IL NE FAUT PAS MOURIR
Nous avons laissé le capitaine Joliette au moment où la foule des assîissins se ruait dans les souterrains de la casbah d'Ouargla.
En même temps, une voix humaine, la première qu'il eût enfondue depuis qu'il avait été plongé dans l'horrible prison, lui criait en bon français.
— Capitaine! il ne faut pas mourir I
— Certes le conseil était des plus pratiques; et il n'était pas douteux qu'en toute autre circonstance le capitaine eût été absolument disposé à le suivre dans toute sa rigueur.
Ahl si pendant les longues et éternelles nuits de tortures qu'il avait subies le prisonnier avait reçu un encouragement! S'il avait pu espérer (iti'il était quelque part une créature vivante qui s'intéressait à lui, avec quel enthousiasme il eût salué cette espérance, si faible fût-elle!
Mais à l'heure, à la minute même, où ce cri parvenait jusqu'à lui, le devoir du soldat français était de ne plus songer qu'à mourir et à bien mourir.
Et quand les misérables, armés de poignards et de yatagans, s'élancèrent dans la prison, ils le trouvèrent deliout, hautain, les bras croisés sur la poitrine qu'il n'eesayail même pas de défendre.
Cependant cette horde de démons — quel autre nom leur donner? — s'était ruée sur lui. Vingt mains s'étaient accrochées à lui.
Sur la porte dont le panneau de ter s'était abattu, le marabout se tenait les bras levés au ciel, excitant les séides an massacre.
Mais ce n'était pas là, dans cette sentine obscure, qu'on avait résolu de frapper.
Non seulement ils voulaient tuer, mais ils Toulaient voir souffrir...
Et Albert se sentait saisi, entraîné, emporté plutôt dans une course furieuse.
On gravissait les degrés des souterrains.
Et à mesure qu'on montait, Albert sentait un air plus vivifiant entrer dans sa poitrine ; une lumière pure — celle du soleil qu'il avait en quelque sorte oubliée — frcippaitet emplissait ses yeux.
Cesempreintes toutes physiques l'absorbaient à ce point que pendant quelques minutes il eut un oubli du rôle effrayant qu'il allait jouer dans la tragédie qui se préparait.
Dans les angoisses les plus terribles, il est de ces minutes où 1 èfre s'épanouit dans une sorte de résurrection matérielle.
L'excès même des tortures endurées donne une sorte d'acuité aux sensations nouvelles qui assaillent et en quelque sorte enivrent le condamné.
Voir le soleil, voir la vie, c'est comme une seconde naissance.
El Albert ne sentait plus les griffes immondes qui s'accrochaient à lui, il était insensible aux coups dont on l'accablait. En i>roie à une espèce d'hypnotisme, il se senlîiil enveloppé d'une vision délicieuse; il se voyait encore à Marseille, à l'heure où sa mère tant chérie lui avait posé au front le baiser d'adieu.
Sur son visage, qu'ensanglantaient des taches rougeàtres, sous les brutalités de ses assaillants, éclatait un rayonnement de bonheur. Ainsi devaient resplendir les fronts des martyrs, quand, arrachés aux cachots obscurs, ils étaient poussés
Îiar la main fui-ieuse desbelluaires, dans e cir(|ue tout ensoleillé!
Chose singulière ; ces derniers mots — les premiers entendus depuis si longtemps : Il ne faut pas mourir ! tintaient dans son cerveau avec une persistance monotone, avec une netteté, une sonorité merveilleuse.
Et les mots étaient venus sur ses lèvres. Il les répétait mentalement d'abord, puis tout bas — si bas qu'ils n'étaient perceptibles pour personne :
— il ne faut pas mourir !...
On avait parcouru les longues avenues da souterrain, puis une acclamation formidable, forcenée, avait subitement éclaté.
La foule des fanatiques, qui se pressaient aux portes de la casbah, avait vu
apparaître le condamné, pâle, sanglant, mais beau dans son abandon de lui-même, dans sa fierté de moribond, que des cris de rage insultaient à ce courage qui était un défi.
— A mort ! à mort! hurlait la foule.
Et il y avait là des milliers de bras qui se levaient, n'attendant qu'un signal.
Qui allait le donner? Et d'ailleurs pourquoi était-il nécessaire ? Il n'y avait qu'à frapper!...
Cependant le marabout, celui-là même qui, à la porte d'Ouargla, prêchait tout à l'heure l'extermination des chrétiens, avait lancé d'une voie sonore la formule fatidique du Koran :
— Il n'y a de Dieu que Dieu !
— Et à ces mots — qui ont sur les Arabes une puissance quasi magique — les cris s'étaient tus. Les bras s'étaient abaissés...
Le marabout avait posé sa main longue et sèche sur la tête du capitaine. Et tout ceux qui l'avaient saisi s'étaient écartés.
Le marabout prononça encore quelques paroles. Et les rangs de la foule s'ouvrant, on vit apparaître une troupe d'êtres si étranges, si effrayants qu'en vérité oii eût pu douter s'ils appartenaient à la race humaine.
Vêtus de longs burnous de poil de chameau, dont la teinte blanche faisait ressortir l'étoile à six branches, qui y était tracée en lignes d'un rouge sanglant, la tète nue, le visage émacié, les yeux fiévreux, ces hommes s'avançaient lentement. A leur tête, un chef marchait, portant à la main un long bâton, garni de lames d'acier dardant dans tous les sens.
Un murmure parcourut la foule :
— Les Khouans. Ce sont les Khouans.
On s'inclinait; quelques-uns même se
prosternèrent en criant le nom d'Allah.
Maintenant le capitaine Joliette avait repris possession de lui-même.
L'illusion d'un moment s'était dissipée.
La réalité l'avait ressaisi.
Ce cortège lugubre, c'était, il le savait, la mort qui venait.
Et relevant la tète, Albert regarda es face.
Le marabout s'était avancé au-devant des Khouans, et, se penchant jusque dans la poussière, il avait saisi le burnous du chef et l'avait porté à ses lèvres.
Un long silence suivit cet acte de déférence.
Les Khouans semblaient métamorphosés en statues de pieiTe noire.
Puis le chef, lentement, d'un pas solennel, s'avança vers l'ofticier français.
Albert s'était redressé, attendant le coup mortel :
— Ennemi d'Allah, dit le Khouan d'une voix gutturale, il faut que ton sang expie ton crime. Es-tu prêt à mourir?...
Le capitaine le regarda bien en face et répondit :
— Puisqu'il y a chez les Arabes de lâches assassins prêts à frapper un homme désarmé, je suis prêt. Vive la France I...
Une rumeur de colère fit frémir toutes les poitrines.
Mais le Khouan imposa silence d'un geste large et dominateur. i
Puis :
— Lâches I dis-tu... Ne sais-tu pas que les frères subissent, sans se plaindre, des tertures qui te feraient hurler de -douleur 1 . . .
— Jongleries que tout cela.
— Crois-tu ? fit le Khouan en ricanant.
Et se tournant vers la troupe :
— Avant que cet homme ne soit frappé, prouvez -lui que vous ne redoutez aucane torture. Et quand Allah l'interrogera, il lui dira ce que ses fidèles supportent pour la défense de sa cause.
Alors un des Khouans se détacha, et se plaçant devantle capitaine, il laissa tomber son burnous.
Albert neput réprimer un frissonnement d'horreur, presque de pitié.
Un cœur de français a des miséricordes, même pour ses ennemis les plus acharnés.
Grand , d'une maigreur effrayante , le Khouan avait le torse, les épaules, les aisselles percés de poignards, et des plaies rouges, aux bords enflammés, d'où coulaient des gouttes de sang noir.
Le Khouan, sans qu'une fibre de son visage tressaillit, saisit un des poignards par la poignée, et, lentement, le fer sortit delà blessure béante.
La lame était taillée en forme de scie. On lenteudait gratter surl'os, on la voyait déchirer la chair. Et le sang coulait plus vif. Ce n'était pas un artifice de jongleur. Oui, ce fanatique se lacéraitla poitrine, se déchirait les enlraillus, et ses yeux, dont la pupille se convulsait, témoignaient seuls des affres qu'il supportait.
Le chel vint à l'homme, arracha brutalement un des poignards plantés dans l'épaule. L'homme n'eut pas un frémissement...
Le chef lendit alors l'arme dégouttante de sang à Albert, lui disant :
— Toi qui nous appelles lâches, ose donc te frapper!...
Albert eut un sourire de mépris.
— Nul n'a le droit de se frapper luimême, dit-il. Ma vie appartient à mon pays, je n'abrégerai pas les supplices que tu me réserves.
— C'est-à-dire que tu as peur I... au fer préfères-tu le feu ? Regarde.
Il fit un signe : un autre Khouan se détacha du groupe.
Devant lui, on apporta un brasier rempli de charbons incandescents.
S'étant dépouillé de son burnous, il saisit un des tisons et le plaça sur son front. C'était horrible. La chair grésillait et une odeur de brûlé se répandait. Et ainsi il se brûlait les bras, les cuisses, la poitrine. Enfin, pris d'une sorte de frénésie, il sauta à deux pieds dans le brasier ardent qu'il piétinait.
Albert restait impassible, quoique toute la nature en lui se révoltât contre ce hideux spectacle.
Le chef le saisit par le bras, et l'entraînant vers le brasier :
— Si tu n'es pas un lâche, pose ta main sur ce feu...
— Si ma main avait trahi mon c ourage, dit froidement le capitaine J-oliette, je n'hésiterais pas à la punir : elle a combattu loyalement contre les tiens, je refuse.
Puis, se tournant vers les Khouans :
— Vous tous, criat-il, qui, pour obéir aux ordres d'un dieu faux et menteur, vous livrez à ces pratiques ridicules et odieuses, je veux vous prouver que j'ai plus de vrai courage que vous. Donnezmoi une arme, un yatagan, un poignard, et je vous défie tous, oui, tous, d ms uu combat àmort?... Vous verrez alors ce que peut sur un homme le respect du nom qu'il porte et de la patrie à laquelle il se fait honneur d'appartenir...
Des hurlements de colère lui répondirent :
— A mortl A mort I...
— Vous voyez bien, continua le capitaine, que vous n'êtes que des assas sins I . ..
— Tu veux la mort, s'écria le chef des Khouans, eh bien! qu'il soit fait selon ta volonté 1... mais sache-le bien, cette mort sera si lente, si épouvantablement cruelle que tu crieras grâce I...
Alberlse contenta de hausser les épaule» sans répondre.
— Et je veux que tu saches quelles seront ces tortures et ces déchirements...
Il parut K l'entrée de la grotta.
Lit. 48.
Le chef éleva le bras et d'une voix ailë : .
— Qu'on amène les autres prisonniers !
a-t-il.
Albert tressaillit, et une douleur amère mplit tout son être.
Quoi ! il n'était pas seul ! Quoi ! d'autres éatures humaines, des trères, des solits sans doute, gémissaient, eux aussi, iD'^ ces horribles prisons !
Et on allait les torturer! Oui, le miséble fanatique avait raison. C'était bien pl'is épouvantable désolation qu'il lui it intlio;er.
Cependant la foule s'était de nouveau éc vers la casbah.
.\lbert avait été garrotté et attaché à un teau. Par un raffinement de férocité, tète avait été fixéfe de telle sorte qu'il i fût impossible de se dérober au hideux ecta.'le qui se préparait.
Pauvre, pauvre Mercedes I peut-être à !te heure se trouvait-elle auprès d'Hay- : Toutes deux parlaient de leurs enuts. chassant toute crainte au souvenir M nte-Cristo... et Albert allait mourir, - -lancel où était-il?...
,'.- portes des souterrains s'étaient ourles.
Bt le capitaine vit des formes humaines -"lient de l'obscurité.
ute. Et tous Français. Mais ; e. ,it, hélas!
i.eiit. pourla plupai-t, des soldats ivraient à peine des Jambeaux d'u-
.tenient liés, ils pouvaient à peine •:n pas et sur leur visage livide, on ■yait les traces des souiïrances de toutes rtes que les malheureux avaient en-
!. ""lurfaut. comme tout à l'heure le 1'. me Juliette, ils faisaient un suprême ni pour se redresser, pom* ne p int iter courbés sous le fardeau de douleur i les accal liait.
Q y avait aussi des cultivateurs, des vriers, pauvres colons qui avaient été rpris, arrachés à leurs travaux, que •uraient des femmes et des enfants qui les reverraieat plus.
Et tous ces hommes — sentant qn'en uioiuent ils représentaient la grande trie frauçaibe en face de la sauvagerie rbare — taisaient bonne contenance.
Pas nne faiblesse, pas un appel à la dé. 11 fallait mourir. Ds étaient prêts. Le cheik les fit drliler devant le poteau iqucl étai\ attaché Albert.
Les soldats reconnurent les épaulette»
et, saluant militairement, crièrent : "Vive la France!...
Albert ne pouvait les remercier que du regard. Mais dans ses yeux quelle lueur d'amour passait pour ces frères en douleurs et en héroïsme !
Mais tout à coup son attention fut attirée par un personnage assez singulier qui se trouvait justement à la queue de la lugubre colonne.
Comme les autres, il avait les mains attachées derrière le dos, mais il marcliait avec une crânerie superbe. Et de plus sa tenue ressemblait peu à celle des autres.
Pour tout dire d'un mot, il était costumé en dandy de l'époque.
Pantalon à carreaux écossais, gilet de soie. haljit bleu àboutons d'or; enfin deux détails complétaient singulièrement cette toilette, qui, à être franc, n'était guère de circonstance; il portait des e'scarpiiis vernis et un chapeau de forme bizarre, eutre le tyrolien et le bolivar. Bref, la dernière mode de 1848.
Tout cela n'était certes pas de la première fraîcheur. Mais cependant la forme et l'exceutricité subsistaient. On voyait que le propriétaire de ces belles choses avait lutté désespérément contre les accidents inhérents à des aventures peu propices, il faut en convenir, à la conservation des vêtements.
Le personnage d'ailleurs n'était pas moins bizarre que le costume.
Très grand, d'une maigreur étique, le visage en lame de couteau, barré en travers par uneénorme paire de moustaches, les yeux petits, gris, perçants, la bouche grande et railleuse, c'était un ensemble qui attirait l'attention et commandait l'intérêt.
Certes, pas plus que les autres, celtiilà ne semblait disposé à donner aux fanatiques d'Ouargla le spectacle delà moindi-e défaillance, même' il Avait quelque chose de plus que ses malheureux compagnons, c était une attitude à la fois gouailleuse et insolente qui dénotait une énergie peu commune.
Comme il passait devant le cheik :
— Pardon si je ne te salue pas, vieux grediu, ût-il en riant.
L'autre qui savait peu de français ne comprit sans doute pas.
Le railleur en fut pour ses frais, mais comme il approchait du capitaine, son visage se rembrunit brusquement : une expression d'indéfinissable tristesse se ré pandit sur ses traits.
Albert, attiré par je ne sais quelle sympathie dont il ne se rendait pas un compte exact, ne détachait pas de lui ses regards.
Le personnage lui adressa de la tète un signe pour commander son attention et dit très vite :
— Capitaine, par tous les diables, par tous les saints du paradis et d'ailleurs, il ne faut pas mourir!
— Quoi ! s'écria le capitaine , c'était vous !...
— Oui, moi, Gratillet, journaliste... ami de M. de Beauchamp, votre ami... et sapristi!... il nous faut cette journée-ci à nous... on nous tuerademain si on peut!... attention... trouvons un truc... pas mourir ! pas mourir!
Tout cela était débité avec une volubilité prodigieuse, car d'une part on allait vite, et en second lieu, il était nécessaire que des oreilles indiscrètes ne surprissent pas le sens des paroles prononcées. Or, le meilleur moyen de n'être pas compris des étrangers, c'est, on le sait, de parler le plus vite possible.
Albert avait fait des yeux un signe de découragement.
Ne pas mourir! c'était facile à dire.
Certes, cette parole d'espérance si invraisemblable, si folle qu'elle fût, avait retenti dans l'âme du capitaine comme un coup de clairon.
Mais que faire?... que tenter?...
Gratillet était passé, allant toujours la tête droite, le pas ferme.
L'espérance, disions-nous ! Qu'elle qu'elle fût, basée ou non, elle devait s'évanouir vite.
Car quelques secondes après, des clameurs féroces éclataient.
Le marabout, gesticulant furieusement, avait donné un signal aux Khouans.
Et ceux-ci s'étaient emparés des trois premiers prisonniers...
Hideux spectacle ! la plume se refuse à retracerles tortures effroyables auxquelles ces malheureux étaient soumis. On entendait des râles sourds. Ils ne voulaient pas crier, mais malgré eux la nature protestait. On entendait le bruit des os qui se brisaient, l'odeur des chairs brûlées montait dans l'air.
L'abattage humain avait commencé.
Chaque fois que l'acier entamait la chair, chaque fois qu'une victime abattue à terre se tordait dans les alfres d'une agonie prolongée, le peuple acclamait...
C'est que les Khouans étaient experts en soiilfrances. Ils avaient essayé sur eux-mêmes, dans un épouvantable fanatisme, les sensations lancinantes. La dou-
leur humaine était un clavier qu'ils con naissaient dans tous ses détails.
Et de ces Français martyrisés, pas ur ne s'abaissait à la prière.
Tous regardaient fièrement la mort er face, bravant les brutes à forme humaine. !|
Certes le sentiment de la nationalité es|| respectable, et les Arabes qui regretter leur liberté d'autrefois peuvent m les sympathies des penseurs. Abd-e der a été estimé par ses adversaires, quand la résistance, quand la veng prennent ces formes monstrueuses, :
des hommes déshonorent par leur fé:
jusqu'à ce nom de patrie qu'ils invoii alors c'est le conquérant qui représenta le droit, puisqu'il représente l'humanitl et la civilisation. ;
Lisez le Véloce de notre cher et granj Alexandre Dumas, et vous y retrouveref encore des scènes de sauvagerie eJ froyable.
Et à l'heure même où nous u-açons ce lignes, est-ce que nos soldats ne saigner pas encore sous de hideuses mutilations exercées par ces hommes qui prétenden i revendiquer leur patrie ? ]
Chez ces races brûlées par le soIrIdesséchées par le sable lu désert, ' 1ère et la cruauté prennent des pi lions extra humaines. C'est la bête >i reparait, le fauve, la hyène, avec se-^ là chetés et ses fureurs, ^est l'animal d désert déchirant sa proie et trouvant un joie immonde aux palpitations des mcu, bres écartelés. ^||
Le capitaine regardait, les yeux ^roH ouverts. Le dégoût se transformait ckal lui en une sorte d'ivresse. Il se cro; ' jouet d'un cauchemar...
Les hommes, poussés en avant, e: traient un i un dans le cercle des tinm
Les Khouans semblaient en proie à u délire sibyllique.
Ils dansaient, hurlaient, piétinaient si. les chairs vives...
Et au-dessus de tout cela, dominai|i comme un glas funèbre, le nom d'Allall lancé par la voix suraiguë du maraboui tandis que le chef des iTliouans, les br»l croisés sur la poitrine, les yeux au oiei dans une sorte d'extase, semblait offriri son dieu sanglant l'hécatombe humaiii'
Le nombre des prisonniers dinu diminuait.
Dix, vingt, trente étaient tombe.s.
Les pieds des assassins clapotaient dai le sang, rejaillissant si haut, qu'il la sait à leur corps comme une tunique (^| pourpre.
Et toujours Albert voyait la haute silhouette de celui qui lui avait jeté un mot insensé d'espérance, de ce journaliste, Gratillet, dont il avait entendu le nom pour la première fois et qui pourtant lui semblait celui d'un ami retrouvé.
Le hasard avait placé le rédacteur de \' Impartial au dernier rang.
Etait-ce bien une faveur? et au contraire, n'eùt-il pas mieux valu périr un des premiers, que d'être contraint à assister à ces massacres dont le raffinement augmentait l'horreur?
Encore un de tombé I Encore un ! Encore un I...
Il en restait cinq... et Gratillet allait tomber. ^
A ce moment il se passa un fait étrange.
Malgré la distance qui le séparait du groupe des victimes, Albert se rendait un compte exact de leur situation. Chaque pas qui les rapprochait de la mort était pour lui-même un avertissement sinistre.
Or, tout à coup Gratillet tomba de toute sa hauteur, comme une masse.
Qui l'avait frappé? il semblait que les bourreaux fussent séparés de lui d'assez loin pour ne pouvoir l'atteindre.
Il n'y avait pas eu de détonation.
Mais au même instant — et avant que le cerveau troublé d'Albert eût pu trouver une explication à cette circonstance bizarre, sinon que le journaliste était mort d'émotion, de peur peut-être — de formidables acclamations retentirent à travers la ville.
Et, à sa grande surprise, le capitaine vit les Khouans abattre d'un seul coup ceux qui étaient restés debout, puis brandissant leurs armes sanglantes, s'élancer sur la pente du plateau, en entraînant la foule derrière eux... Le marabout, le cheik oubliant que leur principale victime était encore vivante, se ruèrent au milieu de la horde sauvage qui faisait retentir l'air de ses hurlements frénétiques.
Tous se poussant, se bousculant, eurent en une seconde évacué l'esplanade de la casbah.
Le jour baissait, et, à la lueur blanche du crépuscule, Albert put distinguer, dans la rue principale d'Ouargla, un cor- "lège qui s'avançait.
Un homme à cheval dominait la foule de sa haute taille.
Son front était ceint d'un turban vert qu'ont seuls le droit de porter ceux qui sont allés à la Mecque adorer le tombeau du saint prophète...
Quel était donc cet homme?
Et en y songeant, Albert entendait rérésonner à son oreille la voix de celui qui lui avait dit : t il ne faut pas mourir.»
Cet homme, c'était celui qui avait franchi la Méditerranée à bord de VAlcyon, c'était celni qui avait laissé au comte de Monte-Cristo un adieu qui était une menace, celui qui avait signé de ce nom de Maldar qui signifie le Riche et qui en réalité s'appelait Mohammed-ben-Abdallah.
Déjà dans la conversation que le comte avait eue avec Beauchamp et aussi dans les quelques phrases échangées avec Coucou, on a appris quel était le rôle joué par cet homme qui avait juré aux Européens une haine implacable.
Féroce et rusé, il avait su d'abord capter la confiance des Français qui un instant l'avaient investi du gouvernement de Tlemcen.
Son hypocrisie les avait trompés, et un instant, on avait pu croire que la France n'aurait pas d'allié plus dévoué et plus utile. Illusion I
Tandis qu'il se répandait en protestations d'amitié — avec ce luxe d'images et de poétiques figures qui servent le plus souvent à dissimuler la pensée véritable — Maldar (conservons-lui ce nom) organisait la plus vaste conspiration qui dût menacer en Algérie notre vie et notre domination.
Il avait appelé à lui la sinistre confrérie des Khouans, et avait su rattacher à sa cause ces fanatiques cruels qui ne reculaient devant aucun crime.
Tous les féroces sont crédules. Maldar avait su leur persuader qu'il avait reçu d'Allah des communications mystérieuses, et il leur prêchait la guerre sainte, au nom de Dieu, qui, disait-il, lui avait envoyé des visions I
Et on l'écoutait, et ses paroles qui flattaient profondément les instincts farouches des Khouans, en leur promettant le meurtre et le pillage, se répandaient au loin en signaux de révolte.
Mais une dernière consécration manquait à la mission de colère que s'attribuait Maldar.
Il fallait qu'il allât se prosterner au tombeau du Prophète.
Et il partit pour la Mecque , laissant derrière lui ses séides , qui excitaieut de tous les côtés les fureurs des tribus du désert.
Pendant toute une année on l'attendit.
Son retour devait être le signal de la dé- '^iyrance, de l'extermination des envahisseurs.
D'après ses ordres, on le sait, une tactique nouvelle avait été employée. Les Khouans procédaient par surprise, par incursions rapides sur le territoire occupé. Et des prisonniers étaient saisis.
Ue devaient être détenus jusqu'au retour de Maldar qui s'était réserve de statuer sur leur .ort.
Mais la rage populaire ayait enfreint ses ordres.
Et c'est au moment même où il apparaissait aux portes d'Ouargla, de la ville mvstérieuse qui était le siège de la vaste co.ispiration,que les meurtriers impatients commentaient l'œuvre de sang.
Nous retrouvons Maldar dans une des vastes salles de l'ancienne mosquée.
Là, debout, frémissant de colère, élevant ve;-5 le ciel ses mains i'ritées :
— Peuple inlidèle, s'écri lit-il, pourqnoi n'as-tu pas obéi aux ordies de celui qui parle au nom du Très-Haut?... pourquoi as-tu fiappé ceux que tu devais garder comme un dépôt.
Et comme tous se taisaient, cherchant à cacher sous leur buiuous leurs mains dégouttantes de sang :
— Allah veut qu'on respecte la parole de ses serviteurs! Peuple, prends garde que sa main ne se retire de toi! Je t'apportais la liberté, tremble que je ne la garde dans les plis de mon manteau pour ne te laisser que la honte et l'esclavage.
"Tous maintenant frémissaient de terreur.
Ces lâches qui, tout à l'heure, frappaient des ennemis désarmés, tremblaient mainleiumt devant ce maître qui les écrasait de sa colère.
Il les renvoya du geste et resta seul avec le marabout et le cheik.
Là, H exhala tout son mécontentement.
— Vous n'avez donc pas compris, leur disait-i.', quel plan m'a été inspiré par Allah? J'ai vécu a.'ssez longtemps avec ces chrétiens maudits pour comprendre leur caraitere. Impitoyables pour nous, ils craignent sans cesse pour eux-mêmes ou pour ceux qui les touchent, il nous faut des otages nombreux, dont le rang et l'importance soient tels aux yeux des Français que leur vie nous serve de garantie et de tvge. En les menaçant de faire périr lès prisonniers qui sont entre nos mains, nous les tiendrons à notre merci, nous les verrons plier les genoux et se lamenter comme des femmes... Vous ne m'avez pas obéi, vous avez retardé la délivrance de notre pays...
Et comme les Khouans s'excusaient :
— Trêve de doléances, fit-il brusquement. Ce qui est arrivé devait arriver.
C'est à moi qu'il appartient de réparer le mal que vous avez fait....
11 réfléchit un instant, puis :
— Qu'on amène ici, dit-il, le jeune prisonnier dont mes fidèles se sont emparés.
Les deux Khouans saluèrent et sortirent.
Un instant après, la porte s'ouvrait de nouveau, et au milieu de gardes. Espérance parut.
Espérance, était tombé entre les mains des Khouans lors de la fausse alerte qui avait éloigné de lui son père, aujourd'hui désespéré.
L'enfant était pâle, mais dans son regard noir brillait un feu énergique.
Maldar fixa sur lui ses regards menaçants.
— Approche, lui dit-il, et dis-moi ton nom...
Levant la tète et croisant ses deux bras sur sa poitrine, le fils répondit :
— De quel droit m'interroges-tu?...
Maldar eut un tressaillement de colère,
aussitôt réprimé !
— Du droit de la force, dit-il les dents serrées, du droit de représailles contre ton pays...
— Mon pays est la France, répliqua l'enfant, c'est la patrie de la justice...
— Assez 1 cria Maldar. Encore uni» fois, je t'ordonne de répondre. Ton nom ?...
— Au reste, pourquoi te le cacherai-je. Je m'appelle Espérauce !...
— Et tu t'appelleras bientôt Désespoir.
Et refuser:is-tu de me dire quel est le nom de ton père t.. .
— De mon père, fit Espérance avec une intonation de suprême orgueil. Ce nom, demande-le à qui a fait le mal, à qui a commis des crimes, à qui a tremblé devant l'inflexible châtiment... oui, ce nom, je te le dirai, et en l'entendant tu pâliras, car c'est celui qui retentira à ton oreille le jour où tu seras puni... Mon pcre s'appelle le comte de Monte-Cristo.
Nulle expression ne saurait rendre l'accent de glorieux déli avec lequel Espérance prononçait ce nom respecté.
Maldar avait souri.
— Oui, oui, je sais, fit-il. Ton pcre est un de ces hommes qui croient avoir tout soumis à leur puissance, et qui s'imaginent que tout doit jilier devant eux... Je le détromperai. Mais dis-moi, ton père, le comte de Monte-Cristo, quel rang oo-
coupe-t-ildans son pays? C'est sans doute un des chefs les plus puissants...
— Je ne te comprends pas...
— Je veux savoir quel rang il occupe dans le gouvernement de la France... estil chef dans l'armée... je sais que, dans votre République (c'est ainsi je crois qu'on nomme votre gouvernement) il n'est plus de rois... mais des hommes commanda[it à vos soldais, à vos flottes... ton père estil doceux-là?...
— Mon père, dit Espérance, ne connaît d'autres droits que ceux qu il tient de luimême .. Il n'attend de personne des titres ou des commandements quelconques...
Est-il roi?... Non, mais il commande à tous... Que lui importe un vain mot? Mon père est au-dessus de tous, voilà tout ce que je sais.
Maldar se pencha vers le cheik et lui dit à voix basse :
— C'est ainsi qu'il nous faut des otages. Quels sacritit-es ne ferait pas cet homme pour reconquérir son enfant!...
Puis, s'adressant de nouveau à Espérance :
— Ton père est riche, très riche!...
A ce moment, le nom de Maldar murmuré par un des gardes avait frappé l'oreille d'Espérance.
Il éfciulit la main vers le chef :
— Tu dois le savoir, dit-il, toi qui t'es introduit chez lui comme un voleur!
Maklar poussa un cri de rage. Le mot l'avait cinglé en plein visage comme un coup de fouet.
D'un bond, il s'était rué sur l'enfant et lui avait appuyé U pointe de son yatagan sur la poitrine. Espérance ne lit pas un mouvement. Pasun murmure ne s'échappa de ses lèvres.
Seulement de petites gouttes de sueur froide perlaient sur son front blanc.
C'était chose étrange que ce contraste entre la face convulsée de l'homme et les traits calmes de l'enfant.
Cependant Maldar ne frappa pas :
— Tu es brave, dit-Q. Ton père doit beaucoup t'aimer...
Espérance ne répondit pas. Seulement au nom de son père, une légère rougeur colora ses joues.
Et Maldar murmurait :
— Ûh ! cet orgueil 1 je saurai bien l'abattre!... Et ton père, le comte de Monte- Cristo, ajouta-t-il en s'exaltant, je briserai son énergie... Je veux, entends-tu bien, qu il se courbe à mes pieds, pleurant et sanglotant!... je veux qu'il me supplie, moi, quil a l'audace de dédai-
gner et. à ses prières, je répondrai à moo tour par le m/pris !...
Tout à coup, une réflexion subite traversa son esprit, il se tourna vers le cheik.
— Ainsi, reprit-il avec colère, tous ces Français maudits ont été égorgés... et pas un n'a écliappé?
Le cheik baissa la tête.
— Ne vous trompez-vous pas, dit alors le marabout, il en est un, D me semble, qui était encore attaché au poteau , lorsque...
— Par Allah! tu dis vrai!... Celui-là attend encore son supplice!...
— Que seul je puis ordonner, interrompit Maldar en fronçant le sourcil. Quel est ce prisonnier?
— C'est un ofâcier français, dont s'était emparé un de nos frères Khouans, qui est mort...
— Et le nom de cet officier?...
— H était connu dans l'armée sous le nom de capitaine Joliette...
A ces mots. Espérance laissa échapper un cri de douloureuse surprise.
Ce nom. il l'avait déjà entendu prononcer par son père. C était pour le sauver que Monte-Cristo avait affronté les périls du désert.
Et le capitaine était encore vivant !
Maldar, lui aussi avait entendu ce nom, lui aussi savait l'intérêt profond que Monte-Cristo lui portait : im sourire ironique crispa ses lèvres :
— Le capitaine Joliette, en vérité! Par Allah, il est bon qi e celui-là ait été épargné. 'Toi qui t'appel es espérance, reprit-il en s'adressant à 1 ad 'îesceut, tu ne tarderas pas à savoircommentMaldar se venge de ceux qui le méprisent.
Puis il dit au cheik :
— Allez chercher ce prisonnier et qall soit amené ici, sur l'heure.
Le cheik sortit.
Maldar se promenait à grands pas dans la salle.
— Entàn! disait-il, je vais donc engager le comnat. Qui pouri-ait résister à l'élu de Dieu? Chrétiens détestés, je vou»
chasserai jusqu'à la mer qui vous engloutira.
Puis, tirant des parchemins de son sein, il les posa sur une table, les étudiant avec une attention fiévreuse.
Espérance, toujours immobile, atte«dait.
Bi-ave enfant! Ah! comme il était digne de son père 1
Dej'uis le moment où U avait été arraché de la tente des Roches-Noires, pas
une plainte n'avait trahi les souffrances qu'il endurait.
Il savait qu'il était condamné et, avec une énergie d'homme, il regardait la mort Bans faiblir.
— Maître! maître! s'écria le cheik, rentrant précipitamment dans la salle.
— Qu'ya-t-il?
— Le capitaine Joliettel...
— Eh bien!...
— Il était solidement garrotté, attaché à un poteau...
— Achève I...
— Ses liens ont été coupés, il a disparul...
— Disparu ! s'écria Maldar avec un cri de rage. Ah! misérables traîtres!... je vous ferai payer cher vos lâchetés!...
Ainsi cette proie m'échappe! Mais non, c'est impossible!... Que dix des meilleurs cavaliers s'élancent dans toutes les directions autour d'Ouargla. Il est impossible que ce misérable Français ait pu encore s'échapper. Allez! Allez!... et si dans une heure, le prisonnier n'est pas enfermé dans la casbah, alors malheur à vous!...
L'accent de Maldar était si impérieux, une telle fureur brillait dans ses yeux que le cheik s'élança dehors, craignant de ne point obéir assez promptement.
— Quant à celui-là, dit-il en désignant Espérance, qu'on l'enferme dans la chambre de fer.