‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 23 sur 84 · LE SACRIFICE · texte numérisé non relu

LE SACRIFICE

Monte-Cristo avait dit vrai. H possédait à Marseille une maison, à peu de distance du port, organisée avec ce confortable élégant dont il avait le secret. Et, quand il touchait le sol de la France, il pouvait se faii-e cette illusion qu'il ne l'avait jamais quitté.

Le soir de ce même jour, le comte se trouvait avec Haydée sur une terrasse dominant la mer. Des arceaux de verdure exotique encadraient la verandah, s'étendant au-dessus de leurs tèles comme une tente de cristal.

La soirée était splendide. C'était à la fin de mars. Déjà on sentait dans l'air ces bouffées odorantes qui semblent s'échapper des bosquets toujours fleuris del'Orient et viennent jusqu'à nous comme des promesses de printemps.

Au ciel, la lune, claire, glissait entre les nuages d'un blanc argenté, laissant tomber dans là mer sa lumière éelatante, comme une déesse qui abandonnerait le bout de son écharpe blanche. Un à un les bruits

de la mer et du port s'éteignaient; le murmure de la ville s'affaiblissait, et "^^ns la placidité de la nature élargie, il 7 ^'^ait une solennité sublime.

Dans un salon attenant à la terrasse, Espérance, seul, lisait.

Monte-Cristo avait marché pendant quelques instants, pensif; sur son front pâle, il y avait comme un nuage de soucis. Haydée, à demi étendue sur un sofa, le menton appuyé sur ses mains d'enfant, le regardait.

Soudain, le comte s'arrêta et s'approchant d'Haydée, debout auprès d'elle, passa un de ses bras autour du cou de la jeune femme qui tressaillit et leva vers lui ses grands yeux noirs et doux.

D'abord il ne parla pas. Ses regards s'étaient fixés sur Espérance qui ne le voyait pas, et sur ce visage de père, une anxiété profonde se trahissait.

Mais Monte-Cristo eut un geste de résolution, et s'adressant à la comtesse :

— Haydée, lui dit-il, croyez- vous toujours en moi?

Elle se redressa, surprise, comme blessée de ce doute.

— Si je crois en vous, répondit- eile.

Oubliez-vous que je vous ai répété cent fois : Je ne m'appartiens pas? Je suis à vous? Depuis quand l'esclave ne croit-D plus à son maître?

— Je ne suis pas votre maître, Haydée, et vous n'êtes pas mon esclave...

— 'Vous êtes mon époux, mon ami el mon Dieu 1 Tenez, laissez-moi vous dire ce qu'il y a dans mon âme. Je n'ai rien oublié, moi : j'ai vu mon père trahi, assassiné, je me suis vu arracher de son cadavre et traîner, moi, alors si orgueilleuse, ep un marché d'esclaves, où m'attendait la honte, c'est-à-dire la mort. "Vous m'êtes tout à coup apparu. 11 m'a semblé, dans cette minute suprême, que tout disparaissait autour de moi. Le monde se résuma pour moi en vous seul. Je vous la dis : Si vous ne m'aviez pas achetée, je serais morte...

Et, attirant à ses lèvres la main de Monte-Cristo, elle la baisa longuement ;

— De ce jour, je vous appartenais. Ma vie, ma volonté, ma conscience, c'était vous. Et je ne rêvais rien, sinon que vous ne me chassiez pas!

— Vous chasser, vous !

— Oh! ne le niez pas, Monte-Cristo.

Vous avez songé parfois à m'éloignet de vous. Vous pensiez à je ne sais quels projets d'avenLr... à lier ma destinée à un autre.

— Qui 8aft, munnusa le oomte, ai ce n'eût pas été pour vous le bonheur !..,

— Ohl ne parlez pas ainsi... Vous êtes bon et vous ne voulez pas me déchirer le cœur... Pouvez- vouR admettre qu'il y ait eu pour moi un bonheur possible loin de vous!... Ohl je veux écarter jusqu'à cette pensée qui, après si longtemps me torture encore... Vous avez eu pitié de moi...

vous avez fait plus encore... vous m'avez permis de vous dire toute l'adoration que j'éprouvais pour vous, si grand, si noble, si supérieur aux autres hommes !...

— Haydée 1 vous savez bien vous-même que j'ai été faible comme tant d'autres, comme tousl...

— Non, non! Vous avez frappé, vous avez puni, Dieu était avec vous... Oui, vous êtes grand, vous qui, avec une génénérosité pour laquelle mon cœur n'avait jamais assez de bénédictions, m'avez donné ce titre, que je n'avais jamais osé rêver... Vous qui m'avez appelée votre femme, m'élevant plus haut que toutes les reines de ce monde... Vous enfin...

Et elle tendit la main vers Espérance, touiours absorbé dans l'étude :

— Vous enfin, qui m'avez donné cette joie ineffable de la maternité!...

D y eut un moment de silence.

— Amie Haj'dée, reprit Monte-Cristo, vou« ne me reprochez rien. Et depuis que vous portez mon nom, pas un seul jour vous n'avez regretté votre liberté.

— Encore une fois, je vous supplie de ne pas même prononcer ces mots qui me déchirent l'âme...

— Je ne vous ai pas infligé une seule douleur.

— Vous m'avez faite si heureuse que j'ai peur de mourir, doutant du Paradis.

— Et si, maintenant, pour des causes graves, — si graves que ma conscience se trouve engagée, — je vous imposais, chère femme, un chagrin profond, pénible?

— J'inclinerais le front et vous ne me verriez pas pleurer.

— Si je brisais votre existence si calme, si pure, si heureuse?

— Je songerais au passé et j'y trouverais encore du bonheur.

» Monte-Cristo .se pencha et posa ses lèvres sur le front de la jeune femme.

— Écoiite-moi donc, enfant de mon eœur. 11 Aiut que nous nous séi>arions...

Haydéti se dressa, pule, les larmes gonfiant ses paupières :

— Nous séparer...

— Oui, pour quedqoe temps... pour quelques mois tout au moins...

Un soupir monta à la gorge d'Haydée et s'exhala en un gémissement :

— Que votre volonté, soit faitft, dit-elle. Je sais que, quoi que vous fassiei'^, voGS accomplissez un devoir que Dieu vous a tracé.

— Bien! Haydée, bieni Oui, c'est pour obéir à un devoir dont nulle puissance humaine ne put me dégager...

— Et où donc serez-vous, mon époux, mon ami? Oh! dites-le moi, pour que, du moins, ma pensée vous suive.

— Je vais en Algérie, dans le désert... pour rendre un fils à sa mère... ou pour mourir, si la nature est plus forte que ma volonté...

— En Algérie I... Mais pourquoi ne partirais-je pas avec vous! Oh! vous savez bien que je ne redoute aucune fatigue, aucun péril! D'ailleurs, auprès de vous, puis-je sentir lassitude et terreur?

Comme elle disait cela, ses yeux rencontrèrent le beau visage d'Espérance :

— Ah! je comprends, fit-elle. Je ne puis partir... Il faut que la mère reste auprès de son fils...

Monte-Cristo ti-essaillit : il n'avait pas encore tout dit :

— Vous ne pouvez me suivre, Haydée, Tout à l'heure je vous en dirai les motifs. Mais ce n'est pas pour que la mère reste auprès de son enfant...

Cette fois, un éclair passa dans les yeux de la jeune femme. Et elle s'écria avec un accent d'épouvante :

— Que voulez-vous dire ! Oh ! vous ne prétendez pas m'enlever cette consolation...

— Du calme, Haydée. Souvenez-vous de ce que vous me disiez tout à l'heure La souffrance que je vous impose est double; je vous quitte et j'emmène Espérance...

— Espérance! s'écria Haydée. Oh! non, ce n'est pas possible, cela! mon seigneur, mon mailre, vous savez bien que cela ne se peut pas. Ce serait me tuer, et vous ne voulez pas ma mort..

— Haydée ! vous me disiez tout à l'heun que votre vie m'appaiienait...

— Oui! ouil et je le répète! prenez poignard.

Et elle tira de son corsage une armi fine à lame triangulaire :

— Et frappez-inoil... ohl la blessun que je recevrai de votre main me ser; douce encore, et du moins, en mouran je vous regarderai, vous et mon entant Mais vous m'arracberiei le coeur,

LE FILii DE MONTli-CRiSTO

m'en\evant et vous-même et mon Espérance Aiioré! je voua en supplie, ne faites pas cela !

Elle s'était laissé glis««r à ms pieds, implorant, pleurant!

— Voyons, c'est une épreuve, n'est-ce pas! Vous n'avez pas cette douloureuse volonté... vous avez voulu voir jusqu'où irait ma soumission... Oh! ne vous y trompez pas! je ne me révolte pas... non, je prie, je conjure comme on conjure Dieu...

— Haydée, dit Monte-Cristo d'une voix grave, pourquoi donc, alors que j'accomplis un devoir, vous refusez-vous à porter votre part du fardeau...

— Je ne vous comprends pas...

— Ma conscience veut que je parte...

E faut qu'Espérance me suive... Mais si je ne vous dis pas à vous aussi — à vous que j'aime, Haydée — de quitter la France et de venir avec moi au désert, c'est qu'en restant ici, vous avez une mission à remplir.

Haydée restait agenouillée. Oh! quel empire cette voix exerçait sur elle! Son eœur se brisait, et pourtant les paroles de Monte-Cristo lui semblaient se poser sur ses blessures comme im baume ! Et il avait dit : « Vous que j'aime 1 »

— Prêtez-moi toute votre attention, Haydée. ma femme. Vous ne croyez pas, n'est-il pas vrai, que je veuille, par un cruel caprice, vous infliger un supplice inutile...

n s'assit auprès d'elle, la contraignant doucement à s appuyer sur lui.

— Haydée, continua-t-il d'une voix si douce qu'elle semblait une caresse, souviens-toi. Lorsque, il y a dix ans de cela, dans l'Ile de Monte-Cristo, au moment de détruire à jamais les vestiges du passé, as-tu oublié ce que je te dis alors. Mon âme était troublée, : je me confessai à toi, âme pure, comme je me serais confessé à Dieu même, et comme je redoutais d'avoir outrepassé les droits que m'avait donné la souffrance, tu me dis à ton tour :

— Mon ami, mon père ! tu n'a frappé que des coupables. Désormais tu emploieras, à la défense des bons, la puissance qui t'a servi à punir les méchants.

— Je t'ai entendue, enfant. Et cette parole a germé dans mon âme. J'ai compris que par ta voix, la justice éternelle me traçait ma route.

— Je suis devenu l'avocat des bons, le chevalier des souffrants, je dois être le protecteur des innocents. Eh bien, alors que ma main vengeresie s'est appesantie

sur les coupables, je n'ai point retenu le coup qui les écrasait, et j'ai oublié qu'à côté d'eux je frappais des innocents...

— Et l'un d'eux surtout!... le ûls d* Mercedes!...

Haydée écoutait maintenant, plus calme, comme enveloppée et protégée contre ses propres sensations par le calme infini qui se dégageait des paroles du comte.

— Je ne t'ai rien caché, Haydée, je t'ai dit de quel amour profond j'avais aimé la Catalane; je t'ai dit, mettant à nu mon âme devant toi, que c'était cet amour trahi, méconnu, qui avait surtout armé mon bras ! Je suis homme, je le confesse. Si Fernand ne m'eût point pris Mercedes, qui sait si j'eusse été aussi impitoyable...

— Oh 1 fit Haydée, je sais bien moi combien vous savez aimer I...

— J'ai donc frappé durement, sans mesurer mes coups; sur les maudits, j'ai lancé la foudre, mais voici que cette femme, cette mère pour laquelle j'ai fait tout cela, pleure et se désole à son tour... pourquoi? parce qu'elle a perdu son filsl

— Son fils ! Ah ! pauvre femme ! s'écria Haydée en portant ses mains à son cœur.

— Et si ce fils a disparu, si aujourd'hui tout semble prouver qu'il a péri, victime d'un épouvantable guet-apens, ou si, chose plus terrible encore, il est enchaîné dans le repaire de quelques-uns de ces sauvages du désert, plus barbares que les lions qui les entourent, s'il crie, s'il râle dans les tortures, qui donc est le coupable? qui donc est le bourreau"? C'est moi, moi, comte de Monte-Cristo !...

— Ah ! ne dites pas cela ! vous êtes généreux, vous n'êtes point cruel !

— La générosité ! en effet I Voici une femme qui, me croyant mort, donne sa main — non son cœur — à un homme qu'elle croit honnête et franc. Elle a un fils. "Toutes les ardeurs concentrées de cette âme faible se reportent sur cet enfant. Je viens, moi! je punis le père... et assouvissant mes colères, j'oublie qu'il y a là un fils innocent, qui pour racheter des crimes qu'il n'a point commis, n'a point connus, va offrir sa poitrine aux balles et sa vie aux hasards... Dieu seul sait et peut mesurer l'élan de la foudre qu'il lance. Qui tente de l'imiter est coupable!...

Monte-Cristo s'était levé et marchait de nouveau à grands pas, sur la terrasse •

— Comprends-tu bien cela, Haydé«t

LE FILS DE M0NT1v<~1{;ï;T0

Moi moi! j'éprouve des remords!... je m'accuse et je ne puis m'absoudi-e. Enfant, toi dont l'âme est calme comme un lac .lont aucun souffle ne vient rider la sur- •.ice. tu ue peux comprendre ce que c'est que de douter de soi-même, que de s'obliger à comparaître, dans le silence des nuits, devant le tribunal de sa propre conscience, de s'ériger en juge et de ne pouvoir point rendre un arrêt qui vous délivre à jamais de ces obsessions. Oh I ne me taxe pas de faiblesse ! Jamais l'homme n'est plus fort que lorsqu'il a l'énergie de se juger lui-même. Moi, contre moi-même, j'ai rendu cet arrêt, et je me suis condamné à réparer le mal que j'ai fait, je me suis condamné à sauver de la douleur cette mère qui pleure, à arracher au péril — si je n'arrive pas trop tard — le fils dont j'ai tué le père... Haydée, à ton tour, juge le juge, et dis si cet arrêt n'est point juste!

Monte-Cristo, debout, le visage rayonnant de l'enthousiasme des grandes causes, plongeait ses yeux étincelants dans les yeux d'Haydée.'

Elle, vaincue déjà, s'inclina sur la main qu'il lui abandonnait.

.— Mais... je suis mère aussi, murmura-t-elle, et mon fils!...

— Ton fils, Haydée! ne veux-tu pas qu'un jour vienne où il soit digne de ce titre, — qui est mon orgueil et doit être le sien, .— le fils de Monte-Cristo!... Espérance est ardent, courageux; je lui ai mis au cœur la notion juste et pure du bien ; je lui ai enseigné le dévouement, je l'ai mis en face de la statue de la Justice, et je lui ai dit : Voilà ton Dieu, incline-toi devant lui et adore-le!

« Mais, sont-ce des adorations stériles qu'il nous faut! Etre juste, c'est luttt-r pour le bien. Et voudrais-tu donc, Haydée, que dans cette lutte je le laissasse désarmé. Tu mas vu, n'est-il pas vrai! au milieu des dangers les plus pressants, le front calme, le cœur ne battant pas plus vite

tiour cela, la main ferme, l'œil atteignant e but à coup sûr I "Voilà ce que doit être notre lils, voilà ce que je veux lui apprendre. Je Veux qu'en face de cette nature terrifiante, qui détie les forces humaines, il sache ne point pâlir! Alors seulement, sacré par le jiéril, ayant regardé la mort lie si près que jamais plus elle ne puisse le faire tressaillir, alors le fils de Monte- Cristo sera digne de la grande mission i\ne ie lui léguerai et qu'il accomplira. Four continuer mon œuvre, Haydée, le lils de MoDle-Chsto doit être égal à son père...

« Haydée ! dis-moi, n'est-ce pas la raison qui te parle par mes lèvres !

— Moi! moi alors! s'écria la jeune femme. Pourquoi ne partirai-je pas avec vous? Oh! vous savez bien que je nt suis pas faible, que, moi aussi, je sais regarder le danger sans baisser la tète...

— Haydée, ta mission est autre. Étant mère, je te confie une mère. Tu resteras ici, pour sauver du désespoir celle qui attend son fils...

Et Monte-Cristo marcha vers une porte qu'il ouvrit.

— Entrez, dit-il, Mercedes.

Mercedes s'avança, vêtue de deuil, pâle

et pourtant ayant déjà aux yeux un éclair d'espérance. Ne savait-elle pas que sa cause était remise aux mains de Monte- Cristo.

— Haydée, dit le comte, voici celle dont si souvent je vous ai parlé.

Haydée alla vers elle, les bras ouverts. Mercedes s'arrêta, regardant cette beauté rayonnante.

— Oh ! que vous êtes belle I murmura-telle.

Ne se mèlait-il pas quelque regret à cette admiration qui se glissait dans un soupir.

Elle attira la jeune femme contre sa poitrine et la baisa au front.

— Madame, dit Haydée, je vous donne tout ce que j'ai de plus précieux au monde, mon époux et mon fils...

— Votre fils !

Monte-Cristo avait appelé Espérance qui était accouru.

Mercedes, voyant cet enf'yut si fort, si vaillant, ne put retenir ses larmes.

— Madame, dit Espérance, pourquoi pleurez- vous?

— Elle pleure, dit Monte-Cristo, pai'oe que son fils à elle est en danger de mort.

Espérance regarda son père, comme s'il ne comprenait pas.

— En danger de mort, dit-il. Et nous n'allons pas le défendre I

Monte-Cristo le saisit dans ses bras et l'embrassa, mettant toute son âme dans oe baiser.

— Quoi! dit Haydée, fière et cependant triste, tu me quitterais donc!

— Oh! mère, aller dét'<^ndre ceux qui souffrent, ce n'est pus te quitter, c'est t'obéir.

Bertuccio se présenta à la porte :

— Monsieur le comte, dit-il, il y a là un soldat qui dit que vous l'attendez...

— Maître Coucou! Qu'il monte!

— Mais, dit Mercedes, vous ne m'avei pas dit encore ce que vous avez résolu...

MeJjè se rejeta vivement en arrière. Lr». 32. 32 '

— Vous allez le savoir...

Coucou entra un peu interloqué. C'était

plus beau qu'un gourbi d'Afrique.

- Monsieur Coucou, dit Monte-Cristo, jai obtenu pour vous un congé illimité...

Coucou se gratta. Il n'avait pas l'air absolument sastisfait.

— Est-ce que la nouvelle ne vous serait pas agréable ?

- Mon Dieu, commandant, je vas vous direl un congé, c'est très bien! mais qu'est-ce que vous voulez que je fasse... le soleil d'Afrique, les chacals, le sable, tout le tremblement... came manquerait rudemeut...

- Alors, peut-être serez-vous disposé à accej^ter une proposition?

- Une proposition... de vous... commandant? Ahl sapre... pardon!... vous n'avez qu'à parler...

- Monsieur Coucou, demain au point du jour, nous partons pour le Saliara...

Coucou ne l'épondit pas; il lança sa calotte en l'air et exécuta un entrechat qui n'était peut-eae pas de mise dans un salon, mais qui réellement... venait du cœur.

Puis, s'arrètant brusquement, la main au front.

- Pardon, commandant ! histoire d'expliqué! nue ça me va! Mais, sans vous

oniuia, do . est-ce que c'est... pour aller chercher... Vous savez bien...

- Pour aller cbei'cher ton capitaine; oui, mon garçon !

Coucou resta un instant immobile. Puis ti'ès gravement :

- Mou commandant, ht-il en désignant Haydée, est-ce (jue madame est... la commauJunle?...

— Oui, mou ami!

11 fit un [lîis vers la jeune femme :

— El' bien! madame, par les mille millions... non, pardon!... Vous avez là un rude mari... et il reviendra en bon

^tat... ou il n'y aura plus de Coucou...

— Et je te présente mou fils, dit Monte- Cristo, qui part avec nous...

— Le petit ! Ah I saprenom ! eh bien I je e lais sergent du coup... là, le petit servent I ça vous plaît-il, monsieur!

Espérance, riant de son bon rire franc, *ndit la main au zouave et lui dit :

— Je tâcherai de gagner mes galons...

— Va, Coucou, dit le comte, et surtout l'oublie pas... demain à six heures sur le lort.

— On y sera, commandant !

Et comme il descendait l'escalier tout oyeux :

— J'ai le temps... il faut que j'aille faire mes adieux...

A qui donc Coucou devait-il faii-e des adieux?

ou coucou FAIT DES SIENNES

Il y a deux sortes d'Anglais et d'Anglaises. ■

A l'époque où se passent les scènes que nous racontons, MM. les caricaturistes s'en donnaient à cœur joie. Toutes les fois qu'un Anglais tombait sous leur crayon, on était sûr de lé voir avec des mâchoires énormes, des dents plus longues que les touches d'un piano, un crâne à forme biza rre.

Et les AnpJ. lises! des costumes incroyables, le supn me du ridicule, et toujours le même m en. on simiesque, toujours les mêmes dents pareilles aux dalles des villes d'Italie.

En somme, les caricaturistes n'étaient point si coupables.

D y d des Anglais vrais, créés pour la consomiuation intérieure, et par conséquent soignés par la nature comme toute marchandise dont on veut profiter soimême. Ces Anglais-là resseral)leiit à tout le monde, marchent, se présentent, vivent ainsi (]ue des homuies ordinaires.

Et puis, il y a l'Anglais d'exportation — le mot seul explique la chose — ce sont des marchandises sabotées, faites à la diable, taillées n'importe comment, à coups de serpe, ou comme ces marrons à sculpture prétendue humaine qu'on débite à bon marché. L'Anglais d'exportation se voit à peine dans son propre pays : il y a comme cela en France des tailleurs qui inventent des coupes d'habits inconnues à Paris, mais qu'on retrouve sur le bord de l'Orénoque.

L'Anglais d'exportation se fabrique à la mécanique, par grosses de douzaines : on a un patron, quelque chose qui rappelle le procédé des réductions' Collas, et selon les commandes on livre des milliers de personnages à dents longues et à mâchoire prognathe. On les disperse sur toute la surface du globe, si bien, que ce soit en France ou en Russie, en Italie ou en Egypte, on retrouve toujours le même modèle, dont nos dessinateurs avaient saisi le type avec d'autant moins de peine qu'il était toujoui-s semblable à lui-même. •<

Les gamins le connaissaient bien. C'é-

Page 1