‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 22 sur 84 · CHERCHEZ LK FEMME · texte numérisé non relu

CHERCHEZ LK FEMME

Monte-Cristo trouva le zouave qui l'attendait à la porte,

Seulement, Coucou n'était pas absolument seul.

La mère Gendarme — autrement dit M°" Caraman — avait accompagné miss Clary, et par discrétion n'était pas entré avec elle.

Or, Coucou était un amateur du beau sexe. Et s'il eût vécu vingt ans plus tard, il eût pris à son compte le fameux mot de Dumas fils :

« Quand on aime une femme, plus il y en a... »

Chez la veuve, il y en avait beaucoup, énormément.

Et mons Coucou était tombé en arrêt, frappé d'admiration.

D'autre part, maman Caraman, biea que vertueuse comme une Jeanne d'Arc...

mariée, n'était pas insensible aux charmes du sexe laid, surtout lorsqu il se présentait sous l'habit militaire, dont elle avait toujours raffolé.

Donc Coucou, passant sur sa moustache une main maigre, mais vigoureuse, avait charmé les loisirs de l'attente ea entamant un bout de causette avec l'excellente gouvernante :

— Pardon, excuse, madame, avait-il dit, mais c'est vous qui êtes comme qui dirait la nourrice de la belle demoiselle...

Quoique cette appellation de nourrice fut iustifiée par les avantages très sérieux de maman Caraman, cependant

Horreur! Tous ces cadavres étaient sans t*t9.

LiY. 30

l'âge du bébé eût été, il faut l'avouer, un

peu mûr.

Mais sans se fâcher, elle répliqua :

— Vous aiin'œ à rire, monsieur le zouave ;,..

— Il y a des jours... enfin c'est bien vous qui êtes la dame de compagnie... là, le mot est gentil I

— En effet, je suis la gouvernante de M"° Clui-y...

— Elle" a de la chance.

— Comment cela?

-^ Je veux dire seulement que si j'avais une gouvernante comme vous, je m'en licherais les doigts jusqu'au coude!...

Maman Gendarme prit le parti de rire, c'était le plus simple.

Et comme au fond, une femme est toujours femme, c'est-à-dire que, selon un mot de Coucou, elle aime mieux un complimeut quun coup de trique, elle entama francliement la conversation avec le zouave, ils étaient bavards tous les deux, à qui mieux mieux. Et leurs langues bien penduc's jabotaient de la belle façon, quand Monte-Cristo apparaissant, Coucou se mit promptement au port d'armes en murmurant :

Voilà le commandant !

Le titre militaire fit son effet sur la gouvernante qui, pour un peu, eut également porté les armes avec son parapluie. Elle fit sa plus belle révérence.

— Eh bien ! dit le comte à Coucou et se rappelant le désir si vivement exprimé tout à riieure, es-tu prêt à compléter tes renseignements?...

— A vos ordre.^, mon commandant.

— Viens avec moi .. tu me diras cela en voiture...

I-.t sur un signe de Monte-Cristo, Ali avait ouvert la portière du coupé.

— Comment! mon commandant... moi là-dedans! ei avec vous!' Ah bien I voilà ! . première fois de ma vie que je me sers

ces coffres-là...

Monte-Cristo montant le premier. Coucou eut le temps de se retourner, de décocher à maman Caraman un coup d'œil vainqueur , agrémenté — ma foi ! tant pis ! — dun beau baiser envoyé du bout des doigts.

La veuve du gend;a-me, toute rougissante, rentra précipitamment dans la maison.

La portière se referma. Le comte était Bsul -wec le zouave.

— !si je t'ai bien compris, lui dit-il, il est certains détails que tu n'as pas ci-u

pouvoir ou devoir donner à la mère de ton capitaine ?

— C'est tout à fait ça, commandani.

Voyez-vous, on a sa délicatesse. Et quoi qu'il n'y ait dans tuul ça que de la vertu premier numéro, pourtant j'ai eu peur qu'elle ne supposât des choses...

— Ce qui signifie qu'il s'agit d'une femme ?

— Oh ! d'une enfant. Quatorze ou quinze ans à peine.

— Qui était la maîtresse du capitaine la Joliette !

— Eh bien I là, mon commandant, vous voilà vous-même qui croyez à ça... Vrai de vrai, comme je suis un bon garçon, comme je m'appelle Coucou, il n'y a pas un mot de vrai...

— Alors explique-toi, et sois aussi bref que possible !...

— Oh ! ça ne sera pas bien long. Pour lors, figurez-vous qu'il y a de ça six mois à peu près, nous, avions poursuivi, la baïonnette aux reins, des damnés animaux du désert — j'entends des Bédouins, des Arabes, je ne sais pas tous les noms dont on les nomme — ils se sauvaient tant et si bien que nous en avons été pour nos frais... mais nous étions fort loin du camp... La nuit étant venue, il fallait s'inslalleiilà, dans une espè' de ravine, pour y attendre le jour... très Dien! nou" n'avions pas de surprise à craindre ; cettfe fois-là nous étions tranquilles.

« J'étais en faction à côté de la tente du capitaine, et j'ouvrais l'œil et l'oreille. .

« Mais vrai ! quand j'aurais dormi, et quand j'aurais été sourd, j'aurais entendu tout de même l'épouvantable cliarivar.

que faisaient toutes ces bètes, jaguai-s, panthères et autres bètes qui hurlaient à qui mieux mieux... Voilà que tout à coup sur les deux heures du matin, une espèce de forme noire passe auprès de moi...

quelque chose d'énorme, et qui bondissait si vile que, ma foi I je n'ai même p is eu le temps d'épauler... et j'ai tiré au hasard. Au coup de feu, on se réveille, mon capitaine, le premier, lui qui ne dormait jamais que d'un œil...

« En même temps, et comme par un fait exprès qui a été bienheureu? — vous allez voir pourquoi je dis ça, la lune se levait... , ,

„ Qu'est ce qu'il y a? demanda le capitaine :

. Je lui explique l'affaire en deux mots. Je croyais à un lion tout au moins...

« Mais au moment où je disais cela, voilà qu'au-dessus de notre tête, sur un« espèce de monticule, un en retentit. Âfa'

tenez, mon commandant, je ne suis pas j sensible, mais, à l'heure qu'il est, il me semble encore que j'ai ce cri-là dans les oreilles!... c'était quelque chose! Supposez un enfant dont une machine écrase

« Mais vrai 1 je ne sais pas comment cela s'est fait 1 le capitaine, d'en bas où nous étions, avait bondi sur le rocher, à plus de trois mètres... et il n'avait ni fusil ni pistolets ! Ma foi, c'était raide, mais je ne veux pas être en retard et je grimpe des mains, des pieds, des ongles... et, arrivé là-haut... qu'est-ce que je vois?

t .k terre, un corps étendu... une femme, un enfant, je ne savais pas...

« Et debout, ."ieux êtres... mon capitaine et une énorme panthère... Le capitaine, ayant à la main soa poignard... la panthère, la gueule ouverte, rouge, les yeux flambovants... J'allais tirer, visant au défaut de "l'épaule, quand la bète s'est tout à coup jetée sur l'homme...

« J'aurais tué le capitaine Joliette... mon arme retomba Ce fut la durée d'une seconde, mais il y eut une épouvantable bataille entre l'homme et la brute... Je ne vis rien et je vis tout... le capitaine avait saisi la panthère à la gorge entre ses doigts de fer, et, la renversant en arrière, il lui avait ouvert le ventre d'un seul coup de couteau, en remontant.

La bête tomba, râlant, rugissant, bavant du sang.

c Le capitaine resta debout, sauvé, vainqueur I

» Je courus à lui : il tomba dans mes bras. La griffe de l'animal lui avait labouré la poitrine, le sang coulait à flots. D me dit :

— Coucou, ça n'est rien ! vois l'enfant ! « Et il se redressa, comme pour me

laisser libre de lui obéir.

c Je courus à celle qui était à terre... Sous la lueur blanche de la lune, je vis une créature exquise, jeune, fraîche sous ga pâleur de marbre... elle avait à l'épaule nn trou sanglant.

« Les camarades étaient accourus, les uns soutenant le capitaine, les autres m'aidant à relever la pauvre fille, qui avait l'air d'une morte.

« Mais j'avoue, ce qui m'intéressait le plus, c'était le capitaine...

— Ah bien ! lui — ma parole! — c'était à croire qu'il avait l'âme chevillée dans le corps, il s'était fait apporter de l'eau, 9i à flots, il se lavait la tète et la poitrine, «t, ve relevant, il vint à moi, en me disant :

— Pourvu que je ne sois pas arrivé trop tardi

Monte-Cristo sentit une larme monter à ses paupières :

— Brave cœur! murmura-t-il. — Ah!

combien je pardonne à celui qui s'appelait Fernand de Mortcerf !

Déjà, dans le cœur du comte, l'héro'isme du fils rachetait les crimes du père ! Albert de Mortcerf, devenu le capitaine Mortcerf, gagnait la cause déjà plaidée par Mercedes.

— Quel était cet enfant? demanda Monte-Cristo.

— Ah ! pour ça, mon commandant, je ne pourrais guère vous le dire... Ni moi ni personne... Voilà ce qui lui était arrivé, ou du moins ce qu'on a cru comprendre... car elle n'était pas bavarde et se refusait presque tout à fait à répondre...

« Elle appartenait à une des tribus du Sahara que nous avions poursuivie... on l'avait battue, maltraitée, je ne sais quoi! et elle s'était sauvée, se cachant comme elle pouvait dans les touffes de broussailles quand soudain elle s'était trouvée en face d'une panthère.

« Une rude bète! allez!... et dont la peau aurait fait un fameux tapis I...

« Elle avait été renversée, et la bête lui avait posé sa griffe juste entre les deux épaules. Comment elle ne l'avait pas tuée, ça, ce sont de ces miracles que rien n'explique... Songez ce que c'est pour une pauvre créature du bon Dieu, — grosse comme pour deux liards de beurre — quand ça sent là, sur sa nuque, une griffe à crampons de fer, pointus comme des flèches... Elle avait crié ! Parbleu ! il n'y avait pas à lui en faire un crime... et le capitaine s'était élancé... il avait fait reculer l'animal surpris... vous savez le

— Et cette jeune fille était gravement blessée?

— Non ! heureusement ! le capitaine l'était plus qu'elle... la panthère lui avait dépouillé la poitrine jusqu'aux os... le lendemain matin, nous reveuions vers Laghouat qui à ce moment-là était notre point de ralliement... Oh! ce qu'ils appellent là-bas une oasis... quatre maïu^hes à balai avec un plumeau vert au bout... Ça ne fait rien ! toujours est- il qu'il a fallu faire un brancard, sur kvjuel nous avons placé le capitaine et la petite, à côté l'un de l'autre... et hop! en marclie/ Ils n'avaient pas l'air daller l'un mieux ((ue l'autre... mais ils étaient si beaux tous les deux.

— Ah ! interrompit Monte-Cristo, cette jeune fille était belle ?

— Dame 1 vous savez, commandant, belle si vous voulez, pour ceux qui aiment le pain d'épice... pas trop brun, c'est vrai ! tenez, m'man, jadis, faisait des gâteaux au four qui avaient cette teinte là... dorés plutôt que noirs... c'était ça. Mais des yeux ! des yeux ! longs comme çà...

Et le zouave mesurait du bout de ses doigts jusqu'au coude.

Ils ont des bêtes par là, des antilopes, des gazelles, qui ont des yeux comme ceux-là, et si doux que pour nous, les vieux durs à cuire, ça nous fait quelque chose de quiller dessus, parce que ça vous regarde en mourant... c'est à pleurer... Elle s'appelait Medjé 1 il faut vous dire que le capitaine est un homme heureux. Oh ! avec celui-là, jamais le plus petit mot pour rire, pas d'ainourettes, et quand les autres officiers s'en allaient faire leurs farces, à Alger, dans le quartier maure ou chez les juives, lui se tenait bien tranquille dans sa chambre, étudiant et travaillant ! à ce point que d'abord ça ne nous avait pas trop plu. Vous devinez, nous les chacals, nous aurions voulu un bonhomme à poils qui ne respectât rien. Ça n'avait pas duré. Nous l'avions vu au combat, brave comme un lion, toujours en avant, bon, compatissant ou terrible, toujours juste... et nom de nom ! nous nous étions dit : après tout il a bien le droit de faire ce qui lui plaît.

Monte-Cristo écoutait complaisamment, sans impatience, l'éloge du tils de Mercedes. Gomme le lui avait dit la Catalane, il était digne d'elle, digne de tous deux, si le crime ne les avait pas séparés. Et Edmond Dantès sentait ce nom : Mon fils ! monter à ses lèvres, car c'était bien l'enfant de son cœur que celui de cette femme qu'il avait adorée.

Mystères du cœur humain ! il aurait dû le haïr plus que tout autre I selon la logique banale, il aurait dû sentir en lui une colère grandissante à entendre ces éloges adressés au fils du traître Fernand. Non ! il ne voyait que la mère, il ne pensait qu'à elle. Il lui semblait que cet enfant fût né — au sein de Mercedes — de sa pensée et de son souvenir.

Il passa sa main sur son front et dit à ■"«ucou :

— Continue !

— - Dès que Medjé fut en état de l'entendre et de lui répondi-e, le capitaine Joliette lui dit :

« — 'Veux-tu retourner dans ta tribu?

« Elle manifesta une peur terrible. Ses traits se contractaient, elle sanglotait I

« Parait qu'elle n'avait pas été parfaitement heureuse dans sa famille...

« Mais quelle était sa famille? voilà où était le hic ! Dans ce satané monde d'Algérie, dès qu'ils sont dix ensemble, ça forme une nation, ça se nomme d'abord un sultan inconnu. On dirait un hameau de dix électeurs qui élirait un roi... des bêtises; quoi?... et puis, pour tout dire, quand on lui parlait de ça, à la petite, elle ne voulait pas répondre... elle était de là-bas... là-bas! Là-bas, ça ne constitue pas une patrie ! tant et si bien qu'il a fallu renoncer à avoir des renseignements...

« Oui, mais le difficile, c'était ce qu'on allait faire de cette donzelle 1

« Ça avait dans les quinze ans, bien formée... un peu maigriotte,pourmoilmai.s, ça,- c'est une affaire de goût. Je sais que les autres ne tarissaient pas sur son compte... charmante, adorable 1 etc.. moi, j'aime les femmes mieux rembourrées que ça...

Et disant cela, le brave Coucou, clignait de l'œil, signe qu'il s'adressait à lui-même en pensant à maman Caraman, une femme bien capitonnée, celle-là !

— Enfin, que devint-elle? demanda Monte-Cristo.

— Voilà ! le capitaine lui dit : ïu ne veux pas dire où est ton père ? ça prouve en tous cas que tu n'as pas grande envie de le revoir. Je ne puis pas t'abandonner. Si tu veux, je serai ton père, et tu seras ma fille ?

— Sa fille !

— Oh 1 ni plus ni moins ! je vous ai dit que le capitaine n'était pas pour la bagatelle I La petite s'était jetée sur ses mains en les embrassant, et en faisant un tas de simagrées qui voulaient dire soumission, esclavage. De ce jour-là, elle est restée chez le capitaine, traitée comme une petite reine. Il lui avait donné une servante, et quand il s'en allait en expédition, il la recommandait aux camarades qui la respectaient bien gentiment.

Et elle était heureuse, da ! Entre nous, je crois que quand elle aurait eu ses dixhuit ans... dans ces prix là... il se seiait passé autre chose. Mais ça ne me regarde pas 1

— Et qu'est-elle devenue ?

— Ah 1 voilà le grand point ! t igurezvous donc que quand nous nous en étions allés pour la dernière afl'aire, elle s'étaiî jetée au cou du capitaine... le suppliai (

de ne pas partir... des bêtises, quoi 1 Comme si, quand on a des ordres, on peut ne pas marcher... elle ne savait qu'un mot de français, c'était papa I petit papa ! C'est ainsi qu'elle appelait toujours le capitaine. Et ça lui faisait un eâet ! eh bien ! elle répétait, là, au dernier moment qu'elle conjurait son petit papa de rester... on aurait dit qu'elle avait des pressentiments ! je croyais à un caprice d'enfant. .. et je n'y faisais pas grande attention à ce momentlà... mais depuis I...

— Depuis ! que veux-tu dire?

— Quand je suis revenu, apportant la nouvelle de la disparition de mon capitaine, savez-vous ce que j'ai appris?...

— Achève !

— Medjé avait disparu la même nuit...

presque à la même heure !

— Alors, c'était une trahison infAme !

Celle que tu appelais un enfant avait sans doute averti l'ennemi de la marche du détachement... et c'était elle qui était cause de la mort de tes compagnons ?

— Au premier coup d'œil, mon commandant, ça en a rudement l'air... et pourtant...

— Pourtant ?

— Je voulais avoir le fin mot de l'affaire... J'ai interrogé... Il y avait par làbas — pardon, excuse, mon commandant, mais faut bien vous expliquer les choses — une demi-douzaine de créatures assez grisses qui me voulaient du bien... et qui étaient finaudes comme des épouses de renud! Je les ai interrogées... dans les bonsmoments... quand ellesn'avaient rien à me refuser, et alors j'ai appris que depuis quelques jours on avait vu rôder autour de la case du capitaine des bonshommes à tètes peu rassurantes. . . qui n'avaient

as parlé à Medjé, mais qui avaient l'air e surveiller les alentours; même que Medjé en avait aperça un, avait poussé un cri de terreur et s était blottie au plus fin fond de la maison.

— Pourquoi alors n'avait-elle pas averti le capitaine?

— Ah I qu'est-ce qui sait ces choseslà? Quand il y a des femmes, c'est la bouteille à l'encre. LUe avait peut-être eu son idée, celte petite... ne pus etfrayer le capitaine... egt-ce que je sais I toujours esl-il qu'il était venu des gens de mauvaise mine... et un entre autres qu'on m'a nommé... seulement je ae siiis pas qui c'est...

* — Dis -moi ce nocol...

— Mohammed-beu AUiIalial^ T

— Lui ! s'écria Monte Cristo en se dres-

sant. Es-tu bien sûr de ne pas te tromper?

— Oh 1 pour ça ! sûr et certain... un nom comme ça, case l'e ient!

— Et tu ne sais pas quel est cet homme ?

— Non... on m'a dit que c'était encore un de ces marabouts, un de ces jongleurs...

Monte-Cristo secoua la tête et un sourire fuj<itif effleura ses lèvres.

— Tu n'as pas interrogé ? Tu n'as pas parlé de cet homme à ses chefs?

— Pourquoi faire ? Ils n'y auraient pas vu plus clair que moi I

Monte-Cristo fixa le zouave de son regard noir et profond :

— Alors pourquoi me dis-tu, à moi, ce que tu n'as pas dit à ceux qui ont autorité sur toi ?

Coucou fut un instant déconcerté. C'était vrai, pourtant. Pourqnoi parlait-il maintenant après s'être tu jusque-là. Il ne répondait pas. parce qu'il n'avait p is encore conscience de l'étrange influence qu'exerçait Monte-Cristo sur ceux qu'il regardait en face.

Mentir en face du comte, sous cet œil à la fois pénétrant et interrogateur, c'était difficile, sinon impossible. Coucou, (pii ne le connaissait que depuis une heure à peine, avait trouvé tout naturel de luipu-- 1er, comme il l'eût fait à soi-même, s'il eût été seul et s'il s'était interrogé. ^

Mais il ne raisonnait point tout cela, et il répondit tout bonnement :

— C'est vrai ! je ne sais par pourquoi...

Monte-Cristo réfléchissait profondément.

La voiture avait dépassé les faubourgs et suivait l'aduiiralde route de la Corniche. Le comte regardait la mer, et son regard, plongeant vers l'iiorizon, seuiblait voler jusijue vers cette terre inconnue où gisait le secret de la destinée d'Albnrt, — c est a-dire de lu vie ou <ie la. mort de Mercedes.

— Un mot! dit-il. Tu as vu souvent Medjé ?

I — Oh 1 plus décent fois...

— N'as-tu rien remarqué de particulier en elle'?...

— Non I... et pourtant... attendez donc ! si, vous m'y faites songer... elle avait un signe bien singulier...

— Quel étaii ce signe?

— Sur le front et sur chacune des joues, elle avait une marque, une petite croix, que je croyais d'abord peinte eu romje. el

qui —je m'en suis aperçu depuis — était tatouée dans la chair même... cela ne l'enlaidissait pas... mais c'était tout de même bien étrange...

A ces mots du zouave, Monte-Cristo avait tressailli.

Mais se contenant aussitôt :

— Ecoute, dit-il, l'homme dont tu as prononcé le nom tout à l'heure, Mohammed-ben-Abdallah. est le plus cruel ennemi de la France... celui qui rêve de venger Abd-el-Kader et de continuer son œuvre...

— Ahl sap renom! si j'avais su cela plus tôt...

— Si le capitaine Joliette est tombé entre ses mains, il est perdu... à moins d'un miracle!... .

— Perdu!... mais non... si vous voulez... un miracle, c'est faisable!... et avec vous, il me semble que je serais capable de tout...

— C'est bien!... je verrai si je puis compter sur toi. Ce aoir, à dix heures, chez moi !... tu viendras?

— Oh ! pour ça, il n'y a pas de danger que j y manque I...

Monte-Cristo appela Ali et lui donna ordre de retourner vers la ville.

Et pensif, il se disait :

— Mercedes!... Mercedes!... oh I je sauverai ton fils !

N-E TE FIE qu'a TOI-MÊMB

Quand Monte-Cristo se présenta à l'hôtel de l'Univers et fut introduit dans un des salons du premier étage, M. de Beauchamp se leva vivement et vint à lui les deux mains tendues :

— Ah ! comte ! s'écria-t-il. Quelle joie c'est pour moi de vous voir ! D'ailleurs, je vous attendais...

Monte-Ciisto, en rendant franchement au journaliste l'étreinte qui lui était offerte, resta un instant silencieux, le regardant attentivement Beauchamp secoua la tète :

- Vous me regardez, fit-il d'une voix attristée, et vous vous demandez si dix années — car voilà tantôt dix années que nous nous sommes rencontrés pour la dernière fois — ont pu changer à ce point Ui. nomme que vous avez laissé jeune, ara. lit et fort.

Eu ^^tlet. Beauchamp ne ressemblait guère maintenant à l'enthousiaste qui,

en 1838. luttait contre la monarcnie de Louis-Philippe, qui, vif, spirituel, toujours prêt à la riposte, comme le duelliste qui épie de l'œil le fer de son enne-mi, était pareil à un de ces preux des anciens âges qui ne connaissaient ni découragement ni fatigue. Les traits s'étaient amaigris, les cheveux étaient presque blancs, et dans les yeux, cachés sous les arcades profondes "des sourcils, brillait un feu sombre, comme celui de la fièvre.

— Vous avez souffert, ami I dit Monte- Cristo.

— Soulïert! s'écria Beauchamp, non, le mot n'est pas juste. Je me suis brûlé au foyer des passions politiques; pendant deux ans, j'ai vécu dans cette fournaise, donnant toute ma pensée, toute mon énergie, épuisant dans mon labeur de journaliste tout ce qu'il y avait en moi de vitalité...

— Mais vous avez triomphé! et, le 24 février, la République a été proclamée.

Beauchamp releva la tète.

— Oh ! ce jour-là, j'ai eu une heure de folle joie!... Oui, c'était le triomphe, c'était la justice qui reprenait ses droits. Je n'ai regretté alors ni mes forces perdues ni mes labeurs sans trêve... J'ai crul... et je ne sache rien qui soit plus doux à la conscience qu'un acte de foi prononcé dans toute la sincérité de ses aspirations... mais...

— Mais?... demanda Monte-Cristo, voyant que le journaliste s'interrompait.

Beauchamp passa sa main sur son front :

— Ne parlons plus de cela, voulezvous? Savez-vous pourquoi je suis ici. à Marseille? C'est que je me suis évadé de Paris pour quelques jours, ayant uesoin de fuir le navrant spectacle (jui m'ôtait toutes mes illusions et toutes mes espérances. La République est donc seulement le droit de toutes les nullités à la curée des places, le désordre dans les actes et dans les volontés, la rivalité sans pitié entre ambitieux ? Ah ! monsieur de Monle- Cristo, je vous le dis ! il y a dans la société des forces qu'on oublie et qui sont les plus grandes. Le peuple a faii ia Révolution et déjà ou veut que le peuple nf soit rien ! Qui sait si d'ici à six mois, plus tôt peut-être, ceux qui ont versé leur sang pour la République ne viendroa pas demander compte à ceux qui ont prù le pouvoir de ce qu'ils en ont lait ;. .. Oui je SUIS veuu ici pour oublier. Le soir,'"ye vais au bord de la Méditerranée contem-

Lii FIL^J DE MONTE-OftISTO

pler cette grande nature, si douce et si équilibrée, et je cherche à oublier les hommes, jusqu'au jour où je rentrerai dans la bataille prêt à tout, même à la mortU Laissons cela, vous dis-je. Vous êtes venu... que voulez-vous de moi?

Monte-Cristo lui avait serré longuement la main.

Ces deux hommes qui avaient au cœur on si profond amour de l'humanité et de la justice s'étaient compris.

— Beauchamp, dit le comte, à vous comme à tous ceux que j'aime, je dis : Espoir!... Quoi! est-ce vous qui désespérez de la France? non, n'est-ce pas?

Les hommes se peuvent tromper, ils peuvent se laisser entraîner, mais la France marche, marche toujours en avant ! je connais la situation, je n'ignore pas sa gravité... Oui, le peuple se plaindra d'avoir été trompé, oui, ses revendications terribles et légitimes surgiront... il y aura des luttes, du sang... peut-être quelque voleur de couronne passera-t-il par là pour profiter de nos dissensions civiles... mais les hommes tombent... le droit reste... Combattez encore le bon combat. Pas de découragement, pas de désertion. A chacun son œuvre.

Beauchamp répondit :

-- Vous avez raison. .Je ne m'appartiens pas. Mais encore une fois, venons au sujet de votre visite. Je crois le deviner, il s'agit de M™« de Mortcerf.

— Et comment savez-vous cela?...

Beauchamp fixa les yéus sur le visage

ùe Monte-Cristo :

— Parce que je vous connais, monsieur de Monte-Cristo, parce qu'il y a là une grande douleur à consoler, et qne là où il y a une soufl'rance, je suis toujours sûr d'entendre prononcer le nom de Monte- Cristo...

— Ainsi, déjà M"" de Mortcerf vous avait parlé de moi.

— Certes, et dès la première minute. Je savais où vous étiez, je savais que là-bas en Italie, vous aidiez des patriotes à accomplir une œuvre ■ de justice... Elle m'avait dit : Ah ! si M. de Monte-Cristo était là! Je lui répondis : Ecrivez-lui et il viendra. Vous êtes venu, yous voyez donc, cher comte, que je ne m'étais pas trompé 1...

— Soitl Vous savez aussi que j'ai été mêlé de très près à la catastrophe qui a amené le suicide du comte Fernand...

j'ai eu en cela des reproches graves à m'adresser. Je ne puis vous donner d'explications. Mais vous me croirez, n'est-

ce pas, quand je vous dirai qu'en venant ici, je n'ai fait que mon devoir...

Beauchamp s'inclina sans répondre.

— Donc, reprit Monte-Cristo, je sais à mon tour avec quelle bienveillance vous avez accueilli la pauvre mère et quel service vous lui avez déjà rendu en obtenant que ce zouave fût envoyé auprès d'elle... du moins elle pouvait parler de ce fils tant aimé...

— Et qui mérite de l'être, repartit vivement Beauchamp. Au milieu du trouble qui règne en ce moment dans tous les ministères j'ai pu obtenir des renseignements exacts... M. Albert de Mortcerf, qui est connu là-bas sous le nom de capitaine Joliette, a conquis l'estime et l'afl'ection de ses chefs... il s'était engagé, vous le savez, comme simple soldat.

En quelques années, il a franchi plusieurs grades, toujours le premier au feu, montrant autant de modestie que de dévouement...

— Et enfin il a disparu.

— Ici il y a pour moi — et pour tous ceux que j'ai interrogés — un mystère impénétrable. Les Arabes du désert font très rarement des prisonniers... Ecrasé sous le nombre, le capitaine Joliette n'a cependant pas été retrouvé parmi les morts.

C'est en vérité inexplicable.

— Et on n'a entendu parler d'aucun fait se rapportant à celte disparition?

— Aucun, du moins à ma connaissance. Je croirais que M. de Mortcerf a été entraîné dans le désert et que là sou cadavre est sous quelque monticule de sable.

Monte-Cristo resta un instant pensif.

— Vous ignorez à quelle tribu appartenaient les Sahai-iens qui ont attaqué le détachement?

— A peu près... on a cependant parlé de Touaregs...

— Permettez-moi une question. Croyezvous que la capture d'Abd-el-Kader doive amener la pacilicatiou de l'Algé' rie.

— Certes non 1 je suis certain qu'au premier moment un chef nouveau se lavera, pour rei)rendre la lutte un instant interrompue. Ces gens-là plieront, mais ne se soumettront jamais.

— Qui sait? fit Monte-Cristo. Cependant, je reconnais que, pour le moment, vos appréciations sont justes... et ce chel dont vous supposez l'existence, le chel existe?...

— Quoi! ai-je donc prédit si juste I mais il n'eu a pas été entendu parler au ministère...

Le capitaine, arn>é de son poignard, attaqua résolimient la panthère. L;v :;- 31

IL FILS UE MONTE-C:aSïO

-^ Est-ce à moi de vous rappeler, mon ther Beauchamp, que, de même qu'un mari est le dernier à connaître les infidélités de sa femme, de même un gouvernement apprend le dernier ce qu'il aurait intérêt à savoir ?

— Et cela... vous le savez, vous?

— Je le sais.

— Je ne vous demande point comment.

Vous avez — je lai apprécié de longue date — des moyens d'information tout spéciaux. Pour un peu, je parierais que vous savez le nom de ce chef.

— Je le sais.

— Voyez-vous I... Et il se nommeT...

— Mohamed-Ben-Abdallah 1

— Jamais je n'ai entendu prononcer ce nom. Etes-vous bien sûr de n'avoir pas été trompé ?

— Eh bien I fiit Monte-Cristo en souriant, voici qu'après m'avoir accordé la science infuse, vous doutez aussitôt...

L'homme dont je vous parle, dont je vous ai dit le nom, a juré de recueillir l'héritage sanglant d'Abd-el-Kader, et un mois ne se passera pas avant que de nouveau l'étendard de la révolte ne flotte au désert...

«— Mais à mon tour, une question. Réelment, vous pouvez m'en croire, je vous donne ma parole que je ne doute plus.

Mais quel rapport aurait cette levée de boucliers — style figuré, surtout quand il s'agit de l'Afrique — avec la disparition de M. de Mortcerf?...

— Oh I ceci est tout diflférent ! fit Monte- Cristo. Les événements sont liés entre eux par des fils si ténus que le plus souvent ils échappent à nos yeux... Je ne puis rien affirmer...

— Cependant vous croyez qu'il y a un lien entre les deux faits...

— Peut-être. J'arrive maintenant au véritable but de ma visite. Vous avez conservé une grande influence à Paris...

— Oh ! mon cher comte, voudriez-vous solliciter une préfectui-e ?...

—Je désire que le zouave que vous connaissez obtienne du ministre un congé illimité...

— La chose est faisable. C'est vous dire qu'elle est faite.

Monte-Cristo se leva.

— Je vous remercie. Voilà tout ce que Je désire.

— Comment I vous venez vous adresser à un ami des puissants du jour, et voilà tout ce que vous réclamez. Voyons, monsieur le comte, une perception, une recette générale?...

Beauchamp riaii, mais son rire faisait

mal. D était de ces républicains convaincus qui voient avec douleur l'œuvre grandiose de la liberté s'écrouler dans les bassesses et les platitudes.

— J'oubliais, fit Monte-Cristo, j'ai encore un service à réclamer de vous...

— Tout à vos ordres.

Monte-Cristo tira un carnet de sa poche, et, ayant écrit quelques mots, arracha un feuillet qu'il présenta k Beauchamp.

— Qu'est ceci ? demanda le journaliste.

— Il y a, je le sais, de grandes misères à Paris. Je vous offre mon obole...

— Votre obole t un mandat d'un million I...

— Eh ! qu'est-ce donc qu'un million!

dit Monte-Cristo en haussant légèrement les épaules. Celui qui, ayant à peine du pain, donne un sou à un pauvre fait plus que moi qui donne un million...

— Alors... la légende est vraie! vous êtes fabuleusement riche...

— Si riche, reprit le comte, que j'envie parfois les pauvres ; car, du moins, ils peuvent désirer quelque chose...

— Patience ! monsieur de Monte-Cristo, qui sait si un jour vous ne rencontrerez pas plus riche que vous!... en attendant, merci pour nos parisiennes... car, pendant que les ouvriers gardent la République le fusil au bras, il y a souvent bien des misères à la maison.

— Il est bien entendu que je vous prie personnellement de distribuer ces aumônes...

— Et de ne m'en point rapporter aux bureaux de bienfaisance, soyez tranquille. Maintenant, me sera-t-il permis de vous demander ce que vous allez faire pour donner quelque consolation à cette pauvre mère...

— Ce que je vais faire? C'est biea simple...

— C'est-à-dire...

— Approchez de cette fenêtre, dit Monte-Cristo. Voyez-vous à quelques encablures du rivage cette corvette sous vapeur...

— Je la vois. Elle semble toute prête à prendre la mer...

— Elle ne partira que demain, au point du jour...

— Et où ira-t-elle ?

— En Algérie, mon cher de Beauchamp.

— Ah! je comprends, vous envoyez des émissaires à la recherche du capitaine...

Monte-Cristo posa son bras sur l'épaule de Beauchamp :

— Mon cher ami, lorsque vous désirez qu'une cliose 3oit bien faite, comment vous y prenez-vous ?

— Parbleu ! je la fais moi-même...

— Et vous croyez que lorsqu'il s'agit de retrouver, de sauver peut-être un homme... j'enverrai des indifférents... il y a longtemps que j'ai pris pour devise : Ne te fie qu'à toi-même !

— De telle sorte que si je vous ai bien compris, votre intention serait de partir vous-même pour le désert... mais savezvous bien, cher comte, que vous voulez tenter l'impossible. Certes, loin de moi la pensée de croire votre courage au-dessous de la tâche que vous entreprendriez, quelle qu'elle fût. Pourtant il est de mon devoir de vous avertir...

— Continuez, mon ami, dit MoTite-Cristo, qui souriait.

— Oh ! je sais que vous ne redoutez rien... je sais qu'il n'est point d'homme au monde qui puisse courber votre volonté... mais il ne s'agit pas, au Sahara, de lutter contre des hommes seulement...

la nature épouvantable, traîtresse, vous menace à chaque pas; à chaque pas la mt)rt se dresse, dans les surprises du simoun, dans les effroyables chaleurs, dans les intolérables souffrances de la soif... Le Sahara, monsieur le comte, c'est le colosse immense contre lequel se brisera la France...

— Monsieur de Beauchamp, dit le comte, en étendant la main vers le journaliste, si vous saviez ce que j'ai fait, vous ne me parleriez ni des fauves du désert, ni des souftles embrasés du simoun : j'ai vaincu des bêtes féroces — ù face humaine — mille fois plus cruelles, plus impitoyables que les lions, et j'ai senti passer sur mon front des souffles de haines et de menaces plus terribles mille fois que les vents du désert...

— Ainsi vous partirez!... mais vous oubliez la comtesse de Monte-Cristo...

votre tils I...

Monte-Cristo se tut ; puis :

— Venez ce soir chez moi, lui dit-il, et là vous saurez ma réponse...

— Chez vous? à l'hôtel, je suppose.

— A l'hôtel ! fit Monte-Cristo en riant, a'en croyez rien I Depuis que messieurs de la cour d'assises m'ont condamné à une amende pour n'avoir point de domicile ea-^'rance, j'ai pris des précautions...

— Lesquelles?

— J'ai maison à moi dans toutes les grandes villes de France, ainsi qu'un pa-

lais dans les principales capita'es. . Pe cette façon, partout je suis chez moi

— A merveille. Le moyen n'est pas portée de tout le monde. A propos, je souviens que c'était à l'affaire de Be: detto — fils de M. de Villefort — que ;^ tribunal vous a infligé cette amende dérisoire. J'avais fort bien compris que vous ne tinssiez à venir vous donner en spectacle dans ce ridicule procès. Savez-vous ce qu'est devenu ce misérable ? J'ai entendu dire qu'il s'était évadé du bagne de Toulon... Prenez garde, comte I 'Voilà encore un de ces tigres à face humaine, qui sont plus dangereux, selon vous, que les fauves du désert.

— Cet liomme, dit Monte-Cristo, dont la physionomie devint grave, cet homme, c'est le Mal, c'est le Crime. Un jour viendra où je prononcerai son arrêt, dussé-je aller jusqu'au bout du monde pour l'exécuter, soyez sûr qu'il n'échappera pas au châtiment...

— Pardieu, je le souhaite. Donc, résumons-nous. Vous pouvez considérer 1« citoyen Coucou, zouave aux chacals, comme libre. Vous l'emmènerez avec vous, je suppose. Vous avez raison. Ces démonslà sont déjà familiarisés avec l'enfer d'Afrique. Mais, j'y songe : il se pourrait, en cas de départ, que je vous recommande un brave garçon qiù doit être quelque part, dans le déser;, à moins qu'il ne soit à Tombouctou ou chez les Zanzibariens... Un collaborateur à moi, qui un beau matin est parti avec la dernière expédition et m'a envoyé d'excellentes correspondances lors de la prise d'Abd-el- Kader... J'ai su que, désolé de n'avoir plus rien à faire, il s'était lancé tout seul dans les aventures...

— Vous le nommez?...

— Oh 1 d'un nom très prosa'ique, M. Gratillet...

Monte-Cristo tira des tablettes de sa poche et inscrivit le nom :

— 11 peut compter sur moi, à votre recommandation.

— Si vous le rencontrez. C'est une espèce de fou, maigre, nerveux, actif, et ([ue vous pourriez bien trouver un beau jour en conversalioii réglée avec une panthère... Il a tellement 1 1 i^assion du l'ail divers, qu'il en conl'eclit.nnerait pour bon propre compte et que le |)lus beau jour de sa vie serait celui où il pourrait écrire, en parliiul de lui-même : les soins les plus empressés n'ont pu Je rappeler a la vie...

— Et courageux, je suppose.

— Certes. Tenez, ai vous pou

pêcher 4e faire quelque sottise, vous me rendrez service. Je rêve la fondation d'un grand journal, tout d'informations et de colportage. Et Gratillet m'est indispensable...

— Bien. Seulement, le Sahara est grand...

— Et Dieu est plus grand encore. Donc, tout est possible. A ce soir donc, cher comte... et ma foi, pendant que nous sommes seuls, laissez-moi encore une fois vous dire que vous êtes sur le point de commettre ce que j'appellerai volontiers une héroïque folie...

— N'insistez pas, dit Monte-Cristo en riant, ou bien je vous engage à venir avec moi.

— Ne faites pas cela I je serais capable de vous obéir ! Non, non, ma place est ici. D y aura beaucoup à faire, beaucoup de luttes... j'en veux ma part. Et je regretterais sans doute les lions du désert. A ce soir.

Les deux hommes se serrèrent encore une fois la main.

Beauchamp resta seul, se pencha à la fenêtre, regardant partir Monte-Cristo :

— Ab ! si un tel homme, murmura-t-il, voulait intervenir dans nos luttes sociales. Mais bah I il a raison ! Qu'est-ce que la politique?...

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