LB8 IDÉES DE ROBKCCAL
Certes, nos fabricateurs d'Alhambras, d'AJcazars, de Folies de toute qualilication ou de Cirques plus ou moins américains, eussent jugé bien modeste l'établissement de CJueule-de-Fer.
Au milieu, une piste. Autour, une galerie formée de gradins. Balustrades et bancs de boià. Un peu de serge rouge. Une draperie de velours à l'entrée des artistes. C'était tout
11 y avait un orchestre. Mais quel orchestre! Bobichel faisait sa triple partie sur le pi.'îtoD.lajïros.secaissft et le chapeau
chinois, ayant deviné l'homme-orchestre.
Cette cacophonie s'accentuait des beuglements de Giriel qui, consciencieux, avalait pendant les temps de répit que lui laissait la représentation, le cuivre d'un trombone.
On jouait tout le temps la sérénade de VAmantJa/oux. Pauvre Grétryl Quelle souffrance s'il eût entendu! Ils n'allaient pas au-delà des deux preii.iers vers :
Alors que tout sommeille Dans l'ombre de la nuit...
Et ils recommençaient à mort...
Les gradins étaient garnis à rompre, crowded, comme disent les Anglais. De temps à autre il y avait des craquements smistres. On n'y prenait pas garde...
tous les yeux étaient écarquillés, les oreilles faisaient conque... un murmure, semblable au bruissement de la mer, boulait dans cette foule pressée. Les enfants grimpaient au dos de leurs mères, les femmes caquetaient, les hommes discutaient. . .
Puis, il se fit un grand silence.
Irène de Salves venait d'entrer.
Droite, hautaine, elle s'était glissée entre les rangs des spectateurs, inclinant à peine la tète pour s'excuser de passer devant eux : ils s'effaçaient, d'ailleurs, autan; que le leur permettait l'étroit espace dont ils disposaient, puis derrière elle ils échangeaient des regards sui-pris, sans malveillance d'ailleurs.
Un mot de M»' de Salves :
Elle passait dans le pays pour une singulière créature, une tauvage, disait-on quelquefois.
Le comte de Salves, son grand-père était mort en 93 sur l'échafaud. En réalité, c'était un des plus ardents conspirateurs • qui eussent tenté de frapper la République par derrière, pendant que les armées des va-nu-pieds couraient aux frontières.
Et pourtant, telle était l'aberration des esprits à cette époque formidable qu'au moment de livrer sa tète à bamaon, il s'était tourné vers la foule et avait crié :
— Vive la France!
Comme si tuer la République n'eût pas été assassiner en France.
Quant au père d'Irène, il avait suivi la fortune de Bonaparte et était tombé avec tant d'autres dans la retraite de Russie, laissant, sous la garde de la comtesse veuve, sa fille alors âgée de quatre ans.
M"» de Salves, frappée au cœur nar la mort de son mari qu'elle aimait et admirait à la fois, était venu ensevelir sa dou-
leur dans le château qui lui appartenait auprès de Remiremont.
Irène avait grandi sous ses yeux ; il seraulait que la ieune fille eût hérité l'esprit audacieux et aventureux de son père. Et c'était une si grande joie pour sa mère que, loin de réfréner cette ardeur presque maseuline, elle l'avait au contraire encouragée, tant il lui semblait retrouver dans l'enfant indomptable le vivant portrait de son père...
C'était la même vitalité exubérante, le même mépris de tout danger, le même orgueil de race. Pour un peu, la comtesse eût dit à sa fille, comme Villeroy à Louis XIV :
— Tout ce peuple est à vous !
De bonne foi, Irène, possédant une fortune princière, habituée à ne réprimer aucun caprice, libre de toute entrave, se t/oyait d'une nature supérieure à ces paysans qui la saluaient au passage.
Elle croyait à la toute-puissance de l'argent, et la comtesse, qui, cent fois, avait dû indemniser les paysans parce que M"* Irène avait chassé leur gibier ou galopé dans leurs champs, encourageait cette prétention autoritaire.
A peine avait-elle quelquefois hasardé quelques observations : Irène lui imposait silence en l'embrassant, et la comtesse s« taisait en souriant.
Puis la maladie était venue. La comtesse était maintenant clouée sur son fauteuil par la paralysie : elle n'existait plus que par sa fille, et c'était comme une dernière échappée de la vie qui arrivait jusqu'à elle, lorsqu'après une de ses courses vagabondes Irène lui rapportait — sur .son front éclairé la lueur du grand soleil — dans ses cheveux dénoués les senteurs des bois profonds.
L'enfant s'était faite jeune fille. Ce qui n'était que fantaisie, était devenu caprice. Dans cette âme éclose à l'air de la liberté, il y avait de folles contradictions. Tour à tour charitable ou impitoyable, bienveillante ou railleuse, Irène passait dans la vie comme si l'espèce humaine toute entière eût été soumise à sesimpreaeionsde l'heure présente.
Tantôt rieuse oomme un enfant, elle prenait plaisir à courir, de tout l'élan de son eheval à travers les guérets ou les bois, franchissant les fossés, se jetant, gaie et folle, au devant de tous les périls... tantôt
Sensive, chercheuse, elle s'allait cacher ans quelque vallon couvert d'ombre ou bien s'asseoir sur quelque cime inaccessible, et là, les yeux secs et ardents, sans •ouci du vent qui secouait sa chevelure
noire, elle rêvait... éternelle rêverie de jeune fille qui plonge dans l'inconnu, qui aspire à l'innomé, qui pressent la vie.
Elle avait des irritations sans uioiif et des indulgences irraisonnées.
Un jour qu'un gamin du village lui avait jeté une pierre, elle l'avait poursuivi, coupant l'air de sa cravache... mais, comme l'enfant s'était brusquement arrêté, les bras croisés, la tête haute et l'avait défiée, elle s'était mise à sourire, et lui avait jeté sa bourse...
Une autre fois, on lui avait raconté qu'un incendie avait détruit un pauvre hameau. C'était l'hiver.
Elle avait ricané d'abord. En vérité, ce monde de manants lui souciait peu. Puis la nuit, elle s'était levée, avait sellé son cheval de ses propres mains et s'était élancée vers le village, où pendant de longues heures elle avait soigné les blessés et distribué des secours.
Et on la remerciait.
— Mes nuits sont mauvaises, avait-elle répondu; j'avais besoin de cette fatigue.
Bonne? mauvaise? nul n'aurait pu lo dire. Seulement, on se défiait d'elle. Elle avait fait chasser par l'huissier des débiteurs insolvables et recueilli des enfants sans mèie; livré aux tribunaux de? paysans qui avaient chassé sur ses terres, et passé de-s nuits au chevet des malades... Ombre et lumière.
Il y avait quelques mois, le notaire de la famille s'était enfermé avec la comtesse malade : et après son départ, elle avait appris que son mariage était décidé.
elle épousait le vicomte de Talizac, fils du marquis de Fougereuse. Le mariage n'éveillait en elle aucune idée spéciale. Elle avait l'innocence des natures primitives. Gomme elle avait vu que sa mère désirait cette union, elle avait consenti à tout. Un seul détail la chagrinait, il lui fallait quitter ses forêts, ses Vosges, ses torrents. Jamais Paris nel'avait attirée... les rues civilisées lui faisaient peur. Mais elle s'était bien vite résignée : mieux encore, elle prévoyait que pour elle il y aurait lutte nouvelle. C'était un monde à plier à sa volonté. Cela lui plaisait...
En somme tète et coeur d'enfantl...
Le mot de Fanfar l'avait frappée, et devant lui elle avait perdu son assurance :
— Faites- vous aimer I ' lui avait-il dit.
Et revenant au oh&teau, elle «'était cent
l. Une emur typographique» •u)>r"''">* o**"*** mots, proDoocéi par Paklar. C'ij) Ce couteil — m troit mute — ga'U doaae à MM- 4, it^.v«>.
Faafar se courba a son tour
Liv. G2.
ÀSl
fois répété ces paroles, comme si elles ne les eût pas comprises. Elle était entrée dans la baraque de Girdel par curiosilé, pour satisfaire le désir d'un moment.
Elle fut toute surprise de songer à y revenir.
Il y avait en elle de la curiosité et de l'irritation. En vérité, ce saltimbanque l'avait pris de bien haut avec elle!... elle était humiliée de n'avoir pas répondu par quelque saillie méprisante. Ce bateleur ! qui s'appelait Fanlar! lui donner une leçon, déguisée sous le nom de conseil : t Faitesvous aimer ! » comme si on ne l'aimait pas...
Elle se souvint des regards que lui jetaient les paysans, quand elle passait.
Est-ce que par hasai'd on ne l'aimerait pas !
Et maintenant, elle était assise sur le banc de bois, ayant à sa gauche M°>» Ursule, qui était enlin arrivée, et à sa droite, un petit enfant blond et mal peigné, qui jouait avec les passementeries de sa robe...
Cependant la représentation suivait son cours.
Girdel tenait avant tout à remplir et au delà les conditions de son programme. 11 avait réuni son personnel quelques minutes avant de donner le signal, et lui avait prodiiiué les encouragemenls et les pro- Lios.-es.
La Roulante s'était approchée de lui et lui avait dit :
— Ivst-co (|ue tu m'en veux, Girdel?
— De quoi?
— .Mais... de la scène de tantôt...
Girdel l'avait regardée avecétonnement
Que signifi;iit cette tentative de concilial.on?
— Tu sais, avait repris la mégère en essayant de contracter sa bouche lippue pour Bourire, il y a des moments où on a mauvaise tète... mais on n'en est pas plus méchant pour ça...
Girdel n'était pas méchant, lui aussi avait-il tendu cordialement la main à la iloulanle qui, se tournant vers Robeccal, vivait cligné de l'œil sans que son mari la vît.
11 était tout heureux, le pauvre homme. La situation lui pesait si forti et, cependant, il était si bonasse qu'il en arrivait à douter. Après tout, c'était peut-être une brave femme que la Roulante... et si eulement il se débai'rassait de Robeccal f... tout irait comme par le passé...
Puis Caillette était venue l'embras er.
Toute pailletée d'argent, légère comme oiseau, elle lui avait glissé ces mots à
veille •
— N'est-ce pas, père, que je suis geutille?...
— Adorable! avait-il répondu sans comprendre le déû contenu sous ces paroles.
Défi à l'adresse de M"« de Salves.
QuantàFanfar, c'était le metteur en scène par excellence. "Tout à ses occupations, distribuant les rôles, donnant le signal aux artistes, il semblait si peu se préoccuper des spectateurs, que Caillette redevenait toute joyeuse... C'est qu'elle avait eu peur, tout au tond du cœur...
Si on allait aimer son Fanfarl... Mais, voyez-le!... il se soucie bien de toutes les belles demoiselles du monde!...
Il remettait à la Roulante l'étoupe et les cailloux qui devaient constituer sa nourriture apparente... il glissait à Bobichel quelque plaisanterie nouvelle qui devait allumer la salle... il donnait à Robeccal un conseil sur la façon de placer le sabre sur ses lèvres et de courber son torse en arrière...
Puis il s'allait poster derrière un portant, et de l'œil il surveillait la marche des choses. Et quand on applaudissait à tout rompre, il se penchait vers Girdel et lui disait:
— Hein! comme cela marchel...
— A toi, Fanfarl dit Gueule-de-Fer, /eille sur Caillette!...
Et le jeune homme s'élança sur la piste.
Caillette devait essayer sur la corde tendue un pas nouveau : cest celui «qu'elle répétait sur la route.
Quand elle parut auprès de Fanfar qui la tenait p;\i" la main, quand elle adressa au public les trois révérences de rigueur, ilyeutun susurrement d'admiration. G'e.^t qu'en vérité, elle était charmante. Cette délicatesse avait un caractère féerique.
Sous la lueur indécise qui tombait dci quir.:;uet0, ses vêtements de mousseline, son écharpe de tulle semblaient des Uocons l'entourant d'un nimbe.
Légère, s'appiiyant à l'épaule de Fanfar, elle posa, d'un mouvement plein de crAnerie, son petit pied dans la main du jeu no homme et bondit sur la corde...
Alors elle regarda M"» de Salves.
La jeune lille, un peu pâle, était penchée en arrière avec une indolence dédiùgneuse. Elle affectait même de se tourner vers M"" Ursule et de lui parler à voix basse...
Cependant pour les exercice de Caillette l'orchesti'e se taisait.
Fanfar était allé vers un ties coins de la salle, et soulevant la tenture, il était revenu armé d'un violon... »
La tète haute, rinstriuaaejit à l'épauie.
l'archet en main, il commença... C'était, (l'abord une modulation douce et lente... Caillette, les bras croisés (elle avait dès longtemps renoncé au balancier)s'avançait sur la corde, les yeux fixés droit devant elle, puis, gracieuse, elle s'agenouillait, et baissant la tète, elle se tenait dans une •îninobilité complète...
Puis l'archet enlevait un sonnet, brusque. Elle se redressait, déployait les bras qu'elle arondissait au-dessus de sa tête. C'était maintenant le chœur d'Obéron, cette mélodie d'un caractère si pure et si rêveur .. . h jeune fille, la tête haute, suivait le rythme... et elle semblait si peu peser, qu'à peine la corde pliait. Bobichel lui jetait un bouquet de fleurs sauvages, et I>enchée en avant, s'appuyant sur un pied qui, ferme et nerveux, étreignait la corde comme une maid, elle jetait les fleurs à iravers la salle.
Comment celasefit-il?Maisla plus belle, «ne de ces ])ariétaires rouges qui résistent :i l'biver, tomba sur le violon de Fanfar » t y resta suspendue... mais pas une n'alla vers W" de Salves.
Tarentelle! Voici que i'archet s'anime.
Voici que dans l'air l'allégro se presse, s'emporte, tournoie... C'était, en vérité, an artiste, que ce Fantar. Le son était lerme, sonore, sans hésitation. Les notes "couraient ainsi que des oiseaux fendant l'espace... Plus vite I toujours plus vite I... Et Caillette bondissait, retombait... Ses petits pieds toujours plus rapides semblaient ne plus toucher la corde... Plus vitel plus vite!... Fanfar souriant la regardait, tandis que ses doigts se multipliaient sur les cordes, tandis que son bras infatigable poussait Tarchet semblable à une ligne d'argent...
Et, aux aiiplaudissements de la foule, Caillette tourna sur elle-même...
Fanfar a laissé échapper son violon qui rouie à terre...
Caillette s'est élancée et, d'un seul bond, vient tomber entre ses brasi...
Mais en touchant le sol, elle se tourne vers Irène (jui la regarde à peine, et d'un geste plein de dùfi railleur, elle lance vers la jeune fille les fieursqui sontrestées dans ses mains...
On rappela Caillette et Fanfar avec une f'^nergie «lui eût satisfait les plus exigeants Jos Italiens.
Puis ce fut le tour de Hobeccal.
Celui-là trouvait le moyen d'être hideux en avalant ses sabres. Ce n'était pas 'de l'admiration, c'était une sorte d'horreur qu'il inspirait à la foule. Du reste, ilseml)lait se complaire à produire cet ellet de
répulsion; il avait imaginé de simuler des gouttes de sang sur les lames qui étaient censées se plonger dans son œsophage... ,
Quelques délicats crièrent: Assez I
Et Girdel parut.
Non pas Girdel, mais Gueule-de-Fer, vêtu en athlète; ses épaules énormes, son cou de taureau contrastaienl avec la délicatesse de formes de Fanfai .
Voici quels étaient les exercices de Girdel.
Tout d'abord il jonglait avec des pouls de grosseur toujours croissante, puis avec ( les haltères. Il pliait une barre de fer sur sa nuque et la redressaitpar la simple extension des bras.
On a toujours admiré la force. Girdel était acclamé.
Le plus curieux, c'est que nul ne remarquait Fanfar qui, fidèle à son rôle de comparse, lui passait les poids, les recevait quand il les laissait retomber, et cela avec une facilité si grande que, si le choc du fer n'eût prouvé son authenticité, on les aurait crus en carton creux.
On arriva à l'exercice principal.
Fanfar disposa rapidement au milieu d j la piste un appareil ainsi composé :
C'était une sorte de tréteau massif, formé d'une poutre transversale soutenue sur deux appuis verticaux. Au milieu de la poutre, un moM/7e (poulie) fichée dans le bois au moyen d'un croc de fer.
Fanfar roula un tonneau sous le tréteau, puis il l'emplit de poids, de pierres, le tout formant environ trois cents kilos. Puis la chaîne du moufle fut abaissée et s'adapta au tonneau par un second crochet mordant un anneau.
C'était ce poids énorme que Girdel devait enlever avec ses dents.
Une sorte de mentonnière s'adaptait à sa mâchoire.
Gueule-de-Fer, après avoir salué, selon l'usage, vint se placer derrière le tonneau.
Celle fois, Fanfar avait embouché une trompette, un vrai clairon de cuivre brillant.
La fanfare éclata...
Alors, s'arcboutant sur ses jarrets dont les muscles se moulaient sous le maillot, Gueule-de-Fer pesa sur la chaîne... la tonneau vacilla au moment où. il quittait la terre...
La poutre gémit sous la traction.
. Et le tonneau se mit à rouler lentement. La foule était silencieuse. Ces excès de force projettent une sorte de terreur. Le tonneau montait. Gueule-de-P'er, pouraug laenter la tension, se penchait en avant,
de telle sorte que sa tête et ses épaules se trouvaient au-dessus du tonneau.
Faiifar jetait dans l'air des notes vibrantes. C'était la charge, vivace, ardente, rapide.
Tout à coup un craquement horrible se fit entendre.
Des cris lui répondirent.
Que se passa-t-il ? Ah 1 nul n'avait eu le temps de le voir...
Voici :
Girdel était à terre, immobile, mort peutêtre...
EtFanfar, debout, les bras serrés comme des crampons de fer autour du tonneau, le tenait soulevé sur sa poitrine qui semblait prête à être broyée sous lamasse. . . il tourna sur lui-même, "et le tonneau, s'écrasant sur le sol, laissa de sa panse éventrée jaillir les poids et les pierres...
Qu'était-il arrivé? Ceci. La chaîne s'était brisée... Gueule-de-Fer avait été écrasé... rien ne pouvait le sauver... Mais Fanfar, dont tous les membres s'étaient tendus comme sous l'impulsion d'un ressort, avait saisi le ton neau et l'avait retenu. . . prouesse inouïe et qui pouvait lui coûter la vie t...
Mais du moins, Girdel était-il sauvé?... Lorsque (a. chaîne s'était brisée, la secousse avait été telle que peu s'en était fallu que sa colonne vertébrale ne se brisât sous ce choc.
Il était évanoui.
On devine l'émotion qui s'était emparée des spectateurs; bien peu avaient pu comprendre exactement ce qui était arrivé.
Mais il semblait qu'un souffle de mort eût passé dans cette salle tout à l'heure si joyeuse et si vivace.
Fanfar, pâle, avait peine à se soutenir. L'effort énorme qu'il avait accompli l'avait brisé...
Citillette et Bobichel s'étaient élancés vers Girdel qui gisait inanimé sur le sol. La Roulante, agenouillée auprès de lui, poussait des cris effrayants. Seul, Robeccal ne paraissait pas. Peut-être le misérable ne se sentait pas le courage de l'hypocrisie... La mégère avait l'audace plus énergique...
Les paysans étaient descendus sur la piste et faisaient cercle autour du blessé... en réalité, ils le croyaient mort.
Fanfar écarta doucement Caillette qui, ayant jeté ses bras autour du cou de son père, sanglotait silencieusement...
-rOhI il n'est pas morti n'est-ce pas?
eria-t-elle.
Fanfar, faisant appel à toute son énergie. se courba à son tour. Il semblait qu'à son
approche la Roulante éprouvât une sorte de commotion :
— Qu'est-ce que vous voulez? fit-elle brutalement. C'est mon maril c'est à moi de le soigner!...
Sans lui répondre, Fanfar la regarda en face. Ce fut comme un choc. Elle se redressa et lui montra le poing...
Mais déjà, il avait entr'ouvert le gilet et la chemise de Girdel. Il y eut un moment de douloureux silence.
— Il vit, dit le jeune homme.
Caillette poussa un cri, et, s'élançanl
vers Fanfar, elle pâlit tout à coup et eue serait tombée si une main ne l'eût retenue.
Elle se retourna vivement et un éclair passa dans ses yeux.
Celle qui luitouchait le bras, c'était Irène de Salves.
— Voulez-vous remettre ce flacon à M. Fanfar? dit-elle doucement en présentant à Caillette une petite fiole ciselée.
— Ah! mille fois merci I s'écria Fanfar. Et, sans laisser à Caillette le temps de
prendre le flacon, il le reçut de la main d'Irène.
Le flacon contenait des sels anglais :
Fanfar le plaça, tout ouvert, sous les narines du blessé...
— Bah! laissez donc, s'écria Bobichel, j'ai mieux que ça !...
Il avait couru chez Schwannet revenait avec une fiole d'eau-de-vie.
— Deux gouttes de ça! fit Bobichel, ça ferait revenir un mort!...
La Roulante, debout, les bras croisés sur son énorme poitrine, regardait. Un silflement involontaire s'échappait de sa gorge contractée...
Le sel anglais n'avait produit aucun effet Quant à la liqueur, Fanfar dut écarter avec la lame d'un couteau les dents convulsivement serrées... et doucement, il laissa tomber quelques gouttes...
Girdel poussa un long soupir...
— Vivant! cria Fanfar.
— Vive la joie! hurla Bobichel.
Puis, se penchant vers la Roulante:
— Raté! hein?...
La mégère tressaillit et leurs regards s€ croisèrent.
— Ah ! il va mieux ! fit une voix traînante. Bien ! tant mieux I ce bon patron I..,
C'était Robeccal qui, redoutant que son absence ne donnât lieu à quelque interprétation mauvaise, se décidait à intervenir...
— Il faudrait un médecin \ dit Fanfar en s'adressant à Schwann.
Le brave aubergiste pleurait comme un eufant.
— C'est qu'il n'y en a pas à Saint-Amé, l'opuis plus de deux mois...
— Oùsetrouve le village le plus proche?
— C'est Vagney... à une bonne lieue...
— Bien! j'y cours I...
— Mais l'inondation I... il n'y aura pas moyen de passer 1... Tu y resteras, Fanfar...
— Je dois risquer ma vie pour celui qui m'a fait vivre, dit simplement Fanfar.
— Brave garçon!... tiens I une idée, je vais te donner un cheval... tu prendras le ^rand tour. .. ça te retardera un peu. . . d'une demi-heure tout au plus...
— Mais une demi-heure... c'est peut-être la mort pour lui!...
— Daine ! c'est que mon gros lourdaud Dû va pas vite!...
— Monsieur Fanfar, dit Irène qui ne s'était pas éloignée, je vous prie de prendre mon cheval... c'est une bête de sang qui franchirala distance aussi rapidement qu'il est nécessaire...
M™" Ursule joignit les maiua : un cheval de deux mille francs I Caillette, toute pâle, se tordait les mains :
— J'accepte, dit Fanfar. Ah! c'est que vous ne savez pas, vous tous, ajouta-t- il en se tourna«it vers les paysans, ce qu'il y A décourage etde probité dans cethomme..'. je veux qu'il vive!...
Il s'adressa à Irène :
— -Mademoiselle, dit-il, vous êtes bonne... et je vous remercie I
— Je songe à votre conseil, répondit-elle. Fanfar la regarda. Puis passant la main
Bur son front :
— Qu'on le transporte à l'auberge... et moi à Vagney!...
— Ursule, dit Iiène, faites avancer la voiture... demain, je viendrai prendre des nouvelles de M. Girdel...
Les pay.sans avaient relevé le corps du saltimbanque, qui était retombé dans son immobilité.
Au moment où ils franchissaient la porte, ils virent une scène singulière.
Bobichel tenait à la gorge Robeccal qui. renversé sur le sol, râlait sous l'éti-einte de son adversaire.
— Eh bien! Bobichel! s'écria Schwann. Est-ce donc le iiiumeut de se battre?...
Bolùchel se redressa, tenant toujours Robeccal jiar la cravate qu'il tordait... il parut hésiter, puis, obéiasautà une pensée lutinie, il le repoussa si violemment que le misérable alla roulera quelques pas. .
— Tu Buis! c'est un com])te! lit-il.
Caillette regardait Faufar<iui,8'élançant
légèrement hur le cheval d'Irène, parlait à luud de train dans la direction de Va^jney.
— Mon Dieu! murmura-t-elle. Le père et lui!... tout ce que j'aime!...
Et cachant son front dans-sa main, elle suivit le triste cortège dans l'auberge du Soleil d'Ur...
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