‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 55 sur 84 · SOI · texte numérisé non relu

SOI

retise et je désirerais avoir un entretien avec vous... ■»

— Je suis toutàvotre service, fit Gueulede-Fer en se hâtant d'offrir une chaise à sou visiteur imprévu.

— Monsieur Girdel, reprit- le marquis, vous devez être étonné de ma démarche... Je sais que vous avez été blessé; et sans di'Ute je vous dérange, mais je suis certain que vous excuserez mon indiscrétion, lorsque vous connaîtrez le motif qui m'amène.

Gueule-de Fer, qui était resté debout, l'engagea du geste à continuer.

— J'étais, il y a peu de temps, en péril de mort, et c'est un des vôtres qui m'a sauvé la vie, dit le marquis.

— En péril de mort! je suis heureux, ■nonsieur, de vous avoir rendu ce service

ir procuration. Que s'est-il donc passé'?

— J'avais été saisi par le torrent de la ive... mon pied ayant glissé, j'allais être

. écipité dans l'ai)îme, quand un jeune 1: aime s'est él;incé à mon secours... il m'a raclié au goutlVe... je lui dois toute ma : connaissance... ce sont là de ces ol)ligai >ns qu'un homme d honneur considère mme sacrées... et c'est de ce jeune nomme, que je veux vous parler...

— Mais ce jeune homme!...

— Ma dit son nom... il s'appelle Fanf ir!...

Grirdel eut un rire bruyant :

— F,i:i ;"»!• : pardieu ! ça ne m'étonne pas ! ■ ga 11 1 v;!t-là!... on ne peut pas lelais- >'"f sc-ul ii;x minutes qu'il ne trouve l'ocijasion de jouer au Terre-Neuve!... Mais,

lardon ! où l'avez- vous laissé? il n'est pas lessé surtout!...

— Non certes... ii avait eu l'obligeance ■i me prêter son cheval... l'animal était

; L-nbrageux, je n'ai pas pu le maintenir... :1 m'a emporté jusqu'ici... si bien que mon sauveur aura été contraint de revenir à pied...

— Bah I il marche comme un Basque 1... je parie qu'il est ici avant cinq minutes...

— Raison de plus, pour nous hâter, reprit vivement le marquis. Mon nom vous a peut-être appris quelle situation j'occupe à la cour...

— Oh ! je vous avoue que je suis fort peu au courant de ces choses-là...

— Qu'il vous suffise de savoir que je puis beaucoup et que mon crédit est grand... je suis tout prêt a le mettre à votre service, ainsi qu'à celui de... votre fiJs...

Il avait appuyé à dessein sur ce dernier mot.

- Mon fils! arez-vous diti Hélas! monii?-' -. ie donnerais beaucoup pour que Fan

far fût mon fils... Par malheur il n*en est rien...

— Alors ce jeune homme doit avoir des parents... pauvres peut-être... et ma fortune...

— Fanfar n'a plus de parents ?

Le marquis se mordit les lèvres. En vain, il tâchait de refouler au plus profon d de S(i!i cœur les angoisses qui le tenaillaient... malgré lui, l'impatience faisait trembler sa voix et étinceler ses yeux...

Girdel, sans détiance ne devinait rien.

— Un pauvre orphelin I reprit le marquis d'une voix mielleuse. Et sans, doute, vous remplissez à son égard une mission d'amitié, de suprême coaliance, que vous a léguée son père mourant...

— Vous vous trompez, monsieur. J'ai trouvé Fanfar sur une route...

— Ahl... mais, savez-vous que ce jeune homme m'intéresse dé plus en plus. Continuez donc, je vous prie...

— Mon Dieul l'histoiie est bien simple!...

Le marquis s'était rejeté dans l'ombre, n sentait qu'il lui était impossible de commander à sa physionomie le calme qu'il cherchait à lui imposer.

— "Voyez-vous, reprit Gueule-de-Fer, dans ma famille nous avons été saltimbanques de père en fils... Chacup son état, pas vrai? et il n'y a pas de sots métiers... mais voilà le chiendent ! .. . J'avais organisé une petite alTaire, bien trar^.quille d'-mtant plus que j'avais fait mon !• uijjs de servie sous la République... quand arrivent le? coups de poiugs de la fin — 1812 — et puis tout le bataclan... On appelle de nouveau ma classe... pas à dire! fallait marcher... pourtant on me laisse longtemps au dépôt... et puis sur là frontière... quand j croyais m en aller, comme à l'habitude, faire un petit tour de promenade en Allemagne et taper sur les Kaigerhcks et les gueux d'émigrés, on apprend que tout est rasé, bâclé et que l'ennemi arrivait à grandes trottes sur nous. Or, j'avais laissé tout mon monde chez moi... ma femme ma petite tille... et cela juste dans un village doni les alliés n'auraient fait qu'uuc bouchée... Je me dis: pas de ça, Lisette Et je demande un congé qu'on m'accorde.. Vous savez I ils n'avaient pas trop leu tète à eux, les commandants! ...

Du reste, je comptais n'en a voir pas pour longtemps!... Je cours au vill ige, je ne fais ni une m deux... j'arrive à la bagnole... je mets toute ma famille dans ;a charrette, avec les bibelots du métier...

Je dois vous dire, continua brueule-de- Fer, que Bobichel avait contin aà la ban-

que pendant mon absence, histoire de conserver la clientèle... et en route!... où allions-nous, je n'en savais trop rien... nous tendions vers Paris... où allait arriver ce gueux de Louis XVIII... Ah! pardon! monsieur... peut-être que je vous choque...

— Non! non! continuez donc! fit le marquis oubliant pour l'instant toutes ses suceptibilités politiques...

— Eh bien, voilà Tafifaire. Nous roulions, pas bien vite. On se battait déjà dans notre pauvre France, et il fallait faire des détours. Vous comprenez... femme et enfant... ça ne se fourre pas dans les bagarres. Voilà qu'un matin, passant le long d'un champ qui bordait une espèce de tertre, j'entends sonner une trompette... oh! mais là... d'attaque... c'était la sonnerie française... un peu vive, un peu trop

Êressée... mais avec un souffle d'enfer, ion! que je me dis, il y a là des camarades... faut voir... Je tourne autour du tertre, et savez-vous ce que je vois ! . . . Vingt dieux!... voilà un spectacle que je n'oublierai de ma vie !

— Mais, achevez donc ! cria le marquis, impuissant à maîtriser son impatience.

Girdel le regarda avec étom^ement. Mais son interlocuteur s'était placé de façon à dissimuler ses traits... Après tout, c'était probablement la curiosité qui avait dicté cette exclamation un peu vive :

— Je vois des soldats... oui, mais morts, en tas; une vraie boucherie! Une compagnie était tombée dans une embuscade, et les Cosaques les avaient écharpésl Oh!

les Cosaques!... Ça et les émigrés!... Enfin sufliti Mais qu'est-ce qui sonnait donc?... Vous ne le devineriez pas... c'était un pauvre petiot, un gamin d'une dizaine d'années, qui, étant tombé sur le cadavre d'un trompette, avait saisi l'instrument... et il y allait!... Je m'élançai vers lui, mais au moment où j'allais le prendre dans mes bras, pat!... voilà qu'il regarde le ciel... de ses beaux grands yeux qui étaient bona et plaintifs... et puis il tombe évanoui, mourant. Je crois, le diable m'enlève!

qu'il ne m'avait même pas vu... j

— Et vous l'avez recueilli... '

— Parbleu... c'aurait été plus drôle que Gueule-de-Fer qu'avait des enfants ait laissé ce marmot-là... surtout quand ii avait .qipelé de si bon cœur... vous ne savez | pas... c'est pour cela que ie l'ai appelé Fanfar... il ])arait, j'ai su cela depuis, que Fanfar aurait dû s'écrire avec uu e en plus... mais bahl mon orthographe, à moi, Scsi de l'économia., j'ai laissé ça..., et ii 1 06 se plaint pas... I

— Donc c'était un enfant égaré... vous avez fait des recherches pour connaître ses parents.

— Oh! ça n'a pas été facile... d'abonl plus moyen de revenir en arrière... les sacrés Cosaques étaient sur nos talons... il n'y avait plUs que du feu partout... et puis des cris et du sang... Malédiction!... il fallait se sauver pour que les petits ne fussent pas tués par ces ogres-là!... Quand je pense qu'il y avait des Français avec eux... ça m'en fait venir la chair de poule...

— Mais depuis... vous avez bien découvert quelque chose?

— D'abord le petit a été malade... Ohl mais malade ! là vous savez... à en passer... une fièvre qui le rendait comme fou... ça a duré plus de deux mois... Quand la sant.; a commencé à revenir... il n'avait plus s.i tête... et c'a été bien long!... Enfin, il y avait au moins dix-huit mois que je l'avai-s ramassé quand il a pu me dire le nom da son village...

— El ce village... était?

— Léigoutte, dans les Vosges...

Le marquis, les mains crispées, enfonçait ses ongles dans sa chair.

— Allez 1 allez ! fit-il d'une voix rau(jue.

— J'y ai couru... il m'avait dit : € Père s'appelait Simon I... et maman s'appelait Françoise... j'avais une sœur qu'on appelait Ginette, parce que son nom était aussi Françoise... enfin, moi, je m'appelle Jacques! » Mais de nom de famille, pas plus que sur la main... j'ai cherché tout de même... le père était mort en se battant dans ces montagnes... la mère avait été brûlée vive dans une métairie... la sœur avait disparu... mon pauvre petit Fanfar était tout seul... je l'ai gardé I... je lui appris mon métier, sans compter ce qu'il h appris lui-même... car il sait tout... voilà l'histoire... en somme, vous voyez que si elle est terrible, elle est bien simple... d'un côté des lâches et des assassins, de l'autra des braves gens... j'ai fini...

Le marquis était livide. De larges gouttes d'une sueur glacée coulaient sur soo visage.

Il ne doutait plus ! C'était bien le fils de Simon que la fatalité jetait entin sur son passage...

B demanda encore :

— Mais le père... n'avez-voiis pas pu savoir son vrai nom?

— Pas possible!... 11 y avait à ce qu'il paraît des papiers à la mairie de "VViseminich... mais les Cosaques avaient tout brûlé... On avait ramassé le père et on l'avait enterré sous Je nom de Sinuju...

Légère comme un oiseau elle saisit la corde improvisée.

Lrv. 65.

pourtant un vieux du pays m'a dit qu'on avait toujours cru que c'était un grand seigneur déguisé... mais ça, c'est des bêtises!... en ce temps-là, les grands seigneurs ne se faisaient pas tuer pour défen- Ire la France!...

Ace moment, la porte s'ouvrit vivement, et Fanfar entra.

Girdel l'attira à lui.

— Tenez, le voilà, le gars!... C'est bon, c'est honnête, c'est fort, c'est de la vraie graine d'honnêteté.

Et, le prenant par la tête, il l'embrassait à pleines lèvres.

— Monsieur, dit le marquis en se tournant vers Fanfar, permettez-moi de vous (dresser tous mes remerciements... Vous

vous êtes conduit en héros, et jamais je n'oublierai que je vous dois la vie.

Fanfar s'était dégagé des bras de Gueulede-Fer.

Il s'inclina devant le marquis.

— Vous étiez en péril, dit-il... j'ai fait mon devoir.

Fougereuse se tourna vers Girdel :

— N'oubliez pas ce que je vous ai dit, mon brave!... si jamais vous avez besoin de mes services... venez à moi, je serai heureux de vous prouver ma reconnaissance...

Il eut été tout au moins naturel que le marquis offrit sa main à Fanfar. 11 eut la pudeur de ne point oser.

Il sortit.

Fanfar et Girdel restèrent seuls.

Gyprien guettait Fougereuse au passage. Le marcjuis le saisit par le bras et l'entraina jusqu'à la chambre dans laquelle ils s'étaient déjà entretenus le matin...

— Gyprien, dit-il, l'enfer vient à notre aide... ce jeune homme qui m'a sauvé la vie, ce Fanfar...

— Eh bien!

— C'est le fils de Simon Fougère !... c'est le fils de mon frère...

Il importe de ne pas oublier que seule. Françoise savait le secret de la naissance du petit Jacques, qui passait au pays pour le hls de Simon... et où était Françoise?... le feu n'avait-il pas pour toujours anéanti la dernière trace de ce mystère?...

Gyprien poussa un cri de joie.

— ■ Enfin!...

— Pas d'imprudences! fit le marquis.

J'ai réfléchi... Voici le plan à suivre... il faut que ce jeune homme meure, mais dans des circonstances telles que son identité soit parfaitement constatée... nous requerrons le témoignage de Girdel qui, rappelantles circonstances dans lesquelles

il a trouvé Fanfar, prouvera que c'est bien le fils de ce Simon qui halùtait Leigoutte... Alors nous serons maîtres de ce Labarre maudit... et il faudra bien qu'il parle...

Gyprien avait laissé tomber son front dans sa main.

Ce plan lui paraissait excellent. U lui tardait de le mettre à exécution.

— Ecoutez, monsieur le marquis. Je crois que jamais le hasard ne nous aura mieux servis... Je vous ai dit que j'étais sur la trace d'une conspiration dirigée contre l'Etat.

— Quel rapport cette conspiration a-t-elle avec ce qui m'occupe? Je suis bien d'humeur, en vérité, à m'occuper du trône et de l'autel.

Et il frappa du pied avec impatience..,

— Attendez! fit Gyprien. Je ne suis pas si fou que vous le supposez... un des principaux affiliés des Patriotes, c'est le nom que se donnent les conjurés, c'est ce Girdel...

— Ah ! continue...

— Et Fanfar est le chef désigné des bandes insurrectionnelles qui doivent soulever Paris...

Alors, à voix basse, il raconta au marquis ce que tout à l'heui-e l^obeccal venait de lui révéler...

Gueule-de-Fer était en possession de papiers précieux, contenant le plan et les preuves du complot.

— Vous voulez queFanfar se trouve dans une situation telle que son identité soit constatée au moment même de sa mort?... Qu'il tombe entre les mains de la justice, grâce à ses agents provocateurs, nous simulerons à Paris un commencement d'émeute ; nous donnerons à l'affaire des proportions énormes et il sera condamné.

Le marquis haussa les épaules.

— Est-ce qu'on le condamnera à mort I Tu es fou... Il faut mieux et moins que cela... Se fier à la justice serait folie. Ces juges ont parfois d'imbéciles indulgences. Ne laissons à nul autre qu'à nous le soin de nos intérêts.

— Mais avez-vous un projet?... Le temps presse.

Fougereuse réfléchit un instant.

— Oui, fit-il enfin. Voici le plus sûr. Quel est l'homme qui t'a révélé la conversation de Girdel et de ses complices?...

— Un misérable nommé Robeccal, qui appartient à leur troupe...

— Bien.

Il déchira une page de son carnet et écrivit quelques mots à la hâte.

— Prends cet homme avec toi et coui"8 à Remiremont...

— Cette nuit!

.Immédiatement... qui veut réussir ne

rônnaitpas la fatigue... tu te rendras chez le comte de YerHac, qui est un des plus chauds -partisans de la monarchie... une sorte de fanatique évadé des croisades... il a là toute influence... que cette nuit même, la gendarmerie soit ici... on s'emparera des deux hommes... je ne doute pas qu'ils ne résistent... en tout cas, je compte sur toi pour provoquer habilement quelque bagarre... le reste me regarde!... un coupable qui résiste peut être frappé...

Un sinistre sourire passa sur les lèvres de Cyprien :

— Vous êtes très fort, monsieur le marquis, dit-il.

— Ne perds pas une minute... Que Fanfar soit tué ! Que Girdel soit arrêté vivant ! Voilà ce qui est nécessaire. Girdel parlera devant les tribunaux... Il n'a aucun motif fie taire l'aventure qu'il m'a bénévolement racontée. Le comte de Vernac ne révélera pas d'où lui est venu l'avis que je lui .idresse. Et sans que nous ayons en rien paru dans tout ceci, l'héritier de Simon Fougère disparaîtra... Et, cette fois, c'est :\ des juges que le misérable Labarre devra livrer le testament et le secret des Fougereuse.

— Monsieur le marquis, au plus pressé 1 tuer Fanfar, d'abord I... le reste ira de soi...

— A.rrange-toi de telle sorte qu'on ne te voie pas partir avec ce Robeccal...

— Comptez sur moi...

— Et qu'avant le jour la maison soit cernée...

— Ce sera fait. . .

Quelques instants après, Robeccal et Cyprien, les coudes au corps, s'élançaient dans la direction de Remiremont.

PAUVRE BOBICHELI

Déjà plus de deux heures s'étaient écoulées depuis le départ des deux espions.

La petite ville de Saint- Amé était plon-

f[ée dans une profonde obscurité : dans e silence qui l'enveloppait, on entendait seulement (,'émir de temps à autre la voix de l'ouragan qui râlait à travers la montagne ou bien le roulement sourd des torrents grossis...

Une des chambres de l'auberge présentait un aspect singulier.

C'iillelte, épuisée par les angoisses de la Boirée, s'était étendue sur son lit. Mais la j^ooe allé ne dormait pas. Appuyée sur

son coude, une de ses mains cachée dans les touffes de sa chevelure blonde, ses grands yeux bleus largement ouverts, elle rêvait... et dans sa pensée, c'était le nom de Fanfar qui revenait sans cesse...

La pauvrette avait le cœur serré. Savaitelle pourquoi? Non, elle était trop naïve encore pour analyser les sentiments qui agitaient son sein. C'était comme une terreur vague, compliquée de je ne sais quelle d'-'uleur latente... cet éveil qui se faisait en eue ne lui donnait pas encore la nature de ses sensations. Elle les pressentait plutôt qu'elle ne les compren;ut.

Cet amour qui remplissait son âme n'était pas défini pour elle-même, et dans la méditation à laquelle la jeune fille s'abandonnait, il y avait un vague engourdissement. Si parfois elle tressaillait, c'est que dans son imagination passait tout à coup la forme indécise d'une autre femme... d'Irène de Salves...

Pourtant Caillette ignorait de la jalousie jusqu'au nom.

Et comme pour oublier cette rapide angoisse, elle répétait tout bas le nom de Fanfar...

Tout à coup, elle leva la tête... un bruit, une sorte de murmure venait de frapper son oreille...

A la lueur de la veilleuse qui entretenait dans la chambre une demi-obscurité, elle regarda...

Sur le sol, accroupie, se tenait la Roulante, couverte seulement d'un long peignoir de nuit.

Pendant que Robeccal préparait sa vengeance, elle avait tant et tant de fois porté la bouteille d'eau-de-vie à ses lèvres que bientôt elle s'était affaissée, ivre-morte A peine avait elle eu la force de se traîner jusqu'à son lit. Au moment de partir pour Remiremont, Robeccal s'était rapproché d'elle,etrapidementenquelque3mots,illui avait fait connaître ce qui allait se passer.

Elle n'avait répondu que par une sorte de grognement... puis sa tète était retombée appesantie... et pourtant ce n'était pas le sommeil... des visions sinistres tourbillonnaient dans son cerveau enliévré ! L'ivresse brûlait ses tempes et sa gorge, devant ses yeux roulaient des clartés sanglantes... et sa bouche, sèche et pâteuse, écrasait des sons incohérents...

Puis elle avait éprouvé un impérieux désh- de se mouvoir..., inconsciente de ses actes, elle s'était glissée sur le bord de son lit, et tournant sur elle-même, s accrochant aux draps par les ongles, mordant i'oroil- 1er, elle avait posé les pieds sut le carreau...

Enfi n elle s'était laissée tomber au milieu de la chambre, et maintenant elle était là, dodelinant la tète, soufflant, tantôt grelottant, dantôt brûlante... brute affreuse à la face plus bestiale que celle du dernier des animaux...

Et comme elle tournait ses yeux clignot.ints autour de la chambre, elle rencontra le regard surpris, presque effrayé de Caillette...

Certes, ce n'était pas la première fois que la jeune fille la surprenait dans ce honteux état de dégradation ... bien souvent elle avait entendu jaillir de ses lèvres tordues par la convulsion de l'ivresse des paroles infâmes, d'odieuses menaces.

Cette fois, cependant, il y avait sur cet norrible visage un caractère de brutalité ai hideuse, que la jeune fille frissonna malgré elle...

L'autre la regardait, atupide.

Tout à coup, il sembla qu'elle la reconnut, elle, l'ennemie, la bien-aimée de son père Girdel, l'amie de Fanfar...

Un grondement sourd, pareil à celui des fauves découvrant une proie, s'échappa do sa- poitrine... elle fit un mouvement comme pour se jeter en avant. Mais l'équilibre et \k force lui manquèrent à la fois, elle tomba sur les mains...

Cet incident ne fit que redoubler la fureur qui lui montait au cerveau... elle se traîna plutôt qu'elle ne marcha, sur les poignets, sur les genoux...

Et elle s'approchait ainsi du lit de Caillette qui, prise d'épouvante, se reculait vers le mur, frémissante, croyant déjà sentir autour de son cou les doigts de la mégère...

Caillette voulait crier. Mais la peur la tenait à la gorge...

Tout à coup l'ignoble femme poussa un éclat de rire qui se perdit dans un hoquet... et se dressant à demi, grattant de ses ongles le lit de Caillette dont elle essayait de se faire un point d'appui... elle voulut parler... d'abord les mots se confondaient, restaient inachevés...

Mais, dans sa volonté de faire le mal, de torturer l'enfant, elle parvint enfin à articuler :

— Ahl ahl la belle Caillette !... la jolie fille I... qui rêve à son Fanfar! Pas vrai! Heini ton beau Fanfar... ton amoureux... que tu voudrais bien avoir, là, près de toi. . . n'est-ce paSi^. gueuse?.,, et qui se f... bien de toi. ..tu verras... je vais t'étrangler... et il ne se dérangera même pas... ça va être drôle!

Et elle riait, lançant des imprécations

et des mots orduriers que Caillette ne comprenait pas...

— Et puis... ça sera finil.. plus personne!...

Elle parut réfléchir :

— Tiens!... non, au fait... pourquoi donc que je te tuerais... pas la peine!... tu ne vas plus avoir personne!... il me l'a dit... oui, je me rappelle maintenant... mon petit Robec... où est-il donc?...

Une nouvelle idée venait de s'imposer à son esprit ébranlé :

— Pourquoi qu'il m'a lâché I ça c'est pas bien... oh! c'est pas pour des autres femmes 1 Y en a pas qui me valent pour lui 1... mais où est-il donc?...

Et elle répétait ces derniers mots, pour rappeler le souvenir qui peu à peu se formulait dans son cerveau.

— Il ne sera pas long..., il l'a dit.... il allait..., où ça!..., oui, les gendarmes!... pour Girdel!... et puis pour Fanfar...

Elle s'était un peu écartée du lit. Caillette s'efforçait de retrouver son sangfroid..., elle écoutait.

— Mais faut pas le dire!... Ahl maie non ! faut pas qu'ils se défient..., comme il fait soif.

Elle étendit la main, trouva la bouteille vide, et appuyant le goulot contre ses lèvres, elle aspira les dernières gouttes.

— Saleté! plus rien!... ç'est-y chiche, les hommes!... si au moins Robec était là!... mais il va revenir... et puis on coffrera Gueule-de-Fer... et puis Fanfar parbleu ! pourquoi qu'ils complotent ! a-t-il bien fait d'écouter mon petit Robee!...

Amour d'homme, val... il va revenir avec les gendarmes... les gendarmes de Remiremont... et on va m empoigner tout ça... Ils ont des papiers... on les prendra... Bravo! Girdel au bloc! Fanfar au clou !... faudra bien qu'on lès fusille... bien faitl... pourquoi qu'ils veulent ennuyer notre bon roi... moi, je l'aime, le roi...

Caillette, attentive, ne comprenait pas encore. Cependant elle devinait un danger, pressant, immédiat... Girdel et Fanfar étaient menacés dans leur liberté, dans leur vie, peut-être... La jeune fille se rappelait certaines démarches mystérieuses dont elle n'avait pas deviné la signification... Girdel conspirait... oui, c'était cela! où était Robeccal? pourquoi la Roulante parlait-elle de gendarmes?...

La mégère chantait maintenant. Elle psalmodiait ces phrases hoquetantes :

— On les pincera... On les coffrera...

On les nettoiera... Et ça n's'ra pas long... Les gendarm' viendront... Ils s'ront là t'a l'heure... Pour moi quel boaheurl ...

Un frisson la saisit.

— Tiens, dit-elle, faut que j'dorme...

et puis quand je m'réveillerai, plus de Girdel... plus de Fanfar... Bien mon p'tit Robec j t'auras du nanan 1

Et sa lourde tète s'afiFaissa... elle roula sur le sol. Un instant après, un ronflement sonore, grouillant dans sa gorge, prouva à Caillette qu'elle dormait...

Alors la jeune fille n'hésita pas... avec précaution, elle descendit de son lit, et posa ses pieds sur le sol.. . puis elle marcha vers la porte... plusieurs fois elle s'arrêta brusquement... elle tremblait que la Roulante ne s'éveillât...

Par bonheur, la porte n'était pas fermée... sans bruit elle tourna sur ses gonds...

Caillette était dans le couloir... elle se hâta vers la chambre de son père...

Devant la porte, sur le palier, une forme humaine 4tait étendue... Elle se baissa et connut le pitre qui s'était couché là pour garder ses patrons...

— Bobichel ! fit Caillette en lui touchant l'épaule.

— Hein! quoi? Tiens, c'est vous, petite Caillette... pas couchée à cette heure-ci!

— Chut!... il faut que je parle à père... tout de suite...

— Qu'est-ce qu'il y a? du danger!...

— Oui, oui, et pas un instant à perdre... Bobichel était déjà sur pieds.

— Vous savez! si on a besoin de moi...

Déjà Caillette était entrée... Girdel dormait au pied du lit, Fanfar, sur une chaise, sommeillait...

Au bruit que fit la jeune fille, Fanfar se dressa vivement.

— Caillettel...

— C'est moi I... réveillons le père I il le faut!...

— C'est qu'il est fatigué ! il a besoin de repos I...

— Il y va de votre liberté... de votre existence peut-être à tous les deux...

Déjà, au murmure de cette voix aimée, Girdel s'était réveillé.

Il avait entendu les derniers mots.

— C'est toi, chère petite... Qu'y a-l-ilî

— Il y a, père, que vous avez été dénoncé, et que les gendarmes vont venir TOUS arrêter...

— Quelle Jolie ! Que veux-tu dire?...

Alors, sans hésiter. Caillette répéta à

Qon père les paroles prononcées par la Roulante.

— C'est la haine et l'ivresse qui la faisaient parler 1 flt Girdel. C'est impostible I... Bobichel I

— Patron, fit le pitre, apparaissant sur le seuil.

— Où est Robeccal ?...

— Je n'en sais rien... Il a filé il y a au moins deux heures...

— Où allait-il?

— Je n'en sais rien. .. Je ne m'en suis pas occupé... J'ai trop envie de l'as-sommer!...

Girdel et Fanfar se regardèrent...

Encore une fois, Gueule-de-Fer interrogea Caillette. Les aveux de la Roulante étaient précis. Elle avait parlé de papiers importants, de conspiration ! Evidemment ils avaient été espionnés I...

Et elle disait vrai 1 s'ils tombaient aux mains des gendarmes, ils étaient perdus I en même temps le plan des conjurés était compromis, qui sait? c'était peut-être la perte de l'association tout entière...

— Fanfar, dit Girdel, quand on a accepté une mission comme la nôtre, on ne s'appartient plus... on est tout entier à la cause que l'on défend... il faut fuir... fuir sur l'heure... et puisse-t-il n'être pas déj:\ trop tard 1...

— Fuir, mais comment!...

— Nous prendrons Bichon et Bichette, les chevaux de la charrette...

— Et moi, père? fit Caillette.

- Toi, jeté confie à Bobichel...

— Oh ! Fanfar I ne me quitte pas I cria la jeune dlle.

— Mais nous aurons peut-être à courir des grands dangers 1...

— Avec toi...

Elle se reprit.

— Avec père et toi, est-ce que je crains quelque chose ?

— Ah çà ! et moi, lit Bobichel dont la voix tremblait un peu, on va me laisser mourir ici... ça, patron... c'est pas bien I

— Eh bien ! soit... nous partirons tous les quatre...

— Mais des chevaux ! dit Fanfar.

— Vous occupez pas de moi, reprit Bobichel. J'ai des jambes... et puis je trouverai bien mon affaire... soyez tran(iuilles, où vous irez, j'arriverai en même temps (jue vous... vous prendrez Caillefie en croupe...

— Oui, oui I c'estça, tu veux bien, n'estee pas, Fanfar?...

— Où irons-nous? demanda le jeunp homme à Girdel.

— Nous nous lancerons sur la route de Paris... si on nous poursuit, nous trouverons bien un coin où nous cacher...

— Faut-il réveiller le père Scliwann T demanda Bobichel.

— Non I... non !... je veux qu'il ignor*

notre départ... il ne faut pas que le pauvre vieux soit compromis... en somme, quoiqu'il se doute l)ien de quehjue chose, i{ ne sait rien de précis... et s'ils l'interrogent, je les délie bien d'en tirer quelque chose qui puisse lui faire du tort...

— Alors comment faire? laut pourtant bien sortir par quelque part !

— Eh bien ! et ça ! ût Girdel.

D ouvrit la fenêtre.

— Deux étages! Hé I Fanfar! one jolie plaisanterie !..

— Cependant vous êtes encore faible t. ..

— Moi!

Il frappa à coups de poing sur son large torse.

— Ecoutez-moi çat... allons! pas d'enfantillages I toi Bobichel, descends le premier... Les chevaux sont sous le hangar... heureusement assez loin pour qu'on ne les entende pas sortir... Harnache-les... les selles sont dans le coffre, au fond de la charrette... Va! et fais vitel Surtout que Schwann n'entende rien 1...

— As pas peur 1 ça me connaît!

Tout à coup Girdel s'ari-êta.

— Sapristi! fit-il. Et ma femme 1...

Tous se regardèrent.

— Dame! patron! lit Bobichel. Puisque c'est elle qui vous a dénoncé 1...

— Non I pas elle l reprit Girdel. Au contraire, c'est la malheureuse qui nous sauve...

— Oh! sans le vouloir I...

— Il me semble, dit Fanfar, que dans l'état où elle se trouve, il nous est impossible de l'emmener.,.

— Attendez I

Girdel courut à la chambre de la Roulante.

Il la vit, étendue à terre, une bave rougeâtre aux lèvres.

Il la souleva doucement... elle ne s'éveilla pas. C'était la torpeur honteuse de l'ivresse.

Gueule-deFer la considéra un instant.

Il y avait sur son visage une expression de pitié désolée.

— Au fait, qu'a-t- elle à craindre ? murmura-t-il. Après tout, ça devait finir 1 mieux vaut que ce soit ainsi...

Et i.1 revint.

— Qu'elle reste, dit-U Schwann la protégera au besoin... et toi, Bobichel, en route.

Pi'omptement, les draps et les couvertures arrachés du lit fui-eut mis bout à haut, e^Bobichel se glissa par la fenêtre...

— A mon .our! fit Caillette.

Légère comme un oiseau, elle saisit la cjjfde impi-û visée..

— Prends garde I dit Fanfar.

— Vrai! (^a te ferait de la pciuÊ. s il m'arrivait malheur! dit-elle avec sonbt!;iu sourire d'enl'ant.

— Tais-toi I méchante ! lit Fanfar. Et pas d'imprudences !

Elle était bien joyeuse, la petite Caillette, en sft laissant toml)er sur le sol. Comme Fanfar l'avait gentiment regardée...

Un instant après, Girdel et Fanfar étaient dehors.

— Laisse les draps, dit Gueule-de-Fer.

Ca prouvera que nous nous sommes sauvés sans que Schwann le sache.

— Déjà les deux fortes bêtes, complaisantes et dociles, étaient sellées...

— Haut ! fit Girdel. En avant 1...

Puis, bas à Fanfar, il ajouta :

— Tu as les papiers?...

— Oui!

— En selle donc I...

Caillette n'avait pas hésité; elle avait sauté sur le cheval de Fanfar.

— Hé bien! Bobichel I et toi?...

— As pas peur!... que je dis! et ne vous occupez pas de moi!...

A ce moment Fanfar s'écria:

— Ecoutez!

Tous prêtèrent l'oreille.

On entendait distinctement dans le silence le bruit que faisait au lointain 1« course de chevaux rapidement lancés.

— Les gendarmes I fit Bobichel.

— Diantre I dit Girdel, ils n'ont pas perdu de temps... mais nous avons une bonne demi-lieue d'avance, et je sais un chemin qui raccourcira la dist;ince... en laissant Dommartin sur la gauche, nous serons avant une heure dans la forêt d'Hérival... et une fois là, du diable si on nous rattrape!...

— En avant !...

Les deux chevaux sortirent lentemen; du clos de l'auberge... et bientôt ils s'elancèrent à fond de train sur la route de Celles...

Et l'auberge resta plongée dans le si • lence...

Seule, une lampe brillait à une des fenêtres, du côté de la place.

C'était le marquis de Fougereuse qui veillait, impatient et fiévreux...

Il avait entendu, lui aussi, le galop des cheviiux qui accouraient sur la route de Remiremout...

Enfin, son plan allait donc réussir. .

Cyprien avait fait l'impossible.

Le marquis écoutait... Encore qu.'SUju ■minutes, et la maison allait être cernée..

Bien fins seraient ses adversaires s'ils parvenaient à s'échapper...

Enfin, un groupe de cavaliers déboucha sur la place.

Les gendarmes étaient au nombre de six. ■ .

Avec eux Robeccal et Cyprien montés en croupe...

Le brigadier se détacha de ses hommes, et parut inspecter les abords de la place. Pure condescendance d'ailleurs, ils étaient en force, et douter du succès eût été folie...

En s'échappant dans la nuit, Robeccal avait eu soin de laisser entr'ouverte une fenêtre du rez-de-chaussée, détail qui avait échappé à Schwann lors de sa dernière ronde... d'ailleurs il ne craignait pas les voleurs.

Robeccal se glissa par l'ouverture, et vint à la porte qu'il ouvrit du dedans. Elle n'était retenue que par des verrous intérieurs et par une barre de fer fixée en travers.

Le brigadier, avant posté ses hommes, entra dans la salle basse, faisant sonnei ses lourdes bottes sur les dalles.

— Holà! quelqu'un! aubergiste I cria-

trU.

Schwann s'éveilla au bruit. Il crut à une attaque soudaine, à un accident et roula plutôt qu'il ne descendit du haut de l'escalier.

A la vue des insignes gendarmiques, il laissa échapper une exclamation de terreur...

— La gendarmerie chez moi I chez l'adjoint 1... le domicile...

— Pardon ' excuse 1 fit le brigadier.

Mais il y a urgence... au nom du roi...

— Au nom du roi, gémit Schwann.

— Vous avez ici des conspirateurs...

vous logez des ennemis de la monarchie...

— Moi I bonté divine !... v»us fuites erreur, brigadier I...

— Erreur et gendarmerie font deusse I d'ailleurs, j'ai des ordres...

— Mais comment les appelez-vous I les ennemis... de ce que vous dites?...

— Primo et d'un... le nommé Gueulede-Fer !...

— Girdell...

— Et de deusse... le sieur Fanfar...

— Mais je le répète... il y a erreur...

— Possible I on dit toujours ça... en atlendaai... j'ai des ordres de m'emparer de ces perturbateurs... où sont-ils 7... .

Schwann, en costume plus que léger, se tordait les mains.

-- Eh bieni où sont-ils? Ah çà I auber-

giste I... est-ce que vous auriez l'intention de les soustraire à ma vindicte ?...

— Moi, militaire I. . pas du tout. L'autorité... mes devoirs. Je sais bien. -.

Il pataugeait horriblement, le pauTre homme.

— Par ici, dit Robeccal. Je vais vous conduire.

— Gredin ! maugréa Schwann.

Le gendarme l'écarta d'un geste solennel et suivit Robeccal sur l'escalier.

La porte de la chambre était fermée en dedans.

— Enfoncez-la I cria Robeccal.

— Un instant... la règle avant tout.

Et se campant, la main au flanc, il

cria :

— Au nom du roi, ouvrez 1...

Naturellement personne ne répondit,

comme on le devine.

Alors, d'un coup d'épaule, le brigadiei fit sauter la serrure.

— N. de D., hurla Robeccal. Filés I

— Pas possible 1

— Voyez les draps à la fenêtre !... Oh I je saurai bien.

Il s'élança dehors.

Et tandis que le gendarme, parlementant avec Schwann, se faisait ouvrir toutes les portes, Robeccal remonta en courant :

— Ils sont partis... à cheval !... mais ils n'ont que des rosses... on peut les rattraper...

Cyprien attira le brigadier à part.

— Vous savez..., le service du roi.

Vous tenez entre vos mains le sort de la France...

— A cheval 1 cria le brigadier que ce.derniers mots avaient électrisé... mais par où se sont-ils sauvés?...

— Voyez les traces, fit Robeccal qui promenait sur le sol la lumière d'une lanterne... c'est la direction de Celles... ils ont fait un détour pour gagner la forêt d'Heuval...

— La forêt, je connais ça, dit le gendarme. En avant! et au galop !

Sans doute pour se donner plus d'énergie, il tira son sabre comme s il fût parti en guerre contre une horde d'ennemis...

Robeccal avait sauté de nouveau en ûioupe d'un des hommes...

Cyprien, immobile, se mordait les lèvres... Est-ce que la fatalité s'en mêlerait, d'aventure I

Les gendarmes, bien montés, s'étaient élancés sur la route que venaient <J parcourir, une demi-heure auparavant, lu»

shevaux de Girdel...

Leur galop était régulier, rapide. Point

Et Bobicbel tomba.

■- Llv. m.

de doute qu'ils ne rejoignissent les fu-

pitifs.

Furieux, Robeccal les excitait par ses cris.

A- deux kilomètres de Saint- Amé euYiron, la perspective s'élargit tout à coup... la route gravit alors une sorte de mamelon découvert, bordé des deux côtés par un précipice dont les profondeurs se perdent entre les rochers couverts de pins séculaires...

Déjà le jour commençait à poindre...

les gendarmes avaient dû ralentir leur course à la montée. . . mais maintenant, sur la pente déclive, ils s'étaient lancés avec impétuosité...

Dressé à demi sur la selle, Robeccal chercliait à l'horizon qui s'éclairait la trace des fugitifs...

Tout à coup, un des chevaux s'abattit... Celui qui venait derrière lui, rencontrant l'obstacle, tourna sur lui-même et renversa son cavalier...

Puis un autre tomba, puis un autre...

Quatre sur six...

C'étaient des henissements furieux I dea .:nprécations qui se croisaient...

Ouatre gendarmes gisaient à terre, isant de vains elïorts pour se dégages chevaux lançaient des coups de

— Une corde f cria le brigadier... iim!corde tendue en traver" I Ah / les predinsl...

Les deux gendarmes restés en selle avaient sauté à terre et s'efforçaient du dégager leurs camarades... l'un d'eux avait la jambe cassée...

Deux des chevaux s'étaient couroiinés...

Le brigadier s'était blessé à la cuisse avec le sabre qu'il avait eu la aotte idée de dégainer...

Robeccal, qui était tombé sur ses pieds, écumait...

— Hé I les amis I cria une voix railleuse, ça vous apprendra à embêter les honnêtes gens...

Et Bobicliel, debout sur un des côtés de la route, leur adressa un geste gamin, en esquissant une cabriole...

— Tu vas payer ç hurla Robeccal.

Il saisit un pistolet aux fontes d'un des gendarmes et fit feu sur Bobichel.

Le pitre ouvrit les bras, tourna sur luimême...

— Ils sont sauvés tout de même! criat-il.

Et il disparut... tombant dans l'abime qui s'ouvrait derrière lui...

Fanfar et Girdel étaient loin !...

Pauvi-e Bobichel !

TROISIÈME ÉPISODE tuK» HÉROS DU DROKX

niANGE — 1824

L'année 1824 mérite dans l'histoire une mention exceptionnelle.

En cette année-là on a crié : le roi est mort, vi-^ele roi I... pour la première et la dernièi-e lois depuis la mort de Louis XV.

Ce n'est pas d'ailleurs sa seule originalité.

Comme il y eut des élections, les préfets

écrivirent des circulaires oii on lisait, à propos des fonctionnaires :

— S'il en est qui se refusent à agir en faveur du gouvernement, je demanderai qu'ils soient éliminés des places qu'ils tiennent de la conûance du roi et qu'ils trahissent.

Un électeur libéral qui se nommait Grysostôme — sans H — fut déchu de son droit, parce que sa carte d'inscription portait Chrysostôme — avec un H.

L'opposition n'ayant obtenu que treize

nominations, les journaux ministériels s'écrièrent que ^ monarchie était plus forte que jamais H est vrai que Benjamin Constant, le général Foy et Dupont de l'Eure étaient élus.

On parla de fermer les plaies de la Révolution, ce qui donna l'idée de payer l'année suivante un milliard aux émigrés. M. de C*j teaubriand, qui devait quelques mois après écrire sa brochure : Le roi est mort I était chassé du ministère comme trop libéral.

Du reste, de grands progrès étaient réalisés. Les cardinaux avaient rang de ducs, et les autres prélats le rang de couiies, ce qui a sauvé la monarchie, comme chacun sait.

Cependant, pour tout avouer, on dût réserver pour 182-0 la loi du sacrilège. A chaque temps suffit sa peine.

M. Ferdinand de Berthier attaqua les subventions théâtrales, affectées, disait-il, à des institutions dangereuses pour les mœurs et peu conformes à la morale. C'était en 1824, ne l'oublions pas.

En 1824, le ministère disposait des fonds secrets pour subventionner ou acheter des journaux, ainsi le Drapeau blanc, la Gazette de France, »e Journal de Paris. Et commela Quotidienne refusa de se vendre, on l'accabla de procès. En 1824 — année unique — M. de Villèlese plaignit de « l'insuffisance « des moyens de répression établis contre '< la presse • el suspendit la liberté des journaux par un coup d'État.

La Restauration mûrissait, ce qui donnait à espérer qu'elle tomberait.

1824 eut ses procès à sensation, celui de M. de Michaud, de la Quotidienne, et celui de Papavoine, l'assassin.

On inventait les socques articulés, les patins à roulettes et les procès de tendance.

En attendant la fin, on s'amusait. Les théâtres faisaient d'énormes recettes.

A l'Opéra, Dérivis chantait les Danaides, tandis qu'à la Porte-Saint-Martin Potier immortalisait le nom du Père Sournois.

Nourrit créait Alamède d'Ipsiboé. Les lorgnettes conservatrices détaillaient les perfections des danseuses Montassu et Noblet. Aux Italiens, la Pasta et la Cinti.

Au premier Théâtre-Français, ïahna, dans l'École des vieillards, donnait la réplique à M"' Mars. La Duchesnois ne faisait plus recette. .\ coté de ces grands noms, Armand, Montrose, Menjaud et M"* Dupont, li. Dbiine à jamais regrettée.

A rOpéra-Comique, une ruine : Gavaudan, et des espérances, Ponchard,le futur (i'-orges Brown de la Dame blanche. Véréol,

le futur Dikson. 'Vizentini chantait le Prieur de Coulonges.

Ce fut en 1824 que M"« Georges dut adresser des excuses publiques au parterre de l'Odéon , Bocage et Ligierse ^/réparaient aux luttes du romantisme ; Samson et Provost tenaient des emplois do comparses

Au 'Vaudeville, Lafont, alors le roi de» amoureux et Minette dont raffolaient nos pères.

Le Gymnase composait ainsi son affiche : Le Secrétaire et le Cuisinier, de Scribe. la Mansarde des Artistes, de Scribe, et le Coiffeur et le Perruquier, de Scribe. Parfois on changeait. C'était : L'Héritière, de Scribe, et le Coiffeur et le Perruquier, de Scribe. Du reste, la première troupe d'ensemble qui fût à Pai'is, Gontier, Numa, Ferville, le vieux colonel Type, Bernard-Léon, Dormeuil, et jusqu'à Bordier, qui portait lex lettres il y a quelques années encore.

Et alors, au dernier rang de la liste, ui. nom qui devait éclipser les autres, Déjazei

Aux Variétés, Odry, qui ne s'était pa> encore incarné dans l'immortel Bilboquei des Saltimbanques, mais avait déjà la spécialité dés calembourgs, acquise aujourd'hui à certain roi de féerie, Brunet, "Vernet, Lepeintre. Dans un coin de l'affiche, on voit poindre le nomdArnal. N'oublions pas Flore, qui a laissé des Mémoires.

Frederick jouait Cardillac avec Ménier.

C'était à l'Ambigu. A la Gaîté, dans un drame fantastique, Minuit ou lesRévélationt, Bouffé availcinq lignes à dire. Le grand rôle était tenu par Marty, — qui avait déjà subi, d'après un journal du temps, 11.000 empoisonnements et qui fut plus tard mairo et chevalier de la Légion d'honneur. La Porte-Saint-Martin perdait Potier,qui passait aux Variétés, mais elle gardait M"* Dorval, qui s'appelait encore Allan, et Mazurier, auquel le nom de Jockodoit son éternelle réputation et qui ressuscitait le type dePolichinelle.

En ce temps-là le Mariage de Figaro était interdit à Paris, et les théâtres faisaient relâche le 21 janvier.

On appelait Rossini l'Orphée de Pesaro.

Le Cygne vint après 18;i0. Liszt avait onze ans et improvisait à la salle Louvois.

M. de Jouy déclarait que les Odes de Victor Hugo étaient bonnes à charmer les fossoyeurs du Père-LachaiseetM. Dupaty disait du romantisme : C'est un vieil idiol qui se meurt.

M. Thiers publiait les tomes III' et IV» de son « Histoire de la Révolution » et écrivait à la Pandore des articles d'art. Le boniment qui annonçait son eutrije au

journal le recommandait ooimme un écrivain xiistingué per ses nombreux succès dans 'a polémique littéraire et par ses connaisstinceâ aans les beaux-arts. »

En littérature, le succès appartenait à Luxe et indigence, de M. d'Épagny, kOurika, de M"» de Duras, et aux Vingi-qualre heures d'une femme sensible, de la comtesse de Salm.

Mérimée — du collège Henri IV — remportait un prix d'honneur au concours général, Cousin, le second prix, et de Wailly un prix de philosophie.

La justice supprimait les « Mémoires »

de Fouché et la cour supprimait les c Mémoires de Gambacérès.

Ce fut dans l'hiver de 1824 que fut inaugurée la phrase sacramentelle : On dansera au piano. Les jeunes filles jouaient les sonates de Herz. Valentino était maître de chapelle du roi. Tulou était première flûte à l'Opéra. C'était l'apogée de la romance. On soupirait Bonheur de se revoir, d'Amédée de Beauplan, Observe tout, jeune fillette de Panseron, et Ce que j'éprouve en vous voyant, de Romagnesi. On publiait un journal sous ce titre : Le troubadour des salons, chez Meissonnier. Un marchand de denrées coloniales annonçait le chocolat Voltaire, et Rousseau était publié par livraisons,

L'Odéon- et les Variétés renonçaient à l'emploi du gaz pour la rampe.

Belmontet publiait les Tristes. Par compensation, Courrier écrivait le Pamphlet des Pamphlets. Mais le vicomte d'Arlincourt achevait £loa, mystère, et M. de Salvandy faisait annoncer la prochaine apparition d'Jslaor ou le Barde chrciien.

M. de Villèle était président du conseil, M. de Corbière, ministre de l'intérieur, et M. de Peyronnet, garde des sceaux. Seul, Villèle faisait précéder sa signature de son prénom, qui était Joseph.

Le cadre étant connu, tentons maintenant d'esquisser le tableau.

Le 29 février 1824 était un dimanche et, qui plus est, un dimanche gras.

Certes, en l'an de grâce 1876, ce serait là une circonstance futile et qu'il ne serait pas nécessaire de noter. Mais il y a quelque cinquante ans, le carnaval était encore unpersounage vivace et vivant, qui criait, gesticulait, s'empoissardait et se démenait, sans pruderie et sans fauçse honte. Loin de noua la pensée de plaider la cause de ce fantoufie bruyant. Il était et il n'est plus. Nous''onstatonsle fait.

Gejour-la, sur les boulevards, de làMadeleine à la fontaiae de 1 Eléphant — idett

à la Bastille, — c'était un grouillement

vertigineux, enfiévré. Les bas-côtés étaient encombrés d'une foule de bourgeois et d« curieux au milieu desquels courait to.i«t i coup, fendant le flot à coups de coude, quelqus troupe de gaillards à plumets gigantesques, accueillis par des éclats de rire et suivis par une bande de gamins poussant le cri traditionnel.

Le boulevard des Italiens, alors boulevard de Gand — était le centre de l'élégance parisienne. Les flâneurs s'y installaient sur des chaises louées à raison de deux sous l'une, et, dit un auteur du temps, les sirènes fascinatrices, divinités tutéîaires de ce champ de Cythère, charmaient de leurs agaceries la jeunesse imprudente. Voilà, certes, honnête façon de dire les choses.

Mais il était alors une gloire unique, sous le ciel parisien, un lieu de délices où la civilisation semblait avoir entassé, comme en un paradis d'élection, toutesles joies permises et défendues. Hélas I comment en un plomb vil ?.. .

Qui se soucie aujourd'hui du Palais- Royal?

Sous la Restauration, tout désir, toute aspiration convergeaient vers cet Eden dont les maisons étaient louées, — prix exorbitant pour l'époque — à raison de 8,000 francs par arcade. C'était le bazar où tout se vendait, depuis les comestibles jusqu'aux vêtements tout faits, d-epuis les portraits à l'huile jusqu'aux femmes sensibles. On y marchandait avec succès. Cafés, restaurants, maisons dejeuetd'amonr, rien ne manquait. Les galeries de bois complétaient cet enfer. On y comptait cent vingt boutiques : libraires, passementiers, modistes, marchands de nouveautés^ décrotteurs, acharnés au passant, avaient mérité qu'un surnom caractéristique les dénonçât : les galeries de bois étaient appelées le camp des Tartares. Lieux mal famés aurez-de-chaussée, bouges au soussol, repaires de filles perdues et d'escrocs. Quelle perte 1 du moins on savait où les trouver. Aujourd'hui cherchez donc. Le centre n'est nulle part et les rayons sont partout. Au café du Sauvage, au café des Aveugles, un orchestre bruyant faisait rage. Au 116, le café Borel, bâti dans de? caves spacieuses, avait la spécialité des ventriloques. Le café des Variétés, sous 1» galerie vitrée, était le refuge des sirène' de bas étage. On y jouait la comédie gra tis. Les restaurateurs portaient des noms glorieux : Beauvilliers, Véry, les frère? Provençaux.

Les prix des cafés étaient bénios : G»

LE FILS Dk MONTE-CRISTO

fé, huit SOUS. Cognac, cinq sous. Liqueurs, huit sous. La bavaroise, très estimée (encore une décadence à signaler I) quinze

Page 1