‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 45 sur 84 · DD PASSÉ DE FRANÇOISK · texte numérisé non relu

DD PASSÉ DE FRANÇOISK

Simon avait suivi Françoise dans la maison.

Quand ils furent entrés, elle ferma la porte derrière elle. Simon la regardait, mquiet. Il lisait sur ce visage si franc une préoccupation singulière. Sans doute elle craignait pour lui... Quelle autre raison, d'ailleurs, pouvait assombrir ce front d'ordinaire si calme?

Us étaient seuls. Francinette jouait à une extrémité de la chambre.

Françoise s'approcha de son mari et se penchant à son oreille :

— Ami, lui dit-elle, il faut que tu saches tout... tout à l'heure, quand cet officier autrichien s'est avancé sur la place à la tète de ces quelques Cosaques, je m'étais approchée de la fenêtre... et je regardais... cet homme a tourné la tète vers moi... il ne m'a pas vue... mais moi...

Elle s'arrêta.

— Que veux-tu dire? s'écria Simon. Cet homme...

— Je l'ai reconnu...

— Toi? en vérité, je ne te comprends pas... où peux-tu donc avoir vu cet officier T.. .

— Au village de Sachemont, dans la nuit du 16 mai 1804...

Simon s'était dressé, livide, l'œil agrandi... une poignante expression d'angoisse contractait son visage. Mais, faisant un violent effort sur lui-même, il saisit la main Je sa femme, et dit :

— Tu ne m'avais jamais parlé de cet homme I

— Tu oublies, Simon. Je t'ai dit que l'in-

fâme qui avait déshonoré m» «ceur n'était pas venu seul dans la chaumière du vieux paysan Lemaire...

Simon passa la main sur son front.

— C'est vrai, pardonne... Et cet homeac?

— Se nommait le comte de Karlstein, et c'est lui qui tout à l'heure, sur la place de Léigoutte, a proféré contre nous les terribles menaces qui m'ont frappée au cœur.

Le maître d'école immobile, réfléchissait profondément.

— Ainsi, dit-il d'une voix lente, dans la nuit du 16 mai 1804, deux hommes, deux proscrits, fuyant Paris où ils avaient tenté, avec Georges Cadoudal, d'assassiner la République et de livrer la France à l'étranger, se réfugièrent dans une chaumière où se trouvaient un vieillard et deux jeunes filles... l'un de ces hommes eut l'infamie d'abuser de l'hospitalité franche et loyale qui lui était offerte... et par la violence, Ù déshonora une de ces jeunes filles, ta sœur... celui-là s'appelait le vicomte de Talizac...

— L'autre, le vicomte de Karlste'in, continua Françoise, voulut pénétrer jusqu'à moi... j'étais auprès de notre père malade, tandis que Jacqueline était seule, la pauvre fille... M. de Karlstein était ivre, ivre comme l'autre... il tenta de forcer la porte qui céda... le vieillard était cloué sur son lit par la paralysie... moi, j'étais folle de terreur... il s'avança vers moi, chancelant avec le rire hébété de:^ fous, ouvrant les bras... je n'avais même pas la force de crier... mais je m'élançai vers le vieillard... instinctivement, oubliant qu'il ne pouvait pas me défendre... et je criai : Pèrel à moi!... et alors ce fut comme un miracle, le père qui tout à l'heure encore semblait insensible, brisé, inerte, se dressa tout à coup... il avait saisi une hache et se jetait sur le misérable... d'un mouvement brusque, je détournai le coup .. la hache tomba dans le vide... mais l'homme s'enfuit en poussant un cri d'épouvante... et pendant ce temps, ma sœur Jacqueline se débattait aux bras de l'autre... de ce Talizac maudit... Je m'étais évanouie...

notre père était retombé dans son mutisme et dans son immobilité... quand je revins à moi, je ne sais quelle pensée sinistre traversa mon cerveau, le courus à ta chambre de ma sœur... Jacqueline dtail étendue sur le plancher, saus mouvement... Simon, tu sais le reste... non. je ne t'avais jamais parlé de ce karlslein... à quoi bon? n'étaitce pas déjà assez de douleurs?... et ce nom de Talizac ne suffisaitil pas à nos liaiuesl... n'est-ce pas que \M me pardonnes?...

Au seconrst Sauvez-moi I

Liv. 56.

LL l'ILS DE MuMMi-CiUSiU

— Oui! oui! mut mura Simon qui, les sourcils '"ronces, restait absorbé dans ses pensées. Mais tu as bien fait de parler aujourd'hui... car à mon tour je dois te dire toute la vérité... de longs mois s'étaient écoulés depuis cet horrible attentat, lorsqu'un jour, c'était en février 1805, un 'jomme, un soldat passa devant là porte de la chaumière de Sachemont... c'était moi... j'étais sorti de l'hôpital de Dresde, il y avait un moisàpeine, et je revenais... j'allais je ne sais où, droit devant moi... je souffrais encore horriblement... il est tlur de marcher avec une jambe de bois, dans les premiers temps... je n'avais plus d'argent et je vis cette chaumière et je frappai... et on ne me répondit pas... et j'eus la hardiesse de pousser la porte... alors je restai sur le seuil, pénétré de pitié et de douleur... car il y avait là, étendue, une femme morte, auprès de laquelle vagissait un enfant...

— Pauvre petit Jacques! murmura Trançoise, qui pleurait.

— La morte était seule... car le père était mort de douleur, lui aussi... et toi, Fram:oise, tu avais couru jusqu'au village pour chercher un secours, hélas I bien inutile...

« L'entant tendit ses petits bras vers moi... je ne saiî comment cela se fit... mais tout de suite je me fis père nourricier... il y avait là du lait, je l'approchai de ses lèvres... et il but, la chère àmel... et sur mon honneur, il me sembla que la morte souriait.

Il Au bout de quelques instants, tu revins... ce fut singulier, mais voyant l'enfant dans mes bras, tu ne pai us pas étonnée.

« Le médecin qui t'accompagnait se pencha sur le lit, regarda la pauvre femme et dit : Elle est mortel puis il partit.

• Nous restâmes seuls, et alors tu me regardas, comme pour me demander ce que je faisais là... Je ne ne sais plus ce que j'ai répondu... mais tout de suite nous eûmes confiance l'un en l'autre.

« Et comme ta main tremblait, inhabile à fermer les yeux de la morte, ce fut moi qui accomplis ce dernier devoir... Tu t'étais agenouillée... je te regai-dais et me demandais quelle pouvait être cette fatalité qui plaçait une jeune fille ainsi seule et désolée auprès de ce cadavre encore chaud.

■ Nous restâmes ainsi toute la nuit, parlaiii .'i voix basse... veillant et berçant l'enla::'. ^ui ne criait pas, comme s'il eût craint de troubler le sommeil de sa mère qui ne pouvait l'entendi-e.

« J'étais de la maison et le lendemain, nous suivions côte à côte le triste cercueil que quatre paysans portaient sur leurs épaules... je me souviensque quelqu'unte demanda en me désignant : Qui est cet homme-là? Tu répondis simplement :

« — C'est un amil...

« Quand nous revînmes à b chaumière, je m'enhardis à te demander qui était la morte et à qui appartenait le pauvre petit... C'est alors que tu prononças le nom de Talizac... te rappelles-tu, femme? quand j'entendis ce nom, je pâlis si fort que je crus que j'allais défaillir... "Vingt fois je te fis répéter cet horrible récit... Ainsi c'était vrai!... un Français, un gentilhomme s'était conduit comme le dernier des lâches et des misérables !...

— Mais il devait se trouver un honnête homme pour réparer le crime d'un autre, car toi, Simon, tu m'as dit : cet enfant n'a pas de père ! sa mère est morte... Veux-tu que nous lui rendions une famille?... Oh! avec quelle joie, avec quelle reconnaissance j'ai accepté... je suis devenue ta femme. Simon, ta compagne heureuse et honorée... et notre petit Jacques, le fils de la pauvre morte, ignorera toujours qu'il doit la vie à l'infamie de celui dont il ne connaîtra jamais le nom...

Simon se leva, et se plaçant debout devant Françoise :

— Femme, dit-il, sais-tu pourquoi Simon Fougère a voulu réparer le crime du vicomte de Talizac ?...

— Parce que Simou Fougère est le cœur le plus loyal et le plus généreux...

— Paixe que, fit Simon d'une voix solennelle, parce que le vicomte de Talizac est mon frère I

— Ton frère! à toil... Mais, qui es- tu donc?...

— Je suis le fils du marquis de Fougereuse...

— Toi I... Ah ! que cent fois plus belle a été cette action pour laquelle il me semble que je ne t'ai pas encore assez aimé I...

En quelques mots, Simon expliqua à Françoise la situation déjà connue du lecteur.

— Mais maintenant, disait Françoise souriant à travers ses larmes, je ne pourrai plus me croii-e digne de toi !

— Ne dis pas cela, femme. Tu es et tu restes la compagne choisie de mou cœur... Je me reproche plutôt de fàvoir si longtemps caché mou véritable nom. Que m'importait ce titre porté aujo:irJ hid par le complice des étrangers !

« C'est à peine si je connais mon iière, je me souviens qu'autrefois... ou! il y a

Wen longtemps de celai... il semblait m'aimer, et je lui garde au fond du cœur une suprême reconnaissance pour ces quelques années de bonheur. Mais comme tant d'autres, il s'est laissé entraîner par ce préjugé qu'on appelle l'orgueil de race.

(1 II a oublié le soldat républicain... qui sait même s'il ne l'a pas maudit.

0 Je lui pardonne, et s'il venait à moi, je m'inclinerais respectueusement devant lui en lui -rappelant qu'il m'avait donné lui-même le droit de choisir entre une fortune princière au service de l'étranger ou la misère dans ma patrie.

(I J'aimais la France, j'aimais le peuple au milieu duquel j'avais vécu. J'avais fait mon devoir... mais laissons cela.

f Donc, l'homme qui tout à l'heure est venu jusqu'à ce pauvre village, les armes à la main et la menace à la bouche, est bien ce Karlstein, ami et complice du vicomte de Talizac.

— Le doute est impossible... je l'ai reconnu..

— Je n'ai jamais vu mon frère... mais plusieurs fois son nom a été prononcé devant moi... je sais qu'il est un des ennemis les plus acharnés de la France. Il a combattu contre nous, il a tenté de nous vaincre par la trahison... plus encore : j'ai appris indirectement qu'il était à demi ruiné, ayant prodigué de toutes façons la fortune patrimoniale et la dot de sa femme, qur. appartient elle-même à la famille de Karlstein... qui sait? peut-être s'est-il souvenu que dans un coin ignoré de la France, existait un frère qui, un jour, pouvait réclamer sa part des richesses paternelles... il est pénible de concevoir de pareils soupçons, quand celui qui en est l'objet est le bis de votre père... mais l'apparition de ce Karslstein à Léigoutte me trouble et m'inquiète... est-ce donc contre ijous, contre l'héritier des Fougereuse, que serait dirigée l'attaque prochaine?...

— Ah I ce serait un crime horrible!

s'écria Françoise.

— Et cependant pourquoi la vue de Karlstein a-t-elle porté dans ton âme cette angoisse que tu n as pu me cacher... je ne veux rien affirmer, mais il m'a semblé que c'était là une sorte de reconnaissance sans but immédiat... l'oilicier m'a demandé s'il se trouvait bien à Léigoutte... si l'auberge m'appartenait... Ecoute, femme, je puis m abuser... et je le souhaite de toute mon àuie... mais d est de notre devoir, non seulement pour nous, mais pour ces chers enfants^ de prendre toutes les mesures que réclame lu prudence... Françoise, il Dtut nouii quitter...

— Non 1 non ! jamais 1... quel que soit le danger qui te menace, Simon, ma vie t'appartient...

— Elle appartient à Jacques, le fils de ta soeur, à notre chère Francine... C'est pour eux que ie te supplie de m'obéir...

— Mais toi, ami, que prétends-tu faire?

— Depuis dix ans que j'ai caché ici mon paisible bonheur, reprit Simon, ceux qui nous entourent se sont accoutumés à trouver en moi un défenseur, presque un chef... Aujourd'hui que le péril les menace, c'est sur moi qu'ils comptent pour le conjurer... je ne puis les abandonner...

— Tu te battras!... ces lâches te tueront!...

— Françoise, reprit Simon d'une voix grave, depuis que pour la première fois ma main s'est placée dans la tienne, je t'ai toujours dit qu'au-dessus de toutes les considérations humaines, au-dessus de tous les intérêts égoïstes, il y avait le devoir qui domine tout... mon devoir est de défendre mes frères mena-cés, com.7ie le tien est de te dévouer au salut de tes enfants., femme, réponda-moi, ne comprends-tu pas que le pays a besoin de moi... il m'appartient de "donner l'exemple... Quand auront résonné à travers les montagnes, centuplés par l'écho, les-oremiers coups de feu de la résistance, arors, sur la crête des Vosges, dans les gorges, dans les défilés, de chaque rocher, de chaque fissure, surgira un défenseur...

Pour que nos montagnards se lèvent, il faut un signai. . . et c'est à moi de le donner.. .

Françoise pleurait et se taisait. En son âme elle admirait Simon, mais elle était femme et elle avait peur.

— Que nous faut-il'? continuait-il; quelques jours de répit. Attaciué à l'improviste, l'ennemi hésitera, reculera. Le dévouement d'une poignée d'hommes sera le salut de la patrie... Les armées françaises se reforment... elles marchent vers l'Est... il faut endiguer le torrent envahisseur... le flot se brisera sur nos poitrines... les coalisés se souviendront de 92 et leur épouvante sera telle qu'ils n'oseront plus se hasarder en avant... Embrasse-moi, Françoise, et dis-moi que j'ai raison... que je dois agir ainsi... et, que tu me comprends...

— Je t'obéirai, dit Françoise. Mais ne me contrains pas à trop m'éloigner...

— Non, non. Tu connais la métairie du père Lasvène?...

— Oui, à une lieue d'ici... daas la gorge d'Outremout.

— C'est là que je te conduirai... C'est UM endroit deWt où s'aboutit aucune

route.. L'ennemi ne peut passer par là... Lasvèû est homme de sens, et ne commettra pas d'imprudence... Vous serez en sûreté...

Tout à coup Francinette, qui depuis un instant s'était hissée sur une fenêtre, d'où la vue s'étendait sur la campagne, du côté opposé à la place, poussa un cri déchirant, et, roulant à terre, courut en trébuchant jusqu'à sa mère.

— Qu'y a-t-il? s'écria Simon en courant à la fenêtre.

Il l'ouvrit violemment et se pencha en dehors.

Il ne vit rien.

Françoise couvrait sa fille de baisers et l'interrogeait.

L'enfant, les yeux grands ouverts, tendait ses petits bras vers la fenêtre en balbutiant :

— Làl... làl... un vilain homme! Hou!... Simon était revenu vers elle. Il la souleva doucement.

— Tu t'es trompée, petite Françoise, il n'y a perponne...

— • Si., si... j'ai vu!... Il était accroché au mur... il s'est sauvé!...

Simon saisit son fusil pendu à la cheminée et sortit.

Il rentra au bout d'un instant.

— Il n'y a rien, dit-il en adressant à Françoise un regard qui démentait ses paroles.

Puis, fouillant dans sa poche, il déchira une page de son carnet et écrivit quelques mots qu'il plaça sous les yeux de sa femme.

Voici ce qu'elle lut :

— L'enfant a dit vrai... il y a des traces de pieds contre le mur... sans doute un espion.

Puis il reprit tout haut :

— Femme, il n'y a pas un instant à perdre. Souviens-toi de ce que je t'ai dit.

S'adressaut à l'enfant :

— Francinette, n'aie pas peur... c'était quelqu'un qui jouait...

— Oh I il était trop laid ! fit la petite.

— Va à l'autre fenêtre, et si tu vois ton frère, fais-lui signe de monter...

L'enfant, déjà rassurée, s'échappa des bras de sa mère, et courut à la fenêtre de la place.

— Françoise, dit rapidement Simon à voix basse, un dernier mot... je suis sans crainte et j'ai la conviction que notre séparation ne sera pas de longue durée. ., mais toutes précautions doivent être prises... d. ^/Uis longtemps j'avais songea une éventualité semblable... V)us mes titres de famille et le secret de ma vie sont renfermés dans ce portefeuille... prends-le... et

ne t'en sépare pas... tu me rendras tout cela à mon retour... et maintenant smbrasse-moi... et surtout que personne ne te voie pleurer.

A ce moment la porte s'ouvrit, et Michel entra, suivi de Jacques.

— Eh bien? demanda Simon. Que per.sez-vous de nos recrues, mon camarade?

— Excellentes!... et maniant le fusil avec un entrain!... on est soldat de naissance dans ce pays-ci... et ne croiriez-vous pas que le petit Jacques voulait apprendre la charge en douze temps...

Simon attira l'enfant à lui :

— Ecoute, lui dit-il, il faut que ta mère conduise ta petite sœur en lieu sûr...

Gomme elle ne peut pas rester seule, tu l'accompagneras et tu ne la quitteras pas...

Jacques leva sur lui ses yeux humides de larmes :

— Quoil s'écria-t-il. Je n'irai pas avec toi, pèrel...

— Non, mon enfant.

Puis, à Michel, il ajouta à mi-voix :

— H ne faut pas que si jeunes les enfants s'habituent à tuer...

Michel approuva de la tête, puis il reprit :

— Déjà les payans que vous avez envoyés aux environs sont presque tous revenus... on s'arme de toutes parts... et l'ennemi sera bien reçu... D'après ce qu'on me dit, nous serons au moins deux cents It la Croix de fer...

— Il faut donc que je me hâie, reprit Simon. Allons, Françoise, serre la main de MicheL.. et en route avec les moutards. Camarade, avant deux heures je serai là...

— Je vous attends, dit le soldat.

ou L INVASION PASSE

C'était aux premiers jours de janvier, en pleines Vosges, avant le lever du soleil. Quatre heures venaient de sonner dans le vallon. Aux cimes une lueur pâle blanchissait.

La crête du mont a huit cents mètres de haut. C'est le point culminant séparant la Lorraine de l'Alsace. On l'appelle le Faite.

A vrai dire, jamais solitude ne fut plus grandiose et plus effrayante à la fois. La neige s'accrochant aux pics, donnait aux choses des apparences fantastiques-, les pins échevelés enchevêtraient leurs bras noirs d'où pendaient dsi feuilles mortes, flasques comme des haillons. I e Vent — ce vent du matin, âpre et glacial -— râlait en se brisant contre les blocs de basalte, secouant ses branches qui craquaient jus-

quà sp briser. Dans l'horizon re^^serré se crensaipnt dos trous sombres où tournoyait 'e brouillard en tourbillons grisâtres. iMDdis qu'au-dessus se courbait une voûte brune. presi]ue rougeAtre, s'abaissant sur les pics qui la trouaient.

Et voilà que tout à coup, de cette obscurité morne se détachent plus obscures encore lies ombres qui vont... lentement... silencieusement. On dirait des gnomes évadés de leurs légendes. Ces fantômes sçnt nombreux : ils émergent un à un des ténèbres opaques et se dessinent plus nettement sous le raj'onnement douteux de raul)e.

Contraste sublime : auprès des masses géantes, ce sont des atomes. Et cependant c'est la vie qui vient, c'est une idée qui marche. Ce sont des hommes. Dans leurs cerveaux, qu'écraserait la moindre de ces pierres, comme fait un entant de l'œuf sur lequel il frappe, réside la force humaine; ces pygmées sont des héros, et dans leurs fibres microscopiques, le souffle qui passe est plus puissant que l'ouragan furieux.

Ils pensent, ils comprennent, ils se dévouent. Ils sont à la fois intelligence et conscience..;

Ces points qui se détachent sur la neige, ce sont les Vosgiensqui viennent défendre la France.

Ces infiniment petits s'appellent la patrie.

A l'appel de Simon, une centaine d nommes avaient répondu. C'était beaucoup pour ces petits hameaux à peine peuplés. Le maître d'école, malgré sa jambe de bois, avait retrouvé son agilité : il s'appuyait sur un long bâton ferré, portant son fusil en bandoulière. Auprès de lui. Michel le soldat se tenait ferme sur la neige qui lui rappelait léna.

11 n'y avait point de jeunes gens : depuis longtemps la conscription les avait pris. C'éCiienl des hommes faits ou des enfants : deux (le ces audacieux n'avaient pas encore quatorze ans, et on voyait au premier rang un sefituagénaire. Ce n'était pas le moins robuste : la vie de montagne ayant des immunités singulières.

l'.es homme> s'étaient réunis au carrefour pi on nomme la Croix de fer. Eu ]ileiiie nuit, sans se voir, ils avaient délibéré, et, dun coniMiuM acconl, ils s'étaient divi.sés en deux groupes, alin d'inspecter les d'-liléi donV chaque roche pouvait cache ine cKibiiscade ou une trahison.

1,^ leiidez-vou-i était au Faite. On pen- (•ail y anvvtraux premières lufursdujour. Le ralci/i était juste, et au niuiueiit où • ouvr« cuUe >iœne, l'horizou s'àclainùt.

le soleil jetant sa clarté à travers le brouillard qui ressemblait à un nuage sans fin.

— Eh bien? avait demandé Simon au paysan que la seconde troupe avait .'lioisi pour guide et qui venait le rejoindre, avezvous découvert les traces de l'ennemi?...

— Des chevaux ont pa.ss-^ hier sur le flanc de la montagne, répondit l'autre. Ce sont évidemment ceux 'les Cosaques dont vous nous avez parlé. Les sabots sont petits et mal formés...

— Nous sommes arrivés à temps, dit Michel-. Mais ètes-vous certain qu'il n'existe aucune autre route pour venir au village?...

— Vous oubliez le chemin suivi par le chariot des blessés; mais, là encore, il sera fait. bonne garde... A l'entrée de la montagne, les roches se creusent en une sorte de voûte étroite...

— Qye nous avons eu une peine du diable à franchir.

— Queli(ues hommes courageux pourraient arrêter là une armée... nous avons plus de monde qu'il ne nous est nécessaire et vous savez que nous attendons des renforts d'un moment à l'autre... le plus important jiour nous c'est de donner aux envahisseurs une première leçon... Soyez tranquille, dès qu'ils sauront que la montagne n'est pas praticable, force leur sera de se replier et de ne plus tenter d'attaques isolées... avant qu'ils se soient formés, l'armée de Victor aura eu le temps de les couper et les troupes qu'on réunit à Pvis se seront avancées veis les Vosges... en quelques jours, j'en ai la conviction, nous pouvons, si la trahison ne se met de la partie, aider efficacement à la délivrance de la Fiance...

-^ Vous avez raison, fit Michel, que tous fassent leur devoir comme vousmême, et messieurs les coalisés sauront ce que leur vaudra leur iu.solence... donnez doue vos ordres... car ici vous êtes général en chef... ou comme dirait un capitaine de vaisseau, maître à votre bord, après Dieu...

Les paysans s'étaient groupés dans le «lélilé, immobiles, attendant que Simon parlât.

Il y avait dans ces âmes de patriotes un singulier instinct de discipline.

Simon a[>i)ela deux hommes et leur ordonna de gravir le haut rocher ,|iii se dressait sur un des côtés de la route. De là il.s pouvaient plonger leurs rey.mls nur la pente déclive de la montagne qui •Icsccu'l vers ^ainte-Marie aux Mines. D y avait ■ lan.s l'air une accalmie subite, le vent se Utsait. Lentement, la buée blanchâtre

s'élevait, tan. lis qu'un rayon de soleii, blanc comme eût été le reflet de la lune, détachait °n silhouettes les escarpements •ies pentes.

Les deux Vosgiens restèrent pendant quelques mon)ent3 debout, immobiles, dardant leurs regards perçants à la brume qui se dissipait.

Puis ils redescendirent :

Bien, dirent-ils, pas un mouvement, pas un bruit.

— Marchons, fit Simon. Ils nous laissent le temps de choisir nos positions.

La petite troupe s'avança de nouveau.

Maintenant elle s'engageait dans une gorge étroite dans laquelle trois hommes avaient peine à passer de front. De chaque côté se dressaient d'énormes murailles noires au sommet desquelles on apercevait sur une bande de ciel, le dessin haché de quelques pins rabougris.

A mi-chemin de cette gorge de roches, longue de cinq cents mètres environ, il y avait une éclaircie subite. Le granit s'était fendu de haut en bas, comme si une hache énorme l'eût tranché du sommet à la base, formant un écartement de plusieurs pieds.

— C'est là, dit Simon. Gela s'appelle la Souricière ; qui passera là nous appartient. Dix hommes arrêteraient une armée.

Et se tournant vers ses hommes :

— Ha-di! \es chépésl' à l'escaladel...

Cachez-vous dans les trous, dans les fentes, derrière les blocs, que tous aient l'œil au guet, l'oreille tendue, le doigt à la détente... Patience et pas de coups inutiles. Ne perdez pas de plomb. Tirez de haut en bas, obliquement... pour que les ricochets frappent ce qui aura été épargné. . . Ne vous lassez pas... Les cartouches sous la main, les pieds fermés et le cœur solide... Hardi! les chépésl...

En unclind'œil, les montagnards, obéissant à l'ordre de Simon, s'étaient élancés à l'assaut de la roche. Chaque saillie faisait échelon. On entendait les lourds souliers grincer contre la pierre qui s'effritait.

Simon les comptait. Tout à coup il dit :

— Halte 1

Ceux qui étaient en bas, entendant s'arrêtèrent brusquement,

— Quant à vous autres, reprit le maître d'école, vous allez vous engager dans la fissure, un à un; vous savez où elle mène, à la Roche-Plate, qui ferme la route d'en bas, comme ceci ferme la route d'en aaut... là comme ici, cachez-vous et atteu-

i. Mol du patois vosgieD qui sigaifie les hommes — les chapeaux — comme l'expression bonniots (boar.ots) désigne les femmes.

dez... dès qu'un cosaque paraîtra, feù de toutes les armes... les premiers atla.piés peuvent compter sur les autres... (jui .'ntendra la fusillade y courra... il faut m obéir, ou au soldat, sans hésiter une seconde... Hans!

Un Vosgien roula plutôt qu'il ne descendit du haut de la roche :

— Si tu entends les coups de feu, du côté de la Roche-Plate, tu partiras avec vingt hommes pour aller les aider... compte-les et désigne-les d'avance... pas de confusion... cela fera cinquante là -bas et cinquante ici... vous vous battrez prudemment, pas de forfanterie... il faut que vous ayez les hommes au bout de vos fusils et que les balles ennemies ne brisent que le rocher.., tu m'as compris?

— Et nous fusillerons tout à bout portant, comptez sur nous...

— Donc, à ton poste...

Michel écoutait silencieux. Un sourire relevait sa moustache grisonnante.

— Eh bien! camarade, dit Simon, que dites-vous de mes dispos: ions?...

— Excellentes, sacrédié '?... Ah I si on ne vous avait pas coupé une aile... jadis... à l'heure qui sonne, vous seriez général tout comme un autre...

Simon sourit à son tour ;

— Non, dit-il.

— Et pourquoi pas? j'en ai co.inu qui ne vous valaient i)as...

— J'ai quitté le service en 1804, ajouta Simon. Je n'ai servi que la République...

Michel le regarda en fronçant le sourcil, comme s'il eût lai t effort pour comprendre. Puis il parut que cet euort avait réussi, car il reprit :

— Ah!... après tout... les opinions sont libres...

— Maintenant, dit Simon, venez avec moi, nous avons à compléter notre système de défense.

— Oui, mon commandant, répondit Michel en portant militairement la main à son front,

Simon portait sur l'épaule une sorte de caisse soigneusement attachée.

Ils marchèrent en avant pendant cinq minutes environ et arrivèrent à l'entrée du défilé. Là.laroutes'élargissaittoula co!:>, descendant par une pente plus douce vers la vallée. A gauche, un énorme rocher se dressait, penché à' l'issue mèuie do la gorge, et surplombant de sa masse noue à une hauteur de dix mèlres.

Sorte d'arcade tronquée.

La base du roc était relalivenieut étroite; on eût dit une pyramide posée sur sa Moiate. -

SimoB en fit le tour, palpant la pierre de ses deux mains arrachant çà et là la pousse et les broussailles.

— Voilà, dit-il enfin. Michel, fixez votre , ijaïonnette et creusez... j

Michel obéit, curieux. Il ne comprenait i pas, mais il exécutait l'ordre donné. j

En un instant, sous sa main vigoureuse, des parcelles de terre et de granit se détachèrent, laissant à découvert un trou d'un pied carré.

— Cela suffit, reprit Simon. Maintenant je défie les Cosaques de passer...

— Et votre moyen?...

— Le voici...

Simon déposa sur le sol la caisse qui chargeait ses épaules...

— Je comprends... une mine...

— Tout simplement. Cette caisse de fer renferme dixlivres de poudre... Chargeonsla.

La caisse disparut dans l'anfractuosité qu'elle remplissait entièrement. Simon tira alors de sa poitrine une longue mèche roulée, et en adapta l'extrémité à la caisse, puis l'ouverture fut refermée, ne laissant que l'espace nécessaire pour que la mèche pût facilement brûler...

— Si les fusils sont impuissants, dit Simon, voilà qui fermera la gorge...

En effet, il était évident que le rocher ébranlé serait entraîné par son propre poids devant l'issue de l'étroit défilé, barrière infranchissable.

A ce moment, et comme les deux hommes se disposaient à retourner en arrière, d'un des côtés de la route qui s'ouvrait devant eux surgit écartant les broussailles, un être étrange qui s'élança d'un bond jusqu'à la roche, en criant :

— Au secours I sauvez-moi I

D'un coup d'oeil, Simon reconnut ce qu était cet nomme, un bohémien, un tzigane.

Ses cheveux noirs étaient maculés de B«ng qui coulait, sur son visage bronzé.

Michel avait levé sa baïonnette pour le frapper. Simon lui arrêta le bras.

— Qui es-tu et pourquoi appelle»-tu à l'aide? demanda-t-il au bohémien.

Celui-ci effaré, tremblant comme s'il eût été en proie à une épouvantable angoisse, répétait de sa voix élran^,'lée :

— Sauvez-moi I ils vont me tuer I...

— Répondras- tu , tonnerre I cria le soldat qui s'impatientait.

L'homiMe à cet accent de colère, recula 60 se redre.:sant :

— Est-ce que vous voulez me tuer, vous »U8si ? Oh ! non, puisque vous êtes des Prancais.

— H vient nous espionne» , répéta Michel en grommelant.

— Parle, dit Simon, et sois sans crainte... D'où vient ta terreur?

— Voilà, dit l'homme qui claquait des dents, nous étions dix... Les Cosaques nous ont surpris là-bas, auprès de Sainte- Marie... Ils nous ont saisis... et nous leur demandions pourquoi ils nous frappaient, ils nous ont ordonné de leur servir de guides à travers la montagne... alors nous avons compris qu'ils nous demandaient de trahir les Français... il y a cinq ans que nous vivons dans le vallon.., tranquilles... on ne nous a pas fait de mal... pourquoi on ferions-nous? nous avons refusé... Alors celui qui était le chef a cassé la tète du plus vieux d'entre nous... Au moment où le père tombait, il a demandé encore si nous consentions à les conduire... nous avons refusé... un second coup de pistolet... etle second est tombé... puis le troisième... Alors comment ai-je fait?.. .je n'ensaisrien... jemesuissauvé... on m'a poursuivi... j'ai bondi dans un ravin... on a tiré sur moi... voyez... j'ai la tète blessée... j'ai pu m'échapper... mais ils viennent... je les entends!... sauvez-moi !..,

Aucune expression ne pourait rendre l'accent quasi-théâtral, l'exagération de gestes qui avait ponctué ce récit.

Mais ni Simon ni Michel n'avaient rien remarqué.

— Alors les Cosaques viennent par iciT demanda Simon.

— Ils sont là, à la Saute des Chênes...

— Combien?

— Plus de cinq cents...

— Tous sur la même route?

— Sur celle-ci...

— La seule qu'ils connaissent, murmura Simon, c'est par là qu'ils sont venus hier. Peut-être se défient-ils... Sans guL^e ili ne trouveront pas la route d'en bas...

— Écoutez, cria tout à coup le bohémien.

Les trois hommes se turent, l'écho renvoyait distinctement le bruit étoufïé que fait dans la neige la marche des chevaux. Ce n'est pas un choc, c'est un craquement sourd.

— C'est l'attaque, dit Simon.

Michel lui serra silencieusement la main.

— Bataille I dit-il à son tour.

Le bohémien, immobile, s'était accroupi contre la roohe minée, cachant son visage BOUS son bras replié, et grelottani de crainte.

Seulement qui eût vu ce visage tût coio» pris ce qui allait se passer.

— Allons, enfant, prends l'autre et charge!

Liv. 57.

Ul

Simon était rentré dans le. défilé. Il porta ses doigts à ses lèvres et fit entendre lin sifllement qui ressemblait au croassement du corbeau. A. ce signal d'autres signaux répondirent. Tous étaient prêts. On vit sur la hauteur, entre les troncs noirs des pins, à travers les entrebâillcmenls de la pierre, se glisser le cou des carabines et des fusils.

Michel, appuyé sur son genou valide, ▼eillait, caché derrière la roche.

Simon, debout, attendiit.

Bientôt le bruit devint plus distinct... on perçut le bruissement que produisait »ur le corps des chevaux le froissement des broussailles sèches... et à cinquante mètres du défilé, parut un gros de Cosaques.

Ils allaient lentement, le cou tendu, leurs faces hirsutes en avant, les yeux grands ouverts...

Pour eux le silence était profond : et ce silence les inquiétait. Ainsi de tout malfaiteur. Envahir, c'est pénétrer par effraction. On crochette une frontière comme une porte. Dans les deux cas, il y a des voleurs.

Cependant ila avançaient. Les chevaux avaient le pied sûr. Pas un ne trébuchait.

Simon se dressa tout à coup et épaula :

Un coup de feu partit, et un homme du premier rang tomba.

Son cheval s'abattit. Les Cosaques lancèreit d'horribles hurlements... mais continuèrent à avancer... sans s'écarter, les chevaux piétinant sur le cadavre...

Alors de tous les coins de la montagne, (les roches, des arbres, une pluie de balles s'abattit sur eux avec un bruit énorme, centuplé par l'écho se heurtant contre les masses granitiques.

Les longs fusils des Cosaques s'abaissèrent à leur tour Us tirèrent... mais où? contre quoi ?... rien, pas un homme devant eux. On eût dit que c'était la nature qui les frappait.

Dans leur masse, on voyait des vides, et, sur la neige, de larges flaques de sang avec des bras qui se tordaient...

Un ordre fut donné. Ces hommes ne reculaient pas.

Ils se lancèrent jusqu'au rocher. Ils atteignaient le défilé...

Mais une tourmente de fer et de plomb les saisit dans son tourbillon. Cette fois, c'était le combat à outrance. Les paysans tiraient, sûrs d'eux, se dressant, oubliant toute prudence. Les Cosaques lesvoyaient, et des exclamations de rage répondaient aux crépitations de la fusillade. A vrai ^re, c'était une boucherie. Cbacfue coup

de feu faisait trou dans cette masse de chair. On voyait des ébranlements et des chutes. Les corps se croisaient, avant de tomber... Les mains se cramponnaient, les voix hurlaient.

Tout à coup un homme, vêtu de l'uniforme des hetmanj, avec le pourpoint rouge, frangé d'or, serré à la taille par ime ceinture bleue, coiffé du coîhach à aigrette écarlate, s'élança au premier rang...

A sa voix, tous reculèrent, les chevaux trébuchaient, et de leurs sabots broyaient des poitrines.

Etait cela fuite?

Probablement oui.

Sur 11 route étroite, les cavaliers faisaient volte-face avec une incroyable dextérité, et dans ce mouvement, ils découvraient la profondeur de la colonne... qui se perdait dans les courbes de la montagne.

Le bohénaien devait avoir dit vrai : ils étaient plusieurs centaines. C'était un fourmillement.

A ce moment, Simon poussa un cri de colère :

— Arrière, les chêpés ! . . . aux roches ! . . . aux roches ! . . . vous vous ferez écharper ! . . .

■Voici ce qui se passait. La victoire grise, et plus elle est facile, plus elle est capiteuse...

Les "Vosgiens, ayant vu les Cosaques fui'r sous leurs premières décharges, avaient senti se réveiller en eux cette vieille haine qui circule aux veines des peuples frontières et qui avait lancé leurs pères de 92 sur le Rhin.

Et sans ordre, obéissant à une sorte de projection inconsciente, ils s'étaient rués en bas des roches. Comment se trouvaientils sur le sol plat, aucun n'eût pu le dire. Avaient-il roulé, étaient-ils tombés ? Quoi qu'il en fût, ils y étaient... ardents, fiévreux, courant, l'arme à l'épaule, décidés à en finir...

Ils entendirent la voix de Simon. Mais ils ne comprirent pas. La colère les assourdissait... pour le combat ils avaient été disciplinés... en face de la déroute, ils reprenaient leur liberté. Il leur semblait que toute l'invasion était là, dans ce groupe de fuyards, et ils voulaient l'écraser comme le vautour dans l'œuf.

Leur élan avait été tel qu'ils se trouvaient maintenant'^devant Simo'x et Michel, prêts à sortir du défilé... l'ennemi qui reculait était un appât vers lequel ila tendaient. . . En vain Simon criait : Halte I ... Ils allaient... encore un pas, et ils atteignaient le rocher qui faisait arcade...

le. rû o DE MONTS-CaiSTO

— Aidez-moi I dit Simon à Michel. Il <aut que nous les atteignions... je ne sais, mais celte fuite précipitée ressemble à une feinte.

Le soldat saisit Simon dans ses bras : le blessé était plus agile que l'homme à la jambe de bois. Le portant, il s'élança... lui aussi devinait une ruse. U fallait retenir les imprudents.

Vigoureux, Michel, malgré son fardeau, franchit en deux bonds l'espace qui les séparait des Vosgiens. Passant avec la force d'un boulet au travers de leurs rangs serrés, il parvint à prendre la tète. Là, il déposa Simon sur la terre, et lui dit :

— Parlez maintenant 1

Mais ;alors il se passa quelque chose d'épouvantable...

Les paysans, trop nombreux, s'efforçaient de franchir la voûte formée par la roche. Ils étaient là, pressés, impuissants à passer parce qu'ils se hâtaient trop...

Alors, du coin sombre où on l'avait oublié, le bohémien, face de Judas, un de ces inconnus dont la légen de ne peut clouer le nom au pilori d'infamie, vendeurs de sang, traflqueurs de chair humaine, le bohémien se glissa vers la mèche qui pendait au trou creusé par Michel... une lueur brilla dans sa main... puis on perçut comme un grésillement...

Par un mouvement plus prompt que la pensée, il se rejeta en arrière et se laissa tomber dans l'abîme... et au moment où il disparaissait, un bruit formidable éclata... craquement gigantesque... Lo rocher s'entr'ouvrit... Ce fut en haut comme une mâchoire béante d'où sortait une énorme langue de feu, pailletée d'étincelles qui tourbillonnaient autour d'une colonne rouge... et la masse qui surplombait s'abattit, brutale, colossalement lourde, sur les paysans... Pas de cris... ou n'eut pas le temps. Les corps broyés craquèrent si vite que le brisement ne fut pas entendu... (Des gerbes de sang jaillirent, eomme si vingt sources avaient subitement trouvé issue... De cette troupe vaillante, cinq hommes restaient, au-delà de la roche, hébétés, stupides... tremblants... Devant eux Michel et Simon... En tout, ils étaient septi...

Epouvantement prodigieuxl Ces hommes étaient cloués au sol par l'horreur... leurs yeux étaient fixes et ne voyaient plus... ils avaient aux mâchoires la trépidation de la folie...

Et voici que les Cosaaues reviennent au grand galQp... la lance oroite... le pistolet BU poiu^.

'voioi que c«a hoinin«a voient, devioeut.

et à leur tour se ruent vers la roche qui fait muraille et prison... De leurs onglée ils la grillent, comme s'ils voulaient la creuser; et de leurs doigts crispés le sang jaillit.

Elles lances frappent... percent les doe, lacèrent les épaules... brisent les crânes...

Michel est tombé, frappé un des premiers... Simon n'a pas été atteint... Il est encore debout. Par un suprême effort, il décharge son pistolet sur la masse tourbillonnante...

Et comme écho, il entend...

La fusillade qui éclate dans le chemin d'en bas. L'ennemi passe, l'ennemi court sur Léigoutte.

La femme I les enfants I la mort !...

Toutes ces pensées éclatent dans son cerveau...

Et d'un coup de sabre un Cosaque le cloue sur le tronc d'un chêne...

Simon est là la tête pendante, les bras inertes, l'œil démesurément ouvert, la bouche contractée par un dernier cri d'alarme... il est mort.

Simon I Simon I hbios oublié ! tu es tombé et sur ton cadavre roule le flot horrible qui s'élance vers la France.

Tu ne vois plus, tu n'entends plus...

Et pourtant là-bas, dans la gorge d'Outremont, la métairie du vieux Lasvène est en feu... des hommes, démons à face humaine, repoussent dans le foyer féroce les malheureux qui cherchent à s'échapper...

Françoise crie : à l'aide I... se débat dans la fumée aveuglante, au milieu du tourbillon qui l'enlace...

Et Jacques ! Et Francinette I... partout, autour d'eux, le feu, les balles I...

Simon! Simon I...

Talizac, ton frère, l'avait dit :

— L'invasion passera par là!...

hk UËTAIRIE d'ODTREMONT

Gomment avait-on découvert dans un creux de roche cette pauvre chaumière perdue, blottie, comme une taupe, sous les masses noirâtres de la montagne? Cette gorge d'Outremont a été creusée dans uoe convulsion subite. On le devine. Les rocs tombent sur chaque côte à pic, brutalement. Ils se sont fendus d'un.seul coup ; c'est un écartellemeut de pierre.

La métairie du vieux Lasvène, -r- an héros du travail austère, — se cach«> sou la masse oui semble se dresser aa-dessus d'ellepour la protéger. Baraque miser. ble, de pisé et de chaux mêlés dn sable. Deux

pièces à plafond bas, soutenu par des poutres non équarries. L'homme qui a soixante ans a fait cela lui-même, il a rudement et durement travaillé. Que voulez-vous ? il n'a pas de notion d'élégance. C'est solide, et cela lui suffit.

Le cœur est comme la maison, de bonne facture, mais abrupt. Le père Lasvène n'est pas phraseur. A ce qu'on lui demande, il répond nettement : oui, ou :

non!... Monosyllabe qui ressemble au heurtement d'un marteau. Mais, — comme «on dit, — oui, c'est oui; non, c'est non.

La femme et les enfants de Simon sont venus et ont dit au père Lasvène :

— Le père se bat pour défendre la France. Voulez-vous nous donner asile?

Lasvène a regardé Françoise, lui a pris les mains et a dit : Oui.

Ce que ce mot veut dire, nous allons le savoir.

Les enfants étaient fatigués.

Jacques avait fait son devoir pendant le jour. C'était un brave enfant qui, dans ses dix premières années, avait appris la bonté. Cœur dévoué, il avait vu des blessés. Il avait senti le sang couler sur ses mains, et il avait compris ce que signifiaient les paroles de Simon, quand il avait dit:

— Ce sont nos frères I et nous nous devons à eux tout entiers.

Le petit avait aidé de son mieux. C'est chose atroce pour l'enfance que la souf- Tance des hommes. Petits, le sang leur fait peur. La nature n'est pas encore aguerrie. L'homme qui crie épouvante l'enfant. Il a la notion de douleurs qu'il n'a pas subies, mais qu'U pressent, raisonnant du petit au grand.

Maintenant Jacques, tout chagrin de quitter son père, avait compris qu'il devait protéger sa petite sœur, frêle créature qui — à six ans — jetait autour d'elle des regards curieux, ne comprenant ni ce qu'est une patrie, ni ce que sont des envahisseurs. Celui qu'elle avait aperçu à travers la fenêtre lui rappelait le croquemitaine des contes. Voilà tout.

Jacques se redressait. Le père avait dit :

— Va avec ta mère.

La mère n'était qu'une femme. Jacques était un homme. Donc Jacques devait aussi défendre la mère.

Ils s'étaient installés chez le père Lasvène.

Quand ils étaient arrivés, le métayer avait secoué la tête etavecun sourire avait murmuré :

— Ë^rmon sait biao qu'ici ils sont en Bûr«lè.

Puis il avtHt étalé de belles bottes de paille fraîche, versé dansl'écuelle en terre la soupe fumante et avait dit :

— La maison est à vous, mangez et dormez.

Et quand il les avait vus étendus, croyant que tous dormaient, il était allé décrocher dans le grenier deux vieux fusils qu'il avait gardés — le sournois — en dépit du désarmement édicté par Napoléon.

Il s'était assis auprès de la grande cheminée. La flamme rouge dessinait nettement sa silhouette osseuse. Il était maigre et long, le père Lasvène. Charpente solide qui avait résisté aux misères. Ce sont les plus fortes.

Tout à coup il avait senti une main, — toute petite — se poser sur son bras et une petite voix avait dit :

— Pourquoi donc apprêtez- vous vos fusils 7 Est-ce qu'il y a du danger ?

Il était surpris le vieux. Flagrant délit. En vain il tenta de trouver une défaite. Le petit répéta :

— Il y a du danger, pas vrai ?

Et comme Lasvène ne répondait pas :

— Montre-moi comment on se sert de ça, avait ajouté Jacques. Ça pourra peutêtre être utile.

Le père Lasvène avait hésité. Puis, voyant que le petit Jacques avait les yeux tous grands ouverts :

— Bah 1 pourquoi pas 1 avait-il murmuré. -I

Et voilà qu'à la lueur du foyer, le vieillard avait appris au petit Jacques le maniement du fusil.

Le fusil à pierre. Douze temps. La baguette était bien longue, et le canon dif- Hcile à atteindre. Mais Jacques avait la bonne volonté. Une, deux. Le vieux comptait. Le petit écoutait et suivait le mouvement. Quand il mordit sa première cartouche, il fit la grimace. Mauvais goût. Trop salé. Puis quand on est maladroit, la poudre se glisse dans les dents.

— En voilà assez, moutard, dit le métayer.

— Pas encore. Je ne sais pas.

D fallut recommencer.

Quand sonnèrent trois heures, Jacque»

faisait l'exercice comme un vieux grenadier. C'était chose comique à voir que cet enfant se dressant sur la pointe \ies pieds pour jeter la baguette dans le fusil... Seulement il étaitfàché... Lasvène n'avaitpai voulu lui permettre de tirer un coup d« fusil... franc... vrai...

— Maman dort... et petite sœur aussi... avait dit le vieux.

LE FILS DE MONTE-CKlSTÔ

Jacques avait fait une petite moue. Mais il avait obéi ;

— Allons 1 couche-toi !... et bon sommeil. SpisUranquiile, ce n'est pas encore demain que tu auras besoin de manier ce joujou-là...

A six heures du matin — Simon mourait à ce moment-là — des coups de feu ébranlèrent le toit de la métairie.

Lasvène s'élança vers la porte, l'entr'ouvrit, puis, blême, épouvanté, il cria :

— Les Cosaques.

Il les connaissait, ayant jadis fait la eanipagne de 1805.

Jacques était debouL

Françoise, pâle, les yeux brillants, serrait Francinette conti'e son cœur.

— Ils vont passer, dit Lasvène. Ce n'est pas à ma maison qu'ils en veulent, il n'y a r:e'i à pill«r.

De fait, pourquoi attaquer cette métairie ? Demander, exiger du lait, du vin, ceci rentre dans les droits de la guerre.

Mais tuer, pourquoi ?...

Lasvène se croyait en sûreté. Et cependant pourquoi ces coups de feu?

Il avait du cûeur, ie vieux métayer. Il revint vers la porte et l'ouvrit bravement:

— Que voulez-vous ? demanda-t-il.

Devant lui se t^roupait un délacbement

d'une cinquantaine de Cosaques. Un officier à leur té le.

— Je ne me défends pas, reprit Lasvène qui n'avait pas entendu de réponse, pourquoi me faire du mai !

£t SOL sang bouillait, tandis qu'il disait cela. Car c'était un vieux soldat, et cela le peinait de demander grûce.

Mais il y avait là une femme et des enfants.

Les assaillants restaient immobiles. Qs semblaient attendre.

Quoi?

Tout à coup — chose incompréhensible, -' derrière le vieux Lasvène des coups de feu éclatèrent. Deux Cosaques tombèrent Qui donc avait tiré 7

Il s'élança dans la chaumière.

Françoise s'éveillait. Francinette pleurait, Jacques debout contre la cheminée, regardait les deux fusils et n'y touchait pas.

Oui donc avait tiré T

Aux coups d^ feu avait répondu une clameur /orieuso Une volée de balles troua la ma.Hure. Le plitre éclaljiil et les balles s encaatraieui daii^ les murailles molles.

Le père Lasvène courut h l'autre cùléde la rbaumière •! vit deux houimcs qui s'eufvyaieot.

C'étaient ceux-là qui avaient fait feu.

Alors pourquoi s'enfuyaient-. ; ' ? Ils niaient vêtus comme des bohémiens •. et cependant, l'un d'eux était Cyprien, le laquais de M. de Talizac. Lasvène eut une atroce pensée :

— Nous sommes perdus, dit-il.

Aussitôt, de ses bras maigres, le septuagénaire tira contre la porte son vieux bahut de chêne, puis amoncela devant la fenêtre les chaises, les ais du lit, la boite du coucou, la huche, puis courant à U cheminée, il saisit un fusil et dit :

— Allons ! il faut se battre I...

— Et moi ? fit Jacques.

— Prends l'autre et charge.

Les Cosaques, étonnés, s étaient rapprochés de la maison. Ils se consultaient. On les avait canardés presque à bout portant. Combien y avait-ii d'ennemis?...

Les longs fusils s'abaissèrent. Les vitres volèrent en éclats.

— A plat ventre 1 cria Lasvène.

Un vieux journal qui faisait carreau fut troué par une balle qui passa à un pouc« au-dessus de la tète de Francinette.

— Feu !

Lasvène tira.

L'officier tomba.

— Voilà l'autre, dit Jacques, lui passant la seconde arme chargée et ramassant la première.

— "Vite 1 dit Lasvène. Feu de peloton I

Il tira encore. Un Cosaque roula sous son cheval.

On entendit une sorte de hurlement sauvage. Les balles sifflèrent et la muraille crépita en s'effritant sous le choc multiple.

Françoise s'était élancée auprès de Lasvène :

— Sauvez les enfants I cria-t-elle.

Lasvène tira. Puis il se retourna :

— Au prix de votre vie 7... demanda-t-

— Je suis la mère ! répondit Françoise.

— Alors prenez le second fusil. Il est char)?é I Bien. Tirez I

Et tandis i|ue Françoise épaulait, — bien mahidroilement, la i)auvre femme I — Lasvène s'élança vers Jacques.

— Viens, dit-il.

— Je ne veux pas, fit le petit. Us tueront maman.

Sauve Francinette...

— Francinette !... c'est vrai I... mais maman...

— Jacques, cria Françoise, au nom du papa Simou, obéis I...

LE FILS Di* MONTE-CRISTO

AJors Lasvène, se penchant vers le sol, saisit un anneau de fer et souleva une trappe.

— Par là I dit-il à Jacques. C'est un vieux souterrain. Jadis, c'était la propriété des Foiigereuse. On va à une lieue. Pars, petit, et que le ciel te garde.

— Maman, cria Jacques en se jetMit au cou de Françoise.

Une décharge éclata. Une tache rouge parut au front de la mère.

— Mère ! ils t'ont tuée 1 cria Jacques.

— Sauve Francinette, dit la malheureuse en s'affaissant sur les genoux.

— Tonnerre I cria Lasvène, hfitez-vous!

ils entrent "...

En effet, les Cosaques, comprenant l'inutilité de la fusillade, se ruaient sur la maison.

— Madame Simon t au nom du bon Dieu, que les enfants partent ! cria-t-il, ou nous sommes tous perdus...

Et disant cela, sans attendre la réponse, il entassait devant la porte des fagots et des broussailles.

— Fuyez avec eux, par le souterrain !

je me charge de tout, ilsne vous poursuivront pas... Allez ! allez !...

Il sentit que Françoise lui seiTait la main.

Elle était toujours agenouillée, le sang coulait sur son visage qui pâlissait.

— Par grâce I murmnra-t-elle, qu'ils partent ! qu'ils partent !...

— Allons I tas de crapauds ! voulezvous me f le camp I s'écria Lasvène.

Toi, tu es le plus fort, porte ta sœur.

Et saisissant Francinette, il la mit aux bras de Jac»iTies et les poussa vers la trappe.

— Maman ! maman I criait Jacques.

— N. D. D ! hurla Lasvène. Veux-ta filer?

D saisit Jacques par le collet et le plongea dans l'ouverture béante.

Puis détachant un pistolet p«ndu à la cheminée :

— Tiens ! prends ça. Voilà de la poudre et des balles. Décampe; et si tu vois des Baskirs, quille dessus. Mais, assez de jérémiades?... Dehors les moutards!...

La trappe retomba.

Françoise tendit les mains vers Lasvène et dit :

— Merci!...

— Nous sommes f... dit le vieux.

— Gagnez du temps, répondit la mère.

— J ai tnon moyen I. .

A coups de crosse, lex Cosaques atta-

Îuaieulles murs delà masure. Les pierres dataient, c'était l'ébranlement suprême.

Lasvène se pencha veiw l''r;iii(;<jise.

— Vous ne pouvez pas marcher?

— NonI

— Alors, il faut mourir...

— Les enfants a«ront-ils sauvés?

— Oui...

— .\llez!

Lasvène, d'un bond, atteignit la large cheminée, saisit une branche enflammée et la jeta au milieu des broussailles.

— Il faut souffler, dit-il.

Françoise se traînant sur les mains, s'approcha du faisceau de branchages et anima la flamme de son souffle !

— Brave femme I cria Lasvène.

Le rieillard prit Franco» se par les épaules et l'embrass;) sur les deux joues :

— Maintenant, à la mort! et vive la France t.. .

Il avait versé sur le sol sa provision de poudre.

— A mort! Français! à mort! hurlaient les Cosaques.

— Au l'eu ! répondit Lasvène.

Et voilà que la poudre s'enflamme; c'est un éblouissement terrible. Fi'ançoise tombe en arrière. Le feu éclate, grésille, ronge, s'élève, grandit. Les broussailles se tordent, éclatent, se brisent. Crépitement sinistre. En une seconde, un mur de feu se dresse... la fumée noire, étoulfanle, emplit la maison, roule au dehors en spirales sombres... On entend des cris de rages.. Furieux, ils déchargent encore leurs armes contre la masure...

Le feu leur répond. Des langes immenses enveloppent les murs comme des banderoles rouges. Que peut le plomb? Rien.

On les excite. Ils s'élancent encore.

Mais la flamme rutilante se glisse à travers toutes les issues comme le glaive de l'archange. Arrière I les Cosaques! Arrière I l'ennemi!...

Tout tombe, tout s'écroule...

Françoise et le vieux Lasvène ont fait leur (levoii...

Et de leur tombe étincelante, une dernière gerbe monte vers le ciel... tout est fini!... et en tombant, les murailles de la métairie s abattent sur la trappe qu'elles cachent...

Lasvène cherche la main de Françoise...

Et mourant, il lui dit encore :

lia sont sauvés I

Françoise ne répond plus.

vm

ENFAJ^TS DANS ItES TÉNÈBRES

La trappe s'était refermée sur les deux »tifant>i. Jacques portant Francinette Caas

868 bras. L'obscnrité se fit autour d'eux. Le père Lasvène n'avait pas songé à cela.

Ce fui un moment de stupeur : dans les ténèbres, l'enfant s'arrête, indécis, craintif. Cet âge qui ne connaît rien a d'autant plus crainte de l'inconnu. Ils étaient là, Jacques se redressant en supportant son fardeau. . Francinette avait jeté ses deux bras autour du cou de Jacques, fermant les yeux et se suspendant contre son épaule avec un frissonnement. Jacques réfléchit, si toutefois on peut appeler réflexion ce heurtement de pensées qui troublent le cerveau de l'enfant. En haut était le danger, puisqu'on l'avait poussé en bas. La lumière était le péril, puisqu'on l'avait jeté dans l'ombre. La mère avait crié : Sauvez Francinette!... et le père Lasvène avait obéi à la mère.

Appeler, tenter de remonter, c'était désobéir. Jacques ne le pouvait pas. Donc il fallait aller en avant.

Si du moins il avait eu les mains libres ! n se baissa doucement la tète de façon que sa bouche touchât le visage de Francinette.

— Peux-tu marcher? demanda-t-il.

— Non! j'ai peur! dit la petite.

Jacques se souvint qu'il avait dix ans,

et que Francinette seule avait le droit d'avoir pour.

— Peur? dit-il. Pourcjuoi?... parce qu'il fait nuit!... ça ne fait rien, je connais ce chemin!...

— Tu n'as pas peur, toi?..

— Par exemple!...

Il mentait un peu. Mais il sentit vaguement que c'était son devoir.

Lentement, il posa Francinette sur ses pieds. Elle le laissa faire. Si elle ne le voyait pas, elle le sentait sous ses mains. C'était une garantie. Elle se cramponna à ses jambes.

Jacques fit un pas. L'autre suivit, silencieuse. L'aine touchait le mur : il était fruste et lui grattait les mains. Ils s'avau' oèrent.

Mais toujours les ténèbres étaient plus profondes. Puis le sol était inégal : et l'humidité des caves faisait la terre glissant«. Il régnait dans l'air une odeur acre qui prenait à la gorge. Francinette toussait.

Tout à ooup Jac<iuee trébucda. Il faillit tomber, et dut retirer violemment sa main à laiiuelle s'accrochait la petite. Elle se mit à crier : cette brusquerie avait réveillé l'épouvante

Jac(iues avait voulu se retônir au mur, mais il n'avait rencontré que le vide. Il tomba sur les geooixx. Et quand il se rcdrMsa. il frémil d« tout son corps. Il

entendait Francinette, mais il ne sentait plus ses petites mains.

— Cinettel Ginette! cria-t-il.

Elle répondit, mais par des pleurs et des exclamations déchirantes. Bien plus la voix s'éloignait. Où était-elle?

— Cinettel par ici!... reviens!... re viens I...

n était debout, les bras étendus, cherchant Francine...

La voix répétait :

— Jacques! petit Jacques I maman!...

H n'y avait pas à douter. L'enfant courait, éperdue. Où?dansquelle direction 7... Jacques avait compris au point où il se trouvait, c'était une sorte de carrefour Plusieurs routes coupaient le roc.

— Par là! se dit Jacques.

Et il alla droit devant lui. Mais à peine eut-il fait vingt pas qu'il s'arrêta brusquement. Plus rien. Les cris de Francinette ne parvenaient plus jusqu'à lui. Jacques se sentit chanceler. Une terreur compliquée de désespoir étreignait son cerveau : ses jambes pliaient comme si elles n'avaient plus la force de le soutenir. II appela, il cria, la voûte lui renvoya l'écho mat et sec. Rien de plus. Alors se retournant, il se mit à courir, revenant au point où pour la dernière fois il avait enteiiclu Francinette. Mais où était ce point?... En courant, il risquait de se briser contre la muraille, il n'y songeait pas. De ses doigts, il frôlait le mur qui lui servait de guide, et les aspérités de la roche déchiraient ses ongles, qui se couvraient de sang. Il ne sentait rien. Il allait...

Subitement il s'arrêta, hagard, le cou tendu...

Une lueur rouge paraissait au fond de la longue galerie, reflet sanglant, fantastique Un rayon vague partait de ce foyer et venait se briser sur la muraille.

— De la lumière! cria Jacques.

C'était la masure du père Lasvène, et

cette éch-appée lumineuse venait du foyer où ne débattaient Françoise et le vieillard.

Antithèse épouvantable. L'enfant eut un sourire. Il espérait qu'oc venait à son secours.

En somme, cette lueur était un phare. ï reprit courage et se remit à courir.

Il criait maintenant, lui aussi :

— Maman! maman I...

Mais voici que tout à coup set pieds heurtèrent un obstacle, et il tomba de sa hauteur, violemment.

Sa tète porta sur le roc, et il sentit couler sur son visage un flot tiède.

L'évanouissement le sais'issait, la douleur l'étoufl'ait. Il crispa ses ongles coutis

n lui allongea un formidable coup de poing.

Lit. 58

IX niS DB MONTB-CHJSro

le mur, il voulait se reiresser et retombait, en même temps qu'une sorte d'ivresse affolée lui montait au cerveau.

Que flt-il? Comment se tratna-t-il?...

[»ourquoi ne chercha-t-il plus à atteindre a lueur qui l'avait attiré?... Il ne savait rien. C'était l'organisme qui se débattait contre la mort, par l'instinct de la matière qui tend à la vie. Car il ne pensait plus. 11 n'avait plus ni notion du présent, ni souvenir du passé. Il haletait et râlait . . c'était chose efifroyable que celte lutte de l'enfant contre la souffrance, contre le délire de la peur...

Tout à coup un flot de lumière inonda son visage... il vit que le souterrain finissait.

L'air frappa en plein front...

Il re^rda autour de lui... c'était une plaine. En face de lui, sur la crête d'un roc, se redressait un vieux château... il se dit :

— Si je vais jusque-là, je trouverai un asile... et on viendra au secours de Fraucinette...

D se raidit sur ses petites jambes...

quelque chose clapota sous lui. Il baissa les yeux, et poussa un cri. Il avait frappé du pied dans une mare de sang et les gouttes avaient jailli jusqu'à son visage...

A quelques pas, un cadavre étendu, le cadavre d'un soldat. Cette masse morte lui barrait le passage. Il voulut tourner autour. Un autre mort était accroupi sur le sol, les bras crispés contre la terre, dans une pose contorsionnée. .Jacques se recula et se heurta à un troisième cadavre. Partout des morts! que s'était-il passé là?... quelle épouvantable tuerie !

C'étaien; des Français... sans doute, ils avaient été surpris par une bande d'envahisseurs et fusillés à bout portant. Ce qui le prouvait, c'est qu'à quelques pas, on distin'

guait les traces d'un bivcoiac. Trois fusils en faisceau soutenaient une sorte de marmite au-dessus d'un foyer éteint, mais encore chaud . .

C'était la tin. Jacques ne vit plus clair. n lui sembla que tous ces morts l'appelaient. Ces bouches muettes criaient vers lui... ce fut le paroxysme de la peur... il regrettait l'ombre du souterrain...

Des sanglots s'échappèrent de sa poitrine, il porta les mams à ses cheveux avec un geste de fou... Cette solitude, peuplée de cadavres, était une vision fantastique...

Il étendit les bras, tourna lui-même et tomba...

Et pourtant il ne voulait pas mourir... Francinettel... c'était pour elle qu'il lui fallait vivre!... Tout à coup, il tressaillit... Renversé sur le sol, il vit à deux pas de lui un soldat étendu sur le dos, les bras en croix. Il avait été frappé en plein crâne, ■ parderrière. A son cou pendait un clairon... I l'instrument de cuivre brillait.. " { Jacques se glissa jusqu'au cadavre. Il I avança le bras, puis le retira... mais un suprême espoir de salut l'enhardit. Il toucha le clairon, sans toucher le corps. Il chercha à l'attirer à lui. Impossible. Le clairon était retenu par l'aiguillette.

Alors Jacques fermant les yeux, s'approcha... d'une main s'appuyant au sol, et de l'autre tenant le clairon dont il saisit l'embouchure entre ses lèvres. Son visage était presque collé au visage crispé du mort... et se souvenant de quelques leçons enfantines données par Simon, il sonna...

Tarara! Tararal...

Le cuivre vibra, éclatant, sonore... mais :'était trop d'efl'ort...

Jacques s'affaissa sur lui-même et sa tête pâle tomba sur le bras raidi du cadavre.

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