‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 4 sur 84 · MÈRE ET FILS · texte numérisé non relu

MÈRE ET FILS

Benedetto s'était levé d'un bond.

Cet appel subit, inattendu, éclatant au moment même où un inconnu venait faire luire devant ses yeux des espérances qu'il n'eût pas osé concevoir, lui semblait en être la confirmation.

= Il cacha rapidement dans sa poitrine la lettre qu'on venait de lui confier.

Puis il s'avança dans le milieu de la salle :

— Qu'est-ce que c'est que cela? cria le gxirdien au gourdin. Depuis quand Vient-on déranger les camarades après le couvre-feu?

Devançant Benedetto, il s'était avancé j jsqu'à la porte.

Mais a quelques mots échangés avec C jui qui avait appelé, il recula d'un pas, porta machinalement la main à son bonnet, et murmura

— C'est ditférent? du moment qu'il y a ordre supérieur I

Benedetto passa devant lui, se redressant et le toisant insolemment.

L'autre ricana :

— Attends un peu, toi ; à la chaîne, on te rabattra le cacjuet, mon beau coq!

— (Jue me veut-on? demanda Benedetto à l'inspecteur.

L'autre ne répon<lit pas ; mais s'approchant, il lui passa au poignet — avec une dextérité sans pareille — le petit instrument (|u'on appelle cabriolet — sans doute parce qu'il fait marcher Je prisonnier plus vite qu'il ne voudrait.

Benedetto était si impatient qu'il ne songea même pas à se rebeller, ce qui d'ailleurs n'aurait été d'aucune utilité pratique.

D était à peine dix heures du soir.

Depuis une tentative de révolte qui avait eu lieu à la Force, les règles du couvre- feu avaient été plus strictement appliquées. On était en janvier. Dès sept heures du soir, les prisonniers étaient parqués dans leurs salles ou enfermés dans leurs cellules. La consigne était de dormir ou tout au moins de feindre le sommeil.

Or, traversant de longs couloirs, qui tournaient sur eux-mêmes, à la façon du labyrinthe de Crète, Benedetto n'entendait pas un bruit.

Et tout à coup l'exaltation qui s'était un moment emparée de lui, tomba.

Des idées de liberté, d'évasion, de protection miraculeuse, s'étaient éveillées en lui, lumineuses, ardentes. Mais, le froid qui tombait des murs suintants, mais l'immobilité lourde de ce vaste bâtiment pareil à une tombe, lui mettaient au cerveau comme une calotte de glace.

En fait d'amélioration, que •pouvait-il espérer?

La mise en pistole, peut-être. Il regrettait presque qu'on l'eût dérangé pour aussi peu.

L'inspecteur ouvrit une porte.

— Entrez, dit-il.

En même temps, il lui dégagea le poignet de l'étreinte du cabriolet, et le poussa en avant.

Puis il referma la porte d'un tour de clef.

Benedetto, tout entier à son idée de pistole, regarda autour de lui, cherchant machinalement de l'œil le lit sur lequel il s'allait jeter.

Point de lit. Seulement au coin une sorte d'escabeau, rond de bois soutenu par un pieu en fer.

— Le parloir ! murmura Benedetto reconnaissant cette pièce carrée, divisée en deux parties, séparée par une grille à barreaux rapprochés.

La partie dans laquelle il se trouvait, était éclairée par un quinquet fumeux, qui permettait ceiiendaiit de distinguer les contours de la pièce. Mais, détail singulier, lerellectcur était tourné de telle sorte (jue, la lumière se concentrait uniquement dans cet étroit carré; t.u'idis que l'autre partie du parloir, celle ipii se trouvait au delà de la grille, était jifongée dans l'obscurité, rendue plus profonde encore par le contraste.

— Benedetto, noui sommes maudits I

Quelques minutes s'écoulèrent. Benedetto était toujours seul.

11 pensa alors à la recommandation que lui avait faite son compagnon improvisé. Pourvu que dans le trajet il n'eût pas perdu la lettre.

Il fouilla dans sa poitrine et sentit le froissement du papier.

Alors il la prit : et, après s'être assuré que* pur le guichet ouvert, l'inspecteur ne l'espionnait pas, il se leva et s'approchant du quinquet, il regarda l'enveloppe

Elle était de papier gris, gi-ossier, très

résistant ; elle portait ces mots écrits très lisiblement :

— M. Magloire, 8, rue Contrescarpe.

Benedetto la considérait attentivement. N'était-ce pas un talisman que cette lettre qui contenait l'espoir de l'évasion?

D la retourna.

— Indécachetable, avait dit l'autre.

Et cependant elle n'était fermée que par un simple pain à cacheter, qui, semblaitil, pouvait se déchirer sous la moindre pression du doigt.

A ce moment, il y eut le bruit d'un pêne | jouant dans une serrure. !

On venait d'ouvrir la porte de l'autre ^ cellule du parloir.

Benedetto s'élança sur la grille, mais la porte s'.était promptement refermée, coupant le rayon de lumière qui avait glissé par l'issue, et dans les ténèbres sombres, Benedetto n'aperçut qu'une forme noire, qui se tenait debout, immobile et sans se rapprocher de la grille.

Cependant à la silhouette, rJenedetto ne pouvait s'y méprendre. C'était une femme qui était entrée.

U y eut un moment de silence.

Benedetto attendait anxieux, il percevait le bruit sifflant d'une respiration oppressée.

Mais l'inconnue se taisait, et toujours ne s'approchait pas.

— Qui ètes-vous et que me voulez-vous?

demanda-t-il d'une voix brutale.

— Monsieur, commença la femme.

Puis il sembla qu'une émolion irrésistible la saisit à la gorge ; car Benedetto entendit comme l'écho d'un sanglot.

— Est-ce que je vous intimide? fit le misérable d'une voix traînante. Parbleu, je ne suis pas à craindre... je ne puis plus mordre, on m'a limé les dents...

— Oh ! je n'ai pas peur de vous, dit doucement la femme en noir.

— Alors approchez- vous ; qu'on vous regarde I

— Vous ne me connaissez pas I

— Ah bah! alors, qu'est-ce que vous venez faire ici?...

— Je viens...

■ La voix et lit haletante entrecoupée.

— Je viens de la part de quelqu un qui s'intéresse beaucoup à vous.

— Bah ! il y a donc des gens qui s'intéressent à moi... j

— Oubliez-vouslesconseilsquivous ont !

été donnés et qui vous ont sauvé?...

— Alors, c'est vous qui m'avez envoyé un billet?

— Il y a deux mois, oui, c'est moi.

— Lin vérité une femme d'une quarantaine d années.

— Comment le savez-vousî' fit la femme , eiïrayée, «e rejetant dans le coin le plus obscur. i

— Et qui donne des doubles louis pour qu'on porte une lettre... Oui, je sais cela, ' ui;i li<;l[e. Mais couinie je n'ai jamais connu ] iutiuicinent de femme aussi raisonnable, ji' \<Mi 11 manderai pour le compte de qui '.

— l'.j.ir lu compte... d'une femme que ' vous u'avez jamais connue.

— Ah I et de celle-là, puis-je savoir le nom?

— Je ne suis pas autorisée à vous le donner... mais, je puis vous dire ce qu'elle est... et pourquoi elle vous a arraché à l'échafaud...

— Un mot d'abord... elle est riche?...

— Elle l'était!... Hélas! bientôt elle ne possédera plus rien...

— Alors je n'ai pas besoin de la connaître...

— Monsieur Benedetto, écoutez-moi..

Tout à l'heure, à cette audience terrible, vous avez dit... qu'il y avait quelque part une pauvre femme à laquelle vous pai-donniez...

Benedetto éclata de rire.

— Eh oui ! là bas ! j'ai pardonné à tout le monde ! Charité chrétienne!... je suis devenu un si fervent jeune homme... j'ai pardonné à mon excellent père...

— Et à une autre personne.

— Parbleu! vous m'y faites songer...

à ma mère 1...

— A votre mère! oui... Ohl vous disiez vrai, n'est-ce pas?...

Benedetto saisit la grilje entre ses poings crispés et l'ébranla comme s'il eut voulu la briser.

— Ainsi... vous êtes ma mère?...

— Non! non! pas moi... Vous vous trompez... je vous jure!...

— ' Ah 1 tant pis ! lit Benedetto dont les lèvres tremblaient de rage. Mais puisque vous la connaissez... puisque, vous lui êtes si dévouée que de vous occuper de son fils le forçat,... dites-lui nue j'ai menti... non, je ne lui ai pas pardonné... non, je ne lui pardonnerai jamais...

— Beuedelto !

— Vous n'êtes pas ma mère! Alors, vous retiendrez bien fidèlement ce que je vais vous dire, et vous le lui répéterCis mot pour mot... N'est-ce pas?.. Cette femme — qui doit être une grande dame, ma rage et ma haine me le disent, — a commis un adultère... Elle était la maitresse-de ce bandit qui osait juger les au très, et qui s'appelait de Viilefort... F'our être la niailresse de cet inlànie... elle fêtait déjà bien infâme elle-même

Des .sanglots déchirants lui coupèrent la paiole.

— Pourquoi donc pleurez-vous si vous n'êtes pas ma mère l dit Benedetto avec un ricanement ironique.

La leiiimc, par un eflort violent, .se tut.

— Mais, cet adultère... est-ce là le seul crime qu'elle ait commis?... Non, olio s'est sentie mère, et dès lors, elle »

éprouvé toutes les épouvantes... Oh I je devine cela.., sa situation compromise... son bonheur... Ces femmes-là parlent toujours de leur bonheur — à jamais perdu '.... et pou/ se sauver, elle a imaginé ceci... tuer l'enfant I...

— Non I non, ce n'est pas vrai ! cria la femme, en courant à la grille et en s'y accrochant de ses mains convulsées.

Benedetto lui saisit le poignet :

— Oui, des contes... je saisi... On m'a dit cela jadis... ici même... Villefort lui a fait croire que l'enfant était mort... et tandis qu'elle était à moitié évanouie, l'autre, l'assassin, emportait l'enfant et l'enterrait vivant...

— Oui 1 c'est la vérité !

— Comment le savez-vous si vous n'êtes pas ma mère! Eh bien, je vous dis, moi, que je ne crois pas un seul mot de toute cette fable si habilement arrangée... Cette femme, je la hais...

— Ne dites pas cela 1

— Je la hais parce qu'elle a voulu ma mort !

— Non I non!

— Je la hais parce qu'elle est la complice — qui sait? l'instigatrice du crime commis...

— Encore une fois, ce n'est pas vrai?

— Je la hais enfin... parce que du jour où — par suite de son crime, à elle — j'ai été précipité dans l'abime de damné où je me débats aujourd'hui, moi, l'enfant dont elle a fait un faussaire, un assassin et un forçat, — elle n'est pas venue à moi...

— Elle ne vous connaissait pas?

— Mensonge, vous dis-je I Elle avait peur de se compromettre... son honneur, toujours !... Ah ! tenez, je fais plus que de la haïr... Des profondeurs du goufTre où je suis tombé, je la maudis I.,.

— Non! grâce ! ne la maudis pas I...

Et la pauvre femme, à genoux de l'autre

côté de la grille, se traînait, pleurant, désespérée.

Jusque-là, Benedetto avait parlé d'une voix sourde, sans éclats, mettant à protit l'avis qui lui avait été donné tout à l'heure, pour ne point attirer l'attention du gardien dont le pas régulier frappait au dehors la dalle sonore du couloir.

A ce moment, il reprit de sa voix la plus calme :

— Pourquoi donc me demandez-vous grâce, si vous n'êtes pas ma mère?

La femme recula avec un gémissement; mais elle resta à genoux, sa tète dans ses maius.

— Mon Dieu 1 Madame t ma mère I fit

Benedetto se radoucissant -subitement, comme un comédien qui tiendrait à prouver combien il possède les nuances du métier, — ne croyez pas qu'au fond je vous en veuille beaucoup. Chacun pour soi, en ce monde. Je vous gênais ; vous vous êtes débarrassée de moi... je vous avoue que, si vous m'aviez gènél...

Il n'acheva pas. Mais la femme avait compris et tressaillit d'horreur.

— Pas d'enfantillage , reprit le condamné. Raisonnons plutôt. 'Vous êtes ma mère... vous êtes riche... vous avez des remords... j'ai la preuve de tout cela... Votre maternité, vous venez de l'avouer! ■Votre fortune... pardieu! il faudrait n'avoir pas été dans le monde, pour ne pas reconnaître à certain parfum que j'aspii'e avec bonheur que vous êtes une femme élégante... Je ne parle plus du double louis, une misère ! Enûn, vos remords nie sont indiqués par le soin que vous avez pris de m'indiquer les moyens de sauver ma tète... très réussis d'ailleurs... je n'aurais pas pensé à cela... il n'y a qu'une femme pour comprendre l'importance des tartuferies. Doue voilà qui est dit... Maintenant causons 1 il faut aviser à 'jje tirer d'ici I...

La femme, tandis qu'il parlait ae s;i voix brève et méchante, s'était redressée peu à peu, serrant plus étroitement sur son visage les plis de son voile... et elle s'était replacée dans l'ombre...

— C'est impossible ! dit-elle résolument.

— Un mot qui n est pas français...

D'ailleurs les trois points que j'ai établis medispensentdetoutcommeutaire... Vous êtes ma mère, vous vous repentez. . . et vous êtes riche...

— Je vous ai déjà ^ ' que vous vous trompiez... je. . votre mt. 3 a été riche, elle ne l'est plus.. ..

— C'est-i^dire, qu'égoïste après avoir été crimine.He, elle prétend vivre dans l'opulence, pendant que moi, son fils bien-aimé, je mangerai des gourganes à Toulon...

— Non I votre mère a été coupable 1 soit... elle le reconnaît, elle s'accuse... quoique, sur ma vie ! je vous aftirme qu'elle n'était pas complice du crime de M. de Villefort...

— Passons ! c'est de l'histoire ancienne...

— Mais, les fautes commises, elle les a rachetées... le jour où, pour vous sauver de l'échafaud, elle a abandonné tout ca qu'elle possédait...

— Plein ?-quelle est cette plaisanterie ?

-^ Croyez-vous donc, malheureux, que l'on achète — sans sacrifices — la protection des puissants, de ceux qui tenaient votre vie entre leurs mains... à votre tour, écoutez-moi! Votre mère, il y a quelques mois, ignorait votre existence... Jusqu'au jour où vous avez comparu devant les assises, elle ne savait pas qui vous étiez... Et ce jour-là, quand elle vous a entendu, quand l'horrible secret lui a été révélé, elle a cru mourir...

— Femme sensible 1 entends-tu le ramage ?... fredonna à mi-voix Benedetto sur un air connu.

— Dès lors, sachant que vous étiez voué à léchafaud, elle n'eut plus qu'une pensée... Elle a voulu que vous viviez... Elle était sur le point de s'expatrier... car elle aussi avait tout vu s'écrouler autour d'elle, dans une horrible catastrophe !... Elle ne songeait plus qu'à disparaître... elle le pouvait aisément... car je vous le dis, elle était riche... elle possédait plus d'un million I...

— Un million 1 s'écria Benedetto avec un claquement de lèvres...

— Ce million... elle ne l'a plus... poui obtenir le secours de ceux qui vous ont sauvé... et... tenez, ces mensonges m'étoufîentl oui, je suis votre mère... Eh bien! pour pénétrer ici ce soir, pour vous voir — pour — ohl pauvre femme que je suis — pour avoir le droit de vous consoler, ds vous encourager... j'ai signé.

oui signé, entendez-vous bien I l'acte qui me dépossède de toute ma fortune...

— Ah ! vous avez fait cela I grinça Benedetto. Et vous appelez cela me consoler... m'encourager 1... folle que vous êtesl... il fallait venir ici avec cent, deux cent mille francs... il fallait acheter les geôliers... que sais-je?... mais ce million que vous avez livré — que vous m'avez volél — mais c'était la liberté... c'était ma vie I... D'ailleurs je ne vous crois pas... vous mentez... vous mentez encore... j'en suis sur !... Oui, i>our obéir à je ne sais quel caprice sentimental, il vous à plû de venir ici... pour m'attendrir... pour obtenir de moi un pardon que je vous refuse, entendez-vous bien t

La colère le ressaisissant plus intense, plus féroce.

— Je vous ai maudite I... je vous hais! Allez-vous-en maintenant, avec notre arî'.ent traînera travers le monde votre exislonce de femme perdue...

— Savez-vous, reprit la femme d'une

voix ferme, quelle sera désormais mon existence ? Je veux que vous le sachiez. Dans un mois, je quitterai la France... et je partirai, avec les sœurs du Saint-Crucifix pour l'Asie Mineure.., Li. je deviendrai la plus humble d'entre elles... nous bâtirons un couvent avec cet or que j'ai abandonné aux pères du Gésu... et je m'enfermerai dans une celluJe oùje mourrai de désespoir et de honte sans que personne me dise, à ma dernière heure, un mot de consolation... Voilà le sort que je me suis réservé!... Dans un mois, Dieu seul prendra pitié de moi !...

— Ah ! l'explication est ingénieuse, ricana Benedetto. Alors... ce million, c'est à ces bons pères du Gésu que vous l'avez abandonné...

— Je leur ai donné ma signature... Dans un mois, à la veille de mon départ, je leur livrerai tout ce que je possède...

— Comment I ils ne l'ont pas encore !...

— J'aurais dû placer cet argent en dépôt... mais je vous le dis, de ce jour il ne m'appartient plus...

— Benedetto ne répondit pas tout d'abord.

Quelle nouvelle pensée germait dans son cerveau ?...

— L'heure se passe, dit encore la femme, adieu, Benedetto !... j'ai fait pour vous tout ce qui m'était humainement possible I j'aurais tant voulu — oh ! je l'avoue sans honte!... j'aurais désiré si vivement emporter de vous une parole de pardon 1 C'est possible! Ce n'est pas votre faute... après toutl Nous sommes maudits tous les deux...

Elle avait dit cela d'une voix navrée. La pauvre femme sanglotait, et les larmes inondant son visage, elle releva son voile pour les essuyer.

Mais l'ombre la cachait toute entière.

Benedettto ne pouvait la voir.

Tout à coup, elle entendit ce mot murmuré doucement :

— Ma mère 1

Elle tressaillit. Etait-ce donc bien lui qui avait parlé, lui qui tout à l'heure encore l'accablait d'outrages.

— Ma mère ! reprit Benedetto. C'est moi qui maintenant vous dis de me pardonner I Oh ! Croyez-moi? Votre voix désesi)érée m'a brisé le cœur. N'ayez pas défiance ! Voyez-vous, le mallieur m'a aigri... Mais je ne suis pas méchant, allez ! Je me suis emportétoutàriieure... J'ai eu tort!... Ma mère, nous allons nous quitter pour toujours... Je vous en prie, donnez-moi votre main...

Et l'accent du misérable était devenu

Ao moindre faui œouTemeiit, la ertne dn forçat serait écrasé.

si doux, si persuasif, qu'elle se laissa entraîner. Elle souffrait tant.

Elle se rapprocha et passa sa main entre les barreaux.

Il la prit, et y ayant appuyé ses lèvres, il la garda entre les siennes.

— Je voudrais vous demander une grâce, lui dit-il

— Une grâce ! oh ! s'il est en mon pouvoir...

— Vous m'avez dit que vous alliez quitter la France. . dans un mois...

— Oui, le 26 février...

— Le 26 février... et vous vous embarquez pour...

— Pour le Liban...

— Alors c'est... de Marseille que vous partirez...

— En effet, de Marseille...

— Et vous serez si près de moi, de moi, malheureux, qui serai dans les chiourmes de Toulon!... oh! je vous en suppliai... alors — puisque jamais plus nous ne pourrons nous rencontrer — ne pourriez-vous pas me venir dire un suprême adieu!... Oui, je comprends! vous voudriez que jamais je ne susse qui vous êtes!... mais alors, que vous importerait!... d'ailleurs je vous jure que ce secret resterait à jamais enfoui au fond de mon cœur... oh! vous voir... vous voir une seule fois! comme aujourd'hui, vous mfo donneriez la main... j'y poserais un baiser... le dernier! ma mère! par grâce, ne me refusez pas !

La malheureuse sentait son cœur se fondre à cette parole chaude du bandit comédien. Elle croyait, oui, elle croyait qu'une subite métamorphose s'était opérée en lui... elle lui pardonnait ses fureurs, ses injures, ses malédictions...

— Eh bien ! dit-elle, sur ma vie, je vous le promets...

— Vous partez le 26?

— Oui...

— Alors... c'est le .et/...

Il hésita; mais il reprit, tâchant de donner à sa voix l'accent de la plus profonde indifférence :

— C'est le 25 que vous remettrez voti'e fortune entre les mains de ceux qui m'ont sauvé!... Dites, ma mère!

Elle était si heureuse, en ce moment, c'était pour elle une joie si grande de savourer ce mot : Ma mère! — qu'elle ne songea pas au sens que jNjuvait renfermer cette question.

— C'est le 25, en effet, dit-elle.

— Eh' bien ! promettez-moi de venir à Toulon ie 24.., Voulez-vous... Vous comprenez, je vous <leR>nnde de fixer le jour...

parce que j'obtiendrai de n'être pas à la grande Fatigue... je serai là... dans le bagne... et je vous attendrai! Oh! avec, tant de douleur et tant d'espérance à la fois ! Ma mère ! ma mère I jurez-moi que vous viendrez !...

— Je vous le jure...

— Le 24 février...

— Le 24...

— Ah I merci! ma mère ! encore un baiser sur cette main adorée... Maintenant il me semble que j'emporte du courage pour toute ma vie.

Et elle, à son tour, attira vers elle la main de Benedetto et se penchant, y posa ses lèvres.

— Chère mère ! fit-il. Ah ! à propos ! Vous pouvez me rendre un service... oh ! bien facile !... tenez, prenez cette lettre !... vous devinez... personne ne doit la voir... voulez-vous, en sortant d'ici, la jeter à la poste. Oh ! ne craignez rien ! C'est un pauvre homme à qui j'ai des obligations, je lui dis adieu avant de partir... D'ailleurs, si c'était une mauvaise action, est-ce que je vous le demanderais, maintenant que je vous ai appelée ma mère !...

Oh! elle ne songeait pas à refuser!...

Elle avait oublié toute défiance ! Si hion que peu à peu, Benedetto l'avait attirée contre la grille... Si bien qu'au moment où elle glissait dans son corsage le billet du forçat, un rayon de lumière passa «ur son visage.

Et Benedetto reconnut M^e Danglars, la femme du banquier, celle dont il avait dû épouser la fille!

Comment il réprima l'élan de rage qui lui monta au cœur ! Gomment il cloua sur ses lèvres le cri prêt à s'en échapper ! Ce sont là des miracles de volonté.

— Adieu, ma mère! cria-t-il. N'oubliez pas... le 24 février.

Un instant après, la femme voilée disparaissait.

Et l'inspecteur criait :

— Benedetto I... et plus vite que ça!

Lui, retournant à la salle des condamnés, murmurait :

— Le 24 février! oh! tout n'est pas fini!...

LE REPORTAGE EN L"aN DE GRACE 1839

— Eh bien ! mon cher Château-Renaud I que savez- vous de nouveau.?

— Moi, rien ! sinon...

— Sinon?

— Que les affaires prennent une telle tournure, surtout du côté de l'Oi'ient...

— Ai I vous pensez que l'Orient?...

— Mon cher Beauchamp, permettezmoi ce nom aujourd'hui, — tâchez donc de vous rappeler certain jour où le fantastique comte de Monte-Cristo, comte de Saint-Germain, comte Cagliostro, ce que vous voudrez — vint déjeuner avec nous chez notre pauvre Albert de Mortcerf.

— Vous vous perdez dans les incidentes : je veux vous rendre service en vous interrompant.

« Vous savez que ce — pauvre Albert — est en train de racheter vaillamment le pain de son père...

— Vous avez de ses nouvelles?

— Nous avons toutes les nouvelles...

il s'est admirablement conduit eu une des dernières rencontres...

— Et on l'a porté à l'ordre du jour?

— Vous le devinez. Cela fait votre éloge. Ecoutez ce que je vous dis, Albert de Mortcerf est un des généraux de l'avenir...

— Je le lui souhaite. Mais, si je reprenais mes incidentes?

— A votre aise...

Ceci se passait dans le cabinet de rédaction de Beauchamp qui, ainsi qu'on s'en souvient, dirigeait YImpartiai.

C'était dans ce journal qu'avait paru sous cette rubrique : On nous écrit de Jantna, la note qui avait amené la ruine et le suicide du comte de Mortcerf.

A cette époque, les bureaux de journaux — comme les cabinets des éditeurs — étaient des espèces de repaires noirs, sombres et poudreux.

Beauchamp — dont la situation prenait chaque jour plus d'importance — en raison de l'habile opposition qu'il faisait au gouvernement de Louis-Philippe — trônait au milieu de masses de papiers, encombrant un bureau qu'un Norvégien eut reconnu pour un compatriote — le sapin Scandinave n'ayant pas encore cédé la place à l'acajou et au palissandre.

— Donc, reprit Château-Renaud, la connaissance ébauchée au jour que je dis me parait s'être changée en une bonne et solide amitié...

— Dites au moins s'être perfectionnée...

— J'accepte le mot... or, si je vous parle Je l'Orient, c'est que vous vous êtes fait une spécialité — ne prenez pas le mot en mauvaise part — de cette question que les plus habiles diplomates proclament indéchiffrable. . Vous avez l'intuition des hiéro^lyiihes, parait-il. Et vous serez sous peu — voici le grand mot lâché — le ChampoUion du ministère...

Beauchamp se mit à rire :

— Allons! vous aussi... Vous croyez m'ètre profondément agréable en me promettant le titre de ministre... Ecoutez, mon ami, nul ne peut répondre de l'avenir, mais aujourd'hui je vous affirme sur Ihonneur que ces fonctions — si enviées par d'autres — me laissent parfaitement indifférent...

— Oh ! tout le monde dit cela...

— Que votre amitié daigne ne pas me confondre avec tout le monde. Eh bien 1 je vous affirme que, quant à moi, je suis plus ambitieux que cela...

— Vous voulez être roi !. .

— Alors j'aspirerais à descendre?...

— Vous êtes difficile à contenter...

— Peut-être pas autant que vous le croyez... et puisque vous avez prononcé le mot de royauté, je vous avouerai, en toute franchise, qu'il est réellement une royauté que j'ambitionne...

— Ah ! bah ! roi de... Golconde ou d'Yvetot?

— Roi de Pans?

— Hé! le royaume n'est pas si mal choisi... mais il me semble, sauf erreur, que Paris fait partie de la France et qu'à moins d'une scission improbable...

— Ne jouons pas sur les mots... mon cher ami, il y a deux sortes de royautés, la royauté effective, blasonnée, trônant sur du sapin couvert de velours... j'appellerais cela la royauté matérielle, physique...

— Je serais curieux de connaître l'autre...

— C'est la royauté morale.

— Platonique?

— Non pas. Il y a quelqu'un qui a plus d'esprit que Voltaire, c'est tout le monde, il y a quelque chose de plus puissant que le roi, c'est l'opinion publique...

— Je ne dis pas non...

— Eh bien I celui qui sera le roi de l'opinion sera plus fort que le roi de France, en dépit de ses ministres, de ses pairs et de son trône...

— D'accord... mais pour être roi de l'opinion...

Beauchamp se leva :

— 11 faut avoir, soi aussi, des ministres et un trône... Eh bien! celui qui saura, qui comprendra la puissance du journalisme, aura ces ministres et ce trône...

— Et ces ministres?

— Ce seront les hommes intelligents qui, étudiant chaque jour les appétits de la curiosité publique, sauront b'ur donner les aliments qu'elle réclame... Tenez, je rêve toute une transformation... En

France — en cet an de grâce 1839 — le journalisme est lourd, pâteux, indigeste... Faites-le léger, vivace, vivant! Sachez non plus attendre le lecteur, mais le saisir, le happer au passage... S'il passe indifi'érent, le nez au vent, prenez-le à la gorge, mettez-lui à la poitrine le couteau de l'actualité... Halte-là!... Toute la presse, tout le journalisme est dans cette exclamation... Je veux que chaque matin l'Impartial soit lu, relu, commenté... Aujourd'hui un événement politique...

Demain un accident terril:)le... Un autre jour un roman à sensation... Dans huit jours une révélation surprenante. Point de scandale. La vérité' toujours... Mais la vérité, émergeant dans sa nudité éblouissante, et forçant l'attention par cela même qu'elle est nue.

— Il ne manquerait que des gravures!...

— On y songera. En attendant, cher ami, ajouta Beauchamp en frappant du plat de la main une pile de journaux entassés derrière lui, le trône dont je parlais, le voilà... et j'affirme que sur ce trône, je saurai me placer si haut que tous seront forcés de s'incliner devant moi...

— Savez-vous bien que vous vous exprimez avec tant d'éloquence que me voilà déjà presque persuadé.

— Presque ne me suffit pas. Vous verrez, je m'elïorce de réunir un personnel, une rédaction... Ah! voilà la difficulté! Vos journalistes sont habitués à pondre avec difficulté chaque jour — comme les poules — un œuf quelconque qui a tou-

{"ours la même force — du jaune et du )lanc. Je veux autre chose, je veux de l'originalité, de l'énei'gie, de la volonté... Je veux que mes rédacteurs soient toujours prêts à pai'tir à n'importe quelle heure pour n'importe où... Je rêve le journaliste qui arrive à la rédaction sa valise de voyage toujours remplie... qui sautera dans une voiture, dans une chaise de poste et sur un signe de moi — et de la caisse — s'embarquera pour l'Inde, avec la passion de la découverte. . .

— Tous des Franklin, tous des La Pérouse!

— Et je ne vois pas les dangers. Le monde delà curiosité est une mer qui a ses écueils, ses tourbillons et ses trahisons. Il faut que mou informateur — mon exploi'ateur — le diable sait le nom dont on le nommera, ne recule devant rien...

— Mais vous le couvrirez d'or! vous :erez une pension à sa veuve !

— Pourquoi non! le journalisme est

une mine à millions, je vous en réponds.

— Hum! vous aurez quelque peine à trouver ces Condottieri de la plume.

— Oui sait?...

En ce moment, un coup violent ébranla la porte du rédacteur en chef.

— Hein! qu'est-ce que cela? fit Château-Renaud.

Beauchamp sourit :

— On dirait qu'on se bat dans l'antichambre... le journalisme s'amuse...

— Seraient-ce encore des trois Glorieuses! fit Château-Renaud en ouvrant la porte toute grande.

Ils virent dans la pièce qui précédait le cabinet, un des garçons de bureau qui se colletait vigoureusement avec un jeune homme.

— Je vous dis qu'on n'entre pas! criait le cerbère.

— Je vous disque j'entrerai!...

— Qu'y a-t-il? demanda Beauchamp en s'avançaut et en adressant un signe au garçon qui daigna lâcher sa victime.

L'autre se dégagea vivement et allant vers Beauchamp.

— Je savais bien, moi, que je vous parlerais!

Beauchamp, le lorgnon à l'œil regardait le personnage dont le costume, dans ce rude assaut, avait subi de fameuses atteintes.

— Vous ne me connaissez pas, monsieur Beauchamp ?

— J'avoue que...

— Pourtant vous vous êtes joliment moqué de moi hier?

— Comment! moi, je me suis permis..

— Vous ne vous rappelez pas à la cour d'assises... Au moment où on allait, juger le nommé Benedetto... J'étais au banc des journalistes... Je vous ai demandé quelques détails... et, trouvant drôle que je ne les connusse pas, vous m'avez dit en riant que j'étais né pour être journaliste.

— Eh! pardon, oui, je me rappelle maintenant... Vous avez même poussé la complaisance jusqu à venir me chercher à la buvette...

— C'est exactement cela...

— Ce service vous donne des droits...

que voulez-vous?

— D'abord, fit le personnage en regardant le collet fripé de sa redingote, je vous demanderai d'adresser une verte semonce à cet esclave...

Et il désignait le garçon qui fit mine de lui sauter de nouveau à la gorge. *

— De cet esclave, insista-t-il, qui ne respecte pas — les élèves de la pensée !...

Beauchamp et Château-Renaud se mirent à rre.

— Cela ne se renouvellera pas, dit le directeur de l'Impartial. Entrez dans mon bureau... je suis tout à votre disposition...

Les deux amis rentrèrent dans le cabinet avec le nouveau venu.

C'était un petit homme, maigre, d'une trentaine d'années, aux yeux perçants, à la main énergique.

Beauchamp lui désigna un siège de la main.

— Merci ! dit-il, j'aime mieux rester debout. Monsieur Beauchamp, vous vous intéressez au nommé Benedetto?...

— Oh! avec modération...

— Pourtant, vous avez voulu assister à son jugement... eh bien! j'ai deviné —■ et je suis sûr de ne m'être pas trompé, que vous ne seriez pas fâché de savoir ce qui s'est passé ensuite...

— Hé: mais, Château-Renaud, dit Beauchamp clignant de l'œil à l'adresse de son ami, voilà qui s'appelle deviner la curiosité... Avec vous, monsieur... monsieur!

— Gratillet, à votre service.

— Avec vous, mon cher Gratillet, je serai franc, je serai très satisfait d'apprendre de nouveaux détails sur le personnage en question.

— -Je le savais bien! s'écria Gratillet d'un air triomphant. Eh bien! depuis hier, je me suis attaché à la fortune de Benedetto...

— Fortune me paraît un terme contestable...

— Hé! qui sait? monsieur Beauchamp, •-i je ne risquais de passer pour un fou, :e vous dirais que cet homme, — cet honnête forçat, — est réservé à de grandes destinées...

— En vérité!

— Sera-t-il dieu, pot ou cuvette... roi ou ministre?...

— Bon: fit Château-Renaud, se souvenant de l'entretien qu'il venait d'avoir avec Beauchamp.

— Je n'en sais rien... mais ce n'est pas là un homme dont la carrière est terminée... je dirais qu'elle commence à peine...

— Bah! au bout du bagne... il n'y a guère d'autre horizon que celui de la guillotine...

— E< l'évasion? la comptez-vous pour tien?

— Comment! vous croyez V

— ■ Croyez-vous que je vous intéresse, ^t Gratillet en se redressant. Mais si vous

le voulez bien, Je vais vous narrer l'affaire. Si vous étiez le bon public — qu'on n'a pas su prendre jusqu'ici, maie que je saurais bien empauuier, moi, si on me donnait seulement un petit coin dans un journal — si vous étiez le lecteur bénévole et idiot de la rue Saint-Denis...

— Jeune homme! respect aux lecteurs!...

— Eh oui! je les respecte... seulement il faut savoir en jouer... je leur dirais l'histoire en un nombre incalculable Je lignes en scandant mes effets et en portant l'intérêt à son paroxysme par des réticences calculées...

— Mais nous ne sommes, monsieur Gratillet, ni lecteurs, ni...

— Je le sais bien. Aussi je vais droit au but. Primo, hier soir, à la Force, M. Benedetto — soyons polis — a reçu une visite...

— Ah bah!

— La visite d'une dame, emmitouflée de noir... dont j'ai à peine vu le visage... mais qui est i-estée avec lui pendant près d'une heure...

— Et vous ne soupçonnez pas qui est cette dame?

— Soupçonner et savoir sont deux. .Je ne sais pourquoi, j'ai quelque idée que cette dame n'était pas étrangère à certain banquier, qui a levé le pied il y a ♦,rois mois environ...

Beauchamp et Château-Renaud se regardèrent.

— Mais je n'en suis pas sûr... donc, je< m'abstiens... à moins, cependant, que vous ne m'interrogiez positivement...

— Non, passez, dit Beauchamp.

— La dame en question est sortie de la Force vers dix heures... est remontée dans sa voiture...

— Ahl elle avait une voiture...

— Un tiacre de louage ! Penh î

— Vous avez pris une voiture et vous l'avez suivie.

Gratillet eut un mouvement de révolte.

— Monsieur Beauchamp, je suis rédacteur à VEcko, qui me donne soixante-huit francs par mois pour les tribunaux... et j*» suis honnête homme.

— Alors, vous avez laissé partir la voi lure...

— Certes... seulement je suis l'iarti avec elle...

— Et comment cela?

— Les constructeurs de \oii.. > ont prévu le cas où quelqu'un — jui est sans voiture — désire savoir où va (7niUqu'un qui a une voiture...

— Vous êtes monté derrière?

M. Magloire, éleveur de bétes.

— Tout simplement...

— Savez -vous bien , dit Beauchamp, que vous m'intéi-essez beaucoup...

-7 .le re.spere bien. Or. la dame est allée rue Contrescarpe, n" 8...

— Voir quelqu'un?...

— En tout cas, elle n'a vu personne...

— Gomment cela! une course inutile...

— Point. Voici l'iiistoire qui ne manque pas d'un certain cachet fantastique.

Il n'existe, audit n" 8, qu'une petite porte bâtarde sur laquelle on lit ces mots : M. Mayloire, éleveur de bêtes. La dame s'étant approchée, a lu cela à la lueur

d uu réverbère... elle a cherché une sonnette, n'en a pas trouvé, et finalement a découvert un marteau qu'elle a secoué formidablement... Quehiues minutes se sont écoulées ! Rien ! Elle a exécuté un roulement qui dénote de sa part une certaine vigueur. Alors un judas s'est ouvert, et une vois a crié : Qu'est-ce que vous voulez? — Remettre une lettre. — De la part de qui ? — Dame, alors, je ne sais pas ce qu ell; a répondu, tant elle a parlé bas, le vis .ge collé au judas... mais je l'ai vue distinctement passer une lettre par la petite ouverture qui s'est brus-

qu-ment refermée... la dame a paru hésiter un instant, puis, comme la porte était hermétiquement close, elle s'est décidée à partir...

— Et vous êtes remonté derrière la voiture...

— Ma foi non! qu'est-ce que j'aurais appris? Où demeurait la dame... cela m'intéressait peu.

— Vous êtes philosophe?

— Non, je suis pratique. Si j'ai besoin de la retrouver, je sais où m'adresser... c'est-à-dire où sera Benedetto.

— Très bien raisonné. Mais en tout cas, je ne vois rien de bien intéressant... une lettre remise à quelau'un qu'on n'a point vu.

— Hier soir... mais qu'on a vu ce matin.

— Où cela?

— Ah ! ceci est la seconde partie de mon nistoire... A propos, monsieur Beauchamp, vous ne croyez pas que tout cela ferait bon effet dans V Impartial?

— Hum! nous verrons; enfin, continuez. Acceptez-vous un cigare?

— Avec plaisir...

Gratillet, qui se mettait de plus en plus à son aise, alluma l'excellent panatellas qui lui était offert et ayant lancé consciencieusement quelques bouffées de fumée, il reprit :

. — Monsieur Beauchamp n'a peut-être jamais assisté au départ de la chaîne...

— Non, en vérité.

— C'est pourtant un des spectacles les plus intéressants qui se puissent concevoir.

— Et qui sera bientôt supprimé , je l'espère , interrompit Château-Renaud...

— Quand on supprimera, les bagnes, dit Gratillet en riant. En ce cas, nous avons encore le temps !

— Ah! en vérité, monsieur Gratillet ne croitpasau progrès? demanda Beauchamp, non sans une certaine nuance ironique.

Gratillet prit subitement l'air grave et sérieux : ^

— Monsieur let^acteur en chef de V Impartial, dit-il avec une légère inclination de tête, le jour dû la presse le voudra, les bagnes, l'exposition, le ferrage des forçats, la chaîne, tout cela aura disparu...

— Comment cela? y;

— Je suppose que chaque jour les journaux enregistrent' — avec tous leurs détails vrais — ces hideuses cérémonies qui entourent le départ des lorçats, les détails révoltants qui exaspéreront les lecteujf - et qu'on ne pourra pas démenl/r, r -trce qu'ils sont vrais — quand, chaque matin , les journaux auront fait

pâlir de colèi-e ou rougir de honte des milliers de lecteurs , quand ils auront apitoyé les femmes , quand ils auront forcé les filles du magistrat à lui demander à la table de famille ; « Est-ce que c'est vrai, papa, qu'on torture ainsi des créatures vivantes?... » Alors, soyez-en certain , l'abolition des bagnes sera proche...

— Savez-vous bien, dit Château -Renaud, que cette théorie me paraît fort juste...

— Continuez donc, monsieur Gratillet...

reprit Beauchamp qui commençait à considérer le personnage avec un véritable intérêt. .

— Supposez que vous me donniez demain matin une colonne — une demicolonne dans V Impartial, eh bien I je dirais ce qui se passait aujourd'hui à cinq heures du matin, c'est-à-dire en pleine nuit, dans la cour de Bicêtre — dans cette atroce caverne où les bandits sont peutêtre les geôliers plus encore que les forçats...

— Monsieur Gratillet! Vous allez un peu loin 1 l'ordre social... *

— Mais si vous voyiez cela! c'est infernal. Les guichetiers courent à travers les couloirs, une lanterne à la main, on fait sortir les misérables, on se jette sur eux dans la crainte qu'ils ne fassent un mouvement, on leur attache les mains derrière le dos , et on serre dur, je vous l'affirme. Puis, comme on ferait de bêtes fauves, on les traîne vers la cour... en les forçant à marcher à reculons...

— Oh! oh! n'y a-t-il pas là un peu de fantaisie?...

— Pas du tout, fit Gratillet imperturbable. D'abord, pour enfoncer la vérité dans la tète du lecteur, il faut frapper fort... Là, dans la cour, à la lueur des torches, on fait passer à ces malheureux une visite médicale... il s'agit de savoir s'il en est par hasartl qui ne pourraient pas supporter le voyage...

— Mais, c'est de l'humanité, cela I

— Ouais I Comment donc se fait-il que j'en ai vu, moi, (jiii grelottaient la fièvre et pouvaientà peine se tenirdebout, etque le digne médecin les a déclarés bons...

Il se leva comme pour donner plus de poids à son argumentation.

— Tenez, certes, ce IJenedetto est une franche canaille! Eh Men ! ce matin, (juaud je l'ai vu mener là — lui ijui a connu la vie confortable de nos lions — quand on l'a dépouillé de ses vêlements, tandis que le givro glacial du matin lui

H. Rodibois, debout eur ses pattes de derrière, exécutait une série de cabrioles.

Liv. 5.

tombait aux épaules, j'avais eu presque pitié de -lui... mais...

— Ali t il y a un mais...

— C'est-à-dire que ma pitié s'est changée en peur. Quand le froid lui a fait plier le dos, sa pfiysionomie s'est tout à coup contractée... un éclair a passé dans ses yeux noirs... jamais je n'ai vu face plus atrocement cruelle... j'ai deviné dans cet homme toutes les férocités que réveillait le traitement subi... puis on lui a enlevé les habits qu'il portait, non pour les emporter, comme bien vous pourriez le croire, mais pour les déchirer, pour les mettre en lambeaux...

— A quoi bon I s'écria Château-Renaud.

— Parce que le délabrement de ses vêtements empêche le forçat de s'évader... On se défie toujours — sur une route — d'un homme en guenilles. C'est un signalement pour les gendarmes...

— Singulière précaution !...

— Et bien inutile. Quand ils veulent se sauver, ce n'est point ce détail qui les embarrasse. Mais — j'en reviens à Benedetto — il avait encore un frac assez propre, celui qu'il portait aux assises — celui, peut-être qui devait figurer au contrat de M"* Danglars...

— AAn vous savez?...

— J'ai beaucoup appris depuis hier...

et j'ai beaucoup retenu. Quand les grosses mains du gardien, armées dun couteau, ont fait des entailles dans le drap fin, Benedtîtto a poussé un cri de rage... je dirais presque de douleur. On eut dit que le couteau lui avait déchiré le cœur. Oh I si jamais celui-là s'évade, il se ven^ géra d'une terrible façon t...

t Pendant cette opération, on entendait dans la cour voisine le tintamarre des fers que les argousins, c'est-à-dire les gardes de la chaîne, remuaient coinplaisammeut, produisant un bruit infernal... il y avait de ces malheureux que ce fracas faisait frissonner... j'en ai vu qui pleuraient...

— Et Benedetto ?

— Lui, les yeux fixes, les traits tirés, les lèvres bordées d'une sorte d'écume, 11 ne bougeait plus., il attendait...

— Quoi donc'/...

— Je vais vous le dire. Je duis encore vous parler de l'opération dernière. La chaîne de forçats se compose de la façon suivante. Ou amène les prisonniers dans la cour aux fers, et là, se plaçant par rang de taille, ou les accouple, en les attack.«ifl> deux à deux à une chaîne longue le six p^eds ; puis à cette chaîne se trouve

adapté un triangle de fer, s'ouvrant sur le côté par une charnière, et se fermant de l'autre au moyen d'un ci'ou rivé à froid... Ce triangle doit être fixé à la chaîne générale qui relie ensuite tous les forçats...

« H reste à achever une opération difficile, celle du rivage à froid. Chacun des forçats doit se mettre à genoux, ayant le triangle au cou, et un des argousins, manœuvrant une masse de fer, vient, par un seul coup violent, écraser l'écrou qui ferme la charnière. Que le forçat fasse le moindre mouvement, et le marteau lui fend le crâne...

— C'est hideux I dit Beauchamp qui tressaillit malgré lui.

— Eh bien I quand c'a été le tour de Benedetto, j'ai cru un instant que toutes les pensées de haine et de vengeance allaient être écrasées dans son cerveau... Je dois vous dire que lorsque le ferrement est fini, on ouvre la porte extérieure de la cour, et alors les parents, les amis même des forçats sont admis à entrer et à leur dire un suprême adieu... Or, comme Benedetto était ferré le dernier, l'argousiu chargé d'ouvrir la porte ae hâta un peu trop... Benedetto avait le cou sous l'enclume quand il entendit grincer les gonds de la grille de fer — et instinctivement, comme il attendait pro- • bablement quelqu'un, il fit un mouvement pour regarder... le marteau lancé à toute volée glissa... par bonheur ou par malheur, le diable seul pourrait nous le dire, — l'homme ne fut blessé, le coup s'abattit sur le pavé de la cour en faisant jaillir des étincelles...

— Décidément, Benedetto est prédestiné, dit Beauchamp. La mort ne veut pas de lui...

— L'argousin jura, tempêta. Les gardiens firent chorus, et trois hommes vinrent maintenir le misérable en le bourrant de horions... Moi qui ne regardais que lui, j'avais surpris dans son œil comme une expression de joie... et brusquement j'avais regardé du côté de la porte. Or, au milieu des personnes — hommes et femmes — qui inontraient leur permis au guichetier, il y avait un personnage des plus bizarres... eJ qui mérite une description.

— Mais c'est tout un drame que votre article de demain...

— Je l'écrirai donc I s écria Gratillet qui devint cramoisi de joie.

— Oui... sauf quelques détails... Noua en causerons...

— Oh 1 monsieur Beauchamp 1 . . . s'écria le

journaliste, si vous me comprenez bien, tTec uiv homme comme vous, nous révolutionnerons toute la presse.

— Le récit I le récit ! fit Château-Renaud. Vous causerez d'affaires plus tai'd !

— J'y suis. Voici donc le bonhomme que Benedetto avait regardé et qui, luimême, lui avait adressé de son côté un signe presque imperceptible... C'était un bossu, de quatre pieds et demi à cinq

Îieds, qui aurait pu servii- d'enseigne au ardin des plantes... Sur ses épaules, je devrais plutôt dire sur le promontoire de sa bosse, un singe grimaçait, gambadait, faisait la culbute... à côté de lui, dressé sur ses pattes de derrière, un chien faisait le beau, sautillant pour avancer et le suivre; à l'un de ses bras était pendue une cage pleine d'oiseaux... et sur l'autre — je vous signale l'animal comme particulièrement intéressant — un rat, un simple rat... mais quel rat! gros comme un petit lapin, le museau pointu, l'œil pointu, la queue pointue... quelque chose de bizarre, d Hoffmanesque, un rat dont Cazotte eût rêvé I... et ce rat courait infatigable sur le bras, sur la tète, sur la bosse, pour redescendre en se suspendant de ses grifles à l'habit de son maître jusqu'à ses genoux et remonter ensuite, vit et prompt, jusqu'à son poste premier...

"-Un rat savant!...

— Le sorbounien des rats I... Ici une remarque. L'homme n'avait pas de permis d'entrer... mais ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on a inventé le dicton, payer en monnaie de singe. L'homme et ses bêtes étaient si drôles, le singe faisait de telles grimaces, le chien sautillait si gaîment et le rat courait de si bon cœur que l'argousin le laissa pénétrer dans la cour... Lui, l'homme, avait le bec crochu d'un oiseau de proie. ïl avançait à peliis pas, jetant autour de lui des regards de furet... A. ma grande surprise, cène lut pas vers Benedetto qu'il se dirigea... ce qui prouve que le plus malin observateur peut être en délaut... Ce n'était pas Benedetto qu'il avait regardé mais un autre forçat qui se trouvait justement derrière le nôtre...

— Connaissez-vous celui-là ?...

— Eh oui i est-ce qu'ils n'ont pas tous défilé devant moi en cour d'assises... un ancie.'i prêtre — arrêté pour allaires honteuses que Jfl me dispense de vous raconter — de soa nom i'abbé Sanselme...

— Je me sjuvieus de ce nom, ht Beauchamp

— Encore un ûnaud, celui-là, ce qui

ne l'a pas empêché cependant -;- tant les faits étaient ignobles — d'attraper une condamnation à vie. Une lète infâme, d'ailleurs. Bref, notre homme auy bêtes rôdait de çà de là dans la cour se rapprochant du groupe où se trouvaient Benedetto et Sanselme... Benedetto le regardait attentivement, et je suis sûr qu'il y avait là, entre lui et l'ancien prêtre une manigance quelconque — car ce dernier s'est penché vers lui et lui a jeté un mot à l'oreille... L'autre avait l'air de ne s'occuper de personne en particulier... il faisait sauter son singe, danser son chien... les forçats riaient, et plus d'un s'arrachait aux bras de quelque malheureuse femme qui l'embrassait en sanglotant pour agacer les bêtes... Endn, il arriva auprès de Sanselme... Alors, subiremcnt, et comme si l'animal eût reconnu le prêtre, le rat sauta de l'épaule du bossu sur la sienne... et se mit à répéter les mêmes exercices, courant sur les haillons du forçat...

— Oh ! dit le prêtre, la belle bétel donnez -la moi!...

— Je ne donne rien, reprit l'autre, je vends...

« — Je n'ai pas d'argent...

t — Vous avez une bague...

• Chose certaine, j'aurais juré qu'un moment auparavant Sanse me n'avait rien aux doigts. Le bossu avait fait un geste et le prêtre avait dans la main une bague et disait :

— Si les gardiens m'y autorisent, |e vous donne la bague pour le rat...

1 Je savais déjà qu'au bagne on permettait souvent aux forçats d'avoir des animaux privés. C'est une distraction qu'on tolère. Louis XIV lui-même autorisait l'araignée de Pelisson. Bref, le chef de la chaîne, consulté, donna la permission demandée, en disant :

— Qu'est-ce qu'il sait faire le rat ?...

— Il tait l'exercice, il saule dans des cerceaux de papier...

— Voyons cela...

— La bête fut mise à terre. On fit cercle autour d'elle. Tous ces forçats enchaînés riaient comme s'ils n'eussent pas porté au cou un poids de vingt livres.

o Pendant ce temps, et grâce à une tolérance obtenue par les ébats de l'animal, le bossu et Sanselme causaienluià voix basse. Sanselme hochait A;i tète. Evidemment, pour moi qui ne le j)erdai3 pa? de vue, le bossu lui donnait des indicaûons ou des instructions. Puis, il siftla ié^ert*ment ; et le rat grimpant aux jambes d<>

Sanselme vint se blottir dans sa chemise, sur sa poitrine...

« Benedetto adressa une question à son compiVffiion. Celui-ci lui répondit affirma-" tivement.

« — Et comment s'appelle ton rati demanda l'argousin.

« — Rodibois I dit le bossu. M. Rodibois I

« — Bravo 1 criaient les forçats, vive M. Rodibois 1...

« Sept heures sonnèrent. Tous les préparatifs étaient finis. On expulsa les visiteurs, y compi'is l'homme aux bêles.

Seulement je l'avais suivi, et au moment où il allait franchir la grille :

— Au revoir, monsieur Magloire, lui criai-je.

Il bondit si fort que le singe faillit être désarçonné. Il se retourna et me lança un regard!... Oh! je crois qu'il ne ferait pas bon de se frotter... à l'éleveur de bêtes de la rue Contrescarpe.

— Comment 1 c'était lui !

— Et qui voulez-vous que ce fût? Voilà le fait bien simple... Sanselme avait chargé Benedetto de faire parvenir à son adresse une lettre que celui-ci a remise à la dame qui lui a rendu visite, et le tour a été joué.

— Mais, monsieur Gratillet, vous feriez un policier de premier ordre.

— Non, monsieur Beauchamp, ces déductions m'intéressent, voilà tout. Je suis un curieux, comme tout le monde. Et puis, je vous le répèle : hier vous vous êtes moqué de moi... et j'ai tenu à vous prouver que, si je ne suis pas le journaliste d'hier, je serai peut êtrele journaliste de demain.

— Et de tout ce que vous avez vu, tirez-vous une conclusion...

— C'est bien difficile. Cependant, je ne serais pas trop surpris si, d'ici à peu de temps, j'avais à créer un feuilleton sous ce titre : Histoire de deux forçais et d'un rat...

Beauchamp sonna : le garçon parut, celui-là même qui avait étrillé Gratillet si peu gracieusement :

— Chopin, dit le rédacteur en chef, M. Gratillet est de la maison.

Puis, ayant écrit quelques mots sur une feuille de papier :

— Et veuillez lui indiquer la caissel... Gratillei prit le papier et s'écria :

— Quand je le disais I toute une révolution daus le journalisme!

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