VILLAGE DES VOSGES
Le !•"■ janvier 1814, on apprittout à coup que les armées ennemies franchissaient les frontières de France.
C'était — selon la vigoureuse expression de Godefroy Cavaignac — le carré enfoncé.
Epouvantable surprise.
Les fuyards, les blessés, les découragés arrivaient, traversant les villages etcriant :
« Sauve qui peuti »
On les entourait, on les interrogeait, les mères réclamant leurs fils, les frères leurs sœurs.
Celui-là était tombé sur la Vistule, cet autre sur l'Oder ou sur l'Elbe.
— Mais ils étaient deux cent mille 1 criait cette France qui avait donné sans compter, ses enfants et son sang...
— Cent trente mille sont morts I répondait une voix.
Cent trente mille! après tantd'autres. Et pour toutes ces larmes, pour tous ces dése.spoirs, la ruine, ou pour tout résumer d'un moV, l'invasion.
Que lie vengeances accumuléesl... Gomme ces vainqueurs d'aujourd'hui allaient faire payer leurs défaites d'hier I...
L'hiver était rude. Les Vosges, de leurs cimes les plus hautes aux vallons les plus
profonds, étaient enveloppées d'uc linceul
de neige.
On souffrait, car les denrées étaient rares et le travail était difficile.
Déjà, dans les villes, on sentait les approches de la disette qui allait s'ajouter aux maux de l'année nouvelle. Dans les villages, déjà la misère. Misère de paysan, c'est-àdire la plus dure ; car pour que ces montagnards, habitués à ne point vivre, dans le sens réel du mot, se plaignissent des privations, il leur fallait manquer, non du nécessaire, mais de ce qui en tient lieu chez les pauvres.
Il existe, dans les Vosges, sur la pente des montagnes, des hameaux dont le nom est presque inconnu et qui restent inaperçus à la loupe du géographe.
Une centaine d'âmes cachées aux replis des rochers semblent vivre en dehors du monde, sans autre horizon que les côtes des monts et la déclivité des étroites vallées. Léigoutte est une de ces thébaïdes humaines.
Sur la route de Saint-Dié à Sainte-Marieaux-Mines, entre Raves et Gemaingoutte, le sol s'élève tout à coup. C'est le faite des Vosges qui se dresse, couvert d'opulentes forêts et surmonté des ruines d'un ancien château fort construit au treizième siècle. Le mont est frontière. Debout sur sa cime, on voit à .sa gauche la Lorraine qui s'étend vers la France, à sa droite l'Alsace qui touche l'Allemagne.
Wisembach et Léigoutte se sont placés là, comme pour souhaiter la bienvenue à ceux qui arrivent, pouradresser un dernier salut à qui s'en va vers l'Alsace.
Wisembach, c'est la ville, avec un millier d'habitants, tiers de leur église bâtie il y a cent ans à peine et de leur tour qui' remonte aux temps féodaux.
Léigoutte, c'est le hameau modeste, avec ses rares maisons étagées le long de la route qui serpente, avec son ancienne grange transformée en église, avec sa petite place qu'on nomme la Grand'place, triangle dont les trois sommets sont marqués par la grange, l'école et l'aulieige.
L'église est desservie par un vicaire qui vient le dimanche de Wisembach. Mnis une école en si pauvre lieu I Qui peut donc se chai'gerde semblable soiiiV
C'est d'ailleurs un inode.ste l»âtiment, n'ayant qu'un étage surmonte du drapeau iiational. Les murs sont crépis et propres.
Détail bizarre, la hampe ne porte pas d'aigle.
Uegardant cette place, on se croirait vivre à dix ans en anière.
Voici l'auberge, que le lecteur connaît
déjà par le court récit de Pierre Labarre, avec ses crocs de fer pour attacher les chevaux et son auge, portée sur quatre pieds fichés dans la terre.
Au- dessus de la porte, une enseigne, souvenir de ce que certains affectent d'appeler les vauva/s jours de notre histoire.
Cette enspi^jne, — peinte en grisaille par une main habile, — est à la fois une œuvre d'art et un tableau d'histoire.
En 1793, les Français courant au secours de Mayence, sous le commandement de Houchard, s'étaient emparés d'Arlon. La lutte avait été meurtrière et les blessés encombraient les ambulances. Un souslieutenant français, Blondel, grièvement atteint, avait cependant prêté son aide pour relever sur le champ de bataille un Autrichien, dont la blessure était affreuse.
Le chirurgien s'approchait de Blondel :
— Occupez-Ycus de celui-ci d'abord, dit le Français en désignant l'Autrichien. Moi je puis attendre...
C'était là le sujet de l'enseigne.
Au-dessous ces mots : Auberge de France.
Ce matin-là — il était huit heures — la petite place de Léigoulte présentait un aspect des plus pittoresques.
Pendant plusieurs jours, la neige était tombée en telle abondance que les schlitteurs qui vint du haut des montagnes jeter dans la vallée des convois de bois, avaient dû abandonner leur travail.
La schlitte — comme chacun sait — est une sorte de traîneau monté sur patins de fer, à l'avant fortement recourbé. L'homme s'arc-boute, le dos tendu, contre le chariot glissant qu'il retient de toute sa force sur la pente déclive des montagnes, le modérant au moyen de ses talons qui s'appuient sur le Vovton, route faite de main d'homme et qui se compose de pièces de bois placées en travers et suffisamment espacées.
Quand la neige s'est épaissie, les rails transversaux — qu'on nous permette cette expression toute moderne — recouverts par une couche glacée ne laissent plus de prise aux pieds du schlitteur.
Mais quand l'accalmie s'est faite, tous ont hâte de gravir à nouveau les montagnes où gisent leurs charges abandonnées-
Au premier coup de huit heures, ils s'étaientréunissurlaplace, la tète couverte de leur bonnet de peau, la veste serrée au corps, la culotte de drap sanglée aux genoux, aux pieds les lourde souliers terrés.
Tous devant l'école, dont la façade blanche avait été récemment recrépie, portaient sur leurs épaules la schlitte
légère et solide qu'il fallait monter à dos d'homme jusqu'au sommet du mont.
Ds semblaient attendre quelque chose.
Car c'était le moment du départ et nul ne se hâtait.
— Eht maître Simon serait-il malade?
s'écria un des coupeurs de bois. Car jamais il ne s'est fait ainsi attendre.
— Malade! non pasi répliqua un autre, il y a beau temps qu'il est levé; mais il est là, dans l'école, avec les petiots.,, et quand il a commencé à leur débiter ses belles paroles, il n'en a jamais fini...
— Ohl des belles paroles I maugréa un troisième. Ce n'est pas avec cela qu'on se nourrit... et m'est avis qu'un verre de vin vaudrait mieux avant de nous mettre en route...
Donc, ce qui était certain, c'est que tout en se tenant groupés auprès de l'école, ces braves gens tendaient vers l'auberge, et que maître Simon — comme on l'appelait — remplissait les doubles fonctions d'instituteur et d'aubergiste...
— Un peu de patience, répliqua celui qui avait parlé le premier. Si maître Simon élève nos enfants... c'est pour qu'ils n'aillent pas comme nous mourir un jour de froid et de fatigue au fond d'un trou des
— Bien diti le schlitteur I s'écria tout à coup une voix sonore.
Tous se retournèrent. La poi'te de l'école s'était ouverte, et celui qui avait parlé était debout les deux bras étendus, empêchant les gamins de se lancer sur la place avec trop d'impétuosité, le verglas étant dangereux.
Maître Simon, — on le devinait au premier coup d'oeil, n'était pas le premier venu. Il paraissait quarante ans, quoique à la blancheur de ses cheveux, débordant d'un large chapeau à ganse de laine bleue, on lui eût hardiment donné dix ans de plus. Mais le teint était si clair, les traits montraient des lignes si fermes et si fines à la fois, que tout son extérieur respirait la vigueur et l'énergie de la jeunesse. L'œil franc et largement ouvert regardait tout (froit bien en face, et le rayon qui s'en échappait, glissant à travers ses longs cils, révélait sous une bonté infinie l'énergie d'un homme de bien.
Signe particulier et très particulier : — maître Simon n'avait qu'une jambe, l'autre se trouvant désavantageusement remplacée, à partir du genou, par un magnifique moignon de bois, garni de fer.
— Là ! là ! mes gars, disait-il aux enfants, pas si vitel... point n'est besoin de vous
jeter sur la neige comme des étourneaux, pour 3! casser vos ailes!...
Et derrière lui, un garçon d'une dizaine d'année», répétant les paroles du maître, morigénait les plus entêtés.
— Bien I Jacques, mon fils ! ajoutait maître Simon, fais ton apprentissage... qui sait? tu seras peut-être bien maître d'école à ton tour...
— Bonjour, maître Simon, dit un des Bchlitteurs en s'approchant de lui le bonnet à la main, vous faites votre besogne... et bravement... mais nous voudrions bien...
et c'est naturel, n'est-ce pas... faire petite provision de chaleur avant d'aller là- bas...
— Et vous avez raison. Excusez-moi!...
mais je m'étais embarqué tout à l'heure avec les enfants dans un diable de sujet qui me retient toujours plus que je ne voudrais... Voyez-vous... je cause avec eux... et quand je cause, je parle un peu pou r moi sans le vouloir. . .
— Et quoi donc leur contiez-vous, sans vous commander?...
— Ah! voilà! c'était peut-être bien un peu séditieux!... mais bah!... je leur racontais Valmy, une bataille delà République-., une belle canonnade... et une belle action...
Pendant qu'ils causaient, les enfants s'étaient faufilés deux par deux, trois par trois, entre le chambranle de la porte et le corps de l'instituteur qui faisait à la fois barrière et rempart. La bousculade était évitée. Et ils étaient là, une vingtaine, avec leurs cheveux ébouriffés, leurs bonnes faces rouges et vivaces, se lançant sur le verglas, les deux pieds joints, les bras en avant, traçant de leurs semelles des lignes larges qui luisaient aux pâles rayons du soleil.
— Les enfants s'amusent?... autour des grands ! dit alors Simon.
— Et appuyez-vous sur mon bras, saprediél ajouta un des schlitteurs en s'approchant. La jambe de bois n'est pas .solide là-dessus...
"— Est-ce que je ne suis pas là? cria une voix légèrement irritée.
C'était celle de Jacques, le fils de Simon.' Le gars était solide, bien campé ; il avait le font large, les cheveux noirs et l'œil brillant.
— Pardon! le fillotl fit le schlitteur en rianU Jr ue prends la besogne de personne.
Et tous se dirigèrent vers l'auTberge.
— Maii. pou;f|uo' n'avez- vous pas demandé à tioire a la bourgeoise? dit Simon.
— Ah! dame, monsieur le maître, c'est qu'on nous a dit que la petite Kruricinette
était un peu malade... et nous n'avons paa voulu déranger votre femme...
— Oh ! ce n'était rien de grave, grê si) à Dieu. Et, tenez, voyez-la, est-elle assez rose et assez riante, ma chère fillette... Allons, Francinette, viens m'embrasser... Et pour ne pas fair5^ ie jaloux, embrasse tout le monde; les baisers d'enfant, ça porte chance...
A la voix du maître d'école, l'aubergo jusque-là muette et silencieuse, ^'était tout à coup animée.
Une femme avait paru sur le seuil, portant sur ses bras repliés, une petite fyi« aux cheveux blonds et aux grands yea?
bleus tout ouverts :
C'étaient dame Françoise et petite Fx-auçoise, l'une femme, l'autre fille de maître Simon.
De Françoiseyun?"or, on avait fait Francinette. Elle avait six ans.
Françoise — la bourgeoise — était une robuste fille des Vosges. Son costume de laine bleue, avait le cachet paysan. Ses cheveux, partagés sur le front eu deux bandeaux plats, noirs comme deux plaques de jais, étaient relevés en chignon et contenus sous un petit bonnet que des barbes rattachai'vit sous le menton. Les jours de fête, étant de Saint-Maurice, elle portait le petit turban à côtes cannelées.
L'enfant avait fait quelques pas en courant et le père s'était baissé pour l'embrasser. Puis, toute rieuse, elle avait fait le tour de la société offrant ses joues rebondiee aux lèvres des schlitteurs.
Donc Françoise avait rempli les verres que chacun avait vidé en lui adressant un souhait cordial. Puis les mains se serrèrent encore, et les travailleurs se mirent en devoir de partir.
A ce moment la porte s'ouvrit, et un homme parut sur le seuil.
Les Vosgietis s'écartèrent en poussant un cri de surprise.
C'était un soldat ; il s'était appuyé au mur et ne parlait pas.
Simon s'avança vivement vers lui.
— Entrez donc, camarade, dit- il de sa voix chaude et vibrante, et soyez le bienvenu...
Mais sans répondre, l'homme, qui était horriblement paie, chancela subitemeut.
Si le bras de Simonne l'eût retenu, il serait tombé de toute sa hauteur sur l« plancher.
— Françoise, une chaise, cria, l'auber* gisie.
Le soldat avait la tète enveloppée d'un mauvais iriouchoir bleu qui la couvrait
n tnniba épuisé sur une chaise.
Lit. 55.
jusqu'aux yeux. Desgouttea de sang coulaient sur son visage.
Son uniforme, qui paraissait appartenir aux équipages du train, n'était plus que lambeaux. Une bande de toile, serrant une de ses jambes au genou, remplaçait la guêtre absente.
"Tous, frappés de stupeur, le regardaient avec une sorte de respect terrifié, tandis que Simon, approchant un verre d'eau de ses lèvres, s'efforçait de le ranimer et de le rappeler à lui.
Les souliers crevassés étaient couverts de neige.
Simon fit un signe à Jacques qui s'agenouilla et se mit à le déchausser. Mais le pied était horriblement enflé.
— Coupe, dit Simon.
La chaussure céda. L'homme poussa un soupir de soulagement. C'était un vigoureux paysan d'une quarantaine d'années ; seulement ses moustaches, retombant autour de ses lèvres pâles, étaient déjàblanches, son visage creusé de plis portait les traces de fatigues atroces et de douleurs surhumaines.
Il ouvrit les yeux et fit un mouvement pour se redresser, mais ses forces le trahirent encore une fois.
— De l'eau-de-vie 1 fit-il d'une voixrau
Cette fois ce fut Francinette qui appor* le petit verre rempli par sa mère.
Le soldat la vit, et une singulière ex pression de joie, d'admiration, d'envie, éclaira ses traits amaigris. Il étendit la main, prit le verre, et, les yeux fixés sur l'enfant, but d'un trait. Puis, jetant le verre, il attira la petite à lui d'un mouvement brusque et l'embrassa. Francinette n'eut pas peur et le laissa faire.
La retenant sur son genou valide, le soldat regarda autour de lui : il vit les francs et loyaux visages des travailleurs, et dit :
— Voilà. Je me nomme Michel... Michel Charmoze, de la deuxième compagnie du train... nous sommes là-bas... sur la route... une trentaine de blessés sur un chariot... le cheval est tombé... mort... je viens chercher du secours ..
Et comme on semblait ne pas comnrendie ;
— Tonnerre de D..., reprit-il violemment, vous ne savez donc rien de rien... dans votre sacré pays de neige... j'étais à Leipsick, moi..* et puis à Hanau... il y a troii- mois que je me bats sur le Rhin... nous sommes enfoncés... l'empereur nous » abandonnés... c'est fini...
Tous i'écoutèrent avec épouvante. Dans
ce pays perdu, les bruits du dehors parvenaient difficilement. A peine si de vagues rumeurs avaient appris aux Vosgiens que l'étoile de Napoléon commençait 4 pâlir. Seul, Simon savait, et jusque-là il s'était tu.
— Où sont les blessés ? demanda-t-il simplement.
— Là-bas... à un quart de lieue... je crois... quoique ça m'ait paru diablement long... j'étais encore le seul qui pût marcher... marcher!... me traîner, je veux dire... c'est la route d'en bas... qui tourne autour de la montagne...
— C'est la route de Giessel, reprit Simon en regardantses compagnons. Allons, mes amis, nous n'avons pas de chevaux, mais les bras sont solides... ce sont de» Français qu'il faut sauver...
— Je suis prêt, dit l'un.
— Et moi aussi, répondirent vingt voix.
— Allez donc, traînez le chariot jusqu'ici... quant au travail, eh bienl vous le ferez demain.
— Père, je voudrais aller avec eux.
— Simon se retourna. C'était Jacques qui avait parlé.
— Brave enfant I s'écria le soldat. C'est à vous ce gars-là ?
Simon caressa de la main les cheveux de l'enfant.
— Va, dit-il. Emporte une gourde d'eaude-vie.
Puis il ajouta tout bas :
— D est bon qu'il voie cela.
En un instant, les schlitteurs groupés sur la place furent prêts à partir. Ils s'étaient munis de cordes et de bâtons.
— Allez, mes amis, dit Simon : au retour, vous mangerez un morceau avec moi.
i Ils s'éloignèrent, s'engageant sur la . route indiquée.
j — Femme, continua l'aubergiste, porte I de la paille dans la salle de l'école... dé- [ chire des vieux draps pour faire des haedes... envoie un voisin àWiserabachpour ' chercher le médecin...
— Mais la petite ? fit timidement Françoise.
— Oh ! celle-là, je m'en charge, répondit le soldat en riaat. Voyez... nous sommes les meilleurs amis du monde... J'ai eu nn« petite fille aussi... moi. Mais pendant que j'étais là-bas, la mère et 1 enfant soat morts...
Simon et Michel repf '-. Fra».
cinette s'amusant gr: grandir
l'un des trous r^iî ' ,: l'nni-
fnrme du snlript
— Ainsi l'étranger est en France, dit SKmon.
— Parbleu 1.^ e( il marche à toutes jambes, on dirait qu'ils ont peur de ce qu'ils font... Oh 1 mais, ça ne durera pas, et on vous les reconduira tambour battant.
— Quelle est l'armée qui s'avance de ce côté?
— Ah 1 pour ça, je sais sans savoir... Ils ont des noms à coucher dehors... C'est un nommé Schart... Schawrt...
— Schwartzemberg, compléta Simon.
— Oui, c'est ça... avec un tas de Russiens, de Prussiens, d'Autrichiens...
En prononçant le nom de Schwartzemberg, l'aubergiste avait tressailli. Il garda un instant le silence.
— A quelle distance, reprit-il enfin, croyez-vous que se trouve encore l'enne-
— Oh! pas loin'... Aune dizame de lieues d'ici ; nous avons failli être entourés... Nous nous sommes séparés: les uns ont pris à droite, les autres à gauche... Nous avons traversé des villages dont je ne sais pas le nom... Les paysans se mettaient sur leurs portes pour nous voir passer... comme des bêtes curieuses..., et, quand nous demandions quelque chose, on nous le donnait bien, mais en cachette... comme si on avait peur d'être vu... , ,
Le maréchal Victor a repassé le
— oiii... oui... tout ça à la débandade... Oh 1 nom de nom I comme ils nous paieront ça, les animaux... Avecçaquiio nous auraient rossé, si tout le monde n avait pas trahi I... Tout contre nous... quoi! lusqu'à des chiens de royalistes... qui n'ont pas honte de parader auprès des ennemis de la Fiance... .
Encore une lois Simon ne put réprimer un mouvement. .
— Les émigrés ! flt-il d'une voix à peine perceptible. Ils n'oseraient.
Le soldat lâcha un énergique juron :
— Avec ça qu'ils se gênent I
— Que voulez- vous dire? s'écria Simon.
Non, ces Français n'auraient pas l'infamie...
— Et si! Ils l'auront... ils l'ont eue... ils l'ont, cria le soldat. On dit que la patrie, c'est une seconde mère... Eh bien, il y a' des Français qui amènent ces sauvages pour rosser et tuer leur mère... voilà tout... Et il ne faut pas dire non... car je «ai»... j'ai vu..., de mes deux yeux... et auisi j'fi! entendu.
Simon était devenu très pâle.
— Expliquez-vous, mon brave, balbatia-t-il.
— Oh I ça ne sera pas long... je vois que dans vos montagnes où vous vous terrez comme des lapins... vous ne savez nen de rien... eh bien ! ce sont les damnés royalistes qui ont arrangé tout le mic-mac de la coalition... les plus capons restent dans les antichambres, en attendant qu'ils rentrent en croupe de leurs alliés vainqueurs, ce qui ne sera pas, tonnerre ! mais il y en a qui se battent et qui jouent leur peau... tenez, ajouta-t-il, en déchirant rapidement le foulard qui lui couvrait la tète, voilà un maître coup de sabre, pas vrai !... eh bien !... j'en ai reçu bien d'autres... mais pas une estafilade ne m'a fait aussi mal que celle-là, parce que ça, c'est un coup de Français. .
Ses yeux tombèrent sur la jambe de Simon qu'il paraissait n'avoir pas encore remarquée.
— Ah çà I et cette coupure-là, qu'est-ce qui vous l'a faite?...
— J'ai été blessé au pont d'Elchingen... avec Ney.
— Diable !... vous, êtes un lapin... Tant mieux, parce que votre figure me revient, mais je retourne àmesmoutens... Il y a de ça huit jours... c'était auprès d'uu village en ach, avec des s et des « et des i... pous venions de passer le Rhin... Poufl le convoi est surpris... J'avais encore bon pied, bon œil. Je me dis : on va en découdre, et, avec quelques camarades, voilà que nous tapons sur le détachement qui nous avait attaqués... c'étaient des Russes... Je voyais ça à la coiffure... Nous étions une trentaine, avec un mur devant nous... et nous faisions un feu d'enfer... Mais les autres n'avaient pas froid non plus... On d'égalne... et coupe-choux, sabres et baïonnettes commencent la
» 11 y avait devant moi un grand diable... pasjeune... qui se battait comme un démon... il avait failli m'embrocher dix fois... mais je prends mon temps... et je lui lance la baïonnette... là... en plein corps... il écarte les bras et crie... j'ai encore ce cri-là dans les oreilles : Je suis mort I à moi ! Talizac... et vlan I... Je reçois sur la tète... la plus belle mornifle... je suis tombé... on m'a ramassé plus tard. Eh bien, camarade, était-ce du Français ? Et ce nom-là, est-ce que ça vous fait l'effet d'un Chinois ?... Mais qu'est-ce que vous avez donc ?...
Simon s'ét&it laissé tomber sur une chaise; immobile, les yeux fixes, il semblait ne plus rien eoteodre.
— Bah! on dirait que ça vous émeut...
après... j'en suis pas mort!... Vous devez en avoir vu bien d'autres, dans le temps... Tenez, donnez-moi un petit verre de dur... comme tout à l'heure... et trinquez avec
■ moi...
Simon avait eu le temps de reprendre son sang-froid. Il se leva et remplit deux verres, puis il en présenta un au soldat.
— A la vôtrç! dit Michel.
— A la France I murmura Simon.
A ce moment, dame Françoise rentra dans l'auberge :
— Mon ami, dit-elle vivement, voici des
Saysans qui arrivent de tous côtés... On it que les étrangers viennent par ici... et tout le monde se sauve...
Simon vint à la porte. Françoise avait dit vrai.
Des hauts sentiers de la montagne, des routes qui suivaient le vallon, on voyait surgir une foule d'hommes, de femmes et d'enfants...
Si la déroute d'une armée est chose épouvantable, rien n'est plus navrant que la déroute d'un peuple. Cette fuite du foyer de famille est triste et morne. C'est un effarement stupide qui paralyse et glace.
Ils iccouraient tous, semblables à des égarés, ^'egardant autour d'eux, derrière eux surtout, portant sur leurs épaules ce qu'ils avaient arraché au vandalisme de 1 envahisseur, l'homme, les hardes, la femme, l'enfant.
Les habitants de Léigoutte étaient accourus sur la place et les entouraient.
C était un brouhaha de lamentations dans lequel les faits se perdaient. Les voix criaient à un diapason anormal; chacun
Farlant voulait dire plus et plus vite que autre... On entendait cependant, car de toutes ces plaintes il se formait comme un faisceau de désolation. A Lusse, l'ennemi — on disait les Bohémiens, à cause de l'armée de Bohême — s'était jeté sur le village, à l'heure de la messe, et avait cerné l'église. C'était au moment où le prêtre disait : Pax vobhcum.
Les maisons avaient été fouillées des caves aux combles. On cherchait les armes pour les enlever, sachant que ces paysans s'en étaient déjà servis en 92. Il fallait les livrer sous peine de mort : un vieillard avait enfoui un vieux pistolet... oa l'avait fiisillél
A Lesseux, ces brutaux avaient insulté l«s femmes ; un gars du pays avait cassé la tète â un lieutenant. Alors les envahisseurs avaient tiré sur la foule, et les paysans s'étaient enfuis vers la montagne... les maisons vides avaient été en-
vahies et saccagées. Du fond de leur ca» chette,lesfugitifsapercevaientlesflammes des incendies jetant sur les coteaux leur fauve reflet.
C'était la panique. H en arrivait de Bertrimoutiers où deux paysans s'étaient battus, ce qui avait amené des représailles terribles, de Bonipaire où en s'enfuyant les habitants avaient couru jusqu'au pont de Raves et I avaient détruit.
Ils songeaient à gagner Saint-Dié. Leur pensée, c'était que Napoléon devait avoir quitté les Tuileries, n fallait le rencontrer le plus tôt possible...
C'était le jour où répondant au corps législatif qui le suppliait de rendre à la patrie la liberté perdue, il répondait :
— La France, c'est un homme, et cet homme, c'est moi, avec ma volonté, mon ^caractère et ma renommée.
Pendant ce temps, les femmes se tordaient les bras, en songeant à leurs chaumières incendiées, à la misère qui les prenait au sein auquel pendait 1 enfant condamné.
Les hommes frissonnaient... de rage, lançaient des imprécations du côté de l'Est. Puis, autre défilé funèbre, les schlitteurs revinrent avec le chariot qu'ils étaient allés chercher dans le défilé, couvert de neige.
Ils s'étaient attelés aux brancards, et tirant, les épaules en avant, les pieds tordus en dehors pour faire crampon, ils avançaient lentement, tandis que d'une masse humaine, sanglante et convulsée, s'exhalaient des cris douloureux.
Sur le faite un des blessés, dont un boulet avait emporté la cuisse, se tenait à demi-soulevé, les ongles crispés aux cheveux de ceux qui se trouvaient directement au-dessous de lui, et là, roulant des yeux hagards, rouges comme le feu, ivre de douleur et de désespoir, le misérable hurlait en appelant la mort...
Les ridelles du chariot étaient grasses de sang; on voyait par les interstices des barres croisées, des visages livides comme des masques de cadavre. Ceux-là ne gémissaient même plus : mais au coin des lèvres tordues il y avait une sanie noirâtre...
Simon avait rapidement expliqué à quelques paysans les préparatifs qui avaient été faits pour les blessés. Et, à sa voix, on s'empressa de descendre du chariot les malheureux qui s'y trouvaient entassés.
C'était horrible à voir eî à entendre... Ils étaient là vingt-huit : onze étaient morts. Les autres, hagards, ne comprenaient même plus qu'on venait à" leur sd-
l.E FILS DE MONTE-CRISTO
conrs, se débattaient, s'accrochaient au' bois de lu voiture, ne voulant pas qu'on les enlevât. Es étaient fous.
Mais Simon se multipliait : un quart d'heure après, ils étaieiit tous étendus sur la paille fraîche, amassée dans l'école. Le chirurgien n'était pas encore venu. Simon et dame Françoise allaient d'une couche à l'auti-e, s'eflforçant de soulager les plus souffrants, deconsolerlesplus désespérés.
Quelques femmes lea aidaient, pâles, et toutes robustes qu'elles étaient, prêtes à déiaillir, tant il y avait de sang. Jacques, auprès de son père, se raidissant contre l'angoisse qui lui serrait le cœur, présentait les bandes de toile on soutenait la tête du moribond, taudis que Simon lui donnait à boire...
Tout à coup, sur la place, retentit une longue clameur suivie instantanément d'un silence de mort.
Simon tressaillit et dit à Jacques :
— Qu'est-ce que cela?
Mais à peine l'enfant avait-il fait un pas vers la porte qu'elle s'ouvrit violemment, et Michel apparut, s'écriant :
— Tonnerre de D...I les Cosaquesl Simon poussa un cri.
— Venez donc! maître Simon I cria encore le soldat.
Le maître d'école fit un signe à Françoise en lui désignant les blessés et se hàla vers Michel. "Tous deux sortirent.
La place présentait un aspect sinistre.
A l'extrémité du sentier qui touchait à l'école, un groupe venait de sur^^ir.
C'était une vingtaine d'êtres, d'aspect si étrange, qu'au premier coup d'œil omloutait (^ue ce fussent des hommes.
Campés sur des chevaux maigres, mais d'apparence vigoureuse, ces Cosaques de taille médiocre étaient — au dire d'un témoin oculaire — barbus comme des chèvres et laids comme des singes '. Ils étaient vêtus d'une sorte de robe, faite à peu près comme une soutane de prêtre, croisée sur le devant et retenue sur les reins par une ceinture ronge. Leur tète portait un bonnet haut et cylindrique.
Quelques-uns avaient les épaules couvertes d un large manteau de peau d'ours, cachant leurs vêlements délabrés -comme des haillons. Leurs selles très hautes formaient coffre, et 8ervaii::iit à renfermer le butin volé.
Immobiles, rixant sur la foule leurs yeux enfoncés sous un front bas, ces irréguliors brandissaient une lance grossièrement trav.-iilléo de huit ii dix pieds de
i Lettrti hiituriquM, par Dardenno.
long. Devant eux, un officier, vêtu de l'uniforme autrichien.
La foule des fugitifs, frappée d'épouvante, s'était rejetée à l'autre extrémité de la place. Les hommes, pâles, les dents serrées. Les femmes, cachant la tête entre les mains ou serrant contre leur poitrine les enfants qui criaient...
Michel et Simon parurent sur la place.
L'ofticier et les Cosaques n'avaient pas fait un mouvement.
Simon, écartant doucement le soldat, marcha di-oit à l'officier :
— Qui êtes- vous et que voulez- vous 7 demanda-t-il d'une voix ferme.
L'officier parut n'avoir pas entendu.
Seulement on aurait pu remarquer que son regard après avoir fouillé soigneusement tous les coins de la place, s'était arrêté sur la façade de l'auberge.
Simon répéta sa question, cette fois en allemand.
L'Autrichien baissa alors les yeux vers lui:
— Est-ce vous qui êtes l'officier ici?
dit-il dans la même langue.
— Il n'y a ici ni ofticier ni soldats.., mais seulement des paysans inoffensifs, des femmes et des entants.
— Ce village est bien celui de LéigoutteT
— Oui.
— C'est à vous l'hôtellerie... la-bas?
Et il désigna de la main « l'Auberge d*
France. »
— Que vous importe! fit Simon dont peu à peu la voix montait au diapason de la colère.
— Donnez à boire à mes hommes I reprit l'officier.
Simon serra les poings.
— Je ne donne rien aux ennemis de mon pays, dit-il.
Les Cosaques entendaient assez l'allemand pour comprendre. Un groj^nement sourd répondit aux paroles de Simon.
— Nous prendrons de force, dit l'officier. Et poussant son cheval, il fit un paf
vers Simon.
Mais au même instant, le soldat, arrachant un pistolet de sa ceinture, le braqua sur l'Autrichien en criant :
— Fais un pas... et je to brûle.
L'officier s'éi;arta brusquement et porta
la main à ses fontes.
Puis, connue si une réflexion subite eût tra\crsé son cerveau, il se tourna vers ses hommes et leur adressa un ordre...
Aussitôt, avec une incroyable dextérité, ils fireut volte-face.
— Nous nous revciiin^,! t;ria l'oriicier, A bientôt I
Le (iétachement s'éloignait au galop.
Un i-ri (ie joie s'échappa de toutes les poitrines. Simon était resté pensif.
— C'est étrange, mui-murait-il. On dirait une reconnaissance diiigée expressément contre le village de Léigoutte.
Les paysans, tout à l'heure effarés, s'étaient vivement rapprochés de Simon et l'entouraient, tandis que de toutes les bouches se croisaient des exclamations railleuses :
— Comme ils ont eu peur!... il ne s'agit que de 1 es bien recevoir ! . . . Sont-ils laids ! ... et c'est avec de pareils soldats qu'ils veulent envahir la France!...
On riait maintenant : on eût dit que tout danger avait à jamais disparu...
Simon et Michel échangèrent un regard, puis le premier, d'un geste, réclama le silence :
— Mes amis, dit-il, l'ennemi viendra en force, il ne faut pas en douter. Ceux d'entre vous qui sont prêts à se battre peuvent rester avec moi. Mais avant tout il faut que les femmes et les enfants soient mis en sûreté... en est-il parmi vous qui veuillent défendre le pays au péril de lem- vie?...
— Mais, puisqu'ils se sont enfuis I cria une voix.
— Ils reviendront, vous dis-je. Et cette fois, ils chercheront à s«) venger d'avoir été mal reçus... Croyez-moi, le pauvre village de Léigoutte court de véritables dangers... Mais il nous sera facile d'empêcher l'ennemi de parvenir jusqu'ici... Les défilés de la montagne nous sont familiers... et vingt hommes de cœur peuvent arrêter un bataillon... Je le répète encore : en est-il parmi vous qui veuillent combattre?
Quelques hommes se détachèrent du gi'oupe principal et vinrent se ranger derrière Simon et Michel.
— Oh! les braves gens! cria le soldat. Allons! bon sang ne meurt pas !... et avec des lapins comme ça on pourra faire un bout de conduite à ces gredins de Baskirs!...
— Ecoutez, mes amis, reprit Simon, vous êtes prêts à sacrifier votre vie... Mais la témérité est inutile et même dan-
ereuse... Quand nous le voudi'ons, les aïontagnes qui nous entourent et qui sont les remparts de la France deviendront des citadelle» inaccessibles... Des armes, nous en avons... J"a; de longue date caché plus de cent fusils dans les caves de ma maison, avec de la pouiire et des balles... Donc, noua nous bâtirons... et nous empêcherons iesenvHhisseurs d'arriver jusqu'ici... Mais avant tout, il faut être prudents...
dans la montagne... Ce qu'il nou» faut savoir, c'est la route que suivra l'ennemi. Les défilés sont nombreux, ils ne se disperseront pas, et suivront une gorge en colonne serrée... Il faut de bons coureurs qui viennent nous avertir et nous indiquer le point sur lequel nous devrons nous porter... Sergent Michel, vous êtes îles nôtres?...
— Sacredié! Voulez-vous bien re pas dire de ces sottises-là! s'écria le tolaut. Est-ce q^ie ça se demande?
— Bien!., donc vous m'avez entendu, mes braves, trois dans la montagne. Que cinq autres courent aux villages voisins et donnent l'alai-me... Il est trop tard maintenant pour que l'attaque ait' lieu aujourd'hui... Rendez- vous demain, à la croix de fer... que ceux qui veulent des armes viennent avec moi... mes amis, souvenez-vous qu'en 92 comme aujourd'hui, l'étranger se ruait sur la France... le pays s'est levé tout entier, sans peur... c'étaient vos pères et ils ont repoussé l'ennemi... que leurs enfants soient dignes d'eux!..
U'^e acclamation générale répondit aux paroles de Simon.
Michel dit :
— Mai* les femmes I les enfants!...
Simon réfléchit un instant :
— Que les moins valides se chargent de les cacher, dans les fermes, dans les métairies... En marchant jusqu'à la nuit, vous pouvez avoir atteint le Kemberg, seconde redoute de roches et de montagnes qui sera vaillamment défendue, si nous avons succombé... quant aux blessés, ils sont protégés par les lois de la guerre... allez ! prenez confiance et courage et criez avec moi : Vive la France!...
Ce fut pendant quelques instants une scène indescriptible. Pendant plusieurs minutes, le souffle vivifiant de l'enthousiasme patriotique passa sur tous les fronts... Les hommes se serraient auprès de Simon... Les femmes lâches tout à l'heure, se redressaient, élevant leurs enfants dans leui's bras...
— Allez! répéta Simon à la montagne...
aux villages... au Kemberg... et que i âme de la patrie nous protège 1
A ce moment, Simon, sentit une main se poser sur son bras.
. Il se retourna vivement.
C'était Françoise, pâle, portant Fraucinette serrée contre son cœur.
Jacques la ten;dt par la main et regardait Simon, tout pensif.
— Nous ne te quitterons pas, Simon, dit Françoise.
Simon se pencha à son oreille et dit :
— Non.
— Merci, dit la femme. Mais ce n'est pas tout... il faut que je te parle... à toi seul...
Simon la regarda avec surprise.
Puis se tournant vers Michel :
— Camarade, c'est à vous que je laisse le soin de l'organisation définitive... pour les armes, Jacques vous conduira à mon arsenal...
— Comptez sur nous, Simon, disaient les hommes en lui serrant la main. Soyez tranquille, nous ferons notre devoir...
Tandis que Michel le blessé grondait pour cacher son émotion et murmurait :
— Cré nom!... comme on va en découdre... de ces Cosaques I