‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 53 sur 84 · VJ · texte numérisé non relu

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d'eau qui s'abattaient sur l'étroit sentier...

Et cela à quelques pas derrière eux...

L'inondation les poursuivait... A chaque .seconde qui s'écoulait, la Cuve, mordue parle torrent, s'ouvrait en une fissure plus large... Se retournant, ils virent à travers la nuit une chose large et blanche, pareille aux ruisseaux de fonte à blanc qui sortent du haut-fourneau, et cela, mat, lourdement rapide, comme toutes les forces de la nature, s'avançait sur la corniche.

Les deux hommes se mirent à courir...

n sembla que le flot se mit lui aussi à courir... La distance qui d'abord était de quelques mètres n'était plus que de quelques pieds...

Ils bondissaient, haletants, râlants...

L'immense bras blanc s'étendait vers eux.

Tout à coup le pied du marquis heurta une pierre... il tomba...

Au même instant, le flot arriva, solennel comme un bourreau, il le saisit, l'enveloppa et se précipitant par une déclivité qui l'entraînait vers l'abîme, il l'emporta...

— A moi ! à moi ! au secours ! cria Fougère use...

Cyprien rassemblant toutes ses forces avait fui plus rapidement, il était sauvé.

On eût dit que le flot satisfait de sa prise, tenant le maître, dédaignait le valet...

Et certes l'intendant n'était pas homme à revenir sur ses pas...

Le marquis, dans un suprême effort, s'était accroché au tronc d'un pin qui pendait sur l'abîme... Ses ongles s'ensanglantaient... l'eau roulant sur sa tête et sur ses épaules l'étouffait, l'aveuglait.

— Au secours 1 à moi ! criait-il encore.

A ce moment, du haut de la roche qui se dressai L, haute et lisse dans la nuit, quelque chose un point sombre, roula sur lapôiite à pic...

— Courage ! cria une voix. Courage!...

C'était miracle. Comment cette forme

qui était celle d'un homme se suspendaitelle à des anfractuosités invisibles... il descendait... non, il semblait tomber... en vérité, collé au roc, il rampait... les mains étendues, presque en croix,lespieds écartés, il allait... un imstant il s'arrêta pour crier encore :

— Courage 1 me voilà !...

Puis on perçut sa respiration forte et sonore. Sur quoi s'appuyait-il ? sur le vide.

Tout à coup, les mains quittèrent la

muraille, et comme un poids de far, l'homme tomba, droit, sur la corniche... l'eau montait à ses genoux... mais, solide comme s'il eût été un de ces quartiers de granit contre lequel la vague se brisait, il ne chancela pas...

La voix qui criait au secours s'affaiblissait.

Fanfar — car c'était lui — tendit l'oreille, et sous le reflet pâle de l'eau, il aperçut le marquis cramponné à la souche.

— Tenez ferme !... j'arrive !...

11 coupa le torrent dans sa largeur... en ligne directe, son épaule faisait lame...

Mais au moment où il allait atteindre le misérable, celui-ci que ses muscles brisés ne pouvaient plus soutenir, laissa échapper un cri de malédiction et glissa.

Cette fois ! c'était la mort 1... Voilà qu'il roule dans les volutes tourbillonnantes de l'eau...

Encore une minute... il est perdu...

Non I Une main plus forte qu'un crampon de fer, s'est soudain rivée à son bras...

Fanfar a bondi d'un seul élan, de la corniche à une pierre que l'eau n'a pas encore déracinée... et s'y couchant tout entier, il a pu saisir le malheureux... Ce n'est plus un être humain, c'est une masse lourde comme un cadavre.

Mais il semble que les forces de Fanfar .se décupleut par la difficulté de la tâche à accomplir... il s'arc-boute sur ses jarrets, relève l'homme et le saisit d'une main à la ceinture, puis de l'autre, il cherche sur le rocher un point d'appui.

Trois mètres au moins à franchir avant d'avoir r^i^agné la corniche. Et, comme il est descendu tout à l'heure, il remonte maintenant... Le fardeau est lourd, l'insensibilité augmente le poids... qu'importe ! il faut qu'il triomphe de l'impossible... Et bien lentement, bien lentement cette fois, il se hisse.., on dirait que le bras, auquel il se tient suspendu, soit un levier de fer, tant le mouvement est régulier.

Encore deux mètres I encore un mètre 1...

Sauvé I... Fanfar est debout sur la corniche, à quelques pas dutorrent qui s ■ précipite et qui semble se reculer lui-même pour lui faire place... la nature a df ces pitiés inconscientes...

Le marquis est étendu surle sol.iiumobile, évanoui, mort peut être.

Fanfar touche sa ceinture. Bonheur ' une petite lanterne de fer qui y est su? pendue ne s'est pas écrasée contre ) •

pierre... Fanfar frappe le briquet, la mècne s'enflamme : la lanterne à la main, il dirige sur le visage de l'homme qu'il a sauvé le rayon J)lane qui s'échappe de la loBtille. "■ "

H regarde... et tandis qu'il lixe son regard sur ces traits inconnus, une singulière émotion l'agite...

Oui, regarde-le bien, Fanfar !... Oui, eet homme est le frère de celui qui est mort là-bas, à Léigoutte, et qui t'avait recueilli, toi, l'orphelin... regarde-le encore. Car cet homme, c'est celui qui, une nuit, a commis un attentat horrible et a v^utragé une femme... et cette femme, c'était la sœur de Thérèse... et cet homme, qui se nommait le vicomte de Talizac, c'est aujourd'hui le marquis de Fougereuse, c'est ton père !...

Est-ce que Fanfar sait tout cela ?... Les souvenirs réveillés sont trop vagues pour prendre corps, et cependant il se sent heureux d'avoir sauvé cet homme... II veut achev^er son œuvre.

H revient à lui, il ouvre les yeux, il voit Fanfar, mais son regard est obscur-

— Vous m'avez sauvé I... murmure- t-il, merci I

— Pouvez-vous vous soulever, demande F»nfar, pouvez-vous marcher ?

Le marquis fait un effort, soutenu par le jeune homme. Use dresse sur ses gêneur puis sur ses pieds, mais il laisse échapper un cri de douleur.

— Etes-vous blessé ?

— Je ne le crois pas, seulement mes membres sont brisés de fatigue...

— Attendez, dit Fanfar.

D s'écarte de quelques pas et promène sur le roc U lueurdelalanterne. 11 pousse une exclamation de joie.

— Je l'avais prévu, dit-il, il y a un sentier impraticable aux chevaux, aux hommes peut-être... mais point à Fanfar.

11 revient vers le marquis.

— Nouez vos mains autour de mon cou, fait-il, et liez-vous à moi...

Le marquis obéit. Et Fanfar, portant de nouveau son fardeau, gravit le sentier, tracé pur les chèvres et les animaux de la montagne...

Il pj"vient ainsi jusqu'à la route supérieure...

Là, son cheval l'atteod, le cheval d'Irèn«..,

-• Monsieur, dit-il au marquis, je vais vous prendre en croupe... j'étais allé au villa^îi oisin pour ciiercher un médecin, par uictiheu. il était absent, et je rotouruaia saul à Saiat-Amé... je suis heureux

que le hasard m'ait placé sur votre route...

Il aide le marquis à monter en selle.

Puis il se met en devoir de détacher le cheval...

Pour garder ses mains libres, il prie le marquis de prendre un instant la lanterne...

Celui-ci. obéissant à un mouvement instinctif de curiosité, dirige le rayon lumineux sur le visage de son sauveur...

Il tressaille. II ne s'est pas trompé, Fanfar est le vivant portrait du vieux marquis de Fougereuse... Si c'était I... oh I à tout prix il saura la vérité...

Fanfar I oui, il a vu ce nom à Saint- Amé, sur l'affiche des saltimbanques.

Une idée subite, infâme, traverse le cerveau du marquis.

Il se raidit contre l'engourdissement de la fatigue, et tandis que Fanfar s'approche pour sauter en selle à son tour, le marquis presse les flancs du cheval qui s'élance...

En vain Fanfar l'appelle... Il croit qu'il n'est pas maître de l'animal... il craint pour lui... mais legalop rapide a déjà entraîné le marquis hors de vue.

— Bah t dit Fanfar. C'est un petit malheurl... je reviendrai à pied 1... pourvu qu'il arrive lui-même sans accident 1..

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