? Tout ce qui l'entourait ne lui était^il pas familier'.' Là, en face de lui, ce Chiist qu'il avait tant de fois adjuré de iy>ntraiiidre l'accusé à dire la vérité, puis lien juges qui avaient tant de fois laissé loml)er de leurs li vrcs l'arrêt qu'il avait re<|uis, dont il avait tïutv les ternies au nom do la société oulr-Tiroe. les jurés qu'il uvaii tciiii' Il ili-i.iMt-. S'.ii.; I.i |.iission dure
i|f ^' Il ;ii:.'iii:ii iilaliiiii ini| iKcMl .!■ .
iiliii. 11. r.iir le lj;iiio •l'ail'amie, cet '|ii il ^v.iit foudroyé .de son élo-
C'était comme un tableau oublié, qui reparaissait sous un voile lentement levé.
La taille de l'ancien procureur du roi s'était redressée.
Il posa ses deux mains sur les bras du fauteuil; d'un mouvement brusque, il se leva et se tint debout, la main étendue, dans l'attitude qu'il avait naguère lorsqu'il lançait, à la fin d'un réquisitoire écrasant, le mot sinistre sous lequel toutes les têtes pliaient, sous lequel une tète tombait.
Il y avait dans cette pantomime sombre une solennité sinistre.
A l'extérieur, la neige tourbillonnait, heurtant les vitres de se^ cristaux blancs. Un reflet blafard s'étendait sur la longue salle. Villefort semblait un spectre.
— Monsieur de Villefort, dit encore le président, qui cherchait en vain à dominer l'émotion qui le serrait à la gorge, m'entendez-vous, et êtes- vous prêt à répondre aux questions que je vais vous adresser?
Villefort inclina la tête.
— Oui, dit-il, d'une voix gutturale et profonde.
— Benedetto, ajouta le président en se tournant vers l'accusé, levez-vous.
Benedetto obéit.
— Regardez M. de Villefort, et, consultant votre conscience, dites si vous confirmez la vérité de.s déclarations que vous avez faites, à la cternière session...
Ou Benedetto avait été touché par la grâce, comme disent les catholiques, ou c'était un bien habile comédien.
Car à cette adjiwation du président, on vit ses traits se contracter, et des larmes — de vraies larmes — coulèrent sur ses joues.
En même temps, les mains tendues vers M. de Villefort, il murmurait d'une voix entrecou[)ée par des sancrlots convulsifs :
— Pardon ! mon père f oh ! pardon !
— Que dit cet homme'? demanda brusquement M. de Villefort, de sa voix qui avait repris subitement son accent dur et net d'autrefois.
— Il vous appelle son père, reprit le président. N'avez-vous pas reconnu vousmême ici, en pleine audience, que l'accusé était votre fils...
Villefort passa la main sur son front.
— Mon fils!... et il est vivant!... On tue les enfants, chez moi! mon lils est mort!
— Avez-vous oublié la miit du "27 au 28 .septembre 1817...
M. de Villefort n'eut pas un tressaillement.
— Non, je n'ai rien oublié... celui-là aussi, je l'ai tué...
i.K Kir.s m-: montk-cri.sto
— Mais il a écliappé par miracle à la mort! Ne vous en souvene/.-vous pas?...
— Par miracle, non. Par un assassinat.
J'ai été Irappé d'un coup de poignard... et l'assassin — croyant commettre un vol — a emporté le cercueil... Oh! je n'ai rien oublié, vous dis-jel
— Vous reconnaissez encore une fois que cet homme a dit la vérité?
Villefort eut un rire strident.
— Fils de Villefort... il a droit à ce nom... car il a été faussaire et assassin!... C'est juste... c'est mon fils... Oh! je ne nie pas... la maison d'Auteuil... la chambre rouge... la serviette marquée d'un II. et "l'un N... je sais tout... je me souviens de tout... j'avoue tout!... Cela devait être... Il fallait que le sang de Villefort passât dans les veines d'un assassin...
Et regardant à son tour Benedetto, il dit en pointant vers lui son doigt maigre et long :
— Tu es mon fils... tu as tué... tu tueras encore ! . . .
Benedetto releva la tête avec une sorte de fierté :
— Vous vous trompez, mon père, ditil d'une voix claire et ferme. Oui, j'ai été un grand coupable. Mais Dieu lui-même permet le repentir et pardonne à qui s'incline sous sa main puissante. Je n'attends plus rien de la justice des hommes. Je sais le sort qui m'est ré.servé.
Mais, devant cet arrêt de mort qui est suspendu sur ma tête, je le dis hautement... Monsieur de Villefort, je vous pardonne... et je demande à Dieu de vous faire grâce! ■>
Cette tirade dramatique avait été débitée d'un accent solennel, convaincu, qui eût fait honneur au plus grand artiste.
— Je vous pardonne, continua Benedetto, comme je pardonne aussi à celle que je n'ai jamais connue, dont mes lèvres n'ont jamais balbutié le nom, à celle qui n'était point coupable de ma mort, qui n'était pas votre complice, mais qui, m'ayant connu sans doute deptiis le jour où j'ai été traîné sur ce banc d'infamie, a eu honte de moi et n'a pas voulu me reconnaître...
Un long gémissement partit des rangs de l'auditoire : la femme voilée s'était pressée contre l'homme qui l'accompagnait. Celui-ci, lui saisissant les mains dans les siennes, lui dit à" voix basse :
— Silence! prenez Lrarde !
Cet incident était passé inaperçu, tant l'attention était concentrée sur Benedetto, dont le visage s'éclairait d'une sorte de joie enthousiaste et extatique :
— Je pardonne à tous, ne réclamanf
])our moi-même que le pardon de Dieu!
Monsieur de Villefort, à votre tour, ne me pardonnerez-vous pas le mal que je vous ai fait?...
L'ancien procureur du roi avait écouté, le front haut, les yeux fixés en plein sur l'accusé.
Ses lèvres étaient convulsées par un sourire ironique.
— Docteur, dit le président, l'épreuve que réclamait la justice est terminée. Il était nécessaire que la vérité se fît jour encore une fois... ÎNIM. les jurés apprécieront le degré de confiance que méritent et les déclarations de l'accusé et les aveux de M. de Villefort. Vous pouvez vous retirer avec votre malade.
Puis, s'adressant à l'ancien magistrat :
— Monsieur de Villefort, dit-il, si mes paroles pénètrent jusqu'à votre conscience, puissent-elles vous apporter un enseignement salutaire. Dieu vous a frappé clans votre famille, dans votre raison, prouvant une fois de plus que l'orgueil humain ne pèse rien en face de sa toute-puissance et que les crimes — si cachés qu'ils soient — trouvent tôt ou tard leur châtiment.
En ce temps-là, Henri Monnier créait son type immortel de Prudiionune. Peutêtre avait-il vu et entendu M. le président des assises.
Davrigny toucha l'épaule de Villefort, lui disant ;
— Venez.
Mais Villefort fit de la tête un geste de dénégation.
Puis, s'écartant du fauteuil, il fit quelques pas vers le siège du ministère public. Un in.stinct singulier s'éveilUit en lui; il lui semblait que cette place était encore sienne.
Le substitut eut même un mouvement d'effroi, comme s'il eût crnint d'êire dépossédé par ce revenant; et, d'un geste brusque, il posa sa main large ouverte sur son portefeuille gonrié de paperasses.
Mais Villefort s'était arrêté au fond de la tribune et là, il se tourna vers le tribunal et vers les jurés.
Son masque avait repris la rigidité magistrale dont jadis il couvrait ses traits, alors qu'il occupait son siège.
— Messieurs les juges, messieurs les jurés, dit-il d'une- voix claire, vous avez entendu cet homme. Vous avez entendu les paroles de repentir qui se sont écliappées de sa poitrine? Sacluv-le, il a menti, il ment, il va mentir encore'
— Monsieur de Villefort! s'écria le président.
— Laissez-moi parler... Ah! je suis fou.
dit-on. Je ne sais si cela est vrai... Peutêtre... Il s'étend parfois comme iiu brouillard sur mon cerveau, et ce brouillard est couleur de sang... mais à travers ce nuase rouge j'entrevois la lumière, et en ce moment, pour moi, elle illumine jusqu'en ses profondeurs les plus .intimes r.hne «kl'homme qui est là, de cet homme qui eri mon tils... et que j'ai voulu assassiner!...
La voix était si nette, les paroles étaient prononcées avec une expansion si juste que c'était à douter que cet homme ne jouît pas — en ce moment du moins — de toute sa raison.
— Je dis que cet homme a menti, continua-til haussant la voix, comme s'il voulait que ces mots tombas,sent de plus haut sur celui qu'il accusait. Non, il ne, se rcpent pas! non, il ne pardonne jias! non il ne croit pas au Dieu miséricordieux! Cet homme joue devant vous une comédie infâme... — je le sais... je le sens, moi qui lui ai donné la vie et <{ui ai voulu la lui reprendre...
« Cet homme ji'a point de remords. Cet homme ne songe qu'à sauver sa tèle. Et c'est pourquoi devant vous, comme un acteur, il débite un rùlc appris d'avance, et dont quelqu'un iieut-ctre lui a dicté les termes...
« Messieurs les jurés, prenez gard<\ Votre responsabilité e.st grande. Le sort de la société est entre vos mains. Quand un tigre est sorti de son repaire, il fautcpie le chasseur r.tbaite à coups de fusil QuicoïKiue l'épargne e>t complice du mal qu'd fera plus tard, de l'égorirement des enfants, de la terreur au loin répandue.
« Vous avez aux mains le glaive de la loi. Lev<'Z-le et lais.sez-le relondjer. Frappez. Miii, If- père fie cet homme, je requiers contre lui la jicine i\v moril. .
Il y eut un grand cri dans î'anditoiro, mais il se perdu dans les exclamation^ de snrpri.se et il'lioireur poussées de toutes parts.
Ce jière — fou — réclamant IVchaf.'iud pfiur son lils — c'était une chose inattendu(r, atroce.
Kt on ixibliait la folie de N'illefort. On ne vo\ait j>lns que le jirocnreur du roi, pourvo\eurde la giiilloiine, et, pareil an BrulAis antique, jetant son tils en pâture à la vinilicie sociale.
N'illefort avait prononcé les derniei-s mots — lu peine <le mort - d'une voix si sonore, si vibrante que l'écho en re.sta |iendanl quel([ues .secon(le.s su.spendu dans la va-st<^ net.
Kl Villefort, de son pa.s Iint et .solennel, alla vers Davrigny, el. s'étunt incline de-
vant le tribunal, sortit avec le docteur...
— Jamais Villefort n'a été moins fou, dit Beauchamp à l'oreille de Château-Renaud.
— Pourquoi donc M™ Danglars paraîtelle si fort intéressée à ce h.-mdit, demanda le gentilhomme à son tour.
— (Juoi! c'était bien elle!...
— Elle a failli s'évanouir tout à l'heure, comme elle s'est évanouie à la dernière audience...
— Affaire de nerfs, sans doute...
— Ou bien afïaire de cœur, repartit l'autre.
— Ce qui voudrait dire...
— Que le Cavalcanti était un fort beau crarçon et que M""> Danglars n'a jamais jiassé pour un parangon de vertu...
— Debray pourrait nous renseigner làdessas... Eu tous cas, une fantaisie bien compromise et qui ne paraît pas devoir durer longtemps...
« Elj! croyez-moi... mais chut, voici le procureur du roi qui prend la parole. Je parie iju'il sera beaucoup moins raisonnable que le fou!
I\'. — l.\ IIOLTE DU BAGM:
L'amour des contrastes est dans la nature.
I.,e procureur du roi — ou plutôt le substitut qui en occupait la place — av.uit éié naturellement fort blessé de l'intrusion subile de M. de Villefort aux débats.
X'eùt été le respect qu'un homme de son àue devait au vén<'-ralile président, il eût protesté vu)lenHnent contre l'incroyable mansuétude dont le tribunal avait l'ait preuve en ne ;'etirant pas la j)arole à ce i'ou furieux.
Aussi pour faire pièce à Villefort — et peut-être encore pour donner une li'<;iiu aux inagi.strats trop complaisants — le substitut piit à lAclic de .se niontrer aussi modéré que possible contre Benedetto et de tonner an contraire de toute la vigueur de ses poumons contre le père dénaturé dont le crime était le point de départ de cette existence criminelle.
C'eût été phis que jamais, pour Beauchanq>, l'occasion île se di mander si décidément ce n'étiuit pus V'illefort qu'o:i prétendait envoyer «m place de (ïréve. • >
La véhémi'nie apostrophe de l'aliéné avait o])éré éi;,d«n<'nt sur l'auditoire un clTet tout contraire à celui qu'en aurait sans doute attenilu l'ex-procureur du roi, s'il eût été en état de rai.sjm.
• Toutes les synq)alhies, toutes les iii-
Moi, le père de cet homme, je requiers contre lui la peine de mort!
liés s'étaient tournées vers Benedetto , vers cette victime d'un père infâme, dont la haine féroce venait le poursuivre jusqu'au pied du tribunal.
11 s'agissait bien en vérité de Gaderousse. Celui-là était mort, un couteau en plein corps (c'était une médiocre perle pour la société), il n'y avait plus à s'en préoccuper.
Etait-il bien sûr d'ailleurs que ce fût lui — et non Villefort — qui l'avait assassiné.
— Soyons sans pitié, conclut le substitut, pour ces hommes sans scrupules Liv. 2.
qui, souillant l'auguste ministère dont ils sont revêtus, sacrifient à leurs passions violentes l'honneur des familles et la vie des malheureux fruits de leur débauche...
Si bien que la tâche de l'avocat de Benedetto se trouva singulièrement facilitée.
Villefort — absent — fut de nouveau placé sur la sellette et maltraité d'importance. De Benedetto, c'était à peine si l'on parlait. Martyr, victime, toutes les épithètes sentimentales s'accolaient à son nom.
- Comme le disait si éloquemment l'organe du ministère public, ce représentant de la société vengeresse, plaidait J" avocat, les crimes doivent remonter à leur véritable autpur...
« Benedetto. .jt^té dans la vie sans secours, sans soutien, a-t-il janrais reçu les enseignements qui font les âmes vaillantes et les cœurs honnêtes!... Non, par la faute de cet homme qui s'est avoué son père, il a été plongé dans toutes les misères, livré à toutes les tentations... »
Puis, d'une voix larmoyante :
— Au contraire, messieurs les jurés, ajout^-t-il, depuis que, dans la prison où ii gémit depuis si longtemps, la parole sainte du ministre de Dieu est tombée dans son cœur, toute une moisson nouvelle y a germé... les sentiments les plus purs — j'oserais dire les plus élevés — ont tout à coup remplacé les suggestions du vice... et c'est au moment où cet homme se reprend, c'est au moment où il redevient digne de son nom d'homme, c'est alors que l'impitoyable loi viendrait le frapper?... Dieu l'a entenlu. Dieu l'areconnu, et vous l'arracheriez à la vie de repentir que Dieu lui a conservée... Non, messieurs les jurés, nonl...
Benedetto écoutait — sans doute la voix divine et celle de son avocat — dans une attitude d'une exquise componction.
Et lorsque, dans un mouvement superbe, le muitre de la parole le montra réhabilité, reprenant dans la société, après l'expiation, la place à laquelle ii avait droit, le Corse fondit en sanglots bruyanti et tombant à genoux :
— Mo' , Dieu ! s'écria-t-il en se frappant la poitrine, serai-je jamais digne d'un pareil bonheur?
Les jurés pleuraient.
Et (juand, après les débats, ils se retirèrent dans la chambre du conseil, ils en sortirent après quelques minutes de délibération. Leur conviction était faite.
— Oui l'accusé était coupable, mais avec circonstances atténuantes.
L'auditoire applaudit.
Le président, après avoir rappelé que toutes marques d'approbation ou d'imlirobatioii étaient inlerdite.s, donna ordre que l'accusé fût introduit de nouveau.
Benedetto repaïut, p41e, mais plein de dignité.
VJuand il entendit la déclaration du jury, il éprouva une si violente émotion «ju'^1 s'appuya sur un bon gendarme pouiuti pub touitjer.
— Vvez-voua quelque observation à
présenter sur l'application de la peine, lui demanda poliment le président.
— Non... messieurs les jurés... meni..
ma reconnaissance...
— Le Tribunal condamne le nommé Benedetto, dit Andréa Cavalcanti, à la peine des travaux forcés à perpétuité.
L'arrêt était logique, fatal, et pourtant un murmure de surprise frissonna dans la salle. Peut-être s'était-on attendu à une déclaration d'innocence.
Benedetto, au contraire, souriant de son meilleur sourire, s'était penché sur la balustrade comme pour saluer une dernière fois le tribunal.
Mais ses yeux s'étaient tout à coup éclairés d'une lueur fauve.
Dans la foule encore compacte, il cherchait quelqu'un.
Alors, l'homme qui accompagnait M"»' Dangl;u-s, et qui, avec des allures de reptile, s'était glissé à travers les groupes d'avocats, félicitant celui qui venait d'arracher Benedetto à l'échafaud, parvint jusqu'à la barre où se crispaient les mains du condamné, et, brusquement, se penchant vers lui, dit à voix basse :
— Nous avons tenu parole.
— Mais le bagne, le bagne !
— Patience I...
— Oh! prenez garde! grinça Benedetto, vous avez juré de me sauver.
— La tète, sans doutç; que voulezvous de plus?
Benedetto fut à ce moment vivement attiré en arrière par les poignes des gendarmes qui surprenaient, sans l'entendre, ce singulier colloque.
Benedetto eut un sourd grondement, comme si l'esprit de révolte, longtemps contenu se fut tout à coup réveillé en lui.
Mais, — par un vioi ut effort de volonté, — il parvint à rt. ..r calme.
— Je vous suis, messieurs, dit-il.
Et la porte qui avait accès du banc des accusés dans le Palais de Justice se referma sur lui.
Là, des gendarmes l'attendaient.
Les poucettes serrèrent ses mains et lui arrachèrent encore une sorte de rugissement aussitôt réprimé : ^
— Ça ne fait rien, dit un gardien à voix haute, celui-là peut se vanter de l'avoir échappée belle...
Benedetto haussa les épaules.
Maintenant, indolent, ne parai.ssant pas prêter attention à ce qui se passait autour de lui. Benedetto marchait entre ses gardiens.
— Où me conduit-on? demanda-t-ii.
— A ia Force, mon brave, dit un soldat en riant, et demain matin, enlevé... pour hicètre.
Bicètre ! c'était l'étape première du ba^rue.
Benedetto le savait. Instinctivement il regwda les murailles, comme s'il eut cherché quelque issue par lequelle il pût tout h coup bondir et disparaître.
Mais, une porte s'était ouverte devant lui.
Il se trouvait maintenant dans un escalier étroit, précédé par deux gendarmes, suivi de deux autres. Toute idée d'évasion eut été folle.
Soudain , une bouffée d'air frais le frappa en plein visage, en même temps que des flocons de neige s'abattaient sur lui.
Mais il n'eut pas le temps de raisonner cette impression toute physique.
H fut poussé dans une voiture, se trouva dans un cabanon étroit comme un cercueil ; une porte se ferma avec un bruit de mâchoire qui mord un os.
Et la voiture se mit à rouler au trot allongé des chevaux , cahotant sur la neige avec un ronronnement sourd et sinistre.
Andréa Gavalcanti était dès lors retranché du nombre des vivants. Il était maintenant Benedetto le forçat.
Le trajet ne fut pas long.
Et pourtant que de pen.sées se heurtèrent pendant 6e temps dans la tête du misérable.
Il était sauvé : il ne mourrait pas I
Une inQuence occulte, étrange, — qui depuis quelque temps s'étendait sur lui. l'avait protégé, l'avait arraché à l'échafdud. Pourquoi cela seulement I poui-quoi cette protection n'avait-elle pas été jusqu'au bout?...
La tète sauve? la belle affaire! Quoi!
il tallait reprendre la vie atroce du bagne, - 'ntir encore peser à sa cheville, à sa
•inture la lourde manicle, se retrouver -i.ins cette hideuse promiscuité !
Et cela, — quand on s'était appelé prince Aodrea Gavalcanti, lorsque, pendant des mois, on avait semé l'or à pleines laains, quand on avait été l'idole des plus jolies femmes de Paris, quand on avait inilli devenir l'époux d'une fille dix, vingt iDis millionnaire...
■ Il es^ vrai que l'avocat de Benedetto ne lui avait pas laissé ignorer la catastrophe dans laquelle s'étau efl'ondrée la fortune de la maison Danglars. Xe savait-il pas d'ailleurs qu'Eugénie Danglai-s s'étiit enfuie de la maison paternelle avec
son amie et confidente M"* d'Armilly, puisque, dans l'auberge de la Cloche et de la Bouteille, il lui avait jeté une suprême insulte...
Mais tout cela c'était la lutte, c'était la vie! tandis que le bagne c'était la mort 1
Oh ! avec quelle âpre rage Benedetto se retraçait le passé... alors que, sur une lettre de l'abbé Busoni, il était venu en poste jusqu'à Paris où le comte de Monte- Cristo l'avait accueilli comme le dernier des Gavalcanti — alors qu'il s'était trouvé en face de ce fantoche , Bartolomeo Gavalcanti, l'homme à la polonaise, qui l'avait serré dans ses bras en l'appelant son fils...
Puis Gaderousse se jetant à la traverse, comme jadis le forçat qui lit arrêter le célèbre comte de Sainte-Hélène.», puis le meurtre.
L'arrestation, la prison, et au moment où Benedetto se sentait perdu, Bertuccio, son père adoptif, apparaissant et venant livrer le secret de sa naissance, ce secret qui devait précipiter 'Villefort dans le désespoir, dans la folie 1
Gomme tout cela était loin !...
Et Benedetto furieux, se disait qu'en tout cela il avait été une dupe, l'instrument d'une volonté plus forte que la sienne, le pantin dont un autre tenait les fils...
Un autre... quel était cet autre?
Un nom monta aux lèvres du condamné.
Oui, il y avait de par le monde un homme qui, tout en l'accueillant, tout en lui donnant de lor, avait toujours gai-dé aux lèvres un sourire d'indicible mépris, un homme au visage impénétrable, qui ne lui avait jamais permis de lire sur son front la moindre de ses pensées... un homme contre lequel il avait armé le bras de Gadei'ousse... un homme enfin qui était la cause première, directe de son arrestation... c'est-à-dire de l'écroulement de toutes ses espérances...
Et cet homme. Benedetto s'en souvenait à présent, avait acheté la maison dans laquelle lui — Benedetto -r était ne, dans laquelle M. de Villefort l'avait enterré vivant, dans laquelle enfin il avait réuni ses convives, certain soir où il avait parlé de ce meurtre, et de cet enfouissement sinisti-e...
Mais alors ! le machiniste monstrueux qui avait mis en mouvement tout cet engrenage — où Benedetto, — où Villefort — avaient été broyés '. c'était le comte de Monte-Cristo.
Prononçant ce nom entre ses dents ser-
rées, le Corse y sentit comme un goût de sang.
Mais en même temps il frissonna.
Oui, une rage effroyable le serrait au cœur : Oui, la pensée de la vengeance crispait son cerveau !
En même temps, il ressentait les affres d'une terreur insurmontable. Arrêtant sa pensée sur cet homme au masque pâle, au regard muet, à l'incalculable puissance, sur cet homme qui disposait de millions et passait à travers la vie comme l'ange du châtiment...
Benedetto avait peur.
Il se raidissait en vain contre cette impression écrasante...
Oii'était-il donc maintenant pour songer à engager le combat ? Un forçat, un maudit, un cadavre rejeté par la tombe 1... De quelles ressources disposait-il ? Il ne possédait rien, rien, pas même un écu!
Et Benedetto se mordait les lèvres, si convulsivement que ses dents y laissaient des traies de sang...
De rar;:ent ! la liberté I quels rêves !... mais si par hasard ils se réalisaient... Oh! comme il se vengerait de la société qui l'avait châtié... et surtout, surtout ! de ce Monte-Cristo haï !
La voiture s'arrêta brusquement...
On était arrivé à la prison de la Force, étape de douze heures sur la route du batine...