‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 58 sur 84 · LA. MARQUISE · texte numérisé non relu

LA. MARQUISE

Quarante-huit heures s'étaient écoulées depuis les scènes que nous avons racontées dans le précédent chapitre. C'est-àdire que le mardi gras sonnait à travers les rues ses fanfares discordantes.

En face du café Turc qui avait — en 1824 — une réputation européenn»; et dont les journaux vantaient le luxe et l'élégance, s'élevait à cette époque une maison haute et étroite, d'aspect misérable, et qu'habitaient, en raison des prix modiques de la location, nombre d'industriels modestes.

C'étaient pour la plupart les propriétaires des baraques en plein vent qui, pendant la majeure partie de l'année, encombraient la place du Château-d'Eau.

Devant trouver tout à l'heure l'occasion de décrire ce coin si pittoresque de l'ancien Paris — inconnu de la génération actuelle — pénétrons immédiatement dans cette maison qui portait le numéro 42 du boulevard du Temple.

Dans une chambre au cinquième étage, celle que l'on avait surnommée la marquise... debout devant un miroir, achevait sa toilette. Petite et pauvre chambre en vérité, avec son papier de coutil aux teintes passées, avec son lit de sangle au coin, ses deux chaises de paille et sa table de bois blanc. Les ais de la fenêtre, basse et étroite, fermant mal, laissaient sourdre le vent qui soulevait le rideau de jaconas. Aux murs mansardés quelques images, grossièrement coloriées, représentant les légendes populaires, Gmevééve de Brabant,

le /viV îr^anf, avec leurs couplets mal imprimés.

Petite et pauvre, et cependant presque charmante, tant était propiet le carreau, tant était blaache la serv'ette qui recou- ▼rait la table modeste, tant le lit semblait se blottir gracieusement sous la courtepointe à fleurs blanches et bleues.

Certes le miroir, échappé de la Lolle de quelque colporteur, 'était de qualité plus que médiorce, mais le verre à teinte bleuâtre valait en ce moment toutes les glaces de Venise, car il reflétait en vérité la plus adorable tète que Greuze eût jamais rêvée. Les deux bras relevés sur son front, la chanteuse des rues tordait ses cheveux Hou's que ses doigts effilés avaient peine à contenir et dont les boucles folles semblaient, par caprices, s'échapper de ses mains comme des lutins indociles. Le visage aux traits d'une exquise délicatesse avait cette teinte rosée dont les peintres dérobent si rarement le secret à la natui-e. Les yeux grands et clairs, brillaient de jeunesse, tandis que les lèvres, d'un rouge vif, semblaient sans s'ayiter, répéter : Mous avons seize ans comme pour protester contre la taille souple et le corsage déjà formé.

Le bonnet d'organdi fut habilement attaché. Les bras s'abaissèrent, et par un mouvement plein de grâce pudique, les mains, glissant sur la robe, ajustèrent les plis que l'etfort avait déplacés.

A. ce moment, un gémissement, paraissant venir de lix chambre voisine, frappa l'oreille de la jeune fille qui tressaillit.

Vivement elle courut à la porte et l'entr'ouvraut avec précaution, elle jeta un regard dans la pièce voisine.

— Pauvre femme ! murmura-t-elle, elle s'éveille. Est-ce donc encore pour souffrir I...

La voix qui avait proféré cette plainte ■e fit plus claire :

— (finette! petite Ginette I répéta-t-elle.

— G'estétriiuge dit encore la jeune tille, lorsque je lentends prononcer ce nom, il me seiuljle que cette voix ne m'est pas ineonnuk;...

— Venez, Cinette! petite Çinette I Celte lois la jeiue fille ouvrit la porte

toute graude et cuira.

A demi couchée sur u'i lit, s'élevant d'un pied à peine au-des^.us de terre, un être humain — une lemme — cherchait à se dreaser sur ses poignets.

Lt en "énlé, c'était à douter que cette physionomie appartint r^bilement à l'es- )«èce humaine...

Dans un visage hideusement couturé,

deux yeux rouges de sang clignotaient comme s'il leur eût été impossible de supporter la lumière.

D était évident que cette créature avait été victime d'un épouvantable accident.

Les membres contractés étaient repliés sur eux-mêmes ankylosés. Les mains qui pai-aissaient, commelecou, comme levisage, dépouillés dépiderme, offraient une teinte sanglante.

— Soif! dit la femme.

— Voilà, petite maman, dit celle qu'elle avait appelée Cinet-te.

La malheureuse eut un sourire, si l'on peut donner ce nom à une sorte d'affreux rictus montrant la cavité d'une bouche privée de dents et aux lèvres rongées...

Hélas ! ce n'était pas tout encore.

La misérable était folle, et tandis que la jeune lille se hâtait dans la chambre, étouffant son pas pour ne pas la troubler dans sa demi-somnolence, un grondement sourd et continu sortait de sa poitrine

D'où venait-elle ? Quelle était-eUe?

Nul ne le savait.

Quant à celle qui s'était dévouée à sa misère, le lecteur l'a déjà reconnue.

G était Ginette, la petite Francine, fille de Simon Fougère et de Françoise...

Comment avait-elle échappé à la mort, alors que dans l'obscurité du souterrain des Vosges, elle s'était trouvée séparée du petit Jacques? Longtemps, bien longtemps elle avait couru se perdant dans Je dédale de ces voûtes qui se croisaient comme pour l'enserrer. C'était un affolement. Car cette course se perdait dans les ténèbres, elle se heurtait aux murs, tombait, se relevait, tentant toujours d'échapper à ce labyrinthe sinistre qui lui semblait un monstre aux tentacules gigantesques

Mais la nuit elle-même a pitié de l'enfaut.

Ginette était tombée dans un groupe de ces ravageurs des champs de bataille dont notre grand Hugo a fixé à jamais le type dans sa création de ïliénardier.

11 y avait là mari, femme, enfants. La petite Ginette était si gracieuse que cette lemme, qui achevait les mourants pour les dépouiller, I appela, lui sourit, 1 encouragea. Singularités de lespèce humaine I cette créature faisait son horrible métier avec ses enfauts au dos, blottis dans un vieux châle qui faisait hotte et s'attachait & ses épaules. Cette louve itait bonne mère.

La petl'i» ne pouvait s'explii^uer. Pourquoi était-elle ainsi abandonnée, folle de terreur'/ Aux questions, elle rcponaaii eu appelarit /«lipa À'i'mon, maman Francoue/...

f,£ FILS DE MONTE-CRISTO

allez donc chercher sur de semblables indicatious... et puis l'ouvrage donnait.

L'invasion, amenant la lutte sauvage, décisive, promettait de riches aubaines...

on emmena Ginette...

A la paix, on l'ayait gardée, élevée tant bien que mal...

Le maraudeur qui avait amassé une petite fortune avaitacheté delà teri-e dans «on pays en Blaisois. Il était habitué à Ginette qui gazouillait maintenant sa chanson de jeunesse, oublieuse comme tous les enfants, auxquels on reproche trop souvent l'ingratitude, sans songer que l'oubli vient du cerveau et non du cœur.

II y avait dans le village qu'ils habitaient un vieux ménétrier, ancien soldat, dont bien souvent le violon eties chansons avaient égayé le bivouac.

Il s'avisa de découvrir que Ginette — on avait continué à l'appeler ainsi — possédait une voix délicieuse, ce qui était vrai d'ailleurs.

Gela lui donna l'idée de fonder dans le village une école de musique. Il eut trois élèves dont deux ne payaient rien. En revanche, c était lui qui nourrissait le troisième.

Et voilà notre brave homme, s'escnmant de l'aixhet, dévorant la colophane à erins que veux-tu? — tant et si bien que, n'étant pas un sot, U parvint à découvrir le diamant, c'était la petite Francine.

Rèveasur rêves. Le bonhomme ne songeait plus qu'à produire son élève sur une scène plus vaste, quand il fallut compter avec (les événements imprévus...

Une épidémie s'abattit sur le village, ce que certains jésuites du voisinage attribuèrent à un châtiment infligé par la Providence à ces manants qui, le dimanche, dansaient sur la pelouse ou écoutaient des chansons profanes.

Ouûi qu'il en fût, que le ciel se fut ii'rité de cette placidité, en deux mois, Francine se trouva seule au monde.

Ue sou passé, elle ne savait rien. En vain, dans son imagination, elle avait tenté de reconstituer les éYéuemeuts terribles auxquels elle s'éîait ti'ouvée mêlée. Mais vains ellorts. Les ténèbres du souterrain où elle s'était perdue, semblaient s'être étendues sur toutes les libres de son cerveau. Il y avait là, dans sa mémoii-e, un tourbillon noirâtre au delà duquel elle n'apercevait plus rien...

Seule, cil aller ?

Ou teata 4e l'attii'er dans le girou de l'église. Kt ies ooHues sœurs lui ourirent une bos^itaiilé uonditionnelle qu'elle accepta lout d'abord. Mais, habituée augrandoiel.

largement ouvert, aux fleurs qui se courbent pour baiser les enfants quand ils passent au soleil qui semblé un œil large et étinceJMit de franchise et de bonté, elle eut peur du cloître, du jour gris, des yeux d'acier qui la regardaient fixement.

Ayant de l'indépendance dans la carac tère, elle passa par dessus le mur et s'enfuit sur la route. Quelle route... Elle eut encore le sentiment de l'égarement ; mais elle se raidit contre cette impression et alla en avant, chantant et — ma foi 1 il faut l'avouer — mendiant, quoique le plus souvent on lui ofifrit sans qu'elle eût même la peine de demander.

Une paysanne lui donna même une vieille guitare, oubliée là par quelque troubadour inconnu, et que l'enfant avait regardée avec des yeux d'envie.

Puis, comme les routes mènent en réalité beaucoup plus souvent à Paris qu'à Rome, ce fut dans la première de ces deux villes qu'elle arriva.

On sait ce que sont ces pauvres isolées, quand elles tombent au milieu de cette fournaise. Bah! elle se fit bien petite, bien douce. L'aide ne lui fit pas défaut. Son [ premier logeur, qui avait rendu des services à la police — un excellent -.oeur, [ comme l'on voit — se fit fort ae lui obtenir l'autorisation de chanter dans les rues.

Mais, quoiqu'elle eût àpeine quinze ans, comme c était fruit de roi ou de mouchard, il posa, lui ausà, a^s conditions...

Francine s'enfuit encore une fois, et tomba dans un véritable bouge où il y avait des pauvres, que l'autre logeur n'eût I pas abrités sous son toitd'honnète homme, I mais qui au demeurant étaient les meilleures gens du inonde et ti-availlaient dur pour gagner peu.

Elle n avait pas oublié ce que le logeur

lui avait dit au sujet de la préfecture.

^ EUe prit des renseignements — car elle

I était fort intelligente, la petite !... et fina-

' lement il ne lui en coûta que de subir les

stupidité galantes débitées pai- un employé,

caché comme un singe derrière un pril-

' lage de la rue de Jérusalem, pour obtenir

la bienheureuse autorisation...

Ceci fait, elle eut une autre idée.

, Nous avons dit que là où elle vivait maintenant, il y avait beaucoup de pauvres. Elle demanda à se cfaai-ger de quelqu'un d eux, d'un iofii-me. Elle était auda- «ieuse, elle se prétendait sûre de gagner de l'argent... «

On écouta sa proposition et ou au coosulta.

— J'ai ton affaire, dit un des mallBgreui, tu es bonne et brave...

LE FILS DE mONTK-CRISTO

— JtJrave I...

— Ah 1 j'emploie le mot à dessein..., il s'agit d'un monstre...

Francine ne put réprimer une exclamation effrayée.

— Une femme 1 je vais te raconter celai

Et le malheureux qui lui-même avait été défiguré par l'explosion d'une mine, décrivit dans son langage pittoresque, émaillé d'argot, l'atroce créature dont il ofifrait la garde à Francine.

L'enfant, blonde et charmante, ferma les yeux, un instant, comme pour reconstituer dans son imagination cette excentricité dans l'horrible. ■

Puis elle dit :

— Allons la voir I On y alla en effet.

Cette femme, cet être sans nom, sans fotfme, sans traits, avait été ramassée dans un creux de vallon, par quelque autre misérable qui passait.

11 y avait longtemps de cela. Le sauveteur était mort, et nul n'avait pu dire quand il l'avait trouvée. Après lui, d'autres — les infirmes ont de ces bontés, — avaient recueilli cette masse humaine, privée de raison, en somme douce et bonne tout au moins inoffensive, la nourrissant tant, .bien que mal, mal le plus souvent, c'est-à-dire comme eux-mêmes.

Seulement, la charge était lourde.

Francine était la bien-venue.

Gefutune singulière entrevue. Francine regarda cette femme qui — pour employer l'expression vraie — répugnait ù voir...

De ses grands yeux jeunes, larges Tivaces, elle l'examina... Elle hésitait. Du moins on le croyait.

Mais tout à coup, voici que Francine avance doucement, doucement... puis elle

{'ette ses deux bras au cou de la miséra- »le...

— Petite maman, dit-elle, voulez-vous venir avec moi?...

Pourquoi ce mot — si enfantin et si charmant — pourquoi... maman I...

Elle l'ignorait elle-même. Ceux qui l'entendirent eurent un sourire qui signifiait seulement :

— Comme elle est bonne 1...

Eh bien 1 il faut tout dire...

Il faut qu'oi. sache bien que, — sans intervention providentielle, sans nécessité de l'idée superstitieuse, — il existe entre les être:' qui se sont aimés une sorte de «ommunicatioQ inconsciente, intime, physique, qui agit sur le cerveau et le contraint à des manifestations dont on ne comprend même pas la valeur...

Elle avait dit :

— Petite maman!...

Gomme cela, sans y songer...

Or... c'était sa mère!

— Oui, cette martyre, ce monstre, cette folle, c'était Françoise, la femme de Simon. Après s'être tordue dans les flammes — dans cet incendie que le vieux Lasvène avait allumé pour sauver les petits, — elle avait perdu et la notion d'elle-même, et le souvenir, et la raison...

Par où s'était-elle enfuie? Quel avait été son sort avant qu'un pauvre sublime la ramassât, tandis que sans doute un heureux de la terre l'eût repoussée du pied dans la crainte d'avoir la digestion troublée?

Nul n'aurait pu le dire...

Quant à elle, elle était morte... morte à la vie... morte au passé...

Et voici que le hasard mettait face à face la petite Francine et la vieille Françoise... • L'une vivace, dévouée, entrant dans la vie à coups de probité.

L'autre ignorée, inconnue, évadée du sépulcre...

Comme elle était sans nom, Francine avait pris l'habitude de l'appeler petito maman... intuition singulière qui rendait plus poignante cette situation que nul ne soupçonnait.

La fille et la mère victimes toutes deux del'infamie des Talizac. condamnées l'une à la misère, l'autre à cet épouvantiible ét.tt de souffrance et de folie, s'étaient ainsi rencontrées...

Francine l'avait emmenée et l'avait installée auprès de sa petite chambre. Jour et nuit, elle veillait sur elle. Et rien n'était plus touchant (jne cette sollicitude instinctivement filiale.

La vieille n'était heureuse que lorsque lajeunefiUeétaitlà. Absente elle l'appelait, présente, elle prononçait cent fois ce nom de Ginette qui résonnait à son oreille comme ces chants du pays qui murmurent aux lèvres de l'exilé.

Francine travaillait. Elle s'était fait une clientèle. En vérité elle avait un auditoire régulier. On l'attendait à certaines heures à ce carrefour, sur cette place, dans cette cour. Elle disait à chacun la chanson qui plaisait. On lui traçait son programme et des rangs de la foule, les voix allaient elle pour la prier de recommencer telle romance applaudie.

Quant à ce surnom de < la marquise > il s'explique de lui- môme et ne doit pas être pris en mauvaise part.

Certes, elle n'avait ni vanité folle ui tasolente fierté.

Mais elle portait si gentiment sa robi

Les deux hommes se prirent à corpi.

de laine, elle plaçait avec une crânerie si distinguée la fanchon qui couvrait ses cheveux, que le peuple l'avait baptisée marquise...

Revenons à nos deux personnages.

Francine, ayant présenté un verre à la folle, s'assit ensuite auprès d'elle, et doucement elle lui dit :

— Petite maman, il faut que je sorte ; promettez-moi d'être bien sage pendant mon absence...

— Sage ! sage I oui, Ginette...

— Vous n'essaierez pas de vous lever seule...

— NonI bien sage! bien sage!...

— Et demain je vous mettrai votre beau bonnet...

— A rubans? demanda la folle avec un rire joyeux.

— Oui, fi rubans.

— Ahl bonheur!... contentel...

Et elle frappait ses mains tordues l'une contre l'autre.

Mais en môme temps, ' elle poussa un cri :

— Mal! j'ai mal! fit-elle.

Et un frémissement convulsif passait dans ce malheureux corps torturé.

Francine, avec une patience angélique, consolait, encourageait la pauvre femme, lui pi'enait la tête dans ses mains d'enfant, embrassait ses cheveux blancs...

Tout à coup la folle se redressa :

— La boite! fit-eile. Où est la boite?... Francine connaissait cette exclamation

qui revenait souvent sur les lèvres de la malheureuse, et qui, pour lajeuue lille, ne présentait aucune si;;nification précise.

— Vous an:-' '■ '■ '-, flt-elie, se pliant à la fantaisk e.

— Oui, il 1 muait l'autre, en 'couant la t.Ho :ii- uu mouvement lent et

julier. La ui' !... c'est fortune!... ariit!,.. titres!... tout... Où donc ai-je mis uoitel...

Puis elle se mit à parler tout bas, si bas aucun son perceptible ne parvenait

— {u'à Francine.

^ heure était venue de la tournée quoti-

eune de la chanteuse.

Nous l'avons dit, on était au mardi gias, et la recette pr^ mettait d'être bonne. Tant mieux I car ccîment de nouvelles attentions pour la folle, mille prévenances qui l'amusaient comme un enfant...

Elle s'assoupit àa nouveau.

irancine la quitta, et, marchant sur ^jointe des pieds, elle revint dans sa

imJjre.

Détachant sa guitare, ella toucha Igs

ides, pour vérifier l'aceord.

— .\llons! fit-elle. Et quelesbravesgens I me protègent!...

Au moment où elle allait sortii-, on frappa à la porte.

Elle tressaillit et cria :

— Qui est là?

— Un ami...

— Votre nom?...

— Vous ne me connaissez pas...

— Dites-le tout de même...

— Un jui-on étouffé répondit à son insistance. Mais la voix reprit :

— Ouvrez donc!... vous croyez peutêtre que je veux vous manger!... vous tenez à mon nom... eh bien! je m'a>^pelle Robeccal, là, êtes-vous contente...

La jeune fille respira.

Je ne sais quelle pensée soudaine avait traversé son esprit.

La persécution dont elle était l'objet de la part du vicomte commençait à l'épouvautei'. Le regard de cet homme lui faisait peur. Depuis l'incident du Palais-Royal, il lui givait semblé que ses yeux étaient devenus menaçants, méchamment railleurs...

Et quand on avait frappé, elle avait éprouvé je ne sais quelle crainte involontaire, en songeant à lui.

Mais ce n'était pas sa voix, et de plus o nom de Robeccal sulfisait pour la * . quilUser.

Elle ouvrit.

L'ancien Almanzor du cirque Girde i' son entrée.

C'était toujours le même être ignobri, ^ la tournure canaille, au visage glabre, aux jambes arquées.

Seulement ses yeux semblaient avoir rougi encore davantage, et il y avait autour de ses paupières comme une ligne de sang.

Pas malheureux! fit-il de sa voix aigre et traînante. Fichc-z-vousdonc du mal pour les gens, pour qu'ils vous laissent moisv" à leur porte comme si vous étiez des men diants...

— Je vous demaadepai'don, ditFrancine.

Mais je vais sortir... je suis un peu pressée et si vous '.'oulez me ■dire ce qui vous amène.,.

— Parbleu oui: que je veux le dire!... Ah çà! vous ne m'offrh-iez sculemvîat pis une chaise; en v'ià des manieras..

Dans la vie de misère qu'elle avait longtemps menée, Francine n'avait pas dté sans rencontrer sur sa route Je.s : très dégradés tels que Robeccal. Au? i, son intention eût-elle été d'eflia;- ■ '^ :i [\llt qu'il aurait pu se convaiÈ 'it de

son erreur.

LE FILS Uli MO.ME-CKISTO

— Monsieur, reprit-elle d'une voix calme, je vous rappellerai que j'ai hâte de sortir... veuillez donc me dire à quelle circonstance je dois votre visite...

La marquise se révélait à nouveau : elle semblait si douce et en même temps si résolue que Robeccalcompritquelemieux était de s'expliquer.

— Ehben ! on y val... mamzelle la renchériel... Je viens vous faire gagner de l'argent, là... ça vous va-t-il7. .

— Continuez?...

— Vous avez un métier... pas vrai?

Tout le monde vit de son métier... j'en ai un aussi... je suis extra... Savez-vous ce que c'est?

— Vous servez dans les x-estaurants...

ou les cabai'ets les jours de fête, quand le personnel est insuffisant...

— Justement... je suis retenu par le patron du Veau sauté... vous connaissez Bien ça... au coin du faubourg...

— Je connais très bien l'établissement...

— Eh bien! le patron qui est un vrai zig, a envie de donner ce soir une petite rigolade à sa clientèle... comme qui dirait un concert, des machines de troubadour... alors il m'a di* comme ça : t Robeccal (vous savez qub c'est mon nom), connaistu quelque chose de rupe, là, du tapé, qui ferait plaisir à mon monde. « — « Oui, qu'j'ai dit, y a la marquise I... » — « Elle voudra peut-être pasl » — « On peut toujours y demander! quoi que vous donneriez bien? » — « J'irais bien du rond de vingt I », — « Eh bieni j'vas aller tâter la petite (j'ai dit ça en rigolant, y a pas d'offense) et si elle veut... ça y est! » Et me v'ià, j'ai dégoisé le boniment... est-ce enlevé?...

Francine l'avait écouté sans l'interrompre. En dépit de la grossièreté de ses allures cet individu était en fait porteur d'une proposition avantageuse.

Vingt francs! c'était une petite fortune pour la jeune fille... e.t que de joies pour la luUe dans miette aubaine inespérée.

Cependant elle hésitait.

— Le patron s'appelle M. Aube, n'est-il lias vrai?... ne vous a-t-il pas remis une k'ttre... quelque chose pour moi?.

— Delà méfiance! ohl là! lui... qu'estce que vous craignez donc!...

— Rient rienl... du reste, puisque je sors, je passerai chez M. Aube...

— Maliieurl... dites tout de suite que vous ne voulez pas!... d'ai)ord je vous avertis... si vous refusez de me répondre, j'ai ordre d'aller chez l'homme sans bras... vous connaissez ça... celui ijui chante des bêtises et qui fait rue les

femmes à en crever... et celui-là ne reculera pas, vrai...

En même temps, Robeccal tirait de sa poche une carte de la maison Aube, sur laquelle étaient inscrites deux adresses, celle de la marquise et celle d'un autre chanteur ambulant...

Cette vue — en confirmant à Francine les paroles de Robeccal — la décida immédiatement à accepter. Ses défiances s'évanouirent.

— C'est convenu, fit-elle. J'irai.

— C'est heureux!... en v'ià une mijaurée qui se fait tirer l'oreille pour gagner sa vie...

— A quelle heure dois-je me rendre chez M. Aube?,..

Sur les huit heures... quand les consommateurs se sont remplis le coco, et qu'ils commencent à boire...

— Et combien de temps aura-t-il besoin de moi?...

Un éclair rapide passa dans les yeux de Robeccal, tandis qu'un mauvais sourire plissait sa lèvre pâle...

— Ah! ça! fit-il, je sais pas... dix, onze heures! peut-être plus, peut-être moins.

Pour vingt balles faut pas être regai-dant sur les minutes!...

— Pas après minuit, toutefois 1...

— Non! as pas peur!... et si mamzelle a peur le soir dans les rues, ajouta Robeccal avec un rire cynique, je lui ferai ud bout de conduite... jusqu'ici... jusqu'où elle voudra...

— C'est bien, fit Francine. Dites à M. Aube que je serai au Veau sauté, à huit heures précises...

— Dites donc... y aura bien une belle pièce de vingt sous... pour le commissionnaire... d'autant que vous aurez encore la quête... et dame!... ça peut rapporter ce soir... plus qu'on ne pense...

— Je ne vous oublierai pas...

— J'y compte biep .. Adieu! la marquise... à ce soir!

Il esquissa un salut grotesque et sortit.

Il descendit rapidement l'escalier. Arrivé sur le boulevard, il regarda autour de lui.

Un personnage, enveloppé d'un manteau vénitien — sorte de déguisement très usité à cette époque, — le visage à demi couvert sous un large chapeau, s'approcha vivement.

— Eh bienj demanda-t-il.

— Emballée, l'alfaire. ..

— Elle viendra...

— Parbleu! c'était sûr...

L'homme qui n'était autre que Fernand, le digne ami du vicomte de Talizac, glissa

de l'argent dans la main du misérable.

— Toutes vos mesures sont prises? demanda-t-il.

— L'affaire faite, vingt louis I...

— Pas cher I au fond... car elle est d'un chic, la petiote!... et puis, on a des mœurs et des scrupules...

— Servez-moi bien... et j'augmenterai la somme...

— As pas peuri quand Robec se charge de quelque chose, ça va comme sur des roulettes... La Roulante est prévenue, elle fait des frais, c'te femme... elle sait ce qu'on doit aux marquises...

— A ce soir doncl... vous n'oublierez aucune de nos conventions?

— Soyez tranquille... et vous... vous paierez...

— Bien!... à ce soirl...

Les deux hommes se séparèrent.

— Allons ! fit Fernand en s'éloignant, mon cher Talizac sera content...

Pendant que les deux complices échangeaient ces rapides paroles, Francine, pensive, suivait la ligne des boulevards, s'arrêtant aux carrefours et chantant ses plus gracieuses chansons.

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