MANNELITA
Qui était donc ce Jacopo .
Il y avait bien longtemps de cela, puisque c'était en 1792 et qu'aujourd'hui s'accomplissait l'année 1848, un homme épuisé, mourant de faim, la tète coiffée d'un bonnet rouge que lui avait jeté la lame, qui l'avait arraché à un malheureux venant de mourir, apercevait une tartane, louvoyant entre le château d'If et la tour de Plantier.
Cet homme, quoique doué d'une vigueur et d'une énergie indomptables, avait déjà perdu l'espérance ; il croyait voir la griffe de la mort s'étendant vers lui.
Et pourtant cet homme — qui avait langui quatorze ans dans un cachot — cet homme se disait qu'il échappait à l'épouvantable agonie et pouvait — par la puissance d'un secret dont il était le seul possesseur — devenir le maître du monde.
Que fallait-il pour cela?
Il fallait que pendant une heure la vague furieuse eût pitié de lui, et surtout il fallait que le premier homme en face duquel il se trouverait tût bon et charitable.
Or, cette tartane portait des hommes.
Quels étaient-ils? Amis ou ennemis, des êtres humains ou des bandits ?...
Et le misérable épuisé, risquant tout, s'était lancé à la mer, redoutant moins les éléments que l'homme. Cependant, sa plus grande terreur était que la tartane passât sans le voir.
Le nageur se soulsva sur untj épave qi>i ^i servait d'appui et lança, longue
aeo
sinistre dans l'espace, muet, une clameur d'alarme. C'était l'appel désespéré, le râle suprême de l'angoisse.
Soudain, la tartane virait de bord : les hommes avaient entendu ! les hommes avaient pitié ! Des voix arrivaient jusqu'à lui, criant : Courage !
Dans un suprême effort, le naufragé sentait la mer l'envelopper, le secouer... Puis plusrien, l'engourdissement, un choc terrible... la mort peut-être.
Et quand l'homme revenait à lui, il se trouvait sur le pont de la tartane, il entendait des voix amies qui le rassuraient. On le soignait, on le rappelait à la vie, à la sensation, au souvenir du passé, à l'espérance de l'avenir !...
Cet homme qui allait mourir, c'était Edmond Dantès, l'héritier du secret de Faria, l'évadé du château d'If, c'était le comte de Monte-Cristo.
Celui qui l'avait sauvé, c'était un matelot de la tartane livournaise, il se nommait Jacopo.
C'était lui qui avait saisi le mourant par les cheveux; c'était lui qui, quelques heures après l'avait défendu contre les soupçons et les exigences du patron de la tartane. C'était lui qui lui avait le premier présenté la gourde où Dantès, sans force, avait retrouvé la volonté de vivre.
Jacopo était alors un grand diable de matelot, vivant au jour le jour, comptant comme les camarades sur ses prises pour lesquelles on risquait sa peau.
Il avait de grands yeux inuns, rieurs et profonds à la fois. Ses cheveux noirs avaient les reflets de l'aile du corbeau. Il avait de l'alfection plein le cœur, et la déversait sur tout souffrant qu'il rencontrait.
On se souvient encore de la ruse imaginée par Dantès, alors que voulant rester seul sur le rocher de Monte-Cristo il avait simulé une chute effrayante.
Qui l'avait relevé le premier ? Jacopo.
Et Edmond lui avait dit en riant :
— Oui sait ? tu seras peut-être un jour capitaiiii' de bâtiment; ton compatriote Bonaparte est bien devenu empereur.
Jacopo avait souri à son tour. Être capital ne I c'était un rêve, et si haut qu'il n'avait pas encore levé les yeux jusquelà.
Et sans croire à la prédiction, il avait continué à entourer Dantès d'une affection sympathique qui s'augmentait par la ouulraternité du danger.
Au moment où Dantès, abandonné pour huit jours sur l'Ile de MoDte-Cristo, avait
vu les voiles blanches de la tartane s'effacer à l'horizon, il avait murmuré :
— C'est étrange que ce soit chez de pareils hommes que l'on trouve des pren ves d'amitié et des actes de dévou ment.
Et il avait inscrit le nom de Jacopo da sa mémoire. C'était un registre dont nu ^ ligue ne s'effaçait. Il y avait là des crén ces et des dettes.
Jacopo était inscrit sur la liste — al trop courte — des créanciers du comte Monte-Cristo.
Et longues années après, Monte-Cri ^ avait retrouvé ce nom.
Il était allé droit à Jacopo et lui avau dit:
— Te souvient-il qu'autrefois un matelot — dont tu avais sauvé la vie — t'a prédit que tu serais capitaine ?
Jacopo rougit. Certes, il n'avait pas oublié.
— Eh bieni avait repris le comte, ce matelot, je l'ai connu. Et il m'a chargé de payer la dette qu'il avait contractée envers toi...
— Je ne comprends pas !...
— Tu rêves d'être capitaine d'un bâtiment, d'être sur mer seul maître après Dieu !
Jacopo — Italien — s'était signé en inclinant la tète.
— Ce rêve, je viens le réaliser I
— Vous ! Ala ! ne vous raillez pas de moi I en ce moment surtout. . .
— Je ne raille pas. Jacopo t regarde... vois-tu ce yacht !
— Certes, sa coque esfc effilée comme le corselet d'une de ces libellules qui courent sur les rivières de mon pays...
— Eh bien ! ce yacht est le mien ! je t'en nomme le capitaine I...
Et Jacopo avait cru devenir fou de joie. Et pendant de longs mois, sur toutes les mers, le yacht du comte de Monte-Cristo avait déployé ses ailes hardies, Jacopo cependant était quelquefois songeur...
Un jour vint où le comte, — ayant cui rassé contre toute pitié son cœur endolori, — était venu à Paris, pour y frapper de sa justice implacable ceux qui avaient éi ' criminels.
Jacopo reçut son congé, ou tout au moi: sa liberté temporaire.
— Maître, avait-il demandé à Mont Cristo, est-ce donc que vous me reû' voyez ? Avez-vous eu à vous plaindre moi?
— Non, Jacopo, mais de longlem] peut-être, je ne reprendrai pas la mer
— En tous cas, maître, vous le savez 1
Si vous avez besoin de moi, au premier signe j'accourrai.
— Qui sait? fit Monte-Cristo en souriant.
— Que voulez-vous dire, monseigneur ?
Croyez-vous donc que Jacopo veuille manquer à sa parole ?
— Qui sait ? répéta encore le comte.
Puis, ouvrant son portefeuille :
— Écoute-moi, Jacopo. Tu as un secret...
— Moil
— A quoi bon mentir!... d'abord tu rougis. Et puis, n'as-tu pas encore appris à me connaître? Ne sais-tu pas qu'il me suftit de fixer les yeux sur les tiens... comme je le fais en ce moment... pour lire jusqu'au plus profond de ton âme?...
Jacopo baissa la tète : il tortillait son bonnet de laine entre ses doigts :
— Et veux-tu maintenant que je te dise ce que je lis, écrit en toutes lettres au fond de ce cœur que tu crois si bien fermé?...
— Maître :
— Je lis un nom...
Jacopo tressaillit si fort qu'il dût s'appuyer pour ne pas tomber. *
— Je lis un nom de femme...
— Maître ! Maître ! Oh I je vous en supplie... Ce nom, ne le dites pasj Vous me feriez trop souffrir...
La physionomie de Monte-Cristo devint grave.
— Maître .îacopo, encore une fois, songez-y bien. A qui me donne sa confiance, je suis indulgent et généreux. A qui cherche à me tromper, je suis impitoyable. Si vous le voulez, je me tairai. Mais à partir de ce jour, nous serons à jamais étrangers lun à l'autre... Allez, vous ne me verrez plus !
L'étrange ascendant que Monte-Cristo exerçait sur tous ceux qui l'entouraient, était tel que, pas une menace ne leur semblait plus terrible que celle d'une séparation éternelle.
Jacopo se laissa tomber à genoux :
— Parlez, maître, dit-il, dussé-je en mourir, je vous entendrai I...
Monte-Cristo reprit son sourire, et posant sa main sur la chevelure noire du matelot :
— Eufant 1 lui dit-il de cette voix pleine et grave qui emplissait le cœur, tu aimes 1 et tu voudrais que nul ne te parlât de ton amour ! et cela, parce que tu es à jamais séparé de celle que tu as choisie...*
— Oh ! maître I vous savez donc tout !...
— Tu m'avertiras si je me trompe...
Il y a là-bas, aux Catalans, une famille de pêcheurs, d'hommes rudes et vaillants qui, de père en fils, ayant affronté la mer, maniant la seine, le chalut, la madrague pour le thon, la palimadara pour l'espadon, ont amassé une grande fortune... Il y a là huit enfants, sept garçons qui, aujourd'hui, sont des hommes vigoureux, ne craignant personne aux combats de la mer... et une fille... gracieuse et délicate... aux yeux noirs et vifs, aux cheveux bouclés jouant au vent sur son front d'enfant... Jacopo, dois-je te la nommer?
— Mannelita I murmura Jacopo.
— Cette jeune fille, tu l'aimes!... depuis longtemps déjà, tu as mis en elle toute ton espérance, toutes tes passions d'avenir... et un jour, hardiment, tu es allé trouver le père de Mannelita...
— Et il m'a rudoyé I et il m'a chassé 1 cria Jacopo en serrant les poings.
— Tu te trompes. Il t'a dit seulement : Mannelita ne peut être à toi parce que tu es pauvre!...
— N'est-ce pas m'insulter que de me répondre cela? est-ce donc un crime que de n'être point riche?
— Mais le père de Mannelita n'a-t-il pas ajouté quelque chose.
— Oui ! vous me le rappelez I... il m'a dit : Mon garçon, le jour où tu te présenteras ici, avec deux mille écus dans chaque main, Mannelita est à toi.
— Ne valait-il pas mieux me renvoyer sans m'injurier par cette ironie... Deux mille écus dans chaque main ! ...
Et Jacopo machinalement regardait ses larges mains ouvei'tes et vides.
Monte-Cristo l'examinait attentivement.
Il voyait ces traits — respirant l'honnêteté et la fi-anchise — torturés par l'agonie.
Et cependant, quoique déjà sa résolution fut prise, il hésitait encore.
Il songeait alors à Mercedes, qu'il avait adorée, lui aussi, à Mercedes qui l'avai oublié, trahi et qui, après lui avoir promis sa foi, l'avait donnée à un autre.
Etait-ce donc une bonne action qu'il allait faii-e, lui Edmond Dantès, en accomplissant le souhait irréalisable de Jacopo ?
Mais Jacopo aimait si profondément et Dantès savait si bien ce qu'étaient les souffrances d'amour :
— Prends ceci, dit-il à Jacopo eu écrivant quelques mots sur son carnet et lui présentant un feuillet détaché.
Jacopo jeta les yeux sor les lignes tracées.
Puis il releva la tête et regarda Monte- Cristo d'un air de surprise :
— Qu'est cela, mon maître?
— Ne sais-tu plus lire ?
— Si fait... je vois un bon de vingt mille livres, signé de votre nom...
— Et tiré sur...
— Sur la maison Thomson et French, de Rome...
— Crois-tu qu'il soit payé à présentation?
— Oh! monseigneur... votre signature vaut plus que de l'or...
— Eh bien 1 va chez le premier banquier venu toucher cette somme...
Jacopo continuait à ne pas comprendre.
Pour lui, la conversation relative à son amour était, paraissait-il, terminée. Et maintenant on lui donnait une commission.
— Où remettrai-je cet argent... à monsieur le comte?...
— Tu ne me le remettras pas 1...
— A qui donc, alors?
— A personne !
— Je ne peux pom-tant pas garder cet argent ?
— Pourquoi pas ?
— Qu'est-ce que j'en ferais?
— Tu irais trouver le père de Mannelita, ayant trois mille écus dans chaque main, et tu lui dirais: Souvenez-vous de votre parole!
L'émotion éprouvée par Jacopo fut si violente qu'il restait immobile, pâle, la bouche béante.
— Ne m'as-tu pas entendu? demanda Mon-le-Gristo.
— J'ai entendu... mais je crois... que je n'ai pas compris...
— Allons ! gamin de trente ans, qui n'a pas quinze ans pour la raison. Tu n'as pas compris qu'il y avait au monde certains germes qui devaient tôt ou tard porter leurs moissons et leurs fruits... Jacopo! tu as dans ton passé une action bonne et généreuse... Elle n'est pas tombée sur un sol ingrat! Le jour est venu où le grain semé est devenu épi... Ne doute plus 1 Ces vingt mille francs sont à toi... tu les «s gagnés I
— Gagnés! moi I Oh! vous savez bien le contraire ! J'ai été largement payé de mon travail sur le yacht...
— De ton travail, peut-être I... Mais, JacoDo, sache bien que si l'argent peut con.,ienaer justement une somme d'efforts donnés en échange, il est des choses
2ui ne sont jamais assez payées... C'est le évo^'^îment, c'est la probité, c'est le courage. Jacopo ! en te donnant ces vingt
mille francs, je reste encore ton débi* teur...
— Vingt mille francs ! faisait le patron du yacht, les bras pendants, les lèvres entrouvertes.
— Eh! qu'est-ce que cela? dit Monte- Cristo en haussant les épaules. Je pourrais t'en donner cent fois plus. A quoi bon !... Ce serait vouloir ton malheur. Tu as fait un rêve — rêve d'honnête homme. Tous tes désirs se bornent à une existence de vaillant travailleur, aidé, réconforté, aimé par la femme qu'il aime... Désirestu quelque chose de plus?...
— Non ! non ! Oh ! Mannelita I
— Eh bien ! Mannelita, je te la donne. Et sois heureux I...
Les effusions du brave garçon étaient si expressives que Monte-Cristo dut y mettre un terme.
— Oui ou non, acceptes-tu?...
Pour toute réponse, Jacopo lui baisait les mains.
— Eh bien, écoute-moi ! En échange da cet argent, je ne te demande qu'un»
chose...
— Dites," dites!...
— Je sais que lorsque je reviendrai ici dans quelques mois, reprit le comte dont le front s'était subitement assombri, tu refuserais de partir avec moi...
— Refuser! Oh! ne parlez pas ainsi I Est-ce que ma vie ne vous appartient pas?
— De ce moment, elle appartient à Mannelita. Ne proteste pas... surtout, ne fais pas de serment, tu ne le tiendrais
Îas. Pierre lui-même a renié trois fois ésus... et Pierre n'était pas amoureux... Dans six mois, dans un an, l'idée seule de quitter Mannelita serait pour toi un supplice plus horrible que ne serait aujourd'hui celui que t'imposerait une séparation éternelle... Je connais les hommes, et je te connais...
Jacopo, rougissant, ne répliquait rien.
Au fond de sa conscience, il sentait que le comte disait la vérité.
— Donc ce n'est pas cela que je te demande...
— J'attends, lit Jacopo.
Jure-moi, Jacopo, que quel que soit le jour, quelle que soit l'heure, alors que je t'appellerai, au nom de Mannelita. tu seras prêt à m'obéir...
Jacopo étendit la main vers l'hcrizoo :
— Maître, je vous le jure.
— Je crois à ta parole. Maintenant va et sois heureux t
Ta Teux donc te faire écharper T
Lit. 35.
Fou de joie, croyant à peine à la réalité !e ce qu'il appelait un miracle, Jacopo ivait couru au village des Catalans, où dannelita l'avait salué d'un sourire.
Et comme le père, irrité, menaçait de hasser cet audacieux qui ne se lassait ias d'aimer, Jacopo lui avait montré ses ieux mains pleines d'or.
La porte de la maison s'était ouverte levant hti. Les sept frères lui avaient fait ète.
Et un mois s'était à peine écoulé que ians la petite église des Catalans un prêtre bénissait le vaillant matelot et la graîieuse Mannelita.
Jours de joie, jours de bonheur. On croit qu'iis ne finiront jamais.
On s'aime, on se le répète cent fois le jour, on s'endort avec un sourire, on se réTeille avec un baiser.
Puis un matin!...
Mannelita, jolie, savait sa beauté : elle était coquette, elle était ardente.
Jacopo avait frété une barque superbe, toute neuve, à laquelle il avait donné le nom de sa bien-aimée, et, aidé d'un de ses compagnons, il lançait en chantant le chalut dans la mer.
Tout se: hlait lui réussir. Il était riche, et toutes les fois qu'il revenait à la nve avec ses filets pleins à se rompre, il apercevait Mannelita qui, parée tomme pour une fête, l'attendait.
Quelquefois Jacopo allait avec ses amis boire joyeusement et chanter les chansons du pays.
Pourquoi avait-il douté de l'avenir?
Est-ce que le soleil ne se levait pas chaque matin plus radieux encore que la veille ? Est-ce que chaque jour Mannelita n'était pas plus jolie?
Un jour, Monte-Cristo revint à Mar seille et appela Jacopo qui accourut.
— Veux-tu partir avec moi ? lui demanda-t-il.
Le matelot rougit, il n'osait pas refnser.
Mais le comte avait compris. N'avait-il pas prévu d'ailleurs ce qui arrivait? Jacopo était heureux. N'était-ce pas là ce q.i'il avait voulu ? Et pour tout service il demanda à Jacopo d'aller porter à Masimilien et à Valentine le billet par lequel il leur disait adieu.
Puis il était monté sur son yacht YAltyon, avec Haydée, et les voiles blanches s étaient effacées à l'horizon.
Jacopo avait éprouvé pendant un moment je ne sais quels regrets incons- «ients et, pensif, il était revenu chez lui.
Pourquoi, de ce jour-là, loi sembla-t-Il i{ue Mannelita était changée à son égard? Etait-ce réel d'ailleurs? Ses j'eux n'étaient-ils pas toujours aussi brillants, ses cheveux aussi noirs, ses lèvres aussi rouges? Est-ce qu'elle présentait moins gracieusement son front et ses joues au baiser de son mari?
Jacopo n'aurait pu répondre. Et pourtant il lui paraissait qu'il avait reçu un coup au cœur. Il s'attristait et parfois, quand il regardait l'horizon, il avait comme une larme qui roulait sous ses paupières. '
Le temps passa.
Comment Jacopo apprit-il tout à coup la vérité? Sait-on jamais de combien de hasards se fait une certitude, sait-on de combien de gouttes d'eau se gonfle lé torrent?
Un mot ici entendu, un regard surpris, rien et tout, un souffle, un soupir, une larme !... et un jour on sait qu'il n'est plus de bonheui* pour vous sur la terre... on devine, on constate que celle à laquelle on avait donné toute sa vie, la compagne choisie, celle pour laquelle on mourrait avec joie, on sait que Mannelita ne vous aime plus, qu'elle vous trompe, qu'elle en aime un autre !
Quel est cet autre ?
Celui-là aussi est un traîti-e et un infâme, car c'est lui aussi l'ami, le compagnon de toutes les heures, c'est l'homme qui a mis sa main dans votre main, celui que vous avez appelé frère. Comment se se nomme-t-il? Qu'importe. Il n'a qu'un nom. Judas !
Oh 1 quand Jacopo eut acquis cette épouvantable certitude, quand il avait compris, quand il avait su que Mannelita, sa Mannelita adorée, avait trahi ses serments, avait déchiré son voile de liancée, quand il la vit, un soir qu'elle ne le voyait pas, présenter ses lèvres aux lèvres de l'infâme, souriant comme elle lui avait souri à lui, l'époux, Jacopo eût dans les veines le froid de la mort.
Et sa fureur était telle qu'il rest calme.
Il ne se rua pas sur eux, sa hache à la main.
Non, il n'eut pas cette rage folle. Il ne pleura pas. Il se dit seulement qu'il se vengerait d'effroyable façon.
Il s'était interrogé, froidement. Avait-il commis quelque faute, avait-il manqué, lui, à la parole donnée, avait-il seulement résisté à quelque caprice de Mannelita, avait-il froissé en elle quelques-unes de ses délicatesses de femme ?... Non, il
arait été toujours indulgent, toujours aimant.
Cette femme était un monstre. Et ceci l'exaspéra plus que tout : elle paraissait pour lui plus affable, plus gracieuse, plus amoureuse que jamais.
Elle venait, audacieusement, lui tendre les bras, elle l'appelait comme autrefois : mon bien aimé !
Ahl si, franchement, témérairement, elle lui avait crié :
— Je vous hais I
Peut-être eût-il baissé la tête, peut-être se fût-il enfui, se courbant sous la malédiction !
Mais non, hypocrite, lâche, voleuse de tendresse, Mannelita, lui offrait des baisers souillés. Honte et infamie I
Jacopo prit une résolution sinistre.
La Mannelita était une tartane, des plus élégantes qui eussent jamais sillonné la Siéditerranée.
Gréant à l'arbre de mestre une grande voile à antenne et un hunier, une autre voile à antenne au mât de vapeur et deux focs sur le beaupré, la Mannelita — vue par le travers — ressemblait à un de ces <c agrions» qui, à travers les arbres, lancent leui corselet brun, sur lequel se dressent comme des voiles les ailes longues et diaphanes.
Jacopo aimait la tartane Mannelita autant qu'il aimait Mannelita la femme.
Il admirait le corsage de la tartane, hardi et élancé, autant qu'il adorait la fine gorge de Mannelita. Et quand elle le serrait dans ses bras, il lui semblait être emporté vers l'infini par des voiles invisibles, qui étaient des ailes.
Dans la même vengeance, il lui plut d'envelopper les deux Mannelita.
Avez-vous remarqué que lorsqu'un être aimant se met à haïr, il hait plus furieusement qu'un autre. Il voudrait anéantir tout ce qui de près ou de loin lui rappelle les joies d'autrefois.
Ainsi de Jacopo.
Le malheureux — encore hésitant dans sa vengeance — avait d'étranges folies.
Il dérobait, il volait à sa femme un ruban; puis s'allant cacher dans quelque ^ '•% du rivage, il tirait son couteau, déchirwH, lacérait, déchiquetait le ruban, murmurant entre ses dents serrées :
— C'est à elle ! tout ce qui l'a touché doit périr 1
♦ Il n osait pas s'avouer à lui- môme la raison de ces destructions slupides.
Ce qu'il déchirait ainsi ne serait pas du moins souillé par les baisers de l'amant.
La jalousie ! cliose épouvantable ! Aimer
et savoir que l'être adoré rit de vous quaii : vous n'êtes pluslà, que, suspendue au cou d'un autre, elle répète votre nom avec ironie... Le souvenir des beautés de cet' femme, en pensant qu'un autre les care^et les admire !
Un matin, Jacopo dit à sa femme :
— Le temps est beau. La pèche est sûi Veux-tu venir en mer avec moi?...
Elle hésitait. Sans doute, elle av donné rendez- vous à l'autre, à Paoi' c'était son nom.
Jacopo comprit cette hésitation. Il lui sembla que des griffes de fer déchiraient sa poitrine. N'importe, il sourit, parce qu'il voulait sourire, parce que son parti était pris.
— Oh ! nous n'irons pas seuls I reprit-il, la face franche et le rire ouvert.
Il devenait traître et Idche à son tour, par haine, par douleur.
Et il ajouta, assez fort pour que le grincement de ses dents ne fût pas entendu :
— Paolo sera avec nous !
Non 1 il ne faut jamais avoir souffert les angoisses de l'amour trompé, il ne faut jamais avoir regardé une femme en se disant : je l'aimais tant ! — et en entendant une voix vous répondre : elle en aime un autre ! — il faut n'avoir jamais éprouvé ce serrement, qui ressemble à un froissement du cœur contre les côtes, comme serait le mouvement d'un oiseau qui cherche à passer entre les barreaux qui l'élouffent, il faut n'avoir jamais aimé pour ne pas comprendre l'épouvantable martyre subi par cet homme.
Et pourtant que n'eût-il pas donné pour pardonner?
A la dernière minute, il hésita.
Elle lui eût dit un mot. Il ne demandait pas qu'elle se jetât à ses pieds, certes non 1 Mais un cri, un de ses élans qui rachètent toute une existence.
Il avait été à l'école de Monte-Cristo. Il avait vu le maître tendre la main à qui avait failli I Et puis il aimait si fort I
Savez- vous ce qu'il vit?
Paolo était venu, sous prétexte de s'informer de ce qu'on ferait ce jour-là.
D'apparence indifférente, Jacopo était allé vers la crique où la Mannelita était amarrée et avait soigneusement examiné la tartane.
Puis, à pas lents, il était revenu vers la maison.
Il ne se hâtait pas. Je ne sais quel instinct plus fort que sa volonté le retenait. Il se (lisait que ces deux êtres, — l'épouse et l'ami, — le sachant i quelques
pas d'eux — respecteraient — non ! craindraient. Et il voulait leur laisser tout le temps de l'hypocrisie.
Il arriva lentement. Quand il fut devant sa maison, il se courba, se cachant.
Puis son œil se glissa par une des fentes de la muraille.
Et il vit... Mannelita aux bras de Paolo.
Alors, livide, calme comme le marbre dont il avait la couleur, il ouvrit la porte.
On l'avait entendu. Mannelita était debout, souriante. Paolo auprès de la fenêtre.
— Eh bien I dit Jacopo, partons -nous ?
— Je suis prête.
— Et toi, Paolo, as-tu préparé le chalut.
Paolo, gars trapu, aux épaules larges, à la face bestiale, ayant le sourire — en dedans des lèvres — comme dit Shakespeare — répondit avec volubilité :
— La vergue est solide, les chandelles de fer sont bien posées. La corde de fond est bien garnie de vieux filets. Tout est Lien.
— Alors, partons I...
Jacopo marcha devant. Il ne se retournait même pas, sachant que derrière lui les mains de Mannelita et de Paolo se joignaient.
Il allait de son pas ferme, quasi-automatique, insouciant du passé.
La mer s'étendait devant lui et il y plongeait les yeux, perdant son regard dans ses immensités qui lui semblaient moins profondes que sa douleur.
Souffrir et regarder la mer, c'est en quelque sorte diluer sa douleur.
11 arrivèrent à la tartane. Sur l'avant, un nom était écrit en lettres rouges : « Mannelita. »
Jacopo lut cela; Il lui sembla que ces lettres étaient de feu.
Il eut un mouvement de fureur. Il se retourna brusquement. Ah 1 si en ce moment, il les eût surpris les mains enlacées, il les aurait tués.
Ils s'étaient séparés, habiles. Qui sait si une querelle de mots — querelle d'amoureux — ne les avaient pas un instant éloignés l'un de l'autre?
Donc Jiicopo reprit son sang- froid.
La tartane était amarrée au fond d'une crique qu/ surplombait une sorte de falaise à pic. Point n'était facile d'embarauer. Un faux pas pouvait être fatal.
Jocopo présenta son poing à Mannelita.
qui, légère, ayant au visage un rayon d'amour, sauta sur le pont de la tartane.
Ahl qu'elle était jolie! jamais peut-être ses yeux n'avaient eu plus d'éclat!... jamais ses lèvres n'avaient mieux rappelé les coraux, cent fois plus brillants lorsque les pêcheurs de Sicile les arrachent aux profondeurs de la mer.
Et sa main 1 Jacopo, en la touchant, sentit une commotion le secouer jusqu'au plus profond de l'être.
Paolo entra le dernier, avec sa désinvolture d'amant, de maître.
Jacopo ferma à demi les yeux.
Puis il détacha la chaîne qui retenait la tartane I d'un effort du croc, il repoussa la barque loin de la rive, ouvrit largement une voile au vent.
Et la tartane Mannelita glissa sur le flot.
Le vent venait de la terre et lançait l'embarcation en avant.
Mannelita était toute rieuse. Ses cheveux se déroulaient au souffle vif et voletaient dans l'air.
Paolo, fier d'être aimé, montrait au soleil ses biceps rudes et forts.
Jacopo, debout, regardait l'horizon.
Son œil ne le trompait pas. Il savait que le calme était trompeur et f\ue l'ouragan était proche
Paolo et Mannelita songeaient bien à cela vraiment !
Ils jouissaient du soleil ruisselant, de la vague brillante, de ces mille beautés de la mer, plus coquette que toutes les femmes.
Toutes voiles dehors, la tartane fuyait, et si vite que déjà les côtes s'effaçaient dans une pénombre vague. Le temps était devenu lourd, étouffant. Des bouff'ées chaudes couraient sur le flot et vous enveloppaient d'une sorte de vapeur.
Soudain, on entendit au loin un grondement sourd.
Mannelita tressaillit, et levant vers le ciel ses grands yeux si beaux :
— Jacopo ! cria-t-elle, l'orage !
Lui, qui en ce moment lançait son filet, eut un dédaigneux haussement d'épaules.
— Un grain, fit-il. Cela passera vite I...
Jacopo était un des meilleurs marins de la vieille cité phocéenne.
Il n'avait peur ni du vent ni du iiot et on savait que nul mieux que lui ne savait lutter contre la rafale. Il était si calme que Mannelita se tut.
Seulement elle regarda Paolo ; l'amant ne pouvait paraître moins vaillant que le mari.
Il eut un sourire rassurant.
Et pourtant, avec une incroyable rapi-
dite, un rideau noir s'était levé à l'horizon e*. comme un drap qu'on étend, s'était déroulé sur le ciel.
Les grondements de la foudre se succédaient plus rapides, plus menaçants.
Jacopo ne semblait rien voir, rien entendre. Il chantait maintenant, il chantait la chanson que, jadis, il allait répéter sous les fenêtres de Mannelita, alors qu'elle ['écoutait cachée derrière une touffe de tamarins.
Sa voix était claire, sans un frémissement.
Tout à coup, il y eut un éclatement de lumière jaunâtre, livide.
La nuée sétait déchirée, laissant voir des profondeurs enflammées.
Et alors commença brutale, acharnée, la bataille de louragan et de la mer.
Mannelita avec un cri d'angoisse, s'était laissée tomber à genoux.
Jacoix) lui, debout, la tête nue, les cheveux mordus par le vent furieux, se tenait inxmobile, les bras croisés.
Paolo avait peur, non r.our lui, car c'était un matelot courageux, mais pour elle!...
Et puis, que voulait dire cette immobilité de Jacopo? Depuis quand le marin ne tient-il i^is tète à la mer! Et cependant il y a sur nier, ontre le ciel et l'eau, un tel respect de la hiérarchie que Paolo n'osait point encore jiarler à Jacopo et solliciter ses ordres!...
Peut-être aussi les yeux étrangement fixes du maii de Mannelita loi causaientils une frayeui inexpliquée.
Cependant, une à une, les voiles, saisies par Je vent, étaient emportées, déchiquetées.
Le hunier avait sauté le premier, puis la voile d'antenne.
Une rafale enleva le tapecu et le boute hors saillant qui faisait l'office de guide.
— Patron f s'écria Paolo, nous sommes perdus !
— Jacopo ! exclama Mannelita qui se signait" el marmottait des prières, sauvenous ! sauve-nous î
Jacopo ont nu rire silencieux.
Puis, se baissant, il se redressa le bras armé d'une hïulie lormiilable.
La tartane craquait jusqu'en ses œuvres vives. Elle était secouée comme un jouet qu'un jeune chien ti'iml>alle dans sa «.'ueule. Les values bondis.saient hautes, rnj,'issant avec 'les rampiomeiits de fauve qui <»c rue sur une proie. C'étaient les crocs de la mer qui mordaient sa Irèle
carcasse. Encore quelques minutes, et c'était le brisement, l'engouffrement.
— La tartane est trop lourde, pronrnca Jacopo.
Sa hache tournoya dans l'air et s'abattit au pied du mât de mestre qu'elle entailla.
Ni Paolo, ni Mannelita ne proférèrent une seule parole. Ils ne comprenaient plus rien, sinon qu'ils étaient perdus et que peut-être Jacopo pouvait les sauver.
La hache monta encore et retomba.
" la blessure profonde coupait le mât qui
bientôt s'inclina, puis, avec une sorte de
gémissement désespéré, tomba dans la
mer.
Jacopo se releva, riant toujours de son rire muet.
Le salut, était-ce donc le salut? Peutêtre la tartane prêtait-elle moins de prise au vent. Mais plus violemment encore elle était saisie par le flot. Elle tournoj-ait sur elle-même comme une chienne folle.
Jacopo alla au beaupré et, de deux coups de hache, le coupa au pied. 11 tomba à son tour.
Et plus sonore encore le vent hurlait.
— Au secours, à moi, criait Mannelita, frappée de stupeur, oubliant où elle était, appelant à je ne sais quelle puissance surhumaine qui ne l'entendait pas.
Et, au paroxysme de la terreur, elle se leva, courut à Paolo et se jeta dans ses bras en criant :
— J'ai peur ! sauve-moi ! snwv*>-rnoil Jacopo ne bougea pn n nt le
rire s'était effacé de s> -dues
Une pâleur blafarde, cil. ; ^ , s'était étendue sur ses traits.
Paolo, épouvanté de l'improdence de Mannelita, essayait de l'éloignei*- <Ui lui. Mais elle l'enlaçait, grelottante, sanglottante.
Alors Jacopo leva sa hache et on entendit le choc du fer contre le bois. ■
Que faisait-il? il n'y avait plus de mâtt à abattre.
Et pourtant il frappait il fi-appait toujours... et c'était sur le bonlai^-e de la tartane, c'était sur les meniliniics, sur les clains... Il frappait, et il y avait des débris de bois qui volaient.
Savez-vous ce ipi'il faisait, l'iusensé, le malheureux?
A coups de hache, il crnvait niainlcnnnt la çarcas.se même de la I '
Élait-il rien de plus ■ •' ''^
plus férocement foH î car riane,
si frôle qu'elle fût, c'était liibri, la défense suprême, le dernier erpoir...
i:t il détruisait, il défonçait, il brisait !... ! l'aolo, d'uu eû'ort violent, repoussa Maiinelita loin de lui et Londit vers Jacopo :
— Tu es fou ! lui cria-t-il.
L'autre se retourna, fit tournoyer sa hache pour tenir Paolo à distance, puis le fer aigu mordit une dernière fois dans les côtes de la tartane. On eût dit que l'embarcation criait de douleur, qu'elle subissait l'eftroyable torture de ce déchiquètement...
El enflu une vague monta dans le bateau ouvert...
Paolo se rua sur Jacopo, affolé de rage et de terreur.
Mais Jacopo, dont les poignets étaient de 1er, le saisit à la gorge, le renversa dans le fon 1 de la tartane, et lui mettant le genou sur la poitrine :
— Mannelital cria-t-il. Sois heureuse!
tu vas mourir avec ton amant f adultère maudite!...
Elle entendit! Et sentant l'eau qui maintenant montait autour d'elle, elle fixa sur Jacopo ses yeux hébétés, dont les globes se convulsaieat...
Elle vil son mari, et soudain comprit tout!
Et le flot montait, montait. Ils étaient tous trois dans l'eau jusqu'aux hanches. Jacopo desserra les ongles, et il vit
I s qu'il avait étranglé Paolo.
viauuelila criait grâce.
Mais la mer, soudain, pesant de toute sa lourdeur sur la tartane, l'entraina...
11 y eut une clameui" suprême, brusquement coupée.
Puis plus rien qu'un tourbillon qui s'élargit, s'élargit et s'éteignit.
Cependant l'un des trois ne devait pas mourir. C'était Jacopo.
Conunent I par quel mii'acle, Jacopo, seul des trois acteurs de ce drame sinistre, avait-il été rejeté sur la rive évanoui, sanglant, mais vivant'? Etait-ce donc qu'au moment de rengioutissement, obéissant à l'instinct de conservatiou plus fort que la volonté, il s'était accroché à quelque épave de la tartane que la mer avait entraînée vers la terre?
II l'ignorait lui-même.
Et d'ailleurs, en lui, toute notion du présent et du passé était éteinte!
Quand Jacopo revint à la vie, il jeta autour de lui des yeux hagards, puis il éclata d'un rire horrible. Le malheureux était fou!
La douleur, k\ colère, le désespoir Bûôrae de sa vengeance, frappant l'ètie
qu'il aimait le plus au monde, avaient bi'isé sa raison.
Nul ne soupçonnait la vérité.
La tourmente avait été si brusque, si violente, que des barques qui élaient sorties ce jour-là, plus d'une n'était pas rentrée au port. Pourquoi aurait-on soupçonné un crime quand la tempête avait frappé tant d'innocents?
La folie de Jacopo était douce; on ne l'inquiéta pas. On le plaignait. N'avait-il pas perdu tout ce qui fait le bonheur d'un homme? l'épouse et l'ami.
Le pêcheur allait, le matin, s'asseoir sur la rive, .en face de la mer bleue qu'il contemplait longuement, plongeant désespérément ses yeux dans le gouffre profond comme s'il y eût cherché quelque chose.
Un jour, une yole, saisie par le flot, vint chavirer à quelques brasses du point où se tenait Jacopo. Dans cette yole, il y avait deux matelots et une femme.
Tandis que de tous les côtés on accourait pour mettre les embarcations à la mer, Jacopo déjà s'était précipité dans le flot.
Trois fois, malgré le tourbillon qui secouait son corps comme une épave, il plongea...
Et chaque fois qu'il reparut, il ramena à la surface de l'eau un des naufragés. Il les sauva tous les trois.
Puis, quand la femme évanouie fut étendue sur le sable, il s'agenouilla, se pencha, fixant sur elle ses yeux dont les pupilles s'agrandissaient
On l'entendit murmui'er d'une voix dolente :
— Non! non! Ce n'est pas elle!
i Et pliant les épaules, il s'en alla, sans ' écouter les bravos dont on saluait son héroïsme.
Son héroïsme!... C'était là sa folie. Il voulait sauver Mannelita, ne «e rendant pas compte du temps écoulé depuis la catastrophe.
Ce que son regard cherchait sous la transparence irisée des lames, c'était la morte, c'était celle qu'il avait tuée.
Depuis ce jour, Jacopo erra toujours sur le rivage, prêt au moindre appel à se précipiter dans la mer. Et il no passa pas de mois, de semaine peut-être, sans qu'il arrachât à la vague quelques victimes.
Maintenant on l'entour;.!! m un respect pre.sque superstitieux.
Jacopo, le sauveteur, c.n vénère, aimé, et quiconque était eu p-'ril l'appe-
lait. Chose singulière ! il semblait deviner, flairer le danger comme fait un chien du gibier. Et dès qu'une barque, un yacht, une tartane étaient en péril, on était certain de le voir surgir, là où on l'attendait le moins. On eût dit qu'il était doué du don d'ubiquité.
On racontait maintenant qu'il avait fait un pacte avec la mer, et que jamais il ne succomberait dans ces luttes acharnées contre le danger.
Quand j>ar aventure, il arrachait une femme à la mort, on le voyait toujours s'agenouiller, contempler avidement, puis s'en aller en secouant la tète. Pauvre Jacopo!
L'hallucination de son cerveau le dominait de plus en plus : quand il était arrêté, là, devant la mer, il lui semblait voir, dans les abîmes verts. Mannelita qui lui tendait les bras — et parfois la vision devenait horrible, avec ses teintes livides de noyade ancienne...
11 voulut se débarrasser de cette obsession, preuve que la raison lui revenait peu à peu.
Il se mit à boire. Et dans l'ivresse, il se passa ce phénomène étrange que Jacopo se souvint. Son intelligence se réveilla sous l'influence de l'alcool. Et pour chasser cette vision qui lui était plus douloureuse encore, Jacopo but, but encore, but toujours.
Pendant le jour, du lever au coucher du soleil., il faisait machinalement sa ronde autour du port toujours prêt â se dévouer.
Le soir, il allait s'enfermer dans quelqu'un des immondes cabarets de Marseille; là, il se cachait dans un coin et alors commençait la bataille du rêve alcoolique contre la réalité. Il voulait ne plus penser, ne plus se souvenir! Et dans les fumées de leau-de-vie, la. figure triste de Mannelita se dressait devant lui... Ohl
![ui p< urra calculer la somme de soufrances que comportent le remords et l'amour après la mort? Oui, l'amour I car maiiilenanl il adorait — comme autrefois — celle qui l'avait trompé !
Et ce qui lui était une horrible torture, c'était de songer que peut-être les deux coupables — l'ami lâche et la femme adultère — s'en étaient allés dans la mort, serrés dans les bras l'un de l'autre...
C était cet homme, le coupable désolé, (jue le matelot anglais avait subitement tiré de so"» engourdissement en lui criant :
— DebuutI au nom de Mannelita!...
Le matelot, c'était Monte-Crisio. Jît devant lui Jacopo était venu s'agenouiller en disant :
— Maître, que m'ordonnez-vous"?
Monte-Cristo posa ses deux mains sur
le front de Jacopo, et, doucement, repoussant sa tête en arrière, il plongea dans les yeux du matelot son regard clair et profond.
— Jacopo, lui dit le comte, tu as ten'lblement souffert.
Le matelot eut un sanglot. C'était une poignante raison.
— Donc, fit Monte-Cristo lentement, toi que j'avais tenté de faire heureux, toi que j'avais vu si joyeux courir aux Catalans auprès de ta fiancée, je te retrouve désespéré... et seul.
Jacopo secoua la tête. De grosses larme? coulaient sur ses joues amaigries.
— Tu l'as tuée? dit tout bas Monte Cristo à l'oreille de Jacopo.
L'homme tressaillit.
— Qui vous l'a dit?
— Ne t'ai-je pas dit que je lisais au fond des âmes?
— Je le sais, maître, fit Jacopo en b:iissant le front. Je l'ai tuée... c'est la vérité :
— Et tu te repens?
— Eh le sais-je? j'ai été fou, je ne le suis plus. Et je me demande quelquefois s'il n'eût pas mieux valu pour moi d rester dans cette demi-mort que de revi vre dans le tourbillon du désespoir où j suis plongé aujourd'hui... Et pourtam s'écria Jacopo avec désespoir, je n'ai jia> le courage de me tuer. Obsédé, environn.i de mes souvenirs qui prennent toutes 1<formes, je souffre, je crie, je pleure, j grince des dents!... et pourtant je vis! j. vis! ù lâcheté!... Qui donc me sauvera cJ. moi-même?
— Moi ! dit Monte-Cristo.
— Vous ! oh ! oui ! c'est vrai ; vous èt( tout puissant vous! Si vous le vouk.
vous arracherez de mon coeur cette don leur dont je sens les grilles et les tenai. les!... Pitié, monsieur le comte, preuc/ pitié de moi...
La physionomie de Monte Cristo s'étai.
empreinte de cette sérénité généreuse qui le faisait si beau et si grand
— Jacopo, dit-il d'un accent doux comme une caresse, ne conipn'inls-lu pas
I que c'est pour te sauver que je suis venu
: ici?...
I — Oui, je le sensl... Oh ! que vous Mes
' boni...
I — Jacopo, quand l'homme, eiitraiii',
I par lu passion, a commis le mal — et ce
Un petit poignard brilla dam ta main.
Liv 36
me tu as fait est mal — car nul n'a droit le justice sur la nature humaine, tes remords te le prouvent, il n'est pour lui qn'uD seul moyen de se racheter...
— Et ce moyen, oh ! dites-le, dites-le fite! C'est étrange, mais depuis que vous
tes là, depuis que j'ai entendu votre voix, 1 me semble que le brouillard sanglant |ui obscurcissait ma vue se dissipe... Je espire mieux !... et il y a dans mon erveau une sensation qui ressemble à elle que j'éprouvais autrefois, quand j'é- Ais jeune, alors que, sur mer, je voyais pparaitre les premières lueurs du matin. Jue dois-je faire?...
Autant de bien que tu as fait de nai:
— Hélas! murmura Jacopo en frisson- «uit, est-ce que je puis donner la vie, Qoi qui ai donné la mort?...
— Peut-être!...
— Oh! ne dites pas celai... Ne ci-ainez-vous pas de me i-endi-e fou de noueau?... Je vous écoute, je sais que jalais vous ne me tromperiez... et pouraiit je ne puis comprendre le sens de vos
iroles!...
— Jacopo, je te dis que la vie et la lort sont deux sœurs et liées de façon
indissoluble que leur chaîne ne se peut riser... Jacopo, tout à l'heure, je t'ai mis l'épreuve. Dans ce lieu infâme, si je suis ntré, si je me suis assis, si j'ai fait tinter l'or aux oreilles de ces misérables, est iiue je voulais savoir si la misère avait pas corrompu ton âme...
— O'.t ! lit Jacopo avec un geste de surème déd;dn, je sais honnête homme !
— Je le sais... je t'ai retrouvé tel que t'ai laissé il y a dix ans... Jacopo, veux-
1 venir avec moi?
Jacopo recula d'un pas.
— Quitti'r Marseille! fit-il. Si vous sai'U, je n'ai d'autre joie — joie bien doumreuse — que de regarder là, à ITiori- )Q le point bleu de la mer où... elle est lorte...
— Jacopo, je suis venu te chez-cherf Je lis entreprendre une chose grave, danreuse, où il y a péril de mort... J'ai
>uttpté sur toi... Ai-je eu tort?...
Toutes les hésitations de Jacopo dispavrent. Il se comi)a sur les mains de onte-Cristo :
— Pardonnez-moi, dit-ii, je vous apparensl...
— Bien, ami!... Je ne m'étais paa onipé!
— Quand partons-nous î
— Au point du jour...
— Le ren iez-vous?
— A bord de mon yacht... mouillé en rade...
— J'y serai !
— Je preHds ta parole et je sais <iue tu n'y manqueras pas ! Maintenant, Jacopo, écoute-moi bien 'je t'ai dit tout à l'heuie que la mort était la source de la vie... Redresse-toi, redeviens homme... et espèrel.. Au point du jour, Jacopo!...
Et laissant Jacopo interdit, cherchant à saisir le sens impérieux caché sous ces l'aroles étranges. Monte-Cristo sortit dn cîibaret de la Grife.
Un instant ajirès, il descendait le« marches glissantes de la Calade de r Araignée...
Jacopo, pensif, avait dans les yeux une laeur d'espérance...
FANTAISIE DE MILLXON.NAJHE
Nous avons laissé miss Clary galopant à (Ex heures du soir sur la route de Marseille, suivie de maman Caraman et d'an laquais.
A dire le vrai, la gouvernante, qui, cependant, ne craignait pas grand chose, ainsi qu'elle l'avait prouvé plusiem-s fois, notamment quand elle avait regu Coucou de si magistrale façon, n'aimait que très médiocrement celui que M. de Bufi'oii — l'homme aux manchettes — l appelé la plus noble conquête de l'homme.
Cette — plus noble conquête — lui était horriblement douloureuse, en certaine partie de son corps que seul un écrivain naturaliste pourrait cougrûuieut qualifier. •
Mais elle faisait contre fortune bon — visage.
Seulement comme elle était forL curieuse de sa nature, elle eût donné beaucoup pom- que miss Clary s'expliquât quelque peu sur le but de cette course effrénée qui, au clair de la lune, rappelait la légendaiie ballade de Léoiiore, qu'il eût fallu j)oui tant modifier ainsi :
— Les vivauls vont vite.
Et maman Caraman qui de plus n'oubliait pas que lord Elphys, père de la jeune fille, la lui avait conliée, avait quelque scrupule à obéir ainsi à tous ses caprices, sans même lui demander ses intentions. Elle avait certes toute confiance eu elle. Mais enfin on a une responsabilité ou on n'en a pas.
Si bien qu'elle maintenait par un effort vi^'oureux son cheval auprès de celui d<
miss Elpliys, et, dans un essoufflement saccadé qui secouait cette lourde poitrine dont l'ampleur avait ébloui Coucou, elle débitait — comme des cop«aux — des lambeaux de phrases :
— Miss... aller à Marseille. Houp !
Houp!... à cette heure... pourquoi?... vous comprenez... Houp! votre père... moi, je suis gouvernante... Houp! Houp!... et j'ai des... houp! devoirs I...
Houp : Houp ! la bête galopait. Miss Glary répondait seulement :
— Tout à l'heure... en avant!... soyez sans inquiétude!...
— En avant ! mon Dieu 1 elle ne demajidait pas mieux, la bonne Caraman.
Et puis, il fallait bien se contenter de ce qu'on lui répondait. Car — houp 1 houp! la respiration commençait à lui manquer! Au fond, cela l'amusait. Elle avait toujours ainsi des aventures un peu romanesques. On n'est pas pour rien une lectrice assidue d'Alexandre Dumas ! Ce clair de lune, ce galop enragé ! Ah ! si papa Caraman, le gendarme, eût encore été de ce monde, qui sait s'il ne fût pas tombé en extase devant cette vision rapide... Vision un peu grasse, il est vrai ! i
Cependant on avait atteint Marseille, .
on avait franchi les faubourgs à fond de ' train et finalement on était venu s'arriter des quatre fers, devant une superbe maison de la rue de Noailles.
— Tiens ! fit la Caraman, quand elle put retrouver un peu de soul'fle, nous allons chez Mortimer and C». Chez un ; banquier, à pareille heure ! mais la caisse est fermée I
Miss Elphys, qui semblait n'avoir pas même entendu l'observation, avait appelé John.
Son laquais, — étant Anglais pur sang, — s'appelait nécessairement John.
La maison devant laquelle on s'était rrèté, était une sorte d'hôtel, à la phy-
onomie calme et austère, ainsi qu'il con-
eiil à la finance britannique.
— John ! dit la jeune fille, faites ouvrir les portes.
John, qui ne connaissait que sa consigne, c'est-àdire l'obéissance passive, alla lieurter (orlemcnt à la porte à coups précij)ilés, en maître.
— Mais on danse là-dedans 1 s'écria la { Caraman. I
En elfet, des hautes fenêtres du premier étage, à travers les volets triplement cuirassés d'éjiaisses tentures, s'échapjiaient des fusées de uHisiijue dans les-
quelles on distinguait des rhytlimes de quadrille.
Cependant le portier était accouru l'appel de John, et avait entr'ou' l'huis.
Miss Clary, poussant son cheval, éiaiti venue à portée de la voix :
Dites à votre maître que je veux lui parler à l'instant!...
— My God ! exclama l'honorable f tionnaire, qu'est ce que cela?... les reaux sont fermés! demain à dix heu
Et il fit mine de repousser l'éiiu porte.
Mais John, sur un signe de sa maîtr.
s'était mis en travers, mi-corps deii mi-corps dehors, prêt à se faire éc plutôt que de laisser commettre cette incongruité d'une porte fermée au nez d( l'héritière des Elphys.
— My boy, dit miss Clary, vous entendu? Allez, je vous prie, et ^ perdre une minute, prier votre maître d£ descendre...
L'autre avait sa consigne.
— Venez- vous pour le bal?
— Ah ! il y a un bal I
— La maison Mortimer and C* marie ss fille... Donc, si milady vient pour k bal...
— Nos!
— Alors c'est pour affaires?
.— Parfaitement...
— En ce cas, avec tous mes regrets, oi n'entre pas! MM. Mortimer and C m'en interdit de laisser entrer qui que ce soit Avez- vous une invitation?
— Enfin, vous refusez de m'obéirt
— Avec tous mes regrets, je refuse...
— En ce cas, j'entrerai quand même Et, sur l'ordre de sa maîtresse, Johi
ouvrit toute grande la porte bâtarde dé coupée dans la porte cochère. Et va Elphys, d'un bond de son cheval, se tro' dans le vestibule.
Houp ! Houp I maman Caraman aval suivi le mouvement.
Si bien qu'il y avait maintenant ai milieu des laquais (]ui attendaient leu maîtres, au milieu du vestibule tout eoi panaché de fienrs, tout soyeux de tenta res superbes, deux magniliiiues ciievai qui frappaient du sabot sur les dalles.
Il y eut en même temps des exdai lions formidables.
MM. Mortimer and C*, les plus ricl banquiers de Marseille, mariant leur fll — celle de Mortimer ou de Coinpagnii ce que nous ne vouloas pas ai)pr()fon(iil avaient invité toute la haute colonie brl
tan nique qui n'avait eu garde de manquer à l'appel.
Si bien que, tandis que se passait au rez-de-chaussée cetfe sc(.'ne plus qu'étrange, on dansait et on flirtait au premier à qui mieux mieux.
Non seulement le portier glapissait, non seulement les laquais poussaient des aoh ! formidables...
Mais de plus, le cheval de miss Elphys ne s'était-il pas avisé de lancer un hennissement, qui avait un son de clairon.
L'Angleterre a toujours eu la terreur des invasions. Ce fut au milieu d'une valse de Tolbecque, en vogue en 1848, qu'éclata cet appel de bataille.
Mortimer regarda avec stupeur «etC* »
qui regarda la femme de Mortimer, qui regarda le premier commis ! Qu'était cela?... Sans doute une illusion acousti-
Mais en voilà bien d'une autre; tandis que les couples enlacés tournoyaient, dans la languissante giration de la valse — ce ministre des affaires étrangères de l'amour, comme on l'a appelé — voici que, brusquement, les tentures d'un des salons se soulèvent, et que voit-on apparaître?...
La tête d'un cheval... Oui, messieurs et mesdames, d'un cheval, avec sa bouche fine, son mors d'argent et son œil bon... m;iis étonné.
Certes un cheval, descendit-il de Encéphale lui-même, avait bien le droit d'être étonné de se trouver à la porte d'un salon, au premier étage...
Et comment était-il venu là?
Mon Dieu! c'est bien simple, comme disait naguère un acteur du Palais-Royal.
Les laquais du vestibule, ahuris de 1 apparition hippique de miss Clary et de maman Caraman. encouragés par les objurgations du portier, homme grave et qui ne parlait pas à la légère, avaient fait mine de s'opjioser à l'invasion.
Des mains, aux doigts spatules, mains de laquais, grasses et noueuses, avaient eltleuré le mcirs du cheval de Clary, dans l'intention évidente de le forcer à rebrousser chemin.
Un aïeul de miss Clary Elphys, commaiidaul au clan des révoltés dans la haute Ecosse, avait franchi d'un seul boud de son cheval un abîme large de quinze pieds! Soii ^rand père avait gagné de vitesse des bandits attachés à sa poursuite I Lord Elphys, son père, avait gagué un •lerbyl
Hon sang oe peut ni ne doit mentir.
D'un revers de sa cravache, miss Clary
avait fouaillé les impudents personnages qui piétendaient l'arrêter, elle dont le père siégeait à la chambre des lords, dont l'oncle avait combattu eu personne contre Tippoo-Saïbl... Et houpi houp ! le cheval enlevé par une main nerveuse, mais solide dans son élégante petitesse, avait gravi l'escalier couvert de tapis, sous un dais de velours...
HoupI houp! et maman Caraman qui ne connaissait que son devoir avait suivi...
Si bien qu'après une première tête de cheval, une seconde avait apparu entre les portières de soie, sous le feu des lustres. . .
Et que, très gracieuse, miss Eiphys, mettant le chapeau à la main, avait dit :
— M. Mortimer, s'il vous plaît.
Mortimer était gros, pansu, poussif.
C'était un de ces hommes sérieux pour qui l'existence n'est pas une plaisanterie, qui, ayant passé leur jeunesse dans im trou de la cité de Londres, derrière un grillage, à la lueur du gaz, avait ali^^né plus de chiffres que vous n'avez de ciieveux sur la tète — Oui, monsieur, je vous prie de le croire 1
Un homme dont la signature valait de l'or, qui avait crédit illimité à la Banque d'Angleterre, qui de Threadneedle street à Lombard street et à Cheapside était réputé pour le premier calculateur des temps modernes...
Un homme qui avait été lord maire et avait offert des dîners succulents dans le grand hall de Mansion-House.
Et cet homme qui mariait sa fille — cet homme, une puissance! voyait deux chevaux entrer dans la salle de bail...
Avouez qu'il est des situations dans la vie qui dépassent tout ce que pourrait inventer là folle imagination des plus misérables romanciers.
Seulement, point à noter, M. Mortimer, quoique Anglais, avait une peur horrible des chevaux !
Si bien qu'ayant entendu son nom, il reculait, hébété, devant les deux bêtes qui, elles, semblaient prendre au mieux leur parti de l'excentricité de la situation.
Celui de miss Elphys grattait le parquet comme si c'eût été le sable de l'allée fashionable de Rotten Row : et proh pudorl l'histoire atfirme que celui de maman Caraman oubliait par derrière les règles les plus élémentaires de la civilité puérile et honnête.
Les miss poussaient de petits cris de poules effrayées; et les danseurs leur fai-
Baient un rempart de leurs chemises brodées. Alors on ne portait pas encore de plastrons. C'était le règue des petits plis.
— Monsieur Mortimer, répéta la Yoix de miss Clary.
Force fut bien au gros homme de faire un pas en avant. D'ailleurs l'Angleterre ayait les yeux sur lui, et, comme disait Nelson, elle espérait bien qu'il ferait son devoir.
Il le fit, et. les yeux troublés par l'aveuglante réverbération des lumières, étant dailleui-s très myope, il s'avança, majestueusement, le ventre en avant :
— En vérité! dit-il à haute voix, ce qui se passe est inqualifiable !
— Ah enfin I M. Mortimer, fit d'une voix très calme miss Elphys dontle cheval, ne bronchant pas, retenait celui de maman Caraman dans le devoir.
— Mais qui donc se permet?... commença encore le banquiw.
Mais soudain, levant la tète, il reconnut à portée de son binocle... qui?
Mlà-s Elphys, la fille d'un membre delà chambre des lords, créditeur chez lui de sommes énormes...
Ou est Anglais ou on ne l'est pas. On est banquier ou on ne l'est pasi
La fille d'un lord et une héritière d'un million délivres sterling L.. voilà quichangeait diablement lu thèse.
Et oubliant qu'il y avait là deux chevaux et que tout le monde attendait anxieusement pai- quel acte de vigueur Mortimer allait faire re^pecter son intérieur, son home, outrageusement violé, le banquier s'inclina gracieusement et dit :
— Votre Seigneurie désire me parler?
— A l'instant même, si vous le voi'iez bien, et pour affaires qui ne soufErent pas de retard...
— Je suis à vos ordi-es.
Le plus comique, c'est* que Mortimer, tout eu lier à son rôle de banquier, oubliai! absoluihcnt la situation, si bieu qu'il dit à miss Clary :
— Si vous voulez bien me suivre jusqu'à mon cabinet!
Or, à cheval, il était peut-être difficile de traverser ces appartements.
MioS L'ipliys suurianle lui dit:
— Vouditdzvoua bien nioflrir la main pour d»-s(vtidrel...
— Cfi 1 liueineiit, avec plaisir!.,.
Mis» t lury sauta légèrement sur le parquet. Maman Caraman sauta aussi, mais lounienjeul.
Au fond, elle était d'excellente humeur. Ce qui b« passait là l'amusait éuormélueiit.
— De plus, fit miss Clary, je vou3 serai reconnaissante de vouloir bien appeler John pour qu'il conduise ces chevaux tlans la cour...
Rappelé au sentiment de la réalité, Mortimer ne savait trop où donner de la têt' . Enfin a et G°, » qui avait autant que lui 1 respect de la clientèle et qu'on était ail chercher au fond des salons où il faisai un wisht effréné — mais silencieux — arriva à la rescousse, et Clary rassun sur le sort des deux chevaux — auxquel les valets circulant n'auraient seulement pas offert un sandwich — suivit le banquier.
Celui-ci, ayant avancé un siège à sa visiteuse... inattendue, prit place à son bureau :
— Encore une fois, Miss, dit-il, je suis tout à vos ordres !...
I — D'abord, veuillez me pardonner, je vous prie, mon entrée un peu... originale!
— Oh! une fille aussi riche... est-ce qu'il y avait rien de schokmg!
D ne dit pas cela tout haut. Mais, le pensant, il se contenta de s'incliner avec un geste de protestation.
— Croyez bien d'ailleurs, reprit miss Clary, qu'il a fallu des circonstances exceptionnelles pour que je me permisse une semblable vivacité...
— Je n'eu doute pas ! mais n'en parlons plus. Miss... Que désirea-vous de moi ?
— Plusieurs choses. . .
— De l'argent d'abord,-^ suppose...
Fixez la somme vous-même... et à l'instant!...
— Pouvez-voui^ disposer à l'instant d'une dizainefdo mille livres?...
Ce qui équivaut, on le sait, à deux cent cinquante mille francs.
— Bagatelle ! fit Mortimer. Demain à la première heure!...
— Hein? que dites-vous? point 1 il m», les faut iiiunùdiatemeut...
— Mais, mademoiselle ! immédiate' ment... la caisse est lei'mée...
— 'Vous rouvrii*eiz !...
— Les règles de ma maison...
— Vous les modilierex... écoutez-moi bien, monsieur Mortimer, si vous hésitez à me satisfaire, je vous jure cjue 'lés demain je charge M. Bradwood de mes intéi-èts.
Bradwood! le rival de Mortimer! sabote noire!
Perdre une pareille clientèle! l'.'ll'acer l'illustre nom dus Elphys — anciens lords de Craigburnfool — des registres de la maison Mortimer! Était-ce possible?
Certes, vous le savez comme moi — il n'y a pas de maison bien tenue si on peut venir demander — comme cela — exiger deux cent cinquante mille francs, à onze heures du soir, et pendant que votre fille se marie!... De pareils procédés sont subversifs de toute comptabilité régulière 1
Et cependant Mortimer, tirant de sa poche un carnet, sonna et dit au laquais qui se présenta :
— Allez porter ce billet à M. Edwards... ' M. Edwards était le gendre. Oh ! comme
miss Elphj-s prenait bien son temps.
— Vous allez être obéie, mademoiselle, la somme sera à votre disposition dans cinq rainutes.
— Très bien I Vous êtes un homme précieux.
— Et maintenant, qae désirez-vous encore ?. . .
— Oh I fort peu de chose, fit la jeune fille en souriant. Ce n'est plus qu'une bagatelle. Je pars demain matin pour l'Algérie...
— Beau pays ! murmura Mortimer et C*. Mais les Français ne sont pas colonisateurs...
Maman Garaman coD^mençait à ouvrir de glands yeux. Comment! on partait pour l'Algérie t Ah I msis !... c'était peutêtre aller un peu loin.
— J'ai dit demain Eiatin, reprit miss Glary. Je dois être plus explicite. C'est au point du jour que je voulais dire...
La gouvernante tressauta. La situation se compliquait.
Mortimer eut un instant de réflexion.
— Êtes-vous bien sûre, mademoiselle, qu'il y ait demain matin un navire qui parte pour cette destination ; je crois bien connaître le mouvement du port, et il me semble...
— Qu'il n'y a aucun départ demain, compléta miss Clary...
— Eh bien? demanda le banquier qui commençait à ne plus rien comprendre.
— Eh bien 1 c'est justement pour cela que je suis venue vous trouver....
— Moi I
— Certes, vous êtes en rapport avec tout ce que Marseille compte d'armateurs... donc vous pouvez me tirer d'embarras...
— Je comprends de moins en moins...
— Mon Dieu! fit miss Clary en' souriant, je ne vois pas ce qu'il peut y avoir là d'inintelLgible. Je pars demain matin pour l'Algérie, il n'y a pas de navire en partance. 11 m'en faut un, voilà tout.
— Comment ! vous voulez un...
— Un navire t mais oui. Avec capi-
taihe, pilote, matelots, tout ce qui est nécessaire à un bon fonctioniienieiit... Je veux que cela soit à ma disposition dans cinq ou six heures, en rade de Marseille. Voilà ce que je veux. Maintenant, moucher banquier, si vous avez besoin de réfléchir, je vous donne cinq minutes...
Cette fois, Mortimer perdit la tête. Un navire, un capitaine, des matelots ! n'étaitce ])as le cas de dire, comme ce personnage de vaudeville : Fouillez-moi !
Vraiment, il n'avait pas cela sur lui.
— Voici déjà trois minutes d'écoulées, dit miss Elphys.
Mortimer était certes un honïme ponctuel en affaires, qui disait oui, quand c'était oui, et non, quand c'était non. Et, à ce point de vue, « et C° » ne lui cédait en rien.
Mais enfin, soyons sérieux. Navire, capitaine, matelots... à onze heures du soir, quand les bureaux sont fermés, quand miss Mortimer est sur le point de devenir madame...
— Cinq minutes, lit miss Glary en se levant.
Maman Garaman, qui n'était pas fâchée que ces cinq minutes fussent passées, par cette raison très égoïste qu'elle prévoyait un renoncement complet à un caprice...
tout au moins fantaisiste... se leva avec non moins d'empressement et très résolue, et pour cause, elle mit la main sur le bouton de la porte.
Quant à la jeune fille, très digne, mais très calme :
— Inutile de déranger votre caissier, dit-elle, je trouverai ailleurs ce qu'il me faut.
— Mais, mademoiselle, gémit Mortimer qui voyait le nom de Bradwood se dessiner devaiillui en lettres de feu, ce que vous me demandez est impossible...
— Monsieur Mortimer, répliqua miss Clar3% il y a deux cei. ~ ans, un de mes ancêtres, montrant à un 'e ses capitaines, la ville de Perth en Ecosse, fortifiée et rebelle au canon, lui dit : il faut que dans deux hrurcs je déjeune au palais épiscopal. Le caiùtaine ne dit pas : c'est impossible 1 Il répondit : Qu'est-ce que Votre Seigneurie désire manger?... Il fut tué, mais mon aïeul déjeuna où il avait dit. Venez, maman Gendarme.
— Ouf ! fit la gouvernante, déjà sur le palier et hors de ce mauvais pas, du moins à ce qu'elle croyait.
— Miss Elphys I cria désespérémentMortimer.
— Qu'y a-t-il? fit la jeune fille en se retournant nonchalamment.
— Jene dis pas — certes — j'ignore si... cependant... peul-èti-e...
— Navire, pilote, matelots, capitaine...
— E!i bien ! oui 1 prononça Mortimer en se laissant désespérément tomber sur son siège.
— Et pour demain matin, à l'aube !...
— Je crois que c'est faisable I
— Et un capitaine dévoué... et un armateur liui vendra le vaisseau...
— Je crois que c'est possible!...
— Alors, expliquez-vous! et songez que, comme je veux que cela soit, je n'ai pas de temps à perdre I...
Maman Caraman, qui tenait déjà la rampe de l'escalier, avait entendu tout cela et n'en pouvait croire ses oreilles. Comment ! Ce Mortimer allait prêter les mains à cette folie !
Tout le vieux sang de gendarme qui avait coulé dans les veines de son époux tricorne — soit dit sans allusion blessante — ne fit qu'un tour.
Et, rentrant dans le bureau du banquier :
— Ah ça ! s'écria-t-elle, est-ce que cette plaisanterie-là ne va pas finir ? Partir pour l'Algérie ! au point du jour ! mais j'ai des devoirs vis-à-vis de lord Elphys et je m'oppose formellement...
Miss Clary, toute riante, prit maman Caraman par la tète et l'embrassa, là à pleines lèvres.
— A vous, maman, fit-elle doucement, je dis seulement : Je le désire !
Maman Caraman eut un mot sublime :
— Oh! alors 1
Jugez donc. Elle n'avait pas d'enfants.
Et miss Clary était si jolie, si cAline.
Oh ! alors ! du moment que Clary l'embrassait et lui disait que ça lui ferait plaisir!
Elle se tourna vers Mortimer et dit:
— Alors... finissons-en... et dépèchons-