‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 56 sur 84 · US · texte numérisé non relu

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La mode voulait qu'on n'offrît aux dames que des crèmes et des glaces (prix : vingt sous). La bière coûtait huit sous la bouteille. On n'en servait pas dans les établissements de haut goût. Les déjeuuers à la fourchette se nommaient — récente innovation — déjeuners dînatoires.

Or, ce jour-là, les joyeux du carnaval, refoulés du boulevard, s'étaient rejetés dans le Palais-Royal que le flot envahissait.

Une voiture attelée de magnifiques che vaux conduits par un cocher poudré, ve nait de s'arrêter devant le perron. 'Troi jeunes gens étaient descendus, le cigare à la bouche, ce qui était presque une originalité, et jouant des coudes, s étaient frayé un chemin vers le jardin.

Ils étaient vêtus du manteau vénitien, portant sur l'épaule des nœuds de couleur différente, et cachant leurs visages sous des masques de satin blanc. La police tolérait assez volontiers le masque blanc, signe de haute élégance et de noble origine. La richesse des costumes, des voitures, la beauté des chevaux achevaient de la désarmer.

Ces vfois jeunes gens avaient vu un double haie se former sur leur passage. A quelques quolibets lancés au hasard, ils avaient répondu par des éclatsde rire. Puis ils étaient venus s'installer au cuié de la Rotonde.

La nuit commençait à tomber, et déjà les lumières jaillissaient de toutes parts.

— Pardieu I dit l'uu des jeunes gens, voilà une journée qui menace de se mal terminer 1

— Eh! pourquoi, Fernand?

— Mon cher Arthur, si ce bruit assourdissant suffit à ta satisfaction, pour moi, je commencée m'en fatiguer terriblement.

Le carnaval se meurt, le carnaval est mort. En vain quelques bonnes ùmes cherchent à le galvaniser et font un tapage d enfer pour le réveiller... mais en pure perte... il ouvre un ueil, étend les bras et se rendort...

— Fernand a raison, dit le troisième.

Depuis deux heures que nous parcouronsle boulevard, pas une aventure, pas une surpi isel ce* femmes plitrées .sont les mêmes que l'année dernieie; comme l'année dernièie j'avais reconnu les déetises de l'au précède M t....

— Bah! répliqua celui qu'on avait appelé Arthur, la soirée est à nous I... et cr

sera le diable si nous n'inventons paa quelque bon scandale...

— Hum !... cette populace ne parait pas facile à mener... et un bon scandale pourrait bien provoquer une émeute...

— Eh bien ! tant mieux. La police a'estelle pas là? et ne sommes-nou« pas certains qu'elle nous donneraraison Amusons-nous donc et moquons-nous uu reste...

De ces trois jeunes gens, l'un se nommait Arthur de Montferrand : son père s'était fait un nom à la Chambre des pairs en défendant les assassius dû maréchal Brune ; l'autre, Gaston de Ferrette, allié aux piemières familles du royaume, avait suivi le ducd'Augoulème en Espagne. On ie citait comme l'une des premières lames le Paris. Agé de vingt- trois ans à peine, il ivait tué en duel deux de ses adversaires.

Le troisième était moins connu à Paris J'était un grand seigneur italien qui parcourait la France en touriste. On l'appelait Fernand de Velletri.- Les plus hautes recommandations, émanant des ambassa Lies allemandes, lui avaient donné droit de cité dans les premiers hôtels du faubourg Saint-Germain.

C'était l'époque où le mot dandy, traversant la JVlanche, prenait rang daus notre langue. Mais comme toujours, le sens de l'expression mère s'était défiguré dans ce court voyage. Brummel, froidement insolent, héros du flegme et de l'insensibilité dé'iaigneuse, était de nature essentiellement anglaise. Les Français qui prétendaient au titre de denniy rêvaient une excentricité bruyante qui eût fait hausser les épaules à l'ami du prince de Galles.

}ios daHdyi, mesquins, senties aïeux directs des gandins. Même affectation mièvre, même nullité. C'est la po$e daus tout ce ([u'elle a de ridiculement banal. Dans l'histoire de la mode française, les hoHî seuls furent originaux. Les dandys r- agitaient dans le vide, s'épuisaient en .iToits pour être vus, oubliant que Brummel avait dit :

— Pour être bien mis, il ue faut paa être remarqué.

Nos trois jeunes gens s'intitulaient dandy». Il leur plaisait qu'on se préoccupât de leur pivseuce, et ils frissonnaient d aise si sur leur passage quelque badaud poussait le coude de son compagnon en les désignant d'un signe.

Ils étaient de ceux qui, entraiit dans un lieu public, tout grand fracas àla 'açoudu fâcheux de Molière, prêts d'ui Heurs à répondi'e de leur insolonce étudiée.

Cepftndant, en ce moment, ils étaient assez calmes, se contentant de parler haut mais en somme ne se rendant pas aussi insupportables que l'exigeait leur réputation naissante.

Un instant même, ils s'étaient rapprociiés l'un de Tautre et avaient causé à voix

— Frédéric nous manquerait-il de parole? dit l'un.

— Impossible !. .. mais je ne devine point ce qui peut le retenir si lonj^temps.

— Eh ! mais, fit M. de Ferrette, ne devait-il pas conduire M'" de Salves à je ne sais quelle cérémonie, à Notre-Dame?...

— Pauvre Frédéricl...

— Pas tant à plaindre, s'il vous plair, car II"* de Salves est une charmante personne.

— Bahl elle sera sa femme!...

— Raison de plus pour qu'il l'aime...

avant le mariage... puisqu'il n'aura plus le droit de l'aimer après...

— L'aime-t-il ? première question.

— Il me semble que vous vous occupez beaucoup de mes affaires, dit derrière eu3 une voix claire et un peu aiguë.

— Ah! enfin!... Frédéric!...

— Oui, oui, Frédéric, qui vous écoute depuis cin([ minutes, mes maîtres, et qui vous trouve quelque peu osés...

— Bah ! serais-tu d'humeur à te fâcher, demanda Gaston.

Celui qu'on avait appelé Frédéric avait le visage découvert. Il portait le costume quien 18;24constituaitlasuprème élégance et que nous demandons la permission d'esquisser en quelques traits.

La température étant exceptionnellement bénigne, le dandy avait anticipé sur les modes du printemps, et Bernard, de la courdesFontaines,avait imaginé pour son jeune clieutl'unedesesplus merveilleuses inventions. C'était la longue redingote de drap brun, serrée à la taille, plissée sur la poitrine en quarts de cercle, figurant assez justement le dessin des côtes du squelette. Les manches, larges à l'épaule, se rétrécissaient vers le poignet pour tomber en manchettes carrées jusqu'au milieu de la main gantée de blanc. A la place du coeur, une pochette pour le mouchoir à vignettes de couleur qu'il était de bon ton de laisser jaillir de quelques centimètres. Le collet haut, fendu à angle aigu, serrait entre sei. Jeux pointes supérieures le meuton, encastré dauf une énorme cravate di'écorce d'arbre, que surmontaitunembryon de col sans empois. '

Le pantalon de turquoise, à raies grises et blanches, tombait à plis droits jusqu'aux

pieds qu'il serrait étroitement, s'adaptatii par les sous-pieds à des botte- pointues et garnies d'éperons. Sur la tèt. un chapeau, très haut abords impercepli blés, s'évasarit au sommet.

Pour ne rien celer, nous devons avouer que lestrois compagnons du nouveau venu ae purent i-éprimer un murmure flatteur.

— Parbleu ! s'écria Arthur, changeant subitement le sujet de la conversation.

Frédéric nous fait rougir... voyez doniquelle bizarre idée nous avons euede nonaffubler de lasorte... il est ridicule à nou^ de jouer au carnaval.

Voyez au contraire de quelle originalité, de quel bon goût il a fait preuve...

— Et, mes chers amis, si vous m'ei; croyez, interrompit l'élégant, vous irez vivement changer ces vêtements de commis en goguette pour une tenue appropriée à nos habitudes.

— Mais le masque? objecta Fernand...

— S'amuser sous le masque, déclara Frédéric, c'est ne point oser rire à visage découvert...

— D a raison, s'écrièrent les jeunes gens.

— Allez donc, fit Frédéric, et revenez vite. Je vous emmène tous chez Robei-t '...

— Viens avec nous... tu assisteras à notre toilette... pour ma part, je compte faire sensation...

Frédéric haussa légèrement les épaules :

— Non, je vous attends ici. Ou plutôt mieux encore, prenez-moi dans une heure aux Mille Colonnes...

— A ton aise... atout à l'heure...

Frédéric resta seul.

C'était un jeune homme de vingt ans environ, mais dont le visage anguleux et dur semblait indiquer un âge plus avancé. Les sourcils épais s'abaissaient sur ses yeux enfoncés dans l'orbite, et d'une couleur indécise. Ses épaules carrées formaient ligne droite et en l'examinant avec attention, on eût pu remarquer une légère déviation de la colonne vertébrale.

Il se nommait Frédéric de Talizac.

Dix ans s'étaient passés depuis le jour où à Fribourg le fils de Magdalena maudissait et insultait la France. Nous aurons, tout à l'heure, occasion de savoir si l'homme avait tenu ce que promettait l'enfant.

Le vicomte s'éloigna de la liotonde, et, approchant de ses yeux le lorgnon à deux branches, souvenir du Directoire que la

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