‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 35 sur 84 · SIS · texte numérisé non relu

SIS

jourd'hui... le soleil brûlant est tombé sur ta tète. . tu as un peu de lièvre... ce nest rien!... recouche-toi, chéri de mon cœur... et ne crains rien, ton père est là... et pour chasser toute idée triste, prononce en fendormant le doux nom de ta mèro.

Espérance souriait maintenant : le sang remontait i\ ses joues, un instant pâlies.

Cette voix — chaude d'amour et vibrante d'énergie — versait dans son cœur le calme et le courage...

Et, bercé par ces accents aimés, Espérance s'était étendu sur la peau de lion, tandis que Monte-Cristo penché, soutenait sa tête sur son bras.

Les yeux de l'adolescent se fermaient, et Monte-Cristo le contemplait avec passion! il était si beau, si vaillant et si doux À la fois!

Monte-Cristo resta ainsi pendant quelques minutes...

Les lèvres d'Espérance avaient plusieurs fois murmuré : Ma mère !

Puis peu après ses yeux s'étaient fermés, sa respiration calmé avait repris sa régularité...

.\lors un pli rapide se creusa sur le front de Monte-Cristo. Doucement, si doucement que le dormeur ne sentit pas ce qui se passait, il retira son bras sur lemiel Espérance reposait...

Et se dressant, Monte-Cristo marcha vers le point de la tente qui lui avait été indiijué.

Elle était faite d'une épaisse et solide étoffe, résistant à la pluie et au vent, pareille à celle dont se servent aux Indes les soldats de l'Angleterre...

Monte-Cristo . avança la main vers un des longs plis... et un tressaillement le secoua tout entier...

Non, Espérance n'avait pas été complètement le jouet d'une illusion.

L'étoffe était fendue de haut en bas, d'un seul coup porté par uno lame aussi acérée que celle d'<in rasoir! la ligne était si nette que i)as un des fils n'était sorti de la trame.

Qui avait fait cela? Qui avait osé? qui donc, sinon l'ennemi ardent, implacable, invisible qui avait juré haine aux Français, haine à celui-là surtout qui venait all'ronter ie désert pour lui arracher sa proie 1 Et dans quel but?...

Pour l'assassiner, lui, Monte-Cristo I Pourquoi le misérable ne l'attaquait-il pas en face, corps à corps?

Et si ce n'était pas là son dessein? si c était Espérance qui était menacé?

Un© pâleur livide se répandit sur le

visage du comte et de grosses gouites de sueur roulèi-ent sur son front I

Ah! cela, il n'y voulait pas croire I et pourtant, ce rêve I

Est-ce que dans les mystères de la physiologie, les pressentiments de l'avenir ne prennent point parfois cette forme singulière du songe? N'existe-t-il pas comme une irradiation jetée en avant par les événements qui s'avancent, pareille à la lueur que les astres lancent devant eux, annonçant leur présence avant que leur orbe surgisse au-dessus de l'horizon?

Monte-Cristo, avançant la tête hors de la tente, regardait.

Devant lui s'étendaient les pierres noires, sur lesquelles le reflet de la lune jetait des plaques blanches, gouttes d'argent sur de l'ébène.

C'était à la fois grandiose et sinistre.

Les monolithes, taillés en angles aigus, se superposaient comme les marches d'un escalier gigantesque, ou mieux d'un amphithéâtre; car ils s'arrondissaient en demi-cercle, laissant seulement deux issues, deux fissures étroites, par oîi l'on pouvait pénétrer dans ce cirque de pierres.

De son œil perçant, Monte-Cristo fouillait toutes les anfractuosités.

Le pied ne laissait pas de traces sur la pierre lisse. Et pourtant des hommes étaient venus jusqu'à sa tente, sans que son oreille exercée perçut le moindre écho de ce glissement.

Et Monte-Cristo sentit en hii-même je ne sais quel doute.

Il avait lutté Contl-é les bandits de la civilisation, contre Danglars, qu'on pouvait combattre avec des millions, contre Villefort, qu'on pouvait écraser sous ses crimes, contre Mortcerf qu'on pouvait tuer à coups de déshonneur — et dernièrement encore contre des tyrans que la liberté éclatante chassait, comme la lumière pousse vers la fuite les oiseaux de nuit.

Mais ici, c'était l'insaisissable! Ces démons semblaient faits du sable du désert qui s'éparpille, blesse et qu'on ne peut arrêter, du vent qui tue et passe!... Comment combattre?...

Il se retourna vers Espérance, qui dormait toujours.

En vérité, il aurait voulu se persuader que tout cela n'était qu'un cauchemar.

Mais il y avait un fait matériel, indiscutable...

Un poignard avait déchiré le panneau de la tente...

Donc, par là, un homme — un de ce»

sauvages du désert — avait posé sur l'adolescent son regard, chargé de haine et de menace!...

— Allons! Dantès! murmura Monte- Cristo. Reprends possession de toimême !... Ah !... c'est que le danger ne te menace plus seul!... l'homme est faible quand il est père ! et pourtant, à quoi lui servirait sa force sinon à défendre ceux qui sont toute sa vie 1...

Et se redressant, il ferma brusquement la fissure de la tente.

En un instant, il eut au moyen d'un fil d'acier réuni les deux parties du tissu. Puis, il amena devant l'issue close un des meubles qui garnissaient la tente. Qu'importaient d'ailleurs ces précautions? ce qu'il fallait, c'était veiller sans trêve, ni repos.

Haydée n'attendait-elle pas son fils? Et que lui dirait-elle, si lui, confiant en son énergie, lui qui avait imposé le douloureux sacrifice à la mère, il revenait seul...

Ce ne serait pas seulement du désespoir, ce serait du mépris pour celui qui semblait se mettre au-dessus des autres hommes, pour celui dont l'immense orgueil lui aurait coûté la vie de son enfant!...

Et Monte-Cristo, la main levée, jura de mourir plutôt que de donner à la mère cette épouvantable douleur.

Il songeait, faisant appel à toute son expérience, combinant déjà des moyens de lutte, se rassérénant, se retrouvant aussi hardi, aussi sûr de lui qu'autrefois, quand tout à coup...

Au dehors, d'horribles clameurs retentirent...

Et en même temps, dominant le tumulte humain, une voix s'éleva.

Ath! qui n'a entendu, au milieu du désert, alors que tout est immobile et silenleux, ce rugissement à la fois éclatant et grave, cet appel qui semble fait de cent clairons sonnant ensemble à la mort, qui n'a eu l'oreille et l'àme subitement remplies de la terrifiante menace du lion, celui-là ne peut comprendre ce qui se passa alors dans l'âme de Monte-Cristo!

Il pensait ;\ l'homme, et c'était l'animal qui attaquait...

D'un bond, Monte-Cristo s'élança vers Espérance et le saisit dans sps bras.

Il savait qu'il lui fallait s'élancer hors de la tente pour un combat terrible : et il Ht, voulait pas lais-ser Espérance là, seul, ««ans défense !...

En une seconde, tenant dune main sa carabine, soutenant de 1 autre Espérance

que la brusque secousse avait éveillé, il

sortit...

Le camp était affolé. Les chameaux s'étaient relevés et fuyaient. Les Arabes, jetant leurs bras vers le ciel, couraient dans toutes les directions.

La voix retentit encore, plus terrible, plus menaçante, plus proche...

— Sur votre vie, cria Monte-Cristo de sa voix retentissante, que pas un homme ne bouge! je réponds de votre vie, à tous!...

— Et moi aussi! cria Coucou, surgissant auprès de Monte-Cristo. Vous avez entendu, maître, c'est ce lion...

— Vous m'avez demandé ma vie, dit Jacopo accourant lui aussi auprès du comte, faites un signe, et elle est à vous.

— Merci! merci! dit Monte-Cristo. Vous, occupez- vous de rallier le camp, ramenez ces lâches !... dites-leur que Monte-Cristo est là et veille sur eux...

Ses regards tombèrent sur Espéranc

— Jacopo, Coucou, dit-il, pendant que je vais au lion, je vous confie mon fils... vous m'en répondez sur votre tète?...

— Oh! soyez tranquille I maître I mais un seul suffit... Jacopo restera auprès de lui ! moi, je connais le Sidi, comme disent les Arabes... et je veux aller avec vous!...

— Soit! dit Monte-Cristo. Mais surfo:

que nul ne tire avant moi... Sijemanq ■ ce lion (et disant cela, un sourire fugitit passa sur ses lèvres) alors vous ferez feu...

A ce moment, quelques Arabes, curieux et frissonnants, s'étaient groupés autour d'eux.

Monte-Cristo renouvela en arabe la défense absolue de tirer, puis il demanda où était le lion...

En réponse, un formidable rugissemerit ébranla l'air...

Et en même temps, un coup de feu r tentilà peu de distance...

— Ahl quel est le malheureux! cria Monte-Cristo.

D'un bond, écartant tous ceux qui se trouvaient sur son passage, il s'elanri dans la direction où le cri du fauve avait amené cette terrible et peut-être impuissante réplique...

La nuit était claire. Une lueur blanche tombant du ciel calme et profond jetait sur les dalles d'anthracite des lignes pareilles à des linceuls étendus.

Et Monte-Cristo vit, devant lui, à quelques mètres, accroupi sur un bloc qui loi servait de piédestal, le lion.

Calme, sa tête énorme dressée, la cri-

nière ondulant, la gueule entr'ouverte et grondant lentement...

Et sous la patte lourde du lion, il y avait une forme sombre...

Cette forme était celle d'un homme...

renversé, ayant aux épaules le poids sinistre...

Un de ses bras pendait en dehors de la pierre, et la main tenait encore le fusil déchargé...

n y eut entre ceux qui venaient un silence lugubre.

Monte-Cristo avait reconnu celui qui gisait là, sous la griffe mortelle.

C'était Bertuccio, l'ancienne victime de Villefort, le père adoptif de Benedetto... l'intendant dévoué qui, par une longue vie de probité, avait racheté ses colères d'autrefois.

Était-il mort ? Un souffle de vie lultaitil encore en lui ?

Monte-Cristo, de la main, écarta ceux qui le suivaient.

Il ne dit pas un mot. Tous comprirent- Il voulait, il devait agir seul...

L'homme et le lion étaient face à face, se regardant.

Monte-Cristo fixait sur les prunelles phosphorescentes ses yeux noirs, d'où s'échappait un rayon.

Le lion' grondait toujours... qu'il fît un mouvement en une convulsion furieuse il déchirait le corps de celui qu'il avait saisi, et d'un élan il pouvait s'abattre sur celui qui le menaçait.

Monte Gristo marchait, le regardant toujours, la carabine basse...

Car il venait de constater une chose horrible :

Le lion était sur une hauteur, lui était en bas...

Et le corps de Bertuccio inanimé se trouvait justement dans l'axe du tir...

Il fallait frapper en plein crâne — d'un seul coup, il fallait tuer la vie, le mouvement...

Et le point fixe, unique, était caché par Bertuccio...

Monte-Cristo vit tout cela ; et pas une ûbre de son visage ne tressaillit.

n se retrouvait lui-même, maître des battements de son cœur et des pulsations de ses artères.

n allait sans hâte, sachant le but.

D se dirigeait d'un pas toujours égal, vers un môle de granit noir, séparé du lion par une distance de trois mètres à peine... la pente était presque à pic, et

Eourtant il montait, sans un effort, semlant porté par une force supérieure...

Et toujours le regard de l'homme croisait celui du lion immobile.

Seulement, les rauquements devenaient plus brefs, ponctués de ce soufflement profond qui fait frissonner les solitudes.

Monte-Cristo montait toujours.

Enfin il se dressa, debout sur le granit. Et ils étaient comme deux adversaires que les témoins ont placés pour un duel à morti

Le lion se leva, et sur ses pattes dont l'une écrasait toujours l'homme immobile, il plia ses jarrets pour bondir... c'était ce que voulait Monte-Cristo....

Monte-Cristo, immobile maintenant, et l'arme au pied...

Nous avons dit que la distance qui les séparait était tout au plus de trois mètres ; le lion, d'un élan, peut franchir plus de dix mètres.

Il s'élança... on vit sa silhouette fantastique filer à travers l'espace...

Une détonation retentit...

Et le lion — saisi au vol pour ainsi dire — tournoya sur lui-même dans une convulsion qui fit craquer ses vertèbres et s'effondra entre les deux masses de granit.

Déjà Monte-Cristo se trouvait auprès de Bertuccio...

Le malheureux ne bougeait plus... Entre les deux épaules, juste à la naissance du cou, on voyait sous les déchiquetures du vêtement, les traces sanglantes des griffes de fer.

Le comte, dans un élan d'émotion qui avait fait remonter à son cœur le souvenir de tant de luttes supportées ensemble, avait relevé Bertuccio, dont la tête décolorée s'appuyait sur son genou.

Au-dessous d'eux, on entendait encore les derniers râles du lion.

Nul ne s'approchait. Monte-Cristo et Bertuccio étaient seuls...

— Ami, dit le comte, m'entends-tu?...

L'homme resta muet. Une écume sanglante rougissait ses lèvres.

Alors Monte-Cristo tira de son sein la fiole qui ne le quittait jamais.

Ah ! que de bien avait fait déjà ce pauvre abbé Faria, qui depuis si longtemps avait suivi, un boulet au pied, la voie douloureuse au bout de laquelle Dan tes avait trouvé la liberté !

De la pointe de son poignard, Jlonte- Cristo desserra les dents contractées du moribond et versa quelques gouttes de la liqueur de vie.

Tout le corps de Bertuccio frissonna.

Hélas I Monte-Cristo se raH^lait ce très-

saillement, c'était celui qui avait secoué toutes les fibres de Faria, alors que déjà la morî avait posé la main sur lui.

C'est que déjà celle qui ne pardonne pas avait fait son œuvre.

La liqueur merveilleuse pouvait à peine concentrer, réveiller les dernières étincelles de la vie;

Bertuccio, qiii avait la tète renversée en arrière, avait ouvert les yeux.

Ses prunelles, glauques, voilées, se fixèrent sur Mon.e-Griato. Et soudain une expression d'inelTable joie se peignit sur son visage.

— Oh ! maître, murmura-t-il.

Le comte tenait maintenant dans ses mains celles du moribond qui se refroidissaient.

L'homme fort — qui avait vu des misérables souffrir mille tortures, sans qu'un pli parût sur son visage — était envahi par une émotion qu'il ne cherchait même pas à dominer.

— Bertuccio, lui dit-il, tu me reconnais donc?

— Oui! oui!... ohl je souffre! je meurs!... les griffes du lion ont pénétré dans ma poitrine comme autant de lames de poignard! mais... vous êtes venu..'.

merci !

— Et je n'ai pu te sauver' Oh! misère!...

— Le lion est mort... puisque vous êtes là...

— Oui, il se débat dans la suprême agonie... mais foi, Bcituccio, n'as tu rien à me dire... ne désires-tu rien?... tu me connais!... quel que soit ton vœu... à cette heure suprême!...

Bertuccio se souleva à demi :

— Écoutez... non... tout à l'heure, je vous parlerai de moi... mais vous... Espérance... Ah ! je ne veux pas mourir encore... à boirel...

Monte-Cristo lui glissa aux doigts la fiole qui contenait la liqueur rougeAtre.

— Bois! lui dit'il.

Bertuccio vida à demi le flacon. Cette fois, le sang afflua à son visage. C'était comme le dernier effort de la nature surexcitée.

— Maître, haleta-t-il dans un stiprôme effort, prenez garde... des ennemis!... je les ai vus! je les pourstiivais... quand je nie suis trouvé... en lace... du lion...

— Des ennemis! dis-tu?... oh! sur le salut (le ton âme... parle... Combien étaient-ils 7...

— Deuif

— Deux ! répê',a Monte-Cristo, songeant à ce que lui avait dit Espérance.

— Je les ai surpris... rôdant autour de votre tente... j'ai eu tort... je devais tout vous dire... mais... je vous aimais tant!... j'aurais tant voulu... vous prouver... que vous avez en moi... plus qu'un serviteur... et j'aimais tant... Espérance 1

— Oh! ami! ami!... fit le comte qui porta à ses lèvres la main qui se glaçait, Ces ennemis, tu ne les connais pas?...

— Ce sont des Arabes... des Aissaouas, je crois... Coucou m'en a montré... prenez garde... oh! veillez bien sur Espérance !

— Oui, je le ferai ! mais toi ! toi ! parlemoi de tes désirs suprêmes..

— Moi! oh !... si j'osais...

— Bertuccio, voici tantôt vingt ans que tu as été pour moi le serviteur le plus dévoué, le plus honnête que je puisse rencontrer... tu m'as aidé cent fois i\ réaliser ce que les autres croj'aient être des prodi- . ges... parle... et sur mon honneur, je te jure qu'en ce moment, c'est toi qui ordonnes... et quel que soit cet ordre je lui obéirai...

— C'est que... il s'agit d'un misérable I

— Un misérable ! que veux-tu dire?

— C'est folie! je lésais !... oui, je le sais bien, puisque moi-môme j'ai voulule tuer... si vous n'aviez pas arrêté fnon bras, je lui aurais brisé la tête...

— Quoi ! tu parles de...

— De cet homme qui est né par le mal et pour le mal!... oui... Ali! cola Vous étonne, maître!... que voulez-vous-., co n'est pas impunément qu'on a tenu dans ses bras une pauvre petite créature vouée à la mort...

Bertuccio s'exaltait maintenant, et dans cet effort dernier la parole montait ;\ ses lèvres avec une volubilité singulière :

— 'Vous vous souvenez bien... j'étais venu pour tuer l'iiiffnne Villefort...et Voilà que je trouve l'enfant qu'il allai! cnicrror vivant... Eh bien!... je l'ai aimé, oiti, du plus profond de mon Ame! C'est insensé, ce que je dis là! Car il ti'a. commis que des crimes... Il a tué ma pauvre .Assunla, qui l'avait bercé dans ses bras, qui lui avait servi de mère... Il a commis des faux. Il a volé... il a assassiné Caderousse, l'aubergiste du pont du Gard... Oh! cette auberge! Il me semble sentir encore sur mon front la pluie de sang!...

Il frissonnait. Ses dents claquaient. La mort venait vite.

— Et c« misérable, dit Monte-Cristo

d'une voix grave, cet infâme, — Benedetto, enfin I...

— Oui... Benedetto... Ohl pardon I...

— Tu l'aimes toujours?...

— Oui!

Monte-Cristo leva les yeux au ciel.

Ainsi voilà un homme qui a dans sa vie une bonne action, qui aurait pu jeter à la route l'enfant tragiquement trouvé, qui le garde, le soigne, le voit grandir I.,. L'enfant grandit, dépravé, féroce... torture son bienfaiteur I...

Et ce bienfaiteur l'aime encore, l'aime toujours I...

- Ne me maudissez pas, râlait Bertuccio. Vous m'avez dit de parler... je vous ai obéi.

— Bertuccio, dit Monte-Cristo je te comprends... et dans ta folie sublime... je t'admire I... et maintenant, recueille toutes tes forces... que veux-tu de moi?

— Oh ! je vous en prie... quand... il... se retrouvera sur votre chemin... ne le tuez pas... je ne voudrais pas... qu'il mourût... de votre main !... Ahl

Ce dernier cri était un râle.

Monte-Cristo avait saisi Bertuccio dans ses bras :

- Sur ma vie, sur celle de mon fils... je te jure que, Benedetto menaçât-il ma vie, je ne le tuerai pas !

— Oh! mercil... maître... je meurs...

bénissez-moi! ce sera le pardon !...

Monte-Cristo se pencha vers lui et lui posa ses lèvres au front.

Un sourire de bonheur éclaira la physionomie convulsée du moribond :

— • Maitre! maître I... Ahl comme je vous ai aimé I

Et Bertuccio retomba, d'un heurt bref... il était mort!.. .

Monte-Cristo s'agenouilla :

— Que Dieu te pardonne, lui dit-il. Toi qui es mort pour défendre mon enfant, sois béni!...

Il se redressa, et lentement redescendit du plateau de granit sur lequel gisait Bertuccio.

Au pied était le cadavre du lion... et comme Monte Cristo s'approchait de lui pour s'assurer que l'animal avait rendu e dernier soupir...

U vit debout, appuyé contre le bloc noir, une forme blanche...

Et une voix douce lui dit dans le dialecte des tribus du désert :

— Le lion a vaincu le lionl... je te ;herçhais... et je t'ai rencontré i

UEDJÉ

Celle qui avait prononcé ces étranges paroles était enveloppée dans uu large haïk blanc ; sa tête était cachée sous un voile épais, qui laissait à peine deviner la lueur de deux prunelles noires.

Monte-Cristo s'était arrêté. C'était, en vérité, un étrange spectacle que cette créature aérienne, presque fantastique, se di-essant auprès du cadavre, encore formidable du lion.

— Qui es-tu? demanda-t-il d'une voix vibrante.

— Je suis celle qui n'a pas de famille, parce que sa famille l'a torturée : celle qui n'a pas de patrie, parce que sa patrie l'a chassée; celle qui n'a pas d'ami, parce que son ami est au pouvoir de ses ennemis...

Un éclair subit traversa la pensée de Monte-Cristo.

— Ton nom ? ne t'appelles tu pas Medjé?

Medjé I répéta-elle avec une sorte d'orgueil.

Et d'un mouvement lent, elle rejeta en arrière le long voile qui lui cachait le visage.

Monte-Cristo eut peine à retenir un mouvement de surprise.

Cette fille du désert était admirablement et étrangement belle.

Aux reflets de la nuit éclairée par le reflet d'en haut elle apparaissait svelte, fière, pareille à une de ces délicates statuettes que parfois les plus rudes artistes se plaisent à modeler de leurs doigts délicats. Les traits, d'une régularité rare, avaient des exquisités délicieuses; la bouche était si petite que, selon le proverbe arabe, une cerise n'eût pu y passer avec son noyau.

Les yeux, hardiment fendus, mais ciliés de soie, avaient une douceur infinie.

Comme les hommes qui entouraient Monte-Cristo s'étaient approchés de lui, Coucou — qui, fidèle à la discipline — n'était pas intervenu dans le combat vit le premier la jeune fille et s'écria :

— Medjé I c'est Medjé! maitre!... demandez-lui où est son petit papa!

Elle entendit et, rejetant la tète en arrière, tandis que son visage — à la teinte dorée comme d'une lueur de soleil couchant — se couvrait d'une pâleur œor-

telle, elle étendit le bras vers le sud et dit:

— Petit papa I (ces deux mots seuls en français) il est là-bas... sous terre... dans les caveaux delà sultane...

— Monte-Cristo l'inten'ompit :

— C'est du capitaine Joliette que tu veux parler?...

— Et la sultane... n'est-ce pas la ville mystérieuse, Ouargla?

Un léger frisson secoua la jeune fille et elle répondit ;

— Oui, Ouargla I... C'est là qu'il souffre... c'est là qu'on le tuera !...

D'un geste, Monte-Cristo éloigna ceux qui, de trop près, poussés par la curiosité, écoutaient les paroles de la jeune fille. Les arabes comprenaient. Qui sait si parmi eux, il n'y avait pas de traîtres ?

— Et pourquoi, dit-il en se penchant vers elle, pourquoi es-tu ici?

— Jeté cherchais!...

— Moil... que dis-tu là? me connaistu?...

— Nom...

— Quelqu'un du moins t'a-t-il dit mon

nom?...

— Personne...

— Alors que signifient ces mots? Comment pouvais-tu me chercher?

Medjé, puisque tel était son nom, se courba devant Monte-Cristo, lui prit la main en la baisant:

— A loi... je te dirai tout... tu es maître de ma volonté... mais je ne puis parler devant ces hommes I... Monte-Cristo l'examinait attentivement. Et un signe singulier l'avait frappé.

Medjé portait, tatouées sur le visage, deux étoiles à six branches, qui formaient comme un bijou étrange, d'une couleur d'or fauve, au bas de chacune de ses joues.

— Suis-moi, lui dit-il.

Au moment où il revint vers les Arabes, ceux-ci poussèrent des hourras ! l'homme qui a tué un lion est pour ces hommes un héros, et ce qu'ils n'avaient point encore vu, c'était ce sang-froid presque surhumain.

— Coucou, dit Monte-Cristo, va avec ces hommes relever le cadavre de Bertuccio. Nous l'enterrerons ici au lever du soleil...

— Pauvre Bertuccio ! soupira le zouave. C'était un bon compagnon I

— C'était un dévoué, dit simplement le comte.

A ce moment, il sentit une impression rapide lui serrer le c<»ur.

Espérance 1 II l'avait oublié pendant les courts instants de la lutte ! S'il lui était arrivé malheur I

Non! il l'aperçut auprès de Jacopo..." et l'adolescent, ayant vu son père, courut à lui, les bras ouverts.

— Père! pèrel... je t'ai obéi!... Mais pourquoi n'as-tu pas voulu me prendre avec toi?...

— Songe, mon enfant, que l'ennemi était un lion...

— Tu ne le craignais pas! pourquoi donc l'aurais-je craint?

Monte-Cristo posa ses lèvres sur son front. Mais Espérance vit en ce moment Medjé qui lui souriait.

Il la désigna du doigt à son père.

— C'est une amie, enfant, tends-lui la main!...

Franchement, Espérance offrit à Medjé sa main tout ouverte.

Elle s'inclina et la porta à ses lèvres:

— Fils de celui qui tue les lions, ditelle, que Dieu compte tes années par les baisers que te donne ton père...

Monte-Cristo avait passé son bras autour des épaules d'Espérance, et, suivi de Medjé, il se dirigeait vers la tente, quand tout à coup un des Arabes, qui s'était jusque-là tenu à l'écart, s'élança vers le groupe et étendant les bras comme pour lui barrer le passage :

— Seigneur! cria-t-ill écoute-moi! ne reçois pas cette femme dans le campt...

— Pourquoi? que veux-tu dire?

— N'as-tu pas vu le signe de malédiction qu'elle a sur le visage?...

D'un geste involontaire, Medjé avait porté ses mains aux deux étoiles...

— Que m'importe? repartit Monte-Cristo.

Qui est faible a droit à l'hospitalité...

— Seigneur ! c'est une maudite 1 C'est une sorcière 1 elle jettera un sort sur les hommes et sur les chameaux. Prends garde I... nous te quitterons !...

— Quittez-moi donc, dit gravement Monte-Cristo, car jamais je ne chasserai qui est venu vers moi 1

Et comme Medjé, se serrant contre lui, frissonnait de terreur :

— Ne tremble pas ainsi! tu asprononcé un nom qui te fait sacrée àmesyeuxl.

Quant à toi, ajouta-t-il, en s'adressant à l'arabe, si tu parles en ton nom, je ttt donne la liberté... je te paiec^i'et je t« chasserai... Si tu parles au nom de tes ca^ marades, va leur dire que Monte-Cristo, qui a vaincu le lion, ne craint rien dr hommes... Abandonnez-moi en pUia

Par un cffùi-t surhumain il se tint debout à leur approche.

Liv. 46.

sert... j'irai ma route, sans même tourner la tête en arrière... et si le lion vous attaque, vous vous défendrez seuls... J'ai dit! allez !...

Les autres .arabes s'étaient rapprochés.

Ils avaient entendu. L'enthousiasme n'était pas encore éteint en eux. Ils acclamèrent celui qu'ils appelaient le Seigneur-Lion.

Mais l'Arabe qui avait parlé, tendit la main et dit :

— Pour moi, ce qui a été convenu... Je ne reste pas là où la sorcière se trouve...

— Jacopo ! donne à cet homme le double de ce qui lui est dû... et dis-lui bien que, sous notre beau ciel de France, nous ne croyons point aux sorcières... nous pouvons adorer Dieu... mais nous méprisons le démon !...

Et, solennel — imposant à cette tourbe ignorante par son calme et son audace — il revint sous sa tente.

— Espérance, dit-il, ne crains plus rien!... je reste là, auprès de toi!... et maintenant, toi qu'on appelle Medjé, je t'écoute... on plutôt réponds d'abord à mes questions...

La jeune lille s'inclina en signe d'obéissance.

— Ainsi tu connais le capitaine Joliette?...

— 11 m'a sauvé la vie... cette Arie, je la lui ai donnée...

— Tu sais qui s'est emparé de lui?...

— Je le -Sais. Ce sont les ennemis de ma race... le la tienne! car je le sais bien, tu es de la même race que celui qui m'a arraché aux griffes de la panthère...

— Mais ces ennemis, tu sais quel est leur nom?... c'est une tribu puissante, sans doute...

MeJJé iréinit tout entière et dit :

— Puissante... oui... douée d'un pouvoir surnaturel... Ce sont les Aissaouas... Ces hommes ne redoutent rien... Ils ont vaincu la nature... Ds marchent sur des plaques de fer rouge... leurs mâchoires déchirent les cactus aux pointes acérées comme des poignards... ils se déchirent la poitrine... leur sang coule, et ils ne tressaillent point... Ds livrent leurs membres au feu ardent... et leur voix chante... ce sont les envoyés de l'enfer I...

— t-ont-ils ies maîtres d'Ouargla?...

— Seigneur, il faut que je te dise toute mon histoire... sois patient comme tu es fortl...

— Mais, du moins, jure-moi que, pour sauver le capitaine Joliette, il ne faut pas me mettre eu marche à l'instant même...

— Que dis-tu là, toi qui sais tout!... ignores-tu que la nuit pas un de tes hommes ne te suivra?

— Ne puis-je aller sans eux?

— Oh non I car il faudra lutter là-bas... il faudra combattre...

— Un mot encore !... Ainsi, tu m'assures que le capitaine Joliette est vivant ?..,

— Vivant! oui I je le jure '■ mais... souffrant, torturé!... Ohl si tu savais. Seigneur!... enfermé dans un des hideux cachots de la casbah d'Ouargla, sans air, sans lumière... lui! lui si bon, si brave, si généreux !... Ah ! moi qui aurais donné ma vie pour lui épargner une souffrance I

Dans sa langue toute imprégnée de la poésie orientale, ses douleurs, ses regrels prenaient une expression plus émouvante et plus profonde,

Monte-Cristo l'examinait attentivement.

Il n'oubliait pas qu'elle avait disparu le jour même où le capitaine Joliette était parti pour l'expédition qui devait lui coûter sa liberté. Etait-ce véritablement une alliée qui s'offrait à lui, ou bien ses adversaires n'hésitaient-ils pas à se servir de Medjé comme instrument?

Non, il ne pouvait le croire! dans cette beauté, à la fois fine et sauvage, il y avait une franchise, une sorte d'exaltation passionnée qui n'était pas jouée ' . .

— Tu aimes le capitaine Joliette? lui demanda-t-il brusquement.

— Si l'enfant qui est sans force aime celui qui soutient ses pas, si le brin de drinn aime le haut palmier qui l'abrite... oui, j'aime celui que tu as nommé !

— Pourquoi, tout à l'heure, cet Arabe a-t-il refusé de rester là où tu te trouvais ? Pourquoi portes-tu au visage le signe d'une secte terrible...

— Quoi ! seigneur, tu sais !

Et la jeune fille, baissant les yeux, avait de grosses lai-mes qui roulaient entre ses paupières :

— Je sais, continua Monte-Cristo, qu'il est une association de meurtriers... et que cette étoile est leur signe de ralliement... toi qui d'.s aimer un de mes frères, comment portes-tu le stigmate des Khouans 7

Medjé avait crispé ses ongles contre ses joues comme si elle eût voulu en ar- , racher la marque maudite.

— Ecoute-moi donc, dit-elle. Après quoi, tu me jugeras. Oh ! il faut que tu me croies... il faut que tu aies confiance en moi... pour le salut de celui que tu appelles ton frère...

I Et elle ajouta, en baissant la

en éleudant la main vers Espérance endormi :

— Pour son salut, à lui aussi...

Monte-Cristo tressaillit.

— Parle donc, dit-il, je ne t'interromprai pas.

« Mon père, commença Medjé, était un chef puissant... Sa tribu habitait les montagnes de la Kabylie, et là, il possédait un dûuar fortifié sur un roc inaccessible... Autour de lui s'était pressée une tribu travailleuse, active, courageuse... Mon père était un sage, et tous écoutaient sa parole avec respect...

t Les Français, — les hommes de ton pays, je crois, — mirent le pied sur la terre sacrée de nos ancêtres. Mon père appela ses amis et ses serviteurs aux armes, et il lutta sans faiblir... jusqu'au jour où se passa le fait que je vais te raconter. ^

« C'était dans la Mitidja... Un engagement avait lieu entre les troupes européennes et la tribu de mon père. Tout à coup, un cri général de terreur retentit... Mon père était cerné. Par la trahison de quelques misérables, l'ennemi, — je suis bien contrainte de l'appeler ainsi, — avait été guidé à travers des défilés jusqu'alors impraticables, et mon père était perdu...

« Déjà la fusillade éclatait de toutes parts, et les cent hommes qui composaient la troupe de mon père voyaient leurs rangs s'éclaircir à chacjue seconde.

" Aucun espoir de salut. Oh 1 ne crois pas que ces hommes furent lâches I...

mais que peut le courage contre des forces dix fois supérieures 1 Cependant ils refusaient de se rendre... Soudain sur la crête où ils s'étaient réfugiés, quelques hommes découvrirent l'entrée d'une caverne naturelle formée par des blocs de rocher...

(I Un marabout — qui se trouvait dans leurs rangs — leur cria qu'Allah avait entendu leurs prières, que c'était un souterrain qui les conduirait hors de la portée de leurs ennemis...

« Et tous s'élancèrent, malgré les ordres de mon père, se précipitant pour atteindre cette issue qui, croyaient-ils, devait les conduiic à la liberté...

« Le marabout avait couru à mon père, il lui avait juré qu'il connaissait depuis longtemps ce passage secret... Mon père se laissa conv:>incre, et au milieu des halles qui'sifdai.^ut, il dirigea l'entrée de sa petite troupe; et lui-même, le dernier, il pénétra dana ce souterrain.

' Que 80 passa-t-il alors? le marabout donua-t-il un signal pour indiquer aux

Français que ces hommes étaient à leur discrétion?... A peine avaient-ils disparu, que ces soldats escaladaient le mamelon... et se mirent en bataille devant l'entrée de la caverne...

« Un des chefs cria :

« Rendez- vous!...

« Point de réponse. Mais la scène qui se passait dans ce souterrain était épouvantable. Les hommes avaient couru comme des fous dans l'obscurité, pressés d'arriver à ce qu'ils croyaient être l'autre extrémité ouverte sur la lumière... sur la vie, sur la liberté...

« Savez-vous où aboutissait le souterrain?...

« La galerie se coupait brusquement, à pic, et au-dessous, il y avait un abîme si profond que l'œil distinguait à peine les roches qui en formaient le fond...

« Les premiers qui arrivaient là, poussés par les autres, avaient glissé sur la pente et avaient été précipités... C'était une chose horrible, on se cramponnait, on s'arcboutait sur l'arête de l'épouvantable gouffre... et toujours ceux qui venaient par derrière et qui ne comprenaient pas, poussaient, poussaient pour arriver plus vite à ce qu'ils croyaient être l'issue ouverte à la fuite, tandis que c'était une porte effroyablement ouverte sur la mort...

« Il y avait des luttes infâmes, les ongles, les dents, les armes, tout se rougissait de sang.., et, un à un, les corps tombaient dans l'abîme, tournoyants, déchiquetés aux pointes de granit, tandis que les oiseaux de proie commençaient à tournoyer dans le ciel...

« La moitié de la troupe avait péri, quand enfin la raison reprit son empire... Mais que faire? h cette issue, la chute épouvantable, le brisement sur les roches... mais à l'autre, les fusils braqués, prêts à foudroyer quiconque apparaîtrait...

« Mon père, alors, parlant dans l'obscurité de la caverne, aux survivants qui l'entouraient, leur dit d'avoir confiaiuen lui, et surtout de ne point conunctli' d'imprudence.

« Et, calme, de son pas lent qui s'ap pesantissait — car il avait reçu plus il. dix blessures — il revint vers l'entrée du souterrain.

« Les soldats, l'œil au guet, ne perdaient point de vue cette issue. Ils redou» talent un piège.

t Mon père était presque un vieillard, de haute taille, majestueux...

• Il parut à l'entrée de la caverne, seul, la main levée, sans armes!...

« Comment cela se fit-il?... qui donna l'ordre meurtrier?... par quelle affreuse erreur tes frères tirèrent-ils sur un homme sans défense?... Le cri : Feu I retentit et les balles sifflèrent autour de lui...

« Une d'elles l'avait atteint... il tomba!...

« Mais il se releva aussitôt, et le front sanglant, la main toujours levée en si^ne d'aman, il marcha encore...

« Les officiers s'étaient élancés en avant pour arrêter la fusillade...

« L'un d'eux qui devait être le chef dit:

• — Toi qui es brave, que veux-tu?...

■ — Je yeux la vie de mes soldats...

• — Qu'ofifres-tu en échange?...

• — La mienne... et mon serment...

« — Quel serment?

" — Si l'adversaire est généreux, il n'y a pas déshonneur à traiter après le combat. Que mes soldats aient la vie sauve, et je suis votre prisonnier. Et de plus, je jure — ?^r Allah ! — que jamais un homme de la tribu des Ben-Ali-Smah ne portera les armes contre la France...

— Sais-tu bien, reprit l'officier, que tu seras fusillé?...

« — Je le sais. . . Je vous l'ai dit : je vous donne ma vie pour celle de mes enfants !

— J'accepte, dit le Français. Mais prends-y garde, si de tes hommes un seul lire encore un coup de fusil, ils seront 3xterminés jusqu'au dernier...

« Ce que vous ne savez pas, ce que vous le pouvez pas comprendre, c'est que mon 1ère avait une balle dans la poitrine, c'est lue le sang coulait par toutes les blessues de son corps, et que pourtant il se ternit debout...

Luttant contre la douleur, contre la

aort, contraignant la nature à lui obéir,

l revint vers l'ouverture de la caverne,

^t là, à voix haute et claire, il parla...

Il ordonnait que les hommes sortis-

ent en lui remettant leurs armes...

« Et ainsi fut-il fait. L'homme paraisait à l'issue, mon père recevait ses arles, puis les donnait aux Français. Ils talent encore cinquante-deux. Ce fut )ng, car c'était un à un qu'ils sortaient e la caverne...

« Et quand le dernier eut paru, quand 5 dernier eut été désarmé, mon père, appuyant au roc les bras croisés, releva

tète et dit :

« Frères, j'ai juré aux Français que pas n de vous ne reprendrait les armes con-

e eux... tiendrez-vous mon serment?

« Tous jurèrent. Alors mon père, tournant la tète sur l'officier, dit encore :

« — J'ai tenu ma promesse... je compte sur ta parole... et maintenant dis à tes hommes de faire feul...

« L'officier français était un noble cœur. Il prit la main de mon père :

« — La France veut des amis et non des esclaves. Elle ne frappe pas l'ennemi désarmé qui franchement réclame son amitié. Sois notre allié!..,

(1 Et de ce jour-là, jamais un homme de la tribu des Ben-Ali-Smah n'a pris les armes contre ton pays!... Mais attends la suite ! et tu verras ce que nous a coûté le serment tenu!...

« Mon père s'était remis à grand'peine de ses blessures. Dès lors tous ses efforts avaient tendu à rendre durable le pacte d'amitié conclu entre lui et tes frères d'Europe...

« Je m'en souviens encore, alors que j'étais toute petite, mon père me prenait sur ses genoux et me disait :

« — Medjé, tous les hommes sont fils de Dieu. Ne l'oublie jamais. L'homme qui sauve la vie de son semblable est sacré. Les Français avaient droit de mort sur ton père et l'ont épargné. Aussi c'est comme s'ils étaient du même sang que toi.

« Ma mère, douce et adorable femme, me donnait les mêmes enseignements...

« Ce que je ne pouvais discerner, moi, encore si jeune, c'étaient que les haines 5 'amoncelaient de toutes parts contre mon

I ère: les fils du désert l'avaient déclaré traître et renégat, et les Khouans, cette race sinistre d'assassins, qui croient défendre leur pays en versant des flots de sang, l'avaient depuis longtemps désigné pour leur victime

« Un jour, il y a cinq ans de cela, un chef français, illustre parmi tes amis, vint rendre visite à mon père. Ce fut une fête dans la tribu, et nos jeunes gens exécutèrent une fantasia magnifique. J'avais douze ans alors, et je me rappelle encore nos maisons ornées de fleurs, nos chevaux enrubannés; moi-même, enveloppée du haïk blanc, j'étais allée porter au chef des palmes cueillies au versant de nos rochers.

« C'était entre tes frères et nous une amitié fraternelle et qui devait durer toujours.

« Ils nous avaient apporté leurs secrets pour la culture, et le douar des Ben-Ali- Smah était devenu de tous le plus riche.

II ne comptait plus un pauvre.

« A la tombée de la nuit, le chef fi-an-

çais partit, accompagné jusqu'à nos limites par nos guerriers qui déchar- Seaienl leur? armes en signe d'honneur et e réjouissance.

« Puis l'obscurité s'était étendue sur les Tisn^'es. Le sommeil avait clos toutes les paupières.

« Tout à coup, au milieu de la nuit, nous fûmes réveillés par des cris terribles. Je ne compiis pas tout d'abord. De grandes lueiB-s rouges éclairaient le ciel, des détonations résonnaient; on entendait des cris d'angoisse, des râles...

« Soudain, la porte de la pièce où je sommeillais avec ma mère s'ouvrit brusquement.

« Mon père parut, livide, couvert de sang. Il voulut me prendre dans ses bras, parler; ses forces le trahirent. Cette fois, la mort avait été plus forte que lui.

« 11 battit r.-ri de ses deux mains et tomba à la renverse en ne prononçant qu'un seul mot :

« — Les Khouans I

« Et à peine avions-nous eu le temps de nous jeter sur son corps en sanglotant, que des hommes sinistres envahirent notre chambre et s'emparèrent de nous.

« Oh I sais-je alors ce qui se passai... je me vois attachée à la croupe d'un cheval, galopant à toute vitesse, à travers le désert. Un honune est là, qui excite l'animal de la voix et de l'éperon, et autour de moi tourbillonnent des nuées de cavaliers, qui jiortent, eux aussi, des prisonniers en croupe. L'un d'eu.x passe auprès de nous, et j'entends une voix aimée qui criait mon nom.

• C était mamèrelcaptivecommemoil...

• Où nous entraînai t-on ainsi? J'étais tombée dans un évanouissement profond qui cependant me laissait la perception de la douleur et du désespoir.

I' On s'arrêta enfin au milieu d'une oasis qui cachait les ruines d'un marabout abandonné.

« Là — oh I comment je ne suis pas morte, je l'ignore! — il se passa une Bcéne épouvantable.

« Les <juelque8 prisonniers qui avaient été épargnés — après le massacre de tous les Ren-Ali-Smahs — furent placés, liés ensenilde, sur deux rangs... puis, tandis

Sue liées à des noteaux les femmes laienl contraintes de regarder l'horrible 8|ieclable — ces hommes, les Kliouans, dansant, se contorsionnant dans des convulsjonss horribles, se ruèrent sur eux, décliirant leurs membres, leur visage à coups de yatagan...

• Ces bourreaux avaient la science de la torture...

t Us frappaient, puis s'éloignaient ea tournoyant sur eux-mêmes, comme s'ils abandonnaient leur proie, pour revenir, lancés comme des flèches, frapper et s'éloigner encore.

« Pendant ce temps, d'autres en proie à des fureurs de démons mordaient des barres de fer rouge, broyaient entre leurs dents des morceaux de verre, se faisaieni sortir les yeux de leurs orbites en introduisant sous les prunelles des pointes d'acier...

t II semblait que les cria, les imprécations des mourants, ajoutassent encore à leur exaltation.

« Puis peu à peu le silence se ût, toua les hommes étaient morts...

« Il y eut un moment de répit... puis vint le tour des femmes.

« Oh I ne me demandez pas de décrira les tortures inouïes qu'elles subiront... Ma mère! ma pauvre mère!... digne (em me d'un chef, elle ne laissa pas échapper une plainte...

c Et quand, enfin, la nature épuisée fut vaincue, quand elle s'affaissa au milieu du lac de sang qui coulait de ses blessures, elle me jeta une dernière parole...

t — Medjé! venge-nous I Medjé 1 souviens-toi du serment de ton père !...

f J'étais à demi morte. L'horreur me tuait. Et j'aurais regardé les tortures et la mort comme une sorte de délivrance. Enlin, les bourreaux s'avançaient vers moi... qui étais restée la deraière.

€ Mais, au moment où leurs mains, cri chues comme des griffes de fer, s'étea-l daientvers moi, un homme, uncheik de»!

Khouans, s'élança... Il tenait à la ruai une tige de fer rougie au feu... et avaai que les autres ne m'eussent touchée, ji sentis au visage une douleur atroce, une voix cria :

« — Par Allah! je vous défends de to cher à celte vierge! elle est marquée di signe des saints I

« Tous s'arrêtèrent, et, à ma grandi surprise, mêlée de terreur, je les vis « prosterner devant moi.

« L'homme iiui avait fait cela m'avail sauvée. Pourquoi?...

« bien des jours se passèrent avant qa je pusse le deviner. Les Kliouans partiren en m'cmmenant avec eux. Ils me témof gnèrent un respect sinj,'ulier.

« J'étais épouvantée, devinant je ai sais quelle monstruosité que je ne compn nais pas...

• J'avais été remise aux maius de vieilles femmes qui, sans cesse, me parlaient de ma mission divine; j'étais destinée à relever l'étendard du prophète. Puis, sans que je susse pourquoi, je me sentais saisie parfois d'une ivresse étx'ange, tout mon corps tiessaillait dans des convulsions que je ne pouvais réprimer...

" Je parlais, je criais... des paroles ineohérentes s'échappaient de mes lèvres.

■■ Pendant que duraient ces crises, j'étais plongée dans un demi-sommeil qui ne me laissait pas la perception des faits extérieurs. J'étais comme entraînée dans un tourbillon... et il me semblait que les stigmates de mes joues me brûlaient, comme si encore le fer rouge était placé sur ma peau.

« Puis je tombais dans un état d'insen- Bibilité complète, et quand je me réveillais, j'étais brisée d'une lassitude douloureuse.

« J'ai su depuis que les misérables femmes qui m'entouraient mêlaient à mes aliments des di'ogues enivrantes.

« Et le respect qui m'entourait grandissait chaque jour. J'étais la sorcière; j'étais possédée de l'esprit d'Allah 1 C'était à la veille des expéditions criminelles des Khouans que j'étais ainsi enivrée. Et dans les mots insensés qui m'échappaient, ces meurtriers entendaient des présages de ▼ictoire...

« Mais jetais destinée à un sort plus itroce encore...

0 Je dois tout te dire, mon seigneur, et je te supplie de ne point accuser ta servante avant de l'avoir entendue...

« J'avais inspiré une passion cruelle, furieuse, à celui qui m'avait arrachée à la mort en me marquant de l'étoile aux six blanches.

1 Le jour où j'eus seize ans, il vint dans ma lente où je me trouvais avec mes gardiennes.

« Que me dit-il? Qu'exigea-t-il ?. . . je ne veux pas m'en souvenir ! ... Oh I mon père ! Oh ! ma mère I Votre assassin pouvait supposer que votre fille serait assez infâme pour oublier!...

« A toutes ses paroles, j'opposai le refus formel!... je l'insultai !... je le repoussai!... il osa porter la main sur moi!... Alors je me saisis d'un poignard et je m'en frappai... »

lit Medjé, d'un geste plein d'une confiance superbe, écarta son haïk...

Monte-Cristo vit à la naissance du cou la cicatrice rose d'un coup de couteau... Ileut peur.

« On croyait en moi 1 les Khouans m'a-

vaient voué une vénération stupide. Si, jouant une comédie atroce, j'avais feint un accès de délire, que j'eusse désit.'né à leurs coups celui qui m'avait insultée, ils l'auraient mis en pièces...

f II savait cela et, dissimulant sa rage, il me laissa seule...

« De ce jour, ma résolution fut prise. Je voulais fuir!...

« Mais des semaines se passèrent avant qu'une occasion favorable se présentât... « Une nuit enfin, il y eut alerte dans le camp. Une autre tribu de Khouans avait été insultée. Elle surprit les Aissaouas, et un combat terrible s'engagea.

« A la lueur de lincendie, au milieu des balles qui sifflaient, je m'enfuis!...

« Mais, forte, confiante, me souvenant que mon père m'avait souvent parlé de ses amis qui étaient a-u nord de l'Afrique. « Où allais-je? J'étais dans le désert. Je regardai le ciel et je marchai, l'œil tixé sur une étoile... Longue et dure fut la route. Mais j'avais juré d'arriver ou de mourir...

« Un jour, au détour d'un défilé, je fus assaillie par une panthère...

€ Un homme se dévoua et me sauva...

C'était un Français comme toi, seigneur, c'était celui que tu appelles le capitaine Joliette... celui que j'aime et que tu dois sauver!...

» Oh ! quels jours de joie et de repos ! je fus emmenée dans la ville chrétienne, et là je fus heureuse... oui, bien heureuse.

« Le capitaine Joliette —ainsi que vous appelez celui que moi je nomme mou père — était si bon pour sou esclave!

j'aurais voulu qu'il me soumit aux travaux les plus durs, j'aurais voulu travailler de mes mains à aplanir les chemins où il marchait! j'aurais encore été trop fortunée. Mais il me traitait comme sa sœur, comme sa fille! que de respect pour moi, pauvre miséralde qui n'y avais aucun droit... et chaque jour, je sentais grandir en moi la vénération qu'il m'inspirait...

t Quelquefois le soir, sous la tente, il s'elï Tçait de m'apprendre son langage ou plutôt de comprendre le mien. Avec quelques mots échangés, nous parlions de tout. D me décrivait sa patrie où les hommes sont libres, généreux, honnêtes et francs, comme il l'était lui-même.

« Moi, j'essayais de lui raconter le désert, ses solitudes immenses, toutes peuplées des fureurs des fauves et des haines des hommes. H m'arrivait encore, mai»

très rarement, de tomber dans une sorte d'extase, alors, je voyais, dans un horizon lumineux, de grandes villes de pierres, toutps entourées d'une ceinture de feuillage... j'entendais des mélodies que jusque-là je n'avais même point devinées.

« Mais aussi, dans ces courses rapides, le souvenir évoquait en mon cerveau les scènes horribles du passé. Je poussais un cri terrible, puis je m'éveillais...

« Il était là, auprès de moi, tenant mes mains dans ses mains.

« Et avec ce doux regard qui n'est à personne qu'à lui, il me disait :

« — Medjél ne crains rien! je suis làl...

« Je fermais encore les yeux, et alors c'était un sommeil délicieux qui s'emparait de moi, tout peuplé de rêves de bonheur. Lesquels? je ne sais pas ! que pouvais-je désirer? Qu'il ne me quittât jamais, voilà tout, qu'il ne me chassât pas, qu'il ne me renvoyât pas au désert.

« Il m'avait dit qu'il avait une mère, et quand il prononçait ce mot, je voyais des larmes monter à ses yeux. Comme j'aurais voulu, la connaître! Comme je l'aurais aimée I...

« Souvent, d'autres officiers venaient dans la tente. C'étaient, eux aussi, de brillants cavaliers, hardis et vaillants. Mais d'où vient que leur regard me faisait peur? Nul n'avait ce charme de bonté que j'aimais en mon sauveur.

« Et puis, il y avait aussi le soldat, — celui qu'on appelait Coucou et qui tout à l'heure a prononcé mon nom! Celui-là était joyeux et me faisait rire. Il jouait avec moi comme il eût fait avec une enfant. Je ne le craignais pas. Il était bon, et je voyais bien qu'il aimait le capitaine Jolietle.

< Les jours passaient ainsi, trop courts pour le bonheur que j'avais à dépenser...

« Hélas 1 le malheur me guettait!...

« Une nuit, je fus réveillée en sursaut. Il me semblait que quelqu'un était près de moi, que des regards de feu pesaient sur moi. J'avais ouvert les yeux brusquement, et j'avais vu — était-ce une illusion? — une forme noire qui semblait s'évanouir aux parois de la tente.

« D'abord.je voulus appeler 4 mon aide I Puis, j'eus peur d'être raillée de ma poltroimerie. Je me persuadai que j'avais été 'e jouet d'un rêve...

<■ Cependant, m'étant levée, je courus à l'endroit où l'ombre avait disparu, et je vis, avec une terreur que je ne saurais exprimer que la toile de la tente avait été coupée de haut en bas, d'un seul coup.

« Ainsi, c'était bien vrai I quelqu'un avait pénétré auprès de moil...

Quand Medjé avait prononcé ces mots, Monte-Cristo avait tressailli. C'était ainsi qu'Espérance avait vu — dans un demirêve — des êtres mystérieux se glisser dans la tente. C'était ainsi que lui-même avait constaté que la toile avait été tranchée par une lame aiguë.

Involontairement, il porta les yeux sur l'endroit de la tente, où Espérance dormait, étendu sur une peau de lion. On eût dit qu'il redoutait de ne l'y plus voir. Le jeune homme était plongé dans un profond sommeil, et sa respiration régulière prouvait que pas une angoisse ne troublait ses rêves.

Monte-Cristo passa sa main sur son front, comme pour chasser une pensée importune.

— Continue, dit-il à Medjé, qui s'était arrêtée, respectant sa méditation.

La jeune Arabe reprit :

— Je ne me rendormis pas. Toute la nuit je veillai, attentive au moindre bruit. Je m'étais juré de tout avouer au capitaine, aux premières lueurs du jour...

« Mais comment cela se fit-il ? Dès que la lumière reparut, toutes mes hésitations me ressaisirent. Au moment où je sortis de ma chambre, je vis que le capitaine était sur le point de partir. Avec une vingtaine d'hommes, il était prêt à donner le signal. Je courus à lui, je me jetai à son cou, pleurant et n'osant cependant parler, n'osant lui dire quelles angoisses avaient troublé manuit ! Seulement je le suppliai de ne pas s'éloigner, de ne pas m'abandonner.

« Lui, toujours bon, toujours indulgent, me serra dans ses bras; mais tout en me consolant, il me répétait qu'un soldat appartient à son pays, qu'il avait reçu des ordres et devait les exécuter...

« Oh! folle et coupable!... je ne sais quelle influence étrange pesait sur moi. Je ne pus me décider à lui dire toute la vérité. Et après m'avoir embrassée au front, il cria : En avant ! et je le vis partir, et je restai là, désespérée, pensive, ayant en moi le pressentiment d'un malheur I...

« Et ce malheur ne se ût pas atten« dre...

« Dès le soir, comme je m'étais un mstant éloignée, pour regarder encore la route par laquelle il avait disparu, je me sentis tout à coup saisie, garrottée. Un bâillon écrasa mes lèvres. Je fus jetée sur un cheval dont le galop furieux m'em-

Le lion et l'homme se regardèrent en face.

Liv. 47.

rta loin de tout ce que j'aimais, loin de qui était toute ma vie...

« En vain, je me débattais! eu vain ssayais de me jeter sur la terre, dusséétre écrasée sous les pieds des cheux. Les liens qui serraient mes mêmes m'entraient dans la chair et me faiient mal.

n Et j'entendis une voix — une voix qui e glaça d'horreur — et qui murmurait à on oreille :

- lledjé, celte fois tu ne m'échappes plus... et il faudi-a bien que tu m'oisses...

€ Pendant trois jours, pendant trois lits, les chevaux galopèrent. « Un voile épais entourait mon visage, je ne pouvais rien distinguer. Seuleent, comme on ne redoutait plus mes is, on m'avait arraché mon bâillon.

« Comment }p ne suis pas morte I estque je pourrais le dire !

« Quand je revins à moi, j'étais à Ouara ! Oh ! la ville terrible [ oh ! la ville nglante I Je fus enfermée dans une des urs de la casbah ! Encore une fois, je e vis entourée de ces horribles femmes li naguère avaient voulu faire de moi la ophétesse des fils d'Allah !

« J'étais décidée à résister, à mourir! ais toutes les précautions étaient bien ises, tous mes mouvements étaient surillés, et à la moindre tentative, mon bras it été aussitôt désarmé.

« Je ne désespérais pas. Une énergie in- )nnue m'animait. Je ne sais quel instinct e disait que je devais lutter jusqu'au lut, et que peut-être j'arriverais à m'ar- •cher encore une fois aux mains qui me ■tenaient.

« A ce moment, toutes mes pensées aient dirigées vers la mort ; c'était elle !ule qui était la délivrance possible.

« Deux circonstances modifièrent tout coup mes idées.

« Il y avait deux jours à peine que j'élis renfermée dans la tour quand, entenint des clameurs féroces, je m'approchai la fenêtre grillée par laquelle il m'était icore permis de regarder la lumière du el.

• Et je vis... à ce spectacle, je crus tomer de toute ma hauteur sur le sol... mais ! me cramponnai, je voulais rester deout... jevis, sur un brancard fait de branles d'arbres un homme qu'on emporit... et cet homme! Ah I mon cœur et les yeux \e reconnurent à la fois... c'était 1), c'était mon père, le capitaine Joette!... il était sanglant, pâle, inanimé!... t Je poussai un rugissement et secouai

les barreaux de fer, comme s'il eût été possible à mes faibles mains de les briser et de me frayer un passage...

« Je me sentis violemmeot attirée en arrière...

« Et celui qui, déjà, avait osé me parler d'amour, l'infâme qui me croyait assez vile pour mentir à ma race, pour me courber en esclave devant ceux qui avaient torturé et tué ma mère, cet homme me dit:

« — Medjé, tu as vu... l'homme qui t'a enlevée à nous est tombé entre nos mains...

« — Et vous le tuerez, misérables lâches?

t L'Aissaoua eut un sourire sinistre :

« — Le tuer ! nous... pas encore 1... tu as voulu voir, Medjé I eh bien, regarde I

€ Il me saisit le poignet et de nouveau me traîna devant la meurtrière...

« Le sinistre cortège était arrivé devant une porte basse, toute de fer.

« Ecoute-moi bien, reprit-il. La porte s'ouvre, n'est-il pas vrai ? tu entends le grincement des gonds rouilles. Mais entends-tu aussi l'écho long et lugubre que ce bruit évoque ?... Cet écho se perd dans les profondeurs de la terre... C'est que là, au-dessous de toi, à une distance énorme, sont creusés d'immenses souterrains pi. jamais ne pénètre ni l'air nj la lumière... Là sont des cachots si sombres, si ténébreux que jamais un bruit humain n'y parvient... regarde! Voici que le cortèg« s'engage sur la pente qui descend à ces profondeurs... Voici que le chrétien — l'ennemi — cet homme que je hais — disparaît... non, on ne le tuera point... mais pendant des jours sans un — qui ne différeront pas des nuits — cet homme gémira dans le cachot qui va se refermer sur lui. Non, on ne le tuera point. Car chaque jour un esclave lui apportera des aliments pour réparer ses forces... et longuement, lentement, ayant essayé toutes les espérances, ayant tenté les illusions les plus folles, cet homme mourra, fou de rage!... Et maintenant IVJedjé, crois-tu que tu puisses encore me résister î

« J'avais écouté. J'avais entendu. J'éprouvais la sensation d'une bi-ùlure atroce qui me tenaillait la poitrine... Perdu ! il était perdu !

« Et quelle mort I la souffrance lente, l'angoisse sans repos [.,,

« Brusquement, je me retournai ver»

celui qui avait parlé... ^^

« Ses yeux étincelaient, ses lèvres û*missaient de rage.

, Et pour que ce sort soit évite à 1*

Mt

victime dont vous vous êtes emparée, lui dis-je, qu'exiges-tu de moi ?

« Il frissonna tout entier et me dit :

«—Toi:...

(I — Que veux-tu? que je sois ton esclave, ton chien, ta bête de somme que tu frapperas et que tu martyriseras?... Je suis prête. .

« — Non ! non ! s'écria-t-il vivement. Ce que je veux, c'est l'éclair de tes yeux, le sourire de ta lèvre, le frémissement de tout ton être... je te veux, toi, tout entière, à moi !..

Cl Oh ! ne m'accusez pas I ne me maudissez pas!... en ce moment-là, je m'oubliais moi-même... je ne pensais qu'à lui. Je comprenais ou plutôt je devinais ce que cet homme exigeait de moi. Les infâmes vieilles qui m'avaient entourée étaient parvenues à troubler mon ignorance...

oui, je savais que ce misérable voulait...

« Mais lui, mais l'homme si bon, si doux, qui m'avait souri, qui m'avait défendue, qui m'avait aimée, je l'aurais laissé dans cette horrible prison!... j'aurais f>ermis qu'il comptât une à une les doueurs atroces que sonneraient les heures!... non, je ne m'appartenais plus 1... ma vie était à lui! je devais me vendre pour le racheter...

€ Je contraignis mes lèvres à sourire et Je dis à l'Aissaoua :

« — A ton tour, écoute-moi bien. C'est un marché que tu me proposes. J'en veux poser les termes.

€ — Ordonne, s'écria-il, je suis un chef de ma tribu, tu en seras la reine... je suis riche, et toutes mes richesses seront à toi...

« — Non, lui dis-je, je veux la liberté de celui qui vient d'entrer là.

<i Et du doigt je désignai la porte sinistre par laquelle le capitaine Joliette avait disparu.

« — Je te l'accorde..,

u — Ce n'est pas tout. Tu l'as désigné toi-même à la fureur des Khouans... s'il sortait de sa prison, ce serait pour tomber flous les coups de tes séides... Je veux

Îue tu lui donnes une escorte qui le reconuise aux limites du pays où régnent les chrétiens...

« Il eut une contraction de visage. Pour moi, il n'y avait pas doute. Il eût voulu abuser de ma crédulité et assouvir sa haine. Mai» je répétai ma demande avec hauteur, avec colère... car je sentais que ■naintenant je le dominais!... et je i'oili^eai à prononcer le serment des Khou.-ins... par Allah et Mahomet son prophète...

« — Et tu seras à moi ! me dit-il, jura le même serment.

« Oh! alors les yeux au ciel, offrant a ce Dieu inconnu dont quelquefois mon père, Français, m'avait parlé, le sacrii; de toutes mes hontes, et de tous mes goûts, je levai la main et prêtai le «• ment,

« L'Aissaoua se jeta à mes pieds, mais, me reculant :

« — Va, lui dis-je, et, quand tu auras, tenu ta parole, je tiendrai la mienne.

« Il s'inclina en signe d'obéissance et sortit.

— Oh ! que me parut longue et doulo reuse l'heure qui alors s'écoula.

« J'avais hâte qu'il revînt m'annonc .

que le capitaine Joliette était en liberté, ei je redoutais en même temps de le voir reparaître armé de mon serment.

« Le temps s'écoulait? je restais le sage collé aux barreaux de fer, les rega fixés sur la porte maudite. Et rien 1 ne s'ouvrait pas ! Peut-être existait-il i. autre issue? J'interrogeai mes gardieni:

Elles ignoraient même l'existence . souterrains dont je leur parlais.

« Et la nuit vint. Quoi I cet honi ra'avait-il menti, m'avait-il trahie ?

« Non, c'était impossible. Car le serni prêté entre nous — et que les plui n.; râbles respectent — le contraignait d'à. Et, de plus, ne devait-il pas avoir hâte venir réclamer le salaire qui lui avait promis?

« Une à une les heures passaient. 1 étoiles avaient paru au ciel et à la lu bleue delà nuit, je ne détachais point i: yeux de la porte fatale qui — obstinénii — restait fermée.

« Et le lendemain tout entier s'écoti et un autre jour et un autre!...

« Ce ne fut que le quatrième jour i| :< j'appris l'horrible vérité...

€ Celui que je suis forcée d'appeler mon protecteur — puisque j'avais acheté s.n aide par une promesse infâme — avait • saisi au moment où il cherchait à s'inti duire dans la prison...

a Un ordre du cheik — instrument luimême d'un personnage mystérieux ipii était attendu à son retour du pèieriiii de la Mecque — interdisait la mise en . berté d'aucun prisonnier.

• Il y avait eu résistance, combat... «'olui auquel j'avais vendu mon âme était I mort!...

« Et ~ chose étrange I — cet hommo m'avait pas trahie! il n'avait pas dit inn , serment le liait à moi !... dans son fana-

tisme qui centuplait encore sa passion, il avait eu cette sorte de noblesse de ne pas me dénoncer, comme celle qui exigeait la délivrance du captif I...

(I Ce fut cependant un coup de foudre pour moi I

« J'étais prête à tout sacrifier, et ce sacrifice même devenait inutile!

« Celui qui était mort connaissait seul mon secret. Pour les autres, j'étais Medjé, la sorcière, la créature inspirée )... Alors un plan hardi fut conçu dans mon cerveau. Si par ma prétendue puissance je parvenais à me créer des partisans ; si je pouvais leur persuader qu'Allah voulait la délivrance des prisonniers...

« Hélas! toutes mes tentatives furent vaines I...

« Et loin que les portes de l'atroce souterrain laissassent sortir celui que j'attendais, au contraire chaque jour elles engloutissaient de nouvelles victimes...

« Les Khouans organisaient des expéditiens nombreuses, une sorte de chasse à l'homme.

« Et point de semaine ne se passait sans que quelque nouveau prisonnier fût amené à la casbah, et plongé dans les souterrains muets.

« Enfin une rumeur sinistre parvint à mes oreilles.

« Un marabout prêchait le massacre immédiat. Le capitaine était-il encore vivant? Je n'osais le croire, et pourtant, quand ce bruit arriva jusqu'à moi, il me sembla qu'on m'arrachait le cœur. C'est que je sais ce qu'est la mort aux mains de ces furieux, mort centuplée par la torture ! . . .

t Maintenant, comment vous expliquerai-je, Seigneur, ce qui se passa en moi...

« Je vous ai dit que parfois — en dehors des jongleries auxquelles m'obligeait mon rôle de sorcière — je tombais quelquefois dans des extases réelles, et auxquelles n'avaient part ni la boisson enivrante ni ma volonté...

t Et dans une de ces transligurations de mon être, il me sembla que j'étais au milieu du désert. Une voix me criait : Marche, marche encore, marche toujours... et tu trouveras celui qui le délivrera... Celui-là vaincra le mal qui aura vaincu le lioul...

« Quand je fus revenue à moi, la voix retentissait encore à mes oreilles... et elle m'obséda à ce point que je crus à quelque intervention soudaine d'Allah...

« La surveillance qui m'avait d'abord entourée, s'était relâchée...

(I J'étais libre d'aller et de venir dans Ouargla; le peuple s'inclinait sur mon chemin; d'autres me fuyaient, craignant que l'éclair de mes yeux ne les frappât de mort...

« Je résolus de profiter de ces folles idées...

« Et un soir je me glissai vers l'une des portes... L'ombre m'enveloppait, et mon haïk faisait une tache blanche sur les ténèbres...

La sentinelle qui m'aperçut se prit à trembler.

» J'allai droit à elle, et prononçai à haute voix quelques paroles étranges qiie cent fois j'avais répétées dans mes incantations...

« L'homme s'enfuit en jetant ses armes...

€ Alors résolue, je sortis d'Ouargla, je franchis la limite de l'oasis... Allah m' '. guidée... et je t'ai vu. Seigneur, vaincre 1j lion... C'est pourquoi je t'ai dit : Je te cherchais I...

Et finissant son long récit, Medjé se prosterna aux pieds de Monte-Cristo.

— Qu'une puissance surnaturelle t'ait guidée vers moi, lui dit-il, ne le crois pas, enfant 1 Cette voix que tu as entendue, c'était celle de ton cœur dévoué I Une attraction irrésistible t'entraînait vers moi. Tu es venue. C'est bien.

— Et tu le sauveras, n'est-il pas vrai!

— Oh I si Dieu me laisse la force qu'il ne m'a point encore refusée, je te le jure !...

— Alors il faut partir... aujourd'hui même... au lever du soleil...

— Je partirai. Et toi-même?...

— Je te servirai de guide. Mais, par pitié, ne perds pas une minute... Donne tes ordres pour que tes hommes soient prêts à te suivre...

Monte-Cristo sortit de la tente et, appelant Jacopo, lui donna de rapides instructions....

— Que toutes les armes soient chargées. Que les lâches s'éloignent. Que les vaillants seuls restent avec nous...

— On va donc en découdre? cria Coucou. Sapristi I il y a longtemps que la main me démange.

Et à ce moment même — comme s'il eût suffi à Coucou d'émettre un désir pour qu'il fût aussitôt exaucé — des coups de feu retentirent, se mêlant à ces vociférations sauvages que poussent les Arabes dans leurs attaques soudaines...

Monte-Cristo s'était élancé en avant, suivi de Coucou et d'une cinquantaine d'hommes...

On eût dit qu'une trombe venue du fond du désert s'abattait sur le camp.

Les sabots des chevaux frappant les pierres noires faisaient jaillir mille étincelles qui donnaient à la scène un aspect presque fantasti(iue.

Des balles sifflaient.

C'était une attaque. Peut-être le camp était-il enveloppé. Il fallait combattre...

De sa voix si forte qu'elle dominait le fracas de la fusillade, Monte-Cristo lançait ses ordres ; puis tous, le doigt sur la détente, bondirent vers l'enceinte...

Mais alors il se passa un fait étrange.

La troupe des iissaillants s'arrêta court...

Puis, un cri retentit, pareil à un hurlement de bête fauve.

Et ce cri aigu se terminait en un foimidable éclat de rire...

Et comme si c'eût été un signal convenu d'avance, les cavaliers tournèrent bride; et, en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, la masse sombre disparaissait...

Monte-Cristo s'était arrêté, surpris.

Quoil ces adversaires si menaçants fuyaient avant qu'un seul coup de feu leur eût répondul...

Il y avait là un incompréhensible mystère...

Monte-Cristo resta pensif, un instant...

Puis un cri rauque s'échappa de sa poitrine...

Il croyait comprendre... il avait compris...

Et d'un bond, ayant aux lèvres des imprécations, il revint vers sa tente...

Il n'ouvrit pas ; il arracha la pièce d'étoffe qui la fermait...

Malédiction I... la couche était videl Espérance avait disparu...

Espérance ! Espérance I le fils tant aimé ! Ohl c'était à devenir fou!...

Et en vérité qui eut vu Monte-Cristo en ce moment aurait cru que la raison venait tout à coup de l'abandonner. Hurlant de rage et de désespoir, n'étant plus l'homme niaitre de lui qui commande à la soufl'rance, Mont-Cristo courait follement, écartant tou.s ceux qu'il rencontrait .surson passage, et criant dans une lamentation furieuse :

— Espérance 1 Espérance I...

Il Jiravissait les rocs, se dressant sur leur cime, puis il bondissait sur le sol... appelant de sa voix qui pleurait ! ... et rien I nenl...

Oui, tout était évident maintenant.

Cett« attaque était simulée. C était une diversion pour l'éloigner de sa tente. Et

des infâmes, des bandits épiaient ce m<y ment pour accomplir leur rapt lâche!...

Toute cette scène s'était passée en quelques secondes.

Monte-Cristo resta un instant immobile, la tête penchée sur ses mains.

Et l'homme fort pleura! Oui, il y avait trente ans qu'une larme n'avait mouillé sa paupière desséchée!... il pleura lourdement...

Comme ses mains se mouillaient, il eut un tressaillement de surprise et les regardât Des larmes! lui! Allons donc!...

Il releva la tète et secoua ses cheveux comme fait le lion qui s'éveille.

Puis d'une voix tonnante :

— A cheval! à cheval! cria-t-il. A Ouarglal...

Page 1