‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 38 sur 84 · AU PIED DE LA. CASBAH · texte numérisé non relu

AU PIED DE LA. CASBAH

— En avant! avait crié Monte-Cristo en s'élançant à cheval.

Pour la première fois de sa vie, l'homme qui avait affronté sans pâlir tous les désespoirs, tous les périls, se sentait faiblir. Certes son énergie était toute entière; il était prêt à lutter jusqu'à la dernière goutte de sang pour sauver son fils...

Mais la grandeur même du danger — suspendu sur une tête adorée — lui enlevait — en dépit de lui-même — cette suferbe confiance qui jusque-là toujours avait soutenu.

C'est qu'aussi jusque-là il avait combattu seul, ne risquant que lui-même, insouciant de la mort qui ne pouvait frapper que lui, bravant le danger en lui présentant hardiment sa poitrine.

Aujourd'hui, ce n'était pas Dantes qui seul pouvait être vaincu, qui seul pouvait mourir... c'était le fils de son cœur, l'enfant d'Haydéel... U voyait apparaître dans un nuage de sang cette créature aimée qui l'appelaitl...

Et s'il n'arrivait pas jusqu'à lui !

S'il ne parvenait pas à l'arracher auT mains de ses ennemis!...

Oh 1 il n'était plus ici question d orgueil I Monte-Cristo sentait ijuc, s'il l'eût fallu, il était prêt à s'humilier pour sauver Espérance !.. .Que dirait-il à Haydée quand il reparaîtrait devant elle et qu'elle lui demanderait son fils!...

Et Mercedes?... Oui, c'était cet orgueil immense qui l'avait perdu ! il s'était cru tout-pu>6sant, au-dessus de tous les périls humains I. .. l<^er de ses anciennes victoires — alors qu'il avait abattu les Villefoit, les Danglars, les Morcerf, il n'avait plus songé

Îue le plus audacieux se heurte tout àcoup un obstacle imprévu, et que, pour l'humilier , Dieu lui crie : Tu n'iras pas plus îoini...

Quelles poignantes douleurs torturaient •on àinel...

C'était comme l'étreinte d'une main de fer qui lui liroyait le coeur!...

Et, chose borrible — car c'était l'inconnu pour lui — Monte Ciisto doutait!..

Ceiiendaiit, ralliée parle zouaveCoucouet par.lacopo, la [lelite troupes était ébranlée.

Maiv que de délecliODS !... évidetnnieut les adversaires de Monte-Critito avaient des intelligences jusque dans les rangs de ses serviteurs.

A ptiiue restait-il cinquante bommesl U

avait fallu abandonner sur place les chameaux et les vivres!... On eût dit une sorte de déroute!... A ce mot lancé d'une voix vibrante : A Ouargla! les Arabçs avaient senti se réveiller toutes leurs crain^ea superstitieuses.

Ceux qui n'étaient pas affiliés aux Khouans, redoutaient cette association puissante qui savait punir les trahisons!... et Ouaigla — tous le savaient — était le repaire de ces fanatiques (

Medjé s'étaitélancée sur un cheval et gaopait auprès de Monte-Cristo.

Tout d'abord , absorbé dans ses réflexions, il ne la vit pas.

Ils fuyaient comme le vent à travers les solitudes du dései't. Le jour commençai i à se lever, encore quatre heures, et ib arriveraient à Ouargla.

Tout à coup, le comte s'aperçut que \u jeune Arabe se trouvait auprès de lui.

Une mauvaise pensée monta à son cœur.

— Que fais-tu là ? s'écria-t-il durement Âhl maudite, qui me dit que tu n'es pas une traîtresse, que ce n'est pas toi qui as livré mon fils !...

Medjé devint pâle comme une morte, et la commotion qu'elle avait reçue était telle qu'elle faillit s'abattre sur le sable.

— Seigneur,- s'écria-t-elle, pourquoi me soupçonner ? Oh I c'est mal, c'est bien mal !...

Et de grosses larmes roulaient sur 8e^ joues.

Sa voix avait un tel accent de douleur que Monte-Cristo eut honte de son injustice.

Lui qui connaissait si bien la nature humaine, est-ce qu'il n'avait pas lu dans les yeux de Med)é la passion vraie, l'amour saint qu'elle avait voués à Albert

Oui, elle avait dit vrai I c'était mal de l'accuser 1...

— Pardonne-moi, enfant, dit-il. Mais ne sais-tu pasque la souffrance rend injuste?. Ne sais-tu pas que j'ai perdu mou eu- .'ant?...

— Courage, seigneur I... aos chevaux volent h travers l'espace, et tu fondras sur les Khouans comme la foudre ! Est-d qu'ils oseraient te résister, à toi qui «• ▼aiiicu le lion?

Monte-Cristo tressaillit. AiiiBi il fBlIt.:; qu'une enfant le rappelât à lui-inénie !(Jiicl hoiiinie était-il donc devenu? Où ét.iieni •a force et son imperturbable canliune?...

iLt, se res.suinissant lui-metne, il inter" rngea longuement Medjé... sur Ouargla, sur le» fur««s dont pouvaient disuoser les JLhouaus...

LE FILS DE MOniE-CRISTO

Elle lui repondait nettement, doucement ayant oublié déjà les paroles amères qui l'avaient fait souffrir.

Ce qu'il voulait surtout savoir, c'était quel sort était réservé à son enfant.

Medjé se taisait, hésitante.

Elle connaissait la férocité de ceux qui l'avaient en leur pouvoir : elle savait que devant eux ni l'âge ni la faiblesse ne trouveraient grâce. Oui, elle pardonnait du fond du cœur les dures paroles que Monte- Cristo avait prononcées.

Car dans toute femme il y a une mère.

Et elle pensait que si son enfant à elle lui eut été enlevé, elle serait devenue follç !...

En avant I en avant ! la poussière volait sous les sabots de chevaux I...

Ils n'étaient plus que quarante à la fin de la journée. Dix étaient tombés épuisés de fatigue. Il fallut s'arrêter. Les chevaux haletaient.

Trois heures de repos, et puis en selle !..

Infatigable, Medjé fut la première à aonner le signal du départ.

Car elle songeait, elle aussi, à celui quelle aimait, et qui, lors de sa fuite, était menacé par les fureurs de la populace

En avant I en avant ! les heures passent.

Enfin ! . . . on aperçut blanchissant a i horizon, au milieu des palmiers, les minarets de la ville d"0« irgla.

Rapidement, avec une sûreté de coup d œil qui eût fait honneur à un i,apitaine exercé, Monte-Cristo prit les dispositions nécessaires pour l'attaque.

La petite troupe fut divisée en deux groupes de vingt hommes chacun.

A la tète de l'un, Monte-Cristo, avec Jacopo et Meujé.

A la tète de l'autre, Coucou.

Les armes furent chargées, les cartouches distribuées.

Il ne pouvait être question de pai-lementer.

Déjà, des portes de la ville, des cavaliers s'élançaient dans laplaine.

Sans doute les Français avaient été signalés.

Monte-Cristo, le pistolet au poing, s'élança en avant...

Les cavaliers arabes semblaient légion.

Leurs cris perçaient l'air. Ils se ruèrent vers la petitb troupe, cherchant à l'envelopper. Maldar n'avait-il pas dit qu'il fallait des otages... et ne savait-il pas que Monte-Cristo était là?...

A une centaine de mètres d'Ouargla, la fusillade s'engagea.

Mais Monte-Crislo et ses hommes, galo-

pant à fond de train, eurent bien vite raison de ces indisciplinés.

Chaqj.e coup portait, les Arabes tomoaient, rougissant la terre de .eur sang, proférant encore de féroces malédictions.

Monte-Cristo parvint le premier à la ville et d'un bond franchit le fossé.

Tous le suivirent...

Alors il se passa un fait étrange.

En voyant cet homme à la haute taille, au visage pâle, qui semblait rivé à son cheval comme une statue d'acier, dédaigneux de la mort, passant au milieu des balles comme si l'air qui l'entourait lui eût été une cuirasse, les habitants d'Ouargla furent saisis d'une subite panique...

Auprès de lui, d'ailleurs, ne voyaientils pas Medjé, celle à qui ils attribuaient un pouvoir surnaturel! Debout sur ses étriers, sans armes, blanche dans son blanc burnous, la jeune fille prononçait à haute voix les paroles mystérieuses qui font fi-issonner les fidèles d'.^Uah...

Et comme un vil troupeau, ces misérables fuyaient, aux cris épouvantés des femmes. ^

Pendant ce temps Coucou, à la tète de ses vingt hommes, pénétrait dans Ouargla par la porte de l'Orient. Lesîvhouans s'y trouvaient en nombre!

Ah! le brave zouave! il avait à venger tant d'amis!... Il voyait encore devant lui ses camarades gisant dans le ravin, décapités, mutilés...

Et il frappait, et il tuait.

Électrisés, ses compagnons — Européens pour la plupart — anciens colons ^que les incursions des Khouans avaient 'ruinés, se battaient comme des lions...

Et tout à coup, au pied de la Casbah, les deux troupes se rencontrèrent...

Eux avaient achevé leur première besogne...

L'attaque avait été si prompte, si furieuse que l'épouvante avait plus fait encore pour la victoire que leur courage...

Ces Khouans — si ai-rogants de courage quand ils étaient en proie à l'exaltation religieuse qui confinait à la folie — étaient lâches maintenant qu'ils se heurtaient à des hommes déterminés, que rien n'arrêtait et qui allaient en avant sans hésiter, forts de leur bonne cause...

Soudain Monte-Cristo arrêta son cheval.

Il était au pied des hautes murailles de la Casbah...

— C'est là! lui avait dit simplement Medjé, lui montrant du doigt les pierres granitiques sous lesquelles se cachaient les souten-ains, comme des reptiles qui c&mpent sous les roches.

LE FILS DE M0IfTE»0RI8T0

Monte-Cristo et ses hommes avaient atteint Ouargla au moment où le jour allait disparaître. Maintenant le crépuscule tombait, de lourds nuages couraient dans le ciel, tandis que des bouffées de chaleur — pareilles aux buées qui s'échappent d'une fournaise — faisaient présager un orage.

Aux cris, au tumulte du combat, avait succédé un silence de mort.

Les habitants d'Ouargla s'étaient renfermés dans leurs maisons, s' abstenant de toute démonstration hostile.

Les Khouans qui avaient supporté le premier assaut avant avaient fui ; puis, par des chemins connus d'eux seuls, étaient rentrés dans la Casbah.

Là où se trouvait Monte-Cristo et sa troupe, ils étaient seuls comme si la ville eût été déserte.

Et c'était chose sinistre que cette Casbah muette, entourée de murailles noires, et qui se détachait en silhouette monstrueuse dans les ténèbres s'épaississant à chaque instant davantage.

Monte-Cristo songeait.

Ainsi c'était là, derrière ces masses de pierre que — sans aucun doute — Espérance attendait son père.

Et Medjé se disait :

— Celui que j'aime est-il encore vivant?

Elle aussi regardait cette Casbah maudite qui avait les formes lugubres d'une tombe.

— Commandant, dit Coucou en pous- >ant son cheval auprès de Monte-Cristo, est-ce que nous n'allons pas entrer làdedans?...

Et de la main il désignait la citadelle.

Monte-Cristo ne répondit pas tout d'abord.

Certes, la porte bardée de fer qui fermait la Casbah ne semblait point un des obstacles contre lesquels toute attaque se brise- Mais un assaut de vive force n'était-il point dangereux.

Derrière ces murailles muettes, les ennemis attendaient ardemment sa décision 1

Et qui sait si le premier coup porté ne serait pas le signal d'un meurtre'?

Qui sait si déjà le yatagan n'était pas appuyé sur la gorge d'Espérance, prêt à s enfoncer)

• Monte-Cristo sentit un frisson le se- , couer tout entier, et un instant il ferma les yeux.

Autour de lui, tous attendaient respectueux.

On voyait aux fenêtres delà Casbah des luitiières qui s'agitaient.

Sans nul doute, on se préparait une rigoureuse défense; et ces hommes qui avaient lâché pied dans une lutte corps k corps seraient sans doute plus vaUlanta sous la protection de leurs murailles, ou bien plus lâches encore, jusqu'à la vengeance, jusqu'au crime.

Soudain Monte-Cristo releva la tète.

— Allumez les torches, dit-il.

— L'ordre fut aussitôt exécuté, et une dizaine de torches brillèrent.

— Sapristi I fit Coucou. Mais ils vont nous canarder comme des alouettes !

— As-tu peur? demanda le comte brusquement.

— Ohl commandant I... c'est pour vou»

que je crains I...

— Pour moil...

Et cette fois, les lèvres de Monte-Cristo retrouvèrent le sourire qui défiait la destinée.

A quelques pas, se trouvait un amat de décombres qui s'élevait à la hauteur des murailles.

Sur un signe de Monte-Cristo , dea hommes portant des torches s'approchèrent de lui : il monta et sa haute taille sa profila sous la lueur jaune de la résine.

Alors là, debout, de sa voix qu\ résonnait comme un appel de clairon, il lança à travers l'espace ces mots, inscrits à la première page du Koran :

— Bismillahi! rrhamani' rrahim ! (Au nom du Dieu clément et miséricordieux!)

Et trois fois les même mots, prononcée par la même bouche, retentirent, répété» par les échos de la vieille Casbah.

Puis un long silence.

Soudain on entendit, de l'autre côté des remparts, le bruit d'une lourde porte qui tournait sur ses gonds. Et là aussi, au milieu d'une couronne de torches, apparut Maldar, debout — et il répéta d'une voix énergique — que renvoyèrent les échos du roc — la formule fatidique.

Et il ajouta :

— Qui es-tu, toi qui es venu ici en ennemi? et quelle est ton audace d'invoquer le Dieu de clémence quand tu t'es offert toimême au châtiment...

Monte-Cristo répliqua :

— Le Livre a dit : Ceux qui cherchent à tromper Dieu ne trompent q^u'eux-mômes.

— Pourquoi m'acuses-tu d être venu ea 'ennemi, alors que ce sont tes soldats qui m'ont attaqué?...

U ne parlait pas d'Espérance : il avail peur qu'on lui répondit.

— Le sang a coulé, reprit Maldar. Qu'il retombe .sur la tùtel et maintenant, dismoi, toi <iui as prononcé les paroku qvtt

— Non ! il ne faut pas mourir.

Liv. 50.

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