AD SOLEIL D OR
Ce matin-là, maître Schwann, qui tenait, depuis cent cinquante ans (de grand-père en petit-fils), l'auberge du Soleil d'or, sur la grande place de Saint- Amé (Vosges), déclarait à qui voulait l'entendre que de longue date, il n'avait été si fort affairé.
Trois voyageurs! d'un seul coup, en plein février. C'était à n'y rien comprendre. Et si encore le flot se fut arrêté là. Mais point. Le digne aubergiste savait de source certaine qu'une demi-douzaine d'étrangers allait arriver d'un moment à l'autre.
Si on poussait l'indiscrétion jusqu'à lui demander quels seraient ces nouveaux Tenus il se contentait de cligner de l'œil i'un petit air à la fois mystérieux et satisfait.
Enfin ce n'était pas tout^encore.
Des trois voyageurs, l'un attendait déjà depuis quelques jours un compagnon, un ami. Il ne s'expliquait pas clairement sur la qualité de ce personnage; mais, maître Schwann — qui avait du flair — déclarait que ce devait être évidemment quelc^ue grand seigneur.
A 1 heure où s'ouvre le chapitre, c'est-àdire dans la matinée, l'aubergiste qui venait de se livrer à un véritable carnage dans sa basse-cour, contemplait d'un œil sagace les premiers progrès de ses préparatifs culinaires.
Déjà le feu mordait la chair des volailles, tournant lentement sur la longue broche de fer, pendant que de l'énorme marniite, pendue à ia crémaillère s'échappent les premiers flocons d'une vapeur odorante.
Tandis qu'il rêvait, plongé dans 398 iitudes culiôaires, la porte s'ouvrit violemment, taadis qu'un éclat de rire sonore faisait trembler lea vitres.
L'aubergiste bondit sur lui-môme :
mais avant vu'il eût le temps de se remettre de cet émoi, d«ux Dru robuat«t
n'étaient jetés autour de ses épaules, taadisque sur ses joues rebondissaient deux gros et larges baisers.
En vérité, le personnage qui venait de faire irruption dans le laboratoire de Schwann n'eût pu, en quelque lieu que ce fût, passer inaperçu...
C'était un gaillard de six pieds, aux larges épaules, aux mains colossales. Une vaste figure épanouie, quelque peu rubicondée par le soleil ou par quelque autre cause mystérieuse, montrait des yeux bombés à fleur de tète, un nez monumental, et surtout... une bouche!... quelle bouche!... un hiatus énorme, fendu d'une joue à l'autre, ouverte comme un gouffre par un rire cyclopéen...
Et le costume!... Pour le décrire, il faudrait les ressources d'une palette spéciale. C'était un effroyable mélange de couleurs disparates, criardes. L'habit à la française à fond rouge, tout passementé de bleu et d'or, s'ouvrait sur un gilet de laine jaune que fermaient du haut en bas, sur une poitrine rebondie, des boutons noirs, larges comme des écus de six francs. La culotte verte serrait au genou des bas de coton noir, s'enchâssant dans des souliers sans talon, à boucles d'acier.
Le collet très haut faisait rempart des deux côtés de la tète d'où s'échappaient cependant des oreilles velues et grandes comme ces plats de cuivre qui pendent aux enseignes des barbiers.
Enfin, sur la tète dudit personnage, se carrait un immense chapeau, posé en travers, d'un feutre à poil long garni d'une ganse d'or dont les glands lourds retombaient sur son épaule.
— Gueule-de-Fer I cria Schwann en se débattant sous l'éti'einte du colosse.
— Eh oui ! mon vieux cousin! Gueule- '^e-Fer, le seul, l'unique, l'invraisemblable. Ahl nom de nom! laisse-moi encore t'embrasser.
— Pas si fort! fit Schwann.
— Ça ne te fais donc pas plaisir de revoir ton vieil ami?...
— Ne dis pas cela, Girdel. Tu saia bien que ce m est grande joie que ton arri-
vé«. Msus vrai I tu es si fort que tu vous fais mal sans le vouloir...
— Làl je te lâche I... au moins laissemoite regarder I... toujours frais, toujours solide au poste... et la bedaine des anciens jours...
— Tape pas I fit Schwann en se retirant par un mouvement involontaire. Mais sais-tu que toi-même tu me parais en excellent état...
— Mais oui ! mais oui I dit le colosse en lançant sur son propre thorax deux coups de poing qui le firent résonner comme une armoire de fer. On ne sent pas encore le sapin I...
— Ah çal Voyons!... et les afifaires? dit Schwann, qui était homme pratique avant tout.
— Ehl ça marchotte assez bienl...
— Où est tout ton monde?
— A deux pas... avec la carriole. Moi, j'étais si pressé de te voir, que je les ai laissés en bas de la côte. Ça aurait fatigué Bichon et Bichette...
— Ahl les deux bêtes!... toujours les mêmes...
— Bahl elles ont une douzaine d'années... et vrai! elles ne paraissent pas leur âge...
— Et ta femme ! demanda Schwann.
Girdel, dit Gueule-de Fer, hésita un
moment avant de répondre.
— Tiens I est-ce que ça ne marche pas comme sur des roulettes? reprit l'aiibergiste avec un clignement d'yeux.
— Hum! si ça t'est égal... parlons d'autre chose...
'— Enfin tu me conteras cela, mon pauvre vieux. Oh! les femmes !...
— Je n'en dis pas de mal, car ma première était bien la bête du bon Dieu...
— Pauvre créature ; c'est vrai que, quand elle est morte, je me suis dit : c'est une fière perte pour mon pauvre Girdel...
— Si tu voyais Caillette, maintenant, tout son portrait!...
— Ahl la chère petite... mais elle doit être grandelette maintenant... dame, voilà plus de six ans que je ne l'ai vue...
— Et elle va sur ses seize ans... un chérubin sans ailftsl... bon cœur... un charme... quoi!...
— Comment s'accorde-t-elle avec ta femme!
— Eh! voilà bie^ où le bât me blesse! La Roulante ne peut pas la souffrir.
Scbwwnn secoua la tête :
— Vois-tu, vieux, c'est l'amour qui t'a fait faiie cette bêtise-là I... Quand tu m'as dit : J'épouse ma femme colosse! ça m'a
fait un vilain effet... fille avait dans l'œil quelque chose qui ne m'allait pas. Elle ne maltraite pas Caillette, au moins?...
Girdel leva en l'air son point formidable :
— Tonnerre!... Il ne manquerait plus que cela!... Si elle y touchait seulement du bout du doigt!...
— Voyons! ne te fâche pas!... je t'ai dit que nous causerions de tout cela plus tard... Donne-moi des nouvelles des autres... Bobichel?
— Toujours brave garçon, bébête,mais dévoué!...
— Robeccal?
— Oh 1 celui-là ne fera pas long feu avec moi... J'ai mes raisons...
— Enfin le petit gars?
Girdel éclata de rire :
— Le petit gars!... Ah bien! attends, tn vas le voir, ton petit gars!... Près de six pieds!...
— Il a poussé vite!...
— En tout etpourtout. Vois-tu, Schwann, celui-là c'est pas un homme... c'est un trésor... et puis entre nous (il se pencha à l'oreille de l'aubergiste), ça, ça n'est pas du même bois que nous... je suis fort, moi... mais j'ai des poteaux pour bras, des éclanches pour mains... Fanfar, c'est fin, c'est délicat! ça a des poignets tt des chevilles de femme, des mains de duchesse... et, avec ça, des jarrets le fer, des épaules de bronze, des doigts d'acier I... et c'est bon, et c'est doux!...
— Bien! je vois que tu l'aimes toujours!...
— Si je l'aime!...
Dieu sait à quelles effusions allait se livrer le digne Gueule-de-Fer, quand déboucha sur la place, aux accents d'une trompe de carnaval, la charrette qui portait, non pas César Gii'del, mais tout au moins sa fortune...
C'est-à-dire tout un attirail de saltimbanque et non de comédien : car les termes ne sont pas à confondre pour qui sait la vie.
Et voici quel était le tableau, que peutêtre Scarron n'eût pas dédaigné même après avoir si dextrement décrit l'arrivée de La Rancune et de Destin en la bonne ville du Mans.
Etait-ce une charrette? Le terme est peut-être impoli, mettons chariot. QuaJre roues très hautes, adaptées à une «ortede caisse ouverte par le haut, large et longue. Emergeant de ladite caisse et dardant leurs pointes, des espèces de mâts se penchaient sui" les ridelles, bariolés de rouge et de bleu. On distinguait au fond uj»
LE FILS DB MONTB-CKtSTO
amoncellement de toiles d'une couleur douteuse dont les coins, retroussés par la sécheresse, laissaient voir des œillets, garnis de fer et qui devaient, selon toute apparence, attendre des crocs de suspension. Puis des caisses de toutes formes, oblonguee ou carrées dont les gueules mal fermées laissaient passer des paillons, comme les brins d'herbe aux babines des ruminants.
A l'extérieur, pendaient, retenus par des cordes, des engins de contextures bizarres. Des échelles de corde, des tonneaux veufs de vins, des cerceaux auquels brindillaient des morceaux de papier de soie rose.
Sur le tout, des êtres étaient juchés.
A tout seigneur tout honneur. Par seigneur nous entendons celui qui faisait plus grand bruit.
Donc tout d'abord Bobichel s'imposait à l'attention. Debout sur les brancards, les jambes écartées, le pitre, toutde jaune vêtu, avec son chapeau de carton gris, faisait claquer son fouet à toute volée, taudis que de l'autre main il embouchait une trompe d'où il tirait les sons les plus discordants que dut retrouver quelques vinj^t ans plus tard la musique de l'avenir.
Comparés à ses jambes des fuseaux eussent paru obèses, et dans sa culotte jaune, retenue aux genoux par des ficelles en façon de jarretières, dans ses bas de laine à raies blanches et bleues, on se demandait si réellement il y avait (pielque chose. Le tout était surmonté d'une tète aux arêtes anguleuses, au miUeu de laquelle dominait, comme un clou dans un mur, le nez le plus mince, le plus long, le plus aigu qui se fût jamais liché dans une face humaine. Deux yeux ronds, de couleur indécise, clignotaient au sommet de cet appendice bizarre, tandis que devant le Iront ne balançait, par bonds irréguliers, une houpette retenue au bord du chapeau pai un fll de fer.
Sur tout i-ela, un air plutôt fin que niais, p'utot bonhomme qu'ahuri, et la présentation de Bobichel est faite.
Derrière Bobichel, Caillette, la fillo de Girdel. Petite, fluette et nerveuse, elle se penchait eu avant, s'appuyant d'une main à l'épaule du pitre, tendant sa tête Une, tout f nrayonnée de cheveux blonds à travers lftt({uelB jouait le jour.
i>uis «lie lançait dans lair un rireargentiu.el -p r.- nicriiait vivement, coInm^• pour fane p.iii de ses joyeusee imprussions à un lroi»i< me personnage qui, :i ilenii-coufthé sut 14 uiauM des toiles, le meuton ap-
puyé sur deux mains, souriait à la gracieuse enfant.
A l'arrière de la charrette, le dos tourné à la place , on distinguait une masse énorme, carrée, qui pouvait bien être un do^ de femme, si on en jugeait par l'énorme chignon d'un jaune sale qui se balançait aux cahots du véhicule.
Si on;tournait autour de la carriole, et qu'on eîiïUa curiosité d'éclaircir ses doutes, on voyait — non sans une certaine répulsion involontaire — une face large à joues pendantes, à front fuyant et dans laquelle pointaient, dissimulés derrière les boursouiflures des paupières gonflées, deux
fietits yeux a demi fermés, comme si la umière les eût blessés. Le menton tremblotant tombait en un pli rond et mou, mirouge, mi- violet sur une poitrine excessive qui étirait violemment, par un sorte d'écartellement , les boutonnières élimée»
d'un corsage de drap taché!
Celle-ci se nommait la Roulante, sobriquet accepté de longue date et derrière lequel s'était oublié le nom primitif de Charlotte Magnan, épouse légitime de Girdel.
Enfin, pour achever cette rapide description, signalons un dernier personnage qui, marchant à pied, suivait en se dandinant noncnalamment le cortège des saltimbanques. Petite taille, jambes arquées et genoux en dedans. Face glabre et de teinte blanchâtre. Yeux dépourvus de cils et rougis par une blépharite chronique. Tel était en trois lignes le signalement de Hobeccal, dont les cheveux d'albinos sortaient en mèches plates d'une casquette sans visière. Le costume répondait à la physionomie ; il y avait en cet homme du maquignon et du vagabond. Une veste de velours rapiécée, laissant sortir de ses manches trop courtes, des mains aux doigts maigres et qui présentaient une particularité assez rare : le pouce était presque aussi long que l'index.
Nous aurons d'ailleurs l'occasion de faire connaître aux lecteurs de façon plus complète les acteurs du drame que nous avons entreprisde raconter et dans lequel ces divers personnages avaiont un rôle tracé d'avance.
— Allons! mesenfantsi cria Girdel. Arrivez donc, que diable I... l'appétit ne donne donc pas !...
— Voilai voilai patron! répondit Bobichel qui, d'un bond, sauta sur les deux marches qui donnaient accès dans l'auberge du Soleil d'or. L'appélitl... sa|ireioltel... je dévorerais des cailloux... pour de boni...
Puis sans transition et comme s'il eût foulu prftuiir» un à-compte sur le repas en dévorant l'aubergiste, Bobichel sauta îu cou du digne Schwann qui reçut le choc en vrai philosophe.
Girdel s'était vivement approché de la roiture, levant les deux bras en l'air :
Saute, Caillette, avait-il dit.
Et la petite blonde, sans se faire Mjier, s'était laissé tomber dans les bras (ireson père. *■■
On s'embrassa sur les deux joues, mutuellement : non qu'on eût à se consoler d'une longue séparation, mais uniquement par gourmandise d'affection.
— Hé! Fanfar, et toil... est-ce que tu veux prendi-e racine là-haut?...
Celui qu'on venait de nommer Fanfar, et qui n'était autre que le jeune homme auquel s'adressaient tout à l'heure les sourires de Caillette, appuya ses deux mains sur la ridelle du chariot; soutenu par ses poignets, le corps se déploya comme par une détente, et ses pieds vinrent toucher terre.
— Bravo ! tit Girdel. Faut qu'il travaille toujours, ce gars-là.
Robeccal, la tête dans les épaules, ses deux mains dans les poches béantes de sa culotte, insoucieux de tout et de tous, la mine renfrognée, était entré dans la cuisine de Schwann, et s'était installé devant la broche que ses yeux sans couleur semblaient vouloir attirer par quelque influence de magnétisme inconnu.
Seule, la Roulante restait perchée à sa place : semblable à ces sphinx du désert qui semblent attendre daus leur immobilité monstrueuse le retour de quelque antique Pharaon.
Girdel s'approcha et dit encore :
— Eh bien, la Roulante I... quand tu Toudrasi...
L'immobile s'anima : la femme baissa les yeux comme pour s'assurer que c'était à elle que cet appel était adressé ; puis de ses grosses lèvres tombèrent avec un son rauque, ces mots dépourvus d'aménité :
— Qu'est-ce qui vous parle I Robeccal?
ajouta-t-elle d'une voix qui ressemblait à l'écho d'un clairon rouillé.
Il parait que le dit Robeccal éprouvait dans la contemplation des volailles, les jouissances que cherchaient les anciens Élyséens, dans les eaux du Léthé. Car malgré le cri formidable de la femme colosse, il semblait avoir parfaitement oublié son nom.
.Mais deux fois avec un erescenrfo éclatant, la même clameur vint le troubler dans sa
quiétude, et il se décida à marcliur vers la porte.
— Qu'est-ce qu'il y a? demanaa-l-il.
— Venet m'aid'T à descendre, glapit la mégère
Girdel était resté calme en apparence, mais en le regardant de près, ou aurait pu voir ses poings crispés se froisser l'un sur l'autre avec une colère concentrée.
Robeccal fit de nouveau un pas vers la voiture.
Girdel se retourna lentement :
— Que voulez-vous? fit-il de sa voix qui tremblait un peu.
— Dame, dit l'autre, avec cet accent traînant qui est le signe traditionnel de l'insoJence hypocrite, puisque marne Girdel me fait l'honneur de m'appeler...
Il ricanait.
Les poings de Girdel se serraient de plus en plus.
— Veux-tu venir ! cria la femme avee un juron.
— Eh ! me vl'a !
Robeccal s'avança.
Girdel se plaça devant lui.
— Vous ne passerez pas?
— Vrai de vrai 1 et qui donc m'en empêchera?...
Un éclair passa dans les Veux de Gueulede-Fer.
— Misérable! murmura-t-ii entre ses dents serrées.
— De quoi Ides gros mots 1 n'en faut pas, fit Robeccal qui semblait s'efforcer de pousser à bout la colère du saltimbanque.
Il fit un nouveau mouvement.
La femraie cria :
— Mais tape donc dessus, grand lâche!
C'était à Robeccal d'ailleurs très petit,
que s'adressait cette excitation.
Cette voix ratîermit son courage et résolument il s'élança vers le chariot. Mais d'un coup de poing lancé eu pleine poitrine, Girdel le fit reculer. Il était évident qu'il avait été assez m;iître de lui pour ne pas employer toute sa force : sans quoi l'homme eût été assommé.
Mais Robeccal avait poussé un cri de rage, avait bondi en arrière...
Sa main s était armée d'un couteau, et d'un élan, il s'était rué sur Girdel qui, avec le calme des hommes vigoureux, s'était croisé les bras...
La lame brilla... elle s'abaissait...
Quand tout à coup Robeccal, lancé en l'air par une impulsion qui ressemblait à la détente d'un ressort, se trouva à sij pieds de terre, c'est-à-dire sur le talle de la carriole, àplaZ-ventre... à deux pas de la Roulante.
— Pas de ees j«ax-là I dit celui qui avait accompli cette prouesse.
— Gredin de Fanfar ! hurla la mégère.
Et sans aide cette fois, elle roula sur le
sol où elle retomba d'aplomb sur ses jambes énormes, et elle se jeta sur le jeune homme qui venait de si cavalièrement débarrasser Girdel de son assaillant...
Mais la poigne de Gueule-de-Fer s'était abattue sur son épaule et l'avait clouée sur place...
Au même instant, Schwann parut à sa porte :
— Eh bien I les amis I s'écria-t-il. Et la soupe donc!...
Robeccal s'était laissé glisser à son tour sur la terre, et se trouvait derrière la Roulante.
Il se pencha rapidement vers elle et kii dit quelques mots, si bas, que nul des spec-tateurs de cette scène ne l'entendit :
Lâche-moi, dit la Roulante à Girdel.
Tout ça, c'est que des bêtises... Allons manger...
Gueule-de-Fer la regarda. Aux contractions de la colère avait succédé sur cette physionomie bestiale une expression de calme ironique, presque menaçant.
Girdel haussa les épaules; puis prenant le bras de Fanfar, il entra avec lui dans la salle de l'auberge.
La Roulante et Robeccal restèrent un instant en arrière.
— Faut en finir, dit Robeccal.
— Parbleu... le plus tôt se sera le mieux.
— Ce soir, on lui fera soq affaire...
Après déjeuner, va faire un tour sur la route, j'y serai, et nous causerons.
— Oui.
Sans se préoccuper de ce complot qu'il devinait sans le redouter, Girdei s'était assis entre Caillette et Fanfar, Bobichel étant auprès de la petite blonde.
Schwann venait de déposer sur la table une vaste marmite d'où s'échappait une vapfur exhalant tous les parfums animaux et végétaux que peut comporter une soupe accommodée de main de maître.
GONNaS BT INCONNUS
Tandis que nos personnes se hâtaient de réparer le? fatigues du voyage, une
f)orte s «Citait jentement ouverte au fond de a salle, ..omme si celui qui la poussait eût voulu éviter d'attirer l'attention.
Mais Schwann — en aubergiste émérite — ■?»! l'œil k tout. Cette porte donnait
accès à l'escalier conduisant aux étagei supérieurs.
C'était par là que passaient les clients, au sortir de leur chambre. Donc il était du devoir et de l'intérêt de maître Schwann d'être à l'affût, de façon à offrir ses services avec toute l'affabilité dont il était capable.
Ai|ssi sût-il, malgré sa rotondité quelque peu majestueuse, se trouver, bonnet à la main, devant le personnage qui se détacha dans l'encadrement de la porte.
C'était un homme d'une quarantaine d'années, d'apparence assez banale, au premier coup d'œil, mais qui, à l'examen, s'imposait à l'attention de l'observateur.
Il était de petite taille, maigre, sanglé dans une redingote de drap brun, ornée de tresses, d'olives, de glands, et garnie d'astracan. Le collet, taillé en forme de cœur, montait très haut derrière le cou, et laissait voir sur la poitrine une haute cravate de laine bleue, dont la teinte azurée contrastait singulièrement avec la ligne d'un gilet jaune serin. Le pantalon bleu collait aux jambes, et s'attachait^ par des souspieds à des bottes munies a'éperons.
Costume à la dernière mode de 1825, et qui indiquait chez celui qui le portait une singulière tentation de jouer au dandy.
Or, jamais personnage ne mérita moins ce titre. Les extrémités étaient grossières, les mains longues et osseuses, les pieds larges. Quant au visage, il présentait un curieux mélange d'hypocrisie, de timidité jouée ou réelle, en même temps que le regard, s'échappant d'yeux à demi- fermés, semblait affligé d'une myopie qui le ternissait et l'éteignait.
Il était entré la tête couverte d'un chapeau de soie à haute forme, s'évasant par le haut.
Mais dès qu'il s'était aperçu qu'il n'était pas seul, il avait poliment salué et gardait son chapeau à la main :
— Couvrez-vous donc, monsieur, je vous en prie, dit Schwann qui tenait lui-même son bonnet au poing.
L'autre ne répondit pas. Son regard, clignotant comme ceux des oiseaux de nuit, paraissait offusqué par la lumière, et il eût été difficile de suivre sa direction sans cesse changeante. Mais en réalité, il examinait très soigneusementles convives, attablés autour du plantureux repas de maître Schwann.
— Monsieur désire sans doute déjeunerT demanda l'aubergiste.
— Oui... oui... lit l'autre, comme s'il n'eut même pas entendu la question à laquelle il répondait.
Elle le regardait, répétant ses exercice».
Liv. 59.
— Que choisira monsieur?... Nous avons... et ceci... et cela...
iVous faisons grâce au lecteur de l'énuniération de ces richesses culinaires.
L'homme s'assit sur un des bancs de bois devant une table.
— Donnez-moi de l'eau-de vie, dit-il sèchement.
— Je croyais que... monsieur voulait...
— Faites'ce que je vous dis. Vous savez d'ailleurs, que j'attends quelqu'un... un personnage d'importance... préparez un excellent repas... et dès que... celui que j'iillends... sera arrivé, vous nous servirez là -haut...
— Très bien ! fit Schwann en s'inclinant. C'est quelque intendant de grand seigneur, pensa-t-il in petto.
A.11 moment où il se préparait à exécuter l'ordre reçu, la porte de l'escalier s'ouvrit de nouveau, et deux autres clients du Soleil-d'Or parurent dans la grande salle.
Celui qui les avait précédés darda sur eux ses prunelles mobiles, et une rapide contraction passa sur son visage.
De ces deux hommes, l'un semblait un roulier, un maquignon : blouse bleue, j.iiètres de cuir, chapeau rond et large. L'autre, en costume bourgeois, était, à n'en pa? douter, un ancien militaire. Les 1 : aits ascétiques révélaient de longues fatigues. Les moustaches grises et épaisses flonnaient à sa physionomie une énergie 1 lesque dure, tempérée cependant parle regard franc et honnête de ses yeux largement ouverts.
Schwann ne pouvait perdre cette occaion de placer à nouveau son boniment.
C;tle fois, il l'ut mieux accueilli :
— Une omelette I dit l'un.
— Avec du lard, comjiléta l'autro.
— Où servirai-je ces messieurs?...
11 y eut un moment d'hésitation. Les nouveaux venus avaient remarqué la présence du premier, et il ne paraissait pas t\::<i son aspect les remplit d'aise.
Du reste, il semblait qu'entre ces voyaijeurs, inconnus en apparence 1er 'ms aux autres, il existât un lien mystéi'ieux.
En entendant les voix qui venaient de résonner, Gueule-de-Fer avait vivement relevé la tète, et un rapide coup d'œil s'était échangé entre lui et les deux autres.
— Nous mangerons ici, dit l'un en désignant une table assez loin placée de celle où 8 était installé l'homme à la redingote brunt.
G«lui-ci comprit sans doute leur'intentiOB; uc soui'ire pâle effleura ses lèvres.
Cependant Schwann, qui se multipliait, plai.ait sur l'une des tables les assiettes
de faïence luisante, les couverts de fer, sux l'autre, un flacon d'eau-de-vie et un verre.
L'homme se versa une rasade, puis s'appuyant au mur, il tira de sa poche quelques journaux et se mit à lire, plaçant le papier imprimé de telle sorte qu'il était caché presque tout entier aux regards das autres personnages de la salle.
Au moment où Schwann apportant l'omelette odorante et dorée, celui qui portait une blouse s'adressa brusquement à lui.
— Dites donc, camarade, fit-il de sa grosse voix, est-ce que Remiremont est bien loin d'ici?...
— Remiremont I on voit bien que ces messieurs ne sont pas d'ici... de Saint-Amé à Remiremont, il y a à peine deux petites lieues...
— Bah 1 Mais alors pourrons-nous y arriver dans l'après-midi...
— Hum ! fit Schwann qui regretta d'avoir été aussi affirmatif. Quand je dis deux petites lieues... petites n'est pas le mot...
— Mettonstrois... ensomme troisheures de marche tout au plus...
— Je ne dis pas, reprit l'aubergiste qui se demandait à quelle branche il pouvait sa rattraper pour conserver ses clients quelques heures de plus, je ne dis pas... mai la route est bien mauvaise.
— Vraiment...
— Et pour des piétons... très, très fatigante... sans compter l'inondation.
— Ah ça I fit le militaire en riant, vos petites lieues sont donc tout simplement infranchissables... qu'est-ce que vous nous chantez avec votre inondation...
— C'est que, voyez-vous, il y a eu de grandes pluies... les torrents sont gros... et pour aller à Remiremont, il faut passer par le Saut de la Cuve...
— On y passera pardieu !
— Pas si facile ! l'année dernière, il y a eu deux hommes de noyés... et tenez... ils vous ressemblaient...
— Bien obligé!...
— Tout ça, parce qu'ils ne connaissaient pas le chemin.
— Eh bien I tous nous donnerez un guide...
— Ça, c'est possible, mais pas aujourd'hui.
— Et pourquoi?...
— Parce que je suis seul à la maison... A ce moment, les saltimbanques avaient
achevé leur repas.
Girdel — Gueule-de-Fer — venait d» se lever.
11 s'approcha des deux interlocuteurs de Schwann.
— Si ces messieurs le désirent, dit-il, je
les emmènerai moi-même demain, à la première heure, dans ma carriole.
—Très bien I parfait ! exclama Schwann. Oh ! avec Gueule-de-Fer... pas de danger.
On ie souvient de l'étrange costume porté par Girdel ; mais ceux à qui ils s'adressaient ne parurent point s'en étonner, non plus que de ce nom de Gueule-de-Fer qui, à tout dire, sonnait assez étrangement.
Ils parurent se consulter du regard, et l'un d'eux reprit :
— Ma foi , monsieur, nous acceptons volontiers votre offre... Nous ne connaissons pas le pays, et nous aurions peur de nous égarer.
— Eh bien, messieurs, je ne m'arrête ici que pour donner une petite représentation... et au lever du jour, demain, en route pour Remiremont.
— Vous accepterez bien un verre de fin?...
Geste de protestation polie de Gueulede-Fer.
— A.llons ! maître Schwann, un verre ! Il fallait bien consentir, Gueule-de-Fer
s'assit à la table.
Certes, rien n'était plus naturel que cette petite scène; et il eût fallu avoir l'esprit bien défiant pour soupçonner quelque entente préalable entre Girdel et les deux inconnus
Cependant l'homme au journal, le cou tendu, n'avait p3S perdu un seul mot du dialogue échange. Lorsque Girdel avait exposé ses offres si promptement acceptées, son sourire s'était accentué.
Au même instant, la Roulante et Robeccal sortaient de la salle, tandis que Faofar et Caillette restaient à leur place.
Robecca» qui venait de parler bas à la Roulante rentra brusquement : il serait impossible de rendre l'expression de colère basse et haineuse qui convulsait son visage glabre, alors qu'il s'approchait Cie Girdel.
— Patron ! nt-il brusquement.
— Qu'est-ce qu'il y a?
-- .Vvez-voua besoin de moiî...
— Pourquoi?...
— Pardieu! pour monter la baraque...
Les deux hommes se regardèrent : il y
avait de la colère et du déll dans l'éclair qui se croisa.
— Non, dit Girdel. Fanfar et Bobichel arrangeront ça...
— .\lor8, bonsoir, lit Robeccal.
L'homme au journal s'était levé, et,
f,ar hasard sans doute, il se trouvait à la Mjrle au momani où Hobec^^al la franchissait de nouveau.
'Jommi il ne se dérangeait pas a«sez rMap(«m<!ul. Hobeocal grogua un - Quand
vous voudrez ! dépourvu de toute espèce d'aménité.
L'autre fit un pas en avant : mis eo r^ tournant à demi :
— Un mot I dit-il.
— Quoi?
— Vingt francs si tu réponds...
— Questionnez...
— Qu'est-ce que Gueule-de-Fer?.. .
— Un saltimbanque...
— Il a un autre nom ?
— Oui, Girdel.
— Connais-tu les deux hommes avec lesquels il cause ?
— Non...
— Tu le détestes?
— Qu'est-ce que ça vous fait?
— Ça me fait beaucoup... si tu lui veux du mal, on pourra s'entendre... tu fais partie de la troupe...
— Pas pour longtemps...
— Assez longtemps du moins pour gagner quelques louis.
— Qu'est-ce qu'il faudra faire?
— Je te dirai cela. Si tu détestes Girdel autant que je le crois, je te donnerai une occasion de lui payer en bloc ce que tu lui dois... et je le paierai pour ça...
Robeccal haussa les épaules.
— Des moucharderies?...
— Tu le verras bien.
— Possible 1... mais j'ai une affaire en train, nous verrons après... Autre chose.. Si ça rate?...
— Bien. Je ne prends pas les gens à la gorge... en attendant voilà tes vingt francs...
— Voyons le jaunet !... et dissimule/, ça, surtout.
L'homme prit un louis dans sa poche el le laissa tomber à terre... Robeccal mit le pied dessus. En somme, ils ne s'étaierv pas regardé une seule fois pendant ce r>pide colloque.
Le premier s'éloigna, indifférent en apparence. Robeccal se baissa, ramassa li pièce, et la mettant entre ses dents, tourn» dans une autre direction:
— Tu viens trop tard, mon bonhomme, murmura-t-il entre ses lèvres serrées, il n'y aura plue de Gueule-de-Fer ce soir... foi de Robeccal I
Cependant Girdel causait à voix ûasee avec ses deux nouvelles connai.ssances. — nouvelles en apparence, du moins.
Schwann était retourné à ses fourneau».
Bolùchel. Faufar et Caill«tt« att«ndaienl left ordre» du jtauou. ^^
— £h bien ? tU la roulior eu <e peacbant comme pour hucwr la t«4)t««rau Tia.
— Tout va bmi, ûi Girdel.
— Les campagnes donneront...
— Elles sont prêtes... partout le bon grain a germé...
— Bien; mais nous avons à causer de choses très sérieuses... ici l'endroit n'est pas bon... as-tu vu, Girdel, cet individu qui lisait tout à l'heure... là... dans le coin...
— Mauvaise figure... un laquais...
— Ou un mouchard. Se défier I... quand pourrons-nous être tranquilles?...
— Ce soir... après la représentation...
dans ma chambre ou dans la vôtre.
— Dans la tienne... nous attendrons que tout le monde dorme... laisse ta porte ouverte...
— G'ect convenu...
— Maintenant, va à tes affaires... et moiutl... qu'on ignore notre présence
— Quoi : même Fanfar I...
— MèmeFanfar! ...
— Est-ce que vous vous défiez de lui ? Ça serait mal... il est si dévoué, si brave...
— Nous recauserons de cela... Mais enfin, pour calmer tes inquiétudes, sache qu^ c'est de lui que nous avons à noua entretenir avec toi... On va lui tailler de la besogne...
— Et bien vous ferez I... quelle honnête et courageuse nature !...
— Assez I... on nous regarde!... àce soiri
— A ce soir !...
— Eh bien I camarade, dit le roulier à voix haute, nous acceptons... et demain matin... en route pour Remiremont.
Girdel leur serra la main, puis se tournant vers Fanfar :
— Et maintenant les gars I au travail I il s'&gitd'ébourriff'er l'excellente population de Saint-Amé 1... Eh I Schwann I Adjoint au maire I... Avons-nous votre autorisation ?...
Schwann était accouru.
— Tout de suite ! tout de suite !...
Il essuya ses maias luisantes de graisse, alla à une pile de serviettes qu'il souleva... et ses doigts reparurent armés du cachet fleurdelisé...
— Fanfar ! écris la chose 1... tu sais, toi qui a une main de tabellion.
Fanfar, en une minute, rédigea la formule administrative.
-' A-t-il un coup de plume, s'écria Girdel. Ahl... quand je pense que je n'ai jamais su mettre l'orthographe... I
— Bah I si la tête est ignorante, dit Fanfar en riant, le cœur est savant I...
— Câlin, va I allons I signe, Schwaan I peste I quel paraphe 1 et en avant, les clous et les marteaux... et nous, Bobichel, à la grosse caisse!... avertissons le« populations de l'immense bonheur qui leur est réservé!