‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 48 sur 84 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

MAITRE ET VAUST

Au moment où la jeune flUe. -suivie de la bonne M"" Ursule, qui sufl'oquait de rage concentrée, sortit de la baraiine st se trouva de nouveau sur la place, les paysans ôtèreùt leur chapeau et saluèrent.

Bobichel lui-même, qui débitait les plus fous lazzis, se tut tout à coup.

Irène, les yeux brillants, le visage éclairé par une sorte de rayonnement intérieur, marchait lentement, pensive, inclinant la tète pour répondre à des témoignages de respect qu'elle devinait plutôt qu'elle ne les constatait réellement.

— Voici la voiture, dit M"" Ursule.

— Aht c'est bien! fit Irène en relevant vivement la tète.

Un laquais vêtu d'une livrée de couleur fourrée, s'étant approché, tenant en main un superbe chevaî, de race uiis^lai^e, Irène alla vers lui et le flatta de la i.i.iin.

'- — Alleï-VOHS donc encoic monter à cheval? demanda M"' Ursule. Vous m'aveg pourtant promis de revenir avec moi dan = la vcitare.

Mai? déjà Irène, d'un seul élan, s'était trouvée en selle.

M°^Ursule soupira, et dit encore :

— M™' la comtesse, votre mère, m'avait pourtant bien recommandé...

— Je plaiderai moi-même votre cause, dit Irène. John, ajouta-t-elle en se tournant vers le laquais, au château... le plus rapidement possible...

Un instant après la voiture entraînait au ^and trot sur la route M"" Ursule qui maugréait, tandis qu'Irène, touchant son cheval de sa cravache, se lançait dans un sentier et disparaissait à travers les

— Comment s'appelle-t-elle? 'demanda Bobichel qui était descendu des tréteaux.

— C'est M'" de Salves, répondît un paysan, la plus riche héritière du pays...

— Une belle fille I articula Bobichel.

— Trop fière avec le pauvre monde, dit quelqu'un.

— Bahl elle va se marier, ajouta un autre. C'est de la graine de Paris... çan'est pas fait pour nos villages...

Peut-être les propos échangés eussentils prié, une tournure peu favorable à la belle Irène de Salves, si un nouvel incident n avait, à ce moment, détourné l'attention des paysans...

Une chaise de poste, lancée au galop de chevaux vigoureux, venait de déboucher la route, puis s'était arrêtée devant l'auberge de maître Schwann.

Avant que le digne aubergiste eût franchi les quelques marches qui le séparaient de la chaussée, un autre personnage s'était élancé à la portière.

C'était l'homme aux allures hypocrites

?uenousavons vu, dans lasalle commune, pier, embusqué derrière son journal, ce qui se passait autour de lui.

— Monsieur le marquis, dit-il, en présentant son bras au personnage qui se trouvait dans la chaise de poste, ma lettre vous est parvenue, je la vois, eu temps atile...

Le nouvel arrivant n'était pas uninoonnu pour le lecteur. C'était celui qui, dans la

Sremière partie de ce récit, portait le nom e vicomte deXalizac, et qui, aujourd'hui, par la mort du vieux marquis, avait été investi des titresdesFougereuse.

Dix ans avaient passé sur sa tète. Quoique âgé de quarante ans à peine, il sem- "idait presqutf un vieillard. Sa taille était courbé» et des rides profondes creueaiwit son masque dur et sévère.

Qu:uil à celui qui l'attendait, c'était ce eervileur de connance, ce complice qui, daAs la maison de Fribourg, avait discuté

avec sou maître le plan criminel dont Simon devait être la victime; seulement maître Cyprien s'était élevé de Ik condition de valet de chambre à celle d'intendan faveur bien due à sa complicité dans drame criminel que nous avons racoiu

De plus, ainsi qu'on le verra, il cumula: ■ avec ces honorables fonctions certainprofession plus délicate et moins avouabl e

Le marquis était entré dans l'auberge et avait jeté autour de lui un regard son 'çonneux. La salle était vide maintenu:

seul Schwann, dans son attitude réj.!

mentaire, se tenait le bonnet à la main suçj son passage. il

Mais il s'abstint de toute offre de ser| vice : la physionomie du marquis ne prél sentait aucun caractère encourageant.

— Faites servir le repas dans ma cham bre, dit Cyprien.

Et ouvrant la porte de l'escalier, il prt céda le marquis, toujours silencieux.

Ils arrivèrent ainsi au premier étage.

Pas un mot ne fut échangé pendant qi Schwann dressait la table. Quand il e| préparé le service, Cyi)rien l'attira da un coin de la chambre.

— Ne montez pas sans que je vo appelle, vous m'entendez?...

— Fort bien... Si vous ave« besoin moi...

— Ce n'est pas tout. Veuillez vous a tenir de tout bavardage au sujet de n maître... Si on vous questionne, répon' que vous ignorez tout...

— Mais puisque je ne sais rien! s'é Schwann. , .

— Vous pourriez vous permettre la suppositions, ce que je vous enga'^''^ éviter, dans votre propre intérêt...

— Ma foi, murmurait Schwann en cendant l'escalier, toutes ces maniga de grand seigneur ne me plaisent gi et j'aime mieux mes paysans et mes sa b.mques...

Cyprien avant de refermer la avait examiné soigneusement le cori et avait appliqué son œil aux serrurCj chambres voisines. Puis certain qu ;ie pouvait commettre d'indiscrétui était revenu auprès du marquis.

Celui-ci, ayant jeté sou chapeau n»anteau sur le lit, avait paru vêtu d l)itde drap, sur lequel retomb;iil ur de dentelle. 11 portait une culotte di mir, serrant à la cheville des ba» d chaussé d'escarpins à boucle d'acier

— Nous sommes biens seuls, de M. de Kougereuse.

— Oui, monsieur le marquis.

— Parle donc. Ta lettre m'anao

(«Te

iaia

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tu as retrouvé les traces de ce misérable Labarre.

— J'y suis parvenu en effet... et j'espère que monsieur le marquis sera satisfait dii lèle que j'ai mis à le servir...

— Tu n'as pas vu cet homme?...

— J'ai suivi à la lettre les instructions de monsieur le marquis. Les recherches ont été longues et difliciles. Evidemment cet homme a pris à tâche de se rendre introuvable, et je dois déclarer que je commençais à désespérer, quand le hasard m'a fait découvrir ce Labarre maudit...

Mais, selon vos ordres, je me suis contenté de constater exactement où nous pouvions le rencontrer, et je me suis abstenu de toute relation avec lui.

— Tu as bien fait. Il était important de ne pas lui donner l'éveil. Je veux que ma présence soit pour lui un coup de foudre... Je veux que la surprise, et au besoin la terreur, lui arrachent ^et aveu qui est pour moi le salut...

— Oserai-je demander à monsieur le marquis si, depuis mon départ, ses affaires se sont quelque peu améliorées...

Fougereuseeut un geste de colère :

— Améliorées I ... dis au contraire que la fatalité semble s'acharner après moi... en vain i'ai tout tenté... la ruine s'avance chaque jour plus rapide et plus effrayante... tout m'échappe... tout s'écroule... et dans quelques mois peut-être, je serai à jamais I>erdu.

— Cependant la faveur de Sa Majesté...

— Sa Majesté I... fit Fougereuse en éclatant de rire. Elle se soucie bien de moi... u ai-je pas eu le malheur de déplaire à sa camarilla, et M"" de Feuchères ne s'estelle pas avisée de voir en moi un ennemi!...

— Est-il impossible de dissiper cette erreur?

Fougereuse haussa les épaules.

— A quoi bon?... pourquoi de nouvelles psalmodies?... de nouvelles bassesses? je suis fatigué de plier devant ces intrigants d'antichambre, ou ces influences d'alcôves I... Oh! ajouta- t-il avec un sourire haineux, avec quelle joie ces envieux m'ont vu glisser sur la pente qui m'entrainait! j'ai voulu parler haut et ferme, j ai répété au Roi, que nous étions, nous, les fidèles de l'émigration, ses véritables conseillers, et qu'il était de son devoir comme de son intérêt, de compter avec nous... on ûous a trouvés trop exigeants...

Ob .^ cru nous avoir payés, ajouta le marquis, parce qu'on nous a jeté quelques miilo iouis d'indemnité... comme si la Praucen'était pas à noua, comme si nous n'avions pas tout droit sur ce peuple qui a 1

assassiné son roi et s'est vautré aux pieds d'un aventurier... mais ils n'osent rien' ils ont peur!... patience!... notre tour viendra! tiens, Gyprien, sais-tu ce que ma répondu le Roi quand, un jour qu'il me semblait d'humeur affable, je lui ai fait part discrètement, de mes embarras de fortune... « Monsieur, m'a-t-il dit, un Fougereuse ne mendie pasi > j'ai reçu le lendemain quatre mille louis... dérision...

Gyprien ne put réprimer un demi sourire. Quatre mille louis ne lui paraissaient sans doute pas somme si dérisoire.

— Mais, du moins, reprit-il. Sa Majesté honore de sa bienveillance M. le vicomte votre fils!...

— Mon filst... allons donc!... est-ce que ses allures de gentilhomme peuvent satisfaire ces sacristains de cour... j'ai sans cesse les oreilles rebattues de clabauderies ridicules... mon fils joue, mon fils fait scandale! que sais-je? ces bonnes gens n'ont pas assez d'hypocrites homélies à me jeter à la face, comme s'ils étaient eux-mêmes des parangons de vertu!... Bahl jeunesse se passe... et dès que le vicomte sera marié... à propos de ce mai-iage, as-tu rencontré mesdames de Salves?...

— Je ne suis arrivé qu'hier soir.. .je sais seulement que leur château est à deux lieues environ... et qu'elles doivent bientôt le quitter pour se rendi-e à Paris...

— Quatre millions!... s'écria le marquis en frappant la table de son poing fermé. Et songer que cette fortune pouvait nous échapper I...

— Le mariage n'est-il pas décidé? Monsieur le vicomte, votre fils, n'a-t-il pas été agréé par M"" de Salves?...

— Si fait... et cependant le moindre incident peut ruiner tous nos projets... que la comtesse apprenne ma situation et tous les pourparlers seraient rompus... Oh! il faudra bien que ce Labarre parle, quand je devrais lui arracher son secret par la violence, par la force!...

— G'est un vieillard incorruptible... Ces honnêtes gens ont quelquefois une énergie du diable...

Le marquis releva vivement la tête, et son regard se croisa avec celui de Gyprien :

— Parles-tu sérieusement... et crois-tu qu'il soit possible de résister... à nos instances...

Ces mots étaient prononcés avec une ironie contenue qui leur donnait un sens spécial.

Gyprien sourit.

— Si monsieur le marquis veut bien me laisser agir, je réponds du bonhomme. .j'en ai maté de plus redoutables...

iJE FILS DE M0NT&<R1ST0

— Tu sais d'ailleurs que je ne suis pas un ingrat... que ce Labarre me livre le U'ésor des Fou^ereuse, cette fortune dont ">eul il possède le secret, et mon lils devient l'époux de ia jeune Irène de Salves... ma position, un instant ébranlée, redevient plus forte mie jamais... et sois tranquille! je ne t'oublierai pas...

— Monsieur le marquis me comble...

aussi peut-il compter en tout sur mon dévouement... et sans pai'ler de l'affaire Labarre, pour laquelle je puis dès à présent lui promettre le succès, je crois que je serai bientôt à la portée de lui rendre un très grand et très signalé service...

— Que veux-tu dire?

— Monsieur le marquis n'ignore pas que je prends grand intérêt à la conservation du régime actuel. •

— Hein? fit le marquis ayant peine à réprimer un sourire.

En vérité, M. Cyprien lui paraissait quelque peu outrecuidant de daigner accorder sa protection au gouvernement de Sa Majesté.

— Monsieur le marquis me semble surpris... cependant je me permettrai de lui faire remarquer que plusieurs motifs influent sur mes convictions...

— Voyons vos motifs! et voyons vos convictions!...

— En premier lieu, l'avenir de monsieur le marquis est trop intimement lié au salut de la monarchie pour que je sépare ce*: ces deux questions.

— Ceci est juste. Après?

— Secondement, je me suis trouvé en relations avec certains personnitges qui, daignant reconnaître en moi une certaine habileté, une entente des affaires peu commune, ont bien voulu me charger d'une mission... de confiance...

— Bah ! et quels sont ces personnages?... • — Je ne nommerai à monsieur le marquis que le plus puissant d'entre eux, M. Francbet.

En itrononçant ce nom, l'hounète Cyprien avait pris une aWure contrite qui contrastait singulièrement avec le cynisme habituel de sa physionomie.

De son foté, M. de Fougereuse avait tressaim mal(.;ré lui. M. Fran'liet ([ui était alors à l'apogée de sa carricie exerçait les mystérieu.ses lonctious de directeur généril <ie la police. Prolégéostensiblement par k' duc de Montmorency et le comte Corbière, il devait surtout son élévation à la Société de Jésus dont il était un des plus dévoués afiiliés.

Cb pouvoir occulte, — dont le réseau B'ût«ridiiit (inr ti)Ht« I9 FranM. — Mait re-

douté des plus puissants : c'étai! de la rne de Vaugirard que le mot d'ordre ét.-it donné à la cour et à l.i ville. Nul ne pouvait espérer quelque fiiveur, s'il n«^ rendait tout d'abord hommage à la rcdoulable congrégation... M. Franchet était à ses ordres, et mettait à sa disposition l'organisation déjà puissante de la police polilique.

Aux yeux du marquis de Fougereuse, Cyprien se prévalant delà proleclion de M. Franchet, revêtuit une importance singulière; c'était plus qu'un complice, maintenant, c'était un protei'tour, et il eût pu devenir un rude adversaii-fi.

En résumé, espion de la police et de la congrégation, l'intendant deveiiuit un personnage à ménager.

Un court silence avait suivi cette brusque révélation.

— Continue, dit simplement le marquis.

Cyprien le regardait avec un sourire

ironique.

— Je disais donc à monsieur le marquis que j'employais les faibles ressources de mon esprit à" la défense des intérêts sacrés de la socit'té...

Il bais.sa la voix.

— Et que je suis prêt à lui rendre à la rour la situation que ses... imprudences <ut compromise.

Le Cyprien s'enhardissait pres(}ue jusqu'à l'insolence.

* — Et comment opéreras-tu ce miracle?

— En mettant monsieur le marquis de inoitiédanscertaineopération qui prouvera notre zèle pour la monarchie...

— Hum! fit le marquis à qiû cette asso- «iation répugnait quelque peu. Et de quelle nature est cette opération?...

Cyprien se rapprocha encore et ce fut d'une voix à peine perceptible qu'il reprit :

— Une vaste conspiration s'ourdit dans les ténèbres pour le renversement du Koi...

Le marquis bondit sur son siège.

— Folie!... l'ordre est assuré!. . et la monarchie est forte!...

— Il n'est pas de char si bien équilibré iiu'un grain de sable ne puisse renverser, lit Cyprien qui devenait .sunlencicux. J'afliime à monsieur le marqui.=; que le danger est réel, la propagande active. Une assocatiou rL-{iublicaine...

Ace mot, Fougereuse haussa les épaules.

— Une association républicainz, répéta Cyprien en appuyant sur le mot, couvre do ses affidés la province tout «sutiere. Dans quelques mois, dans ijuelques semaines peut-être, un raouvemeMtéclatera sur tous les points de la France, e; qui «ait?... peut-être le trône sora-t-il cbranlé plus vite gn«»ii n« 1* p^ns* .. In mv«ul^ est

Impopulaire... C'est par la force seule qu'elle se soutient... Est-elle assez forte pour résister à un soulèvement universel? Il est permis d'en douter malgré les apparences. Eh bien!... moi, pauvre serviteur de monsieur le marquis et du Roi, je puis arrêter le mouvement avant qu'il ait pris '.out son développement... Je puis livrer à la justice les chefs de l'association... Mais • jue suis-je? un infiniment petit. Si grand fjue soit le service rendu, on me jettera quelques os à ronger, et on se croira quitte envers moi... mais que monsieur le marquis de Fougercuse, pair de France, dénonce aux Tuileries la formidable associalion qui menace le trône et l'autel, qu'il se présetite au c;ibinet du roi les mains i>leines de preuves, qu'il livre les documents, les str.tuts, la liste des conjurés... et monsieur le marquis de Foi-pe ouse, plus fort que les ministres, plus pu <sa:it viue les plus puissants, devient in .ure de !a France... Il sauve le trône et l'autel... it il n'est pas si haute récompense qu'il ne puisse exiger...

Le marquis s'était levé brusquement.

Son regard étincelait. Il s'arrêta devant Cyprien :

— Et tu dis que tu as surpris ce secret terrible?

— Je tiens en mes m-ains les principaux Qls du complot...

— Tu serais prêt à m' abandonner le bénéfice — considérable, quoi que tu en dises — qui te serait assuré par tosrévélations?...

— Je suis avant tout le serviteur de monsieur le marquis...

^ — Cartes sur table 1 fit tout à coup M. de Kougereuse. Que me demandes-tu en échange de cet immense service...

— Je ne pose aucune condition... J'ai foi en la générosité de monsieur le marquis...

— Tu as raison. Ah! C3'prien ! s'écria le marquis dont l'agitation croissait à chaque instant, quej'aie enfin entre les mains 1 cette puissance qui toujours m'échappe, et [ jo te ferai si riche, et je te placerai si haut 1 ijue les plus grands de France se courbe- ' Lont devant toi... '

— Je remercie monsieurle marquis de sa ' bienveillance... et je me permettrai de lui ' rappeler ses paroles à l'occasion... Quant ' a présent, occupons-nous de Pierre La- ) barre... Le temps presse. Car ici môme je j s':i3 la piste du complot, et je tiens à être promptement de retour...

— Je Buis prêt, dit le marquis. Où trouveron» nous Pierre Labarre?

— Adeux lieues d'ici environ, auprès d9 la petite ville de Vagney.

— L est maintenant trois heures, reprit

de Fongereuse, nous pouvons certainement revenir à Saint-Amé dans la so'rrée...

— Donc, si monsieur le marquis m'y autorise, je vais commander des chevaux...

Sur un signe de Fougereuse, Cyprien sortit.

Quand le marquis fut seul, il se laiss \ tomber sur une chaise et sa tète s'inclin > sur sa poitrine.

— Ah! s'il disait vrai! murmura-t-ii.

Pourtant, malgré toute mon assuranc.

j'ai peur 1

Quelques ranidés explications sont nt cessaires.

Avec les troupes étrangères, la famill'des Fougereuse était rentrée en France, e grâce à M. de Blacas, avait obtenu immé diatement les faveurs du roi. Le vieu.-> marquis avait été élevé à la pairie, sor fils avait été accueilli à la cour comme u des soldats les plus dévoués à la caus monarchique. Il semblait que désorma: l'horizon se fut à jamais éclairci, et quelrêves si longtemps caressés par Magd:' lena dussent enfin se réaliser.

Le fils du marquis — alors vicomte d- Talizac — avaitpufacileraentobtenircon^tatation de la mort de Simon Fougère.

Quant à ses en ants, ils avaient disparu ainsi que Françoise, sa femme, et il n'était pas douteux qu'Us n'eussent péri dans la tourmente.

Le vicomte de Talizac n'avait donc pas hésité à réclamer pour lui seul — lors de' la mort du marquis, survenue dès 1817 — l'héritage des Fougereuse.

Mais à sagrauile surprise, cet héritage, quoique considérable encore, était beaucoup moins important que le vicomte et Magdalena ne l'avaient espéré.

Depuis sa rentrée en France, le vicomte avait contracté des dettes énormes. Quand le titre et la fortune des Fougereuse lui échurent; lorsqu'il s'assit à son tour sur le fauteuil de la pairie, ses créanciers, qui jusque-là avaient patienté, se montrèrent intraitables. Et pour éviter le scandale, il fallut leur abandonner une forte part de l'héritage paternel.

Certes, si le nouveau marquis etMagd.^lena n'eussent été dévorés d'une passion de luxe, d'autant plus violente qu'elle avait été plus longtemps contenue, leurs revenus étaient plus que 8uffisâ:2ts pour leur assurer une situation honorable et enviée.

Mais on eût dit que ces deux êtres — ^.qni n'avaient pas reculé devant ua crime horrible pour s'assurer la fortune des Fougereuse — éprouvaient un besjin mconscient de s'étourdir. L'hôtel (ju'ils occu-

LE FILS DB MONTB-CaiS'AJ

paient — au centre du faubourg Saint-Oermai» — devint bientôt un foyer de fêtee perpétuelles, le rendez-vous de la noblesse élégante et frivole, le gouffre où disparaissaient peu à peu la fortune et, qui saitî l'honneur de fa famille.

Le fils de Magdalena — qui portait maiHtenant le titre de vicomte de Talizac — élevé au milieu de ces prodigalités folles, ' sentit se développer en lui les mauvais instincts qu'il tenait de la nature et que la coupable indulgence de sa mère excitait sans cesse.

Dès l'âge de quinze ans, le vicomte de Talizac était un des dandys les plus connus de Paris. L'or s'égrenait sous ses doigts, et Magdalena souiiait quand quelque flatteur lui racontait, avec un sourire, les prouesses de son fils.

Le premier, le nouveau marquis de Fougereuse, avait sondé du regard l'abime dans lequel il se sentait tomber.

Il avait tenté d'adresser à Magdalena quelques observations, mais, dès les premiers mots, il avait été arrêté :

-> Monsieur, lui avait dit Magdalena, le fils de Fougereuse n'est pas un manant qui ait appris à amasser quelques louis, gagnés à la sueur de son front. Il est aujourd'hui le seul de votre nom. Vous devez à votre propre dignité de lui conser ver dans la société le rang qui lui appartient. Mon filsàmoi est un vrai gentilhomme qui ne comprend ni ne veut rien comprendre à vos comptes et à vos parcimonitjs... Que ceci soit entendu une fois pour n'y plus revenir... Si votre fortune g'écroule, à vous de la relever...

Et comme il insistait :

— Croyez-vous, reprit-elle en baissant la voix et en le regardant en face, croyezvous que ce soit pour faire de mon fils un mendiant que je vous ai dit de tuer l'autre...

Les deux coupables se mesurèrent du regard, Mais Magdalena était de ces natures indomptables devant qui tout doit s'incliner. Le marquis plia... ce ressouvenir (lu crime avait brisé toute son énergie. Magdaleaa le poussait àa nouveau sur la route maudite... il lailait qu'il marchât en araot...

Alors commença pour le marquis une exibleuce épouvantable. Eln T&io, par les moyens les moins avouables, il parvenait à jeter l'or ^ poi^ées aux cupidités de la n^rqui.se 3t de son fiU... il semblait que t dans un creuset invisible cet or se fondit Uislajitanément.

C'est alors que seprésentapour le jeune

vicomte de Talizac, lallianc». projetée avec M*!» de Salves.

C'était pour le marquis d« Fou-gereuse la dernière planche de salut. Mais pour que ce mariage s'accomplit, pour que les quatre millions des de Salves vinssfjit combler le déficit chaque jour plus effrayant, il fallait empécoer à tout nrix one catastrophe...

D^à de sourdes rumeurs oiroalaicot à la cour : on parlait d'actes commis qui auraient pu entacher l'honneur du marquis de Fougereuse, et dont son fils, le vicomte de Talizac, eût été, sinon le complice, tout au moins le bénéficiaire. Plusieurs gentilshommes avaient abandonné l'hôtel, à la façon des rats désertant les édifices menacés. Le caractère hautain du marquis et de Magdalena ne leur avait, on le comprend, concilié aucune sympathie : l'insolence de Talizac était devenue proverbiale et plusieurs fois déjà, les jeunes gens avaient tenté de mettre à la raison « le bravache bossu I » comme on l'appelait. Mais il avait été heureux dans tous ses duels, et l'antipathie qu'il inspirait n'avait fait que s'accroître... Aussi la chute prochaine de cette famille détestée était-elle activée plutôt que retardée, grâce à ce» mille propos qui se débitent sous le manteau, et qui sont plus dangereux qu'une accusation publique et formelle...

Il est maintenant facile de comprendre quel intérêt poussait le marquis à se rendre auprès de Pierre Labarre.

11 fut interrompu dans ses réflexions par Cyprien, qui était remonté, après une assez longue conférence avec maitre Schwann.

— Monsieur le marquis, dit-il, voici un fâcheux contretemps ! . ..

— Qu'y a-t-il? lit Fougereuse avec une impatience inquiète.

— 11 parait que, dans ce pays de malheur, l'hiver ne se passe point sans inondations. On vient d'apprendre à l'instant que le saut de la Cuve, une sorte de torrent qui longe la route de Vagney, commence à déborder... et l'aubergiste m'affirme qu'il serait très imprudent de se diriger de ce côté.

— N existe-t-il pas une autre route?

— Sur tous les points, on a signala- des crues, et partout le danger serait le même...

— Ces gens-là exagèrent saas doute le péril pour taxer leurs services & plus haut prix... double, triple les otTre.s pour 1m chevaux...

— Certes, je n'ai pas attendu que M. la marquis le permit pour essayer de et

Deux de nos personnages se promenaient

Liv. 61.

moyen... mais personne — vous m'entendez — personne, à l'exception de l'aubergiste, ne possède de chevaux...

— Achète ceux de ce Schwann.

— Il a refusé de vendre... ainsi que certain saltiinbati([ue qui est arrivé ce matin avec deux -haridelles.

— Mais alors c'est un complot...

— Eh bien ! si monsieur le marquis le désire, nous partirons seuls et àl'instant...

— C'est bien...

Le marcjuis s'enveloppa de son manteau et descendit, suivi de Gyprien.

Maitre Schwann tenta encore une fois de s'opposer au départ des deux voyageurs. Mais le marquis était dans un état de fièvre qui ne laissait aucune prise à la réHexion...

Ils s'éloignèrent.

Huml lit Schwann, je ne serai guère tranquille... jusqu'à ce qu'ils soient revenus... l'inondation ne fait que commencer. . . mais la Cuve est traîtresse. . . et quelquefois en deux heures... elle a tout envahi...

ENTREZ I entrez! MESSIEURS!

Tandis queliirdel et Fanfar édifiaient la bara(}ae pour la représentation du soir, tandis que Fougereuse et Gyprien échangeaient leurs honnêtes confidences, Robeccal était allé rejoindre la Roulante, qui l'attendait sur la route, ainsi qu'elle le lui avait promis.

Ce qu'était la Roulante alors que le brave Girdel avait commis la sottise de l'épouser, quels charmes l'avaient séduit en elle et l'avaient aveuglé, à ce point qu'il eût tait de cette femme ta seconde mère de Caillette, certes il eût été difficile de le deviner en considérant cette masse de chair, sans forme et sans beauté, cette physionomie brutale et revêche, ces yeux hypocrites et haineux.

Mais Girdel était seul : il avait pleuré la pauvre morte, et la Roulante l'avait consolé. Elle présentait alors ces beautés regorgeantes dont la jeunesse seule subit la séduction : et puis elle avait habilement manœuvré, lacoquine i si habilement qu'un jour l'honnête Gueule-de-Fer s'était cru obligé de lu' rendre l'honneur.

Une fois en possession de ce nom de Madame Girdel qui avait été longtemps l'objet de ses convoitises, elle avait jeté franchement le masque et avait étalé en pleJB. jour le stock de qualités dont elle étaii pourvue : avare, ivrogne, violente, envieiise, elle présentait — non pas en

raccourci — un spécimen complet de la perversité humaine. De la femme, rien.

Elle haïssait Caillette pour sa grâce, pour ses seize ans, pour sa bonté. Elle haïssait Fanfar — l'enfant trouvé — pour sa force et le charme indicible qui s'ex halait comme un parfum de sa personne et de sOn cœur...

Enfin elle haïssait Girdel pour sa patience, pour cette placidité qui se démentait rarement, pour sa gaieté franche et naïve...

Un jour Robeccal était entré dans la troupe.

Encore une de ces sottises comme en commettent les braves cœurs. Robeccal gisait sur une route, mourant de faim.

Gueule-de-fer l'avait recueilli, Être raté au physique comme au moral, nature incomplète en tout excepté en vices, Robeccal s'était promptement entendu avec la Roulante. Ces deux perversités s'étaient comprises. Robeccal — sorte d'atzec rabougri avait plu à la monstruosité plantureuse. Les nerfs de Robeccal avaient vibré à l'approche de cette chair. Ils s'étaient accouplés — nous ne disons pas aimés.

Et cette liaison honteuse s'était resserrée dans les élans d'une haine commune.

Maintenant ils voulaient tuer — tuer Girdel — tuer Fanfar. Ils auraient en plaisir à torturer Caillette, comme les enfants cruels étouffent sous leurs doigts les petits oiseaux des haies... Ils avaient soif de voir souffrir tout ce monde.

~ Il faut en finir, avait dit Robeccal.

Et ils étaient assis tous deux, sur le revers de la route, étudiant soigneusement quel serait le plus prompt et le plus sûr moyen d'arriver à leur but.

Chez Robeccal il y avait désir, doublé de spéculation.

A cette époque les paysans étaient encore naïfs et sevrés de toute distraction. Le saltimbanque ambulant était accueilli avec une joie franche qui se traduisait par de grasses recettes. Donc, l'entreprise était fructueuse, et Robeccal prétendait s'élever du rôle de comparse à la fonction d'entrepreneur.

Que Gueule-de-Fer disparût — par accident ou par toute autre cause, la Roulante restait seule maitresse du fonds, de la carriole, des chevaux, capital sérieux dont Robeccal aurait le maniement.

Quant à elle, son objectif était plus simple. Elle voulait avoir son Robeccal, à elle, à elle seule. Veuve, elle l'épouserait, c'était une passion bestiale qui prétendait s'assouvir sans entraves. Certes, Girdel les gênait peu, dédaigneux de l'espionnage. Mais, cependant un jour pouvait venir où il ouvrirait les yeux.

Il était clair que déjà ses soupçons étaient éveillés. Plus encore, la Roulante et Robeccal agissaient comme s'ils eussent voulu le contraindre à la révolte. On a vu tout à l'heure un exemple des provocations auxquelles il était incessamment en butte.

Restait Fanfar. Restait Caillette,

De Bobichel, on ne daignait même pas se préoccuper, Robeccal ayant cent fois déclaré que c'était un niais, facile à mettre à la raison.

Girdel mort, la Roulante se chargeait de Caillette : quand elle prononçait ce nom, elle fermait les yeux avec cette intime sensation d'hypocrite jouissance qui provoque le même mouvement chez les fauves. Elle rêvait des supplices inconnus... et l'imagination ne lui ferait certes pas défaut !

Mais Fanfar !... En vérité, il était bien étrange qu'on eût à compter avec cet enfant sans nom, ramassé un jour au coin d'un champ, et qui, — c'était à n'y pas éroire l — faisait aujourd'hui la loi. La haine de la Roulante avait d'abord hésité. Si Fanfar avait daigné remarquer les regards langoureux qu'elle lui jetait alors qu'il avait seize ans, s'il avait consenti à prêter l'oreille aux enseignements que la mégère était prête à lui dispenser, en généreuse éducatrice, il aurait certes pu remplir le rôle qui depuis était échu à Robeccal.

Point. Il aimait Girdel, il l'appelait son père. Ce Joseph avait détourné les yeux de cette Putiphar mastodontesque.

Rien gue la mort n'était capable D'e.Tpier ce forfait...

Quant à Robeccal, le rachitique haïssait le fort, le méchant haïssait le bon, c'était justice.

Il avait bien une autre idée qui se résumait en un nom : Caillette I mais de cette idée-là il ne parlait pas à la Roulante. De tout ceci, la conclusion était que Fanfar devait disparaître en même temps que Girdel. Outre que c'était une double satisfaction pour nos gredins, ils comprenaient encore que c'était plus sûr : Ce diable de Fanfar avait de telles prétentions à l'intelligence que peut-être — après l'événement — il se fût avisé de chercher la vérité...

Yeux à fermer, bouche à rendre muette.

Voilà chose convenue.

Il parait pourtant que les moyens d'exécution demandaient longues réflexions et sérieuse discussion. Car la nuit toinliail, quand par des chemins dilférent.';, Robeccal et la Roulante regagnèrent Saint- Amé.

Or, il se trouva que sur la route suivie par le premier, deux de nos personnages se promenaient, en attendan'. )'heure de la représentation. Le terme « se promenaient » n'est peut-être pas absolument exact. Car voici ce qui se passait .

Bobichel ayant posé sur le bord du chemin «on chapeau de carton gris, se livrait au charmaat s^^ercice qui a nom t la grenouille. » Le patient — le disloqué — pose les mains à terre, puis se soutenant, élève en l'air son torse et ses iambes qui, peu à peu, obéissant à un effort continu,viennent faire cravate autour de son cou...

Bobichel opérait cette convulsion anatomique avec une aisance des plus remarquables... et c'était là le moment qu'il choisissait pour débiter à la galerie ses folies les plus gaies.

Pour l'instant, il était dans le feu de l'étude, s'entretenant les mains et les jambes.

Auprès de lui. Caillette répétait ses exercices de danseuse, s'élevant en l'air, les bras arrondis, tournant sur elle-même, se dressant sur ses pointes et esquissant avec une légèreté sans pareille des jetés et battus de la bonne école.

Mais ils n'étaient pas si fort absorbés dans leur étude qu'ils s'abstinssent de causer.

Il semblait que jamais Bobichel n'eût l'esprit plus libre que lorsqu'il avait la tête en bas :

— Petite Caillette, disait-il, vous direz tout ce que vous voudrez... vous êtes triste...

— Je t'assure que tu te trompes, faisait la petite en lançant d'un élan nerveux sa jambe gauche dans le vide.

Pliant ses coudes, Bobichel touchait presque le sol de sa poitrine.

— Bien vrai I personne ne vous a fait de la peine ?...

— Personne...

Il y eut un moment d'arrêt, Bobichel ramassait un sou avec ses dents : mais il l'eut bientôt placé en lieu sûr, c'est-à-dire à l'intérieur de ses maxillaires et il reprit :

— Ce n'est pas cette belle demoiselle... par hasard!... à qui notre cher Fanfar • si bien dit son faitf... elle ne s'est pas r< vengée sur vous?...

Sans doute, la danse commençait à fatiguer Caillette, car elle rougit vivement et répondit avec vivacité :

— Je t'en prie, Bobichel, ne me taquine pas... je te dis que je n'ai rien... si je suis triste... eli bien I c'est involontaire, sans raison... on a des jour? comme cela..

— C'est vrai! moi-même, sans letia^.Ml, l'aurais aussi mes noirs I...

— Toi I et pourquof?

— Oh I ça, c'est des choses que je ne peux pas trop vous expliquer... Mais voyez-vous, petite Caillette, il y a des méchantes gens avec nous...

La B grenouille » s'était contractée et sautait maintenant sur place...

— Ne parle pas de cela...

— Vous savez bien qui je veux dire I... ohl ce gueux de RobecI moi, je suis sûr qu'il nous jouera quelque pied de cochon, sauf votre respect... Il manigance un tas de choses avec cette...

Caillette l'interrompit brusquement :

— Bobichel I fit-elle d'un ton de reproche.

— C'est ça... vous êtes la bête du bon Dieul... comme votre Fanfar! Ah! vous allez bien ensemble tous les deux !...

— Bobichel !

— Y a pas de Bobichel qui tienne... vous vous ferez mander la laine sur le dos. . . et vous serez les dindons de la farce... V'ià mon idée!... je suis un homme libre, quoiqpie pitre... et je dis ce que je pense...

n continuait à sautiHer sans cesser de parler.

— Robeccal et la Roulante, deux bandits I... oui, c'est votre seconde mère, c'est la femme au brave Girdel... eh bien! on verra... on verrai...

A ce moment, au bout de la route, se profilait la silhouette de l'ignoble Robeccal.

— Regardez-moi ça, maugréait Bobichel. D'où que ça revient? Hum!... l'éléphant doit pas être loin I... et ils ont encore comploté un tas d'infamies !... mais voyez donc! a-t-il une sale tête I...

— Allons ! viens, Bobichel !... cria Caillette qui de fait ne se souciait guère d'être rencontrée par Robeccal.

— Que je vienne !... non, non !... allezvous-en, mamzelle Caillette. Pas besoin que ce moigneau-lk vous voie de si près... Allez-vous-en, je vous rattraperai.

— Que veux-tu faire?

— C'est mon idée... je veux causer un brin avec ce tartufion-là...

— Ne fais pas d'imprudence... père te gronderait...

— Allez! allez! et soyez tranquille!...

Robeccal a'^prochait. Caillette hésita

encore, puis, se décidant enfin, elle se mU ^ courir dans la direction de Saint-Amé. Robeccal la vit s'enfuir : un mauvais sourire éclaira sa face glabre.

— Bon! fit-il ^ntre ses dents, tout ça se paiera avec le reste...

Il était- irrivé près de Bobichel qui n'avait pas quitté sa pose de grenouille ankylosée. Mais quand Robeccal fut à sa portée, ses jambes se détendirent avec la

netteté d'un ressort, «f sans doute pai hasard, ses pieds touctièrent sa «asquett» qu'ils lancèrent à quelques pas en arrière. ' — Tu pourrais bien faire attôutio'i ! ftl Robeccal en serrant les points. -

— Oh ! bien des pardons ! j'ai pas fait exprès, dit Bobichel d'un air benêt. Je ne t'avais pas vu...

— Ouais!... En tous cas, la jolie Caillette m'avait bien vu, elle... car elle a filé m m'apercevant, comme si j'avais été le diable I

— Oh ! des bêtises de mijaurée ! faut pa.s faire attention !

Remarquez qu'en ce moment Bobichel eût rendu des points au conseiller de César Borgia, autrement dit Machiavel.

— Moi! continua-t-il, je ne sais pas ce qu'elle a à être comme ça toujours sur mon dosl... je peux pas avoir un instant de tranquillité ?

— Avec ça que tu la rebiffes ! dit Robeccal avec un haussement d'épaules. Tes devant elle pire qu'un chien couchant!...

— Que que tu veux !... J'ai pas ton énergie!... Ah! si j'avais ton énergie!...

Robeccal le regarda; puis fronçant les sourcils :

— Qu'est-ce que tu ferais? ajouta- t-il.

— Ce que je ferais!... Je n'en sais rien, parce que je ne suis pas un malin. Mais, vrai de vrai!... J'en ai assez, moi, des grands airs de tout ce monde-là...

Robeccal n'était pas un sot, étant foncièrement méchant. Ces révoltes de Bobichel lui étaient plus que suspectes.

t — Est-ce qu'il voudrait me faire jaser? pensait-il.

Et il n'avait pas tort, comme bien on devine.

— Ohl il y a surtout ce Fanfar! fit Bobichel en se remettant sur ses pieds.

— Allons donc vous êtes comme les deux doigts de la main!

Bobichel dans un élan de bonhomie assez bien joué, passa son bras sous celui Robeccal.

— Vois-tu, mon vieux, tant qu'on n'est pas le plus fort, faut bien hurler avec les loups!... c'est ce que je fais, mais patience!... ce sera pas toujours le même qu'aura l'assiette au beurre I... ce Fanfar, je le ménage, parce que c'est le bichon, le flû chéri au patron... mais après tout, c'est un étranger qui ne nous est rien... et qui mange notre pain...

— Il aide au succès des représentations!...

— V'ià que tu le défends! Robec, c'est pas bien! c'est pour me contrarier!...

qu'est-ce qu'il fait après tout !... c'est peut-

re

ètr« bien difficile, Voilà-t-il pas! parce qu'D est fort, parce qu'il a appris un tas de choses, parce qu'il joue d'un tas d'instruments ijui me font hurler comme les chiens <iui entendent l'ocre de barbarie .. eh bien 1 que qui» ca prouve!... il a de la chance... et j'en connais plus d'un qui le valent bien... sans nous compter...

— Ah I si on pouvait se fier à toi, s'écria involontairement Robeccal.

En vain, Bobichel s'elîorça de composer sa physionomie. Il était encore trop niiïf pour conserver une impassibilité de marbre.

Robeccal surprit sur son visage un signe tton équivoque dont la signification se pouvait traduire ainsi :

— Allons donc! il y vient! Uparlel...

Les natures mauvaises ont eu l'intui-

eion de la haine. Non ! Bobichel ne détestait ni Fan far, ni Caillette, ni Girdel. Il mentait, c'était clair. Et Robeccal qui avait été sur le point de se laisser prendre!...

— On peut se fier à moi! répondit nettement Bobichel, surtout si c'est du mal à faire 1...

Maladresses sur maladresses ! Robeccal était paré maintenant...

— Eli bien 1 tu ne sais pas, reprit-il en baissant la voix, je veux quitter le patron...

— Toi!...

— Et si tu veux, nous décamperons tous les deux, une nuit, sans avoir prévenu... je sais un bon endroit, une maison où nous serons reçus à bras ouverts... et traités coainie des coqs en pâte!... et puis sont;e donc à la bonne tète que fera Gueulede-Fer quand il ne nous trouvera plus... Hal ha! ha!

Robeccal éclata de rire.

— .le suis l)lousé, pensa Bobichel, il est ;lus futé (jue uioi, le gredin!...

— Eh bien ! ça te va-t-il?

— Et quand ca terions-nouB notre fu-

— Une de ces nuits ou il ne fera pat trop froid.

— Est-ce loin que nous irons?

— Bahl tu as di jà pour de le latigiierl... Mais va, mon vieux, sois tranquille... ça s'anan^oia bien... Au revoir, à tout à l'heure I

— Tu me quittes! où vas-tuî

— E^t ce que ça te regarde? fit Bobeccal dureiiiiiil Vois-lu, l'ami, j'aime pas qu'on me iiioucliarde.

El sur ce mot, Robeccal lui tourna le dos.

Bobichel le regarda tandis qu'il se diri-

geait vers la baraque, et de grosses larmes lui montèrent aux yeux. Il se lança de violents coups de poing sur la tète :

— Idiot! brute! grommè'la-t-il. Quand jeté dis que tu ne seras jamais bon à rien !.. . faut avertir Fanfar... oui, c'est ça 1... mais pas aujourd'hui, ça le troublerait pour ce soir... demain... demain sans faute...

Et comme il remarqua que quelques gamins s'arrêtaient pour le regarder, prêts à éclater de rire en voyant sa mine d'autant plus grotesque qu'elle était plus désolée, il se mit à courir jusqu'à l'auberge...

Girdel était sur la porte en grand costume d'apparat.

— Eli bien. Bob, qu'est-ce que c'est que ça? On fait attendre l'autorité I

— Mais, patron...

— Tu as la figure à l'envers.

— C'est parce que la grenouUle n'allait pas bien.

— Boni... viens prendre un verre de quelque chose, ça te dérouillera...

Schwannl... viens trinquer avec nous, et en route pour la gloire.

Une heure après, la plac^ de Saint- Amé resplendissait de lumières. Les mots n'ont bien entendu qu'une valeur relative. Resplendir peut surprendre. Mais pour aui réfléchit à ce qu'était h cette époque 1 éclairage dos grandes villes, il sera facile de supposer ce que pouvait être en temps normal, la physionomie nocturne d'un village. Un réverbère s'appelait proirrès : i deux confinaient h la proiligalil'i. Maître Schwann possédait bien une lanterne appendue à un croc de fer; mais son grandpère avait laissé au père — qui l'avait transmise au fils, puis au petit-fils — cette tradition que le couvre-feu, l'extirction était de nécessité sociale une heure après le coucher du sokiil. Or, Phébus se reposant à six heures, à sept heures précises la lampe était reliKieusement éteinte.

Mais la baraque de Girdel possédait trois laiii|ie8 d'Argand ou quinciuets — selon que vous donnez h l'Amérique le nom de ; Vespuce ou celui de Colomb, — qui accrochéesaux montants extérieurs, |>roietaient sur la place des rayonnements de féerique lumière, toutes proportions gardées.

Voyez d'ici l'éliahissement des paysans.

C'étaient — de la part de ceux qui arrivaient en face de la baraque — des cris de joie et des éblouissetnents...

Sur le tréteau, Bobichel criant :

— Entrez! entrez! messieuTo, mesdames I Dix sous les premières, cinq sous les necondes I

Puis il embouchait la trompe à pavillon de carton et s'exclamait :

— Spectacle extraordinaire!... L'inimitable Gueule-de-Ferl... La femme-saurage... et Fanfar! Fanfar!...

Et ce nom de Fnnfar, qui sonnait comme un appel de clairon, vibrait en échos retentissants.

— Entrez! entrez! messieurs!

Et. pendant ce temps, Caillette, appuyée contre la toile où son petit doigt avait pratiqué une déchirure, murmura, le cœur battant :

— Elle ne viendra pas!

Et Hobeccal, passant auprès de la Roulante, se penchait à sou oreille en lui disant :

— C'est fait.

Bobichel répétait, frappant des deux poings sur la caisse :

— Entrez! entrez! messieurs, mesdames!...

Un cheval trempé de sueur s'arrêta net devunt la baraque.

— Vous ne m'avez pas oubliée, dit Lrène de Salves à Rubichel.

Girdel montra sa tête entre deux portants.

— Nous vous attendions pour commencer, fit-il. Mais vous êtes seule?..,

— Ma gouvernante me suit.

— Elle est venue! dit Caillette, qui

fiâlit et se retourna pour regarder Fanar.

Impassible, le jeune homme tressait une corde en fer, destinée à un appareil de gymnastique.

— Entrez! entrez! messieurs I mesdames! Cinq sous les secondes! dix sous les premières!...

Et les paysans se poussaient du coude :

— Eh ! faut voir ça ! Bah I pour une fois, on n en mourra pas...

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