‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 57 sur 84 · fiesUiurateur renommé àe U rue Grange-BUa · texte numérisé non relu

fiesUiurateur renommé àe U rue Grange-BUa

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' îestauration avait ravivé, se mit à exalûinerla foule qu'il traversait. Il se dirigeait -vers la galerie de Valois.

Le Palais-Royal — étant, nous l'avons dit, le point central du Paris d'alors — servait de rendez-vous à tous ceux que leurs goûts ou leurs occupationsretenaient pendant tout le jour, aux diverses extrémités de la ville. Les cafés avaient leur clientèle spéciale : on rencontrait les bonapartistes chez Lemblin, les étrangers aux Mille- Colonnes, les spéculateurs au café de Foix, les petits employés au café de la Paix, les gobe-mouches au café des Chinoises, dont les servantes portaient des costumes Céleste-Empire.

Le café de Valois servait de refuge à une société plus sérieuse. C'étaient pour la plupart d'anciens militaires, ou même des survivants de la grande Révolution. On disait — entre dandys — le café des Vieillet Télés. Mais on n'aimait pas à se risquer dans ce milieu peu sympathique aux gamineries de l'époque. On affirmait tout bas que le café de Valois était un repaire de républicains et on s'étonnait que la police n'eû^- pas déjà mis bon ordre à ce scandale. Il parait que M. Delavau avait d'autres soucis en tête.

C'était vers ce café que le vicomte t«ndait. •

A peine eut-il dépassé la galerie de bois qu'il ralentit le pas. A quelque distance, un groupe de jeunes gens avait attiré son attention; tous étaient vêtus de noir, simplement. Tournure d'officiers, sans doute en retrait d'emploi. Quelque chose comme un noyau de mécontents.

Frédéric hésita un instant, puis il s'avança vers les jeunes gens qui occupaient toute la galerie et qui s'écartèrent pour le laisser passer, sans même le regarder, par pure politesse. Mais il s'arrêta et se tournant vers l'un de ces hommes, il lui posa le doigt sur l'épaule en lui disant :

— Monsieur, vous plairait-il de m'accorder un instant d'entretien?

Celui auquel il s'adressait était un homme de vingt-cinq ans à peine. Son visage régulier révélait uneénergie profonde.

Sentant la pression de cette main, il eut an mouvement brusque. Mais il vit alors celui qui s'était permis cette impolitessa et il répondit froidement :

— Je suis à vos ordres, monsieur.

Un instant après, ils se trouvaient dans ttne rue presque déserte.

— Monsieur, dit le vicomte, je vous prierai lout d'abord de me dire votre nom : ie one nomme, moi, le vicomte Frédéric de Talizac.

— Je le Siiis, répliqua l'autre avec un* froideur glaciale.

— Et il m'est besoin de savoir votre nom, car je saurai en même temps si je dois vous parler comme à un gentilhomme ou vous faire bâtonner comme un laquais.

Le jeune homme pâlit.

— Qu'y a-t-il de commun entre vous et moi? répliqua-t-il sans se départir de son calme qui avait quelque chose d'effrayant.

— Monsieur, reprit Talizac dont les dents se serraient à craquer, je dois épouser dans un mois M"" de Salves. Aujourd'hui, à midi, vous vous êtes permis de passer à cheval devant l'hôtel de sa mère, et, par-dessus les murs du parc, vous avez eu l'audace de jeter un bouquet...

— Ensuite I

— Sans doute vous avez un grave motif pour cacher votre nom... un nom de roture, sinon pis... mais je vous avertis cfue si vous recommencez, je vous châtierai...

Il s'interrompit brusquement.

La main du jeune homme s'était abattue sur son poignet; et l'étreinte était si vigoureuse que le vicomte chancela...

— Monsieur de Talizac, dit en même temps l'inconnu, non... je ne vous provoquerai pas. . . attendez I

D se retourna et d'un signe appela se» amis :

— Messieurs, dit-il à deux d'entre eu* qui s'étaient approchés, voici un homme qui m'a insulté... dois-je me battre avec lui? il se nomme le vicomte de Talizac...

L'un des deux hommes qui portait le ruban de la Légion d'honneur répondit :

— On ne se bat pas avec un Talizac I Le vicomte eut un cri rauque. Mais

l'autre le clouait toujours sur place.

— Monsieur, on ne se bat qu'avec des gens qu'on peut estimer... Si vous ne comprenez pas mes paroles, demandez à votre père ce qu'elles signifient... il vous répondra... soyez tranquille, d'ailleurs.

Un jour viendra où nous nous rencontrerons face à face... et ce jour-là, vous pourrez me tuer tout à votre aise, si vous pouvez... Aujourd'hui je vous chasse de ma présence... Allez, rentrez dans votre monde de vilenies et de hontes... au revoir 1

Sulfoqué, le visage convulsé, le vicomte, impuissant à proférer un seul mot, tira de sa poche une poignée de cartes et les lança à la lace de l'iacoaau.

Celui-ci eut un geste de colère, prôt à s'élancer :

Un des deux amis lui toucha la main et murmura.

— Vous ne vous appartenez pasi

Une jeune fille chantait en s'accompagnant sur une guitare.

Bt eu même temps, il lui désignait du doigt trois hommes masqués qui, par un signe couvenu, les appelaient.

Talizac avait disparu. Il sentait que la rage le rendait fou. Mais à ce moment même, un bras s'enlaça autour du sien, tandis qu'une voix lui disait :

— Diavolo ! est-ce ainsi que voue faites attendre fos amis?...

C'était l'italien Fernand de Velletri. Et il ajouta en clignant de l'œil :

— Vous tenez beaucoup à tuer ce petit monsieur?... Vous connaissez cet homme!

— Oh ! fort peu !

— Et vous savez quelle injure?...

— Hum I il s'agit, je crois, de certaine •cène à Tivoli, mais j'ignore les détails et TOUS allez me les donner...

Le ton dont ces derniers mots avaient , été prononcés sonna mal aux oreilles dt Talizac, qui s'écria, heureux peut-être dv trouver un nouvel adversaire :

— Si cela me plaît, je suppose... Car en mérité, on dirait que vous me donnez des ordres...

— Si nous nous asseyions, dit l'Italien en désignant au vicomte deux chaises libres dans le jardin à quelques pas du rondpoint.

"i/onnant l'exemple, il s'installa aussi commodément que le permettaient les chaises de paiUe qui devaient détrôner plus tard les ferrures de l'usine Tronchon,- puis :

— Cher monsieur de Talizac, reprit-il, il me semble qu'au point où nous en sommes, il ne peut exister entre nous ni malentendu, ni querelle...

— Que voulez-vous dire?...

— "Vous n'avez sans doute pas oublié u'hier était venue l'échéance de certaine

traite... que dans un moment de distraction, sans doute, vous aviez signée de certaii nom... qui n'est pas le vôtre...

Le y-comte pâlit : ses poings se serrèrent.

— Que voulez-vous? continua l'autre.

On n'a plus confiance aujourd'hui qu'au nom des petites gens; la signature d'un Durand ou d'un Martin quelconque ayant, piguou sur rue ou comptoir rue Saint- Deuio, est mieux cotée sur le marché que eelle de tous les ducs des Tuileries.

— Mais... cette traite 1... balbutia le vieomte. Comment savez- vous ?

— L'Italien tira de sa poche un élégant porteieuille.

— La voici, fit-il en monti-ant un papier timbré à l'effigie royale.

— Gomment se trouve-t-elle entre vof

— Rien de plus simple... je l'ai payée.

— Vous!... dans quel but?...

— Ne pouvez-vous supposer tout d'abord que mon unique motif était de vous rendre service?...

Le vicomte haussa les épaules Le faux bossu connaissait les hommes.

— Vous avez raison, reprit Feruand répondant à cette protestation muette. J'ai un autre but... je ne veux pas que le vicomte de Talizac soit perdu... parce que ma fortune est liée à la sienne, parce que son père, le marquis de Fougereuse, rend et rendra de grands services à une cause qui est la mienne... tout ce qui me parait obscur aujourd'hui s'éclaircira plus tard... promettez-moi seulement de ne plus commettre semblables imprudences... en échange du service rendu, c'est tout ce que je réclame de vous...

— Mais allez-vous donc me restituer cette traite?...

— Pas encore... elle ne m'appartient pas... et ceux-là seuls qui ont mis gracieusement à votre disposition les quelques mille louis engagés pourront vous la rendre '

— Qui sont ceux-là?...

— Des amis sûrs... des défenseurs de la monarchie et de la religion dont vous n'avez rien à craindre...

Et comme Talizac se taisait :

— Ne parlons plus de cette bagatelle, reprit l'Italien. J'ai voulu seulement vous prouver que j'avais quelque droit à votre confiance... reprenez donc votre récit et expliquez-moi clairement d'où vient votre haine pour l'homme que vous avez provoqué tout à l'heure...

C'était passer bien légèrement sur un détail des plus graves, puisque la traite en question pouvait entraîner Talizac, sur les bancs de la cour d'assises. Cependant le vicomte jugea à propos de ne pas insister. Il devinait une partie de la vérité. Déjà certaines allures mystérieuses de l'Italien lui avaient fait soupçonner son affiliation à la congrégation. Il serait toujours temps de traiter avec lui : le premier / danger était écarté!...

— Soit! reprit Talizac, j'achève mon récit. Je vous parlais d'une fête au Tivoli. La foule était compacte, et nous avions quelque peine à circuler, surtout au moment du feu d'artifice, dont les pièces figuraient les ai-mes de notre roi bien-aimé... tout à coup, il y eut un grand tumulte... un craquement sinistre venait de se faire entendre... c'était une partie de l'échafaudage pyrotechnique, composé de lourdes poutres, qui s'écroulait... Poussant un cri

aï

d'eflfroi. M-'» de Salves, par un mouvement inconscient, avait dégagé son bras du mien... et par un hasard malheureuXjf courant en ayant, elle se trouvait juste' ment sous le choc d'une énorme pièce de bois qui tombait avec rai)idité...jela crus perdue... Car elle ne voyait rien... quand, de la foule, un homme s'élança... Comment il saisit cette masse au passage, comment il la détourna, comment il la retint . .. c'est ce que j e ne pus comprendre . . . Le flot m'avait séparé de M'" de Salves... quand je parvins auprès d'elle, le jeune homme la soutenait, à demi évanouie... elle ouvrit les yeux, tressaillit.... il me parut certain qu'il n'était pas un inconnu pour elle... et comme avec moi, tous ses amis, ma mère, 8'étaient approchés d'elle , le jeune homme s'écarta en s'inclinant respectueusement, se déroba aux félicitations et aux témoignages de reconnaissance dont on l'accablait... c'était touchant I... mais, ce que seul j'avais remarqué, c'est que notre poétique inconnu, chevalier errant de la bonne école, avait dérobé au costume de M"° de Salves un ruban... Ohl un simple ruban... je crus devoir avertir Irène de cette impertinence... mais, loin de paraître blessée, elle ne daigna pas me répondre .. en somme, l'incident n'était pas d'une gravité telle que je dusse plus longtemps m'en préoccuper...

— Mais 'e paladin ne s'est pas contenté de cet hommage silencieux, je le devine...

— Mon cher, les femmes sont folles...

Voici que tous les jours, ce personnage se permet lie passer devant les fenêtres de M"" de Salves, de jeter des fleurs dans le parc... Et en vérité, je crois que celle qui doit être ma femme l'observe, lorsqu'il passe, cachée derrière sa jalousie... Voilà qui est aller trop loin... Ne jugez-vous pas qu'il est temps de mettre ordre à tout cela?...

— En effet I fit Fernand en riant. Voilà un galant dont nous vous devons débai*rasser... et la chose sera facile...

— Le connaissez-vous? Pour moi, j'ai lancé mon laquais sur sa piste, et tout ce qu'il a pu apprendre, c'estqu'il venait tous les jours, à celte heure, au café de Valois... c'est pourquoi je m'y suis présenté aujourd'hui...

— Sans avoir obtenu d'ailleurs, ce que TOUS désiriez.,., voyez, mon cher'l'alizac, permettez-moi de mettre à votre disposiiion mou expérience et mon amitié... ce personnage n'est ni ne peut être un rival pour vous... Si, d'aventure, 1& tète folle

de M'" de Salves a bâti de toutes pièces un roman gracieux... je sais le moyen de calmer bien rapidement ces velléités poétiques...

— Et ce moyen...

— C'est de lui dire le nom de son beau ténébreux..

— Ce nom qu'il a refusé de me faire connaître...

— Ce qui ne me surprend pas. Votre rival, mon cher, c'est un ancien saltimbanque... et se nomme Fanfar...

Le vicomte s'esclaffa de rire. Un saltimbanque I Fanfar 1... et cela sauvait les jeunes filles?... En vérité, cette espèce se permettait d'avoir de la force et du courage I...

— Ha ! ha I faisait le vicomte s'efforçant en vain de reprendre son sang-froid, mais j'ai été du plus parfait ridicule en cherchant querelle à... cet histrion!...

qui a d'ailleurs prouvé sa lâcheté!...

Or, comme Fernand avait assisté à la scène dans laquelle Fanfar — car c'était lui en effet — avait refusé de se battre, avec Talizac, le mot « lâcheté » lui arracha un sourire.

— Mais ses amis ignoraient donc ce qu'est ce monsieur?

— Non point... ils le connaissent fort bien I...

— Et ils lui parlent... et ils lui serrent la main t...

La sottise du vicomte agaçait visiblement l'Italien qui, pour couper court, prit le vicomte par le bras :

— Bah ! ne songeons plus à tout cela, fit-il. Nous sommes en carnaval... Unissons joyeusement la journée...

— D'honneur, fit le vicomte, je serais enchanté de rencontrer quelque aventure qui me fît oublier ces tracas ridicules...

M. de Talizac oubliait jusqu'au mépris dont Fanfar et ses amis avaient couvert le nom de son père et le sien. Heureuse nature! comme on voit...

Les deux jeunes gens se levèrent, et coupant le jardin en diagonale, se dirigèrent du côté de la rue Vivienne.

Au momeutoù ils s'approchaient du bassin central, Frédéric s'arrêta brusquement en poussant une exclamation de surprise :

— Qu'y a-t-il ? demanda l'Italien.

— Pardieu ! fit Talizac, voici l'aventure demandée...

Au milieu d'un cercle de curieux, adossée à la balustrade d'un des parterres, sous la lumière d'un bec de gitz, une

Jeune fille chantait en s'accompagnant de a guitaro

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Rien de plus gracieux que cette apparition. Les cheveux bruns de la jeune fille retenus par une fanchon de laine blanche, retombaient en longues nattes sur ses épaules admirablement modelées. A travers la lueur vague du crépuscule, mal eombattue par les reflets de la lumière, on distinguait un visage doux et charmant, à 1 ovale parfait, de grands yeux noirs, naïfs et gais à la fois.

Sous ses doigts fins et blancs, les cordes de l'instrument vibraient avec un rythme parfait, tandis que la voix, pure et fraîche, égrenait daus l'air les notes suaves de Dalayrac :

Quand le bien-aimé reviendra ' Près de sa languissante amie, Le printempa alors renaîtra. L'herbe sera toujours fleurie.

Mais je regarde... Hélas !

Le bien-aimé ne revient pas.

Hélas I

Puis, tout à coup, comme si elle eût Toulu opposer à cette douloureuse cantilène un refrain Joyeux et brillant, elle chantait l'air de Boïeldieu :

Je suis la petite marchande •, Tout c'que j'ai, c'est d'bon aloi...

Et la voix était si souple, si gracieuse, que des applaudissements unanimes aceueillirent -le refrain.

La jeune fille salua avec une inclinaison de tête, puis elle présenta à la foule le dos de sa guitare. Son teint s'était couvert tout à coup d'une vive rougeur. Quand elle arriva devant le vicomte Frédéric :

— Vous êtes donc seule aujourd'hui?

murmura-t-il en déposant un double louis sur l'instrument.

Elle tressaillit, le regarda en face, puis, sans répondi'e, elle passa.

La quête achevée, elle s'éloigna...

Le 'Vicomte était resté immobile, les sourcils froncés.

— La marquise est sévère, dit l'Italien.

Et se baissant, il ramassa quelque chose dans le sable.

— Tenez, mon cher vicomte, reprenez votre double louis.

La jeune fille l'avait jeté à terre. Frédéric poussa un cri de rage :

— L'insolente 1 fit-il.

— Et voilà deux mois que cela dure, fit Fernand. Et chaque jour la marquise — singulier surnom, ma foi I — dédaigne les hommages de monsieur de ïalizac...

1. tlomauee de Nina la folle par amour. t. La Fêle du village voitin.

— Ah çàl Fernand!... vous passer donc votre temps àm'espionner ? Prenez garle. la patience a des bornes...

— Eh bien! qui vous parle de patience? Vous vous abaissez à aimer cette petite, et vous souffrez ses dédains, quand U vous suffirait de vouloir...

Frédéric lui saisit le bras :

— Ecoutez-moi, P^rnand. J'ai le cœur plein de rage, mon cerveau est rempli de désirs fous... vengez-moi de ce Fanfar... aidez-moi à m'emparer de cette fille... et je vous appartiens tout entier...

— Allons donc I murmura l'Italien.

Puis il ajouta à haute voix :

— Pacte conclu, allons dîner I...

— Mais cette jeune fille?...

— Nous en reparlerons ce soir... et vous ne vous plaindrez pas de moi I

Et il entraîna Frédéric vers le café des Mille Colonnes.

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