MYSTÈRE
Tan'dis que Monte-Cristo, à cheval, ayant à côté de lui Albert et !e colon français, suivait silencieusement la route qui devait le mener à la ferme de Fanfar, Coucou s'était sournoisement approché du dan des dames...
Ça lui avait donné un coup dans la poitrine de revoir maman Caraman, toujours aussi belle femme, et même un peu bronzée — le zouave disait culottée — ce (pii lui allait fort bien.
Miss Clary était à cheval , et souvent, venait rejoindre la tète de la colonne. Mais la Caraman avait été juchée sur un chameau, qui supportait en outre un cacolet dans lequel dormait Espérance, d'un sommeil lourd et fiévreux.
La veuve Gendarme ne le perdait pas de l'œil et hochait la tête avec inquiétude.
Elle avait le cœur si vaste qu'il y avait de la maternité pour tout le monde. Et voici qu'elle se prenait de passion pour ce bel adolescent, si cruellement éprouvé.
— Bonjour, maman, dit le zouave.
— Chut! galopin 1 veux-tu bien ne pas parler si haut. Tu ne vois pas que le churubin dort...
— As pas peur 1 je ne le réveillerai pasi... pas de danger que je fasse des bêtises, le fils du commandant! il est sacré comme luil Ahl quel homme que ce M. de Monte- Cristo!... Vrai, j'en ai encore la berlue!... en voilà un qui sera dur à tuer!... mais c'est pas ça... sauf votre respect, âme de ma vie, est-ce qu'il n'y a pas moyen de moyenner un bout de causette...
— Oui, mais en catimini...
~ Kn îati... tout ce (pie vous voudrez. Bsar lors, je vous prierai, superbe femme, d'obtempérer à une simfile question... que diable qu'est-ce que vous nchez en Atiiqne.. . au fi n des fins fonds de ce sacré pays. ..
— Oh çù .. c est pas pour mon plaisir/ toute une hi.sbjirc...
— J'adore tes histoires... maman m'en racontait quand j étais petit... pour m'endormir..
— Insolent!...
— Mais uuut... la vôtre, histoire m'éveillera au contraire comme une potée de 40uri»...
Dt fait, la Caraman ne se faisait prier qiM pour kl forme. Elle grillait de parler •
— Figurez-vous que ça a été une lubie de mon bijou d'élève...
— De mademoiselle Clary l
— Oui, des idées déjeune fille!... Motus, ça ne regarde personne! A chacun son sentiment, n'est ce pas?...
— Alors t;a n'est pas pour moi que vous êtes venue en Algérie?...
— Ah! sucre! par exemple!... Dites tout de suite que je suis amoureux de vous... un gamin...
— Ouais! qui a toutes ses dents!...
— Non , monsieur, ça n'est pas pour vous. Et s'il n'avait tenu qu'à moi, je sais bien que je n'aurais pas quitté ma belle France. Enfin, suffit!...
— Et alors vous êtes parties se'iles... comme ça... toutes les deux?
— Seules, pas tout à fait!... nous avions ' avec nous tout unlotd'Américains... dont
un qui avait.mangé le mari de sa femme.. .
— Diantre! s'écria Coucou. En voilà un appétit!... mais encore une question...
qu'est-ce que vous venez faire en Algérie. . .
— Eh ! parbleu ! fit maman Caraman en haussant les épaules, nous courions après Monte-Cristo I
— Bah ! Est-ce que ce serait de lui que vous seriez amoureuse?
— Moi! Ah!... sucre!... est-ce que je pense à ces bétises-là...
— Alors si ce n'est pas vous., ça serait donc...
— Je vous prie de vous taire... Noos venions pour aider le comte à sauver le fils ce madame Mercedes... voilà tout!...
— Ah ! fit Coucou d'un accent légèrement incrédule. Au fait, tout est pbssible... Mais vous me parlez d'un tas d'Américains .. et je n'en vois pas un seul...
— Ouf 1 soupira la veuve Gendarme. Un taa de chenapans qui ne valaient pas la corde pour les pendre I... il faut vous dire ,que le patron — un certain Warton qui avait épou-é une anthropophage...
— Décidément, c'est une famille où on a de l'appttit!...
— Ce Waiton qui était capitaiue d'un navire appelé le Crocodile...
— Encore de jolies fourchettes, les crocodiles.
— Ah ça ! si vous m'interrompez tout le temp3...melaisNerez-vou8causeràlati!i?...
— Oui, lumière de ma vie, astre de mon firmament! je me tais... fermée la botte aux paroles!... un vrai poisson!..
— Eh bien I le Warton av;iit promis k miss Elphys monts et inrrvi'illes... le Crocoili/e devait traverser la .Méilil»'ri anée comme une flèche, rattrar-r, dépasser VAlcuon...
— Oh ! pour ça... il lui aurait fallu des ailes...
— Et il n'avait pas même de pattes... si bien que quand nous sommes arrivés à Bône, il y avait belle lurette que Monte- Cristo était parti...
— Pour ça, nous n'avons pas moisi, bien sûr...
— Moi, je disais à Glary : c'est une affaire manquée. 11 faut retourner en arrière. Ah bien I oui, faites donc entendre raison à une fille de vingt ans qui a autant de millions que de printemps... n'a-t-elle pas imaginé d'embaucher la troupe de VVarton et de ses matelots, d'acheter des chevaux, des chameaux, des Arabes...
enfin tout le bétail du paysl...
Coucou éclata de rire.
— A-t- elle de l'esprit I oh I quelle femme ! maman Garaman, vous êtes un ange!
— Ça, c'est mon affaire, ça ne regarde personne... bref! nous voilà partis, les dix Américains, miss Glary, moi... et Minnie, la veuve du mangé, devenue madame Warton... Ça allait pas mal... nous nous lançons un peu au hasard... mais voilà qu au bout de trois jours d'une course enragée... qu'est-ce qui se passe !... la sauvage se prend de querelle avec son Warton et savez-vous pourquoi? Elle était jalouse de moil
— Hél bé! pas si bête t.. . avec ça que ^us ne le méritez pas...
— Non, monsieur I c'était une infamie ! .. . iref, ils se disputent comme des chiens enragés... puis en viennent aux coups... c'est qu'elle est solide, la douce Minnie...
— Elle s'appelle Minnie ! un joli nom I...
— Elle prend im fusil par le canon et tape à coups de crosse sur la tète de Warton.
— Diable 1
— Warton prend une barre de fer et tape sur sa femme...
— Fichtre 1
— Et comme le fer est plus dur que le bois. . voilà M"* Warton qui hurle, qui saute sm* un cheval et qui s'enfuit...
— C'était ce quelle avait de mieux à faire. Bon débarras pour le Warton !
— Ah! vous admettez flpi'on soit bien aise d'être débai-rassé de sa femme...
— Ça dépend de la femme, dit philosophiquement Coucou. Dame! quand elle vous fiche des coups de crosse de fusil sur latète^l...
- Eh bienl paraît que quand même Warton tenait à sa femme... car à peine M"" Warton était-elle h cinquante mèti-es, qde Warton bondit sur un cheval... et en avant I EUe détale plus vite... il la pour-
suit... mais voilà que les dix Américains sautent à leur tour sur leurs chevaux... et galopent derrière eux... bref, ni us personne...
— v^' c'est un coup monté! dit Coucca qui en sa qualité de Parisien conaaissait tous les trucs...
^ J'en suis sûr... mais.e fait... c'est que nous étions seuls... en p.'ein désert... les Arabes avaient pris leurs chameaux... et tout cela courait à qui mieix mieux...
— Savez-vous que la position n'était pas drôle !...
— A qui le dites -tous? c'est pour le coup que j'étais fâchée d'être venue... je n'osais pas adresser de reproches à miss Glary, la chère enfant était désolée I... mais elle a tant de courage!... on nous avait juste laissé nos chevaux et rien de p!us... nous résolûmes d'aller droit devant nous le plus vite possible... espérant rencontrer une oasis, que sais-je?... afin de ne pas mourir de faimi... et pendant vingtquatre heures, monsieur Coucou, nous avons couru un galop enragé, sans -wolr rien à nous mettre sous la dent,., j'en
aigrissais!...
Coucou jeta un regard de côté sur les majestueuses rotondités de la veuve Gendarme.
Point d'affaissement. Parole ! pas le moindre I il eut un soupir de satisfaction. . Que voulez-vous I il détestait les paysages plats I
— Mis s Cl ry a un tempérament de fer. . . mais les chevaux n'en pouvaient plus... et nous étions bien perdue:> quand tout à toup...
— Oh! comme vous racontez bien!...
— Oui, oui, je sais ! fit la Garaman avec une légère pointe de vanité satisfaite.
.Tout à coup, dis-je, nous entendons des coups de feu... il faut vous dire que nous étions au pied d'une espèce de montagne... et deux hommes débouchentdevant nous. . . des chasseurs... l'un, dans les quarante ans, beau garçon...
— Comment) vous avez remarqué celai...
— Je remarque ce (lu'il me plaît de remarquer... l'autre... dû ! si drôle, maigi e et long; j'ai éclaté de rire... mais déjà mis» Clai'y s'adressait à eux... et voyezla chance I c'étaient deui. Français... des colons qui ont fondé une ferme à... ma foii je ne sais pas plus le nom?... Metlili, je crois...
— Oui, Metlili. je connais...
— Nous étions exténués... M. Fanfar, car il parait vju'il s'appelait conmie cela... c'est drèle, n'est-ce pas?... nous a conduit à sa coloaie... où nous avons été
L£ FILS Dis MKMB-CaUSTO
reçus par la plus charmante femme 1 Voyer-vou », ce M. Fanfar a beau dire qu'il a été saltimbanque, je ne me trompe pas, cet homnife-là n'est pas un homme ordinaire... et quel courage 1 quelle adresse 1 avez-vous vu comme il a grimpé à cette tour infernale! .. C'est Monte-Cristo n'2...
— Oh I vous êtes trop enthousiaste I fit Coucou.
— Non, non, je sais ce que je dis... je veux savoir son histoire I je suis sûr que c'est tout un roman I et je les aime tant I . .. dès que nous avons prononcé le nom de Monte-Cristo, M. Fanfar a tressailli. D avait appris que des Français se dirigent vers Ouargla! il a compris tout de suite qu'ils étaient en danger et il n'a fait ni une ni deux. Il s'est mis à notre disposition, lui et ses travailleurs. Et en avant I Moi je me serais bien reposée, mais miss Clary n'a voulu rien entendre. Et comme je ne la quitte pas... bref, nous sommes arrivés à temps... et voilà! mais pourvu que ce Chérubin d'amour ne soit pas malade!
Espérance était tombé dans une prostration étrange. A tout instant, Monte ■ Cristo, silencieux, inquiet, venait l'exam. ner et tâter sa peau brûlante et fiévreuse. Un nuage douloureux passait sur son front.
Il s'enquérait auprès de Fanfar dt la longueur de la route...
Ce Fanfar était, comme l'avait dit maman Caraman, un homme de haute taille d'une quarantaine d'années, au visage énergique. Il était admirablement découplé, et dans son costume de colon, blouse serrée à la taille, culotte et guêtres de cuir, il semblait une statue. Ses membres étaiei)t d'une souplesse et d'une agilité merveilleuse. Il en avait donné la preuve. Tout son être respirait une distinction et une élégance parfaites.
Monte-Cristo l'examinait avec curiosité.
Il devinait une nature supérieure; il devait y avoir un secret dans la vie de cet homme qui était venu s'enterrer au milieu de ce désert...
Pendant la route, Albert s'était rapproché de miss Elphvs et causait avec la jeune Anglaise. N'e lui pai-lait-elle-pas de sa mère?
Enlin ou arriva à une fraîche oasis, et à cinquanW mètres environ, Monte-Cristo (léwi^ii^iiii quelque cho«e — de forme bizunt — qui sautillait sur la route, tandis qu'à quelques pas une femme marchait tenant nu enfant par la main :
— (jne»jtcela?demanda-t-il.
— Cela. dilFautar, c'ebtUobielMll
— Bobichei .
— Oui, un ancien pttre... Comme }• suis moi-même un anoien saltimbanque...
vous croyez peut-être qu'il n'a ni bras ni jambes... eh bieni non, il fait la grenouille pour amuser mon âls...
Au même instant, Bobichel, puisque Bobichel il y avait, se redressa, et poussa un cri de joie en apercevant les arrivants...
'Et faisant la roue, il vint comme une araignée gigantesque au devant de Fanfar •.
— Bravo, patron! 3'écria-t-il. Ohl comme madame Irène va être contente!...
Hé! Caillette! Hé! Gueule de Fer!.. .
A ces noms plus que bizarres, une espèce de géant et u le autre jeune femme accourent...
Déjà Fanfar avait sauté à bas de sou cheval, embrassait sa femme et son enfant. Puis :
— Avant les présentations, dit-il, occuponj-nous de votre fils, monsieur. Irène, vite un bon litl... et des soins comme tu sais en donner!... c'est un trésor que noua te confions!
Aidé par Coucou, maman Caraman était descendue de son cheval à bosse, et arrivait ienant Espérance dans ses bras.
Un instant après, tous pénétraient dans 'es bâtiments d'exploitation du colon, véritable camp retranché à l'abri des coups de mains. Les serviteurs de Fanfar le saluaient au passage. On devinait que cet homme était aimé de tous.
Monte-Cristo étudia longuement l'état d'Espérance. Puis un soupir de soulagement sortit de sa poitrine :
— Le repos suffira, dit-il. Mais peutêtre serons-nous obligés, monsieur, ajoutat-il en sctournant vers Fanfar, d'abuser de votre hospitalité .
— Monsieur If comte, tout ce que j'ai est à vous. Disposez-en sans hésitation, et maintenant permettez-moi de vous présenter »i colonie...
Il appela à lui sa femme, charmante brune qui paraissait vingt ans, quoique elle eût dépassé la trentaine :
— Madame Fanfar, fit le colon eu souriant, qui a consenti à vivre avec moi dans le désert... parce que là du moins on ne vit qu'entre honnête» gens...
— Vous ètea misanthrope? fit Monte- Cristo. «•
— Non! je suis prudent... j'ai eu mes luttes, terribles pleines d'angoisse... je tiens au repos de ceux ([ue j'aime.- Maintenant, ajouta-t-il, en rtjpn.'naut son fri^ac et bon Bouriie, mfnsieur GueiUe de Ferl GuRule de Fer, aluezl...
Gueule de Fer éUut. avoaâ-nous dit. uo*
Un mol, un signe et la hache retombera sur sa léle.
Liv 52.
LE FIL« DB )iOirrB-CRUT«