‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 24 sur 84 · I.-. FI5.S DE MnNTK-CRIÎ^Tn · texte numérisé non relu

I.-. FI5.S DE MnNTK-CRIÎ^Tn

tait à ce bibelot de libre échange qu'ils nppliquaient leurs cjrosses plaisanteries de Goddam et d'Angliche.

Aujourd'hui, les vrais Anglais ont pris si grande habitude de venir sur le continent que l'article spécial d'exportation a perdu sa valeur. On n'en fait plus. Il serait très difficile, même, de retrouver le vieux modèle d'après lequel ont travaillé Daumier. Gavarni et Cham.

Or, quiconque aurait .jeté les yeux par dessus les murs d'une délicieuse villa, sur l.i route des Aygalades, ce même soir, lorsqu'à la lueur de la lune. Miss Clary se promenait seule dans un jardin planté d oliviers et de cactus, fine, svelte sous 1,1 lueur blanche, ses beaux cheveux làonds un peu dénoués et faisant à son front comme une couronne capricieuse, n'auraient jamais admis que cette nature charmante fût de la même race que les monstres dont les journaux de Philippon reproduisaient le type stéréotypé.

Miss Clary avait l'élégance native, la délicatesse de formes exquises, de la plus exquise des Parisiennes. Seulement il y avait en elle je ne sais quoi d'énergique et de chastement passionné qui étonnait et troublait à la fois.

Elle était seule, avons-nous dit.

Elle ne l'était pas tout à l'heure. Maman Caraman venait de la quitter il y avait à reine im quart d'heure. Et elles avaient longuement causé.

Était-ce cette causerie qui amenait sur le joli front de Clary une ombre douce ?

Elle aurait cependant paru — à un écouteur — bien indifférente et bien ba- Male.

Jugez-en.

Miss Clary était restée pendant une heure environ avec Mercedes après le départ de Monte-Cristo.

Elles avaient causé du fils perdu, des espérances conçues par la mère inquiète.

Clary avait peu parlé, beaucoup écouté.

A peine avait-elle hasardé quelques questions. Quel était ce personnage mystérieux i(u'on appelait le comte de Monte- (^risto? Il n'était pas mal. 11 méritait à coup sur la confiance que Mercedes lui témoignait. Qu'il fût plus ou moins mill'onnaire, ceci importait fort peu à la millionnaire anglaise. Après tout, elle avait tort de questionner. Une seule tnose l'intéi'essait, c'était que le comte de Monte-Cristo pût soulager les angoisses de Boti amie Alercèdès.

Mercedes d'ailleurs répondait à pei' Elle n'osait s'avouer à elle-même tous : sentiments qui s'étaient tout à coup :

veillés en elle. Oui, elle croyait en Dant qu'elle ne pouvait nomme:" de ce nom- Oui, depuis le moment où il était ar ru, dans cette chambre même, où > tait écoulée sa Jeunesse, où était mort vieux père, étouffé par les larmes, M cédés avait vu repasser devant ses y< le tableau évanoui du passé. Elle s'' t souvenue du jour où la Catalane att.

dait Edmond le marin. Elle s'était re\ lui ouvrant ses bras, se suspendant à s cou...

Est-ce qu'elle pouvait dire tout cela a miss Clary?

M. le comte de Monte-Cristo était un ami de sa f.imille, — il lui avait bien fallu mentir u.i peu, — qui avait connu son fils, qui s'intéressait à lui et sur lequel elle pouvait compter. Il était riche, puissant, courageux. C'était tout.

Miss Clary avait eu peine à cacher un léger mouvement de dépit.

Elle hésitait à interroger et pourtant elle aurait voulu qu'on lui répondit.

Elle avait bien deviné que Mercedes ne lui disait pas tout. Elle la soupçonnait même de ne lui rien révéler de ce qu'elle savait. Mais pourquoi, à quel titre l'eûtelle contrainte de parler?

Si bien qu'elle avait pris le oarti de s'en aller.

Elle retournait chez elle. Demain elle viendrait savoir si quelque nouvel événement était survenu dans l'existence de son :iiiiie.

Demain serait évidemment intéressant, juisque le soir même Mercedes devait se ) ndre à l'hôtel de Monte-Cristo.

Et, revenant vers les Aygalades, à che- \ il, auprès de maman Caraman qui fais lit plier sous son poids une respectable 01 solide jument, elle se taisait, réfléchis-

.'-.LUt.

Rien n'est plus difficile que d'aborder un sujet qui vous intéresse.

Oh 1 s'il s'agit de parler de ceci ou de cela, dont on se soucie comme d'un zeste lie citron, rien n'est plus simple. Les mots viennent tout seuls. Mais justement, quand la curiosité vous i)ique fortement, quand une question spéciale erre sur vos lèvres, il est presque impossible de trouver les mots qui doivent la formuler.

Et elles arrivaient à la porte de la ville, que Clary n'avait rien dit.

Tout a. coup, maman Caraman, 8hd8 songer à mal, certes, dit :

— Miss, est-ce qu'il est vrai que le

comte de Monte-Cristo était à Marseille?

.— Comment! fit la jeune fille. Ne l'avez-vous pas vu?

— Vut oh! certes non... car je suis sûre que je l'aurais tout de suite reconnu...

— Cependant il sortait de chez M"* Mercedes, juste au moment où j'y arrivais moi-même...

M"' Guraman fit un tel bond sur son cheval que le pauvre animal gémit sous le choc :

— Ah ! mon Dieu! ce jeune homme, si beau, si noble qui montait en voiture avec le zouave...

— Oh! si jeune..., fit Clary en pinçant légèrement ses lèvres. D'après ce que j'ai appris, il a dépassé la quarantaine de quelques années déjà..., il est vrai qu'il m'a semblé ne point paraître son âge.

Mais... je l'ai si peu regardé...

11 y a des gens qui prétendent trouver une nuance dans l'accent avec lequel le moindre des mots est prononcé. Un de ces épilogueurs aurait affirmé que la voix de miss Clary, à la fin de sa phrase, avait un peu iremtdé.

Mais déjà maman Caraman s'écriait :

— 'Vous avez raison! où donc avais-je la tète!... mais oui!... un seul instant, une seconde, .ses yeux se sont arrêtés sur moi. .. et ils m'ont toute troublée ! Oui! oui! c'est lui... C'est Monle-Cristo! Oh!

Ce vocable exclamatif: oh! revêtait en ce moment, dans la bouche de la Caraman, je ne sais quelle expression d'admiration respectueuse!...

On était aux portes de la villa.

Clary sauta légèrement de cheval, tandis qu'un laquais, préposé ad hoc, venait prêter ses robustes épaules à la descente de la gouvernante.

Sans entrer dans la maison, miss Clary alla dans le jardiH, suivie de maman Caraman.

Là elle s'assit dans un petit kiosque et, nettement:

— Voyons, maman Gendarme, dit-elle, qu'est-ce que c'est donc que ce comte de Monte-Cristo? Déjà Mercedes m'a paru si émue en sa présence ! Et vous-même, qui cependant ne me paraissez pas si facile à embarrasser, on dirait que vous n'êtes pas dans votre état ordinaire?

— Ah! madeiLoiselle! fit la Caraman.

Mais qu'est-ce qu'on vous a appris en Angleterre?

— Beaucoup de choses, vous le savez bien.

— Oui, ^ous avez lu une quantité de

poètes, de rêvasseurs, je sais cela. Mais sérieusement vous ne connaissez pas /histoire de Monte-Cristo?

Non!... je l'avoue!... libre à vous de me la raconter...

Miss Clary avait dit cela d'un petit ton dégagé.

Il aurait fallu traduire :

— Faites ce que vous voudrez. Au fond cela ne m'intéresse pas du tout, quand, tout au contraire, la belle Anglaise attendait le récit de sa gouvernante avec une impatience — encore inexpliquée — mais que nous pourrions qualifier de fiévreuse.

Da reste, maman Caraman n'avait pas la moindre envie de se faire prier :

— Vous la raconter!... mais jamais je ne saui'ais comment m'y prendre!... Vous ne sarez donc pas qu'il y a en France un homme qui est une providence pour nous autres, pauvres ignorants, un homme qui nous a appris à lire en nous amusant?

— Je ne comprends pas...

— Voyons, miss Clary. Vous n'ignorez pas que, pour être entraîné à faire un travail quelconque, il faut que nous y trouvions du plaisir... Eh bien! il y avait encore, il y a dix ans, des centaines de mille de Français qui ignoraient même l'histoire de leur pays. Moi qui ai été institutrice, si vous saviez quelles difficultés je rencontrais quand je faisais ânonner aux enfants les rudiments de leur histoire... et encore s'ils avaient retenu le lendemain ce que je leur avais appris la veille... Oui ! 'Va-t-en voir s'ils viennent! Sucre! Ils ne savaient plus rien...

— Parce que?

— Parce que je leur avais mis dans la tète, à ces pauvres petits, un tas de noms qu'ils n'avaient jamais entendu prononcer... Mais je reviens à mon affaire...

— Il est temps! fit Clary, en souriant. Elle trouvait l'exposition un peu longue.

— Je dis donc qu'il y a en France un homme qui a trouvé le secret de raconter des histoires si intéressantes, de les encadrer si habilement dans des récits historiques, qu'aujourd'hui il n'y a pas un Français, si peu intelligent qu'il soit, qui n'ait passé des nuits blanches à lire ces romans!... Et je dis des rc-aians! mais la plupart de ces récits sont basés sur la vérité même!... Tenez, en voulez-vous une preuve? l'histoire de Monte-Cristo!

— Quoi ? l'auteur dont tu parles a écrit cette histoire !

— Et c'est là-dedans que nombre de

jeunes tilles — qui jusque-là ne mordaient pas à l'instruction — ont appris à lire^ Tenez, un jour, je me suis disputé avec Caraman, mon ami, le gendarme. Il avait le verbe haut... et aussi la main haute... quelquefois... pas souvent! Après la querelle, nous nous boudions depuis trois jours, quand l'idée me prend, sans avoir l'air de rien, de lire tout haut le premier chapitre des Trois Mousquetaires.

— Les Trois Mousquetaires I

— Mais, sucre I qu'est-ce qu'on vous a appris, je le demande encore! C'est un récit amusant, vivant, gai, dramatique qui en a plus appris au peuple sur Richelieu, Anne d'Autriche et Louis Xill que tous les gros bouquins des instituts. Quand Caraman a entendu cela, le voilà qui est devenu tout drôle. Je faisais semblant de ne pas voir, et je continuai, lisant toujours tout haut, comme si c'avait été pour mieux entendre moi-même.

Tout à coup je ferme le livre, net, et je m'arrête. C'était juste à l'aHaire des ferrets de diamant... mais vous ne savez pas ce que c'est. — Caraman me dit :

Continue donci — Je lui l'épondis: Non, pas avant que tu ne m'aies embrassée, et que tu ne m'aies demandé pardon.

— Et il l'a fait I

— Tout de suite! depuis ce jour-là, AJex'Andre Dumas est devenu mon dieu...

— Alexandre Dumas! j'en ai souvent entendu parler...

— Et vous ne l'avez pas lu...

— Vous savez bien que je vivais très retirée...

— Et plongée dans un pâté de poésies malsaines... Oui, sucre! malsaines! qui vous habituaient à jouer la poitrinaire ! Dumas! mais voilà qui vous infuse du sang nouveau, frais, sain!...

Le petit pied de miss Clary battit le sable avec une impatience non dissimulée.

— Mais, M. de Monte-Cristo!

— Mais!... M. Alexandre Dumas nous a raconté son histoire tout au long...

— Oh! un romani...

— Sucre! je lavais cru jusqu'à aujourd'hui; mais aujourd'hui que j'ai vu Monte- Cristo en chau' et en os, maintenant... tenez!... Je comprends qui est celte madame Mercedes, oh ! le gredin de Morcerfl

— Mortcerf 1 quel est ce nom!

— C'est celui du mari... et par conséquent du ni» de Mercedes ! je saisis toutl

El la Donne Caraman battait des maiua avec eutbousiasme.

Bref, cinq minutes après, la belle mis» Clary avait entre les mains Vhistoin' de Monte-Cristo! Avec une impatience [ue l'intérêt du récit ne faisait qu'augmenter, elle dévorait* les pages de cette épopée splendide, vivant de cette vie intense et profondément humaine, s'incaruant dans ces divers personnages, honnêtes ou criminels, mais toujours vrais... Elle avait souffert avec Dan tés, avec Faria, pleuré avec Mercedes, qu'elle connaissait m;iintenant. Elle avait haï Villefort, plaint M"* Dauglars, adoré Valeiitine, admiré Maximilien... et au-dessus de tous, une figure admirable se détachait.

Celle du comte de Monte-Cristo...

De ce vaillant chevalier des temps modernes, passionné de. justice, juge impi toyable et bienfaiteur infatigué...

Et à mesure que les pages fuyaient sous ses doigts, miss Clary, qui était maintenant seule dans le jardin que la lune éclairait, sentait son cœur s'inonder d'impressions inconnues. Il lui semblait que jusque-là elle n'avait pas vécu, qu'un monde ignoré s'ouvrait devant elle, qu'elle naissait pour ainsi dire à une grandiose intelligence de l'existence et de la société.

La nuit survenue avait interrompu sa lecture.

Elle était restée d'abord immoiiile, savourant en quelque sorte ces sensations innommées, se livrant tout entière à ce rayonnement qui l'enveloppait, oublieuse de l'heure, répétant tout bas le nom de celui qu'elle avait à peine entrevu...

et que cependant d'un seul coup d'oeil, aloi's que leurs regards s'étaieut croisés, elle avait deviné grand et puissant entre tous.

11 est bon d'admirer. C'est xiuà jouissance que connaissent peu ceux qui font métier de tout dénigrer et «{ui se croient heureux quand ils ont démoli.

Ils se trompent. Admirer, c'est se doubler soi-même. C'est entrer en communion avec l'idéal, se l'approprier, eu aspirer le parfum, en sucer la moelle.

Pensant à Monte-Cristo, cherchant à le comprendre, miss Clary se sentait s'élever à des régions hautes (ju'elle n'avait point devinées Jusque-là. Elle entrevoyait des espaces sublimes, où la Justice régnait dans sa splendeur éterrtelle.

Elle ne voyait plus où elle était. Elle suivait son héros dans les dédales de sa vie passée, cherchant à prévoir ce qu'il serait dans l'avenir.

On eût dit que maman Caraman avail deviné cet ell'et.

I^ FILS DE MONTB-CRieOX)

Elle s'était discrètement éclipsée, laissant mis"^ (".lary à ses impressions.

Tout à '.oup la jeune fille tressaillit.

Quand tous les nerfs sont tendus, certaines surprises sont douloureuses.

n lui semblait qu'elle avait entendu, là, à quelques pas d'elle, un bruit singulier de l'autre côté de la muraille.

Elle leva la tête, attentive, encore mal éveillée de son rêve, croyant — tant la superstition tient de près à la foi — à une apparition subite...

Oui, il s'agissait d'une apparition!...

mais laquelle!...

Des grattements contre la pierre I des heurts ! puis un bras s'étendant au-dessus du chapiteau... puis un juron mal étouiïé, sans doute en raison de quelque incident imprévu...

Puis, en pleine lumière... du moins sous le reflet pâle de la lune — une face rougeaude, ponctuée de deux moustaches menaçantes — émergeant entre deux touffes d'olivier...

Coucou! le zouave! c'était lui...

Miss Clary ne bougea pas. Elle était en disposition d'indulgence.

Il lui plaisait de savoir où tendait cette escalade nocturne.

Le zouave, très calme d'ailleurs, exactement comme s'il se fût agi de pénétrer par surprise dans quelque gourbi de làbas, avait amené d'abord un genou, puis l'autre, s'était cramponné solidement à un treillis garnissant le mur.

Et finalement, après avoir regardé à droite et à gauche, sans rien voir, naturellement, avait sauté sur le sable.

Là, il s'était secoué comme un chien qui sort de l'eau, avait d'une chiquenaude victorieuse, renvoyé en arrière la toque rouge qui se tenait, comme par un miracle d'équilibre, accrochée à son sinciput ; puis, très crâne, en homme qui a conscience de sa valeur — et qui en a vu bien d'autres — il s'était avancé vers la maison, cherchant à peine à amortir le bruit de ses pas.

Or. comme la soirée était tiède, il y avait au rez-de-chaussée de la maison une fenêtre ouverte.

Une lampe brûlait, éclairant... maman Garaman, qui, travaillant ou plutôt ayant travaillé , s'était tout doucement endormie.

Sa robuste poitrine montait et s'abaissait sous raction d'un souffle régulier.

Vous connaissez tous cette scène essentiellement poétique dans laquelle Faust voit, dans la pénombre fantastique

d'une vision, la blonde Marguerite évoquée par la puissance infernale de l'astucieux Méphistophélès.

A cette seule différence près que maman Gendarme était brune comme l'aile d' un corbeau, la situation était la même.

Et, pareil au docteur fatigué de la science qui va vendre son Ame pour l'amour de Marguerite, le Chacal restait en extase, les jambes écartées, les bras levés, radieux et transporté.

Que cette femme était belle dans cet abandon délicieux du sommeil I

Si Coucou avait eu de la voix, il aurait chanté une cavatine. Mais l'organe lui manquant, il se contenta d'arrondir les deux bras, et dans un mouvement d'une exquise désinvolture, de poser les deux mains sur son cœur.

Pantomime bien inutile d'ailleurs, puisque l'excellente Garaman dormait de plus belle.

11 est des situations qui ne peuvent pas se prolonger indéfiniment.

11 fallait prendre une résolution. Le zouave la prit, et marchant sur les pointes, comme un danseur de la bonne école, il s'avança vers le balcon qui était élevé de deux mètres au plus au-dessus du sol.

Miss Clary n'avait pas fait un mouvement.

Elle avait reconnu le zouave, qui — à tout dire — lui était sympathique.

Et blottie derrière un buisson de tamarins, elle ne le perdait pas de vue.

Coucou, d'ailleurs, se préoccupait fort peu de ce qui se passait autour de lui.

Comme le fer va droit à l'aimant, il allait droit à l'étoile rayonnante.

Il posa ses deux mains sur l'entablement de la fenêtre, chercha du pied un point d'appui bien vite découvert, et d'un seul élan — avec une souplesse et une agilité qui justifiaient à merveille le surnom de Chacal — il se trouva debout sur le rebord, enjamba le balcon et sauta dans la chambre.

— Coucou! Ah! le voilà! cria-t-il d'une voix victorieuse.

La Garaman avait tressauté, et à demi réveillée, ne voyant que très indistinctement une forme humaine, elle avait — d'instinct — saisi le premier objet qui s'était ti'ouvé sous sa main et l'avait lancé violemment à la tète de l'apparition.

Or, cet objet était une corbeille pleine d'écheveaux de laine. La corbeille s'était emboîtée comme un large chapeau sur la tète de Coucou, lui faisant étui jusqu'aux épaules.

Et Vaudacieux — qui, sans le vouloir, mangeaitde la laine, — crachait, éternuait, se secouait et n'arrivait pas à se dégager.

Maman Gendarme n'était point de ces faux braves qui perdent la tête.

Loin de là. Le premier mouvement ayant été pour la défense, le second — le meilleur — fut pour la surprise gaie.

Elle vit la large calotte rouge, la veste à chamarrures jaunes, et' subitement prise d'un fou rire, elle éclata, ne pensant pas à délivrer Coucou, qui, dans l'enchevêtrement des filaments dénoués, cherchait en vain à se dépêtrer de ce casque improvisé.

Il était si comique avec ses frétillements d'épaules et ses gloussements inarticulés !

Enfin elle eut pitié de lui et d'un revers de main enleva la carapace d'osier.

— Atchi ! éclata le zouave.

— A vos souhaits! répliqua poliment maman Carâman qui riait encore.

Puis, tout à coup, rappelée au sentiment de la situation, redeveuue à la fois gi-ave et veuve de gendarme, elle saisit

oreille du Chacal et la pinçant solide-

ent:

— Ah ça I mauvais soldat de plomb !

s'écria-t-elle, me ferez-vous l'honneur de me dire qu'est-ce que vous venez f...lanquer ici I

Maman Caraman avait des équivalents pour toutes les expressions hasardées qui naguère avaient composé le vocabulaire de son époux le gendarme.

Coucou ouvrit la bouche pour répondre...

Ouiche I les petits flocons de laine qui frisottaient à ses moustaches se précipitèrent dans l'ouverture béante, tandis que d'autres — excelsior ! — montaient dans ses narines...

Et de tousser et d'éternuer I et la Caraman de rire de plus belle !

Miss Glary était au fond, de la fenêtre, dans le jardin, et riait aussi, mais silencieusement.

— Atchi I de l'eau I... un... peu...

d'eau I... de grâce I gémit Coucou.

La Caraman n'avait pas l'ùme cruelle.

Aussi — (juoique riant toujours — elle lira son mouchoir, l'imbiba au goulot d'une carafe et vigoureusement se mit à frotter le nez et les moustaches du zouave qui, selTorçant de la remercier, mangeait le mouchoir, etd'éternuments en hoquets, étourdi, ahuri, s'alfala sur une chaise, Uiéanti. ^

En vérité, le brave garçon faisait pitié. Les yeux lui sortaient de la tète.

Là Caraman le considéra avec une attention toute maternelle.

Puis, comme la situation ne pouvait pas durer, il lui vint une inspiration merveilleuse, souvenir des temps heureux où Caraman rentrait fatigué, le tricorne en arrièi'e et le sabre nonchalant.

Elle alla vers un meuble, ouvrit une caisse à liqueurs, prit un flacon et versa dans un verre mousseline deux doigts d'excellent cognac.

Et, revenant vers le zouave :

— Sucre ! mauvaise pratique ! avalezmoi ça... et racontez-moi un peu votre affaire.

Le zouave eut un de ces regards par lesquels Marie Alacoque saluait le sacré cœur du divin Jésus. Et avec componction, pareil au néophyte qui baise la patène, il sirota le cognac à petites lapées. Puis, laissant retomber la main qui portait le verre, il dit avec un accent ineffable :

— Crénom ! quel nectar !..

— Il ne s'agit pas de ça, fit la mère Caraman, qui jugeait à propos de ne pas s'apitoj'er plus longtemps. Qu'est-ce que vous venez faire ici?...

— • Moi... je...

— Allons ! plus vite que ça ! Est-ce que vous croyez par hasard que c'est une façon honnête de s'introduire chez les gens que d'entrer par la fenêtre?

— Par la fenêtre ! dit le zouave de l'air le plus innocent du monde. (Le chacal reprenait le dessus.) Oh! parole! j'ai cru que c'était une porte... dont le perron s'était écroulé...

— Assez de plaisanteries ! Porte ou fenêtre, monsieur le zouave, vous aurez la bonté de reprendre, et tout de suite, le chemin par lequel vous êtes venu... et, ouste!

Et, joignant le geste à la parole, elle empoigna le zouave à la place de l'épaulette et le campa droit sur ses pieds. Il est vrai de dire qu'il ne résistait pas ; mais elle n'en avait pas moins une rude poigne, la veuve du gendarme.

— Plein d'admiration, Coucou s'inclina, puis :

— Mille et mille pardons!... madame, mais vous m'avez demandé pourquoi j'étais venu... et il ne serait pas poli de ma part de m'en aller sans vous répondre.»

— Soit ! alors... dépôchons-uous !...

— Je me dépêche !

Coucou tira son mouchoir, se le passa

Si Coucou avait eu de la voix, il eùi chanté une eavaline. Liv. 33 33

■nr les lèvreiî, puis le dos arrondi, dans «ne po>o pleine de grâce :

— • Madame, dit-il, il est des heures dans la vie des zouaves où ils se souviennent qu'ils sont hommes...

— Et qu'ils sont des imbéciles ! Continuez... vous m'intéressez !

Coucou ne parut pas se formaliser de cette interruption miel et vinaigre :

— :Madame, reprit-il, aujourd'hui le hasard... non, la Providence a permis que je vous rencontrasse.

n répéta : rencontrasse, tenant à prouver qu'il avait été à la mutuelle.

Du reste, cet imparfait du subjonctif fit bon eli'et sur maman Caraman qui, les bras croisés sur sa robuste poitrine, se contenta de hocher la tète d'un air approbatif :

— Madame, considéreriez-vous comme une injure que je vous assurasse — avec respect — que je vous ai trouvée... superbe ! oh ! là ! superbissime ! ^

— Méchant galopin !

— Frappez, mais écoutez, madame.

J'ai vu des femmes de toutes les couleurs, des noii"es, des jaunes, des vertes, des bleues... et aussi des blanches et des roses..., mais jamais, non, au grand jamais, je n'ai rencontré un objet qui me fît battre le cœur... comme vous.

Mama- Caraman était femme, mais, avant tout, elle était intelligente. Si la passiez instantanée de Coucou la flattait un peu, elle ne l'en considérait pas moins comme un aimable farceur.

— Monsieur le zouave, lui dit-elle, j'ai quarante-deux ans passés (elle se rajeunissait un peu. Qui n'en eût fait autant?) c'est assez vous dire que, si j'entends la plaisanterie...

— Une plaisanterie! Crénom! je vous jure ! . .

D'un geste expressif, maman Caraman lui imposa silence :

— La plaisanterie, répéta-t-elle , je vous prie de ne pas oublier, primo, que je suis une très honnête femme, qui n'a ja-

. mais aimé que son mari, et n'a pas attendu 1 âge qu'elle a pour changer tout d'un coup; secundo, qu'ici je ne m'appartiens pas. J'ai charge d'âme, et en pénétrant dans cette maison, en vous conduisant comme un gamin, ce n'est pas moi que vous insultez — je suis de force à me défendre, — mais une brave et bonne fille, que j'aime et j'estime de tout mon coeur e^ que vous devez respecter le premier, vous, monsieur Coucou, si vous avez •Dvie de ne m'ètre pas trop désagi'éable. Maman Gendai-me avait débité ce petit

discours avec une maestria de lionne humeur qui produisit sur notre zonave plus d'effet que, certes, les objurgations les plus violentes.

Lui qui avait affronté les jaguars et les Kabyles, il ne savait plus où se fourrer.

Pour un peu, il eût demandé à la mère Caraman de lui refourrer la corbeille suf la tète; au moins, de cette façon, il aurait pu dissimuler son embarras.

La veuv» du gendarme eut pitié de lui:

— Au fond, dit-elle, vous savez... je ne vous en veux pas trop. Vous êtes militaire, et qui plus est un vaillant garçon qui a fait son devoir. Bah : Caraman m'a dit bien souvent qu'à la guerre, — car il l'avait faite lui aussi, — on n'a pas toujours le temps de mettre des mitaines.

Poum 1 on va de l'avant... Donc je suis toute prête à vous pardonner...

— Oh ! merci ! hasarda Coucou qui se sentait très petit garçon...

— A une condition...

— Une, deux, dix conditions I je les accepte, je les sollicite, je les jure!...

— Oh! pas tant d'enthousiasme... ma condition est des plus simples. Je veux savoir ce qui vous a passé par la tête, et qu'est-ce que vous venez faire ici...

— Mais je venais vous voir.

— Bon ! c'est convenu ! Vous m'adorez ! Ça vous a pris comme cela tout d'un coup! à ce point que vous n'avez plus pensé ni à Dieu, ni à diable, et que vous vous êtes introduit, la nuit, dans une maison habitée, comme certaines gens que je pourrais vous désigner plus clairement...

Décidément elle rivait durement son clou, à ce pauvre Coucou, qui baissait les oreilles comme un chien battu, osant à peine protester par un geste.

— Quand il eût été si simple dattendz-e à demain matin pour entrer comme un honnête homme, par la grande porte...

Elle fut interrompue par un cri de Coucou :

— Demain matin!... justement! voilà le motif I

— Ce qui veut dire...

— Qu'il n'y a pas de demain matin pour moi...

— Quel est ce galimatias?

Coucou prit une pose pleine de dignité :

— Madame, dit-il, je suis le pi'emier à reconnaître très franchement que mon procédé pèche évidemment par un excès d'impatience. Mais je vous jure que je n'ai jamais eu ia pensée de vous insulter...

— Il fauï espérer, fit maman Caraman avec une parfaite tranquillité. Après?

Piteux, voyant qu'il manquait ses effets, Coucou murmura :

— Je ne sais pas ce qui m'était passé par la tète, fit-il, que vous vous intéressiez un peu à moi...

— Pas possible !

— Ne riez pas trop. Voyez-vous, un zouzou, un vieux ciiacal comme moi, quand ça n'a plus ni père ni mère, eh bien ! ça ne tient plus à rien ! Ses camarades de là-bas, ouiche ! on les tue ! Je n'ai personne, moi. Alors, vous avez l'air si bon que je me suis dit : Voilà une belle femme... pardon !... qui a causé bien gentiment avec moi... et, comme je ne la reverrai jamais...

— Hein!... Pourquoi ça, jamais?

— Je venais... vous faire mes .idieux... respectueux... parce que demain matin...

plus de Coucou !

— Voyons! voyons! mon. garçon, fit maman Caraman, déjà un peu attendrie.

Tu as l'air d'être une bonne nature. Je ne te veux pas de mal. Qu'est-ce que tu me chantes-là? Est-ce que par hasard tu deviendrais fou?...

— Foui oh! non. Mais, voyez-vous...

quand on va partir... comme ça... pour on ne sait pas combien de temps... qu'où s'en va on ne sait pas où... et qu'on rev'tir dra on ne sait pas quand... s' "»»» '•*>'ner/.... Ehbien ! on a envie d'emporter une bonne parole, une bonne poignée de main... d'une belle femme, ça porte bonheur.

— Ah ça, gamin ! t'expliqueras-tu à la fin? Je n'aime pas les phrases, moi. Droit au but, c'est toujours le plus court et le meilleur. Tu pars demain matin... Où vastu?

— En Algérie... au désert... au diable et tout le tremblement...

— Tu vas rejoindre ton régiment?

— Non... il parait que j'ai un congé illimité...

— Mais, sucre 1 maintenant il faut te tirer les paroles comme avec un tirebouchon... Une fois, deux fois, veux-tu me dire clairement ce que tout cela signifie...

— Voilà 1 vous savez que j'avais un capitaine que j'aime bien, le capitaine Juliette, le (ils à M""» Mercedes... et qu'il a disparu enlevé, tué... nous n'en savons rien...

— Oui, aprè.i?

— Alors il est arrivé de je ne sais où un particulier... oh! un homme crâne, avec de la barbe noire et des yeux... non, là. des yeuxl... enfin, .'<uffit! Bref, il part

demain matin pour aller chercher mon capitaine, fût-il au fin fond des enfers, et il m'emmène...

Si Coucou et maman Caraman eussent été moins absorbés par l'intérêt de leur entretien, ils eussent entendu au-dessous de la fenêtre, dans une touffe de tamarin, un léger cri de surpi-ise.

— De qui parles-tu?... quel homme à barbe noire?...

— Dame ! je ne le connais pas, moi ! on l'appelle le comte de Monte-Cristo !...

— Et c'est lui qui va s'en aller en plpin Sahara pour chercher le capitaine .loliette?...

— Oui I et moi, je vais avec lui. Oh I je ne le regrette pas. allez ! C'est du courage qu'il faut, et j'en ai... Donc nous partons au lever du jour, à six heures... Alois. je vous dis, comme nous avions commencé un bout de causerie qui avait été interrompue, l'idée m'était venue de la reprendre... là, bien tranquillement. V^-" -~ comprenez! il y avait un mur. Moi.

m'est égal, un mur. Ça me tait le m.

effet qu'un caillou sur la route. J'ai pipar dessus. Et me voilà! mais puisqu' vous ai fàchée...je m'en vas! adieu! m;i Caraman 1

— Et saluant à petits coups, sa calot t la main. Coucou se dirigeait vers la le nètre.

Maman Caraman le regardait. Elle était bonne dans l'Ame et le brave garçon 1 intéressait. Il y a toujours un peu de ni ternité chez les grosses femmes. ! n'avait jamais eu de fils : et il lui si blait que c'était son garçon, à elle, lui faisait ses adieux, cjui s'en allait danger et qu'elle ne reverrait peut-i ■ jamais.

— Monsieur Coucou I fit-elle.

Il s'arrêta, le nez en avant.

— Est-ce qu'il ne faut pas partir par li? demanda-t il. Ohl n'ayez pas peur! ça me connaît I

— Ça n'est pas çal monsieur Coucou, venez ici... allons... approchez! Sucn-l vous étiez moins timide ijue cela, tcml à l'heure.

Le fait est que Coucou s'avançait à p'tits pas, comme un écolier qui a peur de recevoir des calottes.

— Oh! je ne veux pas vous faire de mal! continua la Caraman en étendant vers lui sa main tout ouverte. Je no veux pas que vous me croyiez eu colore contre vous. Mettez votre main làdedans.

Coucou devint tout rowge :

— Moi... ma patte dans la vôtre... non, dans votre main...

— Allons doncl... eh oui! une bonne poignée de main... de camarade... d'amie I... tenez, faites comme si j'étais votre maman...

— Maman? s'écria Coucou. Ah!...

qu'est-ce que vous dites là?... Si pauvre mère était là, elle aurait fait comme la dernière fois qu'elle m'a vu, elle m'aurait pris à deux mains par la tète... et elle m'auraix embrassé sur les deux joues...

Voyez-vous! c'est à ces bons baisers-là que j'ai dû de garder ma tète sur mes épaules...

Et la mère Caraman — qui avait une petite larme à ses paupières — prit le zouave par la tête et l'embrassa... carrément... sur les deux joues.

— Gré nom de cré nom ! s'écria Coucou. Et moi qui vous disais des bêtises. Tenez, mame Caraman, vous êtes une crème...

Vous me porterez bonheur... Savez-vous bien, je ne sais pas où je vais, ni où je serai dans un mois... mais foi de Coucou I... si vous avez besoin d'un bonhomme qui se fasse hacher pour vous en cent mille millions de petits morceaux, vous n'aurez qu'à le dire. Adieu, mame Caraman, et merci pour ces deux gros bécots-là I

— Au revoir, mon garçon, fit la Caraman, dont la voix tremblait un peu. Et bonne chance ! Ramenez votre capitaine-

— Ça se fera... puisque vous le voulez I A revoir.

Et le zouave, avec son agilité de chacal, enjamba la fenêtre, sauta dans le jardin avec un : plouf 1 sonore, puis courut vers le mur qu'il escalada en une seconde.

A cheval sur le faîte, il cria encore :

— A revoir, mame Caraman I Et disparut.

— Pauvre garçon I murmura la brave femme. Un vrai parisien, tète chaude et cœur d'orl... ça me ferait quelque chose tout de même de ne jamais le revoir..

Soudain, elle s'interrompit. Une main légère venait de se poser sur- son épaule.

— Vous I miss Clary, s'écria la gouvernante qui devint cramoisie à son tour comme une élève prise en faute. Alors vous avez vu?...

— Le zouave, fit Clary en souriant, Oui 1 oui I

— Mais je vous assure.,, il est venu... je ne savais pas... la fenêtre... le mur...

— Groyez-vous donc que je vous accuse, maman Gendarme? Mais laissons

cela... ainsi... M. Coucou part pour l'Algérie?...

— Oui, mademoiselle... à la recherche du capitaine Jolielte... avec le comte de...

Clary l'interrompit avant qu'elle eût prononcé le nom.

— Et ils vont au hasard... sans savoir où se trouve le capitaine?...

— Oui, au hasard!... c'est terrible! si vous saviez ce que c'est que ce pays-là... le désert... le simoun... les sables' sans compter des hommes qui sont comme des bètes féroces et qui coupent la tète à leurs ennemis...

— Avez-vous la une carte d'Algérie?

— Oui... dans l'atlas... tenez, feuilletez! Vous y êtes!...

Clary s'était assise, ayant ouvert l'atlas devant elle, et de son doigt à l'ongle rose, elle suivait les montagnes et les cours d'eau...

— Mais, demanda- 1- elle, comment voyage-t-on dans ce pays-là...

— En caravane... avec des nègres, des chameaux qui portent des outres... on souffre beaucoup, et il y en a plus d'un qui n'en revient pas...

— Qu'avez-vous d'argent en ce moment! demanda Clary qui semblait ne pas avoir beaucoup de suite dans les idées.

La Caraman prit dans sa poche un petit livre relié et l'ayant consulté répondit :

— Nous avons ici., trois cents livres sterling, quelque chose comme 7,500 fr.

de France.

— C'est bien peu...

— Pourquoi faire ?... Du reste, en trai tes, vous avez pour plus de cent mille francs!...

— Quelle heure est-il? demanda Clary qui décidément passait vite d'un sujet à un autre.

— Près de dix heures...

— A cette heure-ci, il y a encore de la vie à Marseille?...

— Oh! certainement, jusqu'à minuit.

— Bien ! voulez-vous avoir l'obligeance de dire qu'on selle nos chevaux...

— Hein? nos chevaux! à cette heure -ci I s'écria la Caraman qui croyait avoir mai entendu.

— J'ai bien dit : nos chevaux ! Hâtezvous, n'est-ce pas 1 le temps de m'habiller et je suis à vous !

— Gomment ! mademoiselle ii'a uas l'idée... la pensée !...

— Chère maman, je ne sais enowe pas

très bien à quoi je pense... je vous le dirai dans une heure... à Marseille. A propos, prenez les trois cents livres...

— Vous croyez que vous pouvez dépen- Ber troiî cents livres ce soir?...

— Qui sait?.., mais je vous en prie, ne perdons pas de temps. A tout à l'heure, maman Caraman, à tout à l'heure... Ah!

vous prendrez aussi les traites !...

Et sur ce mot, qui plongeait la Caraman dans un abîme de surprises, Glary sortit.

La gouvernante resta un moment immobile.

Qu'est-ce que tout cela voulait dire?... de l'argent, des traites, et à onze heures du soir à Marseille !...

Eu somme, si c'était un caprice, Clary en avait trop rai-ement pour qu'on ne lui passât pas celui-là.

Et dix minutes après, les deux femmes suivies d'un laquais galopaient vers la cité phocéenne.

DL

LA CAI^DE DB L'ARUaNÉfi

Et d'abord qu'est-ce qu'une Calade?

Point n'est besoin de chercher bien loin ni d'avoir recours aux élymologistes de profession.

Calade, escalade, escalier, échelle, tous mots qui se ressemblent et qui venus d'une même racine, n'ont guère changé en chemin. L'escalier du grand Opéra est donc frère de la Calade de l'Araignée.

Seulement, si le mot est de même famille, la chose n'est point dans les mêmes conditions.

Je soupçonne fort la Calade de l'Araignée de ne plus exister aujourd'hui, mais en 1848, c'est-à-dire à l'époque où Monte- Cristo se disposait à partir pour l'Aljîérie et où Coucou emportait comme viatique deux bons baisers maternels de l:i veuve du gendarme, il vous aurait sufii, étant dans la grande Rue de Marseille, de tourner derrière le Palais de Justice, de traverser la place Villeneuve-BarKemont «ur laquelle se dresse un bonhomme en bronze, représentant un ancien préfet de la Restauration, de vous frayer un chemin au milieu des maltais, soulistes, siciliens, italiens, bretons, provençaux, anglais, suédois, russes, dalmates {j'en PEis»e et des meilleurs) qui, la nuit venue, encombraient, de tourner sur la gauche, de franchir la me de la Prison, pour découvrir enfin, parallèle à cette dernière.

une sorte de voie sale, ignoble, étroite, noirâtre — devant laquelle eût hésité peutêtre le naturaliste le plus endurci, chemin en pente extraraide à. marches de pavés branlant comme de vieilles dents entre leurs alvéoles, ruelle à laquelle la rue aux Fèvres eut rougi d'être compar-^e et qui portait l'appellation quasi fantastique de Calade de l'Araignée.

Et, détail curieux, en y entrant, il <- " semblé que nulle autre dénomination .

pût lui être appliquée.

Les maisons, titubantes comme des ivrognes, et paraissant toujours prêtes à trinquer du toit d'un côté de la rue à l'autre, étaient reliées, sous la bande de ciel qui semblait aller chaque jour en se rétrécissant, par d'immenses réseaux à maillons noirs, au milieu desquels il. eût paru tout naturel de voir apparaître une araignée colossale.

Cependant, rien de plus inoffensif, disons mieux, rien de plus respectable que ces réseaux, vastes filets à noms pittoresques, outils des travailleurs de la mer en lutte continuelle avec les rascasses, les galinettes. les saint-pierre, bogues et autres habitants de la Méditerranée.

Au crépuscule, cela jouait effroyablement la toile d'araignée.

Pourtant là n'était pas le caractère diabolique de la Calade.

Ces maisons étaient aussi étranges par leur intérieur que par leur extérieur.

Comme un géant dont la tète serait saine et les pieds gangrenés, les hideux bâtiments de la Calade de l'Araignée étaient occupés aux étages supérieurs par des familles de pêcheurs, qui, apn'is le travail, venaient très paisiblement s'y renfermer, après avoir étendu, comme nous l'avons dit, les filets accrochés aux angles des toits.

Mais l'es rez-de-chaussée, mais les premiers étages !

Entassez tous les vices, tous les abrotissements, toutes les bestialités de l'ivrognerie ou de la passion grossière, et voua arriverez à peine à la hauteur de ces en droits immondes.

Cabarets puants, refuges de filles perdues, toute maison avait sa pourriture.

Quand la nuit venait, un ignoble quinquet. pundu à l'un dts coins de la rue, laissait tomber sa lueur jaune et sale sur le pavé graisseux, où commençaient à glisser les pieds mal assurés des plus cyniques débauchés.

En ce temps-là, les policiers de Marseille avaient pris le parti — dès que mi-

nuit avait sonné — de se barricader dans leurs postes et de n'en plus sortir.

Ainsi, à Gonstantinople, les Gawas se cadenassent par peur des voleurs.

Chanté bien ordonnée commençant par soi-même, les gardiens de ces villes priviléjiiées prennent d'abord leurs précautions pour leur sécurité personnelle. Tant pis pour les habitants; qu'ils s'en tirent comme ils peuvent ! On leui" donne l'exemple, voilà tout. La police, prudente, ne se risque pas dehors, que les autres l'imitent !

Si bien que, pendant la nuit, les quartiers et la ville entière, à tout prendre, appartenaient à cette population brutale, grossière, ayant tous les appétits centuplés par l'ingestion d'épouvantables liqueurs, infusions de poivre rouge dams de l'alcool.

C'était le règne du dieu Eau-de-Vie.

Son empire est incontesté , nul ne cherche à le lui disputer. Les filles d'amour sont en même temps les prêtresses de son temple, le cabai-et étant à la fois le lieu des doubles ivresses. La Galade de l'Araignée est remplie d'une sorte de grondement fauve, qui sort de tous ses bouges où il semble que soient enfermées des bêtes léroces. Et ce n'est point seulement une appai-ence.

Parfois, bien souvent, on entend tout à coup une explosion de cris. Des clameurs se croisent, ponctuées quelquefois d'un râle. C'est le couteau d'un Sicilien qui a crevé de la chair, ou le bâton d'un Breton qui a fracassé un crâne. Des vitres se brisent sous les bouteilles lancées, les femmes se mêleutàla lutte, et leurs glapissements aigus piquent une note de sabbat dans la symphonie des hurlements.

Cette nuit-là, nous avons dit que la lune claire brillait.

Oui, partout, excepté dans la Calade de l'Araignée. Les toits serrés ne laissaient pas filtrer de rayons, obstrués par l'opacité des filets noirâtres. A. regarder d'en bas cette montée, on eût dit une tache noire, sur laquelle d'autres taches rouges comme du sang semblaient se plaquer par places.

C'était derrière les rideaux rouges des cabarets, les lampes nauséabondes qui jetaient ces taches.

Il était environ deux heures du matin.

Il y avait comme une accalmie.

Dans cet enfer, les damnés, sans doute fatigués, avaient signé une trêve.

Il n'y avait plus que le murmure sourd des Aoix enrouées, n'aj'ant peut-être plus la force du cri.

Un homme parut à cette heure sur la place Villeneuve, et, s'approchant de la statue, s'appuya sur le socle, prit dans sa poche un carnet qu'il feuilleta à la lumière blanche de la lune, puis, ayant trouvé ce qu'il cherchait, il se dirigea sans hésitation vers les rues de gauche.

11 était vêtu d'une veste courte , son pantalon était retenu à la taille par une ceintm'e rouge. Un chapeau ciré co'uvrait son front, laissant voir les boucles dune chevelure épaisse et blonde. 11 portait toute sa barbe, d'un roux presque fauve.

Évidemment c'était un matelot anglais.

Seulement, à le considérer de près, à voir sa physionomie ferme et énergique, à étudier son pas que l'ivresse ne troublait pas, on se fût étonné de le voir s'engager résolument dans la Galade de l'Araignée.

Il monta. Son pied n'avait pas une hésitation.

11 passa devant les cabarets, jusqu'à mi-côte, sans même les regarder.

Mais arrivé là, il ralentit le pas, et, se rapprochant du côté de la ruelle, il examina soigneusement ceux qu'il lui restait à franchir.

Eutin arrivé, presque au sommet, il eut un. geste de satisfaction.

Évidemment il avait trouvé ce qu'il cherchait.

La porte extérieure du cabaret devant lequel il s'était arrêté, avait une poignée de fer grossièrement forgé , et figurant tant bien que mal une patte de lion.

L'enseigne — invisible dans la nuit — portait ces mots : Cabaret de la Gritïe.

L'Anglais posa la main sur cette poignée, la fit jouer, et d'un seul élan, avec décision, ouvrit la porte.

Il y eut des sursauts dans la salle. Ces sortes de gens n'aiment pas les surprises.

Plus d'un peut-ètie dans les ensomeillements de l'œuvre, rêvait peut-être au bourreau.

Quelle salle ! quelles gens I

Une atmosphère, bleuâtre de fumée condensée, tourbillonnaitautour de formes indécises, accoudées, afialées, étendues, écrasées sur les tables et sur les bancs. Il y en avait même par terre. Les verres clapotaient sur les tables, enduites de liquides épais et gluants.

Dans le comptoir, un homme à t'ace abrutie, les yeux presque cachés par des sourcils dont les poil.s retombaient sur les paupières comme des cheveux, était vautré, soutenant sa tète énorme de sa main poilue.

LE FILS DE MONTË-CRKTO

U se souleva un peu pour regarder l'arrivant.

Puis il eut un grognement, qui était peut-être un souhait de bienvenue et reprit sa pose abandonnée.

L'Anglais resta un moment immobile devant la porte refermée, cherchant peutêtre à s'orienter, ce qui n'était pas facDe.

Avisant une place libre, il y marcha, sans embarras, avec la même aisance que s'il eût été un des plus anciens habitués de la Griffe.

Puis, frappant du plat de la main sur la table :

— Un quart de manotte. cria-t-il.

La manotte était un infâme mélange de gin et d'eau-de-vie.

Le choc de la main avait encore troublé la quiétude des buveurs, et l'un d'eux marronna entre ses dents un souhait qui È'avait rien d'hospitalier.

Le cabaretier, ayant consciencieusement préparé la mixture qui se servait dans un large pot en étain, vint la déposer sur une table devant le matelot : puis, avec la rigueur de mouvements d'un automate, étendit la main pour recevoir l'argent.

C était l'usage. Inutile de se montrer susceptible. On payait avant de consommer.

Non seulement, d'ailleurs , notre Anglais ne parut nullement froissé de cette origine, mais — bien plus 1 — il fit une chose bien rare, sinon unique, dans le cabaret de la Griffe. 11 tira de sa poche une bourse qui paraissait assez lourde, y cueillit une pièce d'or ot la laissa tomber sur la table de bois.

Le louis rendit un son clair qui produisit un ell'et immédiat, quasi électri-

Vingt tètes se dressèrent brusquement, et il y eut des yeux qui brillèrent comme des tisons.

Le patron de la Griffe avait pris la pièce entre ses doigts et, après l'avoir examinée avec un soin qui témoignait d'une certaine défiance, il la Ht tinter contre le zinc.

Nouveau sursaut. Nouvelles étincelles sous des {laupières rougies.

U faut ajouter que le patron avait ouvert sou tiroir, fermé à double pêne, avait manié des pièces d'argent dont le heurt semblait une variation de h. note première, puis ayant compté une poignée •le môme monnaie, il était revenu vers le matelot auquel il tendait sa main toute ouverte.

— Keep ilforyou (gardez celapour Vuus), dit l'Anglais.

Le patron, qui savait toutes les langues, eut un large sourire.

— Ho! fit- il dans le même idiome. Il paraît que nous avons fait de bonnes affaires, hé I l'English ! mais garde ton argent, oldfellow! (mon vieux I). Je ne reçois que ce qu'on me doit !

L'Anglais frappa du poing sur la table : un subit changement venait de se produire dans sa physionomie. Tout à l'heure il était calme, et ses traits réguliers respiraient une énergique honnêteté.

Mais d'un seul coup de coude, il avait absorbé l'infâme mélange qui lui avait été versé.

Et soudain, une lueur avait brillé dans ses yeux, sa bouche avait eu des contractions singulières :

— Alors, reprit-il en français, mais avec un fort accent anglais, vous refusez mon argent?

— Mais, mon brave, encore une fois...

aujourd'hui et demain ne se ressemblent pas. Aujourd'hui, il vous plait de jeter l'argent au hasard... et demain, vous le pleurerez I

— Cela ne regarde personne, dit l'Anglais eu élevant la voix. S'il me plait d'être généreux, c'est mon droit... Oui ou non, veux-tu prendre cette mitraille-là?

— Non, tu le sais, l'English! ne m échauffe pas les oreilles. Tu veux faire le malin, mais le patron de laGritfe est plus riche que toi...

— Plus riche que moi I Tonnerre 1

Et, d'un mouvement violent l'Anglais retourna sur la table la bourse de cuir qu'il serrait dans sa main.

Un flot de pièces d'or roula sur le bois ; quelques pièces tournoyant allèrent heurter les verres des consommateurs.

Cette fois, toutes les tètes s' étaient dressées et restaient droites.

Ces yeux — qui tout à l'heure s'étaient allumés — jetèrent un éclat fauve.

Le patron de la Griffe haussa les épaules :

— Toi ! lui dit-il en anglais. Tu veux te faire écharper. Prends garde!

— Après ! répli(iua le matelot. Savezvous ce (lu il dit, vous autres, il dit que vous seriez capables de me tuer pour me voler mon argent 1

Il y eut U!i silence, quelque chose de froid, de terrible.

Les hommes i|ui étaient la appartenaient tous à celle oatégorio de brigamls demeri|ui, pendant toute leur vie. cou-.

tllB avail pris le premier objet qui lui était tombé «ous la main.

Liv. 34.

rent, après vagues et tempêtes, après un hasard qui les enrichira.

Plus d'un déjà était revenu — ayant lavé dans les flots ses mains sanglantes — mais presque riche. Quelques jours s'éta/ent passés. Marseille débauché les av ait pris, dévorés, puis les avait rejetés pauvres, dénués de tout, mais furieux... mais plus que jamais décidés à tout pour reco nquérir cette richesse d'un jour qu'un jour avait suffi à engloutir.

Et voici que devant ces misérables, qui étaie nt venus chercher l'oubli de leurs rages inassouvies, un inconnu, un étranger faisait rouler de l'or.

Et on leur lançait au visage une accusation.... on disait qu'Us étaient capables de tuer et de voler.

Entendant cela, le patron de la Griffe s'était replié sur son comptoir, et avait glissé la main dans son tiroir. Mais cette fois ce n'était pas pour y prendre de la monnaie. L'homme se mettait sur ses gardes.

Il savait comment, entre les ivrognes, la scène finissait.

11 ne voulait pas être touché par les éclaboussures. •

Cependant, une sorte de grand diable, provençal de tète et d'accent, s'était levé, et venant s'asseoir sur la table, juste à côté de l'Anglais, il avait étendu sa main sur les pièces d"or :

— Alors, dit-il, tout ça est à toi, mon pitchounl

— Oui, à moi... et bien gagné...

— Ça, c'est ton afifaire! mais écoute, je ne suis pas en fonds dans ce momentci... tu voudras bien obliger un ami, pas vrai!... et je prends ma part!...

Ses doigts se fermèrent sur une poignée de pièces d'or.

Mais, au même instant, il poussa un cri de douleur. La main de l'Anglais s'était abattue sur scoi poignet, et la pression avait été telle que les doigts du matelot s'écartèrent. Les pièces roulèrent à terre.

Le Provençal recula de deux pas ?

— Hé ! fit-il en grinçant des dents, paraît que tu ne veux pas qu'on touche à ton saint-frusquin? alors fallait pas l'étaler comme ça... Tu ne veux pas prêter de bonne grâce... car je t'emprunte, moi... et je te rendrai ça un jour ou l'autre.

— Eh bien ! non 1 dit l'Anglais, tu es un ivrogne et je te défends de toucher à cela..

— C'est ce que nous allons voiri cria le Provençal.

Et la main qu'il avait plongée dans sa poche apparut armée d'un formidable couteau.

En même temps, il avait prononcé quelques mots en patois.

Une douzaine d'hommes s'étaient levés et s'avançaient vers l'Anglais, le couteau à la main.

Lui, très calme, avait ramené vers lui les pièces et en avait formé un tas respectable.

Puis s'appuyant au mur, il avait croisé les bras :

— Ainsi, dit-il, vous voulez m'assassiner I...

— Pas de phrases 1... Tu es venu nous , narguer avec ton argent! nous en voulons la moitié... Veux-tu nous la donner?...

— Toi, Provençal, tu es un imbécile!... quand on dit : je veuxl il faut pouvoir ajouter : je peux!

— Tu te crois bien fort ! . . .

— J'attends!

— Eh bien! laissez-moi, . les camarades. Je vais lui faire son affaire, à cet english de malheur!... et nous partagerons la prise!..,

— Oui! oui! crièrent les autres!...

nous sommes là!...

— Alors, fit l'Anglais, c'est un duel ! va pour un duel!... au couteau!... mais, Provençal, pourquoi t'embarrasser d'une pareille colichemarde... tiens, voilà pour te répondre I

Et l'Anglais avait pris dans sa ceinture un poignard long de quelques centimètres fin et brillant comme un bijou de femme.

n y eut un immense éclat de rire, formidable de dédain et de menace.

A voir les lames des matelots, larges comme des couteaux catalans, en face de cet outil ridicule, il semblait qu'il y ent folie à les comparer.

— Tu vas me donner des coups d'aiguille, ricana le Provençal. Tu me prends donc pour un métier à broderie !...

— Tu as dit que tu me provoquais...

écoute à ton tour! si tu me touches, l'argent, non pas la moitié, mais le tout est à toil...

— Alors, les camarades, faites place!

cria le Provençal.

D'un coup de pied, il renversa une table et la lança contre le mur. Les autres s'empressèrent de repousser tables et bancs, et grimpant dessus, riant, hurlant, ils formaient un cercle de démons.

Seul le patron, très calme, ne bougeait

pas

C'était un honxme prudent et qui, de

longue date, savait qu'entre l'arbre et l'écorce il n'est pas bon mettre le doigt.

Tous s'étaient dressés. Pas un indifférent.

Nous nous trompons. Un seui ëtait resté immobile, et ne prenait aucune part à ce qui se passuit autour de lui.

De cet homme on ne voyait rien, sinon des cheveux longs et noirs, parsemés de fils gris. La tète était enfouie dans ses deux mains ouvertes.

L'homme était vêtu en matelot, mais ses vêtements étaient délabrés, sordides.

Devant lui une bouteille d'eau-de vie était aux trois quarts vide.

Entendait-il? voyait-il? nul n'aurait pu le dire.

Il semblait une statue de l'indififérence et du désespoir.

Plusieurs fois, les yeux de l'Anglais... clairs comme l'acier, s'étaient fixés sur lui. C'était tout. Cependant le Provençal, sorte de colosse, dont la chemise entr'ouverte laissait apercevoir le cou musculeux et le torse couvert de poils, s'était campé sur ses jambes arquées, les lèvres élargies dans un sourire féroce, le couteau au corps, prêt à frapper.

Cet homme — un de ces déclassés qu'on trouve dans toutes les classes — avait plus de quarante ans. Où avait-il roulé sa bosse? où avait-il trainé ses passions, ses envies, ses haines? Maintenant, ayant l'ivresse au cerveau, il ne voyait qu'une seule chose : de l'or. Au prix d'un meurtre, il lui semblait natui-el de le conquérir.

Et certes, toutes apparences disaient qu'il devait y réussir.

Pui.sque, parmi ceux qui l'entouraient, pas une voix ne s'élevait pour l'arrêter, pas un cri ne l'avertissait que l'eau-devie allait lui faire commettre un crime, il semblait certain que la victoire dût lui appartenir.

Les autres — brutes complices d'une brute — consentaient bien provisoirement à laisser au combat les allures d'une lutte loyale, d'un duel. Mais l'exaltation qui pâlissait ou rougissait leurs pommettes saillantes, les crispations de leurs inains rivées à leur couteau, tout prouvait que la moindre étincelle ferait éclater en eux l'explosion de bestialité féroce.

D'ailleurs, ils n'auraient pas à interve- 'lir Tout lindiquait.

Lf> trovençal vigoureux, carré, statue l.ii.;«5e en chair, les bras retroussés se L-o:ill.lnt de muscles qui paraissaient de l'er.

• L'Anglais, grand, il est vrai, mais d'une exquise délicatesse de formes, des mains d'enfant, des pieds de femme. Et quelle arme! une aiguille, avait-on dit. On aurait pu l'appeler un canif.

Puis le Provençal, ardent, se ramassaii sur lui-même pour la bataille.

Son front se plissait sous la contention farouche; il avait aux mâchoires le mouvement inconscient des ruminants.

Taudis que l'Anglais, pâle, mais le teint clair, l'œil profond, mais calme, jouait sans doute avec un danger qu'il ne comprenait pas.

La patte du Provençal devait l'écraser.

le couteau à lame recourbée, solide comme un sabre, devait briser le poignard et trouver sans dévier d'une ligne le chemin de la poitrine.

— Es-tu prêt? hurla le Provençal.

— A ton aise, bandit 1 fil le matelot anglais.

Et seulement, il plia légèrement les jarrets, prêt à bondir ou à reculer.

A reculer! la prévision n'aurait pu se justifier. Le mur était derrière lui.

Alors, le long couteau à la main, le bras abaissé mais prêt à obéir à la détente du muscle, le Provençal se mit à tourner dans l'étroit espace qui servait de champ clos.

Son œil, fixé sur la poitrine de son adversaire, semblait marquer d'avance la place où il allait frapper.

Il y eut une minute d'immobilrté, terrible, menaçante.

Puis le Provençal se rua. D'un bond, il s'était lancé sur l'Anglais.

On les vit tous deux, se perdant dans une agitation de bras.

Soudain le Provençal, avec un cri rauque, recula, la bouche baveuse...

Le poignard de l'Anglais, glissant sur le coutelas depuis la pointe, s'était fiché tout entier dans la main de l'assaillant el lavait transpercée, faisant trou entre les os.

— Tonnerre de Dieu! hurla le Provençal, regardant sa main d'où avait jailli un filet de sang. Ah ! je vais te crever !

L'.\nglais, toujours très calme, attendait.

Lâche, le Provençal leva le bras, et, avec une prestesse inou'ie, lança le coutelas — comme un dard — à la hauteur du visage de son adversaire.

Lui, étendit la main gauche, et, touchan". l'arme, la fit tourner sur elle-même, ht manche du couteau était dans la paume de sa main. Ses deux mains étaient ar* mées.

Le Provençal devint fou.

Se retournant, il saisit le couteau d'un de ceux «jui se trouvaient derrière lui, et, à corps perdu, ivre, bondit sur l'Anglais.

Celui-ci, au moment où l'autre s'élançait, jeta loin de lui les deux couteaux, puis saisit les poignets de l'adversaire, et, comme s'il se fut agi d'un enfant, le lança loin de lui, à travers les tables et les bancs.

Verres et bouteilles s'écroulèrent sur le sol avec des bruits de brisement.

Ecrasé contre une table, le front sanglant, le Provençal s'était à demi dressé et avait crié :

— Tuezle I les autres I allons I tas de lâches !

Et tous ces misérables que le sang excitait, se jetèrent sur ^Anglais.

Mais d'un élan, il avait bondi par dessus les tables, était allé droit à l'homme que jusque là, toujours plongé dans son ivresse, était resté étranger à toute cette ignoble bataille, en lui posant la main sur l'épaule :

— Debout I s'écria-t-il, au nom de Mannelita !

L'homme sembla frappé par une commotion électrique I

En une seconde, il fut sur ses pieds, mit ses deux mains sur la poitrine de celui qui lui avait parlé. Puis, ayant poussé une exclamation furieuse, il se jeta au devant des assassins, et frappant le premier qui se trouvait devant lui, si violemment que l'homme tomba :

— Bandits! hurlait-il. Le premier qui touche à cet homme est mort !...

Cette voix était rauque, sinistre. Et il sembla qu'elle exei'çât sur les misérables une domination inexpliquée :

Les plus hardis reculèrent, murmurant le nom de Jacopo.

— Dehors I cria-t-il en grinçant des dents. Dehors I ou sur ma vie !... je vous renvoie tous au bagne dont vous n'auriez jamais dû sortir !

Ils étaient vingt contre lui. Et cependant il y eut des pâleurs livides.

— C'est bon, on s'gi va! dit l'un. Allons, les autres, c'est Jacopo qui le veut 1

Des gi'ognements grincèrent dans les poitrines.

Mais l'homme qui avait parlé, au visage ravagé, aux yeux creusés, à la chevelure hirsute et blanchissante, allait vers eux, la main étendue dans l'attitude du commandement.

— Et l'argent I dit l'un.

L'Anglais, dont le flegme ne s'était pas démenti, dit à Jacopo :

— Prends cet or, dit-il, et jette le dehors I ils le ramasseront I...

Jacopo obéit. A poignées, il ramas.sa les pièces, les jeta dans la boue.

Les bandits se bousculèrent, roulant dehors, titubant sur le pavé graisseux.

On vit un grouillement de corps au milieu duquel éclataient des taches blanchâtres qui étaient des mains fouillant l'ordure...

La porte se referma.

Et Jacopo, ayant poussé un verrou, revint vers l'homme qui l'avait appelé, s'agenouilla devant lui et dit :

— Maître, que m'ordonnez- vous ?

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