‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 50 sur 84 · PIERRE LABARRE · texte numérisé non relu

PIERRE LABARRE

Nous avons laissé le marquis et l'honnête Cyprien se dirigeant vers le village de Vagney.

L'intendant n'était pas sans inquiétude.

Certes, il avait tout intérêt à ce que les projets du marquis réussissent le plus promptement possible. Mons Cyprien, ayant au cœur toutes les bassesses, él.iit prêt à lieaucoup sacrifier à ses cupidités. Mais avarice confine à lâcheté. Et poui aimer à gagner de grosses sommes d'argent, il n en aimait pas moins à vivre.

Si, au preniier moment, il avait accejit' avec empressement la proposition du maiquis, décidé à tout braver pour atteindre le soir même le village de Vagney, il s'était souvenu dès les premiers pas des terreurs manifestées par l'aubergiste.

D'un adversaire, quel qu'il fût, léniissaire de M. Franchet savait comment si^ débarrasser. Une habile embuscade avait raison des plus courageux. Mais l'inondation ! le torrent! iioint n'était ,.ossibl8 d'user de ruse avec lui. La nature attaqua en faceet ne peut être frappée par derrière. Ce sont luttes où il faut payer de sa pcr sonne, et Cyprien n'avait aucun goût pour ce genre de combat.

Donc, il marchait assez lentement, Fi lentement même (^ue le marquis, quoiqu • absorbé dans ses pensée.s, avait dû plu sieurs fois l'exciter à se hâter.

L'espion était blême. 11 tendait leçon, chercliant à saisir itans le lointain le bru précurseur du danger.

Voici que tout à coup la route, jusque! : droite, s'incline en coteau, puis de chaqn côté se dressent des rochers, noirs coini: des fantômes. Le chemin, qui était larg' , se rétrécit et forme corniche. Le pre cipice se creuse lentement d'abord, pui> tout à coup s'efTondre en une excavatmn ett'rayante.

Et le torrent, s'élançanl dans son lit de granit, tombe avec un fracas terrible. C'est le Saut de la Cuve.

L'eau semble brune, avec des laiiios d'argent. Les roches qui des deux cotés <;i) penchent sur le lorrentl'enveloiipentd'uiie ombre sinistre...

Mais en réalité, les terreurs, Bignaiétjs

1,1-Das, t taient-elles donc justifiées? Gyprien avait éprouvé un soulagement intime. De fait, le tlot suivait la route que lui avait tracée la nature. Certes, il bondissait avec violence, et sa grande voix semblait une menace. Mais plusieurs mètres séparaient le chemin de la ligne d'eau, qui, rètîulière dans ses bonils, ne projetait même pas jusqu'aux voyageurs un seul flocon d'écume.

L'intendant reprenait courage. Le danger, à supposer qu'il existât, était encore loin. Et il se prenait à défier de son œil terne cette masse liquide qui s'égrenait en pluie impalpable, en se heurtant contre les anfractuosités de la pierre...

Du sommet, la nappe, éclairée par le jour, semblait une large étoffe d'argent, roulée sur quelque cylindre gigantesque : puis, tout à coup, elle s'abattait à pic avec uu bruit métallique. Le marquis, pris d'une admiration involontaire, s'était subitement arrêté. Il suivait de l'oi-eille cette voix, qui grossissait pour se perdre dans un grondement sourd, rugissement qui commence par un cri et s'éteint dans u:i râle...

— Que monsieur le marquis se hâte!

dit Cyprien, car la nuit va venir...

Le marquis hésita à son tour. Certes celui-là ne connaissait pas les basses épouvantes de son compagnon : non, c'était, en face de cette nature vigoureuse, irrésistible, une sorte d'étreinte pénible qui l'avait saisi au cœur... peut-être avait-il jeur de lui-même... Peut-être éprouvait-il une sorte de vertige devant cet abime aussi Kombre que le goufire au fond duquel il se sentait entraîné lui-même... par une hallucination cérébrale, il se voyait saisi j.ar cet engrenage qui le brisait et le déchirait à toutes les aspérités... et celte voix sonore et incessante résonnait à son oreille comme une malédiction!...

11 s'était penché, comme si une force invincible l'eût attiré en avant. Mais soudain il se redressa, son visage se contracta, et un éclat de rire ironique, répondant à la menace profonde, convulsases lèvres blêmes...

— Allons! fit-il.

Et plus rapide, il s'élança en avant.

En quelques minutes, il avait atteint le sommet des roches. Maintenant la pente déclive entraînait son pas : ils étaient par-

I venus sous un arche gigantesque, dont les parois laissaient à peine le passage d'un homme. Maintenant le torrent roulait audessus de leurs tètes. Ils ne voyaient plus

Ile flot, mais l'écho les poursuivait comme

IvD cri de colère...

Le ciel s'était lentement couvert de nuages; c'étaient maintenant les ténèbres grises qui sont plus sinistres (jue la nuit elle-même. Ils allaient hâtifs..., sans échanger une seule parole...

Tout à coup la main de Cyprien se posa sur le bras du marquis; celui-ci tressaillit. Les criminels ont de ces sursauts involontaires.

— Nous sommes arrivés, dit Cyprien.

— Ah I fit le marquis en cherchant à reprendre son sang-froid.

— Voyez, au flanc de la colline, cette petite maison qui semble ne tenir en équilibre que par un miracle... C'est là que nous trouverons Pierre Labarre...

— Tu es certain que nous le rencontrerons chez lui ?

— Il -sort rarement... 'Véritable existence de solitaire, ajouta Cyprien avec un ricanement.

— "Viens donc...

Ils avancèrent.

La maison que venait de sir.naler Cyprien avait droit plutôt au titré de chaumière.

Elle se composaitd'unseul étage auquel on parvenait par quelques marche de pierres frustes. La porte de chêne était garnie de fernireset semblait devoir délier toute attaque. De chaque côté s'ouvrait une fenêtre qui, la nuit, pouvait se clore au moyen de solides volets, alors repliés contre la muraille.

Du reste, pas un mouvement, pas un bruit.

Derrière la maison s'étendait un enclos de dimension moyenne, soigneusement cultivé.

Le marquis, ne pouvant commander à son impatience, marchait en avant, suivi de près d'ailleurs par Cyprien, qui tenai à ne pas perdre un seul des incidents qui allaient se produire. Il avait la complicité défiante et curieuse.

Puis, il n'avait plus crainte. Labarre n'était-il pas un vieillard ?

Le marquis gravit le perron : pui»:, da la canne qu'il portait a la main, il heurta la porte.

Une voix répondit de l'intérieur :

— Qui est là?

Les deux complices échangèrent un i-apide regard. L'expédition s'annonçait en bonnes conditions. L'homme devait être seul.

— Je suis le marquis de Fougereuse...

A peine ce nom avait-il été prouoncé que

la porte tournait sur ses gonds, et un vieillard paraissait sur le seuil.

C'était bien l'homme que nous avonpvu

au début de ce récit, suivant les défilés de \a Forèt-Noire, menacé par un assassin; c'était bien l'homme qui, après avoir découvert la retraite de Simon, avait fait au vieux marquis le touchant récit de ses recherches...

Mais les dix années qui s'étaient écoulées l'avaient marqué au fi'ont des signes de la vieillesse. Peut-être n'était-ce pas le temps seul qui avait éteint son regard, pâli son visage, courbé ses épaules. Sur cette physionomie placidement honnête, il y avait comme une ombre épandue, ombre de douleur et de regret.

Le vieux serviteur des Fougereuse dit :

— Entrez, monsieur le vicomte...

Le marquis pénétra dans une pièce modestement meublée, où rien ne commandait l'attention, à l'exception d'une partie de la muraille qui était cachée sous un voile noir...

Cyprien entra derrière lui, puis il referma la porte.

Sans paraître se préoccuper de ce mou- ▼ement, le vieillard alluma une lampe qu'il vint placer sur la table.

Puis désignant un siège au marquis :

— Veuillez vous asseoir, monsieur le vicomte, dit-il.

C'était la seconde fois qu'il donnait à M. de Fougereuse ce titre qui n'était plus le sien.

— Monsieur Pierre Labarre, dit le marquis, je ne veux pas supposer que depuis tantôt neuf années que mon père est mort, vous ayez perdu les saines notions de politesse qui conviennent à un valet bien appris... veuillez vous souvenir que je m'appelle le marquis de Fougereuse...

Pierre Labarre se redressa lentement.

Son visage austère, encadré de cheveux blancs, ressemblait à ces portraits de Rembrandt, dont chaque ride cache une pensée.

— Je ne connais, dit-il lentement, qu'un seul marquis de Fougereuse.

— Et qui donc, si ce n'est moi 7 cria Fougereuse en fi-appant la table de son poing fermé.

— C'est le fils de l'homme qui a été assassiné au village de Leigoutte, en 1815, répondit Labarre, toujours calme.

— Assassiné!... Cet homme est tombé en combattant les véritables maîtres de la France.

— Votre frère, monsieur le vicomte, est mort assassiné par ceux qui avaient juré sa mort, et qui l'ont frappé alors que, défendant sa patrie, il faisait son devoir...

Le marquis se sentait à peine maître de

lui-même devant l'entêtement ae ce vieillard. Une rage folle lui montait au cerveau. Cyprien le regardait, craignant une explosion. Tuer ce vieillard n'était rien, mais tout d'abord il fallait qu'il eût parlé.

Fougereuse, faisant appel à toute son énergie, et refoulant en lui la colère prêle à éclater :

— Soit, dit-il, ce sont là détails mal connus et dont il me paraît inutile de reveiller le souvenir.

Puis, baissant la voix et lui donnant une inflexion d'hypocrite pitié :

— Ce fut un horrible événement, Pierre, reprit-il. Et je comprends qu'un vieux et fidèle serviteur ait peine à oublier ces scènes d'horreur... Ce sont là de terribles épisodes de guerre et le massacre de toute cette famille est une sinistre aventure... Le père, la mère et les deux enfants, égorgés, le même jour, à la même heure...

— Vous vous trompez, reprit Labarre.

le père fut frappé, la mère périt daiis les flammes... mais les enfants se sont échappés.

— Hélas! mon pauvre Pierre I Si vous avez pu longtemps conserver cette illusion... vous savez bien maintenant que le fait n'est que trop réel... les deux enfants de Simon sont morts...

Le vieillard croisa ses bras sur sa poitrine et dit :

— Non... ils vivent...

Le marquis s'oublia :

— Ah! tu sais donc où ils sont!

— Non 1 mais votre exclamation prouve que vous-même ne croyez pas à leur mort...

Fougereuse se mordit les lèvres, il avait trop parlé.

Cyprien haussa les épaules. Décidément son maître n'était qu'un enfant. Et ce n'était pas à lui que la Société da Jésus confierait jamais une mission de diplomatie.

Aussi l'honnête intendant crut-il devoir intervenir :

— Il me semble, si monsieur le marquis veut bien me permettre une observation, il me semble que toute certitude à cet égard est impossible, dans un sens ou dans l'autre... j'ai eu l'honneur de faire des recherches qui sont restées infructueuses, et je n'ai point réussi. Monsieur Labarre me rendra cette justice que, s'ils eussent vécu, je les aurais découverts, puisque j'ai pu indiquer à monsieur le marquis la demeure du vieux serviteur des fougereuse...

— Ahl c'est M. Cyprien qui a trouvé

Le cluen avait bondi à la gorge du valet.

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ma retraite, fît Labarre en seconant la tête.

— Mais oui, mon brave, dit Cyprien d'un ton goguenard.

— 4ssez I interrompit brusquement le marquis. Monsieur Pierre Labarre, toutes ces discussions sont inutiles. Je viens au fait. Et je vous prie de me prêter toute votre attention, car il s'agit d'intérêts qui ont toujours troavé en vous un défenseur dévoué, je veux parler de l'honneur des Fougereuse...

Le pâle visage de Pierre Labarre s'éclaira d'un sourire, et il murmura d'une voix à peine perceptible :

— L'honneur des Fougereuse 1...

Le marquis laissa échapper un geste d'impatience : du regard il imposa sUence à Cyprien qui peut-être estimait que c'était trop longtemps parlementer.

— Laissez-nous, dit Fougereuse à son intendant...

— Monsieur le marquis a dit î demanda Cj-prien, au comble de la surprise.

Fougereus'^ se leva et, tout bas, dit à 8on intendant :

— Jai besoin d'être seul... va...

— Mais, monsieur le marquis, vous n'obtiendrez rien ..

— V„, te dis-je. Et sois sans crainte!... Cyprien se dit qu'après tout il serait

libre d'apparaître au moment décisif, et, s'inclinant respectueusement, il sortit de la m-'ison. Mais non point pour s'éloigner. Car, en laquais rompu à toutes les roueries du métier, il colla son oreille contre le bois de la porte...

Dès qu'il se trouva seul avec Labarre, le marquis sembla se ti-ansformer. Son masque mobile prit soudain l'apparence d'une profonde douleur. Le gentilhomme s'approcha de Labarre, et lui saisit la main.

Celui-ci fit un mouvement comme pour se dérober à cette étreinte qui le glaçait. Mais le marquis parlait déjà.

— Écoutez-moi, Pierre, lui disait-il, et par grâce dépouillez cette défiance qui me trouble... Pierre Labarre, vous avez été j l'ami, le confident de mon père... vous i avez connu ses plus secrètes pensées...

vous savez qu'il ne m'aimait pas... Oh! je ne rappelle point ce souvenir pour que dans sa tombe il tressaille sous un re- ! proche!... Non je sais, j'avoue que trop souvent mon père a pu formuler contre ma conduite, contre mes actes, des reproches, hélas', trop fondés!... J'étais jeune!... et la passiop m'entraînait! Suis-je donc le seul que des ardeurs irraisonnées aient entraîné sur une pente mauvaise... Vous

voyez, Pieire, je vous parle comme à un confesseur ! Dieu lui-même pardonne à qui se repent ! Serez-vous plus impitoyable que lui I...

D s'arrêta. Il sentait trembler dans sa main la main de l'honnête homme.

Labarre tenait ses veux baissés

— Continuez, dit-il.

— Eh bien! si coupable que j'aie été, quelles que soient mes fautes, mes erreurs, je porte aujourd'hui le nom de mon père, ce nom qui, depuis de longs siècles, emporte avec lui l'estime de tous. Ce nom, Pierre Labarre, ce nom est à jamais déshonoré si vous ne me venez en aide!...

— Je ne comprends pas. fit Labarre. Je ne suis qu'un pauvi-e vieillard, sans ressources, sans pouvoir... qu'est-ce que l'aide d'un misérable tel que moi pour un gentilhomme tel que vous...

— Je vais te le dire, Pierre. Je suis ruiné, mon influence est perdue... Ce n'est pas tout! je plie sous le poids d'engagements si lourds que, dussè-je me dépouiller de mes dernières ressources, réduire à la misère ma femme et mon fils, me résigner à une catastrophe épouvantable, dussè-je enfin abaisser en moi la noblesse tout entière, je n'y parviendrais pas...

Il parlait d'une voix si sourde que Labarre devait se pencher pour l'entendre :

— Je ne parviendrais pas... à sauver mon honneur!

Labarre était impassible :

— Misère n'est pas déshonneur, dit-il.

Le mai-quis crispa ses poings avec tant

de force, que ses ongles tracèrent dans ses mains une ligne sanglante.

— Tu ne veux donc rien comprendre...

pour sauver ce prestige qui est notre force, j'ai tout tenté, je n'ai reculé devant aucun effort... et qui sait, si dans ma ruine, il ne surgirait pas quelque fait, quelque trace imprudente, qui pût compromettre le dernier des Fougereuse... au point de vue criminel? Comprends-tu cela! Pierre, le nom de ton maître, de ton bienfaiteur, cloué au pilori des banqueroutiers... qui sait? à l'échafaud des faussaires!...

Et ces derniers mots, à peine murmurés, ne résonnèrent que dans un souffle à l'oreille de Labarre...

Le visage du vieux serviteur était dans l'ombre. On eût dit qu'il était de marbre. Pas un muscle ne tressaillait, pas une fibre ne vibrait.

H y eut un long silence.

— Eh bien? fit le marquis haletant, tu as entendu ?

— Que voulez- vous de moi ? demanda Pierre.

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