‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 43 sur 84 · PENSÉES FRATERNELLES · texte numérisé non relu

PENSÉES FRATERNELLES

Au moment où la marquise de Fougereuse était sortie, suivie de la vicomtesse de Talizac et de son fils, un domestique, attaché au service particulier de M. de Talizac. s'était respectueusement approché :

— Ah 1 Gyprien ! dit la vicomtesse eu faisant un pas'.vers lui. Qu'y a-t-il t

— Madame la vicomtesse, répondit Gyprien à voix basse, M. le vicomte vous prie de vouloir bien vous rendre auprès de lui.

— Ah ! il est de retour!

— M. le vicomte attend madame dans sa chambre.

— Vous permettez, ma mère, demanda la vicomtesse à M"" de Fougereuse.

— Allez, ma fille. Mais, je vous prie, laissez Frédéric auprès de moi... Il ne me plait pas de rester seule dans ces appartements, sombres comme un cloître...

M°" de Talizac poussa doucement son fils vers la marquise puis; précédée du laquais qui l'éclairait, elle se dirigea vers l'appartement de son mari.

Cj'prien — sorte de Scapin hj^pocrite à figure basse — s'effaça devant elle en souriaat ironiquement.

La vicomtesse de Talizac était d'origine autrichienne, la famille des Karlstein remontait à la plus ancienne noblesse.

De haute taille, les cheveux d'un blond mat Magdalena de Karlstein cachait sous l'apparence d'une inditiérence presque languissante une ambition singulière. Ses grands yeux, aux cils clairs étaient d'ordinaire sans expression, mais, quand un sentiment profond l'agitait, les prunelles d'un bleu gris s'éclairaient d'une incroyable énergie.

Ce qu'elle voulait, ce qu'elle avait demandé à l'union qui l'avait liée au vicomte de 'Talizac, c'était un rang élevé à la cour de France, c'était l'immense fortune des Fou^'ereuse qui devait lui assurer un luxe

Cirincier. Sentiment rare chez une femme, a vicomtesse de Talizac était à la fais orgueilleuse et avare : son caractère dur et froid s'irritait de tout obstacle qui s'élevait entre ses désirs et ses secrètes aspirations. Par une étrange bizarrerie de la nature, son fils unique était venu au monde difforme, bans vigueur, et longtemps on avait cru qu'il succomberait à ses vices d organisation. "

Mais à mesure qu'il grandissait, la vicomtesse 80 sentait prise d'une sorte d'amotir furieux pour celte créature à laquelle la nature avait refusé lôs dons physiques it iiiorimi

Elle s'était plu à développer en lui i'égoisme profond, l'insensibilité railleuse. ^

Elle rêvait pour cet enfant, arrivé à l'âoe d'homme, une domination basée sur la crainte, peu lui importait qu'il .le fiit pas aimé, si du moins tout pliait devant sa volonté : et pour parvenir à son but, elle voulait que ce fils fût riche, que, réunissant sur sa tète la fortune des Fougereuse et des Karlstein, il pût se placer au-dessus de tous les scrupules humains et dominer les consciences.

Fils d'un émigré dont toute-Ia Jeunesse" avait été employée à combattre son pays ou à conspirer contre lui, le jeune vicomte Frédéric avait appris dès le berceau à haïr la France. Et sa mère, fidèle à son origine, avait développé ce sentiment contre nature. G'est qu'aussi elle éprouvait, à chaque victoire des Français, des sentiments de colère qui débordaient de son àme ulcérée. Et quand enfin elle avait vu la fortune nous trahir, quand elle avait vu chanceler cette puissance qu'elle croyait invincible, elle avait été saisie d'une joie haineuse. Enfin le jour approchait où les émigrés et les vaincus pourraient faire

{layer cher à la France leurs angoisses et eurs folles terreurs.

G'était comme un éblouissement : ce démons de la patrie, dont les haines avaient grandi pendantces vingt années, se voyaient déjà aux Tuileries, à Versailles, matant ces révolutionnaires dont les revendications les avaient si fort épouvantés, mettant de nouveau le pays en coupes réglées. Ils ne savaient pas encore combien profond était le travail qui s'était opéré dans les mœurs et les idées sociales. Pour eux, tout ce qui avait été fait depuis 1789 n'existait pas: divisions administratives, hiérarchie, ils entendaient tout remauiei", tout replacer comme au bon temps d'autrefois. G'était la descente de la féodalité inondant à nouveau la France tout entière de ses prétentions exorbitantes et de ses tyrannies cruelles.

Le vicomte de Talizac et sa femme, soutenus d'ailleurs par la marquise de Fougereuse, étaient des plus ardents à exhumer ie passé. Ils seraieLt des premiers à la curée, ayant à leur dire, tenu le premier rang dans la lutte sacrée qu'ils avaient engagée,

Mais sur cet horizon splendide se projetait une ombre qui les iroublaiL

La fortune personnelle da vicomte de Talizac, employée à soudoyer les ennemi* de la France, s'était amoindrie presj'.'e jusqu'au néant.

Iteslait la fortune des Foui^eieus».

Mais M. de Talizac n'ignorait pas que le fliarquis avait contracté jadis un premier niwffiage, et que de cette union un fils était né.

Il était vrai que M. de Fougereuse semblait avoir rompu toutes relations aveclui. Mais dès longtemps le vicomte avait compris que l'amour du père avait résisté à cette longue séparation. Plus encore, M. de Talizac ne se leurrait d'aucune illusion : il n'aimait pas son père et ne s'imaginait pas en être aimé.

Peu à peu, il avait constaté que le vieillard, refusant de plier à ses caprices, de se courber sous ses violences, tournait ses regards vers la France, jusqu'à trahir, en pensée du moins la cause à laquelle il s'était vu contraint, par faiblesse et par respect humain, de tout sacrifier.

M°" de Fougereuse savait aussi quel souvenir à la fois aimant et respectueux le marquis avait conservé de Simonne, de cette roturière qui, disaient-ils, s'était glissée comme une voleuse dans une famille noble et riche. Mais quoiqu'il en fût, le marquis adorait sa mémoire, et cette affection pouvait se reporter sur son fils.

Qu'était devenu Simon? Allait-il donc se dresser tout à coup pour réclamer ses droits d'ainé? Pour le vicomte de Talizac, c'était la ruine. Quand Magdalena apprit ces circonstances, elle n'hésita pas : attirant son fils à elle et le serrant dans ses bras, elle s'écria :

— Monsieur le vicomte, si vous n'êtes pas un enfant, jamais Simon de Fougereuse ne dépouillera notre fils.

M. de Talizac avait compris.

Reprenons notre récit au moment où la vicomtesse pénétrait dans la chambre de son mari.

Le vicomte de Talizac était étendu sur une chaise longue.

Il fit signe à sa femme de fermer soi gneusement la porte et de s'approcher.

Le vicomte était le vivant portrait de la marquise de Foug.ereuse; seulement, les traits longs, droits e't réguliers de sa mère s'étaient transformés sur son visage en un masque osseux et sans beauté. Il portait la poudre. Ses joues imberbes étai&nt creurf^s et amaigries. Le menton, ferineet rond, révélait une volonté de fer et une audace peu commune.

La vicomtesse vint à lui :

— Eh bien ? demanda-t-elle.

— Je suis blessé, dit-il, l'homme m'a | pe. ^ I Elle eut un geste de dédain. | Encore ane fois I reprit-elle, décidé- i

ni je crois qua le viromtf^ de Talizac I

n'est pas assez fort pour lutter môme contre un laquais...

Un éclair de fureur passa dans les yeux noirs du vicomte :

— Taisez- vous, s'écria-l-i!, sur votre vie, taisez-vous. Croyez-vous donc que je ne ressente pas ainsi que vous la honte de mon impuissance?... depuis le jour où le marquis a envoyé pour la première fois Labarre à la recherche de Simon, je le suis à la piste... épiant toutes ses démarches... Aujourd'hui même, ayant acquis la certitude qu'il avait découvert quelque secret important, je l'ai attendu sur la route, caché dans l'ombre comme un assassin... je l'avais vu serrer sur sa poitrine un portefeuille qui sans doute contenait le mot de cette énigme qui doit me fair* pauvre ou m'assurer la fortune des Fougereuse... Ohl je jui'e Dieu que ma main n'a pas tremblé... je le tenais là, au bout de ma carabine... par quel miracle m'a-t-U échappé? Je ne sais... je l'ai vu chanceler etje me suis élancé vers lui... mais tout à coup il s'est redressé... et d'un coup de pistolet il m'a frappé à l'épaule... donc trêve de railleries et d'insultes... j'ai fait ce que je vous avais promis...

— Soit, dit la vicomtesse. Quoi qu'il en soit, notre fils est ruiné...

— Non, pas encore... écoutez-moi...

Aussi bien il faut maintenant que vous m'aidiez à achever l'œuvre que j'ai entreprise... Ce Simon de Fougereuse est mon ennemi... je le hais etje vous affirme que jamais il ne viendra se placer impunément sur mon chemin... A l'heure qui sonne, Pierre doit être auprès du marquis .. il lui rend compte de sa mission... nous n'avons pas une minute à perdre, voulez-vous agir?...

— Parlez!... je vous obéirai... fallût-il commettre un crime pour sauver notre fils...

— Bienl... il suffira d'assister à l'entretien qui va avoir lieu entre M. de Fougereuse et son fidèle serviteur...

— Mais comment atteindre ce but?...

Le marquis s'est enfermé... et nul ne peut pénétrer auprès de lui...

— Attendez.., j'ai tout prévu. Bien souvent déjà je me suis glissé jusqu'à ce vieillard, et j'ai écouté ses soupirs et compté ses larmes... alors que, dans sa solitude, il se croyait à l'abri de tous regards humains... soulevez cette draperie...

La vicomtesse, guidée par la main du blessé, obéit. Une porte fut démasquée.

— Ouvrez cette porte... en face de vous se trouve un corridor qui aboutit a un escalier creusé dans la muraille... Vous do»

rendrez et compterez vingt marches... là, vous vous arrêterez... Vous passerez vos mains sur le panneau de droite et vos doigts rencontreront un ressort que vous ferez agir, en appuyant sur la saillie. Alors une sorte de judas se déplacera... et par cette ouverture, dissimulée à l'intérieur par les ornements des solives, vous entendrez tout... Vous m'avez compris?

— Oui... comptez sur moi... mais votre nlessure...

— La balle n'a fait que déchirer les chairs... mais allez 1... allez I... et songez à votre fils.

La vicomtesse disparut.

Ainsi s'explique le bruit étrange qui avait attiré l'attention du marquis et de Pierre Labarre.

Une heure après, M""» de Talizac reparaissait.

— J'en sais assez, dit-elle au vicomte. Votre frère Simon, marié et père de deux enfants habite le village de Léigoutte.

Un sourire cruel erra sur les lèvres de M. de Talizac.

— L'invasion passera par là! murmurat-il.

Et ayant appelé Cyprien, il s'enferma avec lui.

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