PREMIER ÉPISODE
L A.TTAQUB
Vers le milieu du mois de décembre 1813, un homme suivait au trot de son cheval la route qui, traversant la Forèt-Noire, conduit de Vieux-Brisach à Fribourg.
Ce personnage semblait encore dans la force de l'âge : il était vêtu d'une longue redingote brune, relevée sur les genoux ; ja culotte, de même couleur, se serrait sur des guêtres de cuir fermées par de iourtes courroies à boucles d'acier. Il por- «ait la poudre, et ses cheveux, ramenés en arrière, pendaient sur le collet de son habit en queue courte fixée par un ruban noir.
Le soir venait, etl'obscurité grandissait rapidement, épaississant les ténèbres qui semblent peser éternellement sur le Schwartzwald.
A quelques lieues de Fribourg, un massif isolé de collines et de rochers se dresse tout à coup: CD l'appelle Kaiserstuhl, le J'rdne dt ttmperevr. La pierre est noire, le basalta émerge du sol en massas énormes, le trachyte à la teinte vitrease jette dans l'ombre des reflets grisâtres et revêt des formes étranges. Lespins s'accrochent aux fissures, laissant pendre leurs longues branches qui ressemblent â l'inculte chevelure d'êtres gigîintesques, les bouleaux dressent, droits comme des fantômes
amaigris, leurs troncs dépouillés. An bruit des branches dénudées qui se heurtent sous l'âpre souffle du vent d'hiver, se mêle le râle sourd du torrent qui roule à travers les pierres, tandis que monte dans l'air l'odeur chaude et balsamique de la résine.
Pierre Labarre, serviteur de confiance du marquis de Fougereuse, se hâtait et pressait de toute la vigueur de ses jambes un peu aifaiblies par la fatigue, le cheval qui hésitait et dont souvent le sabot se heurtait aux troncs d'arbres faisant obstacle sur la route étroite. A vra; dire, c'était moins une route qu'une sorte de fissure pratiquée entre les rochers par une commotion souterraine.
Des deux côtés, la montagne se dressait à pic, avec ses murs lisses et sombres.
— Vite 1 Margotle I murmurait Pierre. Vite I on nous attend... et nous apportons de bonnes nouvelles.
L'animal semblait comprendre, et sans peurdela nuit, accélérait son trot régulier.
Et toujours l'ombre se faisait plus épaisse, le vent soufflait plus&pre, la voix des torrents roulait dans le silence, plus sonore et plus mystérieuse...
Tout à coup Pierre tressaillit.
Il passait alors iu pied du mamelon sur lequel se dressaient jadis neuf tilleuls énormes, réduits à huit aujourd'hui par un coup de foudre qui a déraciné l'un des antiques centenaires.
ce point, la route s'élargit et tend à nn carrefour où se croisent deux sentiers, l'ui. venant de Brisach, l'autre de Gundelfingen.
Pierre avait pesé sur la bride, et Margotte, obéissante, avait ralenti le pas.
L'homme se dressa sur ses étriers et prêta attentivement l'oreille.
— Je me suis trompé, murmura-t-il ; cependant j'avais bien cru entendre le trot d'un cheval de l'autre côté des Neuf-Tilleuls...
Par un mouvement instinctif, il porta la main à sa poitrine.
— Le poi-tefeuille est en sûreté, ajoutat-il. Et à moins qu'on ne me tue... Hop I Margotte !...
Et il rendit sa main à la jument.
Mais comme si ce mouvement eût été un signal, au même instant... et le doute n'était plus possible... le bruit de sabots heurtant le sol frappa de nouveau son oreille. Cette fois, c'était un rapide galop.
Au carrefour dont il n'étsit plus éloigné que d'une trentaine de nètres, il y avait une éclaircie dans les téiaèbres,
Michel vit passer une ombre.
C'était un cavalier qui courait à toutes îjrides, si prompt que, s'engageant dans le chemin, il se perdit immédiatement dans la nuit.
L'honnête Labarre n'était pas facile a émouvoir ; il n'était pas superstitieux, sans quoi il eût cru à une de ces apparitions fantastiques dont l'imjagination des paysans du Schwartzwald peuple les montagnes.
Il était d'humeur positive et croyait plus aux voleurs qu'aux fantômes.
Aussi, sans s'émouvoir outre mesure.se pencha-t-il vers ses fontes d'où il relira un pistolet d'arçon.
Il fit jouer la batterie.
— Allons, mon vieux Pierre, dit -il à mi-voix, souviens- toi qu'un homme en vaut un autre...
Et, le doigt sur la détente, il continua Ison chemin.
Il franchit le carrefour sans encombre ;
n'entendait plus rien.
PeHt-être après tout s'était-il trompé : c'était sans doute quelque messager qui se hâtait vers Fribourget qui se préoccupait foit peu de ceuxqui suivaieutlaïuâma l'oute que lui.
Cepe4i(iaul, il paraissait étrange que les
Sfrs de la montagne fusseat tout à coup |ev-iiiua muets, le moindre bfuit se réaroutant quelq uefois à plusieurs lieues
'■ dist»t>ce.
Du reste, les doutes <ï«i assaillaient l'esprit de Pierre devaient bientôt ôtro lè solus.
n venait de s'engager dans le sentier qui, faisant suite à celui qu'il avait parcouru jusque-là, devait, en une demi-heure, le conduire àFribourg, quand soudain un éclair brilla. Une détonation retentit, et Pierre, frappé en pleine poitrine, se pencha sur son cheval, en poussant un cri sourd...
Au même instant, d'un des côtés de la route, un homme couvert d'un large manteau qui l'enveloppait tout entier, s'élança vers celui qu'il croyait avoir tué...
Mais, au moment où il posait la main sur la bride du cheval, Pierre se redressa :
— Trop de hâte, bandit I cria-t-il.
Et, en même temps, il déchargea son pistolet sur l'assassin.
Celui-ci poussa un cri terrible et recula en tournant sur lui-même. Mais, comme par un effort surhumain, il reprit son équilibre... et, bondissant en avauf,, disparut dans la nuit.
Pierre avait tiré un second coup de pistolet... mais la balle se perdit dans U vide...
— Diable ? fit-il en se frottant la poitrine, bien m'en a pris de placer mon portefeuille en guise de cuirasse... le misérable avait l'œil des hiboux et avait visé comme en plein jour... Bah! j'en serai quitte pour une contusion... Çà I dame Margotte I bon train, maintenant... au galop, si tu veux ramener ton maître avec ses quatre membres...
Et comme la jument bondissait sous l'éperon, Pierre entendit retentir le galop de l'autre cheval. Il était évident que l'assassin s'enfuyait dans la crainte d'être re joint et peut-être reconnu...
— Je n'ai pas vu son visage, murmura encore Pierre, mais c'est étrange !...
q<wwl il a crié, il m'a semblé que cett« voix ne m'était pas inconnue...
CE QUE SAVAIT PIBRHË I.ABAKEJC
La place Notre-Dame, à Fribourg, «et enconibrée de bourgeois et de soldats. Les bourgeois sont inquiets et causent h voix basse. Les soldats, bruyants, s'exclament ea proférant contre la France des menaces et des imprécations. Sur cette foule, la ooloasale aiguille de la calhâdrale
LE "Fn.K HE MOXTE-CRISTO
fouillée à jour par les artistes du seizième ] siècle, projette son ombre énorme. i
Les souverains et les diplomates, prêts I à lancer sur la France le flot brutal de l'invasion, ont quitté Francfort pour Fribourg. C'est là .{u'ils achèvent le plan de haine et de vengeance. I
Déjà Blûcher, avecle corps d'York, de Sack'en et de Langeron, se concentre entre Mayence et Coblentz. Le prince de i Schawrtzemberg marche vers Bàle. Les Suisses s'irritent, devinant que leur neutralité sera violée. i
Au palais du commerce, l'empereur Alexandre, M. de Metternich, lord Gastlereagh, penchés èur des cartes, unis pour la curée, démembrent et amoindrissent la France.
Le comte Pozzo di Borgo est parti pour 'Angleterre, mais absent, il semble que son souffle de haine attise encore les colères jalouses.
Sur la place du Munster, une !iia«ve maison fait face au portique de la cathédrale ; un perron à balcon de fer ouvragé conduit à la porte de chêne sur laquelle se détachent les lignes grises des barres d'acier forgé.
Au premier étage, dans une vaste pièce à lambris sombres, quelques personnages sont réunis. Les derniers rayons du jour filtrent, incertains, à travers les hautes croisée.», à vitraux enchâssés de plomb.
Debout auprès de la fenêtre, une femme vêtue de noir, regarde la place tandis que de la main elle caresse la chevelure d'un enfant qui se suspend à sa jupe.
Les deux coins d« la grande chemmée, dans laquelle bi-ùlent des bûches de bois résineux, jetant à peine quelques éclair» de flamme à travers des flots de fumée, sont occupés, celui de droite par an komme, presque un vieillard, l'autre par une femme enveloppée d'un mantean qui la couvre jusqu'aux pieds.
Le marquis de Fougereuse a soixante ans, mai.s sa chevelure blanche, les rides deson vis;ige, la sénilité douloureuse de sa physiuuomia lui donnent l'apparence d'un octogénaire. Il reste immobile, la téU baissée, les mains croiséss sur ses jonoux.
Celle qui se tient en face de loi, rejeté* «ç^arrière, la nuque appuyée au dossier dechèue,de son fauteuil, a quarante ans à [«eine. l^' * " '"'t durs, ses yeux lixés sur Vr mbleut vouloir lire
dans sa p(i ^ se nomme l'auline
de Mftillea;*!»», Uiai-juise de Founereus». OuMit à «elle qui considère si attentive-.
ment les groupes qui se croisent devant le Munster, oji l'appelle Magdalena, vicomtesse de Talizac.
Le vicomte Jean de Talizac, son mari, est le fils du marquis de Fougereuse.
Tout à coup le vieillard relève la tète et dit:
— Où donc est Jean 7
Magdalena tressaille, comme si cette voix éclatant brusquement dans le silence, l'eût effrayée. Elle quitte la fenêtre et se rapproche du mai-quis.
— Où donc est Jean ? répète M. de Fougereuse.
'-M. de Talizac est absent depuis ce matin, répond Magdalena dont la voix tremble légèrement.
— Ah ! fait le marquis dont la tète l'abaissa de nouveau.
Puis il reprend :
— Quelle heure est-il T
— Laisse-moi... je vais le dire, s'écria àlore l'enraot en s'écartant de sa mère et courant à une console surmontée d'une horloge de cuivre.
On voit alors que Frédéric, fils du vi- ; comte de Talizac, est une créature malin- ' gre et contrefaite. Une de ses épaules est
mal formée et il boite. Cependant il paraît
alerte.
— 11 est sept heures, dit-il d'une voix criarde.
A CB moment la porte s'ouvre, et un officierallemand parait. M"' deFougereuse se lève vivement,
— Eh bien I monsieur de Karlstein, I s'écria M*' de Fougereuse, quelle décision?...
L'ofîicier s'incline successivement devant les trois personnes qui se ti-onvent devant lui. puis :
— Dès demain, répond-il, les troupes alliées franchiront la frontière française.
— Enlin! dit M" de Fougereuse.
M"* de Taiitac lui répond par un cri de joie. Seul, le marquis reste impassible.
— Tite! donnez-nous des dôt.iilsî dit M"' de Talizac.
— C'est bien vrai, qu'on va entrer chez ces méchants Français? ajoute l'eufiiul qui t'est rapproché.
— Noti-e plan a prévalu, reprend l'Allemand. Nous avons pu faire oomprendr»
aux (oaliBée que c'était folie que de s'en-
Sager dans le labyrinthe de fortcre&sesqnl erme la frontière de Stra»>>«urg i G*blenti... bloquer les place» iepui*» Mets et Méiières nous eût affaiblis en purti perle... La plus vigoureuse attaque doit porter ■ar BAle; et c'est par la Suitto que nous Déoétreious m France... Noua arrivaron?
ainsi jusqu'au cœur de l'empire, et la France est perdue... Lord Castlereagh a adhéré à ce plan, et aujourd'hui même, l'empereur Alexandre a donné un avis favorable.
Les deux femmes, debout, penchées en avant, semblaient écouter avec ravissement les paroles de l'Autrichien ; l'enfant ricanait.
— Et les ordres ont-ils été expédiés?
demanda M°" de Fougereuse.
— Des courriers sont partis dans toutes les directions, Blùcher, et Schwartzemberg sont en marche...
— Et, dans un mois, le roi sera aux Tuileries, s'écria M"* de Talizac.
L'Allemand ne répondit pas à cette exclamation.
— Maintenant, mesdames, reprit-il, veuillez me permettre de me retirer... Il faut que dans deux heures je sois parti avec ma compagnie.
M"' de Fougereuse lui tendit la main.
— Allez, monsieur, dit-elle, allez contribuer à cette œuvre sacrée... Il faut que la France insolente apprenne enfin qu'on He foule pas impunément aux pieds les droits les plus saints... Vous êtes des justiciers... Que le châtiment soit aussi terrible que le crime a été grand I...
M. de Karlstein salua respectueusement et sortit.
— Enfin I répéta la marquise dès qu'il eut disparu. Ah I il y a trop longtemps que ces Français affolés nous insultent et nousméprisent... Vingt-cinq ans d'exil I... Il y a vingt-cinq ans que mon père, le comte de Maillezais, me prit un jour dans ses bras, et me montrant Paris, sécria : t Enfant! souviens-toi que ces hommes tueront leur roi comme ils ont forcé ton père à fuir pour échapper à la mort!... » Monsieur de Fougereuse, pourquoi ne semblez-vous pas nous entendre ?. .. N'estce donc pas une grande joie pour vous que de rentrer entin en maître au milieu de ces hommes qui vous ont chassé, et avec vous tout ce que la Fraoce comptait de grands et de nobles?...
Le vieillard se redressa. A la lueur du foyer, sa figure ascétique avait un caractère solennel.
— Dieu sauve la France! proféra-t-il d'une voix lente.
Un éclat de rire répondit. C'était le fils du vicomte Jean qui raillait son grandpère.
M"" de Talizac avait haussé les épaules avec impatience.
M"* de Fougereuse lui fit un signe :
— Venez, dit-elle. Aussi bien le marquis
tombe «L enfance et ses folies m'irritent- L'enfant revint prendre la maiii de sa mère :
— C'est nous qui serons les maîtres, n'est-ce pas? demanda-t-ii encore.
Et tous trois sortirent. La vicomtesse murmurait :
— Jean ne revient pas!... Est-ce qu'il n'aurait pas réussi?...
A peine avaient-elles franchi le seuil, qu'une porte, dissimulée derrière une tenture, tourna lentement sur ses gonds.
Et Pierre Labarre parut.
Sans bruit, il approcha du vieillard qui, absorbé dans ses pensées, semblait n'avoir rien entendu, et s'agenouilla près de lui:
— Mon maître, dit-il d'une voix douce et respectueuse, je suis revenu...
Le raai-quis tressaillit... poussa un cri... et attirant à lui son serviteur :
— Toi! toi enfin!... Eh bien?... répondsmoi!.. . vite!... Simon?...
— Chut ! pas si haut 1 fit Pierre.
Et se penchant à l'oreille de son maître : I — Il est vivant! dit-il.
Le vieillard ferma à demi les yeux ej; ses lèvres muettes s'agitèrent dans une prière, en même temps qu'une grosse larme, perlant sous ses paupières, coulait lentement sur ses joues flétries.
Ici, quelques explications sont nécessaires.
M. le marquis de Fougereuse appartenait à l'une des plus anciennes familles du Languedoc. Ses aïeux avaient depuis des siècles servi fidèlement la France et avaient occupé à la cour des rois les postes les plus élevés.
Les Fougereuse comptaient deux connétables. Le marquis actuel, né en 1754, avait fait partie des pages de Louis XV, puis avait obtenu successivement les plus hauts grades dans l'armée. Mais à l'âge de vingt ans, il avait commis une de ces fautes que pardonnait difficilement l'ancien régime.
Amoureux de la fille d'un de ses fermiers, il l'avait épousée malgré la résistance de sa famille qui était allée jusqu'à le menacer de la Bastille.
Mais il avait passé outre, et s'était marié.
Cette union devait être de courte durée, car un an après, sa femme mourait en donnant le jour à un fils.
Le coup qui avait frappé lo marqui était si soudain, si inattendu, que l6 jeune homme se livra au plus profond désespoir. Emportant son fils avec lui comme m trésor, il se réfugia, loin de la cour., àrçipa
UDC de ses praprié4és,e«ch.é« au milieu des Vosîges. s'abandonnant tout entier à sa douiftur, taot avait été profond l'amour qu'il ïvaii voué à la pauvre morte.
Et de fait, Simonne Lem»>ire, élevée par un père honnête et travailleur, possédait une intelligence au-dessun de sa condition : dès son enfance, ellii avait été en proie à une sorte d'exaltation fiévreuse qui, peut-être, tenait de la folie, mais qui ne se traduisait que par une quasi surexcitation de tout ce qu'il y a de bon et grand dans l'âme humaine...
Quand, à peine âgé de vingt ans, le marquis l'emmenait à travers les forêts de sapins elle lui disait les souffrances de ce peuple auquel elle avait été mêlée de-
Euis sa naissance, et à ce privilégié du asard, c'est-à-dire de la naissance, elle dévoilait des abîmes inconnus.
Elle lui montrait le paysan écrasé sous l'impôt, la famine décimant des villages j entiers, grdice à l'épouvantable agiotage i des accapareurs, le peuple déclaré taillable et corvéable à merci ; elle lui désignait du doigt ces animaux farouches, l mâles et femelles dont a parlé La Bruyère, répandus par la campagne, noirs, livides, et tout brûlés par le soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent avec une opiniâtreté invincible.
Kl. devant ces épouvantables révélalions, devant ceiabime de misère que peu de regards avaient osé sonder jusqu'au fond> le jeune homme se sentait saisi d'une immense pitié. ^
— Ami, disait Simonne, tu es riche, tu appartiens à la oaste noble et puissante... richesse, noblesse et puissance, emploie toutes ces forces au soulagement de tes semblables... donne et parle... secours et défends... et que ta voix s'élève, forte comme une cloche d'alarme, sur ce vieux monde qui est le mal I...
Elle tentait d'éveiller en son cœur une ambition splendide : il avait vingt ans et il aimail, c'est-à-dire qu'il écoutait, ravi, le son de cette voix jeune et vibrante.
Si «lie n'était pas morte, Armand de Fougereuse eût peut-être été lun des plus grands dans la crise qui se préparait... Mais tout à coup elle lui avait été ravie...
Annanil, jeté dans la solitude comme dans uu gouHre, oubliait que la courageuse paysanne lui avait légué une mls- (woQ 8iii)lime.
Seulemont il avait pris la cour en naine. De tout '•c. qu'il avait entendu, il ne subsistait ei/ lui qu'une sorte d'instinct qui lui rendait le peuple sympathique. 11 Toiilul que son fils fût élevé au milieu dus*
paysans. Simon passa ses premières années en pleine montagne, aspirant l'air à pleins poumons, heureux de sa liberté, grandissant comme l'arbre des forêts...
Mais Armand était faible. Ses amis, sa famille qui s'étaient écartés de lui à l'époque de son mariage, cherchaient maintenant à le rappeler à eux. Il résista quelque temps, mais son âme naïve ne devait pss tenir longtemps contre les séductions dont il devint l'objet. Un jour, il consentit à se rendre à Versailles, et là, le roi, allant droit à lui, lui adressa ces paroles :
— Monsieur de Fougereuse, il n'est pas bien à vous de nous abandonner ainsi : le trône a besoin de ses plus fidèles soutiens...
Quelques jours après, il fut présenté A M"« de Maillezais : elle était belle de cette beauté majestueuse et correcte qui éblouit plutôt qu'elle ne touche...
Mais pour lui, elle se fit douce, séduisante. On lui avait expliqué qu'il y aurait triomphe pour elle à ramener au roi ce fils de connétable qui s'était encanaillé.
Armand se laissa entraîner : en 1779, il épousa M"* de MaUlezais. Simon, fils de la paysanne, avait alors cinq ans, et courait, comme un vrai roturier, à travers les vignes et les champs de seigle, riant au soleil et se roulant dans la rosée.
Le marquis de Fougereuse allait-il rappeler son fils auprès de lui? Quand il en parla à M"" de Maillezais, quelque temps avant le mariage, elle répondit :
— Faites ainsi qu'il vous plaira. Maia ne pensez-vous pas qu'un changement do régime pourrait être préjudiciable à sa santé ?
Chose bizarre, le marquis éprouvait une sorte de scrupule à jeter le tils de Simonne au milieu de cette société corrompue dont si souvent l'honnête femme lui avait prouvé l'égoïsme féroce. Ce fut en quelque sorte pour obéir à la morte, qu'il laissa Simon dans ses montagnes...
Le mariage fut célébré. M. de Fougereuse recul le cordon du Saint-Esprit et reprit à la cour le rang qui lui appartenait.
C'était au moment où la lutte soutenue par les ennemis de Necker contre le ministre novateur était parvenue à toute sa violence. Les grands et le clergé, sentant leurs privilèges menacés par l'allranchissement des serfs du donuiiue royal, par l'abolition du droit de suite, avaient organisé contre le banquier genevois une campagne dans laquelle il devait .succonihei Chacun dut prendre parti. La fainillt,*Je-i Maillezais, alliée à M. de Calonne, «e monua l'adverBiiire impitoyable d« Necker, et
D le précipita par-dessus le parapet.
Lrv. 53.
?ii aigre lui, M. de Fuugereuse fut entraîné avec elle.
Sa femme avait pria sur lui un empire qui grandissait chaque jour. Son esprit malléable n'était que trop prêt à recevoir l'empreinte des sentiments d'autrui. Tout cet enthousiasme, toutes ces aspirations que Simonne avait dirigés vers les idées nouvelles, se réveillèrent au profit de l'ancien régime. M°" de Fougereuse, fière de cette conversion, habile à plaider sa cause, abusait de son influence pour lier le marquis à la royauté : elle avait l'éloquence brève, frappante, qui entraîne plutôt qu'elle ne persuade. M. de Fougereuse, à force d'entendre sa femme exalter les bienfaits du règne, exagérer les dangers que les moindres réformes faisaient courir à l'ordre social, se lança résolument dans le parti de la résistance à outrance, et il fut un des premiers à applaudir le mot trop oublié de Louis XVI, apposant sa signature à un édit qui grevait le pays d'une nouvelle dette de 420 millions :
— Cela est légal parce que je le veux ! . . . Cependant, parfois, quand il était seul,
le marquis se souvenait de Simonne : il lui semblait voir apparaître, dans une vague pénombre, ce visage si beau et si intelligent, il entendait résonner cet accent ému et vibrant ; alors il songeait à son fils, à Simon, dont il était depuis si longtemps séparé...
La marquise de Fougereuse haïssait ce (ils qu'elle avait à peine entrevu ; ellemême était devenue mère ; le vicomte Jean Talizac avait été porté sur les fonts baptismaux par la reine Marie-Antoinette.
Dès 'ors elle mit tout en œuvre pour éoartei Simon du cœur de son père. Elle ne réussissait qu'à demi : certes jamais elle n'aurait pu arracher de l'âme du marquis le souvenir du bonheur passé. Elle le savait et était trop habile pour attaquer la mémoire de la morte. Mais c'était une obsession continuelle, d'autant plus puissante qu'elle était plus hypocrite.
Le marquis en était réduit à se cacher pour écrire à son fils, pour obtenir de ses nouvelles. Parfois, il parvenait à s'échapper et courait à triples guides sur la route des Vosges; il embrassait Simon qui avait 4éjà au cœur la fierté native et l'ineffable bonté de sa mère.
Puis, comme un écolier en faute, il se hâtait de regagner Versailles où il baissait les yeux sous le regard de la marquise.
Elle avait certaine façon de lui présenter le vicomte Jean qui le troublait. Elle semblait lui dii'e :
— Voilà votre seul enfant, le kuI qui
porte dans ses veines le vrai sang de a noblesse française.
Ou bien c'étaient de» railleries sanglantes :
— Voyez donc I somme le vicomte Jean a bonne façon I... H n'a point l'air paysan 1...
Le marquis fut atteint, vers 1787, d'une, cruelle maladie. Sa femme fut admirable de dévouement, et un jour que le danger était assez grand pour faire redouter une catastrophe, elle se pencha vers lui et lui dit doucement :
— Voulez-vous que j'envoie chercher k fils de la paysanne?
U ferma les yeux et ne répondit pas.
Quand il fut rétabli, il appartenait à la marquise : le souvenir de Simonne s'était presque effacé. D ne parlait plus de son fils aîné, il se sentait vaincu. M""* de Fougereuse avait atteint son but; il s'était pris d'une adoration folle pour le vicomte Jean qu'il avait aperçu le premier, souriant à son chevet, au sortir de la léthai-gie qui avait accompagné la crise suprême...
Vint 1789. Un an après, l'émigration commençait.
La famille de Maillerais fut des premières à quitter la France. M. de Fougereuse, ami des Conti et des Polignac, céda aux instances de sa femme et rejoignit à Worms le prince de Gondé qui faisait appel à l'étranger contre la France.
Quant à Simon, je ne sais quelle pudeur intime avait empêché le marquis de le mander auprès de lui... ^
Bien que soumis tout entier aux volontés de la marquise, M. de Fougereuse comprenait que c'était une mauvaise action que d abandonner la patrie et d'exciter contre elle les haines de ses plus violents ennemis.
Le fils de la Simonne ne devait pas être associé à cette œuvre parricide.
Le marquis chargea en secret Pierre Labarre, qui était déjà à son service, de se rendre auprès de Simon, qui avait alors quinze ans, et de le pressentira ce sujet. S'il voulait se rendre à l'armée de Gondé, le marquis lui assurait un grade et un brillant avenir.
S'il restait en France, il ne devait plus compter sur son père. Cependant le marquis lui envoyait une forte somme d argent qui devait le mettre pour '.^^ii^uempe à rabi'i du besoin.
Simon refusa l'argent et répondit ■
— Dites à mon père que je l'aime et quy si jamais il a besoin d'un cœui- dévoué et d'un bras courageux, il peut m' appeler à lui : mais puisqu ■aujourd'hui'il im: permet
de choisir entre la misère dans mon pays et la richesse à l'étranger, je choisis : je reste 1...
— C'est l'âme de Simonne qui parle par ses lèvres, murmura le marquis, lorsque Pierre lui rapporta les paroles du jeune homme.
Depuis 1790, le père et le fils ne s'étaient plus revus...
Revenons maintenant à Fribourg, dans cette chambre où Pierre Labarre repondait aux questions de son maître:
— Simon est vivant I...
M. de Fougereuse pleurait et ne pouvait parler.
C'est que les temps étaient changés :
vingt-cinq années avaient passé sur la tète du marquis, vingt-cinq années d'angoisses et de douleurs.
Il avait vu la France luttant de toute Bon héroïque énergie, contre l'Europe entière acharnée à sa ruine. Il avait entendu les cris d'enthousiasme des enfants de 1792, puis les clameurs furieuses de l'étranger.écrasé sous labotte du conquérant.
Et tandis que la patrie luttait, sanglante, mais grandissant toujours, le marquis, à liOndres, à Berlin, à Vienne, rougissait de honte quand arrivaient à ses oreilles françaises les malédictions proférées par les vaincus.
Dès que le vicomte Jean, son fils, avait atteint l'âge de vingt ans, il était devenu un des plus infatigables agents delà coalition : il avait épouse une Allemande comme pour mieux prouver la haine qu'il portait à la France.
Donc, autour du marquis, ce n'étaient que menaces contre 'la patrie, que rires
i 'oyeux quand ses enfants tombaient sur es champs de bataille d'Espagne ou de Russie, que colères furieuses quand, par un retour soudain, le drapeau se redressait plus fier et plus audacieux.
Mais, saisi dans l'engrenage, le vieillard ne pouvait plus se dégager. 11 lui fallait, malgré sa conscience, vivre au milieu de ces haines et de ces sacrilèges.
Une seule fois — en 1804 — le vicomte Jean s'était rendu en secret en France pour prêter son concours à la conspiration de Cadoudal. Mais, traqué dans Paris, il avait dû senfuir précipitamment. A travers mille périls, avait-il pu franchir la frontière...
Seulement, quand il revint, il resta longtemps plongu dans une sorte de prostration farouche. Llait-ce donc le désespoir de n'avoiï pas réussi dan.i l'œuvre entreprise?.. ou bien était-ce quelque remords caché qui le troublait t..
Le marquis le regardait et avait peur. D lui semblait avoir vu passer sur ce front l'ombre sinistre que laisse le crime. Mais il n'avait pas osé l'interroger...
Les douleurs qui le torturaient avaient abattu les forces du marquis, ridé son front, blanchi ses cheveux. Plongé dans une tristesse profonde, il passait comme un spectre au milieu de ces diplomates qui rêvaient le démembrement de la France, de ces traîtres qui négociaient avec les ennemis de l'intérieur...
Et Simon ! qu'étail-il devenu?...
Un jour, il y avait longtemps de cela, le marquis avait lu dans un bulletin le nom de Simon Fougère porté à l'ordre du jour. C'était après la bataille de Hohenlinden.
Il avait compris. Le ûls de la Simonne défendait la patrie... tandis que lui-même... tandis que son lils le vicomte de Talizac !...
C'était horrible, surtout parce que le marquis comprenait où étaient la probité et la justice.
Tout à coup il avait vu l'effondrement de l'idole impériale. Les armées alliées allaient se ruer sur la France ; c'était la vengeance atroce, certaine, c'étaient les représailles sanglantes...
Trois fois, M. de Fougereuse avait envoyé Pierre en France ; il voulait savoir où était Simon pour lequel son amour s'était réveillé d'autant plus grand qu'il avait été plus longtemps contenu. Mais en vain le fidèle serviteur avait fouillé les départements, il n'avait rien appris.
Mais cette fois... le marquis l'avait bien entendu... Simon vivait:
— Parle, disait-il à Pierre, parle... et ne crains pas de tuer... il y a si longtemps que pour revivre j'attends cette immense joie...
11 y avait plus de quarante ans que Pierre était au service du marquis, y étant entré dès sa première jeunesse. Il avait connu Simonne et portait à son maître une profonde affection. Pierre appartenait au peuple, et seule œtteaflection avait pu l'engager à suivre le marquis dans l'émigration. Peu à peu il était devenu son confident intime : il lisait à livre ouvert dans ce cœur brisé, et quand, pour la première lois, le marquis, laissant éciiapper le secret de ses mystérieuses douleuis, avait prononcé le nom de Simon, Pierre "^vait compris tout ce que son accent désole renfermait de regrets et iiresque de remords.
Alors il s'était juré d aide» al. de Fougereuse à réparer l'injustice dont Simoa, Tabandonné, avait été victime.
Inutile d'iigouler que l'iene. uv lil une ture rude et franche, o'avail j<inai^
LE FILS DE MONiE-CRlSTO
«Il
éprouvé de sympathie pour la marquise, qui, dt son côté d'ailleurs, lui témoignait une aversion non dissimulée.
Souvent même elle avait tenté d'amener le marquis à se priver de ses services; mais toujours elle l'avait trouvé inébranlable.
Quant au vicomte de Talizac, à la vicomtesse et à son fils, ces trois personnages se défiaient de Pierre et le soumettaient autant qu'il leur était possible à un continuel espionnage.
Quel était leur but? C'est ce que nous saurons bientôt.
— Monsieur le marquis, dit Pierre, d'après vos instructions et mes renseignements particuliers, je m'étais dirigé vers les Vosges.
« Vous aviez eu cette pensée que Simon devait avoir cherciié à se rapprocher du lieu où s'était passée son enfance; de mon côté j'avais acquis la certitude que le soldat, connu sous le nom de Simon Fougère, après avoir quitté le service, avait fait viser sa feuille de route pour la Lorraine.
Je me mis donc en mesure de fouiller tout le pays, m'effoi-çant d'ailleurs, pour obéir à vos ordres, de mettre dans mes recherches toute la discrétion nécessaire. Le nom de Fougère était complètement inconnu ; quant au prénom de Simon, il était malheureusement trop commun pour que je pusse trouver là un indice utile.
€ Cependant le hasard me servit... il y avait déjà plus de quinze jours que j'avais visité successivement Épinal, Nancy, Saint-Dié, ne reculant devant aucune démarche pour parvenir à mon but, et je commençais à désespérer... plusieurs fois déjà je m'étais mis en route pour regagner Fx-ancfort... mais je revenais sur mes pas, ne pouvant me résigner à abandonner la partie. ..j'appris alors que le quartier général des coalisés avait été transporté à Fribourg... j'étais à Lunéville, je redescendis encore une fois vers Saint-Dié, afin de passer les Vosges à Sainte-Marie-aux- Mines.
€ Un soir, j'arrivai au pied de la montagne... j'avais fourni uue longue traite et je succombais à la fatigue.
« J aperçus un groupe de maisons qui ressemblait plutôt à un hameau qu'à un village... un paysan passait; je lui demandai s il me serait possible de trouver là un gîte pour la nuit.
« — Ceiiainement, me répondit-il, allez droit devant vous, et, sur la Grand'place, vous trouverez l'auberge du brave Simon... »
Le marquis osait à peine respirer; les
yeux fixés sur Pierre, il écoutait, frisson- ^nant d'angoisse.
Pierre reprit de sa voix que l'émotion altérait...
— A ce nom je tressaillis... Hélas I je vous l'ai dit... je l'avais entendu prononcer bien souvent déjà.,, mais, je ne sais pourquoi, cette fois-là mon cœur battit si fort que je faillis tomber... Remerciant le paysan, je suivis le chemin qu'il m'indiquait, et au bout de quelques minutes, je parvins à ce qu'il appelaitla Grand'place... Ah I monsieur le marquis ! quel pauvre et triste pays ! Et quand je pense qu'un comte de Fougereuse...
— Ainsi c'était lui ! s'écria le marquis, ne pouvant se contenir plus longtemps.
C'était un spectacle à la fois pénible et beau que celui de ce vieillard pleurant de joie. Il s'était levé comme mû par un ressort, et saisissant les mains de Pierre, il les couvrait de baisers et de larmes.,.
Le serviteur pleurait, lui aussi, et ne pensait pas à se dégager de cette étreinte.
11 comprenait que les baisers du père allaient à l'enfant.
— Tu l'as vu?... Ahl il doit être grand et fort... il se porte bien au moins.., est-ce qu'il est heureux?,., mais ce village est si pauvre!.,. Voyons, mais parle donc... tu ne vois donc pas que je vais mourir de joie et d'impatience...
— Il est heureux I... c'est un brave et honnête homme 1 dit Pierre.
— Honnètel bravel... Eh! parbleul,..
est-ce que le tils de la Simonne peut avoir au cœur une pensée qui ne soit pas loyale.,, continue... continue...
— Monsieur le marquis, reprit doucement Labarre, il vaut mieux que je vous dise tout cela... à la suite... comme je l'ai vu... sansquoi j'oublierais quelque détail...
Il avait doucement contraint le marquis à reprendi-e sa place.
— Oui. oui, tu as raison, dit M. de Fougereuse. Mais ne m'en veuille pas, mon bon Pierre, tu sais... on est fou à tout âge.,, et il y a si longtemps que j'ai oublié le bonheur...
— Ayez confiance dans l'avenir... Je continue... Donc, arrivé à un carrefour, j'avisai une peiue maison haute d'un étage, toute proprette, et qui faisait contraste avec les humbles chaumières qui l'e'u'touraient.
Je poussai mon cheval, et m'approchaat, je vis l'enseigne : Auberge de Franct. J'ouvris la porte et me trouvai dans une grande salle, au fond de laquelle pétillait, dans une large cheminée, un feu de sarments...
< Au bruit que j'avais fiùt en entrant,
un jeune garçon d'une dizaine d'années était vivement venu vers moi :
— Mon ami, lui-dis-je, est-ce bien ici l'auberge de M. Simon?
— «X Oui, monsieur, me répondit-il en fixant sur moi ses grands yeux noirs.
€ Déjà, en le regardant, je me sentais saisi d'une émotion dont je n'étais point maître. . . il me semblait que ses traits me rappelaient un visage que j'avais connu... autrefois...
— Quoi ! s'écria le marquis. Est-ce que cet enfant?...
— Attendez! je répondis que je demandais un repas, si modeste qu'il fût, et un gîte pour la nuit... le garçon courut alors vers une petite porte et cria : Maman Françoise!... Au bout d'un instant, je vis apparaître une femme de taille moyenne, aux cheveux bien lissés sur le front et vêtue du costume du pays :
« Elle portait sur les bras une petite ûlle, blonde, aux traits gracieux, et qui riait en se pendant à son cou.
« La mère me paraissait avoir trente ans environ et la petite six ans tout au plus...
< — Asseyez-vous, monsieur, me dit la maltresse du logis, nous ferons de notre mieux pour vous satisfaire.
« Puis, se tournant vers le garçon :
, — Conduis le cheval à l'écurie et va chercher ton père.
« Je m'étais placé auprès du feu, et je prenais plaisir, je lavoue, à réchauffer mes membres engourdis par le froid. Tout à coup à ce mol : « va chercher ton père! » je ne pus m'emiiècher de tressaillir. Si c'était Simon 1 peut-être il me reconnaîtrait... et vous m'aviez bien recommandé de ne pas me trahir... mais je réfléchis aussitôt que Simon, — à supposer que je dusse me trouver en face du comte de Fougereuse, — ne m'avait pas vu depuis plus de trente ans... et je me fiai aux changements que le temps devait avoir apportés à ma physionomie...
• M"* Françoise — puisque tel était son nom — après m'avoir iuvilé à me débai'rasser de ma lourde houppelfJide, se mettait en devoir de m'installer à ïv des bouts de la longue table qui «aruissait la salle
« La petite ûlle, qu'elle appelait Franciuelte . courait après elle avec de petits nres d'oibcau, toute lière quand on lui avait confié une assiette de laieuce ou un verre, qu'elle venait poser gravement sur i.i labié, levant ses pelits bruddonl le coude "Uiil creusé d'une fossette...
— C« pays me semble bien triste,
madame, hasardai-je pour entamer la conversation,
Françoise me regarda avec surprise :
« — On voit bien que monsieur n'est que de passage, dit-elle en souriant. Non» non, le pays est bon, pourvu que l'on ait du travail et que l'été soit favorable., on y est heureux tout aussi bien que dans les grandes villes, ajouta-t-elle en embrassant Francinette.
« — Je vois, repris-j9 alors, que l'apparence m'a trompé... je me suis laissé impressionner par le froid et l'obscurité de l'hiver.
« — Oh! si vous voyiez dans nos montagnes comme la neige est brillante I... on dirait une féerie!...
« — Il y a longtemps que voua vive»
ici?...
« — Depuis dix ans...
« — Ces beaux enfants sont les vôtres?...
«Je crus distinguer en elle un certain embarras. Cependant, je métais évidemment trompé, car elle répondit aussitôt :
« — Cert;iinement .. et vous allez voir leur père, l'homme le plus honnête et le meilleur de tout le pays...
Elle plaça sur la table une assiette de soupe fumante dont l'aspect me réjouit, et me dit :
« — Voilà, monsieur. Excusez la simplicité du service... mais l'auberge de France fait ce qu'elle peut...
A ce moment la porte s'ouvrit...
< Ali I monsieur le marquis, j'aurais été au fin fond des déserts de l'Afrique, à mille lieues de la France, je ne sai? où... que je l'aui'ais reconnu... oui, c'était bien le fils de Simonne... il avait ses grands regards si doux et si profonds... seulement... •
Pierre s'était brusquement arrêté.
— Que veux-tu dire? s'écria le marquia, Pourquoi ce silence? tu m'effrayes I...
— Ohl monsieur le marquis, j'ai tort d'hésiter.,, car, en somme, le mal, pour avoir été grand, n'a pas eu les conséquences qu'on pouvait redouter... M. Simon a|>erda une jambe,., j'ai vu cela tout de suite... et vrai, j'ai senti les larmes me monter aux yeux...
'- Mais comment ce malheur lui est-il arrivé? est-ce un accident?...
— Non! non! c'est une noble blessure et qui lui fait honneur... M. Simon a eu la jambe emiiortée par un boulet à Elchingen, en KSt)C>.
Le marquis eut un tressaillement nerveux et murmura -.
— Son frère, le vicomte, n'était paa à cette époque! Continue. Pierre.
tl3
— Je vous disais donc que je l'ai reconnu au premier regard... H est grand, il est fort, il a des cheveux grisonnants... de grosses moustaches, mais il ne porte pas de barbiche... Le bas du visage est un peu fort ; il était vêtu du costume de paysan vosgien... Il vint droit à moi, sans trop boiter, ma foi, et me dit de sa voix qui rappelait à s'y méprendre celle de sa mère:
« — Soyez le bienvenu I
# Je ne pus m'empècher de lui tendre la main ; il n'en parut pas surpris et me rendit cordialement ma politesse. Je l'observais avec soin, pour voir s'il me reconnaissait. Mais je fus vite rassuré. Évidemment, mes traits ne lui rappelaient aucun souvenir.
« Pour dissimuler mon trouble, je m'assis à la table et attaquai la soupe qui était bouillante. Tout en soufflant sur ma cuiller, je regardais hypocritement, et je ne perdis pas un seul de leurs mouvements.
« Simon avait pris la petite Francinette, et, l'asseyant sur sa jambe valide, il lui parlait doucement, à voix basse, et l'enfant l'écoutait sérieusement.
t Je ne pouvais entendre ce qu'il lui disait, mais tout à coup, rUe s'élança à terre et courant à moi :
« — Monsieur, me dit-elle, voulez-vous me faire bien plaisir?
« — Certainement, ma chère petite, m'emoressai-je de répondre.
« - Je voudrais que vous boiviei avec papa à la santé des armées françaises...
t — Je l'embrassai sur les deux joues, et me hâtai de consentir. Je me demandais tout d'abord, et je suis convaincu que j'étais dans lo vrai,., si le brave Simon ne me prenait pas pour un espion et ne m'observait pas avec le même soin que je mettais à l'examiner. Cette pensée me fit mal.
— Ahl monsieur le marquis, comme j'avais bonne envie de parler... de lui crier :
« Je suis un ami, je viens au nom de votre père qui vous aime, qui ne vous a pas oublié... Mais je refoulai en moi les sentiments qui m'étouffaient.
« Simon vint prendre place à ma table, il remplit deux verres et m'en tendit un en me disant de sa voix sonore :
« — Au succès de nos armes, n'est-ce pas monsieur?
« Je répondis en portant le verre à mes Sèvres et je répondis :
• — A la France!...
c Un layoïi de joie parut dans ses yeux. Li franchise de mon accent avait triomphé de ses défiancesi.
« — Serait-il indiscret de vous demander, monsieur, commença- t-il, par quel étrange hasard vous vous trouvez dans notre pauvre pays?...
« Je crus devoir mentir. Il le fallait bien. Je lui racontai que m'étant trompô de route à la sortie de Saint-Dié, je m'étais éloigné du but de mon voyage, qui était Langres.
« Il fixa sur moi son regard intelligent , qui semblait lire jusqu'au fond de m:i conscience, et il reprit :
« — Vous venez d'Allemagne, n'est-il pas vrai ?
« — Êtes-vous sorcier, m'écriai-je, a quoi le devinez-vous donc?
• — Rien de plus simple... à l'étoffe et à la coupe de vos vêtements... Les modes marchent, mon cher hôte, et vous trahissent à votre insu...
« — Je n'ai, d'ailleurs aucune raison de me cacher. Voici tantôt deux ans que je ne suis revenu en France, étant employé d'un des fournisseurs de l'armée... ce qui vous explique comment je m'habille où et comme je puis...
€ Sans s'arrêter à cette explication qui peut-être lui paraissait suffisante .^
« — Est-il vrai, me demanda-t-ii, que les armées alliées se disposent à franchir la frontière 7
« —Hélas! je le crains.I... Vous n'ignorez pas nos derniers désastres?
« — Non, non!... la fortune nous a "trahis!... elle s'est lassée de nous obéir... mais patience ! patience !
« Je ne pus réprimer un mouvement d.e surprise :
e Croyez-vous donc que la résistance soit encore possible?
« — Je suis soldat de la France, répondit-il d'un ton ferme. J'ai foi dans le drapeau et la patrie.
— Bien répondu! s'écria le marquis.
Ah ! Simonne ! Simonne 1 si de là-haut tu nous vois tous deux, que le père doit te paraître méprisable... mais que tu dois aimer le fils 1
« — Alors, reprit Pierre, il m'interrogea longuement sur les forces des coalisés, sur leurs projets. Il m'adressa même une question qui me fit froid au cœur :
» — Est-il vrai, me demanda-t-if; que des émigrés français aient accepté des grades dans les armées ennemies? »
« Je répondis évasivement, arguant de mon ignoi'ance. Il passa sa main sur son front comme pour chasser une idée importune, et je me bâtai de détourner l'entretien :
« — Ces deux charmants enfants sont à TOUS, demandai -je?
« — Vous me rappelez, dit-il en riant, que j'ai commis une faute d'étiquette en ne procédant pas aux présentations d'usage. Françoise Simon, ma femme? fitil en désignant sa compagne qui semblait heureuse de lui voir aux lèvres ce sourire, une excellente créature qui m'a consolé de bien des douleurs... »
« — Des douleurs! m'écriai-je. Avezvous donc été malheureux?
« n ne parut pas m'entendre et continua :
« — Jacques, mon aine. Çà, monsieur Jacques, levez la tète et regardez notre hôte. Qu'en dites-vous, monsieur? n'est-ce pas là le visage d'un brave gars... Vous connaissez Francinette? Elle s'est présentée toute seule. Maintenant, monsieur, à votre tour, me direz-vous qui j'ai eu l'honneur de recevoir dans ma pauvre auberge?
M — Un instant, repris-je, voici M"" Françoise, M. Jacques et M"« Francinette, mais vous vous êtes oublié, ce me semble. »
Une ombre rapide passa sur son front.
• — Moi, je m'appelle Simon, dit-il.
• — Simon... tout court?
• —Simon, rien de plus... Si j'ai porté un autre nom, je ne m'en souviens plus... je me suis engagé en 1791, j'ai fait mon devoir comme j'ai pu... j'ai été blessé et j'ai dû guiUer le service... je me suis marié et j ai deux enfants... Voilà mon état civil... Ne trouvez-vous pas qu'il en vaille un autre?...
« 11 parlait nerveusement. J'avais touché la corde sensible.
(I — Mais vos parents ? demandai-je en- «ore.
« Il plongea ses regards dans les miens, se versa un verre de vin^puis me tendant 8on verre d'une main ferme :
« — Je ne les ai jamais connus, me dit-il.
« Je devais m'exécuter à mon tour et répondre à la question qui m'avait été adressée. Je donnai un nom d'emprunt.
« Nous causâmes longtemps encore, et J'appris divers détails qui m'intéressèrent vivement. C'était dans les premiers mois de 1806 que, définitivement guéri de son horrible blessure, M. Simon était revenu en France et qu il avait rencontré Françoise. Ils étaient pauvres tous deux, mais courageux et honnêtes. Simon s'était mis au service de riches fermiers, et bientôt, grâc« .. .-ionzèle et à son économie, avait pu prendre à bail une pelile métairie. Ses efforts avaient été couronnés de succès. Il avait acheté une petite maison à Léigoutte — c'était le village où nous nous trou-
vions — et il vivait heureux, cumulant les fonctions d'aubergiste avec celles de maître d'école.
« — J'ai reçu une bonne éducation, me disait-il, et ce me fut une grande joie quand je pus rendre aux enfants d'autrui le service qui m'avait été rendu autrefois... Si vous saviez comme mes petits Vosgiens ont l'esprit vif... C'est plaisir que d'être leur maître... J'essaie d'ouvrir à la fois leur cœur et leur intelligence, et j'y parviens facilement... Vous verrez que, dans vingt ans, le pauvre village de L'igoutte comptera sur la carte de France.
• L'heure avait passé si rapidement que je ne m'apercevais plus de ma fatigue.
Déjà M°" Françoise et ses enfants s'étaient retirés depuis longtemps, quand M. Simon, laissant échapper une exclamation de surprise, m'avertit que minuit venait de sonner.
— Quand avez-vous l'intention de vous remettre en route? me demanda-t-il.
« Je répondis que je désirais repartir le plus tôt possible, aussitôt du moins que mon cheval aurait pris le repos qui lui était indispensable. M. Simon me conduisit à ma chambre. Ohl j'aurais voulu le garder auprès de moi... mais sous quel prétexte?... je dus me jn-iver de cette joie. Il me souhaita la bonne nuit et se retira.
« 'Vous devinez bien que je ne dormis pas jusqu'au jour. Je ne songeais qu'à revoir Simon et à partir immédiatement pour vous rejoindre. Dès que j'entendis un peu de mouvement, je sortis de ma chambre M. Simon était déjà dehors ; il était allé, me dit sa femme, aider les paysans à charger du bois dans la montagne... Je me résignai à partir... comme j'embrassai les deux enfants I... je ne pouvais me détacher d'eux... mais mon devoir me rappelait auprès de vous... Et puis j'avais formé un projet... qui, Je crois, sera approuvé par vous... je quittai Léigoutte de nonne heure, et après avoir feint de me diriger vers l'ouest, je tournai autour de la montagne et me hâtai vers ■Wisembach, petite ville dont dépend le hameau de Léigoutte. Là, je me rendis chez le maire, et sous un prétexte plausible, j'obtins copie des actes de l'état civil relatifs à M. Simon... Vous savez que depuis le nouveau code, ces documents sont à la disposition de tous les intéressés... je parlai d'alfaire conteatieuse, d'héritiige à recueillir... il ne me f'-t fait aucune objection.
— Et tu possèd4)0 ces papiers 7 s'éoria 1« marquis.
Trop de hâ.te, bandit I
Lrv. M.
— Là, sur ma poitrine, dans un portefeuille...
Pierre porta la main à son gilet, puis poussa un léger cri de douleur...
— Tiens, je n'y songeais plus, dit-il, j'ai bien failli ne pas vous le remettre...
— Que veux-tu dire ?
Pierre raconta alors au marquis l'incident du Schwartzwald...
— C'est étrange, dit le marquis, il n'est pas un paysan de cette région qui soit capable d'un tel crime...
— Peut-être était-ce quelque maraudeur... En tout cas, il porte la trace du coup de pistolet que je lui ai tiré presque à bout portant, j'en suis sûr...
A ce moment on entendit dans la boiserie comme une sorte de craquement.
Les deux hommes tressaillirent. D'un mouvement rapide, le marquis se leva, courut à la porte et se pencha au dehors. Le palier et l'escalier étaient déserts.
— C'est singulier, dit-il en revenant auprès de Pierre, j'avais cru entendre...
— Ces boiseries vermoulues sont travaillées par l'humidité, fit Pierre.
Le marquis jeta autour de lui un regard déliant, et pendant quelques minutes, les deux hommes restèrent silencieux.
Puis M. de Fougereuse reprit à voix basse :
— Donne-moi ces papiers.
Pierre obéit et le marquis les dépliant lut avec attention. Le premier était un actede mariage, à la date du 6 janvier 1806. Il portait les indications suivantes :
t Simon Fougère, dit Simon, ancien serf gent au 75° régiment de ligne, réformé e pour cause de blessures graves; se di- « sant né 'e 28 mai 1774, ne produisant « aucun papier autre que ses états de ser- ( vice ainsi conçus :
€ Fusilier au 14" bataillon de fédérés, le « 4 août 1792.
€ Tirailleur au 27° de ligne, blessé à la c bataille de Mouscron, le 17 floréal € an IL
t Caporal au 37' de ligne, reçoit un sa- « bre d'honneur en Italie.
«t Porté à l'ordre du jour après la ba- « taille de Hohenlinden.
' Sergent au 75« en 1805, blessé à la f jambe à la bataille d'Elchingen. Amputé.
« Marié, le 6 janvier 1806, à Françoise- < Catherine Lemaire, née à Guebwiller, « le 30 octobre 1798. •
Le second de ces papiers était un acte de naissance :
« Françoise, née le 10 juin 1807, de Simon Fougère, dit Simon, et de Francoise- Çatherie Lemaire, son épouse. »
Le marquis s'était abîmé dans ses réflexions, puis il reprit :
— Mais ne m'as-tu pas dit avoir vu deux enfants à Vauberge de France... Où est l'acte de naissance die Jacques ?
Pierre hésita un instant puis reprit :
— Monsieurle marquis, cet acte n'exista peas à la mairie de Wiserabach... j'ai interrogé le maire à ce sujet et il m'a répondu...
— Eh bien I
— Que lorsque Simon et Françoise se sont mariés, Jacques était déjà né.
— Ah I fit le marquis. Quoi qu'il en soit, tu le vois, Pierre, Simon croit que je l'ai â jamais abandonné. Il cache non seulement son nom, mais encore le lieu de sa naissance... je réparerai tout cela, dès demain, mon bon Pierre... Je te remettrai mon testament.
— Votre testament I... mais à quoi bon?.. N'êtes-vous pas certain maintenant de revoir votre fils, et ne pensez-vous pas reconnaître vous-même se^droits?
— J'agis ainsi par prudence, mon ami.
J'ai horriblement vieilli, et j'ai maintenant bien peu de forces... Ces émotions qui me ravivent aujourd'hui peuvent m'ètre fatales... et pourtant... je voudrais bien ne pas mourir avant d'avoir embrassé mou Simon bien-airaé... Mais je suis dans la main de Dieu... Donc, par mon testament, je raconterai le passé de Simon... Grâce à ces actes, ilserafaciled'établirsafiliation, de telle sorte que toute dénégation soit impossible...
— Mais que craignez- vous donc ?... s'écria Pierre.
Le marquis leva les yeux sur son serviteur.
— Pourquoi cette question ? fit-il. Ne sais-tu pas aussi bien que moi...
— Quoi I vous croyez que M. le vicomte aurait l'audace I.,.
M. de Fougereuse posa son doigt sur la poitrine de Pierre :
— Il n'y a pas de paysan, dit-il lentement qui soit capable d'un tel crime...
Pierre baissa la tète et ne répondit pas. Ils s'étaient compris.
, — Ce n'est pas tout, reprit le marquis. Écoute-moi bien et surtout ne perds pas un mot de ce que je vais te dire... Un testament peutètz'e volé, arraché parle meurtre... que sais-je ?.. je veux toucprévoir... et je veux... que Simon et ses enfanta soient riches... aloi's même que l'on me tuerait...
Et il se mit à lui parler si bas, que nulle autre oreille que celle de Pierre ne pouvait percevoir le son de sa voix.