‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 52 sur 84 · PREMIÈRE RENCONTRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE RENCONTRE

Au moment où Fanfar s'était élancé sur son cheval, un accident s'était produit qui pour tous était resté inaperçu.

Irène s'était approchée, comme si elle eût voulu donner quelques ordres au laquais, chargé de veiller sur l'animal.

Seulement, elle s'était trouvée — par hasard sans doute — si près du jeune homme, qu'elle n'avait pu se dispenser de lui adresser quelques mots :

— Vous n'êtes pas blessé ? demanda-telle. Car en vérité pour sauver... votre père (elle appuya sur le mot, comme pour renier le mot de — maitre — qu'elle avait employé naguère) vous avez risqué votre vie...

— Je meurs pour qui j'aime I répondit Fanfar qui flattait le cheval de la main et l'examinait avec attention.

Irène s'était tue, un instant. En elle, il y avait combat. Elle admirait le dévouement de cet homme, elle restait surprise devant cette force surhumaine ; mais, en même temps, elle était irritée de se sentir émue, et obéissant à cette fantaisie d'ironie qui s'imposait à elle, elle dit :

— Vous savez, j'ai baptisé mon cheval depuis ce matin ! Je l'ai appelé Fanfar.

Fanfar eut un sourire.

— Eh bien, mon ami, fit-il en frappant le cou du cheval, de sa main largement ouverte, cela fait deux Fanfai pour un même devoir. Courage I... et si grand que soit le danger, bah I les deux Fanfar sauront bien le surmonter.

Elle se souvint qu'on avait parlé d'inondation,' de péril.

— Monsieur... commença-t-elle.

— Forte bête! dit Fanfar qui était en .•ielie. Bah ! qui vaut le mieux, après tout, de l'homme ou de la brute?...

Et sa cravache, sifflant, enleva l'anima] qui bondit et se mit au galop.

— La voiture vous attend, dit M"' Ursule s'adressant à M"' de Salves.

Irène la regarda et porta sa main à son front. Puis, d'une voix fiévreuse :

— Partons, dit-elle.

Et tout bas elle murmura :

— Méchante ! méchante I... Ah I il a raison... Je ne comprendrai jamais ces quelques mots... Se faire aimer !...

Cependant, sur l'indication de quelques paysans, Fanfar s'était élancé, suivant un sentier qui contournait les roches du Sautde-la-Cuve.

On l'avait dit, la distance était plus longue. Mais l'animal était vigoureux. Fanfar, excellent cavalier, le sentait énergique et robuste...

A peine avait-il disparu entre les sapins énormes qui le couvraient de leur ombre, qu'il avait arraché son chapeau et l'avait lancé à travers les broussailles...

Il lui plaisait de sentir le vent courant dans ses cheveux. Son front était brûlant. Etait-ce l'effort violent qui lui donnait cette lièvre ?... Etait-ce 1 inquiétude que lui causait l'état de son père adoptif ? Evidemment celte émotion le serrait au cœurl Mais si le visage pâli de Girdel apparaissait, douloureux, dans son imagination, n'était-il pas une ombre, moqueuse et douce à la fois, qui, à travers un voile vague, lui adressait un sourire... sourire d'encouragement ou de raillerie?... Bah I elle souriait 1 et elle était si belle !...

Et Fanfar galopa sur la route de 'Vaguey... H se plait à appeler le cheval de ce Qom de Fanfar que l'animal semble comprendre... quoique à vrai dire, Irène ait lancé cette impertinence par dépit de se jentir émue...

Il galope... il galope...

Les deux hommes, s'échappant de la retraite du vieux Labarre, s'enfuyaient sur le chemin, véritable déroute.

Quoi ! fier marquis de Pougereuse, toi, haidi au crime, tu ne regardes même pas en arrière ! tu fuis lAchement, stupidement devant la gueule d'un pistolet! C'est qu'à tes oreilles résonne la voix de ton père, aiors que se tordant dans une suorème angoisse, il te criait :

— Maudit I... soyez maudit I...

Cyprien peut à peine respirer. Le chieD a serré de toute la force de ses mâchoires d'honnête animal ; et l'espion porte au cou des traces sanglantes...

Ds s'enfuyaient, sans se parler, sans se voir, impatients d'être loin. Ils ne songèrent plus ni au Saut-de-la-Cuve, ni au torrent, ni au péril. Le danger n'était plus en avant, mais en arrière. La nature furieuse les épouvantait moins que ce vieillard menaçant...

Le marquis sentait dans son cerveau comme un écroulement. Il avait si bien cru que le vieux Labarre plierait devant la menace, devant la violence. Triple fou qui avait dédaigné de prendre des armes, qui avait trop longtemps temporisé, qui avait parlé quand U fallait agir! Pounjuoi au moment où la porte s'était entr'ouverte, n'avoir pas sauté à la gorge de cet homme sans défiance ? On aurait eu promptement raison de cette faiblesse surprise. Non. Rien de ce qui était utile n'avait été tenté. Et ce qui restait, après ces niaises imprudences, c'était la ruine immiiienle, le déshonneur, le cri de tous, jetant haro sur cette famille honnie...

Et le marquis, dont les idées se heurtaient dans un chaos tourbillonnant, entraînait à sa suite Cyprien qui ne peuSvVil pas, mais qui tremblait...

Us étaient ainsi parvenus à 1 arche de granit dont nous avons parlé... ils la franchirent toujours hâtifs, sans s'arrêter et mirent pied sur l'étroite corniche qui régnait le long des roches énormes, suspendue au-dessus de l'abime mugissant...

Tout à coup Cyprien s' arrêtai et «ria : — Ecoutez !

Et il fiiisit le bras du marquis. Les deux hommes, rappelés subitement à la réalité, laissèrent encore échapper un cri de terreur...

La voix du torrent mugissait avec fureur, il y avait au fond du goutlre comme, des détonations souterraines ; il semblait que le sol, ébranlé par une commotion formidable, dût tout à coup céder sous leurs pas...

Mais ce n'était pas tout. Quel était le

bruit formidable qui éclatait au-dessus

de leur tète comme un hurlement ! Quelle

masse allait donc s'efîrondrer sur eux!...

Leur angoisse ne fut pas longue... le

désespoir les saisit...

Car ils comprenaient maintenant...

Des blocs de rocher, roulant avec un

fracas terrible, venaient de se «lélacher du

bassin supérieur... Sous la pression du

flot grossi, la Cuve 8'él)réchail.. ei cc>

brèches livraient passaife à des trombcH

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