LE SECRET DE MISS ELPHTS
Pour tout autre que miss Elphys, ce n'eût pas été une petite a'ffaire que d'être prête à partir pour un lointain voyage, à six heures du matin, quand la décision n'avait été prise qu'à minuit.
Mais c'était une vaillante fille qui n'avait point les mièvreries de ces petites maîtresses toujours occupées de toilettes.
Ame d'héroïne dans un corps de princesse, cette mignonne au profil si pur et si doux, encadré de cheveux blonds comme l'or vierge, aux mains d'enfant, avait une énergie singulière.
Elle était de cette race exquise que Walter Scott a personnifié dans son admirable Diana Vernon.
A peine était-elle de retour au cottage des Aygalades que, sans prendre un moment de repos, elle avait achevé ses préparatifs.
Et maman Caraman se démenait. Elle marmottait bien un petit peu entre ses dents.
S'il y avait du bon sens, quand on est bien tranquille sous ce beau climat de Marseille, de s'en aller comme cela, sans dire ouf, au pays des singes !
Ce mot de singes s'appliquait dans sa bouche, tout aussi bien aux hommes qu'aux bêtes, qui, selon elle, devaient peupler l'Algérie.
En fait d'Arabes, elle ne connaissait que certains personnages délabrés qu'on voit parfois traîner, sur la Cannebière, leurs grands corps noiritres, enveloppés de burnous usés.
Mais pas moyen de placer une observation, pour deux raisons :
La première, c'est que miss Clary déployait une telle activité qu'on n'avait pas une minute pour causer; la seconde, c'était que, si d'aventure elle se hasardait à regimber un peu fort, la jeune fille la regardait d'un air si i.;ilin que le cœur de la veuve Gendarme avait des tics-tacs qui lui imposaient le silence.
Une douzaine de caisses énormes, des livres, .les cartes, des robes de toutes nuances, de fins revolvers et deux ou trois carabines de choix, tout cela s'eutassait comme par enchantement.
A quatre heures, miss Clary sonna John qui, bien entendu, avait reçu l'ordre de ne point se coucher, qui ignorait absolument ce qui se passait, mais ne se ser; pas permis, pour les trésors de la banq . d'Angleterre, de hasarder la moindre question.
Domestique modèle, toujours rasé <1' frais, à quelque heure qu'on l'appel:' froid et raide dans sa livrée café au la; qui semblait toujours sortir d'une boii John était prêt à tout appel, et aun exécuté sans sourciller l'ordre le plus h '. roque.
On l'avait vu du reste lorsque, très n turellement, et sur un simple signe de ^ maîtresse, il avait introduit les chevai. dans l'hôtel Mortimer. Du moment q.
miss Elphj's commandait, c'est qu'il fa, lait qu'il en fût ainsi.
Donc, la jeune fille ayant sonné, Joli parut, impassible, trouvant tout simp qu'on le sonnât avant l'aurore.
— John, dit miss Clary, qu'on attèle 1 1 berline de voyage !
— Yes, mylady.
— Vous porterez toutes ces malles sur 1 • voiture...
— Yes, milady.
— Après quoi, nous partirons pour Marseille.
— Yes, milady.
— Le cocher ramènera la voiture iri vous, vous me suivrez...
— Yes, milady.
— A propos, si vous avez quelque pr.
paratif à faire, je vous donne dix minutes. Nous allons en Algérie.
— Yes, milady.
On lui eût dit qu'on partait dans un quart d'heure pour la lune qu'il eut répondu son éternel : Yes, milady. Aussi n'eùt-il pas même un froncement de sour- 3ils, il tourna sur ses talons et sortit.
Quelques minutes après, on entendait piaffer les chevaux.
— Alors, dit maman Caraman décidée un suprême elfort, c'est bien vrai, cci: folie-là. Nous quittons l'Europe à la nr nute, comme nous allions jadis de Lo i dres à Windsor? Savez-vous-bien, mis que j'ai grand tort d'obéir ainsi à v. caprices. Je suis trop faible!... car en fin.
Voyant que la jeune fille, devenue grave tout a coup, ne l'interrompait pas, elle se prit à espérer que son éloquenci; produisait quelque effet, et elle poursuivit avec énergie :
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D l'agenouilla avec respect.
Liv. 38.
LE FILS Dli MO.NTLCRISTO
— Car enfin, si par hasard il vous arrivait malheur... d'aliord, je puis bien vous \& iire, je vous aime beaucoup
1 ôtre trop... j'en mourrais... et pui.« -, quelle responsabilité pour moi au- ^ , de votre l'amille I Quels remords pour ma conscience ! Voyons, miss Glary, réfléchissez, je vous en prie; il en est temps encore. Et je vous en aurai une éternelle reconnaissance. Tenez, attendons seulement deux jours... vingt-quatre heures... et si, après cela, vous êtes encore décidée à partir, eh bien, je vous promets de ne plus faire une seule observation.
Elle était essoufflée, la bonne Garaman. Elle avait dit tout cela, bien vite, sans reprendre haleine, comme si elle eût ci'aint que le moindre mot de miss Glary coupât sa mercuriale.
Son discours — pour n'être pas très logique, car, si elle devait mourir, en cas Je malheur arrivé à la jeune fille, il était peu probable qu'elle eût ensuite de bien grands remords et sa responsabilité se trouverait singulièi'ement allégée — n'en était pas moins très juste, très touchant.
Miss Elphys lui tendit les deux mains.
— Non, non ! pas de cajolerie, mademoiselle. Répondez-moi d'abord, et osez me dire que j'ai torti
— Tu as toujours raison, chésre maman, et pourtant...
— Et pourtant vous n'en ferez qu'à votre tète. Et si j e refusais de vous suivre. . .
— Tu me ferais de la peine, voilà tout. Voyons, à ton tour, écoute-moi. Je suis leune, je suis ma maîtresse, j'ai une .grande fortune, et je te dois déjà cette iremière joie de ma vie d'avoir appris à aire le bien. Entre parenthèse, j'ai reommaadé tous nos pauvres à Mortiuer...
— Bon petit cœur, murmura mamau Garaman, qui se sentait déjà lâche.
— Ils ne manqueront de rien. Voilà qui st fait!... Autre chose, maintenant. Je uis vaillante, je suis bien portante, je uis riche... Et, cependant, à quoi suis-je oune sur terre ? Quel iutérêt ai-je dans i vie t
Elle eut un geste de découragement pro- 3nd :
Et qui m'aime? murmura-t-elle si :is que ses paroles étaient à peine percepbles.
— Oh! mademoiselle! s'écria maman araman, dont l'oreille fine avait en- ;ndu.
Doucement, miss Glary s'assit auprès
d'elle et, passant un de ses bras autoui de son cou :
— Pourquoi être méchante? Tu sais bien que je ne parle pas de foi. Tu m'aimes... plus que je ne le mérite, peut-être. Est-ce que j'en doute? Mais enfin... je ne puis m'expliqner à moi-même ce que je res.sens... 11 me semble que je suis digne d'aftection... (ju'il manque à ma vie un je ne sais quoi que je ne saurais exprimer...
— Et c'est pour chercher ce « je ne sais quoi! » que vous allez... en Algérie!
— Ne te moques pas de moi, bonne Garaman. Sois indulgente plutôt ! Oui, je vais en Algérie pour aider... quelqu'un... dans une œuvre qui me semble bonne et juste...
La Garaman leva sou regard franc et la fixa bien en face.
Miss Glary, comme embarrassée, baissa les yeux.
— Tu as l'air de ne pas me comprendre... Il s'agit de Mercedes, de cette femme qui pleure son fils... Je voudrais, si faible que je sois, donner mon concours à cette œuvre de délivrance, de salut 1 Songe donc quelle joie j'éprouverais, le jour où cette mère pourrait embrasser celui que son cœur appelle, et où je pourrais me dire : Cette joie m'appartient un peu!
La gouvernante se taisait, pensive. Elle ne regardait plus Glary qui, impatientée peut-être de ce silence, qui cependant n'emportait ni éloge, ni improbalion, s'écria :
— C'est singulier I vous avez l'air de ne pas m'entendre ! peut-être ne sais-je pas encore assez bien parler français. Je vous dis que je ne fais rien, que je ne suis utile à personne... que je vois au contraire certains hommes qui emploient toute leur vie, toute leur énergie à lutter contre la fatalité, à défendre les bons contre les méchants... eh bien! j'ai désir de les imiter, voilà tout. Ai-je donc si grand tort?...
— Ges • certains hommes », dit simplement maman Garaman, c'est M. de Monte- Gristo.
La jeune Anglaise tressaillit. Ce nom, elle n'avait pas osé le prononce!*.
Cependant — nature loyale — elle répondit :
— Oui, c'est M. de Monte-Cristo qui est mon modèle. ,
— Et le modèle, vous êtes prête à le suivre jusqu'au plus profond désert de l'Afrique ?
— Où il ira — pour une bonne action — j'irai.
Et le visage de miss Elphys rayonnait d'enthousiasme.
Maman Caraman eut un singulier sourire, puis regardant Clary :
— Je vois que je n'ai rien à dire, fitelle, d'autant plus que je vous ai blessée.
— Moi ?
— Certainement, puisque... vous avez cessé de me traiter en maman Gendarme.
— Mais vous vous trompez!
— Certes non... Et la preuve, c'est que vous ne vous apercevez pas vous-même que vous ne me tutoyez jilus.
Miss Clary resta tout interdite. En vérité, elle ne s'en était pas aperçue.
Et, chose singulière, voilà qu'elle se mit à fondre en larmes, cachant son visage sur l'épaule de la bonne gouvernante.
Pourquoi donc pleurait-elle ?
Ame des jeunes filles... abîme mystérieux qui défie les psychologues les'plus habiles...
Maman Caraman l'attira contre elle, et, nieusement, maternellement, lui posa les lèvres au front.
— Mon enfant, dit-elle tout bas, ma fille bien aimée, prenez garde... prenez bien garde !...
Puis, comme si elle avait une pensée sur laquelle il ne convenait pas de s'arrêter plus longtemps:
— Eh bien ! dit-elle en se levant, que toit donc John? cette voiture...
— Ah! chère maman! murmura miss Clary, en recueillant ce consentement si discrètement donné.
Et comme si John — Vimpavidus dont parle Horace — n'eût attendu que ce moment pour paraître, il ouvrit la porte et dit:
— La berline attend myladyl...
— Allons ! s'écria maman Caraman d'un ton léger. Et sachez bien, madenioisello, ajouta-t-elle en menaçant gentiment Clary du doigt ; sachez bien gue je suis là, serai toujours là et que je veillerai sur vous...
— Merci, maman Gendarme I...
Puis, obéissant à une impulsion dont elle n'était pas maîtresse , elle embrassa maman C;iiiiman sur les deux joues, en disant .
— Ah I si tu savais... je t'aime bien I...
Les malles étaient chargées, les chevaux prêts à partir, le cocher droit sur Bon siège; John, toujours respectueux, attendant l'ordre suprême :
— Go aheadi (en avant 1) s'écria maman Caraman.
Et la berline, au trot des vigoureux anglais, s'élança vers Marseille.
Long silence pendant la route. Miss Clary songeait... à quoi?... ou à qui?
Maman Caraman réfléchissait de son côté, se disant :
— Je n'ai plus vingt ans, mais je le> eus, et je sais tout ce qui peut passer : la tète d'une jeune fille!
Puis, tout bas, si bas que « son j" doigt I) lui-même n'aurait pu savoir l'iii singulière qui la faisait sourire :
— Au fait, murmura-t-elle, si j'av seulement trente ans de moins, je ser;. moi aussi , amoureuse folle de Mon Cristo.
Avait-elle donc véritablement découvert le secret de miss Clary Elphys '