‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 33 sur 84 · LE SIGNE DES SAINTS · texte numérisé non relu

LE SIGNE DES SAINTS

Une tranchôftwénorme, coup de hache d'un géant da*g des masses de roches, tel est le lieu de siriistre mémoire que les Arabes nomment Kheneg-el-Mel'h, le défilé du sel.

A l'extrémité de la vallée de Bou-AJem, sur la limite sud de la province d'Oran, & la porte du grand Sahara, la montagne dn Sel dresse, au bord d'une rivière chargé* de matières salines, ses pointes déchiquetées. Sous le rayonnement intense du soleil couchant, qui jette les couleurs fauvea de l'or sur le ciel si profond que l'œil semble se perdre dans l'infini, les pente» de la montagne resplendissent de couleurs bizarres, jeux de lumière louge sur lei plaques d'un bleu chatoyant ou les fondrières blanches qui les creusent.

Dans le défilé, un homme marche pas de son cheval.

Immobile, la tète baissée, il va, le front à demi caché sous le capuchon blanc.

Sur son dos, se balance le long fusil, aux garnitures damasquinées.

Jurf-z de me suivre laal que je ne reculerai pa«.

Liv. 43.

L'animal, vigoureux, marqué au flrnc d'une étoile à six branches, pose fermement son pied sur les pierres de la route.

Tout -à coup l'homme s'arrête. Sur la gauche, un énorme monolithe se dresse, singulière masse rouge taillée en plein granit.

C'est le Rocher du Sang.

Là, des meurtres ont été commis, des voyageurs traversant le défilé ont été massacrés, des haines ont été assouvies ! là, pendant de longues années, des bandes se sont embusquées, attendant leurs ennemis au passage. Point de quartier , point de grâce, les j'atagans ont frappé, et sous les mamelons difformes qui entourent la base du Rocher du Sang, on devine des corps enfouis, corps sans tête, car l'assassin a emporté un sinistre trophée à la selle de son cheval. •

Là, dans 'les nuits tourmentées, alors que le vent du désert vient s'engouffrer dans la tranchée, les esprits du mal jettent leurs cris de rage et leurs rires effrayants. C'est le démon nocturne, le Djenoun, qui lance ses malédictions, tandis que les tamarins et les lauriers l'Oses se balancent tristement, avec un bruit de plaintes mélancoliijues et pleurantes qui répondent aux hurlements de menaces, taudis 4ue dans le« flaques deau qui clapotent au fond de la rivière saline, les oiseaux aquatiques, effrayés, gloussent misérablement.

L'homme s'est arrêté. Peut-être là y a-t-il pour lui un souvenir de vengeance accomplie ou à accomplir.

11 rejette son capuce en arrière, ses bras sortent de son burnous, longs, maigres et ses mains s'appliquent l'une à l'autre, tandis que sa face maigre que termine la barbe à deux pointes noires comme l'ébène, se lève vers le ciel ; il s'est à demi dresié sur ses larges étriers, et ses lèvres se détachant violettes sur le fond brun du visage, s'agitent et murmurent des mots à peine articulés.

Puis, d'un bond, il saute à bas de son cheval.

Il va vers la Roche-du-Sang. et là, avec précaution, il examine le granit, penché presijue jusqu'au sol.

Soudain, il porte vivement la main sur la pierre : là aussi, comme au flanc de son cheval, comme sur le bras qui s'élevait tout à l'heure vers le ciel, se trouve l'étoile à six branches. •

Il se prosterne, reste un moment dans cette attitude d'adoration, puis il remonte Bur son cheval.

Mais maintenant il se hâte. L'animal a senti la pression des genoux. Il s'éhnoe à travers le défilé, les pierres se brisent et jaillissent sous le choc des sabots...

Tout à coup, l'homme et l'animal, "ur lesquels les parois du défilé faisaient tomber leurs ombres tranchées, entrent dans un éblouissementde lumière...

Ils viennent de franchir la limite... C'est le Sahara !

Qui n'a vu cela n'a rien vu l II semble que, par une incantation magique, forêts, montagnes, villes immenses, tout ait subitement disparu de la surface de la terre. C'est la réalisation du néant — du vaste Rien — dans son extension à la fois horrible et sublime.

Rien! Comprend-on cela? A l'horizon, la profondeur vague de l'espace, au-dessus de soi, l'incommensurable hauteur du ciel, pas un bruit, pas un écho, pas un mouvement, l'immobilité développée à sa puissance suprême, le silence dans sa mutité absolue... plus que la mort I car il semble que là rien n'ait jamais vécu... et sur cette négation farouche, une lumière ardente irradiant sans obstacle, sans ombre, s'étendant comme un linceul d'or.

Le Soleil — dont le disque s'enfonçait — ressemblait à la section supérieure d'une porte de four incandescent.

L'homme marchait devant lui, l'œil fixé sur cette dernière forme du disque.

Comment pouvait-il regarder cette fournaise en face ?

Qui l'eût attentivement regardé aurait eu l'explication de cette puissance extra humaine.

Le visage de cet homme était couturé de cicatrices. L'œil, sans paupières, sortait presque de son orbite. Le nez était 30upé à l'extrémité — ou plutôt rongé — comme si on l'eût scié avec des lames ébréchées. ¥X sous le burnous, en pleine poitrine, on pouvait voir la poignée d'un yatagan...

Non pas qu'il fût passé à sa ceinture ou retenu par un lien quelconque.

La gaine du fer, c'était sa chair même. La lame était engagée entre deux côtes, et de temps à autre, comrie machinalement, l'homme posait sa main sur la poignée et tournait le fer qui mordait.

Cet homme était un torturé. Sous ses vêtements, pas une place de son corps qui ne portât la trace d'une blessure, pas un de ses membres qui n'eût subi un»

loûuxu-issure.

LE FILS DE iu.Nitl-CKISTO

Cet homme spnartenait à la tribu des Àiassaouas.

Le fer aigu l'avait déchiré, le fer rouge l'avait ijrûlé, les épines des cactus avaient ensanglanté sa langue et ses mâchoires.

Il avait subi tontes les gênes, tous les supplices. Et il s'avançait à travers la vie comme à travers le désert, le regard perdu dans le ciel, voyant dans une ivresse perpétuelle, dans une névrose sans repos ce que d'autres ne voyaient pas.

Ce blasé de douleurs aurait raillé les tortionnaires du moyen-âge.

Point de spasmes, point de convulsions, point d'épreintes, si effroyables fussentelles qui puissent l'étonner ou faire tressaillir ses muscles.

Ses frères l'appelaient le Saint. Il parlait à Dieu et Dieu 1 entendait.

Entrant dans le désert, il était dans son empire. Une sorte de sourire passait sur ses lèvres. Et dans ses prunelles saillantes — qu'entr'ouvait un cercle sanglant — il y avait un éclair de joie.

Où et comment se dirigeait-il, dans ces espaces où pas un pli de terrain ne peut servir de jalon ? Parfois le sable, poussé par le vent, s'entasse et forme mamelon : puis un vent nouveau passe, et l'amas se dissout, s'étend, se noie dans le sable comme une vague se perd dans la mer.

Cependant, il allait droit devant lui, sans hésitation.

Le soleil s'était tout à fait couché, et la nuit, chaude et encore lumineuse, éclairait sa silhouette haute et bizarre. Il regardait toujours le ciel...

Tout à coup, on l'eût pu voir encore une fois se dresser sur ses étriers, puis attirer à lui le fusil qui pendait à son dos et immobile, le doigt sur la détente, il paraissait attendre quelque chose ou quelqu'un.

Etait-ce donc un ennemi?

Mais le canon de son fusil était dirigé vers le ciel. Quel adver-saire le saint pouvait-il redouter de ce coté.

Et la lueur qui était au couchant s'éteignit, et dans le reflet crépusculaire, le croissant de la lune apparut, doux et pâle.

Une détonation retentit. Le saint saluait l'astre...

El il proféra à haute voix ces paroles du h'oian :

— f^e terme fixé viendra pour ceux qui espèrent comparaître un jour devant Dieu.

— Le terme est venu, dit une voix, venant on ne sait d'où.

Le saint continua, citant toujours ks mots de son saint livre.

— Jure par le Koran sage — que tu es un envoyé — chargé d'enseigner le chemin droit.

— Je jure par le Koran sa~e, répéta la voix.

— Révèle ce qui t'a été révélé du Livre de Dieu ; il n'est personne qui soit capable- de changer ses paroles... en dehors cle lui, tu ne trouveras aucun refuge...

La voix de celui qu'on ne voyait pas encore répondit :

— Les infidèles entendront dans ce jour une voix qui leur criera : La haine de Dieu contre vous est plus grande que votre haine contre vous-mêmes, quand, invités à la foi, vous n'avez point cru...

— Et quel sera le sort des infidèles?

— Avertis-les du jour prochain où les cœurs, remontant à leur gorge, seront près de les étouffer...

Alors le saint, se tournant vers l'Orient, poussa trois fois un cri d'appel...

Et auprès de lui, quand il se retourna, il vit debout un homme qu'il n'avait pas entendu veuir, grand, vigoureux, couvert d'un burnous brun qui 1 enveloppait tout entier.

La nuit devenait plus profonde :

— Es-tu celui que j'attends?

— Je suis celui que.Dieu envoie I...

— As-tu le signe des saints?

— Regarde I...

— Mais l'ombre trouble ma vue...

— Regarde, te dis-je ! répéta le nouv venu qui, écartant son burnous, monti nu sa poitrine émuciée.

Et sur cette poilrine, par quelque magie mystérieuse, le signe, — l'étoile aux six branches — apparut, éclairée, phos- i phorescente...

Le saint se laissa tomber aux pieds ' son cheval et se prosterna :

— Lève-toi, homme. Devant Allah sr le croyant s'agenouille.

— N'eslu pas l'envoyé d' Allah I \' viens-tu pas pour châtier par le glaive ' insolents oppresseurs de la race de ' lam?... N'es-tu point celui (jui chasl'infidèle de la terre qu'Allah non donnée et (ju'il nous a prise par làcheti

— Je suis celui là. Relève-toi... I .

Frères le savent : j'ai tlit que je serais 1 i, au milieu du désert, au point <|ue nul ti il humain ne saurait retiouver, j'ai dit que je viendrais là à llieurc^ où, au quatrième mois de l'année, le croissant de la tune apparaîtrait dans le dernier rellet du soleil... Donc, ce sont les Frères qui t'ont envoyé...

— Ce sont eux !

— Sont-ils prêts à obéir à l'envoyé d'Allah? Sont-ils prêts à sacrifier leurs femmes et leurs chevaux, leur bétail et leur vie? Sont-ils prêts à supporter toutes les souffrances, toutes les tortures, pour reconquérir le royaume d'Allah?

— Regarde-moi, j'ai déchiré mes membres par le fer, j'ai subi le martyre du feu, mes yeux sont sans paupières, ma poitrine saigne d'une plaie éternelle... et les Frères sont comme moi, soumis à tout pour obéir à l'ordre de Dieu...

— Alors moi, Maldar Mohammed-ben- Abdallah, je vous dis : Frères, l'heure de la vengeance a sonné I Guerre et mort aux chrétiens!... le sang coulera comme l'eau jaillit des puits que la sonde apercés dans la terre aride, et ce sang deviendra fleuve et engloutira nos ennemis.

Il se tut un moment, pensif; puis U reprit :

— Où sont les Khouans?

— A Ouargla, prêts à te décerner le titre de Khalifat...

— L'homme qui combat pour Dieu, ne veut poin^ d'appellation terrestre... Et, selon mes ordres, a-t-on enlevé des prisonniers chrétiens?

— Oui, maître I ils sont plus de cinquante à la Casbah d'Ouargla...

— On n'a pas touché un cheveu de leurs têtes?...

— Non. Tu l'avais défendu, au nom de Dieu. On les a épargnés, et cependant le peuple des croyants murmurait. On exigeait leur mort... la mort de l'un d'eux surtout... un capitaine français.

— Croient-ils donc que le glaive les épargnera?... Tuer un homme, qu'est-ce que cela? Quelques gouttes de sang qui jaillissent et dont un peu de sable efface à jamais la trace. 0 toi, saint Mekaddem, retourne chez les Frères, et dis-leur qu'avant que la lune ait accompli le vingtième de sa course mensuelle, je serai là... au milieu d'eux... et alors, le sang coulera, rouge, en flots,''que rien n'arrêtera plus... va...

Et Maldar, d'un geste impérieux, désignait au Mekaddem le point de l'horizon qu'il lui fallait atteindre.

— Dis bien aux élus de Dieu qu'il me faut une obéissance complète, que tout homme doit être entre mes mains comme une feuille s'agitant à mon souffle; disleur que, là-bas, à l'Orient, au saint tombeau de la Mecque, j'ai interrogé Dieu et que Dieu m'a .épondu : Va donc! et qu'Allah soit avec toi!...

Et le saint, s'étant de nouveau pros-

terné, remonta sur son cheval qui. d'un bond, s'élança à travers l'immensité du désert.

— Oh I oui, murmura Maldar : Mort à tous!... Et le flot de leur sang sera la source à laquelle boiront les serviteurs de Dieu.

xvni

Perdue dans l'immensité du désert, Ouargla, la sultane des oasis, cachait, il y a trente ans, sous un voile mystérieux — fait d'ignorance et d'éloignement — son orgueil de cité sainte.

Un voyageur l'a appelée un îlot de verdure perdu dans une mer de feu et jusqu'en 1862, époque où un de nos hardis officiers, le commandant Colonieu, a pénétré hardiment dans ces régions auxquelles la légende faisait un renom presque fantastique, Ouargla restait — dans l'imagination des colons d' .Algérie — une sorte de forteresse de l'Islam, défendue contre les profanes par le Simoun et les sables.

Lorsque le vent du sud apportait jusqu'au littoral méditerranéen un écho d'Ouargla, dit l'héroïque soldat dont nous avons écrit le nom, on écoutait avec anxiété, presque avec charme. N'était-ce pas la ville du lointain, de l'inconnu?

A côté des sombres récits, on croyait entendre le murmure des palmiers poussé par la brise des déserts. On voyait, à travers le mirage, la cité mystérieuse entourée de sa ceinture de jardins et de dattiers, ornée de son diadème de reine des oasis, luxuriante de verdure et de fraîcheur.

Entourée de murailles, elle s'en targuait comme de son isolement, pour jouer à la royauté. Les parvenus au trône se succédaient rapidement. Leur règne éphémère commençait par une lutte fratricide et finissait par un assassinat. Un peu de bruit, du sang et enfin la tombe, tous les règnes se ressemblaient.

Les quelques taches de sang jetées sur sa robe verte étaient comme des lambeaux de pourpre qui seyaient bien à la ville des sultans. Les hardis caravanistes qui en revenaient, conduisant de longues files de chameaux chargés de dattes, et poussant pèle mêle des troupeaux de négresses et de négrillons, ne manquaient pas d'ea raconter des merveilles.

Le teint fortement basané, des guêtres de laine aux jambes, le burnous jauni par les sables, le fusil en bandoulière, ces

voyageurs du Jésert avaient un aspect qui 1 prêtait à leur narration quelque chose de fantastique et d'attrayant à la fois. Tantôt ils racontaient un combat sanglant de quartier à quartier, tantôt le massacre des Mozabites, tantôt une bataille entre Ouargla et N Goussa; d'autresfois ils nous menaient à travers les fouillis de la , forêt de palmiers, dans les sentiers ombragés et sinueux qui conduisent aux ; portes de la casbah royale, vous montraient épars dans ces labyrinthes de ^ chemins qui s'entrecroisent, les kobbas aux dômes blanchis, pieux monuments élevés à la mémoire des marabouts vénérés, sur lesquels viennent s'abattre des nuées de palombes et de tourterelles : ou bien encore ils vous faisaient entendre les chants de la nuit dans les jardins, aux bords des ruisseaux s'écoulant des puits artésiens.

On se taisait pour écouter encore, quand déjà le voyageur ne parlait plus'. Au jour où Maldar, dans les solitudes de sable, voyait le saint Mekaddem s'incliner devant lui, une des portes d'Ouargla, blanche, bûtie de pisé, flanquée de murailles à demi-écroulées, dominée par les palmiers dont le bouquet semble une tète hérissée licliée au bout d'une pique, était encombrée de soldats et de peuple. Toutes les voix se heurtaient, se mêlaient, se croisaient.

On eût dit une sorte d'émeute; et, en réalité, cela y ressemblait fort.

Un être hideux, au visage osseux, aux yeux étincelants, flrapé dans un burnous déchiqueté qui laissait voir par les hiatus de l'étolTo la peau noirâtre, comme brûlée au fiu, était grimpé sur un bloc de pierre, et .1. les bras levés au ciel, avec des -■ I . et des intonations de convulsionuaire, il criait :

•— Allah aime les courageux I Allah méprise ceux qui sont Iftches et pusillanimes comme des femmes! Que tardezvous à satisfaire ses colères et ses justes vengeances! Vous vous prétendez sages, ô vous qui êtes insensés! vous jouez avec la justice de celui qui a la toute puissance et qui veut le clLltiment des inlidèles et dus ennemis dr l'Islam ! que font dans les cachots <le la casbah ces pri.sonnicrs que votre stupide clémence épargne? dans les profondeurs de la terre, au milieu de la nuit qui les enveloppe, ils rêvent au moyen de vous écraser, de dé-

J. Voir le Tour du Mvnde, anoèu I8f>3. Voyage de (itiryville k Umir^la, par la coiuuiandaul V. Colonieu.

couvrir le visage de vos femmes, d'emmener vos enfants en esclavage ! Debout, enfants de l'Islam!... Vengeance et mort aux ennemis I

Et comme il restait extatique, les bras en croix, montrant les blessures de sa pmtrine et de son cou tailladés à coups de poignard, des hurlements frénétiques lui répondaient.

On eût dit les rauquements des fauves, les glapissements des hyènes.

Peu à peu, la fièvre de sang s'emparait de tous ces hommes dont les poings se dressaient armés de yatagans. Mort!

Mort! Le mot courait, grandissait, montait en crescendo furieux.

Oui, depuis plus de six mois, des prisonniers, saisis dans les embuscades, ou au milieu des combats et des coups de main, étaient gardés dans la casbah.

Pourquoi?... Comme otigesl... Mais estce que les habitants d'Ouargla — de la ville Reine — avaient à pactiser avec les infidèles?... Pourquoi leur^ tètes n'avaient-elles pas été accrochées aux pics de •"or, dont les pointes sorliiient, pareilles à des cornes, du ciment des murailles?

Pourquoi les vautours n'avaient-ils pas déjà crevé leurs yeux et arraché des lambeaux de leur chair?

Le marabout avait raison I Et à la veille d'élire un nouveau chef, ne devait-on pas, par' des actes de justice, satisfaire l'attente d'Allah qui demandait ses victimes I

— A mort ! A mort ! A la casbah I ... tuons les infidèles!...

Maintenant la clameur était universelle, elle hurlait, férocement, hideusement.

Alors le marabout — sentant que les fauves s'étaient enfin éveillés — poussa un cri strident... et d'un seul bond, se lança au milieu de la foule.

Tous se pressaient autour de lui, saisis d'un fanatisme respectueux.

On voulait toucher son vêtement. Si le doigt frôlait sa chair, alors c'était du bonheur pour toute la vie. C'était un saint, lui aussi, qui avait fait le pèlerinage do la Mecque, et aurait pu porter le turban vert, si par humilité il ne s'était refusé cet orgueil.

Une surexcitation — pareille à celle qui, au dix-huitième siècle, possédait les magnétisés de Mesmer — enfiévrait cette foule. Il y avait des extases. î)es femmes tombaient dans les groupes, se tordant et poussant dos cris elTrayants. Les aulrf's piétinaient sur leurs corps, sachant

qu'Âllab favoi'ise qui a souffert, qui a été torturé.

C'étuit un délire hideux.

Le marabout avait marché en avant, écartant les groupes Ù3 ses bras maigres et vigoureux, et il criait: Allah I Allah! à mort!...

Entraînant derrière lui celte houle humaine, agitée follement comme les vagues de la mer sous le souffle de la tempête.

11 avait franchi la porte et suivait les murailles, sachant que, pour parvenir à la casbah, il fallait gagner une colline qui dominait Ouargla. Nul ne l'arrêterait; et tout son êlre frissonnait à la pensée de meurtre qui emplissait son cerveau.

Sous les teintes rouges du ciel, cette foule grouillante semblait une évasion de l'enfer; Aratins de ce noir bleu qui paraît le signe distinctif d'une origine inconnue. Nègres du Soudan à la couleur d'ébène, Arabes misérables aux membres maigres, dont la peau ne recouvre que des muscles et des os, Mozabites que l'appât du gain a ramenés à Ouargla, malgré les souvenirs d'une Sainl-Barthélemy dont l'Europe n'a pas le monopole, tous maintenant avaient oublié leurs haines.

Et c'étaient des contorsions, des glapissements pareils aux ébats épouvantables d'une foule en délire.

En leurs mains, tout devenait armes.

Les uns avaient des couteaux, d'autres des fusils, la plupart des morceaux de bois dont la poii'.te était durcie au feu, ou encore des ces débris de caclus gigantesques, aux pointes acérées comme des poignards, et qui assomment en déchirant les chairs comme des crocs de fer.

Et tout cela menaçait, exultait de rage féroce...

Quelles étaient donc les victimes désignées à sa fureur?

Précédons à la Casbah cette horde sauvage...

Page 1