‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 29 sur 84 · UN PARI AMÉRICAIN · texte numérisé non relu

UN PARI AMÉRICAIN

Jacques Warton, de Baltimore, n'était i ! pas de ces hommes qui disent blanc et pensent noir. Le cœur sur la main, le capitaine du Crocodile.

Et miss Elphys put s'en convaincre à la minute quand, arrivant au port une demi-heure avant le lever du soleil, elle aperçut un peloton de géants qui l'attendait.

Oh! non certes, il n'avait pas menti, l'excellent Warton.

Lui qui mesurait cinq pieds avec pas mal de pouces, il semblait un nabot au milieu de ses huit matelots! de vrais gaillards, madame, et qui devaient avoir rudement roulé leur bosse à travers l'univers entier. Quelles épaules I quelles carrures !

Du reste. Américains dans l'âme quant au respect du sexe faible.

Dès que Clary apparut — le capitaii

Euisque le navire lui appartenait — uit hommes, astiqués, sanglés, pro] ■ comme un soldat prussien à la par:i s'avancèrent à sa rencontre, au pas d donnance, en escorte bien ap|)rise ' vient à la rencontre d'un souverain.

Puis galamment, Warton, son chap' ciré à la main, s'approcha do la voitu;

— Milady voit que nous somi; exacts t

— J'y comptais. "Veuillez, je vous pn , faire transporter mes bagages à boi>l.

Mais surtout ajoula-l-elle. en jetant un

1 regard d'inquiéliKle sur le .'"i imies bi-

ceps des huit matelots, qu'on brise le moins possible.

— Soyez tranquille. Mais avant tout, milady, voulez- vous me permettre de vous présenter mes matelots...

— Mais, avec plaisir.

— Allons... à l'ordre! numéro un, Sain, un lapin (pardon !) qui a travaillé cinq ans aux mines de Californie... Ça a été millionnaire ! mais ça a eu des faiblesses !

Sain salua; il ne paraissait pas regretter son million, mangé, bu et digéré depuis longtemps.

— Bob, le dernier des flibustiers! Saluez, Bob ! Trick, négociant en viande noire, qui a abandonné le commerce...

Peter... ah! celui ci a été pendu pour avoir tué un douanier ! Vous comprenez bien, milady, qu'il avait commis une indélicatesse!...

— Continuez, dit miss Elphys en souriant.

— Trois frères. Paddy, Taddy et Saddy, trois Irlandais qu'une indigestion de pommes de terre a chassés de leur pays ! Mok, un ancien Gherokee qui a préféré les beefsteaks de mouton aux côtelettes d'homme — ce dont nous ne saurions le blâmer — et, enfin, Raswiil, qui a bâti nne ville en un mois et qui l'a perdue au jeu en une nuit!... Tous, braves gan.-ons. sur qui on peut compter, pourvu qu'on les paie bien et qui ne feraient pas tort d'un cent à une mouche... Là-dessus, mes gaillards, un hurrah pour la commandante.

11 y eut une explosion de cris joyeux. Ces étranges personnages — dont le passé était, paraît-il, quelque peu acciaenté — n'avaient i-ien d'effrayant. C'étaient des aventuriers qui avaient taquiné dame Fortune en leur temps et qui étaient revenus des illusions de ce monde.

A juger du capitaine par ses matelots, Warton devait avoir sans doute pas mal de peccadilles sur la conscience. Miss Claiy eut même un petit mouvement d'inquiétude et tandis que les matelots, sous la direction du très correct John, chargeaient sur leurs épaules les malles énormes qui semblaient peser moins qu'une plume, elle demanda :

— Et vous, capitaine, vous ne m'avez pas dit encore quelles avaient été vos aventures!... puis, ne m' avez- vous pas parlé de madame Warton?...

Le visage de 'Warton s'épanouit.

ililady me comble de joie, dit-il, en se souvenant de celle que je ne crains pas d'appeler la peil des épouses.

Quand je me suis marié avec elle, elle était veuve.

— Ahl...

— Oui, fit négligemment "Warton, j'avais mangé son mari!...

Et'il ajouta avec un soupir :

— C'était un bien brave homme!...

Disant cela, il présenta le poing à miss

Clary, tout comme eût fait un gentilhomme du moyen âge.

Eiie évita d'insister pour le moment.

Puisqu'elle se lançait en pleine fantaisie, "Warton et ses hommes ne déparaient pas le programme.

Maman Caraman — par bonheur — n'avait prêté à ces colloques qu'une attention assez distraite. Ces huit colosses l'avaient épouvantée, non qu'elle craignît pour elle-même, mais bien pour les malles et les cartons qui, des mains blanches de John, passaient aux énormes pinces de ces corsaires.

Mais en vérité, des modistes de la rue Vivienne n'eussent point mis plus de délicatesse dans le maniement de ces précieux colis. Pas un heurt, pas un choc. Tout cela passait silencieusement des épaules de l'un dans les bras de l'autre. On eût dit qu'ils portaient des bou(iuet3 de mariées.

Miss Olary, s'approchant de son cocuer, lui donna ses instructions. Il devait rester aux Aygalades avec la domesticité, et se tenir prêt à exécuter tous les ordres qui pourraient lui arriver.

Puis "'A'^artou conduisit la jeune fille vers l'escalier au pied duquel se balançait la chaloupe qui l'attendait. A la poupe, un pavillon — couleur d'or — secouait ses plis dans l'air-. Clary le remarqua :

— Ce sont les couleurs du Crocodile?

demanda-t-elle.

— Non, milady, dit Warton gracieusement. Mais comme notre commandante est blonde comme l'or, j'ai cru pouvoir me permettre...

Décidément ce Warton était un gentleman de la race de Ralaigt, qui, on le sait, étendit son manteau sous les pieds de la reine Elisabeth.

Maman Caraman avait le cœur un peu gros :

— Pauvre France ! dit-elle à mi-voix en se penchant vers Clary.

— Nous la reverrons ensemble, répliqua la jeune fille en lui serrant la main.

Et sur un signe de WartoUi les huit matelots se mirent à nager vigoureusement.

W'arton, debout, montra d'un geste orgueilleux ia coque noire du Crocodile :

— Belle pièce, n'est-il pas vrai?

Le fait est que le Crocodile payait de mine. Il était en quelque sorte la carapace nécessaire adaptée aux neuf colosses. Il était pansu, solide sur sa quille, une manière de cachalot.

" Les roues semblaient deux animaux énormes attachés à ses flancs.

— Et rapide? demanda simplement Clary.

— Comme le vent, comme la foudre, ni plus ni moins !

En somme, cette vitesse de marche devait suffire et il eût été difficile de ne s'en point contenter.

De plus, les huit matelots, depuis Bob, l'ancien négrier, jusqu'à Peter, l'ex-pendu, étaient évidemment des loups de mer de premier poil. Cela ramait avec une sûreté remarquable et enlevait le canot, allourdi par les bagages, avec une facilité délicieuse.

Quand on arriva auprès du Crocodile, queliiue chose qui ressemblait à un mât, se dressa en haut de l'escalier : c'était long, sec, maigre, immense...

— M°"= Warton ! lit le capitaine avec une nuance respectueuse dans la voix.

Mon Dieu, je sais bien quil ne faut pas dire du mal du prochain et (pje nous ne pouvons pas être tous des Vénus ou des Adonis! Mais vrai, là! M°"> Warton abusait de la permission qu'on peut avoir d'être laide.

Le visage en lame de couteau — ébréché — était de couleur brique. Les cheveux, plus noirs que le charbon, mais mats, étaient collés sur le front et les tempes de façon à former un demi-cercle parfait, puis ils étaient relevés sur le haut du crâne en une sorte de boule, soutenue évidemment à l'intérieur par (juelque engin de coquetterie. — La bouche énorme — à grosses lèvres — dé(!Ouvrait dans un rire fantastique des dents longues et jaunes. Le nez long et pointu présentait celte singularité (jue le bout en était percé à jour, comme si jadis quelque objet y eût été engagé. Aux oreilles vastes, rappelant à s y méprendre les plats à barbe rouilles, de ijuelque frater d« village, cliquetaient de larges anneaux d'or.

Le costume complétait l'aiiparition diabolique.

C'était une espèce de rilice, de capote, de blouse sans plis, tombint jusqu'aux chevilles et serrée à la taille par une torsade d'or. Ije col très découvert laissait voir la ponjme d'Adam, saillante comme une noix de fer.

Et cependant rien ne saurait rendre l'accent admiratif — adorateur — pour ainsi dire, avec lequel le capitaine articulait ces mots : Madame Warton!

Hâtons-nous de dire que cette étrange créature — qui par une anomalie non moins étrange répondait au nom de Minnie était — abstraction faite d'un passé que nous connaîti-ons — la meilleure personne du monde.

Dès que Clary et maman Garaman mirent le pied sur le pont — la seconde ayant dû être hissée à bout de bras en haut de l'échelle étroite — Minnie s'empres.^a de leur adresser son plus gracieux sourire, et d'une voix rauque — qui rappelait agréablement le croassement du corbeau — elle les invita à se rendre à leur appartement.

Clary, étant préparée à tout, lui faisait excellent visage; mais la veuve Gendarme était de moins facile composition.

Cette collection de sujets anthropologiques — femme comprise — ne lui plaisait guère.

— Sucre alors! pensait-elle, nous voilà déjà au pays des singes !

Pourtant, quand la colossale Minnie ouvrit la porte de la chambre réservée aux passagères, Clary et la gouvernante ne purent réprimer un léger cri de surpri.se.

Qui se serait attendu à trouver, à bord du Crocodile, un boudoir tout tendu de soie, drapé avec une élégance charmante, des couleurs fraîches et harmonieusement disposées, un mobilier de bambou du meilleur goût... et tout un arsenal de parfumerie, de ces mille babioles nécessaires à la toilette, et des tapis doux conmie un duvet, et des porcelaines aux teintes fines ! Une merveille!...

— Maîtresse excusera la pauvre Minnie, dit la sauvage, mais le temps était si court que je n'ai pu faire mieux I

— Comment! c'est cette nuit que voua avez arrangé tout cela?...

— Capitaine est rentré à minuit... et Minnie a eu grand peine à trouver à Marseille ce qu'il fallait!...

On connaît ces contes orientaux dans les()uels, à l'appel d'une fée, des Djinns lui bâtissent un palais en une nuit. Ce qui se passait là n'élait-il pas aussi féeri(iue?

Warton était revenu au Crocodile, désireux de soutenir l'honneur de la jeune Aniérifiue. Qu'est-ce que vous voulez? Kilo luiplaisait.cettejeunefillequientr.iitH chcv;il, en plein bal, pour acheter uu navire de cent cinquante mille francs et pulir

LE FILS DE MONTE-CIUSnS

quatre heures açiès pour l' Afrique! Ça lui rajipelait ses jeunes années!

Et il s'était dit : Attends un peu, la eommaiiilanle! Nous allons le prouver qui nous sommes!

Certes, Marseille n'avait pas été de longtemps à pareille fête, si du moins le mot fête peut s'appliquer aux sursauts des premiers commerçants de la rue Je Noailles, alors que de une heure à deux, de gré et un peu de force, Warton, à la tète de ses huit pandours, avait envahi les magasins, choisi, acheté tout ce qui lui tombait sous la main. Quant à la question de goût, elle revenait tout entière à Sain, l'ancien millionnaire qui « avait eu des faiblesses ».

La chose avait été menée rondement.

K trois heures, tout notre monde était de •etour sur le Crocodile.

Habiles comme des femmes, aidés par Minnie, à laquelle rien d'humain n'était étranger, ces anciens écumeurs de terre et de mer avaient taillé, cousu, cloué, posé, organisé, fignolé tant et si bien que jamais petite maîtresse — arrivant dans l'hôtel que son amoureux a confié au premier tapissier en reninn — ne trouv? jamais installation plus complète et plus séduisante.

Et quelle temme de chamlir? que la femme-colosse! Avec des douceurs de main qu'on n'aurait certes pas soupçonnées dans les choses noirâtres et ^iritïues qui pendaient au bout de scs mam-hes, elle prêta à Glary tous les soins qu'une camérisle parisienne n'eût pas mieux remplis

Et mam m Caraman ! Si vous aviez vu la petite chambre qui lui était réservée, juste à côté de celle de Glary!... Quelle délicieuse attention! on avait veillé à la solidité du lit!

Décidément maître Warton était un homme de coup d'œill

Et on trouvait aussi tout ce qui lui était nécessaire, jusqu'à... voilà en vérité qui tenait du prodige! Sur un petit dressoir, il y avait... quoi?... une p'e^ite tiole de cognac, ou plutôt de fine Champagne, à côté d'un sucrier plein!

Gomment le capitaine du Crocodile avait-il deviné que chaque soir .ovant de s'endormir, maman Caraman croquait un léger canard... vieille habitude de gendarmerie 1

N'a\ons-nous pas raison de dire que M' Warton avait du coup d'œil?

Pendant que Glary et sa gouvernante s'installaient, les malles étaient appoin-

tées une à une, avec des précautions qu'on eût prises pour des berceaux d'enfant!

Et tout cela allait si bien, si correctement, si sûrement que ma foi! maman Caraman, bien qu'elle cherchât à garder sa dignité, eut tout à coup un élan de joie émue en tendant la main à Minnie :

— Décidément, lui dit-elle, vous êtes une brave femme, vous 1

Minnie resta tout interdite. Si une brique pouvait rougir elle eût rougi.

Elle avança eu hésitant sa longue patte que maman Caraman secoua, à la bonne franquette, à la gendarme, tandis que Glary disait de sa voix d'or :

— Madame, je ne sais comment vous remercier!...

Elle semblait tout ahurie de cette reconnaissance, la femme sauvage.

On frappa à la porte. C'était Warton.

— La commandante veut-elle donner le signal du dépai-t?

— Le Yacht Y Alcyon est-il parti?

— Voici qu'il s'ébranle !

— Eh bien I si vous m'aflirmez toujours que vous êtes sûr Je le dépasser.

— Sur 1 Archi-sùr 1

Le fait est que Warton avait accompli assez de miracles pour qu'on le crût sur sa parole.

— En ce cas, laissez lui prendre quelques minutes d'avance... et surtout que nous n'ayons pas l'air de le suivre.

— Soyez tranquille!... il va à Bône...

moi j'aurai l'air d abord de mettre le cap sur Alger, et p.iis, demi-tour, je le repincerai ! Mais sans doute ces dames ne seraient pas fâchées de prendre un léger repas.

— En effet, dit miss Glary.

— Moi, je suis franche, appuya maman Caraman, je meurs de faim!...

— Eh bien! si la commandante veut bien passer dans la salle <à manger...

— Une salle à manger! dit la jeune fille en riant, mais alors c'est un appartement complet. Capitaine, vous êtes un homme unique, et je remercierai Mortimer de m'avoir mis en relation avec vous...

— Oh! vous n'avez encore rien vu! répliqua Warton non sans une certaine fatuité. Du reste, moi, je suis dans tout ça pour bien peu de chose. C'est madame Warton qui a tout fait ! Ah ! je puis bien dire qu'elle est l'ange du Crocodile.

— Je ne saurais être trop reconnaissante à M'»^ Warton, reprit miss Glary.

Sa complaisance et son bon goût sont audessus de tout éloge 1

— Ah! commandantel si vous saviez...

quel cœur!

Et avec un élan d'autant moins répréhensible qu'il était conjugal, Warton saisit sa femme par la tète — et pour cela — il dut se hausser un peu sur ses pointes et l'embrassa au front.

— Laissez-donc, Warton, minauda la femme-brique. Ces dames doivent avoir faim .

Warton passa sa langue sur ses lèvres, comme un enfant qui vient de savourer un bonbon : puis, ouvrant la porte, il se

S laça de côté pour livrer passage aux araes.

Dans le faux pont, nouvelle surprise.

Une salle à manger, propre comme un louis neuf, avec une table couverte, non seulement d'un linge éclatant de blancheur, mais encore — c'était à n'y pas croire ! — de fleurs toutes fraîches, toutes pimpantes.

— Gomment! capitaine.,, s'écria miss Clary, des fleurs à cette époque de l'année....

— M""* Warton, toujours! soupira le capitaine. Mais prenez place, je vous en prie.

Clary et maman Caraman échangèrent un regard. Elles s'étaient comprises.

- Mille pardons, fit Clary, mais il manque quelque chose.

— Quelque chose! par exemple... comment... madame Warton...

Et les sourcils du capitaine se rapprochaient avec une contraction de douloureux étonnement.

— Oh! n'accusez que vous-même, capitaine, car vous êtes, j'en suis sûr, le seul coupable!...

— Expliquez-vous de grâce, j'ai hâte de réparer...

— N'oubliez pas qu'ici à bord j'ai pleins

Souvoirs et que nul n'a le droit de me ésobéir...

— C'est entendu. Mais que je sois pendu !...

M"" Warton, reprit Clary, voulez-vous être assez bonne pour ajouter deux couverts...

Elle regarda Warton qui la regarda :

— Sans doute, ajouta la jeune fille, estce que vous ne nous ferez pas l'honneur de déjeuner avec nous. Ohl pas d'objections... je veux... vous entendez bieii... je veux...

— Eh! certainement! s'écria la grosse ^''itivernante. Et pas tant do farons!

Voyons, ma grande biche (c'était le colosse femelle qu'elle décorait de ce nom

gracieux), où est l'armoire... ça me connaît, moi!

Ohl ils résistèrent — c'est une justice à leur rendre — tant qu'il leur fut possible. Mais il fallut obéir; seulement Warton, arrêtant d'un geste maman Caraman qui voulait à toute force découvrir la place où on mettait les couverts et les assiettes, frappa sur un timbre.

Et Peter, l'échappé de potence (qui n'avait tué qu'un douanier), parut en uniforme de cuisinier, l)lanc comme une mariée.

Sur l'ordre de Warton, deux serviteurs — les Irlandais Paddy et Taddy, —vinrent compléter le couvert; puis, pareils â deux garçons du café anglais, se tinrent derrière les convives. La chère était délicate, les vins excellents. Maman Caraman, qui se piquait de cuisine, s'épandit en compliments, que Peter vint recevoir, respectueux et le bonnet à la main.

Au début du dessert, miss Clai-y demanda :

— Et le j'acht? nous ne le perdons pas de vue!...

— Soyez donc tranquille, s'écria Warton, qui dégustait un verre de sherry avec un clapement de langue.

On aurait eu mauvaise grâce à Insister. D'ailleurs, à entendre le tapage infernal de la machine qui fonctionnait dans les entrailles du Crocodile , on devait aller avec une vitesse vertigineuse.

M"" Warton, s'excusant, était sortie.

Il lui était impossible de rester si longtemps en place :

— Ah! digne et douce créature! fit Warton en la suivant d'un œil attendri.

— Vous semblez avoir l'un pour l'autre une bien vive affection...

— Ah! commandante! il y a maintenant vingt ans que nous ne nous sommes quittés d'un seul jour... il est vrai qu'il y a entre nous de ces souvenirs qui ne s'oublient pas...

— Mais, si j'ai bonne mémoire, fit Clary non sans une certaine hésitation, ne m'avez-vous pas dit que M°>» Warton était veuve...

— Oui, oui!... d'un Indien Sioux.

— Et elle appartient elle-même à cette tribu?

— Oui, commandante. Mais aujourd'hui elle est chrétienne... et bonne protestante je vous jure.

— Mais... son mari?...

— Ah! ce pauvre Tou-Sam-Ba!... un Sioux aussi!

— Pardon ! Sans doute, j'aurai peutêtre mal compris... Mais comment lo mari est-il... mort?

Cne tite de cheval apparut à la porte de la salle de bai. Liv. 39 39

— Je VOUS l'ai dit, commandante, je l'ai mangé !

— Ah! mille pardons?... j'avais bien entendu alors...

— Oui, fit mélancoliquement Warton ; I nous l'avons mangé à nous deux, sa femme... que cet incident a rendu veuve, naturellement...

Si naturel que tout cela semblât à l'excellent Warton, cependant maman Caraman ouvrait de grands yeux. Mon Dieu!

elle n'était point plus bégueule qu'il ne convient! mais enfin manger un mari pour épouser sa veuve!... le procédé exigeait du moins quelques explications.

Elle les demanda, très franchement.

Oh ! Warton n'était pas homme à se formaliser.

Aussi, se mettait-il en devoir de racon- .^tcr cette histoire, qui promettait d'être •'substantielle, quand miss Clary se hasarda à lui dire :

— Mon cher capitaine, il y a bien longtemps que vous ne vous êtes préoccupé de l'Alcyon. Auriez-vous l'obligeance de monter un instant sur le pont et de voir si vous gardez bien la distance.

— Oh ! fit Warton, c'est bien pour vous . faire plaisir ! je suis sûr du Crocodile.

Cependant, obéissant et docile, il se leva et disparut.

— Singulières gens, fit la Caraman à l'oreille de Clary.

— Que veux-tu? maman Gendarme, nous n'avions pas le choix. Mais je crois que nous aurions pu tomber plus mal...

— Sucre! un anthropophage!...

Et la veuve Gendarme frissonnait un peu. Mamiue d'habitude, apparemment.

Clary ne savait trop que répondre. Elle s'avouait tout bas que ce détail, connu avant la conclusion du traité, aurait bien pu modifier ses intentions. Mais il était trop tard.

Warton tardait un peu. Il ne revint qu'au bout de dix minutes :

— Mon Dieu, commandante, j'u mille excuses à vous adresser... figurez-vous que cet imbécile de chauffeur — c'est le troisième Irlandais, Sandy — lésinait sur le déjeûner du Crocodile, j'entends sur le charbon qu'il donnait à la machine, si bien...

— Si bien que l'Alcyon vous a dépassé...

— Oh ! de quelques encablures à peinel mais, par le diable ' je vous ai tancé tout ce monde d'imporiance... Voyez-vous, quand on ne fait pas tout par soi-même!

— Enfin dois-je toujours compter sur votre promesse?

— Sur ma promesse! ohl commandante... vous me faites injure.. , quand Warton a dit oui, c'est oui!...' tenez, voulez -vous faire un pari avec moi?...

— Un pari !

— C'est que quand nous arriverons à iiône, nous aurons de si loin dépassé le canotin en question qu'on ne le vei-ra pas encore de la jetée.

— Et l'enjeu?...

— De votre côté, commandante, ce que vous voudrez... une babiole pour M°" Warton..

— Et du vôtre?...

— Si ce que je dis là n'arrive pas, eh bien, commandante, moi, mes hommes et ma femme, nous ne vous quitterons que vous n'ayez rattrapé et dépassé le voyageur que vous suivez...

— C'est dit, capitaine. Et je serai doublement heureuse de perdre... car j'au< rai d'abord le plaisir de faire accepter un petit présent à M""" Warton et de plus, j'aurai déjà 4 demi atteint le but de mon voyage...

A ce moment, un des matelots parut à l'entrée de la salle et adressa un signe à Warton qui, s'étant excusé encore une fois, remonta sur le pont.

Nouvelle absence, nouvelle attente. Il revint encore, mais un peu agité.

— Ça marche, ça marche! dit-il. Le Crocodile en a jusqu'à la gorge. Ça ne fait rien, il marche bien ce satané petit Alcyon, et si je ne connaissais pas le Crocodile comme je le connais... Mais enfin, cette fois, ça y est. Tenez, entendez-vous, on le nourrit, on le bourre, cet excellent Crocodile...

Le fait est que la carcasse du navire roulait sous les grondements de la chaudière, et les roues semblaient saisies d'une sorte de frénésie rotatoire.

— Nous allons monter sur le pont, dit miss Clary.

— Oh! attendez encore un instant. Ne vous ai-je pas promis l'histoire de mon mariage...

— Oui, de votre... repas de noces! insista maman Caraman que la curiosité talonnait de plus en plus.

Clary réfléchit tout à coup que si comme tout l'indiquait, le Crocodile allait passer devant l'Alcyon, il était préférable pour elle de n'être pas vue. ^

Aussi invita-t-elle Warton à commencer son récit, tout en le priant de ne pas perdre de vue ses devoirs de capitaine. Mais lui avec son éternel : Soyez tranquille !

— D'abord, commandante, je dois vous

allouer que je u'ai pas toujours été riche... Ce qui ne veut pas dire que je le sois aujourd'hui. J'ai mon petit magot, comme tout le monde. Mais en ce tempslà, il y a vingt ou vingt-cinq ans... c'està-dire vers 1825 environ, j'étais absolument rafale...

« La vie court vite en Amérique, et j'avais déjà essayé diablement de métiers... j'avais vendu du goudron, du bois, de la toile, des souliers... j'avais travaillé dans les dents d'éléphants... que sais-je? je puis dire que pas une branche de négoce ne m'est étrangère...

« Conclusion ! j'étais absolument sans le sou... mais solide, plein de bon vouloir... et surtout — je le reconnais — un peu prêt à tout.

Il Vous savez, il ne faut pas être trop sévère... là-bas, dans les solitudes du nouveau monde, le fusil est l'argument suprême... et si on tire sur les gens, c'e -t parce qu'on est hien sûr qu'ils sont preis à tirer les premiers sur vous. Question de précaution! Si on se trompe... dame Ion le voit bien, quitte à avoir un tout petit remords en cas d'erreur...

€ Du reste, je puis donner ma parole — et du fond du cœur — que je n'ai jamais commis de violence que contraint et forcé... Au fond, je suis doux, la béte du bon Dieu... il ne faut pas qu'on me taquine, parce qu'alors je mords... et j'ai une mâchoire solide...

Disant cela, le doux Warton riait et mon trait un râtelier — sortant delafabrique de dame Nature — dont les dents blanches et aiguës auraient broyé des pierres.

Miss Clary, les yeux à demi fermés, l'écoutait à peine. Bercée par le roulis du navire, elle se laissait aller à des rêveries qui l'entraînaient bien loin.

Warton, très satisfait de l'attention apparente qu'on lui portait, continuait avec une charmante désinvolture :

— J'ai tué des hommes, on m'a tué une douzaine de fois. Ils en ont peut-être réchappé comme moi. En tous cas, il y a compensation... Donc c'était en novembre ■^825, j'étais absolument à bout de res- Néurces... plus un • cent, » j'étais bnlié sur la place, plus de crédit, il fallait pourtant sortir de cette impasse.

« Un camarade, que j'appellerai Dick, pour la facilité du récit, me proposa un matin de partir avec lui et une demidouzaine de gaillards...

I — Tom, me dit-il (Thomas Warton, tel est mon nom complet), Tom, tu n'as plus rien '"s perdre?...

« — Absolument rien...

« — Donc, tu as tout à gagner, et pour cela, tu n'hésitei'ais pas à risquer ta peau?

« J'avouai sans forfanterie que rien n'était plus juste. D'ailleurs une peau ne vaut rien quand on n'a rien à mettre dedans, et depuis deux jours que je n'avais rien mangé, elle commençait à être aussi vide que ma bourse.

« Alors ce brave Dick n'hésita pas à me confier son plan. Il était bien simple, c'était d'aller en Californie. Ah! Miss, à cette époque, personne n'avait encore entendu parler en Europe de ce pays pour lequel aujourd'hui tout le monde se passionne. Il n'y a pas de journaux, en cet an de grâce 1848, qui ne donnent d'immenses annonces qui promettent monts et merveilles aux émigrants... il y a mèni' à Paris une loterie qui s organise pour de.^ lingots d'or... By God! je ne dis pas qu'il n'y a pas d'or en Californie; je suis même payé pour savoir et dire le contraire... mais ceux qui iront tenter fortune là-bas feront bien d'avoir l'âme chevillée dans le corps...

« En Californie I pourquoi pas? Dick affirmait que là-bas on n'avait qu'à se baisser pour ramasser des pleines poignées d'or nrut!

(c Jugez de ces idéos-là, quand elles tombent dans l'oreille d'un homme qui n'a pas un sou vaillant...

« — Je suis prêt, lui dis-je.

« — Tu connais les dangers auxquels tu t'exposes?...

f — Bah ! j'en ai vu de toutes les couleurs et j'en suis toujours sorti.

„ — Oui, mais je ne te prends pas en traître, nous aurons affaire à de braves gens — qu'on apelleles Indiens Pahutahs, Sioux, Pieds-noirs et autres qui ne font pas de prisonniers...

i( — Hein? ils sont généreux!

„ — Non, mais au lieu de prisons ils ont des garde-manger. Et si nous tombon.s BOUS leurs griffes, nous serons dégustés à l'état de côtelettes, rumsteaks, gîte à la noix, etc.

« En toute autre circonstance, j'auraii peut-être regardé à deux fois avant de risquer le tout pour le tout. On nous faisait en ce temps des récits ellVoyables dr cruautés des Indiens, et, ma foi, si br.y. que l'on soit, on se sent nuelquefti venir la chair de poule... mais mourir i faim ou être mangé, il n'y avait là qu'ui ■ alternative très acceptable. El je choisis le second risque.

• Deux jours après, nous nous mettions en rouie.

I Nous étions armés jusqu'aux dents.

Je m'étais refait pendant ces quarantehuit heures, et je me sentais aussi vail- 'laut que possible. Et malheur au pre- 'inier Indien qui me tomberait sous la dent... pardon I je veux dire sous la main.

t Du voyage, je ne vous parlerai pas.

Vous jugez vous-même de ce que peut être l'expédition d'une poignée d'aventuriers à travers des pays complètement inconnus, occupés sans cesse à défendre leur vie, contraints d'avoir toujours l'oreille au guet, en un mot, placés à chaque pas en face de la mort.

« Je dois dire, cependant, que nous étions assez favorisés, et que lorsque nous «tteignîmes les environs de San Francisco — qui n'était alors qu'un amas de cahutes informes — nous n'avions perdu que trois de nos camarades, l'un par la piqûre d'un serpent, et les deux autres par une horrible chute dans un précipice des Montagnes- Rocheuses.

« Nous touchions enfin les rives du Sacramento...

« Aht Miss, s'écria Warton dont les yeux étincelèrent, pour comprendre les sensations qui nous serraient la poitrine, il faudrait avoir éprouvé comme nous cette fièvre de l'or qui vous secoue tout entier, qui la nuit fait passer devant les yeux des cauchemars éblouissants, qui vous fait trembler en face d'un caillou, d'un grain de sable, qui vous coupe la respiration quand, au fond d'une roche, il nous a semblé découvrir une ligne ressemblant à la trace d'un filon !

« Depuis ce temps-là, on travaille les placers avec des machines.., nous, nous avions nos bras, des pics, des pioches et des ais. C'était tout. On mangeait ce qu'on trouvait. On tuait du gibier, on le faisait rôtir... ou bien si on était pressé, on le mangeait cru...

« C'est cela qui vous forme l'estomac.

« Nous avions la rage du travail. Mais, pour tout dire, nous n'attrapions pas grand'chose. Si bien qu'au bout de quinze fours, quatre des nôtres déclarèrent que nous avions choisi un site détestable, et qu'ils voulaient changer de daim — ainsi que s'appellent les terrains aurifères ou jugés tels. Trois d'entre nous — et moi à leur tête, — nous déclarâmes, au contraire , que les travaux entrepris ayant déjà rfoncé quelques résultats, si petits qu'M<i fussent, ils prouvaient que l'endroit

était bon et que par conséquent il n'y avait qu'à persévérer.

« Aller ailleurs, c'était être contraint sûrement à recommencer le premier travail, qui est de beaucoup le plus pénible, et risquer de ne rien trouver du tout...

« Après discussion, les dissidents persistèrent dans leur avis. Nous fîmes un partage des outils et de tout ce qui appartenait à la communauté. Et chacun tira de son côté.

« Nous restions donc trois ; mais nous étions — je puis le dire sans vanité — les plus solides et les plus persévérants.

Nous étions, de plus, pleins de confiance.

« Nous avions bâti une cabane, peu élégante, mais fort commode. Appuyée à un cèdre magnifique, elle dominait la vallée, et un sentier que longeait une source d'eau très pure nous conduisait en quelques minutes à notre atelier. Ce voisinage de l'eau étaitdes plus précieux, car c'est l'eau dont on se sert le plus pour désagréger les masses rocheuses.

« Tout allait au mieux, et nous nous entendions à merveille.

H Mais hélas I il n'est pas de parfait bonheur sur terre, ainsi que vous l'allez ' voir.

« Un jour, Dick, qui ne m'avait pas quitté, nous appela tout à coup avec de grands cris joyeux.

« Nous courûmes à lui. Et vrai 1 ce fut un des plus beaux moments de ma vie, je vis, oui de mes yeux, une pépite d'or qui, dégagée de sa cangue, devait valoir un millier de dollars. Non ! ce sont là des sensations que nul ne peut connaître !

Nous nous mîmes à danser comme des fous.

« Et de fait, c'était bien une vraie folie, qui s'emparait de nous, folie d'espérance, d'avidité, folie qui pouvait dégénérer en férocité.

« Certes, nous n'étions pas de petits saints et nous avions bon nombre de peccadilles sur la conscience. Mais jamais passion ne nous avait allumé le cœur et le cerveau comme celle qui jaillit de ce morceau de métal grisâtre, laid, rugueux, que nous savions être de l'or !

« Notre troisième camarade s'appelait Osborn, c'était un Anglais.

« Comme la nuit venait, nous retournâmes à notre hutte, et là nous fîmes un repas plantureux, avec un de ces appétits formidables que développent et la joie et l'exercice violent du travail du mineur.

a En vérité, nous étions très bous aoiiS,

et je aois reconnaître qu'entre nous il n'y avait 3-ucune pensée mauvaise. Le succès du jour nous avait donné une nouvelle confiance et nous étions décidés à redoubler d'activité. Puis, quand nous aurions amassé jae grosse somnae, ce qui nous paraissait facile maintenant que la chance nous avait une fois favorisés, nous partagerions fraternellement et chacun irait de son côté, jouir à son gré de la fortune acquise.

€ Nous causâmes longtemps, et la nuit était tombée depuis longtemps, quand nous songeâmes au sommeil. Et cependant nous avions la tête bien lourde, ayant absorbé des quantités de whisky et de gin qui eussent tué des gaillards moins robustes que nous.

« Nous nous jetâmes sur les nattes qui nous servaient de couchette.

« Dans le pays où nous nous trouvions, on était exposé tous les jours à des attaques de bètes sauvages, notamment des ours, et aussi à cause de bètes plus terribles encore, les bandes d'Indiens qui {»arcouraientles vallées, faisant hardiment a chasse aux blancs qui n'étaient pas encore assez forts pour prendre possession •du territoire.

« Aussi gai"dions-nous nos vêtements la nuit, et de plus chacun de nous avait des ai mes à portée de sa main.

(( J'étais tombé dans une sorte de prostration, plus lourde que le sommeil. L'alcool bouillonnait dans mon cerveau, et un cauchemar sinistre dansait sous mon crâne...

« Tout à coup, un cri... non, un râle rauque, étrange, atroce, retentit à mes oreilles. On eût dit que cela n'avait rien d'humain. Par un mouvement instinctif les yeux encore à demi-clos, je me dressai sur mon séant...

« J'ai à peine vu ce que j'ai vu !... Osborn était debout, la bouche béante, les yeux fous, prêts à sortirde leurs orbites... il regardait quebiue part ipielque chose que je ne voyais pas... Il voulait crier, il ne le pouvait pas. Cet homme d'une force herculéenne tremblait de tous ses membres, et paraissait paralysé par une terreur d'insensé ..

« — Qu'y a-t-il ? criai-je.

« Il ne répondit pas, mais étendit le bras vers une partie de la hutte, un coin qui se trouvait ménagé auprès de la porte, et dans leipiel nous jetions nos sacs de provision...

• A la lueur de la lampe dont la flamme jaune vacillait etfumait, j'aperçus...

■ Cela ressemblait à une branche d'ar-

bre, rigidement dressée, au bout de laquelle s'étalait une forme triangulaire.., cela se balançait...

o Comme Osborn, je tremblai... ou ■ l'avoue! Etait-ce l'ivresse qui me rei; lâche? J'avais envie de sangloter, d' laisser retomber sur ma natte, de m velopper dans ma couverture de laiiu me cacher la têtel...

t C'était le terrible crotale, le sei:

à sonnettes!

Cl Et Dick ! je ne l'avais pas aperçu core !...

« Lui aussi avait entendu le râle li born, lui aussi s'était éveillé, dressé il était debout, le dos appuyé à la muiles bras étendus, comme s'il eût chot à s'enfoncer entre les branches d'arb la paroi...

« Tout ce que je vous dis là. Misun peu long, quaud on pense que toM scène, avec son dénouement que je raconter, ne dura pas une demi ininui

« Soudain, comme poussé par un sort, Dick s'élança vers la porte et fonça d'un coup de pied...

« 11 était sauvé, il allait bondir del

« Mais voici qu'Osborn, voyant l ouverte, se rue en même temps ..

« La porte était étroite, ils ne ' valent passer ensemble. Dick saisit born à la gorge pour le repousseiborn l'enlace de ses bras de fer. Et li s'engage, lutte atroce, fratricide... ch s'etlorçant de rejeter l'autre dan hutte !...

«•Et un grand cri I Ah ! quel cri !... I désespérant de se débarrasser de l'ét i d'Oshorn , avait tiré son coutelas ■ ceinture et, d'un seul coup, le lui enfoncé dans la poitrine jusqu'au che!

« Courte victoire, car le crotale, »■ peut-être par le bruit, par les cris tic et de douleur, s'était lancé, droite, une flèche, et sa tète ignoble, plate.

Tenue s'appliquer, comme un projf ; i sur la face de Dick.

« Est-ce (jue je suis ce quej'éprouv ~ Etait-ce encore de la i)eur'^ non, M drait des mots nouveaux pour i' l'horreur épouvantable qui me gbh Je n'av;iis pas bougé, pas lait uu'n ment.

.. Osborn était tombé à la renverse, une convulsiim, mort!...

« iJick, enlacé par l'horrible bel.

tait l'air de ses bras... puis tandis i| n hideux anneaux s'enlaçaient à sou ■ sa poitrine, je voyais la ligure d.

pauvre caraaiade s'eniler, se tumi i

ta langue grossie sortait des mâchoires... il i..iiiha lui au.^si, il y eut des fréinisse- •> convulsifs dans tout son corps...

•lus rien... rien qu'un cadavre avec ;ient appliqué sur sa poitrine, comme ^harpe roulée I... »

irton s'arrêta un instant. 11 était devenu pAlti. De grosses gouttes de sueur roulaient sur son front.

Miss Clary avait caché son visage dans ses mains. Quant à maman Caraman, elle avalait canards sur canards, sans y songer, hébétée par l'émotion...

C est que le capitaine du Crocodile avait éloquence <âpre et terrible, eût dit qu'il voyait encore la scène use, qu'il ressentait encore une fois angoisses et ces terreurs.

avala une large rasade de rhum, puis : Pardon, commandante! fit il. Si je effraie! mais c'est vrai, voyez-vous, eje vous raconte là, c'est arrivé...

nt moi!... et je ne faisais pas un r me sauver!... Quant à défendre arades, Dieu sait si je suis lâche fin... l'idée ne m'en est pas même

Mais vous! vous! capitaine!... dit Qary d'une voix pleine d'effroi...

Oh: moi! fit Warton remis par le Jt toussant à pleins poumons pour 'lie son sang-troid, moi, je suis né . oomme vous allez voir!

onc, je semblais bien sûr de mon 1 le serpent à sonnettes n'avait qu'à !emi-tour à droite et mon afïaire était - ! j'étais toisé !... Je ne sais pas trop si j'y pensais!... j'étais déjà à moitié mort !

■ L 1 seule chose qui m'ennuyait, c'était dre. C'était comme quand on a le e mer... on pouvait bien faire de moi ce ju'on voulait...

« Et voilà que l'animal qui sans doute devinait mon désir de ne pas poser plus longtemps, détache sa gueule du corps de mon pauvi-e Dick, balance sa tète, comme s'il regardait de côté et d'autre s'il n'v avait pas quelque part un autre ennemi"....

« Puis, son cou se pose par terre, et lentement, lentement il s'étire, allantdans ma direction...

« Je le voyais approcher. De temps en temps il s'arrêtait, levait la tète et semblait me regarder, comme pour me dire :

« — Attends ! mon bonhomme! ça ne sera pas long !

« Eh si fait! c'était diantrement long!... du reste, pour me distraire sans doute, il Élisait de la musique 1 II avait des frétille-

ments dans sa satanée queue à sonnettes. Cela m'étourdissait, et. ce qui ost bien bizarre, m'amusait à entendre.

« Ilavançait toujours à petits coups, pai saccades, comme un gourmand qui ne se hâte pas de mettre la main sur un morceau qu'il sait friand.

• Mais — et voici où il m'a été prouvé que la Providence, bien désintéressée, veillaitsur moi — sur le sol, il y avait ma carabine, à deux coups, chargée sérieusesement. jevouslejure...

« Voilà que cet excellent crotale, attiré peut-être par l'éclat du canon que j'avais astiqué de ma meilleure main, se met à le mordre avec rage...

« Et moi... voici que tout à coup je me réveille... la notion du danger me ressaisit instantanément... ma main, qui pendait à terre, était à un pouce au plus de la gâchette de lacarabine. . . J'avauce les doigts.. . je presse la détente...

« Et le serpent reçoit en pleine tète la charge complète.

« Non. vraiment! je ne pourrais dire ce qui se passa en moi quand je vis l'ignoble animal à terre, immobile, inerte, ayant le cou coupé par la balle... avec des taches

i sanglantes qui s'étendaient sur la terre...

' Quand ie compris, car il me fallut quelques

; instants pour cela... que j'étais sauvé,

; vivant, hors de danger!...

j .1 La joie me clouait encore sur place...

1 et, le croiriez-vous V je me disais que ce n'était pas possible ! qu'il allait se relever, darder vers moi ses ci'ocs empoisonnés...

I " Et pendant plus de dix minutes, je

i n'osai p^s taire un mouvement...

« A ce moment, un premier rayon de jour commença à filtrer par la fenêtre de la hutte... Ce fut un miracle... en une se-

I conde cette lumière chassa toutes mes terreurs, toutes mes hallucinations, je repris possession de moi-même... je me levai d'un bond... et je courus à mes deux camarades...

« Oh ! ils étaient morts, bien morts I... La face de Dick était atroce ! quant à Os-

I born, il semblait dormir... pauvre garçon...

« J'eus comme un flot de larmes qui me monta aux yeux, et cependant vrai, je ne

! suis pas sensible !...

A ce moment, satisfaite sans doute de sa-

' voir que Warton était sorti sain et sauf du terrible danger qu'il avait couru, miss Clary, rappelée au sentiment de l'actualité, dit :

— Mon cher capitaine, votre aventure est des plus intéressantes... mais...

— Mais, demanda l'Américain du ton surpris d'un narrateur qui aurait manqué son effet. . .

— Je désirerais vivement savoir...

— La suite?

— Non... tout à l'heure... pour l'instant, savoir si le Crocodile a bien répondu à votre attente, et si VAlcyon est dépassé...

— Oh ! pour celai tiens, en vérité, je n'y songeais plus, fit Warton avec la meilleure foi du monde. Je connais si bien le Crocodile.

— En ce cas , si vous le voulez bien, nous monterons sur le pont... j'ai besoin de prendre l'air...

— Quoi ! vous ne voulez pas que je vous continue?...

— Nous reprendrons ce récit plus tard... Tenez... au repas du soir, car vous voudrez bien, n'est-il pas vrai 1 prendre part à notre dîner...

— M"e la commandante est trop bonne.

Je craindrais d'abuser.

— N'avez-vous pas à me dire comment M"' Warton...

— Est devenue M°>» Warton. Vous avez raison... tout à vos ordres...

— Et maintenant, sur le pont I...

Warton ne faisait aucune objection pendant qu'il narrait sa terrible rencontre avec un crotale, il écoutait d'une oreille le ronflement de la machine, et il voyait que tout allait bien.

Aussi fut-ce avec une désinvolture pleine de confiance qu'il ouvrit la petite porte menant à l'escalier du pont, et qu'il s'effaça pour laisser passer miss Clary et la gouvernante...

Le temps était superbe. Un ciel d'un bleu charmant s'étendait comme une vaste tente au-dessus de la Méditerranée, dont les vagues roulaient doucement, pareils à des plis de soie.

Magnifi(iue journée de printemps, avec ces teintes si douces et si sereines qui invitent à la paresse. Otez le ciel de Naples et vous n'aurez plus de Lazzaroni. Otez les profondeurs vagues du ciel des Dardanelles et du Bosphore, et vous n'aurez plus de Turcs, perdus dans les joies passives du Kief.

Miss Clary et maman Caraman se trouvaient sur le pont.

Le vent était favorable, et les voiles tendues aidaient encore à la puissance de la machine.

En vérité, le Crocodile ressemblait plutôt .à un de ces plésiosaures monstrueux que les géologues reconstituent, d'après

quelques débris recueillif dans les t ntrailles de la terre.

Cependant, miss Clary, ai('ée de ses p melles de marine, interrogeait Ihorizon.

— Eh mais 1 fit-elle tout à coup, je n perçois aucun navire.

— En effet, aucun... dit Warton un pf embarrassé.

— Mais... l'Alcyon/ où est YAlcyoni

— Ah oui I où est \ Alcyon I vous ditf V Alcyon'?

Puis il ajouta avec aplomb :

— Il est évident qu'il n'a pu lutter e qu'il est fort loin derrière nous...

— Êtes-voussûr de ce que vousavani e?

demanda froidement miss Clary.

— Oh 1 parfaitement sûr!... je coi- le Crocodile!...

— Cependant... pour plus de suretvous interrogiez quelqu un...

Warton semblait n'être plus aut l'aise. Pour rien au monde, il n'eût que le Crocodile n'eût bien vite rais cette coquille de noix, comme il ap:

dédaigneusement le yacht de M Cristo.

Et pourtant — il y avait un fait.

Pas à' Alcyon devant, pas à'Alcyoi nière... d'.4 /cyon, nulle part I...

— Peter ! cria-t-il d'une voix tonn i;! L'ex-pendu dégringola du . haut «lui

vergue.

— Capitaine I

— Mes ordres ont été exécutés, j( pose?...

— Certainement, capitaine.

— Eh bien ? Vous voyez ! fit \N triomphant, se tournant vers miss <

— Mais quels étaient ces ordres ?

— Peter, dis à M™» la comman quelles étaient mes instructions ?

— Oh ! bien simples, capitaine. Ch à blanc les chaudières du Crocodile, i le charbon à toute vapeur... Bref, d^ toute la rapidité possible.

— Et on m'a obéi?...

— Capitaine, le Crocodile a fllé ' nœuds de plus que dans ses plus ^'i vitesses.

Warton eut un soupir de soulagr Vraiment, un instant il avait douté :

— .\lors, dit-il lentement, vous a\

Eassé depuis longtemps l'espèce de ardeau qui nous précédait...

— Quel guimbardeau? fit Peter se tant avec inquiétude.

— Mais ce yacht! Cette barqiu :

\' Alcyon I

— Oh ! capitaine, dit nettement i ^^^ vous voulez rirel

Dn aOreui serpent entra dans la batte.

Lrv. 40.

— Comment I rire, moi 1 Est-ce que j'ai iair d"un homme qui plaisante?...

— Alors, mon capitaine sait aussi bien <jue moi que le Crocodile file ordinairement ses douze nœuds...

— Et c'est joli, iî me semble. . .

— Or, le livre de loch est là pour prouver que nous avons filé quinze et seize nœuds...

— Eh bien I après? mais parles-donc...

ou je te raccroche à la potence d'où tu n'aurais jamais dû descendre.

— Eh bien, mon capitaine, le yacht en question filait dans ses vingt-deux à vingttrois nœuds !

— Viiigt-trois 1 s'écria Warton foudroyé !

En vérité, sa phj'sionomie exprimait un ahurissement si profond, si comique, que, nial{.'ré toule sa contrariété, miss Clary ne put réprimer un éclat de rire, auquel s'a- • socia très bruyamment maujan Caniaian, qui n'était pas tVichée de voir un peu raliattre le caquet d'un bonhomme qui ne vous racontait que des « horreurs. »

Mais Warton n'entendait point de cette oreille.

11 bondit à travers les matelots, sacrant, jurant, bousculant...

11 courut au livre de loch, de là sauta à la machine... interrogea, tempêta, cria, turla.

Conclusion : L'Alcyon avait — comme dit la romance — fui comme une ombre, mais s.Misdire « je reviendrai ! »

(Juaiid Warton eut acquis cette douloureu.se certitude, quand il se fut convaincu que tout le monde h charbon compris »

avait l'ait son devoir, qu'il n'y avait ni à injurier ni à punir, mais que le seul coupable c'était le Crocodile, déchu de son piédestal de Roi des mers, le capitaine laLssa tomber sa tète dans ses mains, en proie à un profond découragement.

Il n'y avait pas à nier. Il avait promis et n'avait pas tenu sa parole.

Et blotti dans un des réduits du pont, derrière des amas de cordes goudronnées, il restait là, immobile, abattu n'osant plus lever la tète, de peur de rencontrer les yeux moqueurs de miss Clary.

Il avait peur d'elle maintenant, autant que jadis du crotale à sonnettes !

Cependant maman Garaman disait :

— Vous voyez bien. Miss, que c'est folie d'avoir vûulu suivre Monte-Cristo.

Vous saver bien qu'avec cet homme-là, il n'y a pas de lutte possible. La vitesse a toujours été sa passion. Personne ne peut

î atteindre... Et si vous m'en croyez, |

maintenant que nous avons fait une jolie petite excursion, le mieux serait de rentrer paisiblement à Marseille... et là d'attendre, auprès de Mercedes, les nouvelles qui ne tarderont pas à arriver...

Maintenant, miss Clary était un peu pâle.

Elle restait les yeux fixés sur l'horizon, comme si elle cherchait la trace du navire disparu.

Maman Garaman, tenace, lui répétait, de sa bonne grosse voix caressante, ses conseils maternels.

Soudain, miss Clary releva la tète :

— Reculer, dit-elle, jamais t

La gouvernante qui s'était embarquée dans une phrase un peu longue, s'arrêta brusquement.

Jamais elle n'avait vu dans les yeux de la jeune fille cette expression de volonté et d'énergie :

— Gomment I s'écria-t-elle, vous allez continuer?

— Certes ! s'écria miss Clary. Comment, me crois-tu donc une enfant pour perdre courage au premier échec ! je me suis trompée...^ j'ai eu confiance dans cet homme... C'est une leçon, et sans doute ce n'est pas la dernière que je recevrai. Mais ai andcn lerla partie, m'avouer vaincue, rer:onc.'^ à des projets ijui sont toute ma vie, non pas I Mecroire aussi faible, ce serait bien mal me connaître !

Et le visage rayonnant d'enthousiasme :

— Mais ne vois-tu pas. chère maman, que, depuis hier seulement, je respire, je vis 1 J'étais lasse de cette existence vide, passive, sans émotions et sans intérêt... Aujourd'hui, il me semble que je suis entrée dans un monde nouveau... Le soleil me parait plus beau, l'air plus pur ! Des pensées que je n'ai jamais soupçonnées emplissent ma tète et mon cœur 1 Et tu voudrais que je renonçasse atout cela?... que, demain, je me trouve dans l'atmosphère lourde et pesante à laquelle j'ai échappé ?... Non ! non I j'ai dit que j'irais jusqu'au bout... j'irai !...

Que pouvait répondre mainan Garaman?

Le mieux était de soupirer et de se taire.

Ce qu'elle fit, sans murmurer, comme le soldat de Scribe.

— Mais enfin, qu'allez-vous faire?

— Continuer ma route jusqu'au port de Bône...

— • Et là? Vous ne supposez pas que Monte-Cristo perdra son temps... Ça n'est pas dans sa nature ! deux heures après son arrivée, il sera en route pour le désert... Vous n'avez pas la prétention de

poursuivre la caravane à travers les sables... au milieu des lions, des jaguars, des hyènes.

— Écoute, maman, dit miss Elphys de sa voix subitement radoucie, si le danger t'effraie, tu n'as qu'un mot à dire... et ..

— Vous retournez avec moi en France?

— Point. Mais je te laisse libre d'y revenir seule 1

— Méchante enfant ! cria maman Caraman. Comme si elle ne savait pas que je la suivraisjusqu'en enfer!... Ne parlez jamais de cela! d^abord je suis votre gouvernante... je ne vous gouverne guère, c'est vrai, et vous n'en faites qu'à votre tète... mais enfin, j'ai des devoirs... je les remplirai jusqu'au bout... et quand... làbas... nous nous retrouverons... en face de tigres...

Elle sanglotait maintenant :

— Eh bien 1 ils ne nous mangeront pas l'une sans l'autre!...

Miss Clary l'attira ver^ elle et l'embrassa. C'était toujours comme cela que ça finissait !

— Là, ne pleure pas ! les tigres seront très galants et les lions nous feront la révérence, sois tranquille ! Alors c'est convenu, tu restes avec moi... n'importe où j'irai...

— Oh ! aubout du monde... et plus loin encore, dit la veuve Gendarme.

— Alors laisse-moi faire.

Elle appela Dick, le matelot, qui accourut, fidèle à la consigne de respect et d'empressement que tous avaient reçue.

— Mon ami, dit miss Clary, priez le capitaine Warton de venir me parler.

Dick tourna sur ses talons et se mit en quête du capitaine, et quand il eut cherché dans tous les coins, il finit par le découvrir dans un baril vide où il s'était glissé pour se cacher et ne plus voir la lumière du jour.

Tout était déshonoré, lui, le Crocodile, jusqu'à M""" Warton qui ne voudrait plus porter le nom d'un homme qui avait manqué à sa parole.

Il voulait se tuer, il parlait de faire son testament. Il léguait M"" Warton à son ami Peter... c'était bien fini.

Dick plaida, appela Mok et Paddy à son aide. Vains cfl'orts. Warton ne voulait pas sortir de son tonneau et rien n'était plus comique que la tète et la longue barbiche rousse de Warton sortant de l'orifice et opposant des mouvements de négation à toutes les paroles de consolation qu'on lui adressait.

Tout à coup Dick s'érria :

— Voilà la commandarite !

Warton plongea au fotd du tonneau. On ne voyait plus que la houoette écarlate de ses cheveux.

Miss Clary s'avançait, en effet, accoi pagnée de son aide de camp, maman ( raman, mais aussi d'un auxiliaire ti puissant, la veuve du Sioux Tou-Sam-1 ; aujourd'hui M""" Warton.

Elle avait deviné le désespoir du brave Américain.

— Capitaine Warton ? appela-t-elle.

Pas de réponse.

— Mon ami ! prononça la voix rogommeuse de la femme brique.

Même silence.

Mais ({uand maman Caraman avait pris une résolution, elle entendait que tout marchât vite et bien. Or, puisqu'on devait aller quand même en Algérie, puisque Clary avait besoin de parler au capitaine, il n'y avait pas à barguiner, comme on dit.

Si bien que, s'approchant du tonneau, elle saisit entre ses doigts la chevelure hirsute du digne Américain, et tirant un peu plus fort que de raison :

— Hé ! mon petit père 1 cria-t-elle, pas tant de façons!... On veut causer avec vous!

Rien n'est plus persuasif qu'un (iragede cheveux bien exécuté. Nos maîtres d'école — les congré;j;anisles surtout — connaissent l'influence de cette manœuvre sur la docilité récalcitrante.

Warton fit un : Aïe ! bien senti et sa tête émergea du tonneau.

Si la scène se fût passée vingt ans plus tard, l'idée du décapité parlant fût venue aussitôt à l'esprit.

Warton vit miss Clary et aussitôt la galanterie américaine reprenant le dessus, il balbutia :

— Toujours à vos ordres !...

Vous voulez bien mécouter, n'est-ce

pas?...

— Je le dois et je le veux !

— Monsieur Warton, vous n'ignorez pas que j'ai de graves reproches à vous adresser !

Warton fut sur le point de plonger de nouveau, mais maman Caraman veillait.

— Je suis coupable, très coupable ! articula Warton.

Peut-être se fùt-il volontiers frappé la poitrine, mais l'espace dont disposaient ses bras n'était jias suffisant pour cet exew;ice de Confiieor.

— Vous êtes prêt, je suppose, à tout faire pour racheter vos torts ?

— Oii\ pour cela ! par le tonnerre du... pardon !... oui, je suis archiprêt!

— Alors je vous demanderai peu de chose...

— Ce n'est pas assez, je mérite la potence!...

— Mon amil insinua maternellement la veuve de Tou-Sam-Ba, pour rappeler son nouvel époux au sentiment de sa situation passée et future, il ne faut jamais parler de ces choses-là.

Miss Clary l'interrompit :

Peu de chose, vous dis-je : je ne vous demande que d'avoir un peu de mémoire!

— Hélas ! soupira Warton, j'en ai trop, puisque je me souviens que j'ai répondu du Crocodile comme de moi-même...

— Rappelez-vous autre chose encore!...

— Autre chose !

La tête de Warton allait de ci, de là, comme si dans ce mouvement de va-etvient elle avait espéré rencontrer un souvenir qui lui échappait.

— Je me suis permis plusieurs fois, reprit miss Clary avec un sourire, de douter de la vélocité du Crocodile I...

— Hélas ! le traître t

— Et vous m'avez proposé un pari...

— J'en suis bien capable !

— Je vous parie, m'avez-vous dit, que lorsque nous arriverons à Bône , nous aurons de si loin dépassé le canotin en question... qu'on ne le verra pas encore de la jetée...

— Le fait est qu'on ne le verra guère, marmotta la Garaman.

Warton lui lança un regard chargé de reproche. Elle pratiquait cruellement le « Malheur aux vaincus ! »

— L'enjeu de ce pari, si votre mémoire est fidèle, continua miss Clary, c'était de ma part l'engagement de donner une babiole, un bijou à M"' Warton...

— Oh ! comme je le reconnais I murmura l'ex-ferame Sioux.

Warton poussa un cri et sortit à demi de son tonneau :

— Et de mon côté !... si je me souviens Devill Voici mes paroles textuelles...

Moi, ma femme et mes hommes, nous ne vou? quitterons pas avant que vous n'ayez rattrapé les voyageurs que vous suivez !...

— C'est exactement cela. Eh bien I... il me semole...

— Que j'ai perdu mon pari! Création du diable ! . triplement , centuplement perdu !

— Alors ?

— Alors... si vous me promettez de me pardonner...

— Mais c'est déjà fait, monsieur Warton !

— Mais oui, mon petit père, accentua maman Caraman. Va, sors du tonneau, et viens causer comme un grand garçon!...

— Vous tiendrez votre parole, monsieur Warton? demanda miss Elphys.

— Oh ! pour cela I fit la veuve du mangé, je réponds de lui!

— Et tu as raison, madame Warton ! exclama le capitaine qui, décidé cette fois, sortit tout entier de son tonneau comme les diables qui surgissent d'une boîte dont un enfant a poussé le ressort...

Et le tonneau avait contenu du goudron ! et le goudron, tenace, avait si bien englué les vêtements du digne Américain qu'il sortit de là couvert de lambeaux noirâtres des pieds à la tête...

Il était si burlesque, avec sa virgule rouge sous le menton, ses gros yeux à fleur de tête, que pour la seconde fois miss Clary éclata de rire.

Elle était donc désarmée! et Warton, très malin, choisit ce moment pour s'incliner devant elle avec les façons respectueuses du plus parfait des gentlemen, et dire :

— Commandante, je vous donne ici ma parole d'honneur. Je peux vous paraître un peu fou... mais que voulez-vous? je croyais au Crocodile comme à Dieu même ! mais quand j'ai donné ma parole et que cela dépend de moi seul, alors on peut être aussi tranquille que si les notaires ou sollicitors des deux mondes y avaient passé!... Je ne vous quitterai pas — ni moi, ni ma femme, ni mes hommes — que vous ne nous disiez vousmême que vous n'avez plus besoin de nous !...

Et pour donner plus de solennité à ce serment, Warton, d'un geste grandiose, arracha la chique — inamovible — qui mijotait dans un coin de ses gencives (ce qui, entre parenthèses, lui permettait de ne pas fumer devant les dames) et la jetant sur le pont, il l'écrasa du pied.

C'était une formule hiératique. Il jurait sur sa chique, comme les anciens juraient par le Styx. Chaque temps a ses usages.

— Mais, objecta Clary, n'ètes-vous pas encore bien imprudent en faisant cette promesse I

— Oh ! cette fois I

— Pardon! mais ètes-vous certain que ceux dont vous parlez vous suivront.

Cette fois, Warton ne fit pas de gran-

d'^s phrases. Il coiupreuait à merveille qa'on doutât de lui. C'était une humiliation, soil ! mais méritée. Ce damné Crocodile lui paierait cela I

5n ce moment, il s'agissait de reconquérir une autorité aux yeux de miss Elpliys.

Wartca se campa, digne dans son délabrement goudronné :

— Madame Wai-ton, dit-il d'une voix grave, vous avez entendu ! dois-je compter que vous me suivrez partout où j'irai?

— Oh ! Tom, soupira le colosse à chignon colossal. En douter!

Elle eut les larmes aux yeux, et, dans un élan dont elle ne fut ]ias maîtresse, elle se jeta dans les bras de Warton en criant :

— Partout ! partout !

Puis, ne pouvant se contenir, elle prononça avec volubilité une série de phrases gutturales art cillées avec une sensibilité dont M'" Rachel eu', été jalouse.

II parait que ces aboiements contenaient des choses bien Hatteuses pour le capitaine, car il murmura, comme pour s'excuser et en baissant modestement les yeux :

— C'est du Sioux.

— Je n'ai jamais douté de M°* Warton, dit Claiy. Mais étes-vous aussi sûr de vos hommes?

C'était toucher en Warton , la corde sensiiile.

Il fit un signe de la main comme pour dire : Attendez ! Vous allez voir ce que vous allez voir!

Et, tirant de sa poitrine un sifflet d'argent, il fit retentir un appel strident, aigu, étrange même, trois fois répété.

Alors, comme par enchantement , les neuf hommes qui composaient l'équipage du Crorodile apparurent — ou plutôt accoururent se ranger auprès de leur capitaine.

Cette rapidité môme constituait déjà an joli succès.

— Hommes du Crocodile, dit Warton à voix haute, votre capitaine vous a enrôlés pour une expédition, tjiielqu'un de vous a-l-il une objection à présenter?

Il y eut un murmure et l'e.x-pendu, qui l>aruissait être l'orateur de la troupe, prononça ce mot typique :

— Voyons? cajiitaine! ne dites pas de bêtises !

— E.xpli(juez-vous plus clairement I dit sévèrement Warton. Et n'oubliez pas que vous parlez devant la commandante.

— Capitaine, vous savez bien que nous

ne vous quitterons jamais... Allez au diable, si vous voulez, nous vous y suivrons. N'est-ce pas, camarades!

— Oui, oui! cria d'une seule voixl't quipage du Crocodile.

C était une assez belle revanche pour Warton qui se redressa d'un petit air crâne.

— Vous voyez, commandante, dit-il simplement.

— Oui, mais entendons-nous bien. V tre équipage vous suivra indistinctemeu sur terre ou sur mer?

— Piirtout. n'en doutez pas! Il me reste à savoir où nous devrons vous accompagner...

— Je vais vous le dire. Avez-vous jamais voyagé dans l'intérieur de l'Afri-

— Dans le sud, oui. Chez les Patagons... Nous avons même relâché une fois à Zanzibar.

— Il ne s'agit pas de ces pays-là. Ce que je vous demande, c'esttrcscertainementdo nous enfoncer dans le désert du Sahara...

— Bah ! fit dédaigneusement le capitaine du Crocodile. Là où ailleurs I

— Ainsi, vous vous engagez à ne point m'abandonner avant que je n'aie accompli l'œuvre à laquelle je me suis dévouée... un instant ! interrompit miss Clary qui vit Warton prêt à prendre tous les saints du paradis — chrétien, malioniétan, bouddhiste ou auti-e — à témoin de son serment. Je dois d'abord vous faire conn;iJtre ce que je veux, et pourquoi je suis partie !

En prononçant ces paroles, la voix de la jeune anglaise avait pris un accent solennel, presijue imposant.

Vraiment ! c'était un joli tableau de genre, que cette scène.

Figurez-vous sous le ciel splendiiie de la Méditerranée, le pont d'une espèce de mastodonte marin, éructant la fumée, avec des râles de phtisique... Sur ce pont, au milieu dte cordages goudronnés, des tonnes, des caisses, sous les ailes déployées des grandes voiles à teintes jaunâtres, une jeune fille, adorable de fraîcheur et de beauté au milieu de la plus belle troupe de bandits — qu'on eût pu cueillir dans les bagnes des deux mondes — debout, sa main fine levée eu signe de commandement, tandis (jue le chef de ces . . . excentriques s'inclinait respectueusement et que les autres, le bonnet à la main, admiraient et écoutaient

A droite de miss Eljihys, un mât àe cocagne... non, M"' Warton.

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