LE CAPITAINE JULIETTE
A vingt pieds sous la teri-e, écrasés sous la masse de la Casbah, citadelle des Sultans, sont des cachots noirs, humides, taillés en plein gnaiit.
Des portes de fer en défendent l'accès. Pour y parvenir, il faut s'engager dans des souterrains aux dédales inextricables. Cl'esl par là que bien souvent la trahison rt le meurtre se sout glissés, alors que
le sultan d'aujourd'hui venait punir le sultan d'hier d'avoir trop longtemps refusé à son ambition les orgueils de la toute puissance.
Ces cachots regorgent. Tout à l'heure nous les parcourrons tous.
Maintenant, arrêtons-nous à l'un d'eux, le plus profond, le plus sinistre.
Etendu sur la terre, ayant aux chevilles des chaînes rivées à la muraille, un homme jeune, mais si épuisé qu'à peiue il peut encore faire un mouvement, est étendu sur la terre.
Un soupirail, ouvrant sur un puits abandonné, mesure parcimonieusement à ses poumons un air fétide et lourd...
Cet homme n'est vêtu que de lambeaux, et pourtant on pourrait l'econnaître encore les insignes de l'armée française. A l'une de ses épaules pend undébrisd'épaulette, et à sa taille se serre un ceinturon qui a dû soutenir une épée.
Le silence est formidable : la nuit est presque complète et double l'horrible solennité de l'isolement.
Tout à coup un craquement de fer se fait entendre. La porte s'entr'ouvre, envoyant dans le caveau une boulïée d'air, chaud encore, et cependant moins nauséabond.
Une forme noire parait, entre à demi, dépose à terre un vase rempli de viande, reprend le vase déposé la veille et auquel ou n'a pas touché, marmotte quelques mots incompréhensibles, puis disparaît.
Et la nuit et le silence reprennent possession de cette solitude. Ainsi en sera-t-il pendant vingt-quatre heures...
Cependant, au bruit qu'il avait entendu, l'homme avait tressailli. Il n'avait pas fait un mouvement ; et la porte s'étant refermée, il était resté dans cette prostration profonde qui est l'abandon de soimême, le glissement du désespéré vers la mort...
Il y avait à peine dix ans de cela : cet homme, riche, honoré, fier du nom qu'i^ portait, ayant dans son cœur l'estime de son père et l'adoration de sa mère, passait à travers la vie parisienne avec son insouciance facile et sa bonté native, ne croyant ni au mal ni au malheur.
Au mal ? pourquoi y aurait-il cru?
Son père, officier général, portait bien hautl'orgueil légitime des services rendus. Sa mère, douce et adorable créature, n'avait quedespeusées de bonté et d'amour 1. . Partout où ce jeune homme passait, il n'entendait que des murmures flatteurs, que des paroles sympathiques !
Tout à coup dans ce ciel bleu — où
l'orage était inconnu — un coup de tonnerre avait éclaté.
Son père — en pleine cour des pairs — avait été souffleté du nom de traître et d'assassin!... Plus encore, cette fortune
— dont profitaient et son fils et sa femme
— avait été odieusement volée au prix des plus grands crimes qu'un homme puisse commettre, crimes de lâcheté, crimes de trahison! Il s'intitulait comte... comte de Mortcerf ! et ce titre, il le devait à lune infamie ! Il possédait des millions ! Ces millions avaient été ramassés dans le sang... et ce sang était celui de son bienfaiteur, de son second père!...
L'homme qui gisait maintenant dans la prison des caveaux d'Ouargla, c'était Albert de Mortcerf, fils du pair de France, qui s'était fait justice en se logeant une balle dans la tète!... Mais c'était aussi le fils de Mercedes, de celle qu'on avait arrachée à Dantès tant aimé... c'était maintenant le capitaine Juliette, un des héros d'Afrique, pauvre, affamé, vaincu, écrasé, résigné à la mort... plus encore, allant au devant d'elle, parce qu'elle ne venait pas assez vite à son gré.
Dans la nuit qui obscurcissait sa vue et sa pensée, Albert revoyait sans cesse, comme un échappé de torture qui reviendrait visiter la chambre de Géhenne où les tortionnaires ont brisé ses membres, ces scènes ell'rayantes où, une à une, toutes les fibres de son cerveau, de sa conscience avaient souffert les affres de la mort...
11 se retrouvait fou de colère et de douleur quand il avait provoqué en face Monte-Cristo, pour laver dans tout son sang l'outrage lancé à la face de son père... puis, c'était le duel!... oh I entre la provocation et la rencontre, quelle scène douloureuse s'était passée!... Albert avait appris que son père était coupable,
?ue l'accusation qui était tombée sur lui lait juste... et voulant s'oflfrir en holocauste pour le rachat de la faute personnelle, il était venu sur le terrain, affrontant le stupide mépris de ce Tout-Paris qui raille tout ce qui est çrand, s'incliner devant Monte-Cristo et lui oft'rir ses excuses... Ce n'était pas tout encore... il était rentré à l'hôtel, et là, il avait entendu une détonation -inistre.
Ce père, poui: lei|uel il s'était sacrifié, venait dc^e fittri' justice lui-môme.
(^0 n'était pas tout encore : il adorait sa mère, illa savait bonne et généreuse entre lùutf.'s, et il avait dû lui dire :
— Mère, nous n'avons plus rien, plus de fortune, plus d'asile. C'est la misère
pour vous, le déshonneur pour moi. Et cependant, jurez-moi de vivre et je vivrai 1
Quelle entrevue poignante! Et, pour- i tant,' quelle consolation suprême pour ces deux désespérés que de sentir leurs \ cœurs battre à l'unisson I
— Laissez-moi le soin de votre bonheur à venir, avait dit Albert, vous doublerez ma force. Je partirai pour l'Algérie. Avant six mois, je serai officier ou mort. Si je suis officier, votre sort est assuré, ma mère. J'aurai un nouveau nom, dont nous serons fiers tous deux... Si je suis tué, eh bien! alors, vous mourrez aussi, et nos malheurs auront leur terme dans leur excès même.
Et la pauvre mère avait consenti à cette séparation désolante. Elle avait voulu par sa résignation donner à cet enfant adoré la chance suprême de se reconstituer un avenir...
La comtesse de Mortcerf, redevenue Mercedes, était venue s'ensevelir à Mai-seille.
Le soldat Joliette avait commencé sa glorieuse campagne. Et en vérité, il semblait que la colère de Dieu se fût lassée, et que, dans sa justice éternelle, elle ne voulût pas poursuivre dans le fils les crimes du père.
Oui, Albert s'était vaillamment, témérairement racheté.
"Toujours le premier au feu, il avait bravé la mort pour ressaisir son droit à la vie.
Tous l'admiraient et l'aimaient. En quelques années il avait franchi les grades inférieurs. Et il Y avait déjà trois ans de cela Albert avait pu écrire à sa mère : « Albert de Mortcerf est oublié : il n'existe que le capitaine Joliette».
Bien plus. Alors que des railleurs hausseront les épaules, se moquant de ces distinctions qu'ils ne peuvent acquérir, Albert avait envoyé à sa mère, dans m boite de santal, la croix d'honneur qin gouverneur de l'Algérie avait placéesui poitrine...
La chère mère avait pleuré de joie : s genouillant devant ce signe, qui réhabilitait le passé, qui était comme un sceau posé sur cette tombe ou gisait le dé.shoiineur.
Comme elle l'aimait, cet enfant, (jui avait eu l'iiéro'isme de la patience, qui n'avait pas fui lâchement dans la mort la catastrophe qui s'était écroulée sur eux I...
Capitaine! décoré! maintenant Albert
J'étais Ëcelè.
Lrv. 44.
pouvait rentrer le front haut dans cette société qui, insolente pour les faibles, est basse devant les forts!... il reviendrait bientôt, et alors ils recommenceraient tous deux cette vie qui avait été soudainement brisée.
C'était de nouveau l'avenir radieux, calme, sans nuages que la vie promet à ceux qui ont trop souffert !...
Hélas 1 encore une fois, cet échafaudage d'espérances s'était abattu! Encore une fois, ces joies s'étaient envolées au pays noir et sans fond où se perdent les illusions!...
C'était alors que, se rattachant à une chance dernière, Mercedes avait écrit à Monte-Cristo ce billet si laconique et si déchirant : « Venez, je meurs de douleur ! »
Et voici que nous retrouvons le capitaine Joliette, abattu sous la main de la fatalité, rivé aune chaîne de fer... et tandis qu'il médite et qu'il pense à la mort, il n'entend pas les cris de mort lancés parla horde ignrhle qui veut sa tète...
Cette /"jis, c'était la fin. Il était bien perdu 1
Il y a d'étranges coïncidences.
Justement — en ce jour-là — qui devait à son insu entendre x-ésouner le signal de son supplice — une transformation subite s'opérait en lui.
Voici trois mois que, surpris par les Arabes au délilé de Oued-Zal, ayant vu tonilier autour de lui ses vaillants compagnonsd'armes, il avait été saisi, garrotté, «mporté à travers le désert. A cliaque minute, il croyait que la mort allait venir. Il savait que ces bandes ne font pas de prisonniers; il avait vu le yata.,'an trouer la gorge de ses soldats, il avait vu les misérables attacher à l'arçon de leurs selles les tètes sanglantes qui laissaient sur le sable une trace sanglante.
Pouvait-il se faire illusion sur le sort qui lui était réservé?
Il avait — en vrai soldat — envoyé sa dernière pensée à sa mère et à la France.
Puis, résigné, il avait attendu, prêt à mourir comme le doit faire un défenseur de la patrie.
Et cependant les heures passaient.
Lié au dos d'un de ces chevaux vigoureux qui bravent les ardeurs du désert, Albert, sous la douleur que lui imposaient les cordes entrant dans sa chair, sentait peu à peu son cerveau se troubler. II lui semblait être acteur de quelque drame infernal. Ses yeux s'étaient voilés, et quand par un eliort de sa volonté il les contraignait à regarder, il voyait les silhouettes
noirâtres de ses ennemis qui ressemblaient à des démons.
Puis l'engourdissement l'avait gagne.
Une torpeur invincible s'était abattue sur son cerveau, et il n'avait plus d'autre sensation que celle de la rapidité vertigineuse qui l'emportait.
Enfin tout avait disparu. C'était l'évanouissement, la mort peut-être.
Quand il était revenu à lui, il se trouvait dans la nuit, plongé dans ce cachot où nous venons de le retrouver. On avait rivé des chaînes à ses pieds. Pas un bruit ne retentissait autour de lui. Il se demanda si ce n'était pas une tombe.
Mais toute son énergie se réveillant, il se mit à crier, à appeler.
Jugez ce que pouvait être pour un homme vivace, vigoureux, cette torture de l'isolement, de l'immobilité, du silence. Eh bien! depuis trois mois, pas Une voix humaine n'avait résonné à son oreille. Seulement, chaque matin apparaissait l'esclave noir. En vain, Albert avait tenté de s'adresser à lui; il parlait assez bien l'arabe pour espérer se faire comprendre.
Mais était-ce bien la langue que parlait cet homme.
Albert avait voulu se jeter sur lui, pCMr le contraindre par violence à répondre à s^ 5 questions. La chaîne trop courte ne lui avait pas permis de l'atteindre, il était retombé sur le sol, le pied presque brisé!
N'était-il pas épouvantable de ne rien savoir, ni où il était, ni quelle serait la durée de sa captivité, ni aux mains de qui il était tombé? Rien!
Pas une modification ne s'était produite. Depuis la première minute où il s'était trouvé dans ces ténèbres jusqu'au jour actuel, il était i-esté immobile, dans le même coin, sur la même parcelle de sol, appuyé au même mur, n'ayant pour toute distraction — le mot n'est-il pas sinistre? — la difl'érence à peine sensible dans la couleur d'un reflet qui venait par le trou du puits, plus rouge à midi, pins pâle au crépuscule.
Il est des prisonniers qui, du moi:is. s sont débattus contre des juges, qu'o;: : inteiTOgés, qu'on a torturés même... Mai^ la lutte, la souffrance, c'est du moins quel que chose! Ici, rien, toujours rien!
Etait-il au monde une âme si forte qu'elle pût résister à cette effroyable claustration? .. , ^
Et pourtant longtemps, bien longtemps
Albert ne s'était pas abandonné. Ne se souvenait-il pas, d'ailleurs, que sa mèrt lui avait parlé d'un homme qui, pendant
quatorze années, était resté enseveli dans un souterrain du château d'If.
Et puis, est ce qu'à trente ans, on désespère? Ne serait-ce pas une désertion, une lâcheté ?
Albert était courageux dans toute l'acception du mot, jusqu'à envisager froidement l'impraticable, l'impossible I
L'homme qui avait été prisonnier quatorze ans avait fini par s'évader.
Pourquoi ne s'évaderait-il pas, lui aussi? Cette pensée d'évasion est la première consolation du captif; c'est, pour ainsi dire, sa rentrée dans la vie normale.
Albert ne rencontrait point d'adversaire devant lui, ipoint de juge qu'il fallût combattre, point de bourreau qu'il put braver. Eh bien ! c'était cette nuit, c'était ce granit, c'était cette tombe qu'il fallait vaincre.
Quand le capitaine Joliette conçut cette
Eensée, il sourit aux ténèbres. H lui semlait qu'elles se fussent éclaircies. La liberté, si lointaine qu'elle soit, est comme un phare qui illumine l'horizon.
— A l'œuvre ! se dit-il.
Ah! comme il est facile de s'armer de résolution, de s'attendre à toutes les résistances, de prévoir tous les obstacles, et de se répéter : « A l'œuvre I je triompherai de tout!...»
Pourquoi? parce qu'on compte sur l'entraînement même de la bataille...
Mais quand, ainsi que le capitaine Joliette, on comprend dès le premier jour âue le granit est si dur que nul outil, fùtd'acier, ne peut avoir de prise sur lui, que la chaîne de fer rivée à votre pied, est forgée de telle sorte que nulle force humaine ne la briserait et que, parvînton à la briser, on se heurterait à des murs que rien ne pourrait ébranler, quand l'ouverture, — la seule par laquelle une issue serait praticable, — est située si haut que dix hommes, s'aidant l'un l'autre, pourraient à peine l'atteindre; quand il n'y a moyen d'employer avec le geôlier ni adresse, ni corruption, ni violence; quand on devine enfin que toujours — toujours! — la même porte tournera sur son axe avec le même grincement; quand on a la conscience absolue, complète, irrécusable <l(j son impuissance...
.\.lors, oh 1 alors 1 on se laisse tomber sur le sol avec un râle désespéré. On se déchire la pnitrine de ses ongles, et de (jrossis lariu(>s cou lent entre les paupières sur lesjoues'cieusesl
Kt ainsi en avait-il été du capitaine Joliette.
Nul ne supposerait qu'il se fût facilement découragé. D'abord un prisonnier s'accroche à la moindre illusion possible* De plus, c'était une âme forte, une intelligence bien ouverte, un cerveau ingéni'eux. Il était soutenu par le double souvenir de sa mère et de sa patrie! Enfin, il eut donné dix ans de sa vie pour se venger des lâches qui, n'osant pas le braver en adversaires résolus, croyaient pouvoir briser l'énergie d'un soldat, par la prison et l'isolement.
Eh bien! en dépit de tout cela, un jour était venu — et il y avait de cela une semaine à peu près — où Albert avait su — oui, su à n'en pouvoir douter — que toute tentative, tout effort, quels qu'ils fussent, seraient inutiles.
Briser sa chaîne, l'user, la tordre, impossible!... arracher les chevilles des anneaux, impossible!... enlever de la muraille avec ses ongles la plus minime parcelle de pierre, impossible i... atteindre l'ouverture, impossible! tout — impossible.
.\près plus de trois mois d'efforts ininterrompus, alors que pas une minute n'avait été perdue, que le prisonnier avait tout rêvé, tout essayé, tout entrepris, il se retrouvait en face de cette vérité irréfutable, l'inutilité de tout travail, dût-il durer dix ans, cent ans.
Comment s'évader, alors? une seule porte restait, la mort...
Et Albert s'était résolu à mourir...
Ici ce n'était qu'un effort négatif, celui-là était possible.
Jusque-là voulant au contraire conserver ses forces, les augmenter même pour la vigueur de l'effort suprême, il avait mangé avidement les aliments que chaque jour son geôlier lui apportait, de la viande, du kebab. du coucou ssou.
11 i)iit la résolution de n'y plus toucher. Il .se laisserait mourir de faim.
Mort lente, effrayante, qui exige une persistance de volonté plus grande que tout autre suicide.
El cette lutte contre la douleur, cette entrée patiente dans l'anéantissement, il l'accepta avec une sorte de joie. Ce serait comme une dernière preuve de courage.
Ses ennemis n'ignoreraient psint qu'il les bravait, puisque cluKine jour rescla\e retrouverait intacts les aliments qu'il aurait apportés la veille. Qui sait? peut-être les bourreaux craindraient-ils une leur victime leur échappât. Qui peut dire toutes les idées qui traversaient ce cerveau enfiévré maintenant par le besoin, jiar ■^'inanition, par cette lièvre ten-ible qui
rend si douloureux le serrement de l'estomac vide ?
Cette fois, quand la porte s'était refermée, Albert avait relevé la tète.
Il éprouvait une sorte de bien-être. Plus de douleur. Au contraire, un soulagement général. Il se souleva et parvint à se soutenir sur un genou.
Il n'avait même plus les étourdissemènts atroces qui, depuis deux jours déjà, tournoyaient sous son crâne.
Il eut un sourire. C'était évidemment la mort qui venait le délivrer.
La nature, n'a-t-elle pas souvent cette douceur d'éviter la souffrance à qui va retourner vers elle.
Albert croisa ses deux mains, et dit tout bas :
— 0 ma mère! pardonne-moi !... Nous nous i-etrouverons bientôt... bientôt...
Il parvint à se lever tout à fait et s'adossa au mur, comme s'il eût voulu mourir debout, en soldat.
Et il restait là, les deux bras croisés sur sa poitrine, le regard fixé sur ces ténèbres au milieu desquelles il apercevait le rayonnement d'une aube nouvelle...
L'agonie a de ces visions.
Il lui semblait découvrir — dans un lointain vague comme les horizons d'une mer immense — la douce figure de sa mère qui l'appelait... qui lui tendait les mains... qui l'encourageait...
Et voici que tout à coup, des bruits violents, formidables, retentissent à travers la muraille...
Ce sont les assassins — conduits par le marabout — qui pénètrent dans le souterrain, qui viennent accomplir l'œuvre de sang...
Le capitaine Joliette se redresse de toute l'énergie qui lui reste...
Il connaît ces cris de mort qu'il a si souvent entendus pendant le combat...
Ce sont les bourreaux !
Oh ! alors... il ne faut pas que devaii eux un soldat de France soit faible comme un enfant.
Par un incroyable effort de volonté, il parvient à se tenir debout. Le sang afflue à son cerveau, à ses joues... on le trouvera hautain devant la mort...
Des coups sont portés à la porte de fer, il y a des pieux, des barres de fer qui s'acharnent après le panneau solide.
Est-ce une illusion? Au milieu de ce tumulte, Albej-t entend soudain un bruit inusité raisonner au-dessus de sa tête... il se retourne et il aperçoit une forme de visage humain, dont la silhouette se dé-
tache à l'issue du puits... et une voix lui crie :
— Capitaine ! capitaine I il ne faut pas mourir I
A ce moment, la porte cède sous l'effort des assaillants, et le flot des fui'ieux sa précipite dans le caveau,
LION CONTRE LIOÎ<
Remontons de quatre jours en arrière.
Sur les plateaux de la Ghebka, qui sont à soixante lieues environ d'Ouargla, une immense caravane est campée.
— Rien de triste comme ces plateaux, dit le commandant Colonieu. Le sol est un parquet de roches glissantes et noires, parsemées de débris de pierres brisées : on dirait un sol de lave.
L'œil en parcourant l'infini de l'horizon ne trouve pas une plante verte pour s'y reposer. Le soleil même en éclairant cette étendue noirâtre semble perdre de son éclat et donne aux paysages une teinte lugubre. On se croirait dans les domaines de la mort.
C'est là que Monte-Cristo a établi ses tentes.
A peine arrivé à Bône, il s'était retrouvé l'homme des anciens jours, alors que la difficulté ne faisait que centupler ses facultés actives. Il savait qu'il avait charge d'âme, ayant pi-omis à une mère — et quelle mère I — de lui ramener son fils.
Ne point perdre de temps, ce n'était rien. Mais forcer le temps à obéir à la volonté, le contraindre en quelque sorte à se plier à sa volonté, obliger l'horizon à se rapprocher, l'espace à se rétrécir, c'est ce qu'il fallait accomplir.
Et à force d'énergie, à force d'or, Monte- Cristo avait levé tous les obstacles...
Deux heures à peine s'étaient écoulées depuis le moment où il avait touché terre, qu'une caravane organisée se mettait en route vers le désert...
Et qu'est-ce qu'une caravane ? Le saiton bien?...
A ses hommes, il avait ajouté cent hommes déterminés, montés, ayant chacun un cheval de rechange. Puis pour le transport des outres, des vivres, de l'eau, des provisions, huit cents chameaux, il avait présidé à tous ces préparatifs, avec ce calme qui était sa force, avec cette netteté de coup d'œil et cette vigueur de commandement qui brisait toutes les ré-
sistances, celles des hommes comme celles des choses...
Il avait stimulé l'indolence des uns, satisfait la cupidité des autres, avait exigé de tous le serment d'obéissance, puis, hardi, regardant eu face cet inconnu auquel il se livrait — auquel il livrait sonbien le plus cher, Espérance, son fils — il avait donné le signal du départ...
Il marchait en avant, ayant auprès de lui l'enfant dont le danger, dont l'héroïsme encore innocent faisait déjà un homme...
Puis Bertuccio, puis Jacopo, puis Coucou... tous ne le perdant pas du regard, électrisés par ce sang-froid qui était supérieur à tous les périls, par cette ténacité sublime qui n'admettait pas la défaitei
Où allait-il? De quel côté se dirigeait-on? Nul ne le savait...
Lui seul, l'œil fixé à l'horizon, avait dit : « Au sud 1 toujours au sud !... »
Quelle révélation singulière le guidait!
Qui aurait pu le dire?...
Et pourtant seul avec son fils, U avait déployé devant l'entant une carte du désert et posant son doigt sur Ouargla, il lui avait dit :
— Voilà le but: C'est là 1
— C'est que Monte-Cristo — devant qui la terre était un vaste livre dont il étudiait chaque feuillet — savait depuislongtemps que la chute d'Abd-el-Kader n'était (|u'une étape sur la route sanglante que la France avait à parcourir pour s'assurer la domination de lAlgérie.
Il savait qu'une tète de l'hydre étant abattue, une autre allait renaître...
Il savait enfin qu'au fond des sables, la ville sainte d'Ouargla, la sultane des oasis, était le dernier repaire où se tramaient les complots meurtriers.
Eùt-il hésité encore, qu'un seul mot avait suffi pour affirmer sa certitude.
Ce mot, c'était le nom prononcé par Coucou, celui de Mohammed-ben-Abdallah I...
De cet homme qui, une fois déjà, avait feint de se soumettre aux Français, acceptant d'eux le titre de khalifat de Tlemcen, i»uis qui tout à coup avait dis]iaru.
e triant pour le pèlerinage sacré de la ec(|ue...
Conmient n'avait-il pas reconnu cet homme en celui qui lui avait jeté le nom de Maldar'?...
Généreux, charitable, il oubliait toujours que l'Ame humaine était faite de trahison. Il avait cru à une misère qu'il
était de son devoir de soulager, il avait accepté l'hôte qui lui était envoyé.
Et de cette hospitalité large, sans conditions, il était récompensé par une insulte, par une menace.
Maldar avait pénétré dans sa cabine, avait ouvert la caisse où étaient entassés des trésors, et dédaigneux, avait lancé à Monte-Cristo l'udieu suprême, qui était une malédiction :
— Prends garde aux Khouans!
Ici, quelques mots d'explication sont nécessaires.
Les Indiens ont leurs Thugs, les Irlandais ont leurs Fenians, les Arabes ont les Khouans, c'est-à-dire les frères, association multiple et mystérieuse, qui n'a qu'une volonté, qu'un but : le massacre des chrétiens, l'exp^ilsion des étrangers.
Les Khouans, dit Cliarles Jourdan. se subdivisent en sept ordres différents qui, tous, portent le nom de leur fondateur, auquel est dévolue laqualiléde saint.
Noms barbares et dont nous ferons grâce aux lecteui-s. Entre eux, distinguons seulement les Aissaouas et les Derkjouas.
Le chef s'appelle Khalifat, vit et exerce son autorité en dehors des frontières qui appartiennent à l'autorité fraiiçaiso. Maîtres absolus, rois et pontifes les Khouans disposent d'une manière absolue des fidèles qui se sont affiliés à eux : droit de vie et de mort, sans rémission.
Les Khouans — comme tous les conspirateurs— se subdivisent en tribus, en contréries. A la tête de chacune d'elles, se trouve un mekaddem, ou clieik. Le khalilat est leur roi. Us sont les rois des tribus. Ils appartiennent au khalifat, qui ne correspond qu'avec eux. Mais les hommes qui ont juré obéissance à la cause leur obéissent, ne connaissent qu'eux, n'approchent jamais du maître suprême.
8i le cheik est empêché, le nekib, sorte de vicaire, le remplace.
Le rekka est le messager de l'ambassadeur. C'est lui qui est chaigé de transmettre au tout puissant maître les messages qu'il y aurait danger à écrire au sein d'un pays où règne l'autorité fi'ançaise.
Mission délicate outre toutes. Le reldia est le dépositaire de secrets lerribles et cela seul le rend sacré aux affiliés.
Qui veut être affilié doit d'abord purifier son corps et son àme i)ar le jeune et la prière. Puis, dans une cérémouie mystérieuse, d'autant plus imposante qu'elle
a lieu sous le ciel profond du désert, le Khouan pr inonce le serment :
— Je jure de suivre jusqu'à la mort ceux qui vont devenir mes frères.
Et le cheik, sapprochant de lui, lui saisit les mains et murmure à son oreille la parole d'initiation, la formule islamique : La Allah, illa Allah!
Et il lui confie les noms des principaux attributs de la divinité, attributs qui correspondent aux sept cieux, aux sept lumières divines, aux sept couleurs de l'arc-en-ciell
L'obéissance, à partir de ce moment, doit être aveugle.
Il est dit aux Khouans :
— Sois entre les mains de Dieu et des cheiks, comme un cadavre entre les mains du laveur des morts, qui le tourne et le retourne à son gré.
C'est le ji^suitisme musulman, le perinde ac cadaver de Loyola.
Quelle sera désormais la vie du Khouan?
Les règles qu'il doit suivre sont au nombre de six : renoncement au monde, retraite, veille, abstinence, oraison conti- Due, prière en commun pour célébrer la gloire d'Allah.
Et jusqu'à trois mille fois par jour, ces hommes fanatisés répètent :
— Il n'y a de Dieu que Dieu !...
Quelle sera leur récompense ?
— Des vierges aux yeux noirs resplendiront pour ceux qui auront combattu dans le sentier de Dieu !
La haine ainsi entretenue, avivée, s'exalte, s'alfole. L'extermination des chrétiens est le seul mot d'ordre : partout, par milliers, les Khouans sont prêts à lever l'étendard de la révolte. Et pour que de Tombauctou à Alger le pays devienne un lac de feu, que faut-il?
Un signe de tête du khalifat, un ordre transmis par les cheiks.
Est-ce tout encore?... Non.
Les Khouans se compliquent des Imessebelen.
Ceux-là ce sont les combattants, actifs, féroces, les plus jeunes et les plus vigoureux, ayant fait le sacrifice de leur vie pour défendre le sol contre l'étranger.
Quand le Marabout-le-Saint les appelle, alors ils accourent de toutes parts, et renouvellent leur serment de mort.
Leur vie n'est rien. C'est la vie de l'ennemi qu'il leur faut.
On s'incline devant eux, car ils ont fait un pacte avec la mort. Que si par hasard ils survivent à la lute, ils seront à jamais
sacrés, et leur subsistance est à jamais assurée.
Ce sont des saints; ils ne se mêlent point à la foule des combattants.
Au jour du combat, ils sont là, en avant, au poste le plus périlleux, enthousiastes, voyant déjà le paradis de Mahomet s'entr'ouvrir devant eux et les vierges immortelles leur tendre les bras.
Un jour, cent cinquante d'entre eux luttèrent contre une force considérable : et quand nos soldats, ayant franchi tous les obstacles, parvinrent jusqu'à eux, ils virent des hommes nus jusqu'à la ceinture, attachés les uns aux autres, à la hauteur du genou, par de fortes cordes qu'ils avaient nouées eux-mêmes pour se contraindre de mouj-ir à leur poste.
On leur crie de se rendre; à cet ordre, à cette prière — car on les admirait! — ils répondirent par de nouvelles décharges. Il fallut les tuer jusqu'au dernier.
Monte-Cristo savait tout cela. C'étaient ces ennemis-là qu'il venait braver jusqu'au fond du (f ésert.
Cependant sa marche ne semblait pas devoir être inquiétée.
Et au moment où nous le retrouvoTis, sur les plateaux de la Chebka, alors que quatre jours à peine le séparent d'Ouargla, il commence à espérer...
La nuit venait. Le repos général avait été ordonné.
Monte-Cristo s'était retiré sous sa tente avec Espérance, dont l'ardeur croissait à mesure que le danger se rajjprochait.
Le comte, absorbé dans ses réflexions, écrivait à Haydée.
Chaciue jour un courrier partait, remontant au nord vers l'Europe.
Mais, hélas ! il n'avait pu encore tracer les quelques mots qui devaient rendre à ilercédès les joies maternelles.
L'enfant, accablé par la fatigue et la chaleur du jour, s'était assoupi.
Sa tète brune s'était appesantie, posée sur la peau de lion qui lui servait de couche.
Parfois Monte-Cristo s'interrompait, tenant la plume levée, et le regardait.
Ahl ({ue de rêves et que d'espérances reposaient sur cette chère tête bouclée!
L'homme fort, entre tous, avait maintenant des affaiblissements d'énergie : et il se demandait si, étant père comme aujourd'hui, il eût puni Villefort dans sa femme et dans son enfant.
Il comprenait mieux les tortures infligées à Jlortcerf, à Mercedes, et il avait peur de son œuvre.
Est-ce qu'un jour ces châtiments ne retomberaient pas sur la tête d'Espérance?...
C'est que jadis Dantès était seul ! Aucun amour ne faisait battre son cœur bronzé par la douleur! Aujourd'hui, il avait donné à son enfant la meilleure part de lui-même... la moitié de son âme, comme dit Horace.
Et, obéissant à une attraction plus forte que sa volonté, il s'était à demi agenouillé, et posant ses lèvres sur la chevelure d'Espérance endormi, il murmurait :
— Oh! comme je t'aime 1...
Tout à coup, dans son sommeil, Espérance poussa un cri, puis, se débattant, il disait :
— Non! non!... laissez-moi!... Père, à moi!... ils m'entraînent!... A moi!...
Monte-Cristo s'était relevé d'un bond, pâle, presque épouvanté.
Le songe — car ce n'était sans doute qu'un songe — avait été si effrayant qu'Espérance, s'éveillant subitement, le saisit par le bras, l'attirant à lui, et il se blottit sur sa poitrine, en répétant encore :
— Défends-moi!...
— - Qu'as-tu donc, enfant? demanda Monte-Cristo, dont la voix tremblait encore malgré lui. Quelque rêve terrible, sans doute.
— Oh! oui... père, pardon!... Ce n'était donc qu'un rêve?...
— As-tu déjà oublié? Que voyais-tu donc?
— Je vais te le dire, père. Oh! tout cela est présent à mon esprit comme si réellement la scène s'était passée ici même, dans cette tente.
— Parle! je t'écoute!.,.
El Monte-Cristo ajouta avec un sourire contraint :
— Tu sais bien que les songes ne sont que des mensonges...
— Oui, tu me l'as dit souvent, père... et pourtant!
L'enfant s'arrf^ta, songeur, regardant fixement un angle de la tente.
— Poiiriiuoi lixes-tu donc tes regards sur ce point '! demanda le comte.
— C'est bien étrange, dit Espérance en secouant ia tête. Est-ce qu'en vérité je doriiiai.s?... Tii vois bien ce coin de la teiitt;. père, eh bien '. tout à l'heure, aussi chiircuient que je to vois en ce moment, j'ai vu le tissu s'entr'ouvrir, de haut en bas, et une forme noire, sinistre est apparue .. "
— Quand cela se passait-il?
— Au moment où tu as quitté la table pour venir auprès de moi...
— Tu m'as donc vu faire ce mouvement... Tu ne dormais donc pas?...
Et, à son tour, Monte-Cristo regardait l'angle de la tente.
— Je ne sais en vérité I il me semble que j'étais alors à demi éveillé... Et pourtant, depuis le moment où j'ai vu cela, il me semble encore que je me suis profondc-naent endormi... Mais, dans mon sommeil, la scène commencée ne s'est pas interrompue... Latente s'est entr'ouverte de nouveau, et cette fois, deux hommes -T- deux êtres effrayants — au teint noir, au visage maigre comme celui d'un squelette.*., se sont avancés en rampant vers moi.
« Oh . père, ce n'était pas de la peur que j'éprouvais... mais j'ai lu quelque part que les oiseaux terrifiés cherchent en vain à fuir, qu'ils tournoient dans l'air puis viennent d'eux-mêmes se livrer au serpent hideux dont la gueule rouge les menace...
«Eh bien! il en était ainsi ]iour moil tous mes membres étaient paralysés.
t En vain, je voulais me dresser, lutter... j'étais cloué à cette place... et les deux hommes s'avançaient toujours...
Enfin leurs bras s'étendirent vers moi... je sentis leurs mains me toucher, me saisir... j'étais entraîné!... C'est alors que, dans une effrayante angoisse, j'ai jeté le cri d'appel qui m'a éveillé!...
Et Espérance, se jetant dans les bras de Monte-Cristo, appuya sa tète sur sa poitrine et murmura :
— Père, je ne craindrais ])as de mourir... je n'aurais peur que d'être sépai. de toi I...
Monte-Cristo avait posé ses lèvres sur les cheveux d'Espérance. ..
Un sentiment inconnu envahissait peu à peu son âme...
Est-ce qu'il aurait peur I lui, Dantès! lui qui avait seul lutté contre tout et contre tous !...
Qu'était-ce donc que cette oppression subite qui pesait sur sa poitrine.-..
Son fils séparé de lui!... quelio foUel C'était un rêve, une de ces illusions df sommeil que chasse bien loin le souffle di. matin... et pourtant, lui nussi tenait maintenant ses yeux ardemniont fixés sur cet angle de la tente où Espérance avait vu i'anparition sinistre...
— Enfant, dit-il enfin, nul ne peut se défendre des 'erreurs vaines de la nuit. Sois calme, je veille sur toi. llrprends ton sommeil... la course a été longue au-
Voyez! On a forcé la serrure.
Liv. 45.