‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 21 sur 84 · LA RESSUSCITÉE · texte numérisé non relu

LA RESSUSCITÉE

La main qui avait touché Mercedes était une main si petite et si admirablement modelée que pas un sculpteur n'eût hésité à en demander le moulage.

Et si jolie, si pure était la voix, douée d'un léger accent étianger, que pareille musique ne se doit entendi'e qu'au séjour fabuleux des anges.

Mains et voix appartenaient à une délicieuse enfant de dix-huit ans à peine, grande, svelte, aux cheveux d'un blond d'or, aux traits fins et teintés d'une carnation exquise.

Coucou — respectueux — s'était mis au port d'armes devant la particulière.

Mercedes s'était retournée vers celle qui l'appelait : Amie I

— Donjour, miss Clary.

— Toujours triste, toujours des larmes dans vos beaux yeux!

— Et vous, toujours souriante... toujours gaie...

— Il ne s'agit pas de moi, fit avec une impatience mutine celle que Mercedes avait nommée miss Clary, moi, en ma qualité de poitrinaire — " phtisique au quinzième degré — condamnée par tous les médecins...

Et elle riait à belles dents en énumérant ces ai'rèts effrayants prononcés par la Faculté.

— En ma qualité de demi-morte, ^j'ai bien le droit d'être gaie... mais ce n est pas une raison pour que vous pleuriez sans cesse... Voyons, mais il n'arrivera donc pas celui que vous attendez!...

— S'il est vivant, dit Mercedes d'une voix grave, la journée ne se passera pas

' sans que la voile de son navire blanchisse

I à l'horizon...

I — Ah çà 1 ne me diiez-vous pas quel

LE K11.S DE MOiNTE-CRlSTO

est ce héros dont la venue vous tient si fort au cœur!

— Il est des noms qu'on ne prononce que tout bas... dans ses prières, murmura Mercedes.

— Quelque chevalier errant, alors, comme dans les romans ! Oh ! moi qui ai toujours rêvé d'en voir un. Car, lorsqu'il sera arrivé, vous me permettrez de le regarder, n'est-ce pas 1...

— Enfant!...

Mercedes quitta un instant la fenêtre, invitant d'un signe Coucou à prendre sa place, ce qu'il fit avec la netteté de mouvement d'un homme qui exécute une consigne.

Elle vint vers la jeune fille, et lui prenant les deux mains.

— Voyons ! dit-elle en sefforçant à son tour de sourire, puisque vous êtes venue si tôt aujourd'hui voir la pauvre recluse, c'est que, quelque sujet important vous amène...

— Méchante I fit la jeune Anglaise.

Comme si je n'étais pas toujours prête à venir chez vous I Mais vous avez l'air si grave que parfois j'ai peur de vous gêner...

— Ce n'est point de la gravité, c'est de la tristesse .. plus que cela, c'est du désespoir!...

— Du désespoir! ne prononcez jamais ce vilain motlà.

— Hélas I vous, si jeune, vous ne pouvez pas me comprendre...

— Ne dites pas cela I...

Et la voix de miss Clary prit un accent plus doux et plus pénétrant encore.

— Je sais, dit-elle, vous êtes mère, et, pour vous; aucun trésor ne se peut comparer à celui qui est caché dans votre cœur... Ohl si, je comprends bien que vous pleuriez, puisque vous redoutez d'avoir perdu à jamais celui que vous aimez plus que votre vie... votre lils...

— Oui, mon fils I fit Mercedes en secouant la tète. Ah ! si vous saviez ce que ce mot renferme pour moi de douleurs passées... ce qu'il renfermait d'espérances... j'ai vu tout tomber autour de moi... la mort a tout fauché... ou bien c'est l'oubli, pire que la mort, qui s'est abaissé sur moi comme la pierre d'une tombe... et lui, mon fils! mon Albert bien-aimé! c'était (tour ma pauvre àme endolorie la îoiisolalion, le rêve, l'avenir!... et voici que je ne le reverrai plus!...

Coucou s'était retourné tout d'une pièce.

— Sapre... non, pardon I mais enfin,

madame, ça me retourne le sa„g ue vous entendre parler comme ça... si bien qu'on le reverra! mon capitaine n'est pas de ceux qu'on avale comme un petit verre d'eau-de-vie... et quand il faudrait albr le chercher au fin fond des entraill.

de...

— Bravo! s'écria l'Anglaise. Voilà pafr! au moins!...

Elle s'était redressée avec une crâneric charmante.

— Tenez, moi! est-ce qu'il n'a pas été convenu — accepté — ratifié que j'étais jamais rayée du nombre des vivants Monsieur mon père et monsieur mon ïi\aîné me racontaient tous les jours .

même antienne... Pauvre enfant ! Mou.

si jeune! il faut absolument partir pc le Alidi!... et sous prétexte que je toustais un peu, on me faisait signer il quantités de petits papiers par lesqu.

j'abandonnais un jour dix mille livrtvingt mille le lendemain... A quoi pouv; me servir la fortune... puisque j'éta morte... trois fois morte?...

Disant cela, elle riait encore de s beau rire si franc et si jeune qu'en véri; il était impossible de ne point admirer cet adorable épanouissement de jeunesse.

• Grande, avons-nous dit, mince etd'u- exquisité de formes qu'un artiste eût a mirée, miss Clary devait être altentivi ment considérée par l'observateur.

Oui, au premier coup d'œil, son visage paraissait uniquement empreint d'ii: douceur angélique, comme aussi étai' angéliques et la caressante ch;\leur i son regard et la pureté harmonique de ^a voix.

Et cependant, dans ses yeux d'un gris bleu — pareil à celui d'une lame d'acier qui chatoie au soleil, dans le pli ferme <\o la lèvre charnue, dans la netteté du mi ■ ton creusé d'une fossette, un physioi:

miste eût reconnu à n'en point douter i signe d'une indomptable volonté et d'u:

énergie superbe.

Depuis trois mois, miss Clary Elphys, c'était son nom, était venue s'installer \ Nice, seuleavecune gouvernante français.

M°" Garaman, noble et plantureuse cv' ture, veuve d'un gendarme, ancienne ii titutrice, dont il sera plus longueme parlé en temps et lieu.

Miss Elphys avait été envoyée dans le midi de la France sur l'ordre des médecins d'Angleterre.

Elle était destinée — paralt-il — -X uni de ces morts lentes et douloureuses la phtisie réserve à ses victimes.

Nice passait, il y a quelque

Quinte, quatorze et le point • Je suis capol.

Liv. 28.

ns, pour le paradis suprême des poitri- | laires, quelque chose comme une antihambre de la mort rayonnante de soleil t enguirlandée d'arbres verts. Miss Elphvs était fort riche, un demiiiillion de re'venu, qui était tombé sinon lu ciel, du moins des Indes à la suite du lécès d'une tante oubliée.

Or, lord Elphys avait un tîls, sir Sdwards, qui ne jouissait de son côté que le la fortune maternelle, assez sérieusenent réduite par les prodigalités paterlelles. Lord Elphys, en sa qualité d'An- ,'lais, estimait que son fils, seul héritier le son tilie et de son siège à la Chambre les lords, méritait la fortune. Certes, il lurait pu lui conserver celle qu'il avait •ei/ue de ses ancêtres, mais ici comme ■ " •=;, la théorie avail été vaincue par ique. Lord Elphys avait dévoré gant — genlleman/y — son patriiioiue. Si bien que sir Edwards risquait tort de ne recevoir en tout héritage qu'un ;itre sec. C'était le désespoir de lord El- ;)hys; mais il eût accepté la situation, en ïe voilant la tète, si le hasard, la Provilenco. selon lui, ne lui avait offert tout à :oup une chance inespérée.

'" héritage — splendide, éblouissant : échu à sa tille, à laquelle jusil n'avait guère songé.

Or, n'oublions pas qu'en 1848, miss Gbry avait 18 ans, ce qui prouve, par la convaincante des mathématiques, 1840, elle avait dix ans. Les pre-

livres qui étaient tombés sous les

yeux de la jeune fille, appartenaient à cette période romantique, pendant la- ' il fut de bon ton d'être prêt à chainute, à rendre son âme à Dieu.

.v..t héros de roman devait à la fin d'une tirade porter à ses lèvres un mouchoir qu'il i-etirait taché de sang. Triom- ■' l'hémoptysie. Qui ne crachait pas 14 était indigne : la délicatesse des

':.ents avait pour corollaire néces-

saiie la débilité des poumons.

On dit que M"" Lafarge — d'arsenicale mémoire — buvait du vinaigre pour paraître amaigrie et soufll'rante. De fait, le vinaigre eut alors grand succès. On prenait des airs penchés, langoureux, affaiblis. On ne vivait pas, on traînait à travers la vie son pauvre être endolori. Les femmes n'étaient que des enveloppes diaphanes — pareilles à ces hippocampes 3uon montre dans l'aquarium des jardins 'acclimatation. Le suprême chic, c'était qu'on put voir à travers.

La première institutrice de mias Glary

était une Irlandaise, blonde, -^thérée, qui semblait avoir été souvent trempée dans le lac de Killarney, tant elle était fluide, vague, pareille à une tige de nénuphar qui se plie au gré du Hot.

Corps et âme étaient identiques. Tulla O'Bearn ne connaissait d'autre science que celle de ' infini, ne rêvait d'autre appui que l'mimensité. C'était un cœur frêle que courbait le vent du malheur, lequel, par parenthèse, avait si peu soufflé sur elle, que d'un champ veuf de pommes de terre elle s'était trouvée tout à coup transplantée dans la serre chaude du manoir des Elphys. Et à peine miss Glary put-elle comprendre les premiers rudiments de la langue, qu'il lui fut soigneusement enseigné ce principe qu'une femme était un ange — auquel un coup de foudre avait cassé les ailes — et qui ne devait aspirer qu'à retourner dans sa céleste patrie.

D'où toute l'existence passée de miss Elphys.

Elle avait appris à tousser : elle passait des j-ournées entières sur un fauteuil, emmitouflée de fourrures, plongeant dans l'éther grisâtre les regards muets de ses yeux troubles...

La vie! Ahl que lui parlez-vous de la vie! l'avenir 1 est-ce qu'il est un avenir pour les pauvres soulïrants ! Indolente, inactive, malade d'imagination, elle en était presque arrivée à la maladie réelle. Les poumons — non exercés — ne s'élargissaient point. Sa taille — pliée en branche de saule — ne se développait pas.

Cela lui plaisait. Il lui semblait au dessous de la dignité féminime de vivre.

Ilétoïnes de Byron, de Gœthe, de Lamartine lui paraissaient les plus enviables des modèles. Elle avait traduit à son usage le Jeune Malade d'André Ghénier et se persuadait de très bonne foi qu^ — très infortunée convive — elle ne devait pas trouver place au banquet de la vie.

Mon Dieu, lord Elphys n'avait point l'âme criminelle.

Et certes , même dans l'intérêt de sir Edwards, il n'eut pas appuyé la main sur le bouton — dont parle Gbateaubriand — pour tuer un mandarin à quatre mille lieues de ses domaines.

Mais enfiu! il y avait un fait positif, indéniable.

Miss Clar5;, héritière de près de vingt millions, était inapte à jouir de cette richesse colossale ; tandis que sir Edwards I à la bonne heure ! quel gaillard ! il était I carré, râblé, roux, chaud, vigoureux . Si

les millions lui pouvaient fevenir! Ce ' souhait, après tout, n'avait rien de bien criminel. Et la petite Glary ne répétaitelle pas elle-même sur tous les tons Îu'elle entendait — dans les profondeurs u ciel — les harpes de ses sœurs, les séraphines, qui l'appelaient vers la céleste patrie.

Lord Elphys consulta d'abord Tulla O'Bearn. Celle-ci qui, entre nous, se portait comme un bronze et affectait des allures langoureuses, ne répondit que par un sanglot étouffé. On appela des médecins. Point n'est besoin de dire qu'ils ne virent exactement que du feu dans la situation. A toutes les questions diagnosticales, miss Glary répondit par un : oui! douloureux.

Si bien que pour un peu ils lui auraient reconnu une maladie de cœur, une anémie constitutionnelle, une céphalalgie chronique et une phtisie trottante, si non galopante.

Cette consultation concordait justement avec le grand besoin d'argent des Elphys. Le père jugea tout naturel de demander à sa fille de faire à son frère — obligé de tenir son rang dans le monde — quelques avances d'hoirie.

De quoi s'agissait-il? Son frère hériterait d'elle, à court terme, ce n'était pas discutable. Pourquoi refuserait-elle au nom paternel une concession qui lui coûtait si peu? Que pouvaient valoir pour elle les biens périssables de cette terre? Quand ses ailes, repoussées, l'emporteraient vers le trône du Très-Haut, à quoi lui servirait un million de rentes?

Elle ne discuta même pas. Comme elle le disait maintenant, elle signa tous les petits papiers qu'on lui présenta. Et cela montait déjà à un petit million de capital, quand, à force de solitude, d'inaction, d'aflaiblissement volontaire, une bonne et belle crise se déclara chez la fille de lord Elphys.

Rai)pelés, les médecins à besicles d'or déclarèrent sans hésitation qu'il fallait du moins que miss Clary mourût — confor- 'ablement.

Et il fut décidé qu'elle partirait pour ces pays ensoleillés du midi français qui pour les Anglais sont une échappée sur ^e paradis.

i«eulement, une difficulté se présenta.

La descendante du roi d'Irlande se refusait impitoyablement à quitter les lies.

C'était la mort pour elle, disait-elle. Eu vérité, il y avait quelque part certain lila de fermier, gars des mieux découplés,

qui était tout prêt à lui infuser un san( nouveau et sauveur.

Force fut à lord Elphys de cherchi pour sa fille une gouvernante qui fût poui elle une sorte de garde du corps. M"" Caraman avait une sœur institutrice ei Ecosse. On parla d'elle. Elle connaissail les deux langues. Elle fut autorisée à aâ présenter. Ni lord Elphys ni Glary ne 1{|| regardèrent.

On l'accepta de confiance.

Or , M"" Gararaan n'était pas une femme, c'était un beefsteak.

Unie pendant trente ans de son exisji tence à un gendarme qui n'avait pas froid aux yeux — du moins nvant sa mort — c'était !;••<- r.;!;:iie bien eu point, solide, connuis. ...t la vie depuis A jusqu'à Z

Du reste, bonne comme le pain blaai et honnête comme M""" Vertu ell même.

De plus, très fine sous ses allures un peu lourdes. Elle avait eu une fille et l'avait perdue. Elle était blonde comme Çlary. Quand elle la vit, il lui sembla r» trouver la pauvre petite morte, et son cœur ressuscita à la maternité.

On lui avait dit que la jeune fille était souffrante, dangereusement atteinte, M°" Garaman accepta l'œuvre de dévouement et de défense. Elle la soignerait si bien, qu'il faudrait bien que la mort re» culât.

Si Glary mourait, il lui paraissait qu'elle perdrait une seconde fois sa fille, et elle ne se sentait pas de force pour ce renouveau de douleur.

Les Elphys ne virent en elle qu'une sorte de servante et de garde-malade.

Quant à Glary, cette grosse femme, avee son visage épanoui — très frais malgré ses quarante-cinq printemps — l'efifraya d'abord par le débordement de santé qui florissait dans tout son être.

Cependant on partit pour la France. La voyage était pénible : il fallait traverser trois cents lieues de pays en chaise de poste. Chose singulière et que remarqua tout d'abord la bonne Garaman, qui était fort inquiète du résultat de ces fatigues, au bout de trois ou quatre jours de voyage, miss Glary n'était ni plus ni moins languissante qu'au départ.

Bien mieux — la Parisienne— carmim;ui Gar.imaii était nce au passage ilu Caire, très futée de son naturel, s'aper- i çut plusieurs fois que la jeune moribonde I leg.udait avec grande curiosité les paysages ijui se déroulaient devant elle, '^t que parfois dans les hôtels ou auber^ifi

LE PILS DE MOiNTli-CRlSTO

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où l'on descendait, ses yeux pétillaient de malice , quand un personnage plus ou moins grotesque attirait l'attention.

Puis, quand la gouvernante prêtait son bras à Clary pour l'aider à monter en voiture ou pour en descendre, elle s'apercevait que, par un mouvement instinctif, la jeune malade s'élançait très allègrement, mais qu'un second mouvement — réflexion ou habitude — l'engageait à peser plus lourdement sur l'appui qui était offert.

Clary ne mangeait pas : à peine du bout des dents grignotait-elle un peu de blanc de poulet.

Maman Caraman — sauf votre respect — se collait sur laconscience deschiquettes de viande à rassasier un terre neuve, et arrosait cela de sa fiole — régulièrement — une par repas.

L'exemple est contagieux : et puis la Caramau respirait si largement la santé, elle avait une si magistrale façon de se passer la paume de la main sur l'estomac après un repas plantureux, que peu à peu l'influence de l'Irlandaise diaphane s'effaçait.

Si bien qu'un jour, maman Caraman qui avait, par sa complaisance et par sa bonté profonde, vaincu les premières défiances de l'Anglaise , eut la hardiesse de lui dire :

— Mon enfant, en voilà assez!... là poésie est une belle chose, mais la vie vaut mieux. Vous êtes malade tout autant que moi... Vous vous épuisez tout simplement... Vous allez avoir la bonté de manger sérieusement, de ne pas rester pendant tout le temps blottie dans le fond de la voiture à jeter de petits soupirs langoureux... Vous allez regarder ce qui se passe... Nous causerons, je vous raconterai de belles histoires... et dans un mois, vous serez belle comme une reine... et vous me remercierez.

Si Clary résista, inutile de le demander. Elle ! manger ! mais, une mauviette lui crispait l'estomac. Et puis c'était cette toux, cette maudite toux !

— Vous ne tousserez plus , ordonna péremptoirement la Caraman, que lorsque je vous le permettrai... trois fois par jour... neufheures du matin, midietcinqheures...

Est-ce convenu ?

Et elle riait, et elle avait si bon visage que peu à peu Clary ifromettait d'essayer.

Ah ! le premier filet de bœuf, ce fut dur à emporter!... une bataille dans les règles 1... mais il prit pour allié un doigt de

bordeaux , d'un grand cru, et ma foi ! il gagna la victoire.

Le hasard, le bienheureux basfxrd, vint en aide à la brave femme.

On s'était installé à Nice , dans une villa un peu isolée , sita magnifiijue et plein de poésie, mais pev sûr pour' deux femmes seules, en pleine vue de la mer, dans un nid d'agaves, de cactus et de myrthes. Les domestiques couchaient dans un pavillon séparé ; seule, la Caraman passait la nuit auprès de sa maîtresse.

Une nuit, la Caraman entend un bruit insolite, quelque chose comme une vitre qui se brise. Elle se lève doucement, et aperçoit... une demi-douzaine de bandits, à costumes fort pittoresques, il est vrai, mais dont l'intention non équivoque était de faire dans la maison une visite domiciliaire.

On n'est pas impunément veuve de gendarme.

La Caraman ne fait ni une ni deux, elle passe un jupon, empoigne un fusil, ouvre bravement sa fenêtre et tire dans Je tas. Seulement un peu trop de précipitation, elle n'atteint aucun des gredins qui, après un moment de surprise, s'aperçoivent qu'ils n'ont affaire qu'à une femme et enfoncent la porte.

La Caraman saisit un candélabre, pesant bien ses quinze kilos, et descend quatre à quatre. Elle se trouve face à face avec le premier arrivant, dont la face hirsute n'avait rien d'engageant.

— Trop pressé, mou bonhomme, lui ditelle en l'assommant.

Il tombe, restent cinq Cela pouvait devenir dangereux. La Caïaman — qui veut bien mourir, mais non pas se rendre, — renverse un meuble en travers d'une porte, puis, barricadée, tire son second coup de fusil. Cette fois, le numéro deux hurle et dégringole.

Mais ils étaient entêtés. Ds avaient flairé une aubaine de premier ordre.

Et l'un d'eux, bondissant par dessus l'obstacle, saisit la Caraman à la gorge.

Dame!... c'était dur. U n'avait pas des mains d'enfants, ce brave garçon. Et la veuve du gendarme courait grand risque d'être à tout jamais privée de sa fiole de bordeaux, quand une forme blanche se dresse auprès d'elle, appuie un charmant petit pistolet — vrai joujou de grande dame — sur le crâne d'x misérable... et tire.

C'était Clary. La Caraman délivrée, redresse d'un coup de reins.

Et les voilà toutes deux qui poursuivent les brigands qui fuient.

Les domestiques accourus aux détonations, saisissent les autres... et la bataille est gagnée.

Clary très pâle — avait les yeux étincelants :

— Dites donc, mon enfant, pour une demi-morte, savez-vous bien que vous avez encore une jolie énergie.

De ce jour-là, tout avait été modifié.

Reconnaissante du courage que maman Carainan — maman gendarme - comme elli l'appelait désormais, avait déployé pour la défendre, Clary se montra toute confiante envers elle.

Ah I comme elles rirent tous deux de bon cœur, des bêtises — c'était le mot de la vieille Parisienne — auxquelles depuis si longtemps, la pauvre Clary se soumettait, en raison des peurs imaginaires qu'on s'était ingénié à entretenir en elle.

Et encore le mot peur est il absolument inexact.

— Voyons, ma petite , disait la mère Cara — c'était plus court et plus usité — vous n'êtes pas poltronne. Sucre 1 vous lavez montré I

Sucre ! était son juron habituel, très commode pour une échappée de )a gendarmerie. Elle disait à qui l'ennuyait, Allez vous faire sucre 1 et la chose passait mieux — en ce temps-là — qu'une lettre à la poste.

— Vous n'avez — vous n'aviez pas peur de la mort, j'en suis sûre. Quelqu'un vous aurait dit : Vous allez-mourir, là, tout de suiie en deux minutes, cela vous aurait beaucoup ennuyée. Ce qui vous plaisait, et ça n'est pas votre faute, puisque c'étaient des imbéciles qui vous avaient fourré ces idées là dans la tête — c'était la lenteur du mourir. Vous auriez voulu vivre cent ans. en ayant l'air d'être morte tous les matins. Pas vrai?

Clary riait et ne répondait pas. Ce bon sens ne la troublait pas, ne la gênait pas. Cet lit el 0 [lour conimo une entrée dans la Tie vraie : et au fond, elle n'était pas loin de .se prendre d'enthousiasme pour la philosophie pratique de mamau Gendarme.

Pourtant elle protestait encore un peu.

— A quoi sert la vie I...

•— Ouais I mon enfant. A quoi ça sert! je vais vous le dire. A sir Kdwards, votre frèi'e, cela «^ert à s'amuser éiiorm-jinont... te n'insiste pas. A votre père — que je révère — cela a servi à mener pendant quarante ans une vie cbarmanta et à

manger des millions, en veux-tU: en voilà. Mais tenez, venons aux petits, je vais vous dire à quoi ça m'a servi et à quoi ça me sert, la vie 1 Primo et d'un j'avais une vieille mère infirme. Je l'ai aimée, dorlotée, consolée, et elle est morte dans du coton sans s'en apercevoir...

Elle avait la larme à l'œil, la vieille Caraman. Et Clary ne riait pas.

— Puis je me suis mariée... à un brave homme 1 Ah ! si vous aviez connu Caraman. Il ne savait pas grand chose. C'était inoi qui était la savante de la maison. Mais quel cœur! quel courage! La vie m'a servi à lui faire la vie heureuse, à me dévouer. Il a reçu dans son service, une vilaine blessui'e. Ça l'avait rendu impotent, le pauvre homme. Eh bien ! je l'ai aimé, je l'ai soigné, encouragé... et il a trouvé qu'il faisait bon se laisser vivre. U est mort en m'embrassant les mains... et ça n'était pas un de vos gentlemen., sûr!

Clai-y, maintenant avait passé son bras autour lie son cou.

— J'ai eu un grana chagrin, vous le savez. Un.° gamine viue j'adorais s'en e^t allée... tout doucement. La vie m'a servi à lui adoucir le passage. Elle est morte sans souffrir, et en me tenant par le cou, tenez! comme vous faites!... et sucre I à quoi me sert le ciel? mais à vous lire, miss Clary, que vous êtes la meilleure et la plus charmante des créatures, qne vous avez du cœur et de l'énergie ju.^qu'au bout de vos petits doigts, et qu'il faut vivre, au lieu de faire semblant de mourir ! voilà I je veux que vous soyez bonne, compatissante, charitable. Vous n'avez rien à faire, vous ètis honililement riche. 11 y a pour vous de l'occupation à revendre. Aimez tout ce qui est faible, tout ce qui est soutirant 1 Au lieu de forcer la maladie, voyez-la cliez les autres, telle qu'elle est avec ses véiit.ibles douleurs...

— Mais je ne sais pas, moi!

— Oh! vous saurez biei. vite. »u>civons, les riches comme vous, sans vous faire reproche, ça voit toujours autour de soi des gens souriants, presuue gais Quand vous passez dans les villes, vous allez dans les grandes rues, où tout est brillant, et vous croyez que derrière toutes ces illuminations-là, il n'y a pas de nuit. Voilà l'erreur. Tenez, moi, je suis de Paris. Vous connaissez la rue de la Paix, le boulevard, la place Loui^• XV, et c'est tout. Je vous dis, moi qu'on souffre durement à Paiis et qu'on y meurt de tjiim et de froid. Où cela? vous n'en sa^

vez rien f Si nous y étions, je vous le montrerais. Vous vous ennuyez parceque vous n'avez pas d'occupation. Vous avez lu de mauvais romans, où on vous a dit que la vie se passait dans des rêves.

Il y a une réalité. Je la connais. Tout n'est pas étoiles dans la vie. Il y a des nuits si noires qu'on ne voit pas le bout de son nez. Et si vous m'en croyiez, vous vienilriez avec moi cheixher un peu ce pays de la douleur et de la faim... et vous auriez de l'occupation par dessus vos jolies oreilles et vous ne me demanderiez plus : à quoi sert la vie.

Elle était très éloquente, la mère Gendarme. Elle parlait d'abondance, une heure d'iiorloge, sans souffler. Mais, entre nous, ce qu'elle disait n'était pas si sot.

Et (elle fut l'opinion de miss Clary qui, ayant entendu bien pérorer sa gouvernante, s'en alla dans sa chambre réfléchir toute la nuit, et lematin, au lunch, posant sa fourchette d'un petit air intrépide, demanda :

— Maman Gendarme, où y a-t il des pauvres?

— Partout.

— Mais le moins loin possible?...

— A Marseille !

— Est-ce que Marseille est aussi grand que Paris?

— Non, mais c'est encore une grande Tille qui a de tout, des riches à millions comme vous et des malheureux qui ne savent pas, le soir, après avoir dîné, s'ils déjeuneront le lendemain.

— Allons à M:ir.seiile.

— Je veux bien. Ahl ma chère fille, vous serez la meilleure res sept.

C'était manière de pari n-, puisque maan Gendarme eût été bien embarrassée

de nommer les six autres pour obéir au

proverbe.

— El nous irons à cheval! ajouta Clary. J'ai besoin de prendre de l'exercice.

A cheval I Sucre ! c'était beaucoup pour maman Gendarme qui commençait à avoir son poids Mais tant pis, la brave femme comprit qu'il fallait à miss Clary la double activité du corps et de l'esprit. Si bien que, dès le lendemain, on se mit en route.

Il y avait loin de ce voyage par petites étapes au brûlage de pavé des chaises de poste qui, le plus souvent, ne s'arrêtaient qu'à la nuit aux lanternes fumeuses des auberges.

Clary ressuscita. Ou plutôt elle naquit; elle connut la lumière, le mouvement, la vie. Elle ressemblait à un voyageur qui

aborde sur une rive inconnue. Tout lui était matière à surprise et à question Heureusement que maman Gendarme était là pour lui répondre et lui ne faisait point faute.

Et la veuve et la jeune fille se firent — de leur bonne vx)lonté — sœurs de charité. Bien vite on les connut dans les quartier-; pauvres de Marseille.

Un jour, sur les allées de Meilhan, mis Clary avisa une femme, fort belle encore, mais dont le visage pâli portait l'empreinte d'indélébiles douleurs. C'étail Mercedes.

Une immense sympathie lui emplit soudain le cœur.

Elle fut timide à l'aborder. Ce n'était pas là — elle le devinait — de ces souffrances qu'on allège avec de l'argent.

Mais Mercedes la vit à son tour. Je ne sais quelle affectueuse curiosité l'émut, en face de tant de jeunesse et de beauté. Leurs yeux s'étant r'^ncontrés, elles se parlèrent ; puis elles devinrent amief.

Franchement, Clary lui avait dit sa vie, son isolement, son passé et ses espérances d'avenir.

Elle rêvait de faire œuvre utile, de se dévouer, de se sacrifier.

C'était encore de la poésie, mais dans son épanouissement d'enthousiasme juvénile.

Mercedes l'admira, puis l'aima. Elle aussi était seule. Son fils était parti, à la suite d'une catastrophe. Depuis dix années, il luttait pour la France sous le climat elïrayant de l'Algérie.

Des lettres arrivaient fréquemment ; le simple soldat avait fait son chemin, aujourd hui il était capitaine, en passe de monter plus haut. On l'appelait le capi taine Juliette. Il avait pris ce nom — qui cachait celui de Mortcerfet qui rappelai! le lieu de naissance de sa mère...

Les deux femmes épelaient lentemei-' ces lettres écrites avec le cœur.

■ Clary s'intéressait à ce brave, qui n'é lait faible qu'en face de sa mère...

Un jour — la douleur était venue — k.-^ lettres avaient cessé.

C'était à ce moment-là que le chacal Coucou était arrivé à Marseille.

C'était aussi à la même heure que Mer-cédès affolée, avait écrit à Edmond Dantès, — à Monte-Cristo — ce billet si laconique et si poignant :

« Je meurs de douleur. Venez ! »

Et elle attendait, certaine de ne pas avoir poussé en vain ce cri de détresse, et cependant, trouvant que les heures étaient bien longues...

Tout à coup, Coucou cria :

— Madame, un yaque superbe entre à toute vapeur... et il a un pavillon portant une montagne d'or sur un fond rouge...

C'est lui ! s'écria Mercedes. Oh I je savais bien, moi, qu'il viendrait!

Son visage rayonnait d'un tel enthousiasme, d'une si profonde confiance, que Clary s'écria :

— Vous êtes sauvée!

— Ah I si une force humaine peut quelque chose, elle est dans celui qui va venir...

— Sap renom ! murmura Coucou. Qu'estce que ça peut-être que ce lapin-là?... Quand les plus malins y ont renoncé!... Enfin... faut voir!... faut voir...

— Et voilà une voiture qui s'arrête juste au quai! continuait Coucou, jouant sérieusement son rôle de vigie... \e yaque aborde... niais sapre!... il va se fiche par terre !... si c'est celui-là, eh bien! en voilà un qui peut se vanter d'avoir des ailes aux talons!... ethoup! via le cheval qui part... enlevé!... Dans trois mi- «^utes il sera ici...

— Je vous laisse, amie, dit miss Clary. Mais, je vous en supplie, ne tardez pas à me faire appeler., je suis si impatiente de savoir...

— Oh ! soyez tranquille 1 Monsieur Coucou, allez accompagner miss Clary... je vous en prie... Coucou eut un hochement de tète. Il comprenait bien. Parbleu ! on le renvoyait!...

— Pourtant, fit-il timidement, si le particulier... a besoin de renseignements..

— C'est vrai, répliqua Mercedes. Ne vous éloignez pas. Mais, je vous en prie, ajouta-t-elle avec son bon sourire, laissezmoi seule...

— Allons, le zouave, s'écria Clary en riant. Demi-tour à droite, et en avant... "Vous me quitterez à mi-chemin...

— Oh! mademoiselle... ça n'est pas pour vous refuser... ,■ ,,

— Je sais bien... vous êtes trop galant pour cela...

Coucou fil le salut militaire, puis, s'effaçant :

— Passez, mademoiselle. Et si madame le permet, je reviendrai...

— Entrez en bas, je vous appellerai.

Une dernière fois, Clary serra la main

de Mercedes, puis disparut suivie du chacal.

Une minute après, une voilure s'arrêtait devant la petite maison des allées de Meilhan.

VA nn homme en d«scendait, ouvrait

la porte extérieure et entrant jaas »* maison, gravissait rapidement j'e*.-.» lier.

Deux noms se croisèrent

— Edmond!

— Mercedes !

UNE MÊRB

Il y a dix ans, lorsque Mercedes, précipitée dans un abîme de douleurs, s'était inclinée devant la puissance supérieure, dont Edmond Dantès était l'instrument, à peine leurs mains s'étaient-elles touchées.

Il y avait entre eux je ne sais quelle barrière, faite des amours du passé et des regrets du présent.

Aujourd'hui c'étaitla mère qui, souffrant par son fils, tendait les deux mains au comte de Monte-Cristo, qui devait si bien la comprendre, lui qui ne vivait plus que pour et par son fils.

Leurs mains se serrèrent dans une étreinte longue et profonde en quelque sorte.

Et tous deux se turent, se regardant, chacun étudiant dans les yeux de l'autre de quelle somme de chagrins étaient faites leurs larmes prêtes à rouler.

Le comte était plus pâle que de coutume, car il se se sentait oppressé de toute la masse de ses souvenirs.

La chambre oii il se trouvait, c'était celle d'où si souvent il avait épié la jeune fille, rieuse alors, à laquelle il rêvait de donner son nom.

C'était celle dans laquelle était mort le père Dantès I

Ces carreaux froids avaient supporté le pas lent et sinistre du vieillard qui s'était laissé mourir de faim : chacun de ces pas avait été scandé par un soupir sanglotant, dans leiiiiel revenait, toujours et toujours, le nom du fils perdu.

Et tandis qu'il tenait les mains de Mercedes, il semblait à Monte-Cristo qu'il vit, empreinte sur ces dalles, la trace des pas du père et que des angles de cette chambre qui n'avait pas changé, l'écho lui renvoyât encore le bruit de la marche funèbre et les sanglots du désespéré.

Et puisqu il se retrouvait dans celte chambre pour entendre encore une confession douloureuse, Uantès se demandait si ce n'était pas là un centre sur lequel s'appesantissaient les colères d'en haut.

Tout à coup une forme blanche apparut et un coup de revolver retentit. Liv. 29, 29

— Mercedes, dit Monte-Cristo d'une voix grave, vous m'avez appelé; je suis venul

Je sais aujourd'hui que je suis votre débiteur; ma conscience longuement interrogée, m'a répondu. J'ai frappé plus cruellement que je ne n'avais été frappé, les années ont passé sur mes colères et les ont amorties, il ne me reste plus que de la pitié ; Mercedes 1 me demander ma vie, ce sera me prouver que vous me pardonnez le mal que je vous ai fait.

— Edmond 1 ne parlez pas ainsi. Lorsque je vous ai appelé, ce n'étidt pas pour vous imposer l'accomplissement d'un devoir dont je ne reconnais pas l'existence. Vous m'avez frappée, je me suis courbée; mais un jour, dans cette chambre où nous sommes, alors quelout mon cœur s'élançait à la suite de mon fils partant pour des régions inconnues, vous m'avez dit : Espoir et confiance. D'espoir, je n'en ai plus, et quand vous saurez l'épouvantable vérité, vous comprendrez quelle étrange influence vous exercez sur ma vie, puisque, ne oroyant plus il rien, j'ai cru en vous; puisque, me voyant environnée par la nuit, j'ai senti venir à moi comme un dernier rayon.. . je vous ai dit : je meurs, et je ne suis pas morte ; parce que je savais que vous viendriez et que d'un mot de vous dépend tu ut l'arrèl de ma destinée.

Monte-Cristo avait posé la main sur son front, il écoutait cette voix qui réveillait en- lui tant de choses oubliées, il recommençait en quelque sorte le pèlerinage accompli...

Mais tout à coup il lui sembla voir se dresser devant lui cette statue du Devoir qui était l'idole de toute sa vie.

Et froid, calme, comprimant tous les sentiments prêts à faire explosion en lui, il dit :

— Que s'est-il passé? Que faut-il faire? Je suis pi"êt.

— Oli merci ! s'écria Mercedes tombant à genoux; vous savez, Edmond, (ue, tout s'étant écroulé autour de moi, un seul intérêt encore me rattache à la vie, mon fils. Vous vous rappelez que ce noble enfant, honteux de ce nom que je ne peux prononcer sans rougir, est parti, il y dix ans, pour l'Afrique, avec l'ardente volonté de reconquérir son honneur ^Pendant dix ans, il ne s'est pas passé une semaine sans qu'une lettre — oh I la lettre bénie ! — vînt porter à la pauvre mère, si anxieuse, si épouvantée, ^consolation, l'orgueil d'un succès nouveau.

Elle se redressa :

— Edmond! c'est véritablement le fils de mon cœur, il est digne de moi, il eût été digne de vous. Que de courage et que de douceur à la fois 1 II me disait tout, comme s'il eût été encore un petit enfant, et sous ces phrases si chaudes, si vibrantes d'enthousiasme, je l'etrouvais, moi, le fils aimant, dévoué, qui était toute ma joir ,

Un jour, il y a de cela trois mois^ les lettres cessèrent tout à coup. J'attendis une, deux, trois semaines, nh ! qr.elle torture? vous me comprenez bien, n'estce pas?

■ Mourante d'inquiétude, le cœur brisé, je me traînais jus.qu'à la poste, arrivée à cette folie de me figurer que, par quelque mauvais vouloir, on ne voulait pas me remettre les lettres de mon enfant.

Elle courut à un meuble, l'ouvrit vivement, et en tira une liasse de journaux.

— Pendant cette période d'agonie, j'ai tout lu, tout étudié .v.jusqu'à vingt fois, j'épelais les lignes des dépèches venues d'Algérie, et rien! toujoui's rien! A qui parler! à qui m'adresser! Comprenait-on mes questions seulement? Ceux qui revenaient avaient affronté insouciamn"\ent la mort, sans même s'occuper de ceux qui combattaient à leurs côtés; tant d'hommes étaient tombés, qu'ils n'en savaient ni le nom, ni le nombre. J'écrivis à Paris, au ministère; on ne daigna même pas me répondre.

Un |our, M. Beauchamp que vous avez connu...

Monte-Cristo inclina la tète en signe d'assentiment.

— M. Beauchamp vint à Marseille, j'eus la hardiesse d'aller à lui, oh! cette fois je n'eus pas peur dédire mon nom, ce nom que mon fils avait purifié.

M. Beauchamp m'accueillit avec bonté, et me promit de faire des recherches.

Huit jours après, je savais l'épouvantable vérité.

— Albert est mort? demanda le comte d'une voix vibrante démotion.

— Oh non! non! ne dites pas cela! il n'est pas mort! je ne le veux pas! Les renseignements arrivés du ministère, étaient négatifs, c'est-à-dire, qu'aux dernières nouvelles, qui remontaient^ i trois mois environ, mon fils, capitaine ^u pre mier bataillon de zouaves, avait disparu ; ou croyait qu'il avait été enlevé par des maraudeurs kabyles, et depuis ce momenï on n'avait plus entendu parler de lui.

Monte-Cristo, sans perdre une de ces paroles, réfléchissait :

— Le fait est de beaucoup postérieur à la soumission d'Abd-el-Kader!

— Je ie crois. Est-ce que je suis au courant de tout cela, moil Mais attendez. M. Beauchamp ne s'en tint pas à ces renseignements vagues, et quelque temps après, il me fit savoir qu'un zouave, qui avait servi sous mon fils, et qui était en congé à Paris, pourrait me fournir d'utiles indications; il avait obtenu que ce zouave fût envoyé à Marseille...

— Et il est venu? demanda Monte- Cristo.

— Il est ici.

— Et que dit cet homme?

— Il dit que mon fils est vivant.

Monte-Cristo garda un instant le silence, la tète baissée et les bras croisés sur sa poitrine, réfléchissant et concentrant en lui-même toutes les énergies de sa méditation.

C'est que le comte se disait qu'en face de lui se trouvait une mère ne vivant plus que par une espérance, et que cette espiM-ance, il suffirait d'un mot de lui, pour l;i lui arracher. Ce qui était la mort pour la pauvre femme I

— Mercedes, dit-il d'une voix doue», je eais que vous avez souttert si douloureusemenl que c'est miracle que votre cœur ne se soit point brisé. Dieu vous doit une consolation, et ma confiance en sa justice m'oblige à croire au salut de votre fils.

— En doutez- vous donc? s'écria Mercedes.

— Où est l'homme dont vous m'avez parlé? demanda Monte-Cristo.

— Je vais l'appeler, dit la mère d'Albert. Mais encore une fois, je vous en supplie, dites-moi que je puis compter sur vous...

Monte-Cristo prit la main de Mercedes, et l'attirant doucement vers la fenêtre qui dominait toute la ville :

— Mercedes, lui dit-il en étendant la main vers le ciel, souvenez-vous I l'hommc qui est devant vous et dont toute la jiunesse est ensevelie ici, cet homme a-t-il jamais manqué à sa parole?

— Oh! non ! moi... moi seule!...

— 'Vous avez mon serment... et si Dieu le permet je le tiendrai.

Un instant après. Coucou entrait dans la chambre.

l'impossible est-il possibll

Le zouave, la calotte en arrière, bien campé sur ses jambes robustes, s'était arrêté devant la porte, saluant à la façon militaire, les yeux fixés sur Monte- Cristo.

Certes, Coucou n'était pas facile à intimider : et en montant, il s'était demandé qu'est-ce que ça pouvait bien être que ce pékin qu'on avait l'air d'attendre comme le Messie.

Au fond, il était persuadé que la dame se montait un peu le coup : et si on avait voulu lui donner la permission de partir avec deux ou trois camarades du ] "zouaves à la recherche du capitaine, ça aurait mieux valu.

Mais il avait la consigne de se tenir jusqu'à nouvel ordre à la disposition de M°" Mercedes. Il obéissait.

— Mon ami, dit Monte-Cristo de cet accent pénétrant qui agissait jusque sur les fibres les plus profondes, vous aimez beaucoup votre capitaine...

— Le capitaine Joliette. Saprédié ! s'il fallait seulement me faire couper en cent cinquante petits morceaux!... je le retrouverais tout de suite...

— C'est-à-dire que, selon vous, le ca^ pilaine Joliette, comme vous l'appelez, n'a pas été tuél...

— Mon Dieu, mon colonel, commença Coucou qui se sentait tout troublé...

— Je ne suis pas colonel, interrompii Monte-Cristo.

— Pardon, excuse, mon général!

Décidément, Coucou s'embrouillait. L(

fait est que la physionomie de Monte- Cristo, si noble, si dominatrice, ne pou vait appartenir, d'après son idée, qu'a ue gradé... de premier choix.

— Je ne suis pas un soldat, dit simplement Monte-Cristo, et je n'ai droit à au i;nn des litres que vous me donnez : j< suis un homuie et je m'adresse à ui homme. Vous aimez votre capitaine ; mo aussi je l'aime... profondément... d'on( vieille et sainte amitié...

Disant cela, il regarda Mercedes, qu joignit les mains eu signe de gratitude.

— Comme vous, je veux croire qu'il es vivant, comme vou.s, je veux imi dévoue à le sauver... Consentez-vous àm'aider? .

Coucou eut un moment d'hésitation Ce diable de regard, .si noir, si franc,' i( remuait jusqu'au cœur.

Tout à coup, îl saisit sa calotte et la Jetant par terre d'un mouvement violent :

— Sacré... mille noms de... enfin, suffitr.. je ne sais pas qui vous êtes... je vous aurais cru maréchal de France... mais enfin puisque vous me dites le contraire... enfin, ça ne fait rien. Moi, Cou-Coupé dit Coucou, soldat au 1" zouaves, et pas habitué à faire des phrases, je vous dis que si vous avez besoin de moi, eh bien I je suis votre homme !

Monte-Cristo sourit. Cet élan naïf le touchait plus que des protestations intéressées.

— Alors, reprit-il, cherchons ensemble. Asseyei-vous, là, près de moi, et causons I

— M'asseoir I... ma foi non I si ça voua est égal, je resterai debout I...

Et il ajouta :

— Possible que vous n'ayez pas de grade 1 mais on voit à qui on a affaire...

— A votre aise. Depuis quand et dans quelles circonstances le capitaine a-t-il disparu?

— Ah! voilà... je ne sais pas tout à fait... enfin, je vais vous raconter la chose, et vous tâcherez d'y voir clair... Donc vous savez que dans les derniers jours de décembre, il y a à peu près trois mois et demi, le nommé Abd-el-Kader — un vrai bonhomme, entie nous — et qui, c'est di-ùle. vous rassemble un peu...

Le comte se mit à rire, en s'inclinant légèrement.

— Oh • en moins bien I... donc le Kader est venu en marabout de Sidi Ibrahim et a remis son cheval — façon de se rendre à Lamoricière et à Gavaignac...

— Je sais cela. Par ce fait même, la guerre n'est-elle pas finie?

— Ah ! est-ce que ce sera jamais fini, dans ce chien de pays ! pas besoin de vous dire que, dans cette affaire de soumission, le premier chacal y était pour quelijue chose. C'était lui qui, trois jours avant, avait empêché le Kader de passer une rivière... Il comptait retrouver une tribu dévouée, les Beni-Snassen, et là recommencer sa satanée guerre de bandits...

Mais nix I il était absolument pincé, et il a bien fallu en passer par la reddition... V'ià qu'est bienl... mais si le Kader se soumettait, il y avait des enragés qui n'entendaient pas faire comme lui. Il était venu des Arabes — des faces de pain d'épice — du fin fond du désert, et les défilés étaient menacés à tout moment.

' yU-qu'un beau matin on nous envoie en rVconnaisisance... Ohl un tout petit noyau, une vingtaine tout au plus... le

capitaine, qui n'avait pas froid aux yeux nous dit : En avant, les camarades I... il ne faut plus qu'on entende parler Ce ces ètres-h'i. Faut vous dire que, sans vous commander, le capitaine m'aimait beaucoup... Vous savez, il y a comme ça de& sympathies...

— Et je suppose, dit Monte-Cristo, que vous lui aviez rendu quelque service,..

— Oh I un rien ! dans une bagarre, j'avais démoli un grand escogriffe qui tirait dessus à bout portant... mais ça se fait tous les jours... ça ne tire pas à conséquence... Bref, comme nous partions, v'ià le capitaine qui m'appelle.

« — Présent I que je dis.

« — Coucou, qu'il fait, on ne sait jamais ni qui vit, ni qui meurt. Si par hasard, il m'arrivait quelque chose, je veux que tu saches q'ie j'ai une mère que j'adore et qui habite Marseille... il me dit son nom et son adresse, que je mets dans un coin de ma cervelle... Alors qu'il ajoute, si ça tourne mal pour moi, tu demanderas un congé, tu t'en iras en France et tu iras lui porter ça... ça, c'était une bague 1... je ne voulais pas la prendi'e...

— Une bague ! s'écria Monte-Cristo regardant Mercedes. Mais vous ne m'aviez pas dit 1...

Mercedes était devenue pourpre, et des larmes étaient montées à ses yeux.

Sans prononcer une parole, elle retii-a une bague de son doigt mince et tdanc et la remit à Monte-Cristo.

Le comte eut peine à retenir une exclamation qui montait de son cœur à ses lèvres.

Cette bague — bijou, hélas I bien modeste! — simple anneau d'ai-gent, c'était celle qu'Edmond Dantès avait donnée jadis à Mercedes la Catalane, gage d'affection et de bonheur futur.

Et c'était ce simple souvenir qu'elle avait remis à son fils, alors que celui-ci partait pour une campagne périlleuse...

Tant de pensées se pressaient en l'âme de Monte-Cristo que ses lèvres s'agitaient sans qu'il prononçât une parole. Mais il regardait Mercedes.

La veuve du comte de Mortcerf baissa la tète en murmurant :

— J'avais voulu que ce talisman lui portât bonheur !

Continuez, dit Monte-Cristo au zouave Coucou.

— Naturellement, continua celui-ci, ,e ne voulais pas la prendre... le canitaine est solide, voyez-vous, et courageux! ça n'est pas un de ces hommes rpu'nn lu-

2eo

comme cela!... et puis, s'il y a un bon ' Dieu, est-ce qu'il ne devait pas me prendre plutôt, moi, un bon à rien !... Enfin, il a insisté tant et tant que j'ai consenti... Nous voilà en route... et nous anivons dans ie défilé en question... la journée passe bien... pas un bédouin à l'horizon, pourtant il y avait autour de nous de satanés rochers qui n'avaient pas l'air bien commodes... La nuit vient... nous allons un peu en avant, histoire de trouver un endroit convenable pour manger la soupe... quand, tout à coup...

Ali ! mille tonnerres ! quel branlebas ! nous étions entourés, par combien, je n'en sais rien ! la danse commence, avec un orchestre de coups de fusil à réveiller les sourds... Oh I pour nous être battus comme des chiens, ça, c'est sur, moi, je vois une espèce de gredin dont l'ombre se détachait sur une espèce de pierre déchiquetée... Je ne fais ni une ni deux, je saute dessus... bataille! nous dégringolons tous les deux ! Une chute de vingt pieds t Je reste... ouf!... et là je ne sais plus ce qui s'est passé!...

— Mais le capitaine T

— Attendez !...

Coucou reprit :

— Au lever du jour, je revins à moi..c'était miracle que je ne me fusse pas cassé la tète... enfin je me tâte et je m'aperçois qu'il n'y a rien de démoli. Et tout de suite, une idée me vient : où étaient les ciimarades? Où ils étaient! Ah! saprénom I je me hisse jusqu'à la route, et qu'est-ce que je vois... tous, mais sans exception, morts... et sans tête ! c'était atroce! Voyez- vous... avoir causé la veille avec une bonne douzaine et demie de gars vivants et bien en chair... bien complets... et les retrouver le lendemain, décapités, mutilés 1 Vrai ! je ne suis pas une petite maîtresse... mais j'en frissonne encore...

Et en vérité, la face bronzée du zouave 8'était couverte d'une pâleur livide.

— Ces cous rouges, ces ouvertures béantes d'où le sang écoulé faisait une mare épaisse, ces membres tordus par l'agonie! Brrrl... mais aussi je me dis tout à coup... et le capitaine?... non, c'était certain 1 11 n'y était pas!... il man(iuait à l'appel ! est-ce qu'il était déjà parti?... Je ne pouvais pas croire ça... Je savais que, puisqu'on s était battu jusqu'à la mort, il n'avaii pas /àché son bout... oh I pour ça, ie n'ai pas une seule minute douté de lui.. j>lutôt je crus qu'on ne l'avait qu'à moitié assassiné...

ijn gémissement douloureux de Mercedes interrompit le narrateur

Dix fois déjà, la pauvre mère avait entendu ce récit, et comme au premier jour elle sentait son cœur se briser et des gouttes de sueur froide couler sur son visage.

— Faut-il que je continue, demanda Coucou, ou bien que je m'arrête ?

— Non, non, parlez, dit Mercedes. Si grand, si douloureux que soit mon supplice, j'aurais le courage de le supporter jusqu'au bout.

Inconsciemment elle avait posé sa main sur celle de Monte-Cristo. A ce contact, un courage nouveau remplit son âme ; elle se redressa et d'une voix plus assurée :

— Achevez, dit-elle encore, je vous en prie.

— Pour lors donc, reprit le zouave encouragé par un regard de Monte-Cristo, voilà que je me mets à chercher, à droite, à gauche, dans les ravins... rifn I et pas de trace des bandits!... ils s'étaient évanouis comme la fumée de ma pipe... tonnerre ! C'était dur pourtant de s'en aller comme ça... je ne pouvais pas m'y décider, et je revenais toujours au même endroit, criant, appelant, tendant l'oreille et croyant entendre parfois une voix qui me répondait... c'était le cri de quelque bète qui guettait mon départ... J'aurais 6ien voulu sauver les camarades de la dent des lions et des hyènes... mais tout seul... et vingt cadavres!... je dus y renoncer, et les poches pleines de cartouches, le fusil au poing, je m'éloignai... j'avais été rudement meurtri dans ma chute, j'allais clopin clopinant... à chaque instant, je m'attendais à être attaqué ou canardé à bout portant... et cette fois-là, je n'en aurais pas été quitte pour une estatilade sans importance... mais la mort, à ce qu'il parait, ne voulait pas de moi... et j arrivai au camp sain et sauf... Là, je racontai l'affaire ! d'abord on ne voulait pas me croire... Savez-vous bien qu'on ni accusait d'avoir fui, d'avoir déserté et d'avoir lâchement abandonné les amis!...

Ah ! ça ! c'était encore plus dur que d'avoir le cou coupé... on m'a emmené, sans armes, comme un malfaiteur, avec un détachement... et nous sommes arrivés à l'endi'oil... ça s'appelait le Kébar... Tenez, monsieur, je ne veux pas vous dire ce que nous avons vu... c'était telloment atroce... les bêtes avaient passé par là., et ça n'était plus qu'une bouillie d'os ou de sang ! il a bien fallu qu'on me crùll... mais un moment, j'ai manqua en devenir l'ou I...

Coucou passa ses aiains sur son front moite.

— Mais on a fait des recherches, s'écriîi Monte-Cristo, le capitaine Joliette a sans doute Cté emmené comme prisoniiier... pour servir d'otage, pour quelque échange avec un important personnage arabe...

— Ah I Bi vous saviez... on a tout inventé, tout imaginé ! c'était vrai que ça n'était pas naturel!... pas une trace!... et à mesure que le temps passait, on était en pleine paix... la soumission d'Abd-el- Kader les avaient aplatis, ces animaux d'Arabes... ils venaient tous l'un après l'autre chez nous pour demander la paix

— Et sans doute, on les interrogeait?

— C'est-à-dire qu'on ne faisait que ça... si vous saviez comme tout le monde aimait le capitaine Joliette... il y en a plus d'un, et moi tout le premier, qui aurait donné sa peau pour lui... eh bien I on avait beau promettre une récompense à qui donnerait de ses nouvelles, pas un renseignement I... Seulement, ça, j'en suis sûr, et je l'ai vu moi-même, U y en a eu un, une espèce de singe maigre, un squelette, quoil... un de ces faiseurs de tours qu'ils appellent là-bas un marabout I j'aurais parié qu'il savait quelque chose...

— D'où vous venait cette certitude ?

— Je vais vous dire, mon général. Ah I non, pardon ! Sapristi, ça me gène que vous ne soyiez pas au moins colonel I... enfin!... celui-là était venu au camp... moi, je dis pour espionner — les autres prélendent que c'était pour mendier — enfin, j'étais là quand on lui a parlé du capitaine ! Eh bien ! quoiqu'il ait baissé les paupières aussi vite qu'un oiseau ferme ses ailes, j'ai surpris dans ses yeux un éclair, un je ne sais quoi de féroce et d'hypocrite...

— Ne l'avez-vouB pas signalé i tob chefs?...

— Certes, mais on ne m'a pas écouté d'abord, et puis quand on a voulu le retrouver... pssstl plus personnel il était parti I..,

— Et vous, du moins, savez-vous quelque chose de lui, son nom?

— Son nom I Ah I cette satanée langue 1^. quelque chose comme Rage....

Ela. V. mais allez donc vous y retrouver...

•^Un marabout! dites-vous 1... atten- (toz ! cet homme n'avait-il pasle visage osseux, les oreilles très écartées de la tète?

— Oh ! absolument !

— Les moustaches et la barbe taillées en pointes, très longues et très effilées...

— Tout à fait cela ! Ah çà I vous connaissez donc le particulier?...

— Non. Ce sont là des signes communs à certaines peuplades du désert... Une dernière question, le mot que vous avez entendu n'était-il pas : Radjel el Achem?

— Mais c'est ça ! c'est bien ça 1... mais alors nous le retrouverons !...

Mercedes s'était levée toute pâle, prête à l'espérance.

— Oh ! restez calme, pauvre femme !

dit Monte-Cristo. Ce ne sont point même

I là des renseignements... les mots que j'ai I cités, signifient en arabe : marabout quêi teur!... Quand au type de l'homme, il est très commun dans le sud du Sahara algérien. Voilà toute ma science C'est fort peu de chose, comme vous le voyez.

Monte-Cristo avait prononcé ces paroles avec un calme tel que Mercedes ne devina sous les mots rien de plus que ce qu'ils signifiaient textuellement.

— Achevez, dit Monte-Cristo à Coucou, n'avez-vous point d'autres indices à me fournir...

Le zouave parut hésiter un instant. Et comme Mercedes, découragée de nouveau, avait laissé tomber sa tète dans ses mains. Coucou profita de ce qu'il n'était pas vu pour adresser au comte un signe des plus expressifs.

Cela voulait dire : Oui, mais pas devant elle.

Puis, se voyant compris, il ajouta i haute voix :

— Je n'ai rien de plus à dire... j'ai demandé un congé pour venir en France, et pour obéir au vœu de mon brave capitaine... Seulement, je suis d'abord allé à Paris... Comme la pauvre maman était morte, j'ai voulu aller sur son tombeau lui demander pardon de l'avoir fait autant endèver autrefois... Puis au ministère, on m'a fait demander... et justement on m'a donné ordre de venir à Marseille.

J'ai obéi et me voilà... J'ai remis la bague, j'ai dit tout ce que je savais... Mais en somme, quant à retrouver mon capitaine, dame 1 j'ai bien peur qus ça ne soi* impossible...

— Impossible I s'écria Mercedes en jetant à Monte-Cristo un regard suppliant.

— Monsieur le zouave, dit le comte en souriant et en regardant Coucou bien en face, est-ce que par hasard vous seriez do ces esprits forts qui ne croient à rien?...

— Moi 1 ah ! par exemple, je crois à la bonne volonté, au courage... et tenez, sa-

prénom ! si j'osais, je dirais bien que je crois à vous...

— Si bien que vous ne répugneriez pas trop à cette idée que l'impossible est parfois possible !...

— Je ne dis pas non !

— Eh bien 1 allez m'attendre en bas! je sortirai avec vous... et nous causerons! peut-être arriverai -je à vous persuader!...

— A vos ordres, commandant! Ah I tenez I si vous vouliez être bien bon pour moi, vous me permettriez de vous appeler commandant!

— Mais encore une fois...

— Qu'est-ce que ça vous fait I Voyezvous, ça me paraît si naturel! et puis, autre chose, le capitaine Joliette avait l'habitude de me tutoyer... ça me faisait plaisir ! et vrai 1 je ne sais pas comment ça me vient, il me semble que si vous vouliez, je vous serais dévoué comme un chien... un chien, ça se tutoie!... alors voulez- vous me tutoyer!

— Nous recauserôns de tout cela...

— Oh ! madame Mercedes, demande' cela pour moi...

"- C'est bien ! c'est bien 1 dit Monte- Crfsto. Allez m'attendre !

Et comme le zouave le regardait d'un air suppliant :

— Voyons ! va m'attendre !

— Oui, mon commandant ! fit Coucou tout joyeux.

Et tournant sur ses talons, le zouave disparut.

Dantès et Mercedes gardèrent un instant le silence. Elle avait peur d'interroger.

— Ecoutez-moi, Mercedes, dit enfin Monte-Cristo, si mon énergie ne s'est pas atïaiblie , si ma volonté n'a pas plié, si Dieu me vient en aide... je ne désespère pas...

— Quoi !... vous croyez!...

— Demain, à la même heure, je voue dirai tout. M. de Beauchamp est-il encore k Marseille?...

— Oui, du moins je le crois.

— Je le verrai. D'ici là, ne désespérez pas. Recueillez toutes vos forces pour la patience et pour l'espoir... Adieu, Mercedes, à demain I

.\u même instant on frappa doucement ft la porte, et la voix harmonieuse de mise Clary demanua .

— Ètes-vous seule, Mercedes?

Sur un signe de Monte-Cristo, Mercé dès alla ouvrir.

La jeune tille voyant un étranger, s'arrêta sur le seuil, rougissante :

— Une bonne et courageuse amie, dit Mercedes, qui a bien voulu s'intéresser à la pauvre veuve.

Le comte s'inclina respectueusement Puis, tendant les mains à Mercedes, il répéta:

— Adieu, à demain I

Miss Clary était restée immobile, comme frappée d'une subite émotion.

— Quel est cet homme? demanda-t-elle d'un ton qui tremblait un peu.

— M. le comte de Monte-Cristo, dit Mercedes.

— Et c'était lui que vous attendiez ?

— Oh ! fit miss Clary en portant la main à son cœur, je ne sais quel pressentiment me dit que cet homme est tout-puissant... espérez, Mercedes, espérez I

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