LA CONFESSION DE M. DE VILLEFORT
AiTaissé dans un fauteuil, la tête enfouie dans ses deux mains, M. de Villefort sembla n'avoir pas entendu le bruit de la porte qui avait tourné sur ses gonds.
L'infirmier — qui se tenait dans une petite antichambre précédant la chambre du malade, avait dit quelques mots à voix basse à M. d'Avrigny.
Pour cet homme qui avait l'expérience de la mort, celle de M. de Villefort était prochaine.
C'était une désorganisation de l'être tout entier qui s'accentuait davantage à chaque heure qui s'écoulait : et en même temps le cerveau se dégageait, la lièvre q le troublait se calmait, la lueur vacillante se fixait pour jeter un dernier éclat.
Le docteur, ayant enjoint à son fils par un signe, de se tenir immobile, s'était approché de M. de Villefort et doucement lui avait posé la main sur lépaule.
L'anci--"! magistrat tressaillit : puis il releva la tète.
Ses yeux grands ouverts avaient le regard clair et profond.
— Monsieur de Villefort, li^iditM. d'Avrigny, soulTrez-vous?...
Villefort- porta ses deux mains à sa poitrine, avec un geste de suprême effort :
— Oui, répondit-il d'une voix gutturale qui était eftVayante à entendre, tant il semblait qu'elle s'échappât d'une Sombe déjà fermée. Oui, je souffre beaucoup ! "
— Ayez courage I Vous savez qu'ici vous ne manquerez pas de soins...
— Voudriez-vous donc m'empècher de mourir ! fit Villefort avec un accent indéfinissable. Par bonheur, votre science sera impuissante à prolonger mon supplice...
Et il ajouta tout bas :
— 0 mort ! que je te remercie !
Puis, après un silence pendant lequel M. d'Avrigny l'examinait avec une profonde pitié, Villefort se retourna brusquement vers lui :
-- M. le procureur du roi est-il arrivé? demanda-t-il.
— Vous tenez donc beaucoup à le voir?...
— Oui... oui! Eh quoi! n'a-t-on pas exécuté mes ordres ?..
Il eut un ricanement attristé.
— Mes ordres I j'oubliais..- ici, je ne sui& rit^n!... Je dis donc : N'a-t-on pas accédé à ma prière ?
— Monsieur de Villefort, dit gravement M. d'Avrigny, avant d'obéir à votre requête , j'ai dû venir moi-même vous présenter quelques observations...
— Des observations ! Lesquelles ? Faites vite, je vous prie. Vous savez, du reste, que je ne puis plus attendre... demain. Userait trop tard... et il faut que je pai-le...
— Vous n'ignorez point cependant que M. le procureur du roi ne se rendra pas à une simple invitation... sans des motifs graves, très graves...
Villefort se redressa, et toute sa physionomie parut empreinte d'une solennité pleine de dignité. On eût dit qu'il se sentait tout à coup remonté sur son siège de magistrat :
— Quand un homme comme moi, dit-il, qui a occupé l'une des plus hautes tonctions de la magistrature, appelle à lui l'homme qui lui a succédé, celui-ci ne doit ni hésiter ni réfléchir... Gomment s'appelle aujourd'hui le procureur du roi?
— M. de Flamboin...
— Mon ancien substitut, fit Villefort avec un sourire légèrement méprisant.
Je lui ai rendu assez de services pour qu'il ait le droit d'être ingrat. Cependant, j'espère qu'il n'osera point se refuser à la prière suprême d'un mourant...
11 se tut un instant, comme s'il cherchait à rassembler ses idées, toujours prêtes à lui échapper :
— Docteur, je vous jure qu'il y va d'un
S rave intérêt... tenez, je puis écrire... onnez-moi ce qu'il faut... je lui adresserai quelques lignes...
• — Puisiiue vous insistez, monsieur de Villefort, il sera fait selon voti-e volonté... et mon fils se fera un devoir d'aller luimême porter le billet que vous allez écrire...
— Merci, dit M. de Villefort, aussi bien, U s'agit d'une réhabilitation...
— D'une réhabilitation'?
— Oui... oh 1 vous saurez tout... car je
Ï)arlerai devant témoins... Le nom de VUefort est maudit... et même inscrit sur une tombe, il est une tache infamante... Je ne veux pas qu'il souille plus longtemps celle de...
— De qui donc?...
Mais M. de 'Villefort ne répondit pas.
Courbé sur le papier, il écrivait lentement, posément.
Puis ayant pris la cire que lui présentait Frédéric, il cacheta sa lettre à l'aide delà bagne qu'il portait à son doigt :
— Allez, monsieur, dit-il, et hâtezvous... la mort n'attend pas !...
M d'Avrigny sortit avec son fils pour compléter ses instructions «t ajouter un mot (ie sa main à l'appel de Villefort.
Au moment où le jeune homme s'éloignait, Moirel revenait conduisant Valentine et M"" Herbault.
En re.cfant celle dont la mort lui avait été si douloureuse, le vieux médecin se sentit délaillir.
Valentine, vêtue de longs vêtements de deuil, s'était agenouillée devant lui.
Il posa les mains sur ses cheveux :
— Chère enfant, dit-il, vous qui étiez l'ange égaré dans celte famille coupable, soyez bénie. Et que soit béni aussi celui qui vous a sauvée I...
— Et... mon père? demanda timidement Valentine.
— Vous le verrez, mademoiselle. C'est un triste devoir que celui que vous êtes venue remplir. Mais vous avez obéi à votre cœur... Vous avez tout oublié pour ne plus songer qu'aux soulfrances de l'hoiuine donl vous portez le nom... C'est là une boufie action dont il vous sera tenu compte...
— Et M. de Villefort... mon père est en danger?...
— Je ïke vous cacherai rien. Demain il aura quitté cette terre de douleurs. Puisee-t-il avoir trouvé le repos!
— M. lis... je veux le voir! pourquoi tarder?...
— Je comprends votre impatience, mon
enfant. Mais je suis obligé de réclamer toute votre patience...
— Monsieur Morrel, je viens, sur la demande formelle de M. de Villefort , d'envoyer mon fils chercher M. le procureur du roi...
— Mon Dieu 1 s'écria Valentine, mais de quoi s'agit-il donc?
— Je l'ignore, mademoiselle. Aux quelques mots qui lui sont échappés, j'ai compris qu'il voulait réparer une injustice commise... Mais quelle en a été la victime, je ne sais.
— Et vous pensez, demanda Maximilien, que ce magistrat se rendra à sa demande...
— Je vous l'ai dit; à supposer que la qualité de M. de Villefort ne suffise point aie décider, je crois qu il tiendra compte de l'appel que je lui ai adressé moimême.
Puis se tournant vers Valentine :
— Vous venez d'accomplir un fatigant voyage, mademoisell'\ je vous prie de vous retirer avec M""" Herbault dans l'appartement qui a été disposé pour vous...
— Mais, vous me promettez, vous me jurez de me faire appeler aussitôt que M. de Villefort sera en état de m'entendi-e...
— Je vous le jure...
M. d'Avrigny et Morrel restèrent seuls.
— Que tout cela est étrange, dit le vieux médecin. Et comment se peut-il que d'un père tel que M. de Villefort soit née une fille telle que M"' Valentine.
— Mais, sa mère. M"* de Saint-Méran, je crois...
— Oh! je ne l'ai point connue... mais j'ai su que c'était une nature en réalité peu sympathique... Elle était ambitieuse... et oserai-je le dire — digue de l'homme qu'elle avait choisi pour époux... Ou^nt à la vieille maniuise, sa grand'mère !... je l'ai assez appréciée pour pouvoir affirmer que la sensibilité était son moindre défaut...
— Elle aimait cependant beaucoup sa petite-tille...
— Oui, je le reconnais. Et pourtant, avez-vous oublié que, loul entière à ses préjugés de noblesse, à sespréoccunalions politiques ellealailli contraindre Valentine à se marier eontre son gré.
— Cela est vrai... car elle-même m'avait . écrit un billet que je n'ai jamais oublié.^ . Larmes, supplications, prières, me disaitelle, rien n'a pu ébranler la volonté de mes parents... Il est vrai ipie M"* de iSaint-Mérau était alors sous le coup de
la mort de son mari, et déjà sa raison était affaiblie par la maladie qui devait remporter elle-même...
— Dites par le poison. Mais, croyezmoi, le poison atteint la tète, mais n'atteint pas le cœiir. Famille d'égoïstes et d'ambitieux, je vous le répète: la nature, en créant 'V'alentine si bonne, si généreuse, si dévouée, a dérouté toutes mes théories...
on entendit le roulement d'une voiture :
— Ah ! Frédéric, sans doute, dit le docteur en se levant vivement et en allant à la fenêtre 'iont il souleva les rideaux.
Puis il ajouta :
— Oui, c'est bien lui. Et il n'est pas seul! Allons, M. de Flamboin est homme de parole.
Un instant après, le fils du docteur entrait dans le cabinet de son père, s'efl'açant pour laisser passer le magistrat.
Les deux jeunes gens se tinrent à l'éii-t tandis que le procureur du roi et le méilecin conféraient à voix basse.
— Je vous remercie, monsieur, dit d'Avrigny. Croyez-bien qu'un motif grave pouvait seul me donner la hardiesse de me prévaloir d'un léger service...
— Que je n'ai pas oublié. D'ailleurs, le billet de M. de Villeforl m'aurait décidé. Vous savez, mon cher docteur, que les magistrats sont comme les diplomates.
Ils possèdent bien des secrets, qui ap- ]iartiennent à la justice, comme la correspondance d'un ancien ambassadeur appartient à l'Etat. M. de Villefort a été mêlé à tant et à de si grands événements qiiii peut, qu'il doit être le dépositaire de souvenirs terribles..,
— Vous êtes prêta l'entendre?
— Certes... mais dites-moi, comme médecin, pensez-vous que — dans son état mental — je puisse ajouter quelque foi à ses paroles... La folie...
— Oh! lafilie, interromnit M. d'Avrigny, a des intermitteiices de lucidité... et j'affirmerais qu'aux approches de la mort, M. de Villefort a recouvré toute sa raison...
— Allons. Vous assisterez à l'entre-