FUITE
Que s'était-il donc passé, et par quel miracle Albert s'était-il échappé?
Pour l'expliquer, il nous faut remonter d'une heure en arrière, au moment où les Arabes avaient couru au devant de Maldar, l'envoyé d'Allah.
On n'a pas oublié que le journaliste Gratillet était tombé dans la mare sanglante, un moment à peine avant que l'esplanade ne fut évacuée.
Le carnage avait duré longtemps, et déjà des bandes d'oiseaux carnassiers attirés par l'odeur du sang, planaient en tournoyant au-dessus du monceau de cadavres.
La scène était épouvantable; cet amas de corps mutilés, de membres tordus dans les sujjrèmes angoisses de l'agonie avait un caractère presque fantasliijue. La nuit était venue, et à la lueur blafarde des étoiles, l'aspect lu champ de meurtre était plus sinistre encore.
Et les oii^eaux du désert tournaient,
tournaient toujours, descendant peu à peu, s'enhardissant par l'immobilité qui leur promettait une abondante curée.
Tètes chauves, becs sanguinolents , griffes acérées, ces monstres du désert ressemblaient à ces créations bizarres des légendes, harpies ou lémures, qui hantent les cauchemars des peuples enfants.
Leur cri rauque était comme un aboiement, celui du chien qui aperçoit un ennemi et commence à gronder.
Enfin, le plus hardi plongea, et quand il étendit ses ailes pour reprendre son essor, il avait au bec un lambeau de chair humaine. Et un autre 1 l'horrible festin commençait I
Soudain, l'un des oiseaux sentit s'abattre sur sa tête une claque formidable, tandis qu'une voix criait :
— Eh, dis donc, mon petit père I... est-ce que je t'ai invité à ma table?...
Et d'un bond, Gratillet s'était dressé sur ses pieds.
Vivant, mais oui, très vivant. Et sa haute silhouette, se découpant hardiment dans la demi-obscurité, mit en fuite la horde immonde.
— Il paraît qu'on nous laisse tranquille, ajouta le journaliste. Alors... en avant!...
Et, se secouant, il courut vers Albert, qui, épuisé parles angoisses de cette terrible journée, était affaissé entre ses liens, dans une sorte d'engourdissement.
— Hé! capitaine! fit Gratillet en lui saisissant les mains.
— Ah I la moi't 1 murmura Albert.
Qu'elle soit la bienvenue !
— Sapristi non ! pas la mort du tout 1 qu'est-ce que je vous avais dit, capitaine?... qu'il ne fallait pas mourir. Vous voyez bien que je suis vivant!...
— Vous!... mais par quel miracle?...
— Pas de miracle I rien déplus simple I ils tapaient à tort et à travers, ces ivrognes de sang. Ils n'y voyaient plus clair... si bien que je me suis aO'alé tout de mon long... ils|ne s'en sont même pas aperçu... et je suis resté prudemment, le nez dans le sang. Dame! cane sentaiv ;^as le musc! maison n'a rien sans souffrir v.""^ peu! et la vie vaut bien qu'on se passe ur. .''ntant de parfumerie!... Sapristi!... et je "*?* pas de couteau!
Cette dernière exclamation était motivée par la diflicullé qu'éprouvait le brave Gratillet à détacher les liens d'Albert.
Tout en s'évertuant, il continuait à parler,
— D'abord, jeme présente... Gratillet...
Emmanuel... trente-trois ans, l'Age du Christ... de son métier journaliste... Ami
lit me jetèrenl les maice liées sur un cbeTaL
Lay. 49.
. M. Beauchamp, ainsi que je vous l'ai it, Aveo ça.vivace, actif comme un diale, iavard comme une pie, curieux comle une allouette... se promène en Algérie our son agrément, histoire de tout conaltre et de préparer de la ligne pour Impartial... s'est lait pincer au demircle par ces satanés Bédouins... a été luré dans un puits... a appris que vous iez son voisin... et avait orgamsé tout petit plan d'évasion très réussi... veut vous avertir, quand ces animaux-là it senti le besoin de nous faire passer le ùt du pain sans sommation préalable...
ref, Gratillet, qui vous a dit qu'il fallait sister jusqu'à la dernière seconde... et d vous délivre. ..Là... une risette à ce ave Gratillet!...
Il bavardait, il bavardait! en vérité, il Hait avoir le rire chevillé aux lèvres ur trouver encore laforce de plaisanter, and, quelques minutes auparavant, on croyait sur de tomber sous le yatagan 3 assassins.
— Là, çà y est ! cria-t-il en achevant desserrer le dernier nœud. Sapristi !... ont des façons de vous tortiller de.«
rdes... Eh ! là bas !...
Ce dernier cri, poussé avec l'accent du rfait Parisien, s'adressait à Albert qui, adu à la liberté, se trouvait à bout de ces et pouvait à peine se tenir debout, ancelant sur ses jambes mal afferes.. ♦
— Allons ! il faut déguerpir et plus vite e ça, aftîrma Gratillet.
Oh ! monsieur ! murmura Albert, e de reconnaissance je vous dois!...
ds je le sens, il me sera impossible de jfiter de votre dévouement... je suis uiséi...
Hi! hi! pas de bêtises, sacrédié!...
mment! revenir de si loin et ne pas jfiter de l'aubaine... Voyons ! un soldat rrançais ! Que diable ! un peu de chien !
C'est que... vous ne savez pas... voilà Js de quarante heures que je n'ai rien s... Je voulais me laisser mourir de
- De faim ! Ah bien ! en voilà une sot- . Prelotte ! c'est que je n'ai pas un
îfsteack sur moi!...
Tout à coup, il se frappa le front :
— Attendez ! cria-t-il.
)n entendait au loin les cris de la mul-
xde qui entourait les mosquées où était
ré MaldaF.
-y Je ne sais pas ce qu'ils font là-bas,
mmela Gratillet, mais je crois qu'il fe-
t bon iirer au large.
1 était revenu en courant vers l'amas
de cadavres. Et là, fouillant, retournant les poches, plongeant sefe mains dans le sang qui se coagulait... il chercliait... quoi?...
Rien et tout. Gratillet avait pour principe que le grand maître de la vie était le hasard. Jamais il ne désespérait. Il l'avait prouvé. La tète sous le couteau, il se disait : Tant qu'il restera une seconde, i; peut arriver un cataclysme. Mon bour reau peut-être foudroyé. Sait-on î...
Et, de fait, qui ne s'abandonne pas a toujours une chance de salut.
Cette fois encore l'événement donna raison au brave reporter.
Dans la poche d'un soldat égorgé, il trouva un morceau de viande, et, caché dans la reinture de l'autre une fiole qui contenait bien encore la valeur de deux verres de rhum.
— Voilà l'affaire! s'écria-t-il tout joyeux en bondissant vers Albert.
Le capitaine, saisi de nouveau par la volonté de vivre, essayait de se relever.
Il s'était appuyé au poteau. Mais la nature était tellement affaiblie que ses jambes tremblaient sous lui.
— Avalez-moi ça, dit Gratielet, en lui présentant le flacon de rhum. Dame ! je ne vous dis pas que ce soit très hygiénique, du rhum à jeun. Mais à la gueera Comme à la guerre! N'eussiez- vous qu'une heure de force, cela doit nous suffire, et nous n'avons pas sous la main un médecin pour nous gronder.
Albert avait saisi vivement la fiole et l'avait portée à ses lèvres.
L'alcool lui fit à la gorge l'effet d'une brûlure. Mais l'excitation fut si violente qu'il se redressa.
— Je suis prêt, dit-il. Marchons.
— Bravo! fit Gratillet. Sapristi! je suis bien content d'être venu...
Albert ne put réprimer un sourire :
— Il faut avouer, fit-il, que vous n'êtes pas difficile !
— Bon ! vous me blaguez ! ça va mieux ! oui, je suis content d'être venu, parce que je meuble mes souvenirs.
Qu'est-ce que vous voulea. à Paris? toujours la même chose, nen d'original, rien de nouveau... tandis qu'ici... quels articles ! mon capitaine... An ça! où diable allons-nous... diriger nos pas?... comme on dit dans les tragédies...
— Quoi! vous ne connaissez paa la vUle?...
— Moi ! ie connais un trou sous terre, où j'ai eu des entretiens variés avec des reptiles coulants, mais peu sympathi-
ques... et je connais ceci, qui m'a tout ' air d'une esplanade. Mais vous-même?
— Moi, j'ai été apporté ici, garotté, évanoui...
— Va bene! «i bien que nous voilà encore obligé? de compter sur le hasard, le bien heureux hasard. Tout d'abord, je fais une proposition. Ces estimables bandits étant là, à droite, nous allons tirer à gauche...
— Ceci me paraît sage...
— Allons donc... savez- vous bien qu'il ne fait pas trop clair...
— Par malheur, il y a encore trop de lumière... on pourrait nous voir. ..
— Bah ! ils m'ont l'air d'avoir d'autres chiens à fouetter... sacré nom de...
Gratillet avait accentué le juron de soldatesque façon.
Mais on eût sacré à moins. Dan*- ">n impatience, il s'était avancé trop vite, et le terrain s'était tout à coup dérobé sous ses pas.
L'esplanade finissait brusquement presque à pic, et le journaliste avait dégrinfolé d'une hauteur de quelques mètres.
ar bonheur, la terre était friable et il avait roulé, si bien que la chute avait été amortie.
Mais, ô désastre! le chapeau — à forme victorieuse — qui déjà avait subi tant de vicissitudes, s'était brutalement évadé de la tête qu'il couvrait et tombait en rebondissant, sans qu'il y eût espoir de le rattraper.
— Ça, c'est un vrai malheur ! dit Gratillet, en se frottant les reins. Je n'aime pas aller nu-tête, les Bédouins croiraient que je les salue... mais voyons un peu où le •ort m'a poussé...
Il se trouvait sur une sorte de plateforme assez étroite, qu'entouraient des masses rocheuses. C'était évidemment un creux formé par les pluies sur la crête du namelon qui soutenait l'esplanade.
Jugeant qu'il ne fallait reculer devant aucune extrémité et mettre de côté tout amour-propre, Gratillet, prudent, se laissa tomber à quatre pattes.
— Il y a un sentier, cria-t-il tout à coup. Là, capitaine, laissez-vous choir auprès de moi et non? continuerons notre petite promenade. Décidément, je suis de plus •n plus content d'être venu.
Son accent respirait une telle bonne kumeur, il y avait dans toutes ses allures une si vaillante insouciance du danger ^u'Albe^l se sentait renaître.
Il obéit à l'injonction donnée et se laissa glisser le long de la pente.
^ Hof 1 ç« y est! ût Gratillet. Non
d'un!... il fait plus noir que là-haut... el ça manque de réverbères. Voyons le sentier... C'est tout simplement une rigole que se sont frayée les eaux de pluie entre les roches... Ah! si mon père avait été bouc... je serais chèvre... et j'en serais rudement aise dans ce moment-ci... ;
Il ne cessait pas de parler , mais ei même temps U ne cessait pas d'agir. |
Il se glissait à plat ventre, les mains eii avant. j
— Vous ne savez pas, dit-il à Albertl tenez-moi par les pieds, ça fait que silei mains manquent, ohé ! hisse ! vous m rattrapperez...
■ — Mais vous courez tout le péril, fit 1 capitaine. Laissez-moi passer devant...
— Pouiquoi ça! d'abord vous n'ave pas déjeuné... tandis que moi j'ai avalé d très bon appétit ma provende journa lière... Ah! ça n'est pas moi qui me lais serais mourir de faim, même au fond d'un puits! Pristi! que c'est raboteux!, ma culotte de chez Dusautoy en voit d dures!...
Il rampait comme un lézard, allai toujours en avant.
— Halte ! cria-t-il tout à coup.
Albert s'arcbouta en arrière, lui tena4
les jambes.
Pendant ce temps Gratillet avait corps à demi suspendu dans le vide, et ( ses bras tâtait... l'espace.
Et il regardait, ou plutôt il s'écarquilli les yeux pour regarder au-dessous lui.
Rien, qu'une profondeur noire. D deux côtés de l'étroit sentier où ils étale engagés, des roches et aucune issue, était évident que les eaux tombaient là, à pic. Mais, de quelle hauteur?
Gratillet avait été ■ un peu en d rière, et s'étant retourue, s'appuyait fl son coude, réfléchissant avec la mèi tranquillité que s'il eût été bien aco( dans son lit.
— Donc, dit-il, je suis toujours c chanté d'être venu... mais je voudr bien m'en aller, histoire de voir du m veau. Ça devient horriblement monotO] Remonter sur l'esplanade ne me pal guère prudent, nos aimables hôtes p( vent se raviser et se souvenir qu'ils II valent pas achevé leur besogne. D'au part, continuer en avant?... Cela me ] raît dur... Oh! si mon père avait été p oiseau... j'aurais des ailes!... mais je n ai pas... et si j'attends qu'elles po sent!... •
— Remontons, du brusquement bert. Si nous trouvons des ennemis, i
il*
nous défendrons et du moins nous 'vendrons chèrement notre vie...
— Ouws/... jamais ce qu'elle vaut!...
eontinuods à raisonner, s'il vous plaît. Remonter, c'est allor à une mort certaine, n'est-ce pas?
— Nous n'en pouvons douter...
— Et alors, pourquoi ne pas descendre... nous ne mourrons pas plus pour cela, et du moins il y a cet avantage que si nous savons très bien ce qui nous attend là-haut, nous ignorons parfaitement c« qu'il y a là en bas..
— Mais, c'est un gouffre !
— Si au moins il n'avait pas de fond, nous ne risquerions pas de nous casser quelque chose en tombant. C'est ce fond qui m'inquiète. Mais qyii ne risque rien n'a rien. Et puis je n'ai jamais vu persop nellement un gouffre avec ou sans fonu... Et un bon journaliste doit tout connaître.
— C'est-à-dire que vous décidez?..,
— Je décide que nous allons tenter l'aventure...
— C'est folie !
— Je le sais bien. C'est pour ça qu'il fciut essayer. Les fous sont comme les ivrognes et les chats, ils retombent tou-
{"ours sur leurs pattes... Voyons, il nous audrait une corde, n'importe quoi. Comme c'est bête pourtant! On oublie toujours quelque chose... Voilà une occasion unique de voir un gouffre, et je n'ai pas de corde!...
— Attendez, s'écria Albert, j'ai une longue écharpe roulée autour des reins.
— Exquis!... est-elle solide?...
— Toute neuve... quatre mètres de long...
— Et voiis ne 1& disiez pas?... Passezmoi ça'c yus allons continuer notre petite opération.
Gratillet s'était très confortablement installé sur le rebord du rocher; Albert avait les mains libres. Il se hâta de dérouler l'écharpe, faite d'une étoffe de laine fortement tressée.
Gratillet la palpa, l'essaya et dit :
— Un simple rêve!... Maintenant la manœuvre est des plus simples. Je vais me suspendre à ladite écharpe, me lancer dans le vide, et vous me laisserez couler tout dcacettement pendant que j'explorerai '/e paysage avec meà jambes.
— Mais encore une fois, je ne vax pas
re vous assumiez ainsi tous les risques, mon tour!
— Vous, mon capitaine, vous allez d'abord me laire le plaisir de vous taire.
Sans vouloir vous humilier, c'est moi qui vous ai sauvé la vie. . donc, votre vie m'appartient, et j'ai le droit de faire de vous ce qui me plaît. Veuillez obéir sans murmurer... Un, deux. Voilà, je tiens l'écharpe... Vous, raidissez-vous carrément, et laissez aller...
Force était bien à Albert de se sour mettre aux volontés de son joyeux sauveur.
D'ailleurs, il ne se sentait pas la tête assez forte pour conserver la lucidité d'esprit nécessaire.
— Hum! fit Gratillet au moment de risquer la terrible descente, rendue plus effrayante encore par l'obscurité, — estce que vous avez la petite fiolle de rhum T
— Oui, la voici !
— Partageons en frères... 0 Alcool!
sois-moi propice!... Là, acheva-t-il en clapant de la langue, à votre tour, avaliez le reste... ça, c'est votre vigueur du moment... surtout n'allez pas lâcher la ficelle... je vous en voudrais toute ma vie! Il est vrai que, très probablement, ça ne serait pas très long.
Ceci fait, Gratillet saisit l'écharpe, se la roula fortement autour des deux poignets en serrant l'extrémité dans ses mains, puis, lentement, il se mit à tourner sur la crête de pierre... Ses jambes {)endirent bientôt dans le vide, puis il ne ut plus appuyé que par le torse...
puis...
— Allons-y! proféra-t'il. Et vive la France !
Albert, sous l'empire des émotions qui emplissaient sa poitrine, avait retrouvé toute sa force.
Les reins courbés en arrière, il soutenait le poids de l'homme qui descendait.
Gratillet continuai t à parler.
— Ça va bien !... c'est amusant, de nager comme ça dans l'air... pourvu que ça ne dure pas trop longtemps... j'aurais le mal de mer!... Tonnerre de D...!
Le juron se perdit dans un double cri.
Ce qu'ils n'avaient pas remarqué c'efll que la crête de pierre était aiguë et coupante...
L'écharpe venait de se rompre... Gratillet était précipité en bas... et en même temps, la secousse subie par le capitaine avait été telle qu'il avait tourné sur luimême en perdant l'équilibre et avait été à son tour lancé dans le vide...
Et, au même instant derrière la montagne, une vive fusillade éclatait...