LES ADIEUX DE MALDAR
L'Alcyon fendait le flot avec cette rapité vertigineuse qui était une des pasons de Monte-Cristo. Nul ne l'aurait pu iivre, nul ne l'avait suivi.
Dès que la côte avait été signalée, [onte-Cristo était monté sur le pont avec )n fils.
Espérance semblait entrer dans une vie ouvelle. Son sang courait plus vite dans s veines. L'adolescence fleurissait déjà )us la jeunesse, et la sève qui montait, liimait dans ses yeux des lueurs brilntes.
Quand il vit — à l'horizon éclatant de imière — la terre d'Algérie, avec ses ns d'or sur lesquels Bône, étendue sur ae colline, semblait un bouquet de rce-neige, dans un vase de bronze elle, il ne put réprimer un cri d'admition :
— Ohl père, père! que c'est beau?
Monte-Cristo se pencha vers lui, souant.
— Cher enfant, lui dit-il, tu vas mettre pied sur cette terre française : souviensi que tu es mon fils. Tout pour le bien par le bien ! Sans doute de grands danrs nous attendent : tu ne manqueras is de courage, n'est-ce pas?
— Oh! père, ne seras-tu pas auprès de oil
— Ne parle pas ainsi, ne se peut-il pas oduire telle circonstance qui nous séire. Qui sait ? le désert a des secrets que il encore n'a pu approfondir, la nature des forces contre lesquelles nul n'a pu tter...
— Mais toi! toi!...
— Oh! moi, fit le comte en souriant istement, je suis un homme comme les itres... peut-être s'est-on trop habitué me croire doué d'une puissance surhuaine Oui, je suis fort; oui, j'ai la volon-
ardente et implacable! Mais qu'est-ce ie tout cela en face de l'immensité!
Monte-Cristo est, dans»* l'entraînement des mondes, un point imperceptible, comme le ciron qu'un pied écrase... ne te fais donc pas d'illusion, mon fils. Je puis être frappé; je puis tomber, je puis disparaître...
Son sourire s'accentua plus ironique et plus douloureux :
— Je puis être vaincu. Alors, mon fils, il faut que tu sois prêt, non seulement à lutter, non seulement à continuer l'œuvre que j'entrepends, mais surtout à sentir en toi toutes les énergies de l'homme de bien. Regarde-moi bien en face, Espérance, et dis moi : Si je n'étais plus là, jure-moi de ne point te laisser abattre. Si je tombe, relève-moi. Si je disparais, cherche-moi. Si je meurs, pleure-moi. Mais que pas un instant ta volonté ne faiblisse. Et si le désespoir était sur le point de s'emparer de toi, pense à ta mère !
— Ma mère I je l'aime tant !
— Et tu le dois, enfant. Ta mère est une de ces saintes et douces créatures qui comprennent tous les devoirs et tous les sacrifices. Elle t'a donné à moi : dépôt sacré que je lui rapporterai fidèlement. Mais si la fortune me trahissait, n'oublie jamais que cette dette c'est à toi de la payer... Qu'un fol héi'oïsme ne t'entraîne pas. Point de témérité. Espérance, juremoi, quoi qu'il arrive, de ne jamais oublier que tu appartiens à ta mère 1...
— Oui, père, je te le jure. Mais tes pensées m'attristent, que redoutes-tu donc?
— Rien. Ohl je ne suis pas de ces visionnaires qui imaginent le danger, avant qu'ils ne l'aient en face d'eux. Sois tranquille, enfant, je suis là... bien vivant... bien sûr de moi !... je voulais seulement te tracer la voie...
Et Monte-Cristo, calme, le visage impassible, l'œil claii", se mêla aux matelots pour commander les dernières manœuvres.
Non, il l'avait dit, le comte n'était point de ces hommes qui obéissent à des pressentiments injustifiés. Et cependant, un poids lourd oppressait sa poitrine. Il lui semblait qu'une menace — inconnue, insaisissable — était épandue dans l'air qu'il respirait. A qui s'adressait cette menace? qui le savait? et cette impression même n'était-elle pas toute nerveuse ! C'était cependant, depuis de longues années que Monte-Cristo éprouvait cette émotion singulière qui, au milieu in calme profond et de la sécurité par-
faite, fait battre le cœur plus fort que de
coutume.
Autour de lui, tous les serviteurs dévoués. Bertuccio, Jacopo, Coucou luimême, qui lui avait déjà voué une affection singulière. Il n'était pas un des matelots qui n'eût déjà longtemps servi sous ses ordres. C'étaient des soldats prêts à marcher au moindre signe de leur chef, et qui se seraient fait tuer plutôt que de laisser l'ennemi pénétrer jusqu'à lui. Toutes ces poitrines eussent fait un rempart devant lui.
La ville blanchissait de plus eu plus à l'horizon. On distinguait maintenant le profil blanc de la Casbah, pareille à un immense oiseau étendant ses ailes de marbre sur. le ciel. Bone I l'ancienne Hippone, où Saint Augustin — le névrosé sublime — fut élu évèque à la fin du quatrième siècle. Que de souvenirs assaillaient l'âme de Monte-Cristo, alors que, debout à la proue, il lançait son œil d'aigle dans les profondeurs de cette baie membrée de roches, où jadis les barques cartliafiinoises avaient rapporté le butin d'Annib.il.
Tout à coup, il tressaillit à la voix de Jacopo ijui lui disait, avec une émotion qui faisait trembler sa vois :
— Maître ! Venez, venez !
— Qu'y a-t-il? fit Monte-Cristo, se retournant à demi, comme s'il avait peine à s'arracher à sa contemplation.
— Maître 1 la porte de votre cabinet est ouverte... ^
— Eh bien I c'est que j'aurai oublié de la fermer...
— Non... non... maître... il y a autre chose...
— Parle donc ! en vérité, on dirait que tu as vu quelque apparition fantastique...
— Pardon, maître I mais... ce que j'ai vu ma si fort ébloui que j'ai peine à en croire mes yeux...
— Qu'est-ce donc?
— 11 y a dans votre cabine une énorme caisse fermée à triples serrures de cuivre...
— Je le sais. Ces serrures défieraient les plus hahiles...
— Eh bifnl maître... voyant la porte entr'ouverte, je l'ai poussée... je suis entré... et j'ai vu..
— .achève liouc...
— La cuisse toute ouvci'tet... le couvercle renversé en arrière i
— C'est impossible I
— Cela est, niailre... et si vrai que
quand j'ai vu, par terre, sur les tapis, u amoncellement d'or, de diamants...
Monte-Cristo avait froncé les sourcil!^ Quoi I auprès de lui, parmi ces hem'""" dont pas un jusqu'ici n'avait triil confiance, il était un misérable!...
— Viens, dit-il simplement à Esptr Et lentement, attristé, il se dirige
son appartement.
La porte en était toute grande ouverta et à travers l'issue, on voyait épars sir le tapis des émeraudes, des escarbo jetant leurs feux éclatants... et auspièces d'or dont le ton fauve tra:
sur les couleurs brillantes...
Monte-Cristo s'était arrêté à la poi attentivement, avait examiné les ser de cuivre. C'étaient de véritables .
d'œuvre, ciselures d'un Cellini de L. .. l'urerie.
Le comte se releva, sans que son vi sage constatât la moindre émotion
Puis il marcha vers la caisse. C'éta une sorte de malle, faite d'un cuir épa qui eût brisé toute lame. Les garnitun étaient d'acier forgé, et la serrure ne s'oi vrait qu'à l'aide d'un ressort dont se Monte-Cristo connaissait le secret.
Et cependant Jacopo avait dit %'rai.
Le couvercle était renversé; eu a et un monceau de pierreries, de h gisait sur le tapis. On eût dit que mains vides, fiévreuses eussent fouili ces richesses avec colère et les eussw rejetées avec une sorte de rage.
Vous voyez, maître, s'écria Jacop< Des voleurs se sont introduits ici! il fav faire un exemple !
— Et qui le dit que ce soient des v( leurs? demanda Monte-Cristo qui éta pâle. .
— Mais... ces serrures forcées... o( diamants...
— Un voleur les eût-il abandonnés st le tapis.
Et comme le mari de Mannelita resta interdit :
— Laisse-moi, mon ami, dit Mont Cristo d'une voix douce. Dis-moi, nul o vu ce désordre ?
— Personne, maître. Je suis allé dire tement vous avertir.
— C'est bien. Sur ton âme, Jacopo, parle de ceci à personne...
— Cependant, maître, s'il y a un V( à bord...
Muule-Cristo fronça les sourcils. Il 1 déplaisait qu'on discutât ses ordres.
— Va, te dis-je. Kt encore une fois le-moi le secret. Tu me le jures'.'...
de
— Oh ! maître, du moment que c'est •otre désir...
— Pas un mot ! Oublie ce que tu as vu. a!
Monfe-Cri?to resta seul avec Espéancc. L'enfant lui dit :
— Cependant, père, n'est-il pas certain [u'il y a un malhonnête homme sur le avire?
Le comte, s'arrachant à ses préoccupaions, prit la main de son fils et doucenent l'amena vers la porte.
— Courbe-toi, lui dit-il, et regarde atentivement les garnitures de cuivre.
uis, dis-moi ce que tu auras vu.
Espérance obéit. Pendant quelques milutos, il y eut silence. Monte-Cristo atendait, les bras croisés sur sa poirine.
— Eh bien? demanda-t-il enfin.
— Je ne vois rien, dit Espérance.
Monte-Cristo réprima un léger mouve-
neiit d'impatience. Et, se penchant à son our :
— Espérance, dit-il, tes yeux sont jeules et ne savent point voir. Regarde ceci, u point même où mon doigt est posé...
16 remarques-tu rien?....
Ah ! si fait, pèi'e I j'avais bien vu ela... mais une rayure à peine percepible... cela ne compte pas...
Ne parle jamais ainsi, s'écria Monte- Cristo avec vivacité. Ohl sainte coniance, heureuse insouciance de l'enfant, {u'ii est douloureux de rejeter tout cela oin de soi... et pourtant, il le faut. Mon ils, ce sont les intiniment petits de la ie qu'il faut étudier, analyser, connaîre. Ce que tous voient dans une gravure e sont les lignes grasses et larges, ce ue nul ne remarque ce sont les hachures mjierceptibles, et cependant ce sont ces rails à peine visibles, tracés par la pointe mperceptible, qui constituent l'œuvre...
^la n'est rien, dis-tu, que cette rayure I h bien!... Espérance, cette rayure-la a té faite par la pointe d'un poignard...
— D'un poignard I oh I père, que ditesous-là?
• Un homme — dont je te dirai le lom tout à l'heure — doué d'une adresse [ui tient du prodige, a glissé la lame de on poignard dans la fente de cette porte, t, là où les plus habiles serruriers auaient échoué, il a réussi du premier oup...
Disant cela, Monte-Cristo avait refermé a porte ; puis, prenant un poignard dont 1 lame pliante était mince comme une
uille de papier, il ouvrit le pêne de la errtire.
— Vois, dit-il à son fils, seulement, ma lame, à moi, n'a laissé aucune trace sur le cuivre...
— C'est vrai, dit Espérance... mais alors ce coffre?...
— A été ouvert de la même façon, sans doute.
— Cependant, cette fois, il n'y a aucune rayure... j'en suis bien certain.
— Prends garde. Espérance, examine et ne parle point trop vite.
Espérance obéit à son père. Monte- Cristo regardait son fils. 11 voyait ce regard franc et vif dont les rayons mainte-. nant se concentraient dans un exauien attentif. C'était l'éducition pratique delà vie qui commençait. Monte-Cristo voulait qu'Espérance fût armé de toutes pièces pour hi lutte.
Tout à coup, l'enfant poussa un cri.
— je sais, père, je sais...
— Ne te hâte pas... Ne pas voir est une faute ; croire trop facilement avoir vu est une imprudence.
— Ce n'est pas avec la lame d'un p>'ignard que le voleur a ouvert cette caisse.
— Jeté reprends déjà. Pourquoi emploies-tu ce mot de voleur? As-tu La preuve .qu'on ait ici dérobé quelque chose?....
— Vous avez raison, père. Mais je puis vous dire ce que J 'homme a fait.
Espérance releva la tète, dans un accès de vanité satisfaite.
— Et vous prouver que j'ai deviné juste.
— Je t'écoute. Espérance, tout prêt à t'applaudir si tu ne t'es pas trompé !...
— L'homme s'est peut être attaqué à la fente qui sépare la caisse du couvercle... mais sans doute il a vu qu'il ne pouvait pas réussir...
— Comment sais-tu cela?
— Je vais vous l'expliquer, père. Et la preuve, c'est cette imperceptible parcelle de ressort d'acier que je viens de retirer du trou même de la serrure...
Monte-Cristo sourit.
— Continue, lui dit-il.
— Si le poignard, reprit Espérance, a laissé une trace à la porte, c'est parce que l'homme avait bien introduit le poignard avec la plus grande précaution, mais quand il a entendu le claquement du pêne, jugeant qu'il avait réussi, il a retiré la lame brusquement, sans prjudre plus de soin.
— Très bien I
Ici, à la caisse, le poignard n'ayant pt8 agi sur les pênes, il 1 a ôté avec le précaution qu'il avait prise pour l'introduire : il s'est alors servi d'un ressort d'acier, à peu près pareil à celui qui exista dans les montres...
— Tout cela est absolument juste...
— Avec ce ressort, il a enroulé les pênes de la serrure, puis il a agi sur le mécanisme... je ne puis dire comment il a opéré... mais quand les ressorts ont joué, il a retiré à lui le fil d'acier, comme il l'avait fait du poignard, et il n'a pas pris garde qu'une parcelle brisée était restée dans la seçrure.
Une émotion indicible faisait battre le cœur de Monte-Cristo.
Cette finesse, cette perspicacité, cette habileté à grouper des circonstances en apparence si distinctes l'une de l'autre, tout cela était bien l'héritage moral du prisonnier qui, pendant quatorze longues années d'agonie, avait appris à tout peser, à tout analyser... ■
Espérance était Dien, par hérédité, l'élève de l'abbé Faria, l'élève des détenus du château d'If.
Et comme Monte-Cristo, pensif, se taisait -.
— Me suis-je donc trompé, père? demanda l'enfant inquiet.
— Non ! non I s'écria Monte-Cristo en le seiTant dans ses bras. Tu mérites que maintenant je n'aie plus de secrets pour toi... Espérance, je t'ai dit que l'homme qui a pénétré ici n'était pas un voleur. A mon tour, je vais t'en donner les preuves.., Plonge tes mains dans ces diamants dont l'éclat t'a empêché de les examiner attentivement.
— Père ! le poignard I... s'écria l'enfant qui avait obéi.
— Et à ce poignard, un parchemin qu'il a percé!... Vois-tu ces caractères tracés avec du sang, Espérance? Je vais te dire ce qu'ils signifient : « Maldar à Monte- Cristo. Le pauvre qui marche avec Allah est plus riche que le seigneur qui marche contre Allah. Prends garde aux Khouans !
— Les Khouans I qu'est-ce donc, mon père?
— Je te le dirai. Mais ne perdons pas un instant. Viens. J'ai tout compris.
En un instant, ils se retrouvèrent sur le pont.
— Jacopo I appela Monte-Cristo, quand l'Arabe qui était sur le navire s'est-il jeté à la mer I
— Lui I Oh I maître I... il est dans l'en-
trepont sous la garde de Coucou qui ne le quitte pas un instant...
— Tu en es sûr, Jacopo 7 Eh bien ! vai le chercher I
Jacopo disparut aussitôt. Quand il revint, il s'écria :
— Maître, le zouave dort profondément.
— Et l'Arabe?
— Disparu !... Nous le retrouverons...
Allons 1 camarades, fouillons tous les i-ecoLns du yacht.
Tous s'élançaient. Monte-Ci'isto les arrêta d'un geste.
— Inutile, dit-il, l'homme s'est jeté à la mer pour gagner la rive .. Regardez.
Et de son bras étendu, il désignait un point noir sur la côte.
Maldar était là, debout, et son poing menaçait le yacht.
— Amis, dit Monte-Cristo d'une voix vibrante, cet homme, c'est l'ennemi I Songez-y bien, nous allons mettre le pied sur une tei-re dont chaque buisson cache un adversaire, chaque pli du sol un assassin I... Soldats du bien, que chacun de vous soit prêta faire son devoir.
Un hourrah enthousiaste répondit au maître qui, pensif, passait ses doigts dans la chevelure bouclée de son fils.