‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 31 sur 84 · ROTI, SCALPÉ, MANGÉ... ET MARIÉ · texte numérisé non relu

ROTI, SCALPÉ, MANGÉ... ET MARIÉ

Dans la journée, le Crocodile — c'est une justice à lui rendre — fit de vaillants efforts.

Toutes ses membrures tressautaient sous les ronflements furieux des chaudières et les battements acharnés des aubes.

Viss Clary, qui ne s'était pas couchée la nuil dernière, avait fini par succomber au sommeil.

Mais maman Caraman — plus solide en réalité, parce qu'elle était moins ner-

veuse — avait mieux supporté la nuit blanche.

Elle rêvait, étendue dans un fauteuil auprès du lit de la jeune fille.

Ainsi ! — voilà qui était convenu. — Elle s'en allait en Algérie? il lui faudrait courir le désert à dos de chameau! Brr! Elle n'avait guère songé à cela quand, acceptant le rôle de gouvernante auprès d'une miss anglaise à demi-mourante de consomption, elle s'était décidée à passer le détroit! Voyez-vous comme ces natures faiblottes se révèlent tout à coup!

Elle ne dormait pas, la bonne gouvernante. Elle somnolait.

Et dans ce demi-assoupissement, elle voyait se dresser une forme vague qui ressemblait comme deux gouttes d'eau à un zouave. Et qui plus est, au zouave Coucou.

Surtout, plaise au lecteur de ne porter contre maman Caraman aucun jugement téméraire.

Elle savait fort bien qu'elle avait doublé — plus ou moins sérieusement — le cap de la cinquantaine, et ne pensait pas le moins du monde à des « bêtises ».

Mais elle avait toujours rêvé avoir un garçon, et un gaillard comme celui-là.

gai, rieur, à l'emporte-pièee. I) lui allait le Coucou. Elle l'aurait voulu malade, blessé, pour avoir le plaisir de le soigner, de passer les nuits à son chevet, et de le tancer d'importance si par hasard il se permettait de résister aux injonctions du médecin...

Oui, voilà pourquoi elle songeait à lui. Elle était romanesque, la grosse femme, et dans son demi-sommeil, elle voyait Coucou aux prises avec une centaine de Bédouins qu'il arrangeait de la belle façon, et puis il revenait, couvert de gloir»et de croix, embrasser sa « maman » qn. lui tendait les bras.

Ce rêve devint à la fin obsédant à point que la Caraman se secoua et ^ veilla de force. C'était trop à ^ Age, d'avoir des idées de celte soi' là!

Comme miss Clary dormait encore si jolie dans sa pose abandonnée — li gouvernante, qui devait être un peu in^ litutrice — se mit à ouvrir les livres i latifs à l'Algérie. El que vit-elle du jm mier coup d'oeil? C'était (|ue le Croanfii eùt-il des ailes, ce qui était iiicomi)atil'i'' avec sa mâture, ils avaient au moin. vingt-quatre heures encore à passer dans le navire.

Le serpent s'earoula autour du corps.

Liv. 41.

Et Warton qui avait parlé de dix heures!

Décidément cet Américain était un Gascon.

Miss Clary se réveill»enfin; laCaraman lui ayant fait part de sa découverte, elles résolurent toutes deux de punir le personnage en restant impitoyablement enfermées chez elles.

Quand , doucement , M°" Warton vint frapper à la porte pour annoncer que le repas du soir était servi, il lui fut répondu qpi'on était souffrant, qu'on la priait de faire servir un léger repas dans la cabine.

Warton ne parut pas. La nuit passa.

Vint le matin. Les dix heures étaient quelque peu dépassées. Et cependant, il n'était pas encore question d'atterrir.

Ce ne fut que le soir, vers cinq heures, que John, en vertu des instructions reçues, vint dire :

— Milady, on aperçoit quelque chose.

Ce quelque chose était l'Algérie.

Miss Clary, suivie de sa fidèle Caraman, monta sur le pont.

Tout au fond de l'horizon, on apercevait une ligne d'un bleu plus foncé.

C'était la terre promise! Mais hélas!

m'était devenu le yacht de Monte-Cristo ? ^'aurait été bien en vain qu'on eût cherché on panache noir.

Mais miss Clary avait fait grande proviion de philosophie.

Aussi fut ce avec la physionomie la plus ivenariLe qu'elle s'adressa à Warton, qui, - un peu honteux de ses forfanteries do a veille, — ne paraissait guère désireux "entrer en conversation :

— C'est bien l'Algérie qui est en vue? iemanda la jeune fille.

— Oui... oui, commandante.

— Et combien de temps nous faut-il our atteindre le port?...

— Mon Dieu ! tout au plus...

Il aurait volontiers dit un quart d'heure.

n'osa pas.

- Ce qui signifie, continuamiss Elphys, ue nous avons encoi'e deux ou trois heues devant nous...

— Oh I ne dites pas cela...

— N'insistez pas ! je croirais que nous asserons la nuit à bord...

L'.\méricain baissa la tête.

— Mats je suis résignée, continuamiss lary. Ne parlons plus de cela. Et au conaire, je compte sur vous pour que ces eures me paraissent les plus courtes de )Utes...

— Voulez-vous que je fasse sauter les aaudières du CrocodileT

— Point, s'il vous plaît. Vous oubliez que le Crocodile m'appartient et que vous en répondez sur votre tête. Seulement comme je prévois qu'une fois à teiTe,.nous n'aurons pas beaucoup de temps pour causer, je vous prierais de me raconter maintenant la fin de vos aventures..,

— Quoi I vous consentiriez ! . . .

— J'exige, capitaine, que vous et M"" Warton vous veniez dîner avec nous ; et là, vous boirez à notre expédition, en me disant comment vous vous êtes marié...

Décidément, miss Elphys était de bonne composition.

Un quart d'heure après, tandis que le Crocodile coqvi&tdXi avec la rive algérienne qui, en dépitde ses efforts et de ses grincements semblait — comme la nymphe de Virgile — fuir devant lui, Wartonl rasséréné, reprenait ainsi qu'il suit le récit interrompu :

— J'en étais donc resté, dit-il au moment où, franchissant l'obstacle que formaient devant la porte les cadavres de mes deux pauvres amis, j'allais m'élancer dehors...

« La porte était toute grande ouverte.

Donc, la chose semblait facile.

0 Mais voici qu'au moment où je penche la tête au dehors... pssst! j'entends une espèce de sifflement, et une flèche vient se ficher dans le cadre de la porte, juste à la hauteur de ma tète... - ;

« Naturellement, je recule. Je trébuche sur ce pauvre Dick.

. « Que faire ? D'où venait cette flèche?... Etait-elle dirigée sur moi?... ou bien étaitce par hasard qu'elle m'avait rasé de si près?...

« Prudent, au lieu d'avancer la tête, je passe la main par l'ouverture... Pssst!

une autre flèche passe juste entre mes doigts que par bonheur, je tenais écartés... encore cette fois je n'avais pas été atteint I

« Mais pour cela, la position n'en était pas moins critique.

<! Il y avait un fait évident. J'étais guetté, serré de près, et de plus, une certaine expérience me faisait reconnaître, à la couleur rougeâtre des bouts de flèches, qu'elles étaient empoisonnées.

« .\vouez que la situation n'avait rien do bien récréatif.

« Rester dans la hutte, c'était risquer de me faire prendre comme un lièvre au gîte.

(. Sortir, c'était recevoir n'importe où une dose de venin suffisante pour tuer un cheval.

«J'étais donCjje l'avoue, assez perplexe, quand il me vint une idée.

« La hutte était assez solidement construite, et le toit était formé de tiges de bambous entrelacés qui présentaient une résistance sérieuse. De plus, par un caprice assez singulier nous avions élevé sur le devant et sur les trois autres faces, des sortes de frontons, formés des madriers de côté plus hauts que le plafond. Gela formait comme une sorte de caisse.

« Je me souvins de ce détail, et je me dis que si je pouvais arriver là, je me cacherais, et que peut-être les Indiens — car je n'avais aucune illusion sur la qualité de mes agresseurs — passeraient leur chemin sinon, sans me chercher, tout au moins sans m'apercevoir.

« A peine cette pensée eût-elle passé par ma tète, que je me hâtai de fermer la

Forte. J'amoncelai derrière elle, après avoir solidement barrée, tout ce qui pouvait faire obstacle à l'irruption. Ceci avait surtout pour but d'attirer mes Indiensà l'intérieur, je comptais que pendant qu'ils s'occuperaient à piller les quelques nippes de la case, je trouverais moyen de m'évader.

« Ah I comme je regrettais alors la mort du crotale I

« Si les Indiens, forçant ma porte, s'étaient trouvés en face de cet hôte inattendu, il est probable que j'en aurais été débarrassé pour longtemps. Ce qui m'aurait fait grand plaisir, car en ce temps-là, lis n'avaient pas encore été touchés par la civilisation et avaient des mœurs peu com-

fiatibles avec nos habitudes, ainsi que vous e verrez tout à l'heure.

« La porte barricadée, j'ouvris une sorte de lucarne que nous avions ménagée dans le toit, et ayant ma carabine en bandoulière, des pistolets et un couteau à ma ceinture, je me hissai à la force des poignets.

« Tout mon sang-froid m'était revenu.

« En une minute, je fus sur le toit. Et vraiment, on y était fort bien caché.

<• Me tenantà plat ventre, ayant refermé la lucarne, je cherchai à glisser mon regai'd entre les palissades et à reconnaître l'ennemi...

« Un frisson me secoua des pieds à la tète.

€ L'ennemi, — c'était toute une bande d'Indiens, — mais de la pire espèce.

* A ce moment, nfius entretenions déjà des relations presque amicales avec les Hioux, les Chippeways, les ya<|iieH, les Renards et beaucoup d'autres; c était en-

tre nous un échange de cadeaux où généralement nous n'avions pas la plus mauvaise part.

€ Mais ceux-ci appartenaient à la plus j détestable race... les Arikaras.

« Brutaux, ayant pour les blancs la haine ' i la plus invétérée, les Arikaras étaient connus pour leur férocité, et je ne pouvais . me méprendre, les plumes vertes piquées ! » dans leur coiffure étaient le signe distinctif I i de la tribu, sans parler des nombreuses chevelures qui pendaient à leur ceinture.

« Affreusement tatoués, armés d'arcs, de flèches, et aussi, pour la plupart, d'armes à feu, mes visiteurs n'étaient rien moins que rassurants.

< Ils étaient plus de cinquante; de plus, àquelque distance derrière eux, un groupe attira mon attention...

Ici Warton dut s'interrompre un moment.

L'émotion lui serraitla gorge. Oamourl amour !

— Hélas I commandante, dit-il en soupirant, deux malheureux Sioux avaient été saisis par les Arikaras ; l'un c'était Tou- i > Sam-Ba, l'autre vous l'avez deviné, c'était 3 la Fleur-de-Prairie , alors épouse de Tou-Sam-Ba...

« Je ne voudrais pas insister sur les impressions qui m'assaillirent tout à coup.

« Certes, je ne pouvais avoir la folle prétention de délivrer les prisonniers... et cependant quand je songeai que les Arikaras avaient la renommée de torturer leurs captifs, de les brûler vifs... plus encore, de manger les morceaux les j^l' friands!... alors, je me sentis une éne' nouvelle 1... Non, certes, je ne perm trais pas qu'un semblable crime lût co mis.

« Elle, Fleur-de-Prairie, douce vu time résignée, marchait noblement, jetant devant elle des regards liers... en vér: il me semblait que, sans me voir, elle : cherchait...

<i Je dois ajouter que Tou-Sam-Ba ; raissait beaucoup moins courageux :

sa femme... ce qui doit être excusé .

ce détail que les captives étaient le i souvent employées comme esclavr tandis que les guerriers I je vous ai .ht quel était le .sort qui les attendait.

« Donc. j'étais résolu à défendre, à sauver ceile dont j'ignorais encore le nom ! C'était le coup de foudre I Ceile taille altière, ce port majestueux, tout m'avait cinpoi''né, je ne m'en dédis pasi j'avais deviné 1 ange de ma vie...

Fleur-de-Prairie, devenue Minnie Warton, s'efforçait en vain de calmer les effusions poétiques du doux Warton. Mais elle n'y réussissait pas.

Maman Garaman riait sous cape en regardant cet ange colossal.

Miss Clary, plus grave, gardait son sérieux. Et ce fut de la voix la plus calme qu'elle dit au capitaine :

— Je vous comprends bien, capitaine.

Continuez...

Warton était resté un instant pensif.

Puis :

— Les Arikaras entouraient maintenant la hutte, et par leurs contorsions menaçantes, ils exprimaient l'intention non équivoque de me faire un très mauvais parti...

« Je me tins coi, attendant les événements. '

« Seulement, l'œil et l'oreille au guet, je tenais, à toute aventure, le doigt sur la gâchette de ma carabine. J'étais décidé, sinon à vaincre, tout au moins à défendre chèrement ma vie.

« Cependant les sauvages — car à ceuxlà on peut, bien donner ce nom, sans crainte de se tromper — les sauvages tournaient autour de la hutte, hésitant à y entrer. Quelques-uns déjà avaient levé la tête, vers le toit, puis se communiquaient de l'un à l'autre des observations — prononcées d'une voix gutturale — mais que mon ignorance absolue de la langue arikara m'empêchait de comprendre.

f Enfin ils s'étaient groupés devant la porte, et les plus hardis se mirent à l'attaquer à coups de hache.

« Notre pauvre cabane n'était point bâtie sur des fondations bien solides ; et les heurts l'ébranlaient si violemment que je craignais à tout instant qu'elle ne se renversât, en m'entrainant sous ses débris.

« Du reste, ce qui allait m'arriver justifiait amplement ma terreur.

• Soudain, j'entendis des clameurs horribles. — Jamais de ma vie je n'entendis plus un semblable charivari... c'étaient, à vrai dire, des rauquements de fauve, des ululationsde hibou, je ne sais quoi démêlé qui combinait toutes les gammes de l'atroce et du déchirant...

I Les Arikaras qui avaient pénétré par la brèche s'étaient trouvés en face des deux cadavres et surtout — je l'ai su depuis — ce qui avait porté leur horreur au plus haut degré, c'avait été le corps décapité du crotale...

t Ces animaux-là — je parle des Indiens

— poi-tent au serpent à sonnettes une sorte de respect superstitieux! Leurs charmeurs jonglent avec ces bêtes affreuses. C'est incompréhensible, mais cela est... Si bien que le fait de trouver en un même lieu deux cadavres d'hommes et le corps décapité du serpent, leur fournissait déjà le canevas d'une légende...

« Les deux blancs avaient tué le serpent et le grand Manitou les avait frappés!

« Donc le grand Manitou avait passé par là.

« Donc c'était un lieu épouvantable, visité par la colère du Très -Haut I

Comme miss Clary riait de bon cœur, Warton s'interrompit et dit d'un ton sérieux :

— Après tout, ils ne sont pas plus bêtes que nous. Nous avons bien d'autres histoires dans notre religion 1

Cette réflexion sceptique jeta un léger froid. Cependant maman Caraman cligna de l'œil et lança un regard — quelque peu approbateur — du côté du capitaine, qui, sans s'émouvoir, estimant qu'il avait dit la chose du monde la plus simple, reprit :

— Je dois avouer que, pendant quelques minutes, j'espérai être sau vé par cette interprétation fantaisiste •. — lieu maudit, lieu foudroyé — il n'y avait qu'une seule chose à faire, c'était de s'en aller,

« Et sur ma foi, si je les avais vus s'^ carter avec respect, je me serais frotté les mains sans vergogne...

I Mais point du tout!...

« Les voilà qui de nouveau croassent, coassent, se consultent...

« Pendant ce temps-là, Tou-Sam-Ba avait de plus en plus l'air de s enfuir dans le sixième dessous. Tandis qu'au contraire Fleur-de-Prairie, toujours plus charmante... Non, mais vous ne pouvez pas savoir 1 Elle a un peu vieilli ! mais c'était une si belle femme !

— Continuez, continuez I capitaine, fit doucement miss Elphys.

— Tout à coup, un des Arikaras, qui avait sur la tête deux étages de plumes vertes, et dont le visage était horriblement tatoué, imposa silence à tous et brièvement

— en général qui commande une armée,

— donna des ordres...

(I Lesquels ? j'aurais donné mon lingot d'or, pour le savoir !

« Car, je ne vous l'ai pas dit, mais javais sauvé le lingot...

ic Je n'admets pas que, dans les plus grandes crises, on néglige ses intérêts I

sw

« Mais, soyei tranquille, je n'arais aucune envie ^e le leur offrir : d'autant plus que pour cela, il aurait fallu se montrer, et que cette seule idée me répugnait fort.

o Aussi, tout en ne perdant pas un seul de leurs mouvements, j'étais bien décidé à ne me montrer qu'à la dernière extrémité...

« Cependant les Arikaras s'agitaient fort... ils allaient de ci, de là. disparaissaient dans les anfractuosités des roches, puis émergeaient à la surface. Et si ma curiosité était grande, je ne saurais dire qu'elle ne fût pas satisfaite...

n Ils revinrent chaigés de broussailles sèches : puis, je les vis entrer dans la hutte. Quand ils en ressortaient, ils avaient les mains vides.

« Savez-vous quelle idée infernale avait passé par ces crânes stupides !

« Le lieu avait été souillé par le meurtre d'un crotale, il s'agissait d'accomplir une cérémonie expiatoire. Et comme ils eonnaissaient probablement le \ieil adage : Le feu purifie tout — ils n'avaient pas trouvé de moyen plus expéditif pour apaiser le Manitou que de mettre le feu à la hutte...

« C'est singulier. Mais je ne compris pas tout d'abord. Comme cela, à distance, il semJile qu'il fallût être stupide pour ne pas savoir ce qu'ils allaient faire. Et cependant voilà la vérité : j'imaginais cent choses diverses, excepté la seule vraie...

« Et toujours sur mon toit, le doigta la détente de ma carabine, j'attendais :

«3 Je n'attendis pas très ionjitemps...

<i Bientôt, une singulière odeur vint me titiller les narines. Cela me rappelait les côtelettes grillées de mon pays natal. Et, comme je n'avais pas mangé depuis de longues heures, la sensation n'était pas absiolument désagréiible.

< Mais quel rappel à la réalité I j'en ai encore chaud !

« Tout à coup, de tous les côtés, une fumée acre, noire, tourbillonnante, m'environne...

n Je suis saisi aux narines, aux yeux, à la gorge...

— Je veux me dresser, crier. Impossible ! l'attaque avait été si brus(iue que j'étais comme étouffé I Puis les flammes f lissent entre les interstices du toit de ambou, grandissent, roulent... J'entends des grésillements, des cracjuementst...

«C'était moi ijui étais sur le gril !...

« En quelques secondes, l'embrasement m'environne.

« Cette fois, je veux me lever, appeler

à l'aide, oubliant tout, les Arikaras, les mangeurs d'hommes, pour ne plus songer qu'au péri [immédiat.

« Seulement, au moment où je prenais cette résolution héroïque et désespérée, deux faits se produisent.

« Le canon de ma carabine, léché par la flamme, éclate...

« Je sens dans les reinsle chocd'un coup violent, puis le pied que j'avais lancé en avant pour m'étayer sur le toit manque, s'elTondre, et je tombe...

« Où suis-je tombé? voilà ce que je ne suurais vraiment dire !

« Il parait que j'ai dégringolé au beau milieu du foyer...

« Tout d'abord les Arikaras se sont reculés, en grimaçant et en se contorsionnant...

« Pour eux, c'était le diable qui surgissait des flammes... quoique surgir et tomber soient des choses bien distinctes.

« Je rôtissais de la belle façon, quand le chef, un peu moins idiot que les autre.;,

— ce qui ne veut pas dire, du reste, qu i! fût intelligent, — s'avise de s'apercevoîr qu'il s'agit d'un blanc...

t II recroassse et recoasse de nouveau.., « On aie tire du brasier, qui par la tète,

(|ui par les cheveux... qu'en ce temps-là

j avais fort épais...

« Et tandis que la pauvre hutte brûlait

— incendiant et réduisant en cendres les restes de mes malheureux camarades, les Arikaras ralliés m'emportaient au galop de leur course infernal»^...

o De tout cela, je ne sais rien... je n'ai rien vu ni senti.

t Je me souviens seulement que mon cerveau bouillonnait comme celui d'un homme qui a bu trop d'eau-de-vie... j'avais la sensation d'une course fantastique... je me croyais déjà mort et emporté au diable...

« Après tout, cela eût peut-être mieux valu pour moi I »

— Oh ! Tom I interrompit Fleur-de- Prairie, autrement di Minnie Warton.

— C'est vrai! j'ai tort! reprit doucement le capitaine. Car c'est de là que date le bonheur di^ ma vie...

— Pardon ! fit miss Clary, est-ce que par hasard nous ne serions pas arrivés à Bône?

Warton eut un cri du cœur.

— Soyez donc tranquille! nous en avons au moins pour doux heures !

Clary se contenta de soniire, tandis que 'Warton, s'apercevant trop tard de sa franchise involontaire, se murduit les lèvres.

— Continuez! répéta encore la jeune filie.

Waiton se souvenant peut-être de l'adroite Siieherazade qui retardait par des contes riieure de son supplice, se hâta d'obéir :

— J'étais tombé, dit-il, dans un évanouissement profond...

« Quand je revins à moi, la nuit était profonde...

« J'étais étendu à terre, très solidement lié, ne pouvant remuer ni pieds ni pattes.

« A la lueur des branches de résine qui brûlaient en répandant une énorme fumée, je voj'ais les Arikaras gravement assis en rond — les chefs au milieu — et fumant avec la placidité d'ouvriers qui ont fait une bonne journée.

« A quelques pas de moi, Tou-Sam-Ba était attaché à un poteau.

« FJeur-de-Prairie, libre de liens, était prosternée auprès de lui.

t Ma première sensation fut celle de la faim. Combien de temps s'était écoulé depuis ma chute? Je l'ignorais. Pourtant, dès que je pus rassembler mes idées, je me ûis que j'avais été attaqué peu de temps après le lever du soleil, et que, puisque la nuit était venue, il y avait douze heures au moins que j'étais au pouvoir" de mes ennemis.

« lis semblaient, d'ailleui-s, fort peu se préoccuper de moi et des autres prisonniers.

« Ils causaient gravement. Un des leurs, une sorte de squelette énorme s'était dressé et levait vers le ciel ses bras maigres, comme s'il eût voulu conjurer les étoiles.

Il Tout cela entremêlé d'interjections, de gloussementsquiétaientpour moi plus que de l'hébreu.

« Ma foi, me dis-je, qui ne risque rien n'a rien !

a Et poussé, par l'épouvantable fringale qui me tenaillait l'estomac, je criai en anglais :

« — Dites donc, camarades, est-ce que vous allez me laisser mourir de faim?...

€ C'était une imprudence, je le confesse. Mais, dans l'état où je me trouvais, est-ce que le pire 'Stait possible. Hélas I oui, il l'était.

€ A mon cri, deux des chefs se levèrent, et s'aVançant vers moi, les bras croisés sur la poitrine, me considérèrent d'abord avec attention.

1 Puis, l'un des deux, avec des contractions abominables de mâchoires, comme si

l'anglais était plus difficile à prononcer q«e leur damnée langue, me dit :

« — Homme pâle, que veux-tu!

« — Eh I je veux manger, parbleu ! Pourquoi suis-je attaché? quel mal vous ai-je fait?

« — Tu es l'ennemi de notre race...

« — Moil Ahl par exemple, je vous jure bien que non.

« — C'est toi qui as tué le serpent sacré...

Il — Le sacré serpent! Eh bien!... fallait-il pas me laisser tuer par lui?

(I Certes, ma logique était inéfutable.

Mais ces gens-là n'étaient point philosophes. Et au moment où je proférai cet aveu, très franc et très net, des cris de rage retentirent :

« — Tu as tué ! s'écria l'un des chefs en me mettant le poing au visage. Tu seras tué!...

« — Pardon! mais moi, je suis un homme comme vous, je suis votre frère...

« — L'homme pâle et l'homme rouge ne sont pas nés de la même racine...

« — Ça, c'est une question. Il y a à New-York des gens très forts qui discutent là dessus...

« Je reprenais mon aplomb, comme vous voyez. Je me disais qu'après tout ces sauvages étaient comme les animaux, et que pour les dompter, il suffisait de n'avoir pas peur d'eux. • .

t Cependant les deux chefs étaient revenus vers leurs hommes, et de nouveau péroraient à qui mieux mieux. Cette discussion n'avait pas l'air parfaitement amicale à mon endroit : et plusieurs fois des enragés se détachèrent du groupe et vinrent à moi, faisant toui-noyer sur ma tète leur massue qu'on appelle tomahawk.

« Mais mon ciâne restait indemne, je ne savais alors par quelle grâce spéciale.

« L'un des chefs prit la parole tout seul. Les autres l'écoutaient avec attention.

€ Savez-vous ce qu'il leur expliquait, le misérable I

« Dans son langage imagé et féroce, il . prétendait qu'ayant marché vaillammeni dans le sentier de la guerre, il avait di"oil à une récompense exceptionnelle.

« Il y avait une grosse opposition. Il parait qu'un autre chef avait des titres non moins décisifs à une récompense nationale : notamment trois iours auparavant ils avaient surpris une tribu de Sioux, lui avaient infligé une défaite abominable, dont les chevelures toutes fraîches dont je vous ai parlé et les deux pri-

sonniers dont Fleur-de-Prairie étaient le terrible trophée.

t On se serait cru au congrès tant ils discutaient violemment. Et je vis le moment où ils s'allaient s'entredévorer.cequi ne m'eût pas été fort désagréable, vous le comprenez...

f Mais mon étoile pâlissait. Et non seulement, ils restèrent tous vivants, mais encore ils s'entendirent, et le point en litige fut adjugé...

<> Or, quel était ce point? j'en frissonne encore !

« C'était ma chevelure I c'était mon scalp !

« Un morceau, paraît-il, fort recherché et qui flattait énormément la vanité de mes Arikaras !

« Et mes cheveux, et la peau de mon crâne... furent adjugés — comme dans une vente publique — à ce damné chef qui dansait de joie...

« Et je ne comprenais pas ! Ah ! certes ! j'étais couvert de brûlures et de contusions! j'avais fait un saut atroce au milieu d'un brasier, j'étais pour tout dire démoli comme une vieille masure incendiée... mais si j'avais suce dont il était question, sur ma vie ! je me serais fait tuer comme un chien...

« Mais que faire quand on ne comprend pas une langue? Je songeais à des violences, peut-être même à des tortures... Mais à cela, à cet épouvantable raffinement d'horreur!...

« Ils s'étaient remis à fumer, paisibles, comme des législateurs qui viennent de rendre un décret intéressant le salut public. Ils n'avaient plus l'air de penser à moi. A la lueur du feu qu'ils avaient allumé, je voyais danser leurs silhouettes fantastiques...

• Et je me laissais aller — pauvre innocent ^ à je ne sais quelle somnolence apathique? Me reposer, dormir, oh! que n'aurais-je donné pour celai

« Cependant la nuit se faisait plus profonde...

• Tout à coup il me sembla que quelque chose rampait à côté de moi : je vous ai dit que j'étais solidement lié et qu'il m'était impossible de faire le moindre mouvement.

• Pourtant j'avais si présent à l'esprit l'ignoble souvenir du crotale que je me tordis pour me reculer. Mais une main se posa sur mon visage. Je regardai...

" Non, ce n'était, pas un crotale ! non, ce n'était pas un animal venimeux I « C'était Fleur-de-Prairie.

« Comment elle avait pu se glisser jus-

qu'à moi sans attirer l'attention des cannibales qui étaient là immobiles, pensifs à quelques pas, c'est ce qui aujourd'hui encore déroute mon intelligence.

« Au reflet éloigné du foyer, je la reconnus. Elle me regardait à plein dans les yeux, et sa bouche avait un sourire si doux, si doux.

« Comme tout le monde, étant enfant, j'ai été bercé par des contes de fées. Je songeai aussitôt à une de ces protectrices mystérieuses...

i( Elle me fit signe de ne pas bouger. Puis elle avança vers moi sa main, aux doigts de laquelle je vis une sorte de fruit rouge, pareil à une toute petite cerise. Elle le posa sur ses lèvres et m'indiqua par un geste expressif que je devais manger ce fruit.

« J'aurais avalé le globe terrestre comme une pilule, s'il m avait été oflert par Fleur-de-Prairie.

€ Je n'hésitai pas, j'entr'ouvris la bouche, et sa main aimée me plaça la petite boulette entre les dents. Puis pssst! plus personne; elle avait disparu avec plus de prestesse encore.

« Cinq minutes après, je sentais mon cerveau tourbillonner, un nuage épais couvrait mes yeux. En vérité, je m'endormais d'un sommeil si profond !

« Ahl je sais qu'il y a des médecins qui pai'lent d'éther, de chloroforme et qui prétendent avec ces ingrédients de pharmacie rendre le malade insensible...

« Et bien I jugez, commandante !,.. quand je rouvris les yeux, n'ayant rien vu, rien entendu, rien senti... j'étais scalpé!

• Oui, scalpé ! le gredin qui avait obtenu ma chevelure de l'estime de ses concitoyens avait pris son parchemin de no blesse, c'est-à-dire la peau de mon crâne et ses dépendances!

« Je ne m'en aperçus pas tout d'abord. J'étais environné de ténèures, une étrang( fraîcheur me glaçait le crâne. Je portai instinctivement les mains à ma tète, et je rencontrai un énorme bandage fait de feuilles d'arbre, de mousses, de ligatures de lianes.

« Je n'avais pas la mémoire très présente. Et je crus que j'avais reçu à la tète quelque blessure que mes ennemis miséricordieux avaient pansée. Et je les remerciai du fond du cœur, les misera blés!

« Mon corps brûlait, j'étais en proie à la fièvre. J'avais la tète lourde... et surtout je ressentais toujours cette impression glaciale qui était presque cuisante.

• Où étais-je? Je ne voyais plus rienl

Ils se prirent à frapper la porte à coups de hache.

Liv. 42.

ail

« Évidemment on m'avait changé de place. Quand je m'étais endormi, j'avais au-dessus de ma tète la voûte du ciel, et les étoiles brillant sur le fond d'un bleu foncé.

" Maintenant rien de plus noir... partout!

« Je m'aperçus alors seulement que mes liens avaient été détachés. J'étendis de nouveau les bras et je me heurtai à une muraille de pierre.

€ Que faire? rester immobile ou bien appeler? mais c'était peut-être attirer de nouveau l'attention de mes ennemis, qui sans doute, s'étaient débarrassés de moi en me jetant dans quelque trou...

« Tout à coup, comme j'allongeais les jambes toujours dans le but d'explorer ma prison, j'entendis une voix... un murmure... un chuchotement, prononçant des mots que je percevais à peine et qui d'abord ne présentaient à mon esprit qu'un sens confus...

« On parlait? Était-ce de l'Arikara, du Sioux!

« Point 1 c'était de l'anglais, non certes du plus pur, mais une suite de langage monosyllabique, dont les mots s'enchaînaient tant bien que mal.

Et cela signiû:iit :

« — Tranquille — malade — danger...

« Soudain... je ne puis dire ce que je reconnus... mais je devinai la voix deFleurde-Prairie I* .

« Oui, mon boo ange, ina fée avait continué de veiller soi- moif...

« Mais par quel miracle, par quel prodige était-elle seule, avec moi, au rond d'un trou où on n'y voyait goutte.

« J'ai su depuis que Fleur-de-Prairie voyait dans l'obscurité comme les chats, si bien qu'elle distinguait sur mon visage les sentiments qui l'agitaient...

« Et, devinant ma surprise, elle me dit:

« — Tou-Sam-Ba mort... cuit... pas mangé... surprise.. Ai'ikaras enfuis!...

(I Naturellement je ne comprenais qu'à demi. Cependant il me semblait que "louî?am-Ba devait être le prisonnier, époux 'le Fleur-de-Prairie. Et oserai-je le dire? une immense joie remplit mon âme... Elle était libre:...

€ Silence 1 flt-elle.

« J'entendis comme un glissement, puis, plus rien. L'immobilité! le silence! et j'avais toujours si froid à la tète.

t Et inon mal, mon inquiétude se com pliquaient d'une autre souiïrance...

• Des crampes, d'horribles tiraillements d'estomac me tenaillaient !

« J'ignorais depuis combien de temps j'étais là. Mais il était évident que mon dernier repas devait être digéré depuis longtemps.

€ Au bout de quelcpies minutes, un rayon de jour brilla au-dessus de moi ; je vis que les broussailles amoncelées s'écartaient, et, aux lueurs roses de l'aurore, je vis apparaître le doux visage de Fleur-de-Prairie. . .

€ Elle me dit ce seul mot :

« — Debout!

« Et comme je lui avais obéi en me soutenant tant bien que mal aux parois de ma prison, je me sentis tout à coup enlevé par les épaules, moi qui pesais cent quatre-vingts livres , aussi facilement que si j'eusse été un enfant...

€ Quelle femme! Hein? Quelle poigne!

Quel ange I

€ Sortant du noir, je clignais des yeux. Evidemment on était maintenant au lever du jour. Nous nous trouvions dans une clairière, à quelques pas de l'endroit où la veille les Arikaras en rond — fumant le calumet de la paix... ou de la guerre — avaient si vivement discuté à mon sujet...

t Fleur-de-Prairie m'avait disposé un lit de feuillages et me contraignit doucement à m'y étendre. Puis elle s^ plaça devant moi, les deux bras croisés sur sa poitrine...

« On a beau ne pas avoir d'amour-propre.... cela flatte d'être contemplé! Je laissais faire.

« Soudai ce mot m'échappa, comme malgré moi :

« — J'ai fain"', dis-je.

t Fleur - de - Prairie écarta les bras, puis les porta à a tète. Elle semblait très perplexe, plon^jée dans une méditation profonde. Sans" doute elle cherchait le moyen de satisfaire mon appétit. Mais là^ en pleines broussailles, peu de chance d'y rencontrer un bee^steack...

€ Et pourtant!

Arrivé à ce point de son récit, '^''arton toussa légèren eut. Evidemment le plus difficile lui restait à dire. Mais s'aïrèter, c'était donner à miss Glary le loisir de constater que le CrocoJ'-k était d'une lenteur désespérante. à;

Maman Caraman avait eu graud'peine à garder son sérieux. Toutes les 'ois que l'Américain parlait de cette fée, de cet ange qui s'était appelée Fleur-de-Prairie et qui répondait aujourd'hui au nom de Minuie Warton, elle regardait l'eflfroyable créature à qui s'appliquaient ces doux

poétiques vocables et manquait pouflfer de rire.

Or, à ce moment, jugeant peut-être qu'elle aurait pu rougir de modestie au narré d«! ses dtrniers actes de dévouement, la» veuve de Tou-Sam-Ba s'était discrètement retirée.

Si bien que maman Gendarme, n'y tenant «^lus, demanda franchement :

— 'Est-ce que M°" Warton est très changée depuis ce temps-là.

Warton eut un signe de tête des plus affirmatifs.

— Ohl oui, oui! dit-il avec feu. Elle a beaucoup embelli!...

Maman Caraman faillit éclater. Elle devint cr-xmoisie, poussa de petits gémissements plaintifs qui prouvaient les efforts — surféminins — qu'elle s'imposait au nom de 1? politesse, et finalement se levant d'un bond, se précipita vers sa chambre dont elle faillit enfoncer la porte. Et de l'autre côté on entendit des gloussements, des éclatements, des déchirements !...

— Qu'a donc madame votre gouvernante? demanda Warton avec intérêt.

— Oh! presque rien... dit Clary dont l'urbanité était mise à une rude épreuve, quelquefois... à la fin du dîner... des uccès de toux... des quintes, vous savez I

Warton la plaignit bien sincèrement, puis :

— Au reste, Miss, je suis heureux que nous soyons seuls... il n'y a qu'une âme d'élite comme la vôtre qui puisse comprendre la grandeur de Minnie, la générosité — unique — je dois le dire dont elle fit preuve à mon égard...

— En vérité! Continuez..., j'écoute avec un intérêt...

— Je vous ai dit que je mourais litté- ^nlemonl de faim... et que je suppliais !■ leur-(le-Prairie de me trouver n'importe quoi à nie mettre sous la dent...

" E;ile hésitait, la noble créature! mais enfin, elle eut pitié de moi, et avec un geste de décision, elle s'élança dans le fourré, et revint au bout d'un instant tenant enveloppés dans une feuille d'arbre, quelques morceaux de viande parfaitement rôtis et d'un aspect fort appétissant.

« Elle le contempla un instant, puis me tendit le plat improvisé avec un soupir.

• J'en pris un morceau avec un petit salut de remerciement.

'• Mais comme j'allais entamer ma portion :

« — Et vous? lui dis -je, mangez aussi.

« — Non, fit-elle en rougissant, pas faim.

— € Je vous en prie... sinon je ne mangerai pas,

« Alors elle se décida et mangea. Moi aussi. Je dirai même que j'en repris. C'était un peu fade, mais quand on a très faim... Seulement, je me demandais à quel animal avait appartenu ce beefsteak.

« — Je l'inteiTogeai, alors doucement, avec un tremblement dans la voix qui la rendait plus charmante encore :

€ — 'Tou-Sam-Ba... mari... me dit-elle, Tout ce qu'il en reste I

« J'avais mangé son mari!...

« Son mari que les Arikaras, après m'avoir scalpé et dédaigné comme chair de blanc, avaient fait consciencieusement rôtir. Mais, au milieu du repas, ils avaient été interrompus par une autre bande de sauvages.

« A la faveur du tumulte, Fleur-de- Prairie n'avait pas hésité un instant.

Ayant toujours veillé sur moi par l'effet d'une de ces sympathies qui ne se raisonnent pas, elle m'avait emporté sur ses épaules, caché dans le trou, pansé, sauvé!... Déjà grâce au narcotique qu'elle m'avait donné, je n'avais pas senti l'horrible douleur du scalp... Avec une habileté que lui prêtait l'expérience elle avait enveloppé mon crâne d'herbes salutaires... et enfin! enfin, plutôt que de me laisser mourir d'inanition, elle m'avait sacrifié Tou-Sam-Ba!

« Vrai sacrifice ! car, elle me l'a avoué depuis, elle l'avait bien aimé!...

— Capitaine, dit Peter en ouvrant la

Êorte, nous entrons dans la rade de !ône.

Miss Clary se leva brusquement. En vérité, l'excentricité du capitaine commençait à dépasser quelque peu les bornes.

Et cependant Warton disait :

— Ne pensez-vous pas. Miss, que mon devoir d'honnête homme était d épouser Fleur-de-Prairie7

— Certainement... vous avez bien fait!

— Oh! elle a embrassé la religion chrétienne... c'est pourquoi elle s'appelle Minnie.

— Capitaine, je vous en prie, occupezvous maintenant des détails du débarquement, et n'oubliez pas que vous devez être .1 mes ordres pour le départ...

— Comptez sur moi I

Miss Clary rentra dans sa chambre, un ju pensive.

Si audacieuse qu'elle fût, elle se deandait si ce n'était pas beaucoup risuer que de s'enfoncer dans le désert vec ce ménage d'anthropophages.

Mais il nous faut revenir maintenant à Alcyon et raconter comment s'était efctué le débarquement de Monte-Cristo de son fils.

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