‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 59 sur 84 · LES DRAMES DU VEAU SAUTÉ · texte numérisé non relu

LES DRAMES DU VEAU SAUTÉ

— Hauts les fourneaux!... allumez!...

activez!... Hé! Jeanneton! les canetons brûlent!... Satanée Pierrette I...Auxpieds de mouton... le safran dans la sauce !...

Et le patron du Veau sauté, s'agitant devant les brasiers incandescents, se multipliait sous la lueur rutilante de sa corpulence grasse.

Aube —fils et petit-flls d'Aubé — avait reçu la gargote paternelle à l'état embryonnaire, et lui avait refait une glorieuse virginité.

Et d'abord, pourquoi l'enseigne?...

Au veau sauté It voilà qui sentait sa bizarrerie d'une grande lieue I... oui, pour les esprits superficiels, mais pour les observateurs, quelle révélation d'esprit surfin!...

L'enseigne qui se balançait au dehors, grinç.int sur la tringle de fer, représentait un aimable petit veau — le vitulus des Latins — par-dessus lequel bondissait un taureau à cornes pyramidales.

Hein? vous avez compris!... On saute par-dessus le veau, donc le veau est sauté!

Du reste, nul ne songeait à discuter. La gargote s'était faite restaurant, non un de ces mièvres établissements à la façon de

vos Brébant ou de vos Bonnefoy, où la cuisine se cache honteuse dans les soussols.

C'était la belle et franche rôtisserie de Gamaci)^, et Pantagruel se fût pourléché les badigoinces à la vue de cet enfer, devant lequel, damnés radieux, se tortillaient les volailles et les quartiers de bœuf.

Maître Aube, gagnant gros, aimait à faire grand, sans qu'il fût nécessaire qu'un ministre courtisan le lui conseillât. Il avait les idées larges qui illuminent le cerveau des grands artistes. Il eût rêvé des cuisines d'une lieue de long, et des broches kilométriques, transperçant des cohortes de victuailles...

Mais déjà, hélas ! l'espace était parcimonieusement mesuré, et c'est à peine si la grande salle mesurait une centaine de mètres carrés.

Il est vrai que maître Aube s'était rattrapé sur les étages supérieurs.

Ce n'étaient que salons à noces et festins. Et que d'astuce il, avait fallu déployer, que de coups d'État avaient été médités dans le silence de la nuit pour parvenir à expulser de leur domicile les locataires rebelles à l'envahissement!...

Et pourtant il avait réussi...

A peu près du moins...

Uu seul étage, le dernier, s'était montré intraitable... Jugez du désespoir d'Aubé. Quatre grandes pièces sous les combles.

Il eût établi là une buanderie, un séchoir, que sais-je.

Non! c'était un rêve irréalisable.

Otl'res, chicanes, menaces de procès, tout avait échoué... Si encore le locataire eût été de ceux dont s'honore un voisin...

Mais point.

Un bonhomme qui s'appelle Gueule-de- Fer,un clown qu'on nomme Fanfar (comme si on était baptisé ainsi!), une petite ballerine... oui, monsieur, une simple ballerine, du nom de Caillette ; un pitre, qui, hélas! ne s'appelle pas Bobichel, mais Fouyoulat...

Et ce mobilier...

Un encombrement de caisses, de toiles, d'instruments si bizarres, qu'ils semblent échappés à quelque pandémonium de torture...

Comme c'est fiatteur pour le Veau sauté!...

Celatravaille sur laplace publique à deux pas de là, en place du Chàteau-d Eau. Cela joue de la grosse caisse et de la trompette...

Et cela — c'est à n'y pas ci'oire — reçoit

un tas de inonde, sous prétexte que M. Fanfar (pouah I) donne des leçons de prestidigitation. Il paraît d'ailleurs que la prestidigitation est très bien vue à Paris, car par la petite porte qui ouvre sur un escalier séparé, il entre des gens bien mis : la plupart ressemblent, par les allures, par la physionomie, par les moustaches surtout, à d'anciens militaires.

L'armée donne dans la magie blanche I Où allons-nous 7...

Mais ce n'est pas de tout cela qu'il s'agit en ce moment.

La foule commence à affluer. D faut caser tout ce monde, répartir la besogne entre les garçons ordinaires et les extras, avoir l'œil aux portions, couper le vin, car en carnaval on peut se permettre un double baptême. Les gosiers altérés sont moins délicats. Et comme on cri«, il faut bien humecter.

Travail d'Hercule.

Mais Aube eût accompli, non pas seulement les douze travaux de l'athlète grec, mais tous ceux dont eût bien voulu le charger la confiance de son honorable clientèle.

Madame Aube est chef d'état-major.

Tout le monde grouille, circule, se bouscule. Les plats portés k bras tendus vacillent en laissant couler des larmes de sauce, comme l'eau qui rigole aux babines des ruminants.

Les cris so croisent. A droite, à gauche, au 7, au 9 1... ici le bouillon aux oeufs pochés, là le gigot criblé d'ail, ailleurs l'entremets sucré, l'œuf à la neige qui tremblote comme le sein d'une femme 'qui a nourri...

• A tous et pour tous I...

Puis un cri retentit :

— Voilà les messieurs'du cabinet n* 11.

Car il y a des cabinets, Dieu me pardonne. Le Teou sa«/^ a son grand 10, tout comme l'aura plus tard le café Anglais, BuUe d'allures i espectables, à ornementation sobie et disfin;^iiée. (''est là que souvent vitnii ! I i-ocodès à\i temps, ai; i.ndys, et trouvaiil <.. : ,j.'.ii hltu i[\xQ tous déduit^iieii; Dien vile avec '.■ne i7ritii:fi'.c et par le cham- Ijuntiqiu: ^iie lualtre Aube dé- Hos eaveu, on vue desdites par-

I Jolie, trois pei'8onna;;0s venaient de .losc' ''r<^ «'e h\ voif'ir.' nui «'était arrêtée

• icv.i ■ • ■

l. Tnliaae,

le fii.. -.1 , - . ijp'ireuse,

puis KeriiaiHi d» VwUiikri. qui«l*jr0iMMiitl«

cercle des fonctions amicaies jud-iu .sa proxénétisme, et enfin Arthur de Montferrand, le duelliste émérite.

Il est bon de dire que ces trois hommes, si différents par le visage et les caractères extérieurs, semblaient Frères jumeaux par le cynisme, par le dédain voulu de tout ce qui ressemblait au sens moral, et par une audace qui ne reculait devant aucune infamie pour satisfaire leurs passions.

Si Fernand était l'humble serviteur de Frédéric, dans un intérêt que nous connaîtrons plus tard, Arthur eût pu èti-e appelé à plus juste titre son joueur de flûte. C'était l'admirateur patenté qui rit àgorge déployée de toutes les niaiseries échappées à l'idole; mais ce qu'il estimait surtout en lui, c'était cette désinvolture éhontée à laquelle, malgré tous ses eli'orts, il n'avait jamais su s'élever. Arthur n'était, à vrai dire, qu'un catéchumène dans l'église du vice.

Pour un peu, il aurait eu encore quelques scrupules. Et en grattant le fanfaron on aurait peut-être trouvé le timide. Mais l'amour-propre aidant, il se montrait plein de courage pour le mal et digne en tous points de marcher sur les traces de celui qu'il avait choisi pour professeur.

Pénétrons d'ailleurs à leur suite dans le salon n" 11. Leur conversation nous édifiera, mieux que ne le pourraient faire, toutes les explications sur leurs caractères et leurs desseins.

Le service ne manquait pas d'une certaine élégance.

Le père Aube réservait pour ces petite» fêtes, grassement payées, le luxe de ses verreries et de ses faïences. Une lampe carcel suspendue au plafond par uue chaîne jetait sa lueur claire et blanche sur la nappe bieu tendue.

En vérité, c'était de bonne mine et tout à fait appétissant.

— Pardieu, mou cher Frédéric, fit Arthur eu se laissant tomber sui* un canapé pour lequel le patron semblait avoir mis en réquisition tous les noyaux dépêche de la <lernière récoltL', me diras-ln enliu pourquoi tu nous as emmenés diucr dans et- bouge 1...

Le garçon qui déharras.sait ces meisiours du leurs larges manteaux, u« put s'empëchei- de tressuUlir à ce mol malsuuuanl.

— Arthur, lit le vicomte, je n'ai pas l'habitude du parler do mes nfTairos d»yant la valetaille...

Si bouge était dur, valutaille ôtait gros sii;i-.

Gomme on le voit, «sa daadys oouimeu-

çaient bien. Aussi n'affirmerions-nous pas que le garçon n'eût pris in petto quelque résolution dangereuse au sujet des;"'ats qu'il serait chargé de monter...

Enfin, nos trois élégants se trouvèrent seuls.

Fernand, plus âgé que les deux jeunes gens, avait cette froideur un peu hautaines des gens qui ont vécu la grande vie. Ces petites débauches de collégiens en goguette le laissaient pai-faitenieTit calme.

— Maintenant que nous ne cniignons plus les oreilles indiscrèles, reprit Arthur, répondras-tu à ma question?...

— Pas encore, fit Frédéric. Je ne m'occupe jamais d'affaires avant le dessert...

— iiah I s'agit-il donq d'afTaires?

Et Arthur qui, plus riche que le vicomte, pou vait craindre un emprunt, tit une légère grimace.

— D'affaires, oui, mon cher Arthur. Et je t'avouerai que je me promets d'éprou- "ver tout à l'heure ton caractère.

— En vérité et en quel sens, je te

prie?...

— Je veux savoir si tu as l'éner^îie nécessaire pour mener à bien une opération délicate... et le dévouement qu'il faut pour sacrifier à l'amitié certaines susceptibilités que je qualifierai de ridicules...

■ — J3ou I ne me connais-tu pas encore?...

— Eh! Eh!... tu n'as pas encore jeté toute vertu aux orties, mon bon..., et il se pourrait bien qu'il en reparût de-ci de-là quelque bribe oubliée...

C'était attaquer Arthur par le côté faible.

— La vertu I fit-il en éclatant de rire. Je suppose tout d'abord que tu voudras bien m'expliquerla signification de ce mot créé ù l'usage des mères sensibles et des pères courroucés... Vertu est ce qui me piait. Or, comme vice plaît mieux que vertu, je déclare que le vrai nom de vertu c'est le vice...

— Bravo! fit Fernand qui eut un sourire ironique. Voilà qui est bien parlé. Donc, mon cher Frédéric, maintenant que nous sommes sûrs de notre ami Montferrand, parlons un peu de vous... N'avezvous p;is eu aujoui-dhui même une entrevue avec votre père ?...

— Du Champagne! cria Frédéric en lançant contre la porte un verre qui se bi'isa. Façon originale de sonner.

Los ordres donnés, Frédéric reprit :

— Oui, du Champagne!... De la gaieté qui pétille! du rire qui éclate!... Il tant cela, mordieu, pour m'arracher au fade écœurement de ces scènes de famille...

Ah ! mon cher Arthur, vous avez un père,

vous aussi, vous devez me comprendre...

— Une vraie scie, prononça Arthur qui dans l'intimité adorait son père et lui témoignait le plus profond respect.

— Il s'agissait de votre mariage...

— Eh! mon Dieu! oui!... mon père, le marquis, devient d'une exigence... bon! il voudrait que la chose eût lieu dans uuinze jours... Comme si je n'avais pas d'autres chats à fouetter...

— Mais il me semble, fit Arthur, qqe c'est là une union désirable à tous égards... sous le rapport de la fortune.

— Hein? fit le vicomte avec hauteur.

M. de Monfferrand prétendrait-il insinuer que...

— Allons !pas de querelles f... Arthur est incapable d'insinuations, de quelque nature qu'elle soient... Après tout, quand il s'agit de plusieurs millions, il n'est pas de bon gentilhomme qui se doive montrer si dédaigneux...

— fit puis elle est charmante, reprit Arthur.

— Oui, parlons-en!... charmante... le mot est bien trouvé!... une commère qui semble croire que le monde lui aiqiartient, à laquelle il ne m'a pas encore été permis d'arracher une parole gaie... qui po^e pour la vertu...et quiaufondnevautpas mieux qu'une autre...

— Frédéric! dit doucement Fernand, comprenant ([ue le vicomte se laissait entraîner à parler de certaine aventure, à la ,uelle un nom de saltimbanque était mêlé, et qu'il était préférable de faire.

Le vicomte comprit. Arthur s'était écrié :

— Ah çàl mon cher Frédéric! quand elle sera ta femme, j'espère bien que tu la traiteras de meilleure façon.

— Point. Il y a longtemps qu'on l'a dit : le mariage est le tombeau de l'amour, quand amour il y a. Ici, l'amour a. tant pas, le mariage ne sei"a qu'un cercueil vide... quand elle sera ma femme, monbel Arthur, et vous, P^ernand dit le Conquôr rant, je vous autorise à chasser sur mes terres, à pleines futaies et à larges clai-, rières... Tayaul... en chasse! messieurs!... et je promets de ne me point fâcher le jour où retentira à mes oreilles l'hallali de votre victoire...

— Décidément, fit Arthur iù oinçaut les lèvres, tu as toutes les phi^so,iliies...

— Parbleu!... je ne me rei;onnais de devoirs envers personne... pourquoi en imposerais-je aux autres?... mon père et ma mère m'ont mis au monde, — je i^e leur en ai, je vous jure, aucune reconnaissance... je ne leur dois ni ne leur demande

rien... rapports sociaux et sociables, avec nuance de mépris naturel... voilà la vraie règle... M"« de Salves veut s'appeler un jour marquise de Fougereuse... boni...

qu'elle donne ses millions, et on avisera à cela... quant à sa personne, à ce qu'elle appelle son intelligence, sa beauté, et le reste... quand j'en aurai pris ma part, je permets curée aux autres... pas d'égoïsme I FernandI du Champagne...

— Je profiterai de la permission, dit Arthur avec un rire niais.

— Tu es bête, ami. Permis ou non, le caprice est toujours sacré et on doit lui obéir... Ah ç.il est-ce que d'aventure, si tu me voj'ais rouler de gros yeux de mari jaloux, cela t'empêcherait de courtiser ma femme...

— Enfin... la femme d'un ami...

— De qui donc prendrait-on la femme, sinon des amis?... Bref, la belle, la majestueuse Irène me touche fort peu... ces beautés froides et guindées ornent un salon et servent de cariatides aux cheminées de nos manoirs... bonnes à cela, rien de plus. L'amour veut l'œil vivace, la lèvre rieuse... Tenez, savez- vous ce que j'aime, moi, Arthur... c'est le fruit jeune, un peu acerbe, qui tait grincer la dent et pique la lèvre... belle atîaire, la femme qui se donne ou se vend légalement... parlez-moi de ce gibier mignon qu'on pourchasse, qu'on guette, qu'on traque... qui se dérobe et qu'on force... Saisir dans sou refuge la pauvrette qui pleure et supplie, qui demande grâce, et lui imprimer aux lèvres un baiser qui brûle comme le fer rouge, voilà mon idéal, voilà mon rêve...

Disant cela Frédéric, l'œil étincelant, la bouche contractée comme celle d'un vieillard dépravé, était hideux à voir...

Au même moment et comme pour répondre à ces répugnantes forfanteries, une voix fraîche et pure s'éleva de l'étage inférieur...

Voix de jeune fille. C'était dans la grande salle.

Elle disait :

Je n'ai p»s encore quinze ans,

Lucas en conipic seize à peine.

Et nos troupeaux en même temp§ •

Paissent tous les jours dans la plaine...

Frédéric partit d'un long éclat de rire.. — Parfait! cria-t-il, Floriau loul pur.

Vivent les bergères !...

La voix continuait :

Des KarcoDS n'est le plus prudent, Des lilles je suis la plus s^ge; Mais sur nous l'on jase pourtiint, On est si méchant au vilUgel...>

t. Itomance de Horoagnesi, composée en 18Zt.

Une salve d'applaudissements monta du rez-de-chaussée au salon où nos viveurs haussèrent les épaules, avec force quolibets.

C'est que Francine avait l'accent doux et naïf qui plaît au peuple... elle savait être pudique sans pruderie, vierge sans morosité... et c'étaient d'honnêtes mains que celles qui l'applaudissaient... gros doigts... paumes calleuses!... mais enraidies au travail, tandis que les mièvres extrémités de nos viveurs ne s'étaient polies et blanchies que dans l'oisiveté!...

— Pardieu! fit Arthor, voilà qui me plait fort, et m'est avis que je voudrais entendre de près cette rossignolette.

Frédéric et Fernand échangèrent un regard.

— Pourquoi non? dit Talizac.

Fernand voulut s'opposer à cette folie

qui pouvait déranger toutes les combinaisons projetées.

— Que vous importe cette chanteuse de rues?

Or, il faut dire que le vicomte commençait à être abominablement ivre. Lies rasades de vin capiteux se succédaient sans interruption.

— Parbleu! la chose sera bouffonne!

s'écria-t-il, et il sera charmant d'entendre de près cette commère... avant l'aventure...

— Quelle aventure? demanda Montferrand.

— Certaine surprise que nous ménageoas à cette petite.

- Bah I fit Arthur en frappant de la main sur la table, est-ce que par hasard?

Il cligna de l'œil sans achever.

— Justement!

— Et elle ne se doute de rient

— De rien absolument.

— Mais c'est du dernier piquant- Bravo! Appelons maître Aubél... Et qu'il nous serve sa cantatrice...

— Messieurs, dit encore Fernand, pas d'imprudences, je vous en supplie... Vous n'êtes pas ici au Palais-Royal... et les bonnes gens qui sont en bas vous pourraient chercher querelle...

— On leur répondra, parbleu I...

Déjà Frédéric avait vivement agité la sonnette.

Le garçon fut dépêché auprès d'Aubé qui s'arrachant à ses fourneaux, accourut le bonnet à la main.

Sa politesse devait tourner à la générosité. Ou en était à la cinquième bouteille de Champagne, coté à un louis...

— Çùfgargotier du diable, fit Frédéric, entends nos ordres et sache t'y conformer.

Il tendit la corde et tira fortement sur l'autre bout.

Liv. 69.

Quelle est cette maliieureuse qui gaaouille devant les honorables clients I

~ Une jeune fille, monsieur... très honnête... -rh I très honnête, je vous assure.

Un éclat de rire lui répondit.

— Une Jeanne d'Arc I... si tu veux. Peu importe!... Ordonne-lui de monter ici et de nous chanter quelque grivoiserie... et envoie en même temps trois flacons de ta tisane mousseuse.

Le restaurateur tournait son bonnet entre ses mains.

— Eh bien I fit Frédéric en essayant de se lever, il me semble, vive Dieu I que tu hésites!...

— C'est que, voyez-vous... je vous répète... sans vouloir vous offenser...

elle est., très vertueuse, tout à fait estimable.

— Et nous l'estimerons à sa juste valeur... trois, cinq louis!.,, est-ce assez?

Aube t'arrêta. En bonne conscience, il ne lui appartenait pas de priver la marquise de cette aubaine inespérée. Et puis après tout, ces jeunes gens n'étaient peutêtre pas si méchants qu'ils en avaient l'air... il y avait encore Fernand dont l'attitude calme le rassurait un peu... il lui adressa un regard suppliant comme pour réclamer sa protection...

— Est-ce entendu, maître Aube ? reprit ■Frédéric, et pour vous engager à des-

;i.dre, faudra-t-il vous pousser par les <.ules ?

— J'y vais, monsieur, j'y vais I...

Fernand s'était approché de Frédéric.

— Prenez-garde, lui dit- il à voix basse, ne compromettez pas vos propres intérêts...

— Soyez donc tranquille, je suis maître de moi comme de l'univers..., comme dit Corneille...

Quelques minutes s'écoulèrent.

On entendit monter de la grande sallis un murmure de protestation.

Il nous faut y pénétrer un instant.

Nous l'avons dit, elle était absolument encombrée de consftnmateurs. En résumé, c'étaient surtout des ménage s'ouvriers ou deiff parties de bourgeois qui en ce temp3-\à se rendaient au laubourg du Temple avac les mêmes élans de courage qu'il se iùi agi d'un voyage de long cours..., tout ce monde buvait et causait largement, avec cette franche et cordiale gaieté qui charme l'oreille et réjouit le cœur...

Pas iix mot grivois. Le peuple a le respect des enfants. Et ils étaient nombreux tendantleu)-8 petits bras potelés par- dessus

les tables où fumaient les plats, avançant en signe d'envie leurs lôvref emmoti^^tachées de confitures.

Cependant, au fond de la salie, dans un coin moins éclairé que le reste, deux tables étaient occuçées par des personnages qui, les eût-on mieux, vus, auraient fait tache au milieu de ces braves gens...

Une demi- douzaine de gaillards à mine patibulaire, au teint plombé, à la casquette baissée sur les yeux, buvaient silencieusement, échangeant seulement de temps à autre des signes ou des clignement d'yeux.

Quand Robeccal, qui semblait très attentif à son service, passait auprès d'eux, il s'arrêtait un peu plus longtemps qu'aux autres tables et ne dédaignait pas de lamper un verre de vin, après avoir vérifié toutefois si maître Aube avait le dos tourné.

Cependant le gargoHer était redescendu, assez embarrassé de la mission que venaient de lui confier les jeunes gens.

En ce moment, la marquise faisait la quête, présentant à la ronde le dos de sa guitare sur lequel les sous se plaquaient avec un bruit mat...

Aube lui toucha légèrement l'épaule.

Elle se retourna :

— Venez, petite, dit l'homme, j'ai à vous parler.

Il l'attira dans un angle de la salle.

— Vous n'êtes pas riche? demanda-t-il assez niaisement pour entamer la négociation.

— Vous le savez, répondit Francine, mais pourquoi cette question?

— Parce que... j'ai une bonne aûaire à vous proposer...

— Une affaire... voyons I...

La bonne figure de maître Aube tranquillisait Francine. D'ailleurs jusqu'ici rien n'avait pu éveiller ses défiances. Si peu avenant que fût le messager qui s'était présenté chez elle, il avait dit vrai. C'était bien — comme l'avait affirmé Robeccal — maître Aube qui l'avait fait appeler.

— De quoi s'agit-il ? demauda-t-elle.

— Il est bien entendu, reprit Aube, que je ne veux vous forcer en rien...

— Mais à quoi donc ? le mieux serait de me dire tout de suite...

-— Eh bien I il s'agit de gagner cinq louis...

— Cent francs 1 vous voulez riro !...

— Et pour cela, il suffira de clianter deux ou trois chansons...

— Mais savez-vous, fît la maniiuse riant, que ce serait me payei pluG cm" les cantatrices de l'Opéra!...

f — Ça., ^ n'est pas mon affaire.

— Ch.^nter?... mais où?... pour qui?

-- Ici même... au premier étage... pour

dee clients, des consommateurs à moi... éee gens très bien...

— Hél là-bas! maître empoisonneur!

ia à en haut la voix de Montferrand,

l'ambassade réussira-t-elle?...

Un éclat de rire accompagna ces paroles... Et on entendit un cliquetis de verres.

Francine oe put réprimer un tressaillement.

— Ce sont des jeunes gens, dit-elle en hésitant.

— Oh! vous savez... Une faut pas positivement vous effrayer... ils sont un peu gais..' *

Cent francs 1 .. c'était une grosse somme pour ce petit ménage de misèi'e. Songez donc. Ou itourrait avec cela acheter un fauteuil où la pauvre folle se pourrait reposeï-, sortant de ce lit qu'elle ne pouvait plus quitter. Et puis, que de fleurs pour la chambrette I... Que de repos pour quelques jours!...

— 'Eh bieni demanda Aube qui, au rond, aurait peu t-ètre préféré qu'elle refusât.

— J'accepte, dit-elle. Mais, je vous en prie, ne vous éloignez pas... Si par hasard j'avais besoin de vous, je vous appellerais...

— Bien entendu ! Soyez tranquille...

Vous êtes chez moi, et quand le père Aube répond de quelqu'un, il ne lui arrive rien I

Le brave homme avait besoin de se rassurer lui-même : du reste, son accent était si convaincu que la jeune fille prit courage...

Elle se dirigea vers l'escalier.

— Eh ben! de quoi!... fit au fond de la salie la voix d'un des singuliers personnages que nous avons signalés, v'ià la fauvette qui nous lâche...

— N'en faut pas! dit un autre...

— Est-ce que nos ronds valent pas ceux d« tout le monde!...

— Sileuce! lit Robeccal passant auprès d'eux, et ouvrons l'œil... peut-être bien que la danse va commencer...

— C'est pour ça qu'on ne chante plus ! répondit un des hommes...

Cependant les consonunateurB murmuraient du départ de Francine.

—•Ce ne sera pas long, dit Aube, mais vous comprenez... faut bien qu'il y en ait pour tout le monde...

~ Je reviendrai tout à l'heure, ajouta Franoine, et je vous promets, à tous, ma plub belle chanaou...

' Et ayant échange un dernier regard avec Aube, elle le suivit, légère, jusqu'à l'étaga supérieur.

La porte du cabinet était ouverte...

Aube remarqua non sans surprise que l'un des jeunes gens avait disparu.

Seuls, Arthur et Fernand attendaient.

Francine les regarda. Bien qu'elle eût vu l'Italien une fois, au Palais -Royal, elle n'avait pu suffisamment distinguer ses traits pour le reconnaître.

Montferrand lui était inconnu.

— Voici la marquise, dit Aube.

— Eh bien ! mademoiselle, chantez-nous quelque chose, le voulez-vous ? demanda poliment Arthur.

Il est à remarquer que ce type de bon jeune homme — fanfaron par occasion — revenait promptement à sa nature première. La grâce de Francine, le charme qui se dégageait de toute sa personne, sa candeur virginale, tout agissait sur lui en sens inverse de ce qu'auraient supposé ses amis.

11 se sentait pour ainsi dire saisi d'un respect involontaire... et puis Frédéric n'était pas là !

A sa demande, Francine répondit courtoisement

Aube, rassuré, se hâta de redescendre vers ses fourneaux dont les gueules béantes le réclamaient.

— Nous écoutons, dit Fernand.

Sans se faire plus longtemps attendre, Francine préluda...

Elle avait choisi une légende d'une poésie naïve... un peu primitive, mais pleine de légèreté et de véritable mélodie...

Fernand et Arthur écoutaient. Cette voix suave et jeune exerçait même sur ces blasés une séduction véritable...

Tout à coup Francine s'arrêta... un cri rauque s'échappa de sa gorge... la guitare, glissant de ses mains, fût tombée à terre sans l'écharpe qui la retenait à sa taille souple...

C'est que, devant elle, se glissant du dehors où il s'était caché pendant quelques instants, Frédéric de Talizac venait de se dresser devant elle...

— Eh bien! continuez, ma charmantel dit le viconite en ricanant. Est-ce que je vous fais peur!...

Et sa main effleura la taille de la jeune flUe.

Elle se redi-essa comme si un fer rouga l'eût touchée.

— Non I non ! s'écria-t-elle, je ne chanterai plusl...

Frédéric, ivre, chanci'lant sur^ges jail»« bes, s'était placé devant la porte '"

— Ah çàl folle! c'est une gaf^eure, je suppose I... tu chanterasi... et pour chacune des notes qu'égrènera ton gosier, je te donnerai un baiser.

En môme temps, il étendait les bras s'avançani d'un pas comme pour enserrer la jeune fille d\ns une étreinte brutale...

L'œil fixe, pâle, eUe reculait...

Elle sentait au cœur je ne sais quel effroi qui la paralysait...

Tout à coup "elle releva la tête, et se tournant vers les deux jeunes gens qui semblaient assister impassibles à cette scène répugnante :

— Lâches! fit-elle. N'en est-il pas un de vous qui empêche ce misérable d'insulter une femme!...

Arthur eut un singulier élan.

— Pardieu 1 fit-il, vous avez raison!... mon cher, ce que tu fais-là est du dernier mauvais goût...

— Hein ? c'est à moi que tu parles ! fit Frédéric en hoquetant. Bah I tu vas peutêtre te faire le champion de cette grisette... eh bien!... viens reprendre sur ses lèvres les baisers que j'y vais mettre...

D avait saisi Francine par le bras.

— A moi! cria-t-elle. Au secours!...

Et en même temps, Frédéric, saisi par une main vigoureuse, reculait en trébuchant... c'était Montferrand qui revenu tout à coup de son indifférence jouée, châtiait Talizac...

Le vicomte rugit... et s'élançant sur la table, y prit un couteau, -puis se rua vers Montferrand...

Les deux hommes se prirent corps à corps... c'était une lutte dégoûtante au milieu de ces verres qui se brisaient, de ces vins qui coulaient...

Glacée d'horreur, Francine ne songeait plus à fuir... elle aurait voulu le salut de eelui qui avait pris sa défense. . .

— Au secours I cria-t-elle encore une fois...

Comment Aube ne montait-il pas?... n'entendait- il donc pas le bruit de ce combat?...

Mais voici que durez-de-chaussée montent aussi des clameurs furieuses.

J^uese passait-il donc!...

Au moment où Francine avait disparu, suivant maître Aube, Robeccal attentif s'était blotti dans l'escalier.

Lo sentiment qui le poussait était de nature toute particulière et ne procédait en aucune façon, on le conaprend, de son désir dé protéger la jeune fille.

Au contraire, il se défiait. Bonne récom-

nselui av^it étépromisepourcertainebeuàtniÀoie qu'il lui tardait d'accomplir.

Mais on appelait la chanteuse des rues dans le salon des jeunes gens!

Est-ce que d'aventure on aurait eu l'intention de lui couper l'herbe sous lepiedJ d'agir sans lui! en un mot de faire gratit l'ouvrage qui devait lui raporter une fort« aubaine. Pas de ça, Lisette!...

Et il s'était embusqué pour surveiller l'affaire...

Or Robeccal était intelligent, quand il s'agissait de mal faire...

A l'entrée du vicomte dans le salon, à ses injurieuses allures, il avait tout deviné. Il avait compris que malgré tout son ascendant, l'Italien avait été impuissant i empêcher le vicomte ivre de commettre une sottise.

C'était à lui à venir à la rescousse... et à sauver son bénéfice singulièrement compromis...

Donc, il avait vu Arthur intervenir, il avait vu briller la lame du couteau que Talizac serrait dans son poing crispé...

Et sans perdre une minute, il avait bondi jusqu'au bas de l'escalier, et avait crié à ses acolytes, c'est-à-dire aux hommes qu'il avait postés à la table déjà mentionnée :

— Alerte:... ouvrez l'œil! Deux ici! les autres où il a été convenu I... *

C'est à ce moment qu'était parvenu jusqu'aux oreilles de maître Aube le cri de détresse poussé par Francine...

Le brave restaurateur, agile malgré son obésité, s'était élancé pour lui porter secours...

Mais déjà les deux hommes de Robeccal s'étaient placés devant la porte :

— Laissez-moi passer! cria Aube.

— Plus souvent! allons! petit père! ne vous occupez pas de ce qui ne vous regarde pas...

Furieux de se voir braver ainsi dans son propre étabfissement. Aube porta la main sur l'un des deux misérables, en répétant :

— Place! vous dis-je...

Un coup de poing lancé en pleine poitrine le fit reculer de trois pas.

— A moi I s'écria-t-il. Messieurs, il y a là haut une pauvre fille qu'on insulte, qu'on assassine!... Aidez-moi à la sauver I .. C'est la marquise !.. la chanteuse ! . .

Une dizaine de consommateurs se dressèrent à son appel...

Les deux bandits s'étaient campés sur les premières marches, et là un couteau dans une main, le pied et le poing prêts ♦ la riposte, ils attendirent l'assaut.

Aube et ses auxiliaires se ruèrent sujr eux.

MO

Mais ils étaient experts en l'art de la aavate... et en quelques coups de soulier, liiicés en plein visage, frappant sur les poitrines qui résonnaient mates, ils firent reculer la moitié des assaillants...

— Au secours 1 au meurtre I hurlait Aube qui, hors de lui, se ruait sur ses ad- Tcrsairea...

C'était un tumulte inexprimable... Les femmes criaient et s'accrochaient à leurs maris pour les empêcher de prendre part k la lutte, les enfants glapissaient... Les moin» courageux lançaient sur les misérables des bouteilles et des tabourets.

Ils renToyaient les projectiles. On n'entendait que le fracas des vitres Mssées, des glaces qui se fendaient.

Bataille épique, mais dans laquelle jusqu'ici les complices de Robeccal n'avaient pas encore perdu un pouce de terrain.

Maia Robeccal tvait profité de cette dirersion.

En c« moment Arthur, plus vigoureux fue le vicomte, était parvenu à le saisir à la gorge et l'avait renversé sur le parquet. Taitzac, poussant un râle qpii ressemblait k un rugissement, tenant toujours son couteau, s'eiîorçait de frapper Montferrand.

Fernand se penchait sur eux, les «xhort&nt, s'elforçant de les séparer.

Mais ils étaient liés l'un à l'autre, comme des bètes fauves.

Pâle, tremblante à s'évanouir, Francine s'appuyait au mur pour ne pas tomber.

Robeccal s'approcha d'elle.

— Mademoiselle, dit-il vivement, ce n'est pas ma faute I... pourquoi étes-vous montée Lci?...

— Est-ce que je pouvais deviner?... répondit-elle.

— Ou 80 bat en bas... C'est une tuerie I Croyei-moi... ne restez pas ici une minute de plus...

— Non! nonl... vous avez raison...

Mais comment faire?...'

"* jL moi qui vous ai fourré

diir r... sans le vouloin.. C'est

Dtto. : t.rfirai...

L' is. Elle était si bonne

ai i.'. la corruption Itumai-

oel...

— Ohl merci! murmura-t-elle.

— Suivez-moi !... .le connais une iss le 911 dooni sur une ruelle... derrière i i maison... Nul ne vous verra sortirl...

Les clameora d'eo bas montaient rugissantes...

Arthur ul Frédéric se rnulaient k terre •o ^aasaut des cria de ra^^o...

Tout à coup Montferrand laissa échapper une imprécation.

Le couteau de Frédéric venait ae lui déchirer la gorge.

Affolée, Francine ne songea plus qu'à fuir.

Robeccal la saisit par la main et l'entraîna sur le palier. Là, Q ouvrit une porte qui donnait dans l'appartement particulier de maître Aube. Elle courait avec lui... Un autre escalier s'offrit à ses regards : elle s'y précipita toujours précédée par Robeccal.

L'obscurité était profonde... elle trébuchait et serait tombée s'il ne l'eût soutenue...

Enfin, ils atteignirent la ruelle dont avait parlé Robeccal.

Mais à peine Francine avait-elle touché le sol, frissonnante et terrifiée par les ténèbres, qu'un coup de sifflet retentit, strident, aigu, dans la nuit...

Au même instant elle se sentit saisie, enlevée... un foulard s'appliqua sur son visage étouffant ses cris et des bras vigoureux l'emportèrent...

— Maintenant, dit Robeccal, argent gagné... chez la Roulante!...

CHASSK A. LHOMHS

Au moment où avait retenti le coup de sifflet lancé par Robeccal, les deux hommes qui soutenaient la lutte contre Aube et ses auxiliaires, se lancèrent d'un bond à travers la foule, brandissant leurs couteaux.

Le flot s'ouvrit devant eux... et franchissant la porte, ils s'élancèrent au dehors...

Immédiatement, Aube avait gravi l'eacalier.

. Il poussa un cri.

Francine avait disparu... Fern n ! Otail enfin parvenu à séparer les couiii ili.mts, et il retenait Frédéric qui, debout, accablait Montferrand de menaces et d'injures...

Montferrand, couvert de sang, avait porté 11 nnin h son coa lacéré . ynrs une 5 exe ses

"lèvi vant

sa II.-... — 0-- :...i....r, isage

en criant :

•~ Lâche et misérable I je vous rotrcuverai 1...

Peut-être la lutte allait-elle recommencer, maia Fernand, enlevant Frédéric dans ses bras nerveux, repoussant Aube qui

Lii FILS DE MOirrE-CRTSTO

obstruait le passage, courut à l'escalier et sort't emportant son fardeau...

— 'Ilourezl criait Arthur. Les infâmes!

je dis qu'ils ont commis un crime I et cette jeune flUe a été enlevée par leurs ordres.

— Enlevée ! fit Aube. C'est impossible ! elle n'a pas reparu dans la grande salle 1

— Je vous répète, continua Arthur d'une voix étranglée, que ces hommes m'avaient fait part de leur odieux dessein... ils m'avaient cru capable de leur prêter mon aide pour leur ignoble attentat.

Aube avait couru sur le palier... il vit la porte de son appartement ouverte... il comprit tout!... Francine avait été entraînée par l'escalier dérobé...

— C'est un guet-apens I criait Montfer rand .(ui l'avait suivi. Et s'ils ont tenté de m'assassiuer, c'était pour mettre plus aisément leur dessein à exécution !

— Mais ce sont donc des brigands, s'é criait maître Aobé en levant les mains au ciel...

— Des brigands qui portent les plus grand noms de France I proféra Montferrand en poussant un éclat de rire nerveux; M. le vicomte de Talizac, lils du mai-quis de Fougereuse.

— Qui parle ici de Talizac et de Fougereuse? dit une voix.

Kn même temps, un jeune homme venant de l'étage inférieur, apparaissait sur le palier.

— Ah 1 monsieur Fanfar ! s'écria Aube. C'est le ciel qui vous envoie !... vous n'êtes qu'un saltimbanque... mais il n'y a pas de sot métier I... vous êtes des braves gens 1... et je vous promets de ne plus vous taqui ner p©ur le local de là-haut... ai vous voulez nous aider...

— Que se passe-t-il donc? demanda Fantar (car c'était lui en effet), si vous avez besoin de moi, je suis prêt à vous rendi-e service...

— Obi pas à moi, monsieur Fanfar!...

mais à une pauvre tille... Abl c'est une infamie! chez moi, dans ma maison... j'en mourrai...

— Mais enflij, messieurs, dit Fanfar avec une certaine impatienoa, de quoi s'agit-il ? pei' t-ètre ne convient-il pas de perdre notre tempb en vaines paxoles...

JMontfe.rraud le regardait. D venait d'entendre dire que Fanlar était un saltimbanque : or, ses allures, sadittinction, sa tenue sévère semblaient lui attribuer dans la société une iiituatioii bien ditférente... et le jeune homiue se sentait attiré vers Fanfar pai' ••ne juvolonlaire sympathie.

— Monaieur, diUl avec une nuance de ro3p,;«t, c'est une pénible aventure... je me

suis laissé entraîner à venir ici, en partie de garçons... avec M. le vicomte de Talizac...

— Je ne m'étais donc pas trompé, murmura Fanfar.

— J'ignorais, je vous le jure, quels desseins amenaient ici le vicomte et son ami, Fvnand de Velletri...

— Velletri! cet espion italien... affilié aux jésuites... qui a trahi ses frères, les carbonari...

— Encore un détail que je ne connaissais pas, sur mon honneur!... Ces deux hommes, qu'il me répugnerait maintenant d'appeler mes amis, ont fait enlever de vive force, une jeune ûUe, une chanteuse de rues...

— C'est un crime odieux! mais cette jeune fille, vous ne savez pas où ils l'ont entraînée ?

— Non I leurs confidences que je n'avais d'ailleui-s pas provoquées né m'avaient pas encore révélé ce détail.

— Mais cette chanteuse... quelle estelle? N'a-t-elle pas de parents, de père, de mère?...

— C'est une orpheline, dit Aube. On l'appelle la marquise...

— La marquise ! c'est un soubriquet sans doute... mais ne connaissez-vous pas son nom, ne savez-vous pas où elle demeure?

— Elle demeure à quelques pas d'ici...

Du reste, il y a un nommé Roneccal qui est allé chez elle.

— Robeccal! ce misérable!...

— Vous le connaissez?...

— Oui, continuez...

— Je sais que la marquise vu avec une malheureuse femme, infirme, victime de quelque épouvantable accident... ahl... ja me souviens aussi... je l'ai entendu appeler Francine... Ginette familièrement...

— Ginette 1 cria Fanfar.

Un terrible pressent jnent le frappait en plein cœur.

— Ginette ! répéta-t-il tandis que toutes ses fibres se tordaient dans une indicible angoisse. Quel âge a-t-elle I Parle» ! je voua en conjure...

— Quinze ou seize ans environ...

— Mon Dieu! cria Fanfai-. Est-ce que je deviens foui Cinette... Ahl si c'était elle...

— Que voulez-vous dire, monsieur? demanda Montferrand avec un réel intérêt...

— Vous ne pouvez savoir... Vous ne pouvez Comprendre... ne la retrouver que pour la petdre... ohl je la retrouverai!... je la sauverai... Cet infime Talizac!... Use jettera donc toujours sur ma route, jus

qn'à oe que je l'écrase du talon comme un reptile î...

— Vous aiiez vous mettre à la poursuite des ravisseurs? fit Aube.

— Certes ! et je vous jure que je ne prendrai pas une minute de repos que je ne l'aie arrachée aux pérUs qui la menacent...

— Monsieur, dit Monferrand, disposez de moi !

— Mais où se diriger? de quel côté diriger les recherches? Mon Dieu, ma tête se perd. Non ! fit-il en redressant sa haute taille, je ne faiblirai pas!... à l'œuvre!... et vous, monsieur, merci de vos oflfre? généreuses... à l'occasion.je vous les rappellerai...

— Et j'y tiens d'autant plus, reprit Arthur, qu'il me répugne de paraître même involontairement -le complice de ces hommes!... je me nomme Arthur, fils du marquis de Montl'errand... Voici ma carte...

Fanfar prit le vélin satiné que lui présentait le jeune homme.

— Merci, monsieur, je compte sui- voire parole ! . . .

— Voici ma main, dit Arthur.

Les deux jeunes gens échangèrent un« vigoureuse étreinte.

— Et maintenant, dit Fanfar, ne perdons pas une minute !...

— Mais où irez-vous à cette heure? demanda Aube.

Fanfar allait répondre... quand un nouveau bruit retentit à l'extérieur... on entendait le son de crosses de fusil, frappant le trottoir... des coups violents ébranlaient la porte que les servantes d'Aubé avaient fermée après la bagarre, et une voix criait :

— Ouvrez, au nom de la loi 1...

Fanfar tiessaillit.

— La justice ! s'écria Aube. Ah I cela est bienl peut-être les ravisseurs sont-ils déjà arrêtés...

Fanfar lui posa la main sur l'épaule et lui dit rapidement :

— Non ! ce n'est pas pour semblables bagatelles ^ue la police de Louis XVUl se dérange en jileinti nuit... ils chassent autre gibier que les criminels...

— De qui voulez-vous parler? demanda Montferrand.

— Ouvrez au nom du roi! répétait la voix, tiiuott nous allons eoloucer la porte...

— Monsieur, dit Fanfar, ces hommes poursuivent cciix i|ui ont juré guerii- iinpliical»l(! au.v eiiiiLMiiis de l'oppression, à la corruption... a ceux qui délesteut la mo-

narchie despotique et veulent la République libre et honnête I...

— Quoi, monsieur !...

— Ils poursuivent les conspirateurs...

les héros du droit!...

— C'est de vous que vous parlez!...

Aube ouvrait de grands yeux. C'était la

soirée aux émotions : quoi ' Ub repaire de républicains dans sa maison I... Et ces républicains étaient de braves gens!...

— Vous êtes perdu 1 s'écria Montferrand.

— Pas encore 1 dit Fanfar. Vous, maître Aube, hâtez-vous d'ouvrir... tâchez de parlementer pendant deux ou trois minutes... C'est plus qu'il ne nous faut... Adieu! ou plutôt au revoir! et je vous jure encore une fois de sauver Francine!

Il s'élança dans l'escalier, bondissant aux étages supérieurs...

Aube, selon ses instructions, enlevait une à une les barres de fer qui fermaient la devanture, criant :

— Voilai voilà! ne vous impatientez pas 1...

On lui répondait par des coups d« crosse qui faisaient craquer le bois des volets...

Enfin la porte s'ouvrit, et une avalanche huuaaine, représentée par un commissaire de police et plusieurs argousins, se précipita dans la salle :

— Pardieu! monsieur legargotierl s'écria le magistrat qui à cette époque était choisi, comme la plupait de ses pareils, parmi les hommes les moins recomniandables à tous égards, il vous en coûtera cher pour avoir fait attendre ainsi les gens du roi!

Gens du roi valait son pesant de mouchards, Gens du roi sentait son bon plaisir d'une lieue.

— Mais... que voulez-vous? balbutiait le patron du 'Veau Sauté qui, en fait, n'était rassuré qu'à demi.

— Vous n'allez pas discuter nos intentions, je suppose. . et d'abord, quel est ce monsieur, fit-il brutalement en désignant Arthur d'un geste.

En réalité, le jeune homme, couvert de sang, très pâle, ne présentait pas une ap-

j pareuce très rassurante. .

I Mais un mot suffit. Etant irrité, énervé, le jeune homme s'approcha du commissaire et lui dit sèchement :

I — Ce monsieur vous fera casser et jeter hors de vos bureaux, looiitiieur, li vous vous permettez d'être imiiuli... Je m'appelle Arthur de Montfoirand, fila du marquis de Moutferraud, pair d« France...

Elle lui infiltrait le liquide entre les lèvres. Liv. 70. "70

Aux yeux du chef argousin, il y ent un éblouissement. Pensez donc I... le marquis — nous l'avons dit — avait défendu on pleine Chambre haute les Trestaillons et autres assassins.

S'il ne se coucha pas à plat ventre, ce fut sans doute parce qu'il ent peur de salir l'é» charpe blanche qui lui ceignait les flancs.

— Mille et raille excuses I monsieur!... je vous supplie de me pardonner I mais ma mission est grave 1 . . . dans cette maison, il y a un antre...

— Un autre I gloussa Aube.

— Oui, monsieur, une caverne où les ennemis de notre roi bien-aimé — que Dieu garde I — machinent les plus épouvautables forfaits...

— Et ces... animaux féroces se nomment?

— Girdel, dit Gueule-de-Fer... et ''ne sorte de bandit appelé Fanfarl...

— En vérité. :• Eh bien! monsieur, si, comme je le sjippose, vous êtes venu pour les arrêter, qfle ma présence ne vous gène pas!...

Je n'attendais pas moins de la condescendance du ûls de l'illustre marquis de Montfen-and... je vais opérer.

Arthur et Aube avaientéchangé un rapide r pard.Tous ces pourparlers avaient dû lai»- ^. r h ï'aiifar le répit qu'il avait réclamé.

--ans doute, les deux hommes s'étaient . jà échappés par l'escalier dérobé.

— Du reste, fit le commissaire avec un Bourire satisfait, la maison est cernée... et bien fins seront-ils, s'ils parviennent à se dérober à notre vigilance...

Montferrand tressaillit. Fanfar était priai...

Cependant le commissaire, ayant donné à sus hommes des ordrei rapides., s'était • lancé vers l'escalier, suivi de ses estafiers...

En quelques instants, il avait atteint l'étage supérieur de la maison... une porte ouverte se présenta à lui, il s'y précipita en pronongaiit la formule consacrée :

— Au nom du Roi!....

Mais il s'interrompit pour crier :

— Malédictioul... la place est vide!...

Ace moment du bas de la maison, une

voi.'i cria :

— Ils fuient par les toits!... alerte!... Cette voix — c'était celle de Gyprien, le

digna agent du marquis de Fougereuse — c'était lui qui veillait dans la ruelle avec d'autres sbires. Il venait d'apercevoir des ombres, se. j)rolilaut sur le ciel sombre.

gur les toits I dit le commissaire, en

cliMsse I... et vous savez l'ordre, morts ou

DéjàCyprien, agile comme un chat tigre, se trouvait auprès de lui :

— Voilà l'issue! fit-il en ouvrant la fenêtre, et en désignant la déclivité du toit...

— Diantre I dit le commissaire qui ent un mouvement de recul.

— Prenez garde ! monsieur, dit Gyprien, Ip roi a les yeux sur vous I...

— Ah! vous croyez que... allons!...

Et il s'engagea avec Gyprien sur l'étroite

corniche.

Les estafiers les imitaient...

— Les voilà! cria Gyprien... voyei... ils vont atteindre le rebord du toit... de cette maison à la plus voisine... la distance est au moins de cinqmètres... il sont à nous...

Et sans chanceler il se mit à courir sur les tuiles, dont les rebords servaient d'appui à ses pieds...

Il disait vrai...

Girdel et Fanfar, suivant la ligne du toit étaient parvenus à l'extrémité de la maison...

Encore un pas et ils étaient précipitée dans le vide...

Il leur faudrait nécessairement revenir en arrière...

Gyprien était encore loin d'eux...

Ils s'étaient arrêtés. Fanfar s'était baissé, et semblait se livrer sur le toit à un travail dont ceux qui le poursuivaient De pouvaient distinguer la nature...

— Rendez-vous 1 cria le commissaire qui, cahotant, saisi à la gorge par la peur duvernge, avait une voixde coq enrhumé.

— Rendez-vous I répéta Gyprien.

Mais à ce moment ils virent une fonne

bondir dans l'espace... C'était Fanfar qui, d'un seul élan avait franchi les cinq mètres, passant par-dessus le gouffre (^ui séparait les deux maisons... Ce n'était pas tout... Avec lui, il avait entrainé le bout d'une corde dont l'autre extrémité était attachée au toit qu'il venait de quitter.

11 tendit la corde, s'arcboutaut sur ses jarrets de fer... Elle faisait pont.

Girdel s'y suspendit par les mains et commença le périlleux voyage.

Stupéfait, Gyprien s'était arrêté.

Le commissaire poussa un cri :

— Du moins ! nous aurons un cadavre I dit cette brute ofticielle.

Et, avec un couteau qu'il avait arraché aux mains des argousins, il se mit en devoir de scier la corde.

L'honnête policier voulait précipiter Girdel dans le vide.

Cypi'ien n'avait pas compris tout d'abord...

— Arrêtez, malheure^ix !...

Sq effet, tuer airdel c'était plw fS'na

srime, c'était une sottise. N'était-ce pas lui qui pouvait prouver la filiadonde Fanfar. E fallait qu'il vécût...

Mais il s'était souvenu trop tard... le zélé commissaire avait scié dur et fort... on entendit un craquement, quelque chose comme l'éclatement d'un fouet tendu qui se brise...

— Imbécile ! cria Cyprien.

Et il écouta... attendant le bruit sourd d'un corps qui se brise sur le sol...

Mais rien 1...

Non, en vérité, Glrdel n'était pas tombé...

Par un mouvement plus rapide que la pensée, devinant ce qpii allait se passer, Fanfar s'était jeté à plat ventre sur le toit, ses bras étendus dépassant de toute leur longueur le bord de la gouttière... position terrible et que tout autre que l'ancien saltimbanque n'eût pu maintenir un seul instant...

Ces bras tendus faisaient potence.

n avait crié à Girdel :

— Tenez ferme, vous allez tomber.

Gueule-de-Fer avait saisi la corde entre

ses puissantes mâchoires, plus vigoureuses que la plus robuste des tenailles.

Et quand la corde s'était rompue, il était resté suspendu... le mouvement de Fanfar avait eu pour résultat de l'éloigner de la muraille et de rendre moins violent le choc que faisait prévoir la projection du corps...

Maintenant Girdel, pendu six dents, n'agissait plus... il attendait...

Fanfar, lentement, se rearessait par l'effort des reins 1 C'était sublime de force et d'énergie !

En réalité, les argousins admiraient...

bouche béante...

Et voilà que Fanfar est debout, et la corde monte, monte... et Girdel pose ses genoux sur le bord... il est debout à son tour...

— A votre tour, messieurs, crie Fanfar...

— Ah I cette fois I s'écria Cyprien, tant pis I...

Et tirant un pistolet de sa poche, il M feu sur Fanfar.

La balle brisa une tuile qui ricocha et tomba dans la rue...

Quant à (iirdul et à Fanfar, ils étaient loin... et une haute cheminée les dérobait aux reg9'd6.

GUKX UN HSVBNANT

Pour avoir échappé, provisoirement du faoitat, h la r>olioe de M. Franchet, Fanfar

et Girdel n'en étaient point en meilleure situation.

Si agile que l'on soit, se rompant à tous les exercices du corps, il n'est pas moins vrai que se trouver à minuit sur un toit inconnu ne réalise pas le desideratum de l'espèce humaine...

Gueule-de-Fer et Fanfar avaient accompli une sorte de miracle de force et d'audace. Mais — comme conclusion — ils se trouvaient, sous la lueur vague d'un ciel trouble, adossés à une haute cheminée, et assez embarrassés sur la suite de leur expédition.

Ce que Girdel formula par cette seule interrogation :

— Eh bien ! Fanfar ?

Le jeune homme s'était laissé glisseï sur la déclivité du toit de tuiles, et les pieds appuyés, il restait immobile...

Ah çà I fit Gueule-de-Fer en riant de ses trente-deux dents larges et solides. Est-ce que par hasard tu aurais l'intention d'élire domicile sur cette hauteur.

Qu'on y soit bien, très bien môme, quoiqu'il fasse un peu frais, je ne le nie point. Seulement, j aimerais assez savoir où nous passerons le reste de la nuit.

Fanfar ne répondit pas : il se leva et sa haute taille se profila dans les ténèbres.

— La police a perdu notre trace, dit-iL Ils doivent nous croire loin, et je ne suppose pas que les agents veuillent nous poursuivre par le chemin que nous avons choisi.

— Raison de plus pour profiter de leur inaction... ne penses-tu pas d'ailleurs qu'ils auront l'idée de cerner la maison voisine?...

— Non, car rien ne nous empêcherait de continuer notre route à travers les toits et les cheminées...

— Hum I j'ai la mâchoire quelque peu fatiguée... toi, tuas des muscles de bronze. Quant à moi, je prendrais volontiers quelques heures de repos.

— Nous allons organiser cela... d'autant plus que nous avons à causer et que le lieu actuel est peu propice à une conversation intime.

Tout en affectant le ton de la plaisanterie, l'accent de Fanfar frappa Girdel par une sorte de mélancolie contrainte qui contrastait avec le sens môme des paroles prononcées.

— Qu'as-tu donc, Fanfar '/ demaiid»

Girdel. Parbleu I ce n'est pas la prehiien fois que nous avons maille ù partir avM messieurs de la police, et ce ne sera pas ia dernière, je suppose.

Kao<ar l'interrompit :

— Ne vous préoccupez pas de moi, ditil vivement. Je vous l'ai dit, nous causerons tout à l'heure... pour l'instant, le mieux est de sortir à notre honneur de la situation où nous sommes placés...

— Ceci te regarde... ce que tu ordonneras, je le ferai... car en vérité tu me dirais de me jeter en bas, la tète la première, que je serais absolument certain d'arriver à terre sain et sauf.

— Hum ! je ne recommencerais pas ce que nous avons fait tout à l'heure...

— Pure modestie I...

— Soit !... en tous cas, je ne vous dissimulerais pas que je préférerais sortir d'ici

£ar toute autre voie... raisonnons d'abord, e toit est assez plat, donc peu dangereux... et il n'est pas de couvreur qui demandât meilleur et plus sûr atelier...

nous surveille-t-on, là est le point principal...

— Comment le savoir ?...

— En regardant... Vous allez avoir la bonté, papa Girdel, de me tenir par les pieds pendant que j'examinerai les environs...

— La tète en basi... Ah çà I c'est une vocation...

Mais déjà Fanfar s'était étendu sur le toit, et, s'aidant des bras et de la poitrine, il se tenait, le torse dans le vide... Girdel le tenait solidement.

— Rien ! dit Fanfar. Le Veau sauté a éteint ses lumières... On n'entend pas le moiiidi"e bruit... et pas une ombre ne bouge... Nos hommes ont remis leur expédition à des jours plus propices... Donc, debout et au hasard. Dussions-nous aller jusqu'à Bagnolet, à travers toits et cheminées, I10U8 finirons bien par arriver quelque part.

— Allons, dit Girdel, qui se dressa sur ses pieds.

Fanfar marchait en avant, suivant la gorge de la gouttière. En vérité il était impossinle d'avoir le pied plus ferme. On eût dit qu'il arpentait quelque route royale. De temps en temps, il se retournait pour constater si Girdel était en bon équilibre...

Tout à coup Fanfar s'arrêta.

— InaUle! fit-il. Une cour énorme...

douze mètres au bas mot... Voilà qui complique l'atfaire... mes jarrets ne peu- ?eut Irauchir cet abîme...

— Alors couchons ici...

— A moins que nous ne descendions...' •^ Pa. "qu, grands dieux!...

— Mais en lous accrochant aux tuyaux de conduite, puis aux balcons de fer, à toutes les saillies de la muraille...

— Tu I .u I... turlututu 1 proféra Girdel, tu me proposes là un métier de gorille...

— Il faut bien prendre un parti..

— Certes, mais au moindre risque possible... je suis un peu lourd... dame!

l'âge vient... et tu as dû sentir tout à l'heure que je n'étais plus de la première légèreté... donc restons sur le toit...

— Mais, au jour, on nous découvrira...

Comme il n'y a que les chats qui aient la droit de peupler les gouttières, notre présence ici paraîtra suspecte... et la chasse recommencera...

— Que faire, alors ?...

— Ceci. Chercher une fenêtre, une tabatière, un pertuis quelconque, et nous faufilant par là, gagner quelque escalier...

— Si la chambre ou mansarde, ou res serre, est habitée... .

— Bah ! j'expliquerai au locataire que nous ne venons pas le voler, puisque aa besoin nous lui donnerons de l'argent I

— A ton aise. D'ailleurs je me tieà toi. Marche devant. .. je te suis, c'est mon lot.

Or, tandis qu'ils causaientainsi, Fanfar et Girdel s'étaient appuyés contre un tuyau de briques...

En vérité, Fanfar ne possédait plus le sang-froid qui lui permettait à l'ordinaire de braver les situations les plus critiques. Des préoccupatiens subites, encore inexpliquées, s'étaient imposées à lui, et il ne répondait à Girdel que de façon distraite.

Il lui tardait, à lui aussi, d'être hors de péril, de n'avoir plus à faire appel à sa force physique. Son cerveau travaillait, il était moins sûr de ses muscles.

Dans l'heure qui venait de s écouler, il lui semblait que des horizons nouveaux s'étaient ouverts devant lui. Il eût voulu s'interroger, réfléchir. Et tandis qu'il parlait, tandis que Girdel lui répondait, une voix, monotone, résonnant comme un de ces échos vagues qui parfois vous poursuivent dans les gorges des montagnes, répétait à son oreille un nom qui le troublait.

— CinettelCinettel

Girdel, lui aussi, devinait qu'il y avait quelque chose.

En somme, il savait à peine ce qui s'était passé. Dès longtemps déjà, confiant en Fanfar, il s'était habitué à l'oiiéissance passive. Les rôles étaient mtervertis.

C'était Fanfar qui était l'iiomme, Girdel l'enfant... depuis que la KonI mte l'avait quitté, depuis surtout qu'il avait compris 1 odieuse tentative d'assassina; ioat il avait failli être victime, Girdel n'était plus le môme. Il avait de lougs si-

lences, des découragemenis douloureux, et seules, la présence de Fanfar, sa voix, parvenaient à réveiller en lui une lueur d'énergie...

Tout à l'heure, Fanfar avait bondi jusqu'à sa chambre et lui avait crié :

— Alerte I la police!...

Girdel n'avait pas questionné. Fanfar signalait un danger : donc le danger existait. Et il l'avait suivi, sans raisonner, sans interroger... il avait vu la mort de

grès; Fanfar était là, Girdel n'avait pas •emblé...

Et maintenant une sorte de prostration Tenait... les bruits sourds de la ville montaient jusqu'à eux. La nuit a son ivresse, et les ténèbres produisent, sur les hauteurs, une sorte d'hypnotisme...

Ils se taisaient, iSin songeant, l'autre ■omcolent...

Tout à coup, et par un hasard explicable, Girdel trébucha...

Fanfar étendit la main...

Mais trop tard...

Il y eut un bruit de carreaux brisés... de Titres enfoncées...

En même temps un rayon de lumière jaillit... Girdel s'était redressé tant bien fue mal...

Au tuyau qui leur servait d'appui, atteoait une portion de toit dans laquelle était percée une de ces ouvertures, d'un demimètre carré tout au plus, que messieurs les propriétaires supposent suffisantes pour donner l'air et la lumière aux mansardes...

Pour soixante francs par an, c'est assez. Le soleil ne doit luire qu'en proportion du loyer payé... et Girdel avait enfoncé cadre et vitres, l'un supportant mal l'autre...

Et voilà que de cette lucarne venait d'émerger une chose bizarre, blanche, longue, hâve, qui était sans doute un homme et qui se terminait bizarrement par un bonnet de coton à plumet balancé...

Cela avait deux bras, longs, longs...

Au bout des bras deux mains, dont 1 une tenait une chandelle que l'autre abritait...

£t la chose criait :

— ËhbienI ne vous ^ôuez pasi...

Et puis un double en retentit :

— Luil...

— Vousl

— Fanfar I...

— hobichell...

— bapristil qu'est-ce que vous faites là!...

- bobichall eria Girdel. Tu n'es pas BortT...

— Koq!... puisque j'ai envie de dormir...

— Tu es seul?...

— Comme un rat...

— On peut entrer chez toi?...

— Parbleu...

Ce n'était pas un revenant. Les fantômes ne jurent pas, en raison de leurs relations intimes avec le monde surnaturel.

Scène de reconnaissance, agrémentée d'exclamations, de rires, de cris de joie et qui troublait les quadrupèdes, fuyant à toutes pattes...

— Bon ! voilà le chemin !

La lucarne est libre... Bobichel, les bras étendus, voudrait en écarteier le cadre... Fanfar a déjà sauté dans la mansarde... quant à Girdel, il faut l'aider .. il n'a pas positivement la taille d'une guêpe...

Et finalement, nos trois personnages se trouvent dans une sorle de cube ne mesurant pas trois mètres et qui représente à n'en pas douter l'appartement particulier de Bobichel, le ressuscité...

Ce sont de rapides et violentes effusions.

Comment Bobichel est-il là?... mais on l'a pleuré! parole d'honneur I on le croyait mort!., c'était un bon garçon et, de plus, il s'était fait tuer pour sauver les camarades I... Tuerl pas le moins du monde... il SiVait la vie plus dure que cela... un peu de plomb, cela se digère...

Il s'était traîné I... où... comment? de diable s'il le savait... bref, il était retombé quelc[ue part, croyant bien avoir réglé définitivement sou compte, sans rien à lui revenir... mais poini!... U parait que l'addition n'était pas juste et qu'il y avait encore un solde de vie à sou avoir... un peu d'hôpital, des carabins bons enfants, des questions auxquelles Bobichel n'avait pas répondu, n'aimant pas tenir les curieux au courant de ses affaires, et la santé revenait...

Seulement, comme il n'est pas naturel qu'un homme ait une balle dans le corps sans que quelqu'un la lui ait mise, ou qu il se la soit mise lui-même, on s ingénia à découvrir d'où venait le morceau de plomb dont s'agit.

Bobichel parla suicide. La balle était entrée sous le bras, à l'aisselle. Singulière façon de se brûler la cervelle, comme on voit. Donc ou n'en crut rieo et on devint pressant...

bobichel, pour se tirer d'embarras, imagina une chose fort simple.

Sa convalescence lui donnant le droit de se promener dans le jardin, il s'aponov^

LE FILS Dis MONTE-CRISTO

que, dans le mur de ce jardin, il y avait une piyte, à cette porte une serrure, et à eette sc-THre une clef que le jax-dinier y oubliait quelquefois.

Choisissant son temps, il tourna discrètement le pêne, se fjlissa par l'entre- LAillenient. et... se trouva sur la route de Pains.

Où il était arrivé le matin même, chargé d'argent — selon ja propre expression — comme un crapaud de plumes... il avait découvert une maiisarde que le propriétaire ne pou vait plus louer depuis six mois, pour cette raison qu'elle donnait asile à dep^'ohortes de rats... ledit propriétaire dai^ua — noble nature! — ne pas demander d'argent d'avance, si bien que le brave Bol icnel n'eut plus qu'à s'enquérir d uu mobilier. Une botte de paille — ci cinq soiis — combla tous ses vœux, et l'ex-pitre s'étendit, rêvant au passé, a'os ait peint songer à l'avenir, ne désirant, pour l'époque présente, que de recou- Trer ses forces singulièrement ébranlées par la course forcée qu'il venait de s'imposer.

.M;ti8, dans le vague assoupissement qui suit les grandes lassitudes, il avait entendu un bruit sec qui lui avait rappelé le coup de pistolet dont Robeccal l'avait fratiHe. Puis on avait marché sur son toit.

il s'était imaginé que tout l'hôpital, depuis le directeur jusqu'aux intirmiers, • était jeté à sa poursuite... et la curiosité l'emportant sur la prudence, il s'était décidé 'i regarder le danger en face...

nant, le hasard avait si bien choses que Bobichel, avec sa \ blafarde comme si elle eût v' , regardait de ses yeux ronds

t liaient de grosses larmes, mal

retenues, les deux êtres qu'il aimait le plus au monde, Faufar et Girdel...

Donc il avait dû raconter grosso modo son aventure, il avait reçu les plus chaudes et les plus sincères félicitations de ses amiis qui ne lui dissimulaient pas leur surprise, et sou tour était veiu de les acoauler de questions...

Car eulin ne s'ètie pas vus depuis longtemps, s'être perdus de vue au moment où l'uu tomba.t, frappé d'une balle, dans un précipice et où les autres fuyaient vers Paiis, tout cela n'expliquait pas suilisamment qu'on se retrouvât, entre minuit et une heure du malin, sous l'abri tutélaire d'une cheminée de briques...

— C'est à Fant'ar de parler, dit Girdel. Car pour moi, je ne sais rien sinon qu'il m'a ordonné de fuir, et que je l'ai suivi :

— que j'ai failli me rompre le cou et qu'il m'a sauvé la vie, ce qui du reste -^si chez lui une habitude... mais pourcpioi cette course à travers pignons et cheminées, du diable si j'en sais un traître mot...

— Mon bon Girdel, dit Fanfar, voua savez aussi bien que moi pourquoi ".on a voulu nous arrêter...

— Oui, oui, ce n'est pas là ce qui me surprend le p?us.

— Est-ce que vous conspirez toujoursT demanda naïvement Bobichel.

— Certes, fit Fanfar en riant, et plus que jamais...

— Dites donc, reprit l'ancien pitre, estce que c'est un métier difficile. . . parce que, voyez-vous, je n'ai rien à faire... et il faut que je trouve de l'occupation. Si vous voulez m'embaucher...

— Nous arrangerons cela.;.

— A propos, vous ne m'avez pas parlé de M'" Caillette...

— Elle est en sûreté... pendant que les agents de police nous traquaient, elle dormait paisiblement...

— Pourvu qu'on ne l'ait pas inquiétée...

— Oh! soyez sans crainte, Ginlel. La petite a du sang-froid... et d'ailleurs ces gens ne s'en pouvaient prendre à une enfant... demain d'ailleurs nous lui feronî savoir où nous sommes et elle viendra nous rejoindre...

On entendit sonner deux heures du matin.

— Écoute, Bobichel, reprit Fanfar, tu es faible... encore malade .. 11 faut que tu te reposes... Reprends ton somme interrompu...

— Ah! mais noni fit Bobichel protestant énergiqueraent. Comment! je vous retrouve...

— Ce nest pas une raison pour épuiser le peu de force qui te reste... Vois-ta, mon ami, il faut être preste et en bonne condition... Demande plutôt à Girdel... Si tu te joins à nous, il te faudza tes jambes d'autretois...

— Je ferais la grenouille, pour un pen que vous m en priiez...

— Pas cette nuit. C'est inutile... Mais tes yeix clignotent I... Tu ne peux même pas te tenir debout. Dors, Bobichel. dors.

Le fait est que, malgré son bon vouloir, Bobichel sommeillait à demi. La preniière excitation de la surprise l'avait d'abord soutenu. La réaction venait, mais il fallait insister, et non point depetite façon. Enfin, il tomba plutôt qu'il ne s'étendit sur sa paille, et bientôt un ronflement sonore apprit auK deux amis que le revenant s'était endormi...

LE FILS DE MONTB^CfUSTO

Alors li'anfar, se penchant vers Girdel, lui dit à voix basse :

— Ecoutez-moi, Girdel, vous qui m'avez servi de père... vous me connaissez assw pour savoir que je ne suis pas un enfant et que je ne me berce pas d'illusions... mais vous ^vez remarqué vousmême que j'étais en proie à une agitation dont je n'étais pas le maître, et de fait, il ne fallait rien moins que l'intérêt de nos amis pour que je trouvasse l'éûergie nécessaire pour nous soustraire au danger...

La voix de Fanfar s'altérait. Il était évident qu'il était sous le coup d'un vive émotion...

— Qu'y a-t-il donc"? s'écria Girdel en orenant la main du jeune homme avec énergie...

— Mon ami, vous m'avez servi de père, vous qui savez par quelle épouvantable catastrophe j'ai été jeté dans la vie, seul et sans appui, tous m'avez souvent parlé des recherches que vous avez faites au village de Leigoutle... je voudrais vous adresser encore quelques questions...

— Et tu hésites'l... Ah çàl... est-ce que par hasard, je De serais plus le papa Gueule-de-Fer, tout à son Fanfar bienaimé?... parle, interroge... je suis tout oreilles...

— Vous avez ajinris que ma mère avait péri dans un incendie ?...

— Oui... dans la métairie d'un brave homme... Ce sont les Cosaques qui ont commis Ib crime...

— Et mon père ?

— Mort au champde bataille. ..en défenseur de la pairie!...

— En fouillant mes souvenirs reprit Fanfar, il me revient en mémoire une scène horrible... je fuis dans les ténèbres... c'est un souterrain... je cours tenant par la main ma petite sœur... tout à coup je tombe... elle m'échappe...

— Et depuis ce temps tu ne l'as pas revue...

— Non!.. .mais je ne l'ai pas oubliéel... je ne sais quel instinct secret me dit qu'elle est vivante... qu'elle aussi a gardé le souvenir de son frère, de son petit Jacques... Oh ! comme en songeant à tout cela je hais ees oppresseurs de la France qui sont ve- Dusrepreudre possession du trône, en s'ou- Trant un chemin i. travers les cadavres français...

— Traînés à la remorque des Cosaques... ça ! c'e»»l honteux!... maispourquoi toutes cap idées te reviennent-elles ?...

— Je vais vous le dire... ma .sœur s'ap-

felait Francine... et à la maison, nous app«iioDa tous Ginette... or, savez-vous

ee qui s'est passé ce soir, quelques minutes avant que je vinsse vous crier d* fuir... une jeune fille venait d'être enlevée... par violence... dans l'établissement de maître Aube!...

— Pas possible! le bonhomme 'a. si bonne figure!...

, — Oh ! il n'est pas complice de cette infamie... le crime a été commis par un homme qui, plusieurs fois déjà, s'était trouvé sur notre passage.

— Et qui se nomme...

— Le vicomte de Talizacl

— Oh I famille damnée I s'écria Girdel. Le marquis de Foupereuse nous a voulu livrer, là-bas, à Saint-Amé !... car c'est son intendant, son laquais, qui nous avait dénoncés...

Eli bien ! c'est le fils de cet homme qui acor.imis l'attentat dont je parle... mais ce n est pas tout... Tenez, mon vieux Girdel, ce que j'ai à vous dire est tellement fou... tellement étrange que je me demande si je rêve où si je veille... et si ce que je crois avoir entendu n'est pas le résultat d'une hallucination...

— Achève donc!...

— La jeune fille enlevée est une chanteuse des rues... que l'on appelle Cinette...

— Ginette I... quoi I tu penserais!...

— Et que sais-je ? est-ce que je raisonne!... est-ce que je discute?... Cinette!... on la nomme ainsi de son prénom de Francine !... Comprenez-vous, Girdel !... et cette révélation étrange, qui me fait frémir jusqu'aux fibres les plus profondes de mon être... cette révélation éclate lorsque cette jeune fille est en péril, lorsqu'elle est tombée aux mains d'un misérable, et quand je ne sais rienl quand je ne puis rien pour elle!...

ll'i'arrèta brusquement.

— Girdel, dit-il, vous savez si j'ai de l'énergie..., vous ne m'avez jamais vu pâlir dans le danger...

— Certes, c'est lui qui pâlit aevaot toi. . .

— Eh bien I aujourd'hui, je me sens plus faiuie qu'un enfant!... tenez, je pleure!...

En elfet, des larmes coulaient sur le mâle visage de Fanfar. Effet nerveux. L'effort qu'il venait de tenter pour son salut et celui de Girdel avait ébranlé tout son Organisme...

Mais voici que Bobichel qui, paralt-il, uedorniait que d'un œil, se glisse juscju'iku jeune homme, et lui prenant la main :

— Dites-donc, monsieur Fanfar, s'il ut s'agit que de se faire tuer... vous savez, j« suis bon... làl...

Et voilà que de cette lucarne émergeait quelque chose de bizarre. Liv. 71. • 71

LE FILS DE MONTE-CmSTO

A cette voix, empreinte d'une bonté si jaïve, si brutalement dévouée, Fanfar tressaillit. En vérité, devait-il donc s'abandonner, quand ses amis ne l'abandonnaieut pas.

Il répondit chaleureusement à l'étreinte du brave Bobichel.

— Tu as raison, s'écria-t-il. Je parle de mon énergie, et je tremble comme une femme... il faut agir...

— Monsieur Fanfar, dit Bobichel, si j'osais..., je vous dirais mon idée...

— Parle I ton alfection ne t'en donne-telle pas le droit...

— Eh bien ! puisque vous me le permettez..., je vais vous dire. J'ai entendu... si c'est une indiscrétion, battez-moi... j'ai entendu que vous croyiez avoir retrouvé votre soeur...

— Ne dis pascela!...

— Au contraire, il faut le dire... Il faut supposer que c'est elle... que la jeune Francine n estautre que la petite Ginette... Il faut vous persuader que cela est vrai... et aller de l'avant!... Voilà mon idée!...

— Et tu as raison I... Mais il y a encore autre chose. Je sais où aller... Cette brave fille, que des misérables ont enlevée, vit, paraît-il, avec une pauvre infirme... Je vais me rendre auprès d'elle, et je l'interrogerai. Selon sa réponse, je saurai si je suis le jouet d'une illusion ou si réellement le hasard m'a remis sur la trace de celle que j'ai perdue... Mais il faut qu'en même temps nous puissions suivre à la piste les ravisseurs de la pauvre enfant...

— En cbiens de chasse I Cela me regarde, dit Gueule-de-Fer. As-tu seulement un indice?...

— Et ce nom?

— Est celui de Robeccal I

— Tonnerre de tonnerre de nom de chien ! cria Bobichel. Ah ben I fiez-vous à moi ! Je lui dois un pruneau, à celui-là, et je lui en fpfai avaler un cent...

— Tu ne te trompes pas! fit Girdel qui avait pâli.

Fanfar lui mit la main sur l'épaule.

— Ami! j'hésitais à parler... Car je •avais qu'en prononçant ce mot, je rouvrais une plaie mal fermée... Mais nous sommes des hommes, et nous nous devons Vnn à l'autre notre pensée tout entière.. i\oi)>iCGal s'est enfui avec la Roulante, ceci

si évident...

— Ils étaient faits poui s'entendre, grinça Girdel.

— Cttte femme avait tous les vices... Qui ?ait àa:;3 quel abîme de honte elle a glissé' Gudel, mes paroles vous sont Dénibles.'\ mais mon devoir est de vous

révéler toute ma pensée. Si Robeccal a prêté son aide à l'enlèvement io cette f.auvre fille, c'est chez la Roulante — j'en ai la conviction!... que la victime a dû être conduite..-.

Girdel poussa un « Ho I » désespéré ei cacha sa tête dans ses deux mains.

— Donc, tandis que j'irai chez l'i^ firme dont il m'a été parlé, de votre côté, mettez-vous à la recherche de cette femme A de son complice... le voulez- vous, Girdel?

Girdel releva la tête.

— Dussé-je mourir de douleur et de honte, je t'obéirai, Fanfar... Car il s'agit d'une action juste...

— Il faut sauver une enfant que menacent les honteuses convoitises de misérables... Hélas I... Je n'y veux point songer ! Si Ginette était cette sœur adorée dont j'entends encore la voix se perdant à travers le souterrain!... Ah! j'ai besoin de tout mon courage!... Girdel! votre main! Bobichel ! je compte sur toi!

— Et vous comptez sur un lapin ! je vous jure!... Ah lie Robeccal fourre encore le nez dans nos affaires! Gré nom!... en voilà un qui a mangé son pain blanc le premier!...

Et dans une vigoureuse étreinte, ces trois hommes échangèrent un serment muet, mais qui les enchaînait les uns et les autres à une cause sacrée, la cause éternelle de la justice.

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