LE PONTON N
Une fois rivé à la chaîne, et dès que les portes de Bicètre s'étaient refermées derrière lui, le condamné n'était plus qu'un esclave, et cent fois plus maltraité encore que les noirs sous le fouet du planteur.
Terreur et haine, tels étaient les seuls sentiments qui eussent désormais place dans l'âme des misérables forçats.
L'horrible caravane des enchaînés, les uns à pied, les autres sur des charrettes, traversait la France lentement, par étapes, comme un cortège de damnés. Les curieux accouraient sur leur passage, et il se trouvait des gens qui huaient ces êtres dégradés, dont l'impuissance accroissait la fureur et qui répondaient aux mélédictions par des menaces. Plus d'un notait au passage le village où il avait été insulté et raillé : et pendant les longues années de la captivité, se souvenait qu'il existait quelque part un coin de terre où il y avait un crime à commettre.
N'oublions pas que les scènes que nous racontons se passaient il y a plus de quarante ans : aujourd'hui l'hypocrisie sociale a jeté un voile sur ces plaies qu'autrefois on étalaitcyniquement.
On souffre encore, on souUre autant; mais le spectacle de ces soutfrances nous est épargné. C'est ainsi qu'on tue, en place de la Roquette, dans les brouillards du matin, et qu'on tuera demain peutêtre derrière les murs de la prison.
Est-ce bien là le progrès?
A Chalon, les forçats furent entassés sur un bateau qui, par la Saône, les conduisit jusqu'à Lyon. Aucun incident ne marqua le voyage, du moins en apparence; seulement, au moment où ils sortirent du bateau où ils avaient passé deux nuits, entassés dans la cale, Sanselme trouva le moyen de se rapprocher de Benedetto.
— Magloire est un brave homme, ditil à voix basse au camarade qu'il s'était choisi.
Benedetto, sombre, possédé par des pensées qu'il osait à peine s'avouer à lui-même, le regarda d'un air hagard:
— (Jue voulez-vous dire?...
— Je veux dire que la lime qu'il m'a remise mord bien...
— Une liinel... mais il ne vous a donné aucun instrument. Vous me l'ave» dit vous même...
Sanselme se mit à rire.
— Je m'entends I mais, chutl pas de sottise !... ici, il faut se défier de tout et de tous... seulement, crois-moi, ami Benedetto. ne te fais pas tant de mauvais sang...
L'argousin cria aux forçats de regagner les rangs.
Benedetto haussa les épaules.
Depuis l'heure où il avait quitté Paris, Benedetto n'rtait plus reconnaisable.
Son visage s'était émacié, ses yeux s'étaient creusés, sont teint avait jauni.
Sa beauté sinistre avait disparu, cachée en queh|ue sorte sous un voile de misère et de colère concentrées. Il allait devant lui suivant la chaîne, obéissant machiaalenient aux ordres des argousins, cherchant à oublier, et n'y pouvant parvenir.
La nuit, des rêves effrayants hantaient ses cauchemars, rêves où il y avait de l'or et du sang Dans ses tempes, où le sang battait furieusement, il éprouvait des constrictionsi douloureuses, comme aux approches de la folie. Ses oreilles tintaient sans relâche, et à travers les vibrations congestioimelles, il lui semblait entendre toujours un mot, prononcé à voix basse. Ce mot était celui-ci : Million 1
Et quand 11 percevait ce son vague, résonnant sourdement, il devenait livide, ses dents se serraient, une écume rouge tre lui montait aux lèvres...
Ainsi, il y avait quelque part une femme ([ui se disait sa mère et qui, aujourd'liui, possédait encore un million!... et celte somme énorme, elle allait en disposer, l'abandonner...
Le ■~i4 lévrier !... elle viendrait? A quoi bon?...
Quand il avait demandé ce rendez-vous suprême, il croyait à l'évasion possible... et une lois évadé... le million ne devait être livré que le "25 I...
Mais aujourd'hui il avait la certitude que Sauselnie s'était moqué de lui...
Uni, cuiiime l'avait remarqué le journaliste; il a\ait attendu, jusiju'à la dernière minute, qu'un libérateur franchît les porler> de IJicelie. 11 espérait... quoi? Le savait -il lui-meiiie?... Et qui était veuul '.ne .sorte de fantoche, d'être ridicule... • él.iil lii ce Magloire sur lequel compi.iit 1 autre? quebiue bateleur, moiitreui lie ijctes savantes dans les foires?...
El ^allsplllle s élait trouvé tout heuleux ,' lui vendit une bute immonde.
Un r;ii. <•.. vérité, c'était là uue raillerie liûp furlf
Aussi pruii (>i au découragement qu'à
l'espérance, Benedetto s'était senti retomber au fond de l'abîme. Maintenant il se sentait, il se savait à jamais perdu. Il enveloppait dans la même haine et ceux qui l'avaient condamné et celui qui l'avait trompé en lui parlant d'évasion et surtout, oh! surtout! — celle tiui aurait dû selon lui, non seulement sauver sa vie, mais lui rendre à la fois ia liberté et la richesse.
Il y avait en lui un écroulemeni; lent, mais continuel.
A Tarascon, les forçats obtinrent deui jours de repos.
Puis la chaîne se remit en marche ; le 28 janvier elle entrait à Toulon.
Benedetto avait l'air d'un fou. Ses paupières s'étaient enflammées par l'insomnie.
Le commissaire du bagne était venu à la rencontre de la chaîne, accompagné des autorités.
On procéda à l'appel des forçats.
Quand le nom de Benedetto fut prononcé, aucune voix ne répondit.
L'argoiisiu alla vers lui.
— Pourquoi ne réponds-tu pas? fit-il enlevant son bâton.
Benedetto tressaillit comme s'il sortait d'uu lève et balbutia une excuse.
C'est qu'en ce moment même les tortures étaient arrivées à leur paroxysme. Il songeait à se tuer.
On lui enleva le collier rivé à son cou, et qui fut remplacé par un anneau fixé à sa jambe.
Les forçats furent ensuite conduits sur le bord de la mer, et on leur donna ordre de se baigner. N'était-ce pas là loccasion de suicide que cherchait l'ancien prince Cavalcanti.
Mais non! Benedetto était li^che. La mort lui fit peur. Il nagea vigoureusement, étonné de se trouver encore tant de force.
Et cependant, pour l'homme, qui pendant quelques mois, avait connu toutes les jouissances du luxe, avait surpris une sorte d'estime de la part de la société régulière, quelle honte dans tous les incidents de la vie du bagne 1 Mais vivre I — vivre!
Maintenant Benedetto n'avait plus qu'une seule terreur, celle de la mort.
Keconnu comme récidiviste, il dut endosser la casaque garance à manches jaunes, le pantalon jaune et le bonnet vert.
Puis, ce fut la manicle rivée à la jambe.
Ce n'était pas tout encore.
Restait l'accoupleiiieut, — cette horrible
aggravation qui faisait d'un forçat l'esclave de son compar^non de chaîne 1
C"» fut une rage nouvelle chez Benedetto, quand il se vit accouplé à Sanselnie. Le hasard seul avait fait cela Les deux hommes étaient des Chevaux de retour; tous deux condamnés à la même peine, tous deux destinés à être enfermés pendant la nuit dans un de ces pontons qui servaient de prison, quand Tintérieur du bagne était encombré.
Ces pontons — ou bagnes flottants — étaient de vieux vaisseaux de ligne reconnus impropres au service de la flotte.
Celui qui reçut Benedetto et Sanselme portait le n° 2. Il était amarré en rade, à peu de distance du Mourillon.
La nuit, quand on regarde du haut du port, rien n'est plus sinistre que ces carcasses noires, sortes de monstres aux proportions fantasti(iues. Mais, si on y pénètre après l'heure du couvre-feu, quand les forçats, revenus du travail, sont étendus sur le plancher, attachés au Ramas, barre de fer qui réunit entre elles toutes les chaînes, quand, à la lueur des lanternes, on aperçoit ces tètes hideuses, portant les stiguintes du vice, blafardes sous le reflet jaunâtre, quand on songe que ces êtres pèle-mèle, parqués ainsi que deb bétes immondes, sont des hommes-, qu'ils ont occupé une place dans la société, qu'ils ont agi, qu'ils ont pensé, qu'ils ont vécu, alors l'imagination se représente le plus profond des cercles d'enfer que Dante a vus.
Antithèse épouvantable — Benedetto était foutli'oyé.
Peiidaut les premiers jours, il ne prouonça pas une parole, il allait au travail, charriant sur son épaule les lourdes pièces de bois, marchant comme dans l'obscurité, les yeux à demi-fermés, et revoyant toujours briller devant lui les éclatantes lumières qui éclairaient les soirées de Paris où les femmes passaient, les épaules nues, la tète haute, jetant leur rire sonore.
Il revoy;iit tout cela, le misérable I H se disait que tout cela était à jamais perdu...
Et il entendait auprès de lui Sanselme qui ricanait de son rire de démoniaque...
La gaieté de cet .Homme lui était odieuse, exaspérante.
Sanselme était un homme de taille moyenne, mais gros, gras, fleuri. Sa face ronde avait des teintes rouges qui jouaient la fraîcheur. A quelque distance on lui amaù donné vingt-cinq ans. II en avait près de quaranie.
Mais tout daiLT ses allures, dans ses
contintielles explosions de gaieté bruyante, dénotait un cynisme profond. Son passé était ignoble : élevé au s.-minaire, il y avait appris le vice ; et quand, par son hypocrisie, il fut parvenu au diaconat, puis à la prêtrise, il ne songea (ju'à profiter de son ministère pour assouvir les passions qui grondaient en lui.
Etait-ce un malade ou un fou? Seule, la science pourrait répondi-e à cette ques' tion.
Couvert pendant longtemps par l'indulgence de ses supérieurs, il avait été déplacé plusieurs fois. Mais, à chaque résidence nouvelle, de nouveaux scandales avaient provoqué son expulsion.
Enfin, dans un petit village de Seineet-Oise, la clameur qui s'était élevée contre lui avait été si violente que le parquet avait dû intervenir. Et une première condamnation l'avait frappé. Il avait alors trente-trois ans. Condamné à dix ans, il s'était évadé de Rochefort et était venu à Paris, où il s'était caché pendant plusieurs années.
Mais, à la suite d'actes de débauche qui avaient de nouveau attiré l'œil delà police, il avait été arrêté de nouveau, reconnu et condamné à perpétuité.
Tel était l'homme que Benedetto avait pour compagnon, une sorte d'éi)icurien monstrueux, ne rêvant la liberté que pour recommencer sa vie d'orgies crapuleuses.
Du reste, docile à la chiourme, bon vivant, toujours joyeux, pliant le dos sous les coups et répondant à une violence ou à une injure par une gaillardise qui, le plus souvent, faisait rire l'argousin et désarmait son bras.
Il inspirait à Benedetto une répulsion profonde : homme de violence, de sang et de meurtre, le fils de Villefort sentait le dégoût lui monter aux lèvres Cet homme qui suait le vice immonde lui faisait horreur, et le caractère dont il avait été revêtu développait en lui une sorte de crainte mêlée de superstition.
Sanselme d'ailleurs semblait fort peu s'en préoccuper.
Dans les premiers jours de leur accouplement, il avait tenté de renouer conversation avec Benedetto, mais l'ancien Gavalcanti lui avait répondu par des menaces de mort.
Sanselme s'était mis à rire et s'était tu
Benedetto avait encore un autre motif de rage : c'était le rat, M. Hodibois, comme on l'appelait.
A tout dire, M. Rodibois était un rat de
LE FILS DE MOBïTE'-eRISTO
bonne compagnie, propre, semblant passer tout son ^einps à se préoccuper de sa toilette ; grattant avec la plus parfaite coquetterie son petit museau effllé, — dont les /èvres laissaient voir des dents pointues comme des aiguilles et d'une blancheur qui eut fait honneur à une petite maîtresse...
Le soii , avant que les chaînes fussent fixées au ramas, M. Rodibois donnait une représentation dans la chambrée obscure, à la clarté d'une lanterne qu'un argousin complaisant posait à terre.
Car M. Rodibois avait été accepté dès le premier jour.
Ce forçat volontaire avait été à peine discuté. Un des commissaires ayant émis des doutes sur la légalité de son incarcération, Rodibois avait répondu par de si gentilles cabrioles, il avait si consciencieusement ajusté ledit commissaire avec un fusil de paille, qu'on avait en sa faveur imposé silence au règlement.
Un argousin spirituel avait même fait observer qu'il y avait droit acquis pour MM. les rats qui étaient les plus nombreux et non les plus turbulents habitants du bagne.
Bref, M. Rodibois, d'abord toléré, devint bientôt le favori de tous.
Les forçats même les plus endurcis retrouvent au bagne quelque chose de l'enfant.
En face de l'immensité, ies matelots aiment à entendre des contes de fées : en face de la désespérance — qui est aussi une immensité — les galériens se plaisent à deis jeux presque niais. On dirait un inconscient retour vers un pays lointain...
— Messieurs, disait Sanselme s'adressant aux argousins aussi bien qu'à ses compagnons de chaîne, M. Rodibois — que j'ai l'honneur de vous présenter, — n'est pas un de ces misérables rats qui, méconnaissant les droits sacrés de la propriété, s'introduisent subrepticement tfans la demeure des honnêtes gens.
1 Non, messieurs, Rodibois dédaigne l'eflfraclion et méprise l'escalade...
« Jamais, jamais, — entendez bien! — il ne tombera sous le coup de l'article 381 du l'-ode péiial...
«Monsieur Rodibois, ayezlabontédediie i. l'honorable auditoire que vous respectez le rcH. la loi, ia uiagislrature, et MM. les coiiJin ssairesdu bagne...
Les forçais ge tordaient de rire.
M. Horljbois, debout sur ses pattes de derrière, au milieu du rond de lumière i rojeté par ta. iauterae, exécutait une sé-
rie de cabrioles qui pouvaient passer pour des saluts. puis, approchant ses petites pattes l'une de l'autre — à la façon d'un moine ou prince — il agitait ses mandibules comme s'il eût marmotté des patenôtres...
— Très bien! monsieur Rodibois, très bien! s'écriait Sanselme, vous qui êtes un fin légiste, et qui connaissez le Code pénal sur le bout de vos pattes, veuillez dire à l'aimable assistance qui veut bien vous honorer de sa confiance, ce qui arrive à l'accusé qui réclame le bénélice de l'article 12 du Code pénal.
Les forçats riaient de plus belle. Il n'en était pas un qui ne connût cet article 12 sur lequel on faisait des gorges-chaudes, et qui est, — pour que nul n'en ignore — ainsi conçu :
— Tout condamné à mort aura la tète tranchée...
Le rat avait entendu, avait compris.
Toujours debout, il prenait une attitude de componction, croisant ses pattes sur sa poitrine en signe de repentir, puis il marchait lentement et posément vers son maître. Arrivé près de lui, il posait sa tète sur la chaîne, et Sanselme, le doigt dressé en guise de couteau, le lui laissait retomber sur le cou.
M. Rodibois faisait € un couic » strident.
Puis il roulait à terre, faisant le mort.
On s'amusait fort. L'argousin se tenait les côtes.
— Encore! encore, Rodibois! criait l'auditoire enthousiasmé.
El ce n'était pas fini. M. Rodibois sautait par-dessus une baguette d'avant en arrière et d'arrière en avant, exécutant des sauts périlleux dont Auriol, alors dans toute sa vogue, eût été certainement jaloux; de fait, il avait à chaque bond un cri aigu, pareil à un rire, qui rappelait le fameux : Hop! là! du clown légendaire.
Seul, Bencdetto, étendu sur le plan cher, à la distance dont il pouvait disposer en raison de l'accoupiement, se tiisait ayant horreur de cette bête qui lui faisait presque peur.
Puis, quand l'argousin, fatigué, donnait le signal du repos, Sanselme salsibSiiit la bêle entre ses doigts el la lourrait dans sa poitrine, où, sans doute elle passait la
Dans le jour; pendant la fatigue. M. R» dibois restait à bord du ponton. On ne le voyait pas, il allait sans doute se blottir dans quelque coin ou retrouver à louJ de oale, ses cengénères dédalitnéK
LE FILS DE MONTE-CRrSTO
— Soit ; le 24, tu seras lUirt.
Liv. 6.
En vérité, nul ne se préoccupait de lui. Le soir, il revenait, docile, prêt à donner sa représentation, qui était si courue que sur l'affiche — s'il y en avait eu — son nom en vedette aurait suffi pour assurer la recette.
Sanselme conservait une insouciance qui ne se démentait pas.
— Toi, lui avait dit un des argousins, si Rodibois adressait pour toi une demande au commissaire, tu ne tarderais pas à être délivré de la double chaîne...
— Bah ! avait répliqué Sanselme en riant, il faut que je tire la manicle un peu dur pour mes péchés.
Benedetto avait écouté cela.
Bien qu'il n'eût aucune plainte à formuler contre son compagnon, il n'aspirait qu'à être éloigné de lui. C'était un instinct, une volonté inexjiliquée. Il le détestait. Parfois il songeait à le tuer. Quant à la bête, il l'eût volontiers écrasée d'un coup de talon...
Seulement, il savait que les forçats vengeraient leur favori, et il se tenait coi, rongeant sa haine.
Cependant, quand il eut entendu le court dialogue de largousin et de Sanselme, il ne put contenir sa colère :
— Pourquoi ne voulez-vous pas me délivrer de votre présence ? lui demanda-t-il, les dents serrées, les lèvres blanches.
L'autre le regarda en face, de ses yeux d'un bleu de faïence, si clairs qu'ils ressemblaient à un lac sans fond :
— Pourquoi te quitterais-je ? réponditil. Tu ne me déplais point. Autant toi qu'un autre ; je dirais même, toi plutôt. "Tu es calme, tu ne me gènes pas... Est-ce que je te gèue?
— Oui.
— Bahl qui s'en serait douté? Pourtant, j'ai vu que tu n'étais pas causeur, et je ne t'ai pas fatigué de mes obsessions... Que me reproches-tu?
— Je n'ai point à répondre, fitl'ex-prince Cavalcauti ; mais je jure que dussé-je vous tuer...
— Ouf! en sommes-nous là? Quelle antipathie I... Et si encore j'en savais la cause...
— Je la connaio, moi... cela me suffit. Mais, croyez-moi, mieux vaudi-ait pour vous être accouplé à un parricide qu'à moi, qui vous hais... et qui tenterai tout pour me délivrer de vous 1
— Décidément, tu n'es pas aimable...
Soudain, Sanselme changeant de ton
et se rapprochant de Benedetto qui s'était éloigné de lui de toute la longueur de la chaîne :
— Veux-tu que je te le dise, pourquoi tu me hais?...
— Je vous hais... parce que je vous hais... voilà tout...
— Tu me hais... parce que tu te dis que je suis un menteur... parce que là-bas, à la Force, j'ai parlé d'évasion... et que depuis lors il n'en a plus été (jnestion...
Benedetto avait tressailli. Ces quelques mots répondaient si bien à sa pensée intime qu'il en avait été frappé en plein cerveau.
Il balbutia une phrase de protestation :
— Tiens, ami Benedetto, — tu vois, moi. je t'appelle ami, quoique tu sois tout prêt à me répondre ennemi — je te croyais plus fort que tu ne l'es en réalité... maintenant, j'ai bien étudié ton caractère... tu es le crime brutal, allant droit à son but, ignorant de toute subtilité, de toute habileté... un homme te gène, tu le tues... un aventurier te prend à sa solde, tu lui obéis aveuglément, sans te demander où il te mène...
Il semblait que Sanselme eût le don de divination. Ou:, c'était bien ainsi que Benedettoétaitdevenul'instrumentde Monte- Cristo, c'était bien ainsi qu'il avait frappé Caderousse...
Maintenant il écoutait, attentif.
— Moi je ris, je plaisante... mus je suis un plan iixé d'avance... Sois tranquille ! je ne suis pas venu au bagne pour amuser messieurs les argousins...
C'était au repos de midi. Les deux forçats causaient, assis sur une énorme poutre, sous un hangar. La pluie ruisselait autour d'eux, une pluie de février, rude et froide.
— Brutus fit la bète avant de tuer Tarquin, ne le sais-tu pas ?
Benedetto, qui était, comme l'on sait, d'une ignorance extrême, parut peu touché de ce souvenir classi<iue.
— Vous vous moquez encore une fois de moi, dit-il brusquement, comme au jour où vous m'avez confié une lettre pour ce Magloire...
— Auquel tu l'as fait très fidèlement parvenir... Ce dont je te remercie
— A quoi cela a-t-il servi?
— Curieux 1
— Oseriez-vous prétendre que cet homme peut nous être utile, et que l'évasion dont vous m'avez parlé est possible...
— Et si j'osais prétendre cela...
— Je dirais que vous meutezi Sanselme n'était point d'humeur à se
fâcher pour une boutade.
— Mon petit, dit-il à Benedetto. j'aurai leaucoup de mal à faire quelque chose de toi...
— Cest-à-dire que vous, qui me railliez, vous prétendez que cette évasion...
— Aura lieu. Mais oui! mon cher ami, et plus tôt que tu ne penses...
— Vous y travaillez peut-être, ricana Benedetto.
-> Non, mais quelqu'un y travaille pour moi.
— Qui donc? un de nos gardiens peutêtre... le commissaire du bagne...
— Plus et moins que cela... un de nos compagnons...
Il parlait d'un ton si sérieux, avec une telle netteté que Benedetto, pour la première fois, se demanda s'il ne disait pas vrai...
— Un de nos compagnons, fit-il avec surprise. Est-ce que je le connais?
— Certes. Tu le vois tous les jours, mais tu ne l'aimes pas. J'ai remarqué cela.
Pourtant, il ne t'a jamais fait de mal... et de plus, je te jure qu'il ne t'a jamais rien dit de désagréable...
Benedetto, de bonne foi, cherchait dans 6a mémoire.
Il nomma plusieurs des forçats, qui, au ponton et à la fatigue, se trouvaient le plus souvent auprès de lui.
Sânselme avait repris son rire joyeux.
— Aucun de ceux-là ! dit-il. Ah ! écoute, tu m'as l'ait si mauvaise mine depuis que nous sommes ici, que j'aurais scrupule à te le nommer...
— Craignez-vous donc que je vous trahisse...
— Eli! qui sait?...
Benedetto eut un geste violent.
— Vous trahir!... mais comprenez moi doue bien !... Ici, je souffre des tortures pires que la mort... M'évaderl mais je donnerais ma main droite pour ètrelibrel... oh ! surtout pour sortir d'ici... à certaine date...
— Ouais 1 . .. peut-on savoir quelle date?.. .
— Il faut que je sois hors du bagne le 24 février dans la soirée...
— Il faut... Voilà qui est péremptoire!
— Ne jouons pas sur les mots 1... vous avez votre plan, j'ai le mien... Si le 24 février, avant le couvre-feu, je suis libre... zh bieiil
^ — Eh bien?
~ Benedetto qui allait parler se tut tout à coup, |iiiis :
— (Jiii me dit à mon tour, que vous ne me tr.ihiiez pas?...
— É« oiite, Benedetto, dit l'autre. Dans i cinq minutes, l'heure du repos sera ache-
vée, et il faudra reprendi'e le travail... Nous avons en ce moment la chance d'être seuls, à l'abri de toute indiscrétion. Donc ne m'interromps pas. Ce que je vais te dire, c'est la vérité absolue, complète... Je ne te fais pas de serment... entre nous, ce ne serait pas de mise... Si je le veux, entendstu, si je le veux, tu pourras être libi-e à l'heure, à la minute exactes que tu auras choisies...
Benedetto poussa un cri :
— Tais-toi!... maintenant sache ceci.
Tu voudrais t'évader ce soir, je te dirais : c'e-^t impossible. Mais depuis le 15 février le 20, le 22...
— Non, le 24... ni avant ni après...
— Le 24, soit, je puis te faire sortir d'ici... mais, je pose mes conditions...
— Quelles qu'elles soient, je les accepte I...
— Oh! qui sait? moi, je me sauverai uniquement poBr vivre à l'air libre, pour recommencer ma vie de bohème... Chac^m ses goûts; j'ai les miens! pour cela, je n'ai besoin ni de toi ni de personne... — quelques mois de joies folles, et basti oa me reprendra! tant que je ne tuerai pas, on ne me tuera pas I et on s'évade de partout.
Sa voix était saccadée , haletante .
L'homme était repris par le démon qui le hantait :
— Vois-tu! je t'ai deviné... tu aimes l'or... moi j'aime... la femme!... Ce sont les deux puissances, ce sont les deux grandeurs de l'humanité... je désire, je veux l'une, comme tu veux l'autre!...
mais si tu t'évades, toi, je sais — et je ne me trompe pis, j'en ai la conviction! — que tu iras droit à la lortune. far l'or que tu voleras — tu ne seras point le seul m le premier — tu arriveras à te créer une existence nouvelle. Tu as été prince Cavalcanli... j'ai appris ton histoire -, tu seras prince — n'importe quoi! On ne te reconnaîtra plus, et Uansiormé, métaïuorpuosé, grâce à lor, tu pourras aller impuni dans la vie... moi, je suis et serai gueux... la liberté n'est pour moi qu'un provisoire... Aide-moi à ce que ce provisoire devienne définitif... et aiors, je le l'ai dit, au jour que tu auras choisi toi-même, tu .sortiras d'ici...
— Mais je ne vous comprends pas .. je n'ai rien I...
— Tu attends, tu espères, tu veux quelque chose, c est de l'argent. Part à deux, et tu es libre...
Benedetto s'était subitement assombri.
Cet homme lisait donc couramment au loud de sa conscience.
— Pourquoi rêves-tu tout haut ? reprit Sanselme, répondant à sa pensée intime.
— (Ji'oi 1. • qu'ai-je donc dit ?...
— iJcux mots... 24 février !... un million 1.. les deux idées sont si intimement liées dans ton cerveau que plusieurs fois elles se soiitéchappéesensemble de tes lèvres... C'est le '24 février que tu veux être libre... c'est le 24 février que lu peux voler un million... j'appelle les choses par leur nom... Part au million,., et je te prou\e (jue l'évasionestsûre...
— Allons 1 au travail ! cria la voix du garde-chiourme.
^ Eh bien ? demanda Sanselme.
Benedetto se déDattait entre le désir de la liberté et une défiance inexprimable.
Cet homme — maître de son secret — l'épouvantait encore plus.
Et poui tant, s'il disait vrai I s'il était possible qu'il tînt sa parole I...
D'autre part, abandonner une portion de cemillion... de ce million qu'il ne possédait pas, et qu'il ne savait encore comment acquérir I... 11 se sentait devenir lou.
Sanselme s'était levé, et la chaîne tendue attirait Beuedetto vers le champ de travail.
— Réfléchis, mon petit, dit Sanselme à voix basse. Car, quand tu auras promis, je te jure que tu seras bien forcé de tenir ta promesse...
— Que veux-tu ? demanda Benedetto.
— Sur un million... le quart. Tu vois que je suis raisonnable...
— Et tu me jures que le 24 février...
— Le 24 féviier, à l'heure dite, nous BOUS évaderons ensemble...
— Mais le compagnon, le complice...
— Oh I celui-là ne nous gênera pas...
— Il ne s'évadera pas.
— Si fait. Mais L.e t'occupe pas de lui . Est ce dit?... le quart 1
— Soit, dit Benedetto. Mais je veux connaître celui qui nous aide.
— Ce soir, je te le montrerai...
Quand la nuit eut ramené les forçats au
ponton, c'est-à-dire vejs sept heuiesdu soir, Benedetto dit à Sanselme :
— fcouvieus-toi de ta promesse... je ne veux pas que tu te joues de moi... Le complice. . .
— M. Rodibois I cria Sanselme en sifflant dune façon particulière.
— Oui I oui I Rodibois, crièrent les forçats s'approchant pour former un cercle...
Au bout de quelques secondes, on entendit un trottinement sur le plancher.
et une petite forme noire parut, vive et alerte.
— Monsieur Rodibois I reprit Sanselme qui avait pris l'animal dans sa main et lui passait les mains sur le museau — comme s'il eût voulu nettoyer ses moustaches — voulez-vous, si 1 honorable compagnie le permet, nousjouerla petitepièce de l'Evasion...
— Pas de ces plaisanteries-là ! fit l'argousin avec rudesse, ou je confisque la bétel...
— As-tu compris ? fit Sanselme se penchant à l'oreille de Benedetto satisfait.
L'ordre de l'argousin était formel.
M. Rodibois pi'océda à ses exercices habituels.
LA MORTE VrVANTE
Nous n'avons pas la prétention d'apprendre à nos lecteurs qu'il y a quaranledeux ans. Paris ne ressenblait en rien à ce qu'il est aujourd'hui.
Le progrés a marché avec une telle rapidité que pour quiconque jetle les yeux sur un plan de 1840, il semble qu'il devrait être impossible de se guider dans l'inextricable dédale des rues étroites, se coupant à tous les anales possibles ; Paris n'en était pas moins la première ville du monde.
Telle d'ailleurs l'avait bien longtemps auparavant proclamée Montaigne.
Tant il est vrai que comme toute autre chose la supériorité n'est que relative. Paris était reine des capitales, parce que quels que tussent ses défauts, ils pouvaient passeï pour des qualités auprès des vices des autres grandes villes d'Europe.
Ces quelques réflexions, que nous ne poursuivrons point — que le lecteur se ra>sure — nous sont inspirées par la nécessité où nous sommes de l'inviter à quitter provisoirement la Provence et à se plonger avec nous en plein quartier Laborde.
Où prenez-vous le quartiei Laborde, nous demanderont les Néo-Parisiens qui sout venus au monde, au milieu de flots d'air et de lumière dont nos pères n'osaient même pas concevoir l'espérance.
Le quai'tier Laborde a été remplace aujourd'hui par le boulevard Hau.ssmaun et le boulevard Malesherbes. 11 couvrait 'ine large superficie, de la rue du Roche^ au parc Monceaux, s'étendant presque jus-
Îu'à la rue Tronchet d'un côté et à la rue e Ponthieu de l'autre.
C'était — auiour d'un marché puant — situé en contre-bas dans une sorte de fosse où ne grouillaient pas des lions, mais des cliacals commerciaux, — regrattiers, reyendeurs de choses innommées, — un labyrinthe de ruelles, d'impasses, de culs-de-sac à décourager Ariane ellemême qui y aurait cent fois perdu son
fil.
Mais en ces temps antédiluviens —songez à ce que sont quarante années dans la vie de Paris — il était de règle qu'on ne se devait point décourager devant ce qui semblait une barrière infranchissable.
C'est ainsi que pour aller du Louvre aux Tuileries.il fallait se jeter à corps perdu à travers les immenses bicoques en bois qui encombraient le Carrousel, se heurter à l'hôtel de Nantes, planté au beau milieu comme un poteau, patauger dans d'épouvantables cloaques.
Mais finalement on atteignait l'admirable jardin royal.cent fois plus touffu, plus ombreux qu'aujourd'hui.
C'est ainsi que. poui de là atteindre la ligne des boulevards — pour aller, par exemple, au café de Paris, qui était le centre Jégant. ou au théâtre de Madame, qui était le suprême rendez-vous des gens du monde, il fallait en aveugle affronter les ignominies de la butte des Moulins, dont vous avez connu les derniers vestiges, mais qui était alors une sorte de repaire à tous bandits, depuis le passage Saint-Guillaume jusqu'à la rue Thérèse et au delà.
C'est ainsi enfin que celui qui, sans se préoccuper des écœurantes émanations du marché Laboide, allait, allait encore — impavidus — se trouvait tout à coup récompensé de son courage par une sorte d'excursion en pleine campagne. BattignoUes existait à peine, Courcelles était à l'éta» de hameau, et l'on rencontrait là à chaque pas d'immenses propriétés, closes de mursqui semblaientbâtisde ciment, et dont on trouverait encore des restes cyclopéens dans la rue du Rocher.
C'était comme un énorme bouquet de verdure, un enchevêtrement de branches qui donnait une vague idée des forêts vierges.
C'était là que les médecins — voulant régénérer leurs malades par un air sain et viviUant, avaient établi leurs maisons de santé.
Celle du docteur d'Avrigny passait, à )U8le titre, pour le modèle du genre.
Perchée sur le sommet de la butte, à
peu de distance du mur d'enceinte — aujourd'hui le boulevard extérieur -, elle ressemblait, par des proportions monumentales, à quelque palais enchanté où la Belle au Bois dormant attendait le prince Charmant.
Et pourtant, — il en est ainsi de toutes les choses humaines — c'était une terrible furie qui se cachait là, soiis ces apparences de beauté, c'était la folie, sinistre harpie qui saisit un jour l'homme entre se» griffes, qui broie son cerveau, qui lui arrache le cœur.
Le docteur d'Avrigny — élève d'Esquirol — consacrait ses soins éclairés à ces malheureux que jadis l'ignorance impitoyable torturait comme des coupables.
C'était une lutte incessante de chaque jour, de chaque heure contre le mal effrayant : et, dans ce combat sans trêve, hélas ! la science était trop souvent vaincue.
Ce soir-là, M. d'Avrigny, seul dans son cabinet de travail, relisait attentivement les rapports qui lui avaient été remis sur les incidents de la journée.
Etant arrivé à celui qui portait en tête le nomde M. de Villefort, il l'étudia plus longuement, plus soigneusement que les autres ; puis il se mit à écrire quelques notes ; soudain, on fi-appa à sa porte.
— Entrez ! dit-il.
Un domestique se présenta.
— Monsieur, dit-il, il y a là un jeune homme qui demande à vous pai-lerimmédiatement...
— Ne lui avez-vous pas répondu que je ne reçois pas à cette heure-ci/
— Oui, monsieur, mais il a insisté avec une telle vivacité que j'ai pris lalibertéde vous avertir...
Son nom?
Le domestique s'inclinant remit audocteur une carte.
M. d'Avrigny poussa une exclamation de surprise :
— M. Maximilien Morrel I Oh 1 vous avez bien fait... qu'il entre, qu il entre 1
Et tandis que le domestique se retirait pour exécuter l'ordre donné, M. d'Avrigny s était levé, marchant à grands pas dans son cabinet.
Le docteui n avait vu Maximilieu Morrel qu'une seule fois, mais dans une si tragique circonstance qu'il n'avait pu l'oublier, tant son imagication en avait été frappée.
C'était au moment où Valentine, lafille de 'Villelort, venait de tombel foudroyée, croyait-on, par le poison.
Oubliant tout, n'obéissant qu'à son d^
sespoir, Maximilien s'était élancé dans la -chambre où se trouvait la morte, le docteur et le procureur du roi ; d'Avrigny avait vu cette douleur poignante; il avait entendu ces sanglots qui ressemblaient à des rugissements de douleur.
Il avait entendu encore la voix vibrante du jeune homme criant à Villefort :
— Je vous dis que l'on tue ici I je vous dis qu'il y a dans votre maison un assassin.
Villefort avait fait justice de la femme, de l'empoisonneuse qui avait commis un dernier crime en tuant son propre fils : mais Valentine était morte. D'Avrigny le croyait.
Qu'était devenu le fiancé désolé? Le docteur 1 ignorait. Peut-être avait-il déjà oublié la pauvre mortel De cette terrible maison de Villefort, tous étaient partis par le crime, par la iolie, et dans cette maison vide, jadis si honorée, il n'y avait plus qu'un speètre :[ui veillait, le spectre du désespoir et de la honte!
Maximilien parut, vêtu de noir, grave.
Le docteur le regarda; et, le voyant, il comprit qu'il avait eu tort de soupçonner l'hoiame qui avait la loyauté écrite sur le visage, et il lui tendit franchement les deux mains.
— Docteur, lui dit Morrel, vous étiez non seulement le médecin, mais l'ami, l'ami sincère de la famille de Villefort...
— Oui, monsieur, et j'ai profondément souffert des terribles malheurs qui ont fondu sur elle.
— Et, de plus, vous n'avez pas abandonné le malheureux dont la raison a succombé sous le poids de ces effroyables douleurs...
— C'était mon devoir, monsieur Morrel.
M. de Villefort est un gi-and coupable : mais il a durement expié son crime. .Te ne devais pas, je ne pouvais pas oublier la bienveillance dont il m'avait toujours honoré. La justice arrête son œuvre là où commence celle du médecin. Devenu fou, M. de Villefort ne lui appartenait plus; on me l'a confié. Mais, hélas! j'aurai peu contribué à adoucir les dernières heures de sa vie..,
— Q uoi ! docteur.,, c'est donc vrai 1 M. de Villefort est en danger!
— Vous le saviez:'...
— Oui... je vous expliquerai cela tout à l'heurej mais, de grâce, est-il bien vrai qu«^ vous né conserviez pas l'espoir de le sauver ?
Le docteur alla à son bureau dont il s'était éloigné pour se rapprocher de
Maximilien et il prit le rapport qu'il avait entre les mains au moment où son domestique lui avait remis la carte du jeune homme.
— Lisez,, lui dit-il. Ce sont les notes de l'infirmier qui ne quitte jamais M. de Villefort.
Maximilien lut à mi-voix :
— Depuis l'heure de la visite, l'état du malade n'a fait qu'empirer. Un symptôme très grave s'est révélé. M. de V... semble recouvrer peu à peu la raison. Ses yeux ont perdu leur expression liagarde : tous ses muscles se détendent et son visage — qui prend des teintes de cire — a recouvré son calme. A trois heures, il m'a demandé du ton le plus raisonnable qu'on voulût bien envoyer prier M. le procureur du roi de se rendre auprès de lui. J'ai répondu que je vous en parlerais dans mon rapport.
« Il a paru tranquillisé, cependant il a ajouté :
a — Je désirerais qu'on se hâtât, car demain je crains qu'il ne soit trop tard...
« — Vous senLez-vous plus malade, plus affaibli? lui ai-je demandé.
« — On ne soutïre pas quand on va vers la délivrance, a-t-il dit.
« Puis, sans plus me parler, il s'est mis à son bureau et j'ai vu qu'il écrivait d'une écriture très ferme.
c Rien de nouveau depuis ce moment. »
— Mais cet infirmier ne se trompe-t-il pas? demanda Morrel.
— Je suis allé moi-même voir M. de Villefort; je regrette de le déclarer, je suis certain que sa mort est très prochaine. La lucidité l'elative de son esprit en est d'ailleurs une preuve irréfragable. L'ancienne comparaison de la lampe qui jette une lueur plus vive au moment où elle va s'éteindre, est toujours vraie. D'ailleurs, avons-nous bien le droit de nous affliger. Comme l'a dit lui même M. de Villefort, pour lui, la mort, c'est la délivrance...
Le docteur passa sa main sur son front :
— De plus, hors vous et moi, monsieur, qui sera ému de cette mort?...
Il y eut un moment de silence. Puis Morrel prit les mains du médecin dans les siennes.
— Docteur, lui dit-il, j'ai à vous adresser une question grave... je vous supplie de me répondre franchement...
— Doutez-vous donc de moi, monsieur Morrel? Je suis de ceux qui ne transigent jamais avec la vérité.
— Je le sais. Écoutez -moi donc.
Croyez-vous que si M. de V.illefort éprou- Tait tout à coup une émotion poignante, ceUe émotion abrégerait sa vie?...
— Dô quelle nature serait cette émotion? Je crois peu aux joies, si c'est une douleur, pouniuoi la lui infliger...
— Je croîs... j'espère que ce serait pour lui une grande joie...
— Encecas,rnonsieurMorrel,iln'yaurait pas à hésiter. Que voulez-vous? Malgré ses fautes, M. de Villefort m'inspire encore 'ine sympathie profonde... plus que de la pitié. Et ai vous pouvez — par quelque miracle, encore incompréhensible pour moi — faire luire une joie dans l'obscurité douloureuse où il se débat, aht faites-le, monsieur, je vous en prie'...
— Môme si cette joie devait nécessairement se compliijuer d'une sorte de terreurj...
— Je ne vous comprends pas. Croyezmoi, monsieur Morrel, pas de demi-confiance avec moi. Je la mérite, toute entière. Je chercherais ep vain, M. de VUlefoit aimait M. de Saint-Méran, M. de Saint- Mérair^st moi-t. Puis sa digne femme, la marquise, l'a suivi de près dans la tombe... Puis, c'a été le lourde éarrois, ce vieur serviteur qui avait connu M. de ViUeforl tout enfant... et un "a un, tous ceux qu il chérissait sont tombés autour de lui... depuis la malheureuse, la coupable M°" de Villetort, jusqu'à ces deux amants, son fila et sa chère... sa bienaiuiée Valentinel... Dans tous ces désespoirs, ûù y iiurait-il place pour uue joie?...
— Monsieur d'Avrigny, vous parliez de miracles tout à l'heure. Y croyez-vous?
— Non, car alors le miracle accompli a iiécessauemeul lies causes naturelles...
— Vous^^avez raison. Et pourtant, n'est-il pas quelquefois des faits qui bouleverseut toutes les uotious de la logique, des choses qui semblent impossibles et qui sont lœuvre de puissances devant lesquelles nous nous sentons faiules comme des entants...
— Maisencore une fois, monsieur Morrel, je vous supplie, je vous adjure de p.uler.
— Vous aimiez beaucoup, je le sais, M"* de Villeiort...
— C'était lange de cette maison. Et quand, au jour fatal où elle a succombé su poif^on, vous êtes apparu tout à coup, pleuiaut... ÀUl nul u aurait osé vous accuser... "Vous l'aimiez sauitement, profoudémeut. . comme elie méritait d être aimée.
— Ahl docteur! que vos paroles me font d* ^ienl s écria Maximilien s incli-
nant sur la main du vieux méciecin et l'effleurant de ses lèvres. Mais 'alors, monsieur, vous qui saviez ce que cette âme renfermait de bonté, de grandeur, d'adorable chasteté... comment u'' vous demandez-vous pas pourquoi celui qui l'aimait est encore vivant?...
— Parce qu'il y a plus de courage à affronter la vie avec le regret qu'à se réfugier lâchement dans la mort et l'oubli...
— Ah! ne dites pas cela, docteur. Le regret! Que le mot est faible! Quoi! j'aurais perdu le cœur qui battait à l'unisson du mien, j'aurais vu descendre dans la tombe celle qui était toute ma vie, toute mon espérance... et je ne me serais pas tuél... non! docteur! ne dites pas cela, car alors je vous dirais : Vous ne connaissiez pas Valentine... vous ne savez pas ce que c'est que de l'aimer et d'être aimé d'elle...
Le jeune homme parlait, les yeux étiucelants, la voix vibrante.
M. d'.^vrigny le considérait avec une admiration mêlée d'une vague inquiétude. Est-ce que la douleur aurait ébranla cette raison si ferme?
Maximilien comprit le reg.ard.
— Non, je ne suis pas fou! reprit-il avec un sourire. Et je vous dis : Maximilien Morrel n'est pas mort, parce (lu'un de ces miracles dont je vous parlais tout à Iheure, qui déroulent la raison, qui démentent l'expérience et confondent l'imagination, parce qu'un de *e» miracleslà fut accompli...
Cette fois, M. d'Avrigny ne fut pas maître de dissimuler la crainte toujours grandissante qui s'emparait de lui.
— Monsieur Morrel, mon enfant.s'écr'atril, de grâce laissez ce sujet!... Revenez à vous!...
— Oui, je comprends, fit Morrel en secouant doucement la tète. Vous vous dites que vous avez tenu dans vos bras le corps inanimé de Valentine; vous vous dites que, pendant de longues heures, vous avez tenté, a,yec le dévoueiueiii le plus infatigable, dé rappeler dans ces membres raidis la vie qui les avait abandonnés... Ahl tenez, je vous ai vu, luoi, au cimetière du Pere-Laciiaise. Conire l'usage — et je vousenaireuieroié du tond du cujur, — vous avez voulu accoiu|>agner Cet ange du ciel jusqu'à sa deruieie demeure... Je vous ai vu. Comiu* si -/eût été un de vos entants iiue la mcxl vous eût enlevé... vous courbant suAJ.. ^lierre du tombeau pour saluer la pairvre morte qui allait disparaître... vous avez iiesytiilli au choc du cercueil contre la pierre.. Je
Ils le précipitèrent du haut de la berge.
Liv. 7.
sais tout cela... Vous ne me voyiez pas, vous, tanf \es larmes obscurcissaient vos yeux... vous êtes parti, chancelant, vous redisant toat bas: Tout est fini!... Eh bien, je vous le répète. monsieur d'Avrigny, supposez l'impossible, l'incroyable, le miraculeux... et alors vous comprendrez pourquoi cette main qui serre la vôtre n'a pas appuyé un pistolet contre mon front pour me faire sauter la cervelle...
— En vérité, dit M. d'Avrigny d'une voix tremblante, je me demande si je rêve... ou si ce n'est pas moi qui deviens fou !... Votre voix est ferme, votre main n'est pas brûlante... et pourtant vos paroks sont celles d'un insensé...
— C'est-à-dire que vous commencez à comprendre que Valentine...
— Valentine de Villefort?...
— Valentine de Villefort est vivante!..
Le vieillard chancela : il serait tombé
si Maximilien ne l'avait saisi dans ses bras.
De grosses lai-mes roulaient sur son noble visage.
— Vivante! murmura-t-il. Mais non I c'est impossible !... impossible !...
— Elle est vivante, vous dis-je. Ce que vous ci'oyiez être la mort, n'était qu'une ;étharg:e... Et, tandis que la main criminelle de sa belle-mère, lui versait le poison, une autre main — celle d'un être mystérieux et tjrand, à la fois justicier du mal et rémunérateur du bien — la sauvait des embûches qui lui étaient tendues, et arrachait la victime au bourreau, en lui faisant croire/que son œuvre était accomplie...
M. d'Avrigny garda un instant le silence. Le coup avait été violent, et le vieillard éprouvait quelque peine à redevenir maitre de lui-même.
Enfin, il dit :
— Monsieur Morrel , je vous en prie, donnez- moi des explications bien nettes, bien catégoriques... Je vous crois, je dois vous croire... Vous êtes un homme d'honneur et vous vous feriez un scrupule de vous jouer de la crédulité d'un vieillard, surtout au nom de la sainte fille dont vous parlez...
Alors Maximilien, avec une lucidité parfaite, expliqua à M. d'Avrigny ce qu'il avaii appris de la bouche de Valentine elle-même, comment le comte de Monte- Cristo péuétriit, la nuit, dans sa chambre et fusait disparaître le poison versé par M""" de Villefort, comment enfin certain que la criminelle épuiserait tous les moyens pour arriver à son but, c'est-à-
dire pour assui-er à son enfant l'héritage du vieux Noirtier, il n'avait pas hésité à jouer cette terrible comédie de la mort...
— Le comte de Monte-Cristo ! interrompit d'Avrigny. Mais quel est donc cet
I homme, en qui semble s'être incarnée la ! justice divine?...
— Ici, monsieur, je me vois forcé de vous demander la permission de ne point vous répondre. Oui, cet homme a toutes
! les grandeurs ; oui, il a poursuivi, sans faiblir une heure, une mission de justice,
! il a été l'ange du châtiment et de la bienfaisance... C'est parce que dans son
: passé, il est un secret que nul n'a droit
i de connaître... et, bien que je Je sache,
; moi, j'ai le devoii- de me taire..
^ Je respecte vos scrupules et je n'insisterai pas. Mais du moins, savez-vous
j comment M"° de Villefort a été arrachée à la tombe qui s'était i-efermée sur
I elle...
— J'ignore les détails. M"' Valentine se souvient seulement, qu'alors qu'elle était plongée dans une sorte de sommeil qui lui était presque totalement la perception de ce qui l'entourait, elle a vu — entrevu, à la lueur des torches, — des hommes qui l'enlevaient dans leurs bras.
I l'arrachaieutau cercueil brisé ; puis elle ne ! sait plus rien... Jusqu'au jour où le cùinte ' de Monte-Cristo m'a dit : Maximilien, j vous n'avez pas le droit de mourir : vous avez le devoii'de vivre pour celle que vous ' aimez et qui vous aime !
— Ainsi Valentine est vivante ! Mais où est-elle, cette pauvre enfant qui n'a plus de nom !
— M. d'Avrigny, depuis le jour où la folie et la mort ont chassé de la maison de Villefort tous ceux qui l'habitaient, M"' de Villefort est restée aux environs de Marseille, dans une bastide, proche d'Ollioules, où elle prodigue des soins à M.
i Noirtier...
— En effet, j'avais appris que le paralytique avait quitté Paris : je m'étonnais même de n'avoir pas été prévenu...
— Docteur, pardonnez-nous. Mais la situation étrange, dans laquelle nous nous trouvions tous nous faisait un devoir de la discrétion, même auprès de nos meilleurs amis... au nombre desquels nous vous comptons^, soyez-en convaincu... Il me reste maintenant à vous expliquer pour quel motif je suis ici, réclamant votre aide et vos conseils...
— Soyez certain, monsieur Morrel, que je suis tout à votre disposition.
— Il y a cinq jours à peine que 'e billet — que voici — est parvenu a M'" d«
Villefort... veuillez en prendre connaissance.
Disant cela, Maximilien remettait à M. d'Avrigny une lettre toute ouverte :
«Mademoiselle, vous êtes la bonté, vous êtes la miséricorde A Paris, chez le docteur d'Avrigny, un homme va mourir.
Cet homme, cest votre père. Votre cœur vous dictera votre conduite. — M. G. »
— Ces initiales sont évidemment celles de M. de Monte-Cristo, dit le médecin.
— C'est en eôet de lui que vient ce billet. Nous n'en avons pas douté un seul Instant...
— Mais ne savez-vouspas où se trouve le comte ?
— Non.
— Comment a-t-il pu connaître cette .catastrophe prochaine ; que je ne prévoyais pas moi-même à la date où ce billet a été écrit...
— M. de Monte- Ciùsto a des presciences qui le placent au-dessus de l'humanité ! Aussi n'avons-nous pas douté un seul instant...
— Et qu'a décidé M"' de Villefort ?
— Ohl vous qui la connais.sez, pouvez-vous m'adresser cette question?..,
— Elle est ici?...
— Oui... le voyage s'est accompli avec la rapidité de la foudre ; partout sur la route des relais disposés d'avance prouvaient que M. de Monte-Cristo avai». lui aussi deviné, pressenti la résolution de M"° de Villefort... et maintenant, je vous répète la question que je vous aï adressée lors de mon arrivée ici. M. de Villefort croit sa tille morte... dans I élat où se trouve sa raison, cette apparition subite ne peut-elle pas provoquer une commotion etlrayante, mortelle peut-être?...
Au moment où Maximilien prononçait ces dernières paroles, la porte du caliinet s'ouvrit et un jeune homme, de vingtcinq ans environ, au visage franc et ouvert, entra ; puis, voyant Maximilien, il s'arrêta en s'inclinant.
M. d .\vrigny ditàMorrel:
— Mon.-iieur Maximilien, je vous présente mon lils.métlecin comme son père, et
3ui. je le sais, sera un homme de cœur et e dévouement.. . Me permettez-vous de réclamer pour lui votre contiance et votre amitié... Frédéric, M. Morrel est un des plus nobles caractères que j'aie rencontrés... Tendez lui la main.
— Oh ! de grand cœur, s'écria Frédéric. Les deux jeunes gens s'étaient regardés
un instant, li y avait sur leur front tant de pureté juvénile, tant d'enthousiasme et d'énergie, qu'en vérité, il semblait que
ce fussent les deux frèras. Ils se reconnaissaient pour appartenir tous deux à la grande famille des bons et des justes.
— Monsieur Frédéric, dit Maximilien en serrant la main du jeune médecin, vous êtes le fils d'un homme que je respectif comme je vénérais mou père. Mais n'eussiez- vous même pas ce titre à mon affection, que je sens que je vous aimerais.
— Merci, monsieur Morrel,reprit M. d'Avrigny dont l'œil brilla d'émotion. .le suis un vieillard, et Dieu seul sait le nombre de jours qui me restent à vivre ; mais il me semble que je m'en irai plus tranquille en vous sachant uni de cœur à mon cher enfant...
— Mon père ! s'écria Frédéric un se jetant dans les bras du vieux médecin.
Et Maximilien s'étant approché , M. d'Avrigny, pendant un instant, les serra tous deux sur sa poitrine :
— Je vous sacre frères, dit-il. Ne l'oubliez jamais.
— Puis, passant sa main sur ses yeux ;
— Que venez-vous me dire, Frédéric?
— Mon père, j'ai été appelé tout à l'heure auprès d'un de vos malades, M. de Villefort.
— Ah ! que se passe-t-il donc de nouveau?
— Le délire l'a repris depuis une heure... il appelle à grands cris le procureur du roi. D'abord, j'ai attribué ce désir à quelque ressouvenir inconscient du passé... mais, après avoir écouté attentivement les paroles prononcées par le mahide, j'ai cru devoir vous prévenir que cette insistance à réclamer la préseui;e de ce magistrat procède d'un sentiment raisonné. M. de Villefort, se sentant près de sa fin, a des révélations à faire...
D'Avrigny et Maximilien échangèrent un regard.
— Je vais m'en assurer par moi-même, dit le vieux médecin. J'ai rendu des services à M. de Flamboin qui occupe aujourd'hui ce poste important... et je ne doute pas qu'en cas de nécessité absolue il ne consente à se rendre à mon appel... Quant à vous, monsieur Moriei, je vous dois une réponse. M. de Villefort i>eut supporter l'émotion (jue lui causera l'apparition de celle dont vous parlez ; et d'ailleurs avons-nous le droit de nous opposer à ce i[u'une parole d'atl'ection, de miséricorde vienne, à l'heure suprême, adoucir les tortures de celui qui a été coupable, mais qui a si cruellement expié ses tau tes...
— Ainsi vous m'autorisez...
— A amener ici M'" Valentine... Où se trouve-t-elle en ce moment...
— Chez ma sœur, M"" Herbault...
— Je ne puis encore fixer l'heure de cettf entrevue... mais il serait nécessaire qu'elle se tint prête à toute éventualité...
-- Soyez tranquille. Elle attend avec impatience rautorisatlon que je vais lui porter...
— Priez-la donc de se rendre ici cette nuit même... Je vais faire disposer un appartement pour elle et M"" Herbault... De cette façon, au pi-emier appel, elle pourra accourir au chevet du moribond... Vous, Frédéric, venez avec moi.
Nous allons étudier ensemble l'état de M. de Villefort. Au revoir, monsieur Morel, à tout à l'heure...
Les deux jeunes gens se serrèrent encore une fois la main, et tandis que Morel se retirait pour se rendre auprès de 'Valentine, M. d'Avrigny et son fils se dirigeaient vers l'appartement de M. de Villefort..