DO
— Je vais te le dire... aussi bien je te comprends... tu crois que je ne sais rien, et, en avouant la vérité, tu crains de trahir la confiance de mon père... Détrompe-toi I Je sais tout!... Je sais que pour réserver à son fils Simon la part de fortune qui devait lui échoir et dont — je ne sais pourvoi — U craignait qu'il ne fût dépouillé, il t'a remis... un testament...
— Après? fit Pierre.
-- Ce testament contient des instructions précises... mon père avait caché une Sartie de sa fortune... une somme con siérable, dans un lieu secret connu de lui seul ... il t'a dit où git ce trésor. . . avec ordre de ne révéler son existence qu'à Simon luimême ou à ses héritiers directs... Simon est mort! ses enfants ont disparu I... donc ton devoir est tout tracé ! il y a là des richesses énormes, s'élevant au moins à deux millions !... tu vois, je connais même le chiffre... Quel était le but de mon père, avant tout! préserver son nom de toute tache. . . iivre-moi cet argent. .. sinon le nom des Fougereuse est déshonoré! m'as-tu compris maintenant!...
Lentement, le vieillard avait dégagé sa main de l'étreinte du marquis.
Celui-ci, la poitrine oppressée, la firge desséchée, le regardait fixant sur lui son œil avide et fiévreux..
Labarre marcha vers la muraille ; il s'arrêta devant le voile noir qui pendait comme un suaire... puis grave, d'un geste solennel, il le souleva...
Le marquis s'était penché, tendant la tète pour mieux voir.
Labarre prit la lampe et l'approcha de la muraille.
Alors le marquis distingua ce que c'était... une plaque de tôle, tordue, déformée, rongée, sur laquelle couraient de longues traces bleuâtres qui semblaient des langues de flammes.
— Savez-vous ce qu'est ceci? demanda Labarre.
— Non! fit le marquis, surpris et inquiet.
— Je vais vous le dire..., dans un pauvre village des Vosges, il y avait un homme qui vivait, honnête et paisible, ami de tous,
Êarce qu'à tous il faisait du bien... Cet omme qui portait un des plus grands noms de France, s'était fait aubergiste... mon Dieu! oui!... ne devant rien h per- -^nnc. ne réclamant rien, ayant renoncé à Idul. Muoii au travail, cet liomnie vendait à |>i)ii-e aux paysans dont il instruisait les enfants... tin jour, des lâches s'embusquèrent dans lu montagne et le tuèrent... en nirux; t'inpi, d'aut/<.s misérables, sol-
dés par une main fratricide, se jetaient sur la pauvre maison où il avait sr longtemps lutté contre la misère, et.l'incendiàidnt... en même temps, on tuait sa femmeet on tentait d'assassiner ses enfants!... Ceci, monsieur de Talizac, c'est l'enseigne gui pendait à la façade de l'auberge tenue au village de Léigoutte par Simon, marquis de Fougereuse... et je vous défie, vous, son frère et son assassin, vous le bourreau de sa femme et de ses enfants, je vous défie de répéter, en face de cette épave sinistre, dernier vestige d'un crime odieux, commis par vous, je vous défie, dis-je, de répéter ce que vous m'avez dit... Priez! suppliezl si vous l'osez..., moi, laquais de votre père, je vous crie : Ga'in, tu es couvei't du sang de ton frère!... Va-t-en! va-t-eni
Le mai-quis avait laissé échapper un cri de rage furieuse.
— Ah ! vous avez la mémoire courte, monsieur de Talizac... t< depuis que vous avez volé le titre de marquis de Fougereuse, vous croyez que tous ont oublié comme vous... eh bien! je serai votre remords vivant... En 1817, une nuit, le marquis de Fougereuse, cet honnête homme que vou.'* avez tué par vos infamies, se tordai' tioûrant, sur un lit de douleur... Vous aver eu l'audace hypocrite de pénétrer dans cette chambre d'où la pudeur eût dû vous tenir éloigné... Oui, vous êtes entré .•at je ne sais avec quel espoir lâche, vous voua êtes agenouillé au chevet de ce lit où la mort étreignait le vieillard...
— Tais- toi! criait le marquis. .
Alors, se raidissant dans une dernière convulsion, M. de Fougereuse veus a crié : « Maudit! sois maudit! assassin et fratricide! le ciel nous vengerai » Ce fut une scène horrible... j'entendais tout... car j'étais là, caché derrière les rideaux du lit... vous avez prié, supplié... vous vous êtes traîné à genoux, demandant à cet homme d'avoir pitié de vous... C'était clair! vous saviez qu'il avait trouvé le moyen de vous déshériter, et à lui, comme à moi aujourd'hui vous vouliez arracher It secret du trésor des Fougereuse, et il vous crachait au visage cette malédiction qiii râlait dans ses derniers spasmes!... et il est mort ! et il n'a pas parlé I et c'est i moi, vivant, fort et honnête que vous osez demander cette révélation... Allez donc, monsieur... que soit déshonord voir nom I . . . Vous n'êtes pas un Fougereuse ! faussaire ou banqueroutier, dussè-je vou voir sur le tréteau d'exposition vu'»''!"* je dirai : que la lâcheté paye sa peiui,/ qu le crime .soit puni!... et du tond des tombe le vieux marquis me criera : « Pierr
LStArre, cet homme n'est pas mon filst... Venjje-nousl »
Bléine, les dents serrées, le marquis semblait frappé de folie.
— Ainsi, murmura-t-il, tu refuses de me sauver!...
— Ouil...
— Tu conserves cet héritage pour le fils de Simon de Fougereuse. .. et ce fils est mort...
— Je dis, moi, qu'il est vivant 1...
— Et si réellement il était mort...
Labarre releva la tête : il avait peur que
tout à coup une preuve ne lui fût donnée...
— S'il était mort, me reconnaitrais-tu pour le seul héritier des Fougereuse I...
— Je ne sais 1...
— Tu n'as pas le droit de détourner un testament... de garder pour toi seul un secret qui ne t'appartient pas I... Ce serait un vol I...
— Ohl...
— Une dernière fois, veux-tu parler!...
— Non! non !... testament et secret, tout appartient au vrai marquis de Fougereuse, au fils de Simon !...
— El: *jien !.., le testament est ici I... nous saurons bien te l'arracher.
Le marquis siffla.
Cyprien parut :
— Emparons-nous de oe misérable, dit- U.
— Bravo !... c'est le vrai moyen de parlementer I s'écria Cyprien.
Et il se rua sur le vieillard.
Mais, chose surprenante, ce vieillard qui semblait brisé par l'âge, avait tout à coup bondi en arrière... de telle sorte qu'il se trouvait derrière la table qu'il avait renversée à terre d'un seul coup de pied...
Puis il avait tiré de ses poches une paire de pistolets qu'il tenait braqués sur ses adversaires...
— Monsieur de Talizac, cria-t-il, je vous attendaisjadis,auScharwtzwald,vousavez tenté de m'assassiner... prenez garde... je puis me souvenir!...
Fougereuse n'avait pas d'armes; il croyait avoir si facilement raison de cette faiblesse. Cyprien était plus prudent :
— A moi la parole ! cria-t-il.
Et son bras armé d'un pistolet, se dirigea vers Labarre...
Mais Hvant qu'il eût touché la détente :
— Pour le valet, s'écria Pierre, un chien suffit
Et, d'un coup violent, il avait ouvert une porte derrière lui.
Un chien des Vosges, grand comaae un loup, les j-eux sanglants, le poils hérissé, avait bondi à la gorge de Cyprien qui, chancelant comme un homme ivre, était tombé de toute sa hau-teur sur le plancher.
— Au secours ! hurlait le misérable.
Le marquis, livide de terreur, avait ouvert la porte...
-■ Ici ! Chépél fit Pierre Labarre.
Le chien, dans un dernier élan, secoua furieusement Cyprien, puis le lâcha...
Le misérable roula jusqu'au perron ! ...
Pierre se précipita et verrouilla la porte...
— Adieu ! cria-t-il. Et puisse l'enfer se charger de votre châtiment I
Et se penchant à la fenêtre, il vit deux ombres noires qui fuyaient dans la direction de Saint-Amé...