CHAPITRE VI
cinetteI cinette!
La chambre de Francine est plongé^ dans une obscurité profonde : on dirait le silence d'une tombe.
Le lit aux courtines blanches pâlit dans l'ombre comme une dalle de marbre... pas un bruit, pas un soupir...
La pauvre petite chambre est vide...
Une à une les heures, s'égi-enant au; horloges voisines,«tombent dans la nuit... et Francine ne revient pas.
On l'a attendue bien longtemps dans la maison. D'ordinaire elle rentre si bien à l'heure exacte. Pourvu qu'il ne lui soit pas arrivémalheur !...0n s inquiète; maispas uaevoix ne s'est élevée pour ébaucher quelque plaisanterie malséante. Sa pureté défie le soupçon...
Nul ne sait où elle est allée. ...m.^ cela déjà on serait parti à sa rechticlie. Ella jst sortie, comme d habitude, sa c^uitare retenue à ses épaules par un ruban l)leu.., ^lle semblait toute joyeuse..
LE FILS DE MONTBjCRISTO
Et voilà que minuit est sonné depuis longtemps Une dernière fois, la portière a jeté un regard dans la rue déserte. Mais ilfaiit se résigner. Du reste, on ne dormira que d'une oreille, et si sa petite main heurte la porte, elle s'ouvrira bien vite devant elle.
Rien... toujours rienl
Déjcà les premières lueurs de l'aube engrisaillent le ciel...
Mais dans la petite chambre, une sorte de craquement a retenti...
Puis une porte a lentement tourné sur ses gonds... une main sèche et tordue a paru dans l'entrebâillement, à quelques pouces du sol... et une forme étrange, presque effrayante, s'est profilée sous la lumière blême qui filtre à travers la fenêtre...
C'est la malade..., celle que Ginette appelle maman...
La pauvre femme est folle..., mais si le cerveau dort, le cœur veille...
Elle sait — d'instinct — que chaque nuit avant de se coucher, Francine vient l'embrasser... elle n'a pas senti ses lèvres sur son front... le baiser lui manque... c'est comme une lacune dans cette vie négative ... une rupture d'équilibre dans celte monotonie de souffrances.... c'est qu'aussi ce baiser est un soulagement pour la malheureuse.... et des lèvres de la jeune fille le souffle pur est une accalmie...
Et voici que la brûlée, aux membres tordus, aux genoux ankylosés, la pauvre femme qui depuis longues années n'a pas q'iilté son grabat, a crispé ses ongles au ttiiir. cherchant un point d'appui...
Elle retombe, et un rAle sort de sa poitrine.
Mais elle a la patience des lous. Les efforts qu'elle tente sont énormes, en raison de la résistance que lui opposent ses membres, impuissants à se plier...
elle se traîne sur le bord de son yrabat, au risque de tomber sur le plauclicr comme une masse... lentement, avei- celle notion d'équilibre qui survit aux autres iiisuucts, eUe est parvenue à touoher le sol... ses jambes ne peuvent se dresser, c'est sur les genoux qu'elle se soutient... puis elle se laisse choir sur ses mains qui cèdent.-, la voilà se retenant sur ses coudes, tâchant de dresser sa tète (]ue le poids emporte... ses cheveux gris balaient la poussière...
Elle a des gémissements lamentables...
partout nu reposent ses membres, il lui (i>rnble que deb lamoa rougies la trans-
livICuIll ..
Elle tend vers la chambre de Francine,, c'est là son but.
Ohl elle la connaît cette chambre! car une fois, comme les enfants têtus, elle a crié et pleuré pour que Francine la portât jusque-là. La jeune tille a trouvé des forces pour soutenir ce fardeau de pitié... et la vieille femme a ri, en voyant les rideaux si blancs et les fleurs de la cheminée...
Enfin la porte, qui par bonheur était restée entr'ouverte, a cédé sous la pression. Elle est encore une fois dans la chambre... elle s'arrête, comme si elle redoutait d'éveiller la jeune fille, de lui faire peur peut-être, de troubler quelque radieux rêve par ce cauchemar de misère...
Elle écoute. Ohl elle l'entendra bien respirer I mais non, elle tend l'oreille... vainement... alors elle rampe vers le lit maintenant... elle se souvient bien... il était là, à droite... blotti sous la courtepointe... elle y arrive... elle y touche... elle a senti sur son visage la caresse de l'étoffe... elle dit tout bas :
— Ginette ! Ginette!...
L'absente ne répond pas... l'infirme a peur, bien peur... il faut qu'elle sache... dût-elle mourir sous l'elfort... elle se cramponne au matelas... ses mains font crochet et sont douées d'une force nouvelle... elle est presque debout, effrayante comme un spectre 1...
Et la jeune fille n'est pas là... et la malheureuse le devine, le comprend... je ne sais quelle sensation de malheur l'étreint tout entière...
Elle se laisse retomber, lourde, comme une masse; avec un bruit mat elle s'écrase à terre, et encore une fois, mais avec des sanglots qui déchirent sa gorge, elle répète :
— Ginette! Ginette !
De grosses larmes coulaient de ses yeux que le feu avait dépouillés et rougis, et elles suivaient, lourdes et chaudes, les sillons tailladés dans la chair par le rongement de la flamme...
Elle se taisait maintenant. Immobile, repliée sur elle-même, elle resseml)lait à ces idoles indiennes que le caprice hystérique des artistes a sculptées dans le granit, comme un cauchemar de pierre.
Sous l'atroce douleur qui la saisissait, elle n'avait plus un tressuilliMnctit^ plus un soupir... elle agonisait siUtiicieuse, inerte, se livrant au tenaillenu'iit de cer, deux tortures, l'agonie et le dôses'ioir, comme la victime à ses bourreaux...
Une heure se passa ainsi... et toujours
devant le lit vide la difforme restait. On eut dit que la dalle d'une tombe fût retombée sur elle. C'était un cadavre qui souffrait...
Tout à coup le cadavre tressaillit... la femme ne quitta pas son attitude, seulement il se faisait dans l'être comme une revivification soudaine... puis la tête se releva, brusque... le cou se tendit.
C'est que des pas retentissaient sur l'escalier de bois qui criait en pliant. Oui. c'était réel. On approchait, on accourait, rapidement, impatiemment... Voici qu'on frappe à la porte...
Car Cinette en partant l'a fermée derrière elle ; il est vrai que la portière a une clef. Mais elle n'est pas encore debout, et à qui lui a demandé la demeure de Francme, elle a répondu en indiquant l'étage et la porte, oubliant, encore engourdie par le sommeil, que la marquise n'était pas rentrée et que l'infirme ne peut se lever de son grabat...
On heurte de nouveau :
— Ouvrez ! cria une voix.
La misérable s'est redressée. Cette voix l'a frappée comme un appel suprême. Cette voixJ quelle est-elle donc?... Elle écoute... on parlera encore, n'est-ce pas?
Et Fanfar — car c'est lui — crie de nouveau ;
— Au nom de M"" Francine et pour son salut, ouvrez! ouvrez!...
Un cri retentit, cri étrange qiii semble n'avoir rien d'humain...
Par quel miracle les membres ankylosés se sont-ils tout à coup déployés, sous quelle influence quasi magnétique cette femme qui s'était traînée, s'aidant des pieds et des mains, niarche-t-elle maintenant... quel pouvoir magique cette voix at-elle exercé sur elle, pouvoir plus fort que la douleur, plus puissant que la maladie, que la paralysie.
Elle est debout... elle fait un pas, puis un autre... elle va...
—Hâtez-vous I répète Fanfar. Toute minute perdue peut causer un irréparable malheur...
Et elle se hâte... de sesdoigts convulsés, •lie s'appuie à la serrure... Ah! ces mains qui ne plient pas I... ces ongles qui ne saisissent pas I...
Si fait, -^oilà que la clrf agit... elle tourne.
La porte s'ouvre...
Fanfar entre.. -
Et. à la lueur pâle du matin, l'infirme qv' voit son visage recule, les mains
filongées dans ses cheveux gris, fixant sur ui le regard bizarre des fous qui se sou-
viennent. — Elle recule, tandis que Je sa poitrine, qui semble prête à se briser, râle un hoquet effrayant...
Le jeune homme s'est arrêté, subit.
Il contemple, avec une pitié mèléed'horreur, cette créature qu'il doute appartenir à la race humaine... et qui le dévore de ses yeux rouges où les plaie.s se sont subitement séchées. .. le feu rayonnant, qui s'échappe de ces orbites convulsivement ouvertes l'étonné, l'épouvante pour ainsi dire...
Mais il se raidit contre cette impression :
— Madame, s'écrie-t-U. Francine n'est pas ici ?
Elle ne répond pas, elle regarde toujours...
— Fi-ancine !... vous connaissez bien ce nom!... Ginette!... Cinette!... on l'a enlevée!... des misérables se sont saisis d'elle, l'ont entraînée... Ne savez-vous rien !... Celui qui a fait cela se nomme Talizac...
— Izac !... Izac!.... mormonnela femme dont les lèvres se tordent pour arracher les paroles de sa gorge.
— Répondez-moi... je vous en supplie I il y va de l'honneur... de la vie peut-être de" celle qui vous a recueillie... qui vous soigne... qui vous aime !... n'avez-vous pas vu ici le vicomte de Talizac ?... une femme qu'on nomme la Roulante n'estelle pas venue dans cette chambre... proposer à Francine un marché infâme...
n avez-vous pas entendu... surpris un mot, un indice qui puisse me mettre sur le plan de ces voleurs de vierges....
Mais il est interrompu... un nouveau cri a retenti, plus terrible, plus déchirant...
Et la parai 3rtique est tombée à genoux, les bras tendus vers lui, clamant :
— Jacques I Jacques !...
Fanfar frémit tout entier. Ce nom, qui l'a prononcé? Qui? cette créature elïrayante qui n'a plus rien d'un être humain!...
Elle dit encore :
— Cinette! Cinette!... Jacques! Ha!
Ha!
Et elle a des sanglots qui ressemblen" aux râles des mourants !
Tout à coup, une idée étrange, épouvantable, traverse son cerveau... à son tour, il plonge son regard ardent dans les yeux de la pauvre femme...
Lui aussi se sent saisi par une émotion qui éti'eint son coeur et fait bouillonner son cerveau... Le rayonnement de ce re« gard, il le connaît... dans cette voix qui brame, il y a comme un écho qu'il a àéià eaieudu.
n se penche...
— Jacques t avez-vous dit T... G'estmon nom... Jacques I... on m'appelait ainsi autrefois..;
— Jacques 1 Jacques I murmura-t-elle, étudiant , écoutant le son de sa propre ▼oix.
— Ou.\.. là-bas... dans un village des Vosges!... à Leigoutte... vous ne dites rien... ces noms ne vous rappellent-t-ils aucun souvenir... voyons 1... il y avait là mon père, Simon... Simon Fougère... et puis ma petite soeur... Ginette! vous m'entendez I... Ginette !...
La femme a bondi. Elle s'est accrochée à lui... a jeté ses deux bras autour de son cou... l'embrasse à pleines lèvres et s'écrie :
— Jacques ! mon enfant !... je m'appelle Françoise... et je suis la veuve de Simon Fougère...
— Ma mère I...
Oui, de ces secousses continues, le déchirement a été tel, que le voile qui s'étendait sur le cerveau de la malheureuse comme une taie sur l"ceil de l'intelligence, a été arraché tout à coup...
Elle voit, elle sait, elle comprend I...
Jacques 1 c'est lui I... c'est le petit eu; fant qu'elle a bercé sur ses genoux I...
Et lui aussi l'a reconnue maintenant.
Oh ! il ne doutepas I... elle ne lui fait plus horreur, allez 1... il pleure, notre Fanfar, et dans ses bras il serre la pauvre femme, qui n'a plus de force, qui se laisse aller à son tour comme un enfant, et qui sanglote, heur<' ' ". de pleurer.
— Vous, ,<i- mère !... vous !... qui avez affronté la niort pour sauver vos enfants! Vous qui avez écnappé à l'incendie allumé par les Gosaques dans la métairie du vieux Lasvène...
— Oui! oui! répond-elle. Je suis vivante... je suis heureuse... je t'aime...
Alors Fan far sent une sueur froide perler à ses tempes :
— Mais celte jeune ÛUe !... Francine I Qnette !...
Mais sa mère ne l'entend plus : la crise terrible qui a réveillé eu elle la raison, depuis si lun^emps endormie, n'a pas eu la force de déchirer encore entièrement le voile qui la couvre il y aéto urdissement... une pensée umplil f'iiilégrité de ce cer- Yoaii, inhabilaà l'action.
G'estJacquna... Jaoïues I... elle le regarde, buvant dans cette contemplation le ressouvenir du passé...
Et lui, pie-Tcfue ingrat — tant il est possédé de 1 idért ainislre qu'un danger menace la jeujBO m« — il oh«rahe à se déga-
ger de .ses bras... il voudrait que cette folle raisonnât, qu'elle fût calme... comme si cela était possible...
— Mère ! s'écria-t-il, au nom de Simon Fougère, entendez-moi... répondez-moi I Jacques n'était pas seul à l'auberge de Leigoutte I... il y avait un autre enfant... que vous aviez nourri de votre lait... que vous adoriez... rappelez-vous 1... elle était toute petite... blonde... avec de petits cheveux bouclés...
Sa voix est si chaude, elle vibre, si entraînante, si persuasive que Françoise, maintenant, latète appuyée surses genoux l'écoute... ou plutôt semble l'écouter. Elle le voit... cest tout... elle suit des yeux chaque ligne de son visage, retrouvant sur les traits de l'adolescent le sourire de l'enfant...
Que faire?... l'heure passe!... la terreur poignante étreint plus douloureusement le cœur de Fanfar 1... il n'ose plus douter !... celle qui se débat aux mains d'un misérable... celle qui crie et appelle, c'est Francine...
Voyons! Françoise le sait, elle I... il faut qu'elle parle...
Tout à coup, les yeux de Fanfar qui errent à travers cette chambre comme pour chercher un secours, tombent sur une miniature suspendue à la muraille, uuprès de la cheminée... le jour n'est pijr assez lumineux pour qu'il puisse distinguer les traits, n faut pourtant qu'il la voie, qu'il l'étudié... et pourtant aussi, il ne peut rudoyer cette pauvre femme... qui est sa mère... et qui s'attache à lui avec une joie désespérée...
Alors, doucement, si doucement qu'elle doit à peine sentir le mouvement, il l'entraîne de ce côté... elle ne ré.->isle pas... elle ne s'étonne pas !... elle suit l'impulsion... entiu, de son bras étendu, il a saisi le portrait et ill'a approché de ses yeux.
— C'est elle! c'est Ginette I... malédiction... crie Fanfar...
L'infirme lui arrache le purtrail des mains, le regarde et crie, elle aussi :
— Ginette ! ma filial...
— Votre fille!... c'est donc bien vrai... mes souvenirs ne me tionipent pas...
— Mais je la reconnais maintenant...
comment cela sest-il fait 7... je no l'appelais pas ma fille... et pourtant elle me disait maman...
— Ainsi, la jeune lille qui voua a recueillie... qui haLilailici...
— G'est elle...
— Malheur sur nous !... mes pressentiments iC réaiixoit I... M'Jie I Mare I...
LE FIUS DE MONTB-CBISTO
Fianeine est en danger I Francine se iiii'urt peut-être... laissez-moi...
— En danger?... Francine en danger...
c'est vrai... où donc est-elle?.. .
Puis, avec un cri désolé :
— C'est vrai... elle n'est pas Ici... elle ne m'a pas embrassée cette nuit...
— Je vous dis qu'elle a été enlevée..., qu'e'le est au pouvoir d'un misérable.. .du vicomte de Talizac I...
— ïalizac...
L'infinne s'est levée, droite, livide...
Bur ce masque tortionné par le feu, la pâleur est eiïrayante... EUecrispeses doi^rts sur son front. Talizac... ce nom... elle Ta déjà entendu... mais l'intelligeace résiste encore... la mémoire n'agit pas... Talizac! Talizac...
A ce moment, la porte s'ouvre brusquement, et Girdel parait :
— Girdel ! fait Fanfar. Eh bien !...
Avez-vous découvert Robeccal, la Roulaute...
— Ils ont disparu... ils habitaient un bouge de la rue des Vinaigriers... mais hier soir, les misérables avaient annoncé qu'ils changeaient de demeure...
— Et vous ne savez rien ?...
— PJ^n...
— Girdel !... il faut que vous sachiez tout... cette femme... cette malheureuse que je tiens entre mes bras... c'est ma mère... et celle que ces infâmes ont entraînée... c'est Francine... c'est ma sœur-..
Girdel aemble foudroyé. Durant cet excès de douleurs humaines, œuvre des hommes, il ae sent chanceler, mais se redress.iut :
— Eh bien 1 ne perdons pas courage... à nous deux...
— A nous trois... s'il vous plaît, patron, dit une voix.
C'est Bobichel.
— Mais ma mère!... que va-t-elle devenir?...
— Si vous le permettez, monsieur Fanfar, je savais que Tinûrme était seule, à cause de l'enlèvement... alors je suis allé chercher quelqu'un... vous me direz si j'ai eu tort...
Et s'écartant, Bobichel laisse passer Caillette.
La jeune rille s'approche de Fanfar :
— C'est votre mère, dit-elle, vouleivous me permettre de la soigner ?..
Elit vient à Françoise et l'embrasse, comme faisait Ginette.
— Braves .raurs!... s'écrie Fanfar. Ah!
avec de pareils dévouements, nous saurons bi«o vaincre les méchauta...
û doaiM ua d«riù«r biiMf à sa mire, et
saisissant les mains de Girael et de Bobi« chel :
— Allons ! s'écrie-t-il encore, et que la justice éternelle soit avec nous...
Vfl
4 »REDIN DOCBLE GREOLN'B
Lorsque Francine avait été saisie pM les complices de Robeccal — par ces misérables ramassés dans les fanges de Paris, qui venaient de soutenir une lutte acharnée contre Aube elles honnêtes consommateurs du Veau sauté — elle avait été en butte à des brutalités que motivait seule la résistance éprouvée par ces gredins dans l'accomplissement de leur mission criminelle.
Lajeune fille s'était évanoui».
Ces hommes la frappaient, comme si elle se fût défendue.
Il fallut que Robeccnl intervint.
— Eh là I Eh là ! Vous n'allez pas détériorer la marchandise !...
11 s'était engagé à livrer Francine en ion état. Il avait hâte de toucher le prix de son crime.
— Vous savez ! la casse, c'est autant de perdu pour vous...
Pour être cyniques, ces arguments n'en avaient pas moins leur dose de réalité. Si bien que les bandits, calmés, se firent moins brutaux.
Le corps de la malheureuse jeune fille, inerte, insensible, pendait sur les épaules de ces hommes qui, peu soucieux de jeunesse ou de beauté, portaient cela comme ils eussent fait d'un sac de fai-ine.
Robeccal les avait laissé courir devant eux, selon les caprices des rues étroites et des ruelles. Tout à coup, il cria •
— Halte I
On s airèta. Ils étaient alors arrivés à ce dédale noirâtre, fangeux, qui s'appelle la cour de Bretagne, et qui assaini, a pris l'aspect d'une cité ouvrière, et pour n'être plus hanté par le vice, n'en est pas moins une cité de misère.
— Eh bien ! est-ce que ça va durer longtemps, c'te course-là ? demande un des hommes de Robeccal.
— Ah çà I est-ce que vous croyez qu'on vous paie pour ne rien f... !
Et tandis que ses complices maugréaient Robeccal s'approcha d'une sorte «ie masure et frappa à la porte qui s ouvrit aussitôt.
Un colloque rapide et mystérieux s'établit entre Robeccal et un personnage dont
robspurité ne permettait pas de distinguer les traits.
Satisfait des renseignements qu'il venait de 1-ecueillir, Robeccal se tourna vers ses hommes et cria •
"r En route, et bon train I
ti^uelques instants après, ils atteignaient les boulevards extérieurs. Robeccal merchait en avant, et il avait eu l'habileté de détourner l'attention des employés de la barrière, qui n'avaient pas remarqué l'étrange fardeau porté sur les épaules des baiidits.
Là, Robeccal s'orienta. De vastes terrains vagues s'étendaient dans cette partie de Belleviile qui, aujourd'hui, est peuplée par les aplatisseurs de cornes et les passementiers. Des jardins montaient vers la colline, et formaient à l'est l'un des plus gracieux tableaux du vieux Paris.
On suivit quelques ruelles, et enfin on atteignit un mur au-dessus duquel des arbres étendaient leurs branches dépouillées de leurs feuilles.
Robeccal s'approcha d'une petite porte, dissimulée dans un cadre de lierre, et frappa dans ses mains.
— Qui est là? demanda une voix
— Robec et la petiote, dit-il.
La porte tourna sur ses gonds rouilles.
— Entrez, vous autres, dit la voix rogommeuse de la Roulante.
On porta Francine jusqu'à une petite maison, haute d'un étage sur rez-de-chaussée, qui, de la rue, pouvait à peine être aperçue, malgré les éclaircies taillées par l'hiver dans l'épaisseur des fourrés.
Francine, toujours évanouie, fut déposée sur un canapé.
Puis Robeccal paya à ses complices le prix convenu. Il y eut une courte discussion que calmèrent quelques pièces de monnaie.
Et enfin, la malheureuse Francine — la pauvre Ginette — resta au pouvoir des misérables.
La Roulante n'était pas changée, depuis le jour où, à Saint-Amé, elle méditaitavec son amant l'assassinat de Gueule-de-Fer.
C'était toujours cette monstruosité, qui semblait goiillée comme une outre pleine. Safaces'était encore épatée, ses yeux s'étaient enfoncés plus profondément entre les bourrelets graisseux de ses cliairs bou f- Ues.
— Eh bien I ma petite vieille, fit Robeccal en tapant amicalement sur l'épaule de BA maîtresse, eat-ce-t-il assez bien travaillé, lieiii ?...
— On l'a fia« »14mi'>o 7
— Crois pas. Faut voir
— Cré nom I vous avez trop serré le mouchoir... un rien de plus, et on l'étouffait, l'oisillon.
— Elle est rudement gentille 1 fit involontairement Robeccal qui, penché sur le visage de Francine la regardait de ses yeux clignotants.
— Est-ce que ça te regarde, toi. Tu sais pas de bêtises, ou je cogne...
— Jalouson ! va I
C'était chose hideuse que cet accouplement monstrueux : nul spectacle ne pouvait mieux rappeler ces créations des poètes, jetant l'innocence aux mains des démons.
Les doigts de la Roulante s'étaient accrochés au corsage de la jeune fille, et le tachaient.
— Et c'est jeune! c est pas bien potelé... mais enfin paraît qu'y a des imbécilequ'aiment les mauviettes... dis donc, Ros beccal, combien de temps que nous avons, devant nous...
— Sais pas trop. Il se bûchait, le Talizac, quand j'ai trouvé le joint pour empaumer la moucheronne : pourvu qu'on ne l'ait pas nettoyé I...
— Espérons-le 1... faut pas perdre .la temps... donne-moi la bouteille qui est li, sur la table...
— Qu'est-ce que c'est que cela ?
— Une idée à moi... laisse faire.
La mégère, prenant la bouteille que Robeccal lui remettait, la secoua vigoureusement, puis versa dans une cuiller une pleine rasée d'un liquide ressemblant à du vin.
Elle se baissa vers Francine.
— Nom d'uni... fit-elle, elle aies dents richement serrées... Ehl petit I fautm'ouvrir ça...
— Voilà I voUà ! dit Robeccal.
11 tira son couteau de sa poche et, l'ayant "ouvert, introduisit entre les dents petites et blanches de la jeune fille la pointe de fer.
— Là 1... ça s'ouvre comme un coquillage... Verse ton nanan...
Le liquide disparut dans la gorge de Francine qui eût un tressaillement.
— C'est-y comme aux perro(|uets, pour la faire parler? demanda Roheccal.
— Je t'en moque... au contraire...
— Ah çàl tu ne l'empoisoniies pasi...
— Idiot. Quoi qu'elle vaudrait quand ell« serait ac/ patres?
— Je te sais^bien trop roublarde... Mais enlin? y a pas de dangerV... 'l'usais, faut qu'il soit content, c't'homme.
~ Pas tant de ohrases. fit la Roulante
La Roulante s'était jetée sur elle.
Liv. 72. 7g
l£ FILS DE MONTB-CRISTO
•n ouvrant une porte au fond de la pièce. Mets -noi ce morceau de chiffon sur ton dos, et grimpe- moi ça au premier...
VA\e tendit l'oreille.
— Et dépêche-toi... est-ce que tu n'euteiuis pas le bruit d'une voiture ?
— Si... ça doit être le Talizac?
— Alors, enlevons... Aopl ..
Hobeccal saisit Francine dans ses bras
et commença à gravir l'escalier, suirant la Roulante qui montait avant.
Au premier étage, une pièce assez élé
Îîamment meublée était éclairée par une enètre donnant sur un jardin, qui s'étendait jusqu'à d'immenses terrains vagues.
Aussi loin que l'oeil pouvait s'étendre, il ne pouvait distinguer trace d'habitation. Un mur de près de trois mètres de haut fermait le jardin de ce côté.
— Làl colle-moi ça sur le dodo... et puis oust! en bas !...
Ginette avait été étendue sur un lit enveloppé de rideaux de jaconas d'une propreté douteuse et aux couleurs criardes.
— Dis donci c'est rien chic ici? fit Roheccal d'un accent ignoble.
— C'est ma vieille camarade Thasie qui m'a prêté sa baraque... oh I c'est une femme qu'a un goût...
Le bruit de la voiture se rapprochait de plus en 1 lus.
La Roulante jeta un dernier regard sur la jeune tille qui paraissait plongée dans un prolond sommeil, puis, ayant soigneusement fermé la porte à double tour, elle redescendit avec Robeccal.
— Hé I t'as une idée que tu ne dis pas 1 fit l'ancien saltiinbanque. Quelque chose de ta})é, pas vrai ?...
La Roulante lui donna une forte tape dans le dos.
— i^uté, va ! fit-elle. Mais c'est pas tout i.al Jlà que la voiture s'arrête... ça doit élre 3 mirliflor...
On heurta violemment la porte.
Robeccal eut un soubresaut.
— Si c'était pas luil... et le signall
De fait, c'était Talixac qui arrivait avec Feriiand. Mais dans l'état d'exaspération où il se trouvait, il oubliait totalement le signe convenu, et frappait du pommeau de sa canne.
Nul ne répondit. Les criminels étaient prudents.
— Grimpe au mur, dit tout bas la Roulante, et cegarde si c'est nos hommes !...
Pendant ce temps, Frédéric éclatait en imprécations.
— Ça y est, dit Robeccal. Tu peux ouvrir '. .
— Bah ! on peut bien le laisser uu p«u moisir dehors...
Elle enlama des pourparlers, uniquement pour « faire valoir la marchandise » puis elle se décida à tirer les énormes verrous.
— Damnée sorcière I cria Talizac. Pour me faire attendre ainsi, tu mériterais que je coupe ta large face à coups de canne.
— Eh bien! de quoi!... est-ce qu'on fait des potins comme ça pour entrer dans les maisons I...
Talizac était effrayant à voir. Blême, couvert de sang, les vêtements en désordre et lacérés, le vicomte représentait dans toute son infamie le type du débauché :
Fernand, toujours correct, impassible, en Ira derrière lui.
Talizac, repoussant la mégère, marcha droit à la maison.
— En v'ià un qui me paiera tout ça ! maugréa la Roulante.
Arrivé dans le salon du rez-de-chaussée- Talizac se laissa tomber sur un fauteuil.
— De l'eau, fit-il d'une voix rauque.
— Donnes-y ce qu'il demande, fit la Roulante s'adressant à Robeccal.
Puis, se tournant vers Talizac :
— Dis donc, monsieur le gentilhomme, il me semble que vous avez rien écopé I
Talizac, sans répondi-e, but avidement; puis il poussa un profond soupir de soulagement.
Il se sentait faible, ses idées tourbillonnaient dans sa tète; sa fureur contre Montferrand l'avait épuisé. Eût-il été seul qu'il se fût étendu, là, où il se trouvait, pour chercher quelçjues heures de repos.
Mais Fernand était là. L'amour-propre rendit à Talizac quelque énergie.
— La petite est là? demanda-t-il.
— Oui, répondit la Roulante.
— On ne l'a pas maltraitée, au moins ?
— Oh 1 m'sieu me croit pas capable de faire du mal à une femme du sexe 1 s'écria Robeccal avec uu geste plein de désinvolture.
Talizac se leva :
■ — Je veux tout d'abord réparer quelque peu le désordre de ma toilette... Çà, qu'on m'aide!...
La Roulante le regardait sans parler.
Encore une fois, elle fit signe à RobeccaJ d obéir, et le vicomte pénétra dans un cabinet de toilette.
La Roulante resta seule un instant avec Fernand qui l'examinait attentivement:
— Dites donc, vous, fit la misérable, qu'est-ce que vous avez donc à me dévisager comme (;a?est-ce que uous avons gardé . l(js Cosaquets enserabls ?
Fernand haussa les épaules sans répondre. En r^Jlité, il se demandait si lesdeux bandits ne méditaient pas contre lui et Talizac quelque guet-apeus.
Le vicomte reparut.
— Hé ! comme vous v'ià faraud, maintenant, fitla Roulante avec un éclatderire. On dirait un marié I...
— Pas tant de phrases, dit Talizac. Où est la marquise ?
— La petite!... ohl elle est bien tranquille, allez... elle dort qu'on dirait un petit ange du bon Dieu...
— Conduisez-moi auprès d'elle...
La Roulante eut un sourire ironique qui 88 perdit dans les plis de ses grosses lèvres.
— Tout de suite... comme çal... vous êtes bien pressé 1...
— Obéirez- vous 1...
— Dites-donc, vous n'êtes guère poli, vous, marmotta Robeccal.
— Laisse donci c'est des grands messieurs... ça rudoie toujours le pauvre monde... et puis il veut voir sa chérie, c't'homme. C'est son droit.
' Elle fit à Talizac une révérence grotesque.
— Venez, joli jeune homme I...
Talizac la suivit. En passant devant Robeccal, la Roulante cligna de l'œil :
— Elle a une idée, répéta mentalement Robec, fauv veiller au grain...
L'ivresse à laquelle le vicomte était en proie dans le cabinet du Veau sauté avaii fait place à une sorte de prostration que ne parvenaient pas à combattre les efforts tentés par lui pour reprendre son aplomb.
Il chancelait sur les marches, suivant la Roulante qui montait lourdement et faisait craquer l'escalier sous ses pieds.
— Un petit coup de vent I dit-elle en ricanant. Bah I faut bien que la jeunesse se passe.
Puis s'arrètant tout à coup :
— Savez-vous qu'elle est gentille à croquer, la petiote, fit-elle.
— Qu'est-ce que cela vous fait? dit brusquement Talizac. Je vous paie pour me servir, et non pas pour parler...
La Roulante ricana encore.
— Vous êtes dur au pauvre monde I après tout quand on est si riche, on peut Dien s'en passer la fantaisie...
Elle était arrivée devant la porte.
— C'est ici ? demanda Talizac.
— Oui, mon petit.
— Ouvrez!...
— Oh ! oh I oh ! fit la mégère en modulant ses cxclamtlioas. Faut pas être pressé comme ça! faut faire durer le plaisir... pas Trait...
La colère s'emparait de nouveau de Talizac. Il saisit la Roulante par le bras et s'écria :
— Encore une fois, vous tairez-vous!...
ouvrez cette porte... ou bien... je l'ouvrirai de force...
— Détériorer la maison 1 Là ! là I comme vous y allez. Faites donc pas tant le méchant! vous voulez voir la petite... gour- ^ mand! eh bien ! on va vous la montrer...
Allongeant rapidement le bras, elle ouvrit dans le panneau un étroit judas qui permettait au regard de pénétrer dans la chambre.
— Voilà, messieurs, mesdames! fit la Roulante avec l'intonation du saltimbanque, voilà l'objet, la vue n'en coûte rien... et on ne paie qu'en sortant...
Elle éclata de rire, de ce rire rauque qui sent leau-de-vie.
Sans l'écouter, Talizac, par un mouvement involontaire, s'était penché vers le judas, il regardait.
Francine était toujours étendue sur le lit, ses deux bras croisés sur sa poitrine, dans l'attitude chaste des enfants... Sa tête penchée en arrière se perdait dans les touffes gracieuses de sa chevelure dénouée. Rien n'était plus gracieux que ce visage aux lignes pures, rappelant par sa perfection pudique l'idéal réalisé par la Belle Jardinière de Raphaël. A. ses yeux fermés, ses longs cils faisaient une frange de soie; et ses lèvres, un peu pAlies, se aessinaient plus nettes, encadrant la ligne blanche des dents petites et qui semblaient des perles, dormant dans leur écrin. D'ailleurs, nulle trace des angoisses ressenties par la jeune fille dans l'horrible crise qu'elle venait de traverser. Sous ses bras, qui sortaient purs et roses de ses manches relevées, son sein se soulevait sous la respiration régulière.
Et Talizac regardait... oublian ù il était... oubliant que si cette jeune . le se trouvait dans cette chambre, c'est (ju'elle avait été victime d'un infâme guet-apens. En vérité, ce misérable faisait, sans y songer, de la poésie. 11 rêvait d'anges. Les mots qui se pressaient dans son cerveau avaient je ne sais quel sens de languissante admiration qui enivrait cet ivrogne.
Pour un peu, il se fût agenouillé. Et c'eût été sans remords qu'il eût dit à Francine : je t'aime I tout prêt à s'étonner si elle lui eût répondu par un mot de colère et de mépris...
Mais comme cette contemplation se prolongeait, la mégère lui toucha le bras :
— Eh bien! fit-elle. Ça vaut-il qu'on catçue!
sai
11 tressaillit, rappelé à la réalité. Certes, il se cotivrait de ridicule : il avait acheté une fille, il avait paj'é, elle lui appartenait de par quelques louis, et il s attardait, comme s'il eût été le premier venu des amoureux...
— Ouvrez donc I fit-il d'une voix rauque.
Le judas se referma avec un bruit sec.
La Roulante tira une clef de sa poche, la mit dans la serrure, puis...
Au lieu d'ouvrir, elle fit jouer deux fois le pêne... et remit la clef dans sa poche. Se plaçant alors devant le vicomte, elle lui dit nettement, carrément :
— Mon petit, c'est vingt mille francs !... Talizac bondit en arrière.
— Hein? Vous avez dit, misérable!...
— Oh! d'abord, pas de gros motsi ou
il y a mon petit Robec en bas, qui
vous fera votre affaire à vous et à votre digne ami... j'ai dit: vingt mille francs 1... là, voilà ma patte... graissez-là... et ça y est...
— Mais c'est infâme!... n'avez-vous pas reçu le prix convenu?
— De quoi? des misères!... pour les frais, et encore... est-ce que vous croyez que c'est avec des noyaux de pêche que j'ai loué l'installation... mon petit mirliflor, quand on veut se payer du fruit nouveau, faut se donner la peine de grimper aux branches... eh bien! je vous fais monter à l'arbre... voilà tout.
— Vingt mille francs! c'est un vol!...
— Dites donc pas des choses désagréables, monsieur le voleur de filles... après tout, si ça ne vous plaît pas, eh bien! on s'arrangera ailleurs... elle est si défaite, la petite!...
La surprise de Talizac était telle que d'abord il avait balbutié quelques injures sans portée... mais maintenant il considérait cette femme ignoble qui le regardait de ses yeux aux paupières rouges et qui riait... qui riait, de lui... Talizac, fils du marquis de Fougereuse!...
Ce fut comme une explosion de rage.
11 se rua sur la porte, comme si de ses poings débiles il eût voulu ];i liriser.
— Ho! Hé! Robec I cria la R niante.
— De quoi, mon amour?...
— Viens donc m'enlever c'te mauviettelà... qui fait des manières!...
Robec avait l'oreille au guet. Fernand entendit comme lui l'appel de Talizac qui criait :
• -Ah! c'est ainsi !... eh bien! nous verrous "... ■' moi I Fernand !... 1
Or, Feiiiaûd avait à peine fait un pas I que Robec se plaçant devant lui et lui |
montrant un énorme couteau, dont il s'était muni à toute aventure, lui dit :
— Vous, mon gentilhomme, vous mêlez pas de cela!... mon épouse a des mots avec le monsieur... ça, c'est son affaire!... je vous conseille de vous tenir tranquille...
L'attitude de Fernand pendant la lutta de Frédéric et de Montferrand nous a suffisamment édifié sur son courage — courage de brave qui prépare une embuscade, courage de traître et de dénonciateur — pour faire comprendre comment il accueillit l'avis de Robeccal.
Après tout, il se souciait fort peu de risquer sa vie pour défendre Talizac, qu'il estimait à sa juste valeur. Si Fernand s'était attaché à la fortune des Fougereuse, c'était uniquement comme émissaire de l'association occulte qui, à cette époque, s'efforçait d'étouffer le libéralisme jusque dans son germe, et recrutait des influences à sa solde par les moyens les moins avouables.
Talizac, faussaire, débauché, était entre les mains des jésuites : par lui Magdalena, sa mère et le marquis se trouvaient pieds et poings liés à la merci de la congrégation qui saurait, l'heure venue, récolter les fruits de ses semences actuelles...
Mais le propre des criminels est de n'être servis que par des lâches. Tel était donc Fernand de Velletri que Robeccal tenait en respect en le menaçant de son arme.
— Bah! fit Fernand en riant. Au fond; tout cela ne me regarde pas. Arrangezvous...
Et comme il était de premier principe de ne pas compromettre les affiliés de Saint-Acheul dans des bagarres dont le retentissement pouvait trop loin s'étendre, Fernand commença à tirer vers la porte... avec d'autant plus de hâte qu'il entendait dans l'escalier le bruit d'une lutte...
Talizac, exaspéré, rendu à demi-fou et pai- la colère et par le désir, s'était jeté sur la Roulante pour l'obliger à lui livrer passage...
Mais l'ex-femme colosse n'en était pas à reculer devant un pugilat : délicatement, de sa main énorme qui ressemblait à une éclanche, elle avait saisi Frédéric par le drap de sa redingote, eu y ajoutant comme point d'appui ua forte portion de la peau du cou, et à bras tendu, le soulevant de terre, elle le traînait sur 1» rampe...
Ëile 1« jeta aux pieds de Robeccal.
— Tiens, chéri, fit-elle, ôte ça d'ici.
— Voleurs ! assassins ! hurlait le vieomte.
— Allons, vilain bossu I pas tant de bruit, dit Rûbec, produisant son argument Buprème, c'est-à-dire l'énorme couteau devant lequel Fernand avait déjà battu en retraite.
Frédéric eut un geste de désespoir presque grotesque.
— Mais enfin! cria-t-il, pourquoi ne tenez- vous pas votre parole?...
— Mon petit, entre gredins comme nous, fit la Roulante avec un rire cynique, y'a pas de parole! sans ça, tout autant vaudrait être hoimôte... T'as payé pour qu'on enlève la petite.., ça y est!... pour qu'on lui trouve un nid... v'ià le nid!... pour qu'on la dorlotte comme un chérubin qu'elle est... tu peux te fier à nous!... mais ▼'là que tu veux toute la lyice à toi tout ■eull... Bernique!... ça, c'est pas compris !... et ça te coûtera vingt mille francs, pas un rotin de moins!...
— Mais c'est une somme énorme!...
•'écria douloureusement Talizac, que ce raisonnement semblait avoir à demi-convaincu...
— Bah! quand on est comme toi un mirliflor... qu'a un père dans les grandeurs... et une mère premier numéro!...
on trouve un moyen!... la maman, surtout... elle voudrait pas faire de peine à son bibi... elle a des diamants, c'te l^mme !...
— Misérables!...
— Encore des gros mots!... mais ça ne fait rien. Ecoute. Tu donneras les vingt mille ronds de vingt sous... d'abord t'auras de l'agrément, c'est convenu!... et puis, si tu rechignes !... tu verras si la
Îtolice iourre pas son nez dans tes afairesl...
A ce mot de police — qui prr uvait que les bandits étaient prêts à ne reculer devant aucune infamie pour arriver à leur but — Fernand se rapprocha :
— Venez, vicomte, fit-il. Ne restons pas plus longtemps dans ce coupe-gorge...
U saisit Talizac par le b as :
— (J'eat une affaire manquée, voilà tout:...
— Non ! mille foi.s non I cria Talizac. Fouillant dans ses poches, il en tirait
'or qui lui restait...
— l'enez ! preueal... et exécutez voa pro-
]..;! Hotiiante compta :
— (Ji»'''!!*»--. vingt-cinq... trente-deux ouis!... eb bien! i;a ne fait plus que neuf centa et quelqu<)4 hmm ^ ous mt devex...
Frédéric suffoquait.
Fernand l'entraina, tandis qu'il lançait à la Roulante des imprécations furieuses...
— Au revoir! lui cria la misérable. Un jour! deux jours! vous pressez pas! vous la retrouverez en bon état.
Et la porte se referma sur les deux hommes...
Tandis que la Roulante disait à Rob^ccal :
— Tu vois bien que mon idée n'a pas déjà été si bête... il reviendra!... il reviendrai... et nous lâcherons i dis mille!...
vm
M.\CHUVEL ET C""
Le jOur allait venir. Déjà l'aube se glissait, blafarde, à travers les hautes fenêtres qui éclairaient le cabinet de travail du faux marquis de Fougereuse.
Le marquis, debout, les bras croisés, les traits contractés, écoutait Gyprien, son complice, qui, dans une attitude piteuse, racontait les événements de la nuit :
— Ainsi, fit le marquis, encore une fois ce Fanfar nous a échappé...
— Je vous jure, monsieur de Fougereuse, que toutes nos précautions étaient bien prises : l'enfer est contre nous...
— Après tout, c'est une partie remise!
jusqu'ici Fanfar n'a recueilli aucun indice qui puisse le mettre sur la trace de la vérité : chaque jour, il se compromet davantage. Tu as recueilli toutes les notes nécesaires, au sujet de cette conspiration?...
— Elles sont amplifiées à souhait, nous avons subordonné'des témoins sûrs, (jui, si l'arrestation de Fanfar s'accomplit, l'accuseront d'avoir prémédité l'assassinat du roi...
— C'est à merveille... seulement il faudrait un commencementd'exécution... sans quoi la peine de mort ne pourrait ôtre prononcée...
— J'y ai songé... et l'homme est trouvé. C'est au nom de Fanfar et de ses affiliés que l'agent (jui m'appartient dirigera contre Sa Majesté une tentative — d'ailleurs parfaitement inoffeusive... Devant la haute cour il l'accusera, et la condamnation de Fanfar est certaiaa...
— Mais si cet homme nous échappe tiauB cesse...
— Comptez sur moi, je ne ma 'écouirige pas. Et fallût-il mattre à sa pisio toute la l«olice du roTalMM...
A ce moment, on frappa à la porte, e-t sur l'ordre du marquis, un laquais entra.
— Qu'y a-t-il? demanda Fougereuse.
M. le marquis de Montferrand demande
à être introduit immédiatement.
— A cette heure?...
— M. de Montlerrand affirme qu'il s'agit d'une affaire de la plus grande importance.
Fougereuse échangea avec Cyprien un rapide regard.
— Qu il entre, dit-il.
Puis il ajouta, parlant à son complice à voix basse :
— Ne t'éloigne pas. Cette visite est de mauvais présage. Peut-être aurai-je bientôt besoin de tes services... rétléchis. Ck)mbine de nouveaux plans... Il faut à tout prix que ce Fanfar disparaisse et que Pieire Labarre, sûr cette fois de sa moi't, nous livre de gré ou de force les secrets des Fousrereuse.
— Comptez sur moi, monsieur le maruis. dit Cyprien en s'inclinant.
A peine la lourde tapisserie était-elle retombée sur lui, que M. de Montferrand entrait.
C'était un grand vieillard, aux cheveux blancs tombant jusque sur les épaules.
M. de Montferrand avait sur les Talizacet autre.- mendiants d'antichambre cette grande sui)ériorité que ses opinions ultraroyalistes étaient appuyées sur une conviction profonde. Il était de ces hommes pour qui le temps reste immobile, pour qui les sociétés qui progressent marchent à l'abîme, et qui, de bonne foi, regardent tout pas en avant comme un péril auquel il est de leur devoir de parer. Sorte de fanatiques qui, au même titi-e que les fous, méritent plutôt la pitié que la colère.
M. de Montferrand était pâle : il attendit que la porte se fût refermée, puis marchant à M. de Fougereuse.
— Marquis, dit-il, de quelque dévouement qu'ils soient prêts à donner des preuve», ceux-là sont les pires ennemis de la monarchie qui risquent de souiller le manteau royal par le rejaillissement de leurs scandales.
Fougereuse poussa un cri de surprise :
— Que vouleis-vous dire? s'écria-t-il, an tel langage...
— Est celui qui confient aujourd'nui.
M . de Fougereuse, nous sommes solidaire» de nos tnlants, et moralement complices des crimes qu ils commettent...
— Mai.she qui pailez-vous donc?
— Di Voue fils, le vicomte de Talizac, ■^ui, en se déshonorant, risque de vous désfcooorer vov^-méme et de compromettre
la cause à laquelle vous appartenez...
— Je ne vous comprends pasi... mon fils est jeune... il peut avoir commis quelque peccadille...
— Pecca4ille I en vérité). .. est-ce donc ainsi que vous veillez sur celui qui doit un jour porter votre nom I...
Devant ce langage sévère, Fougereuse se sentit envahi par une sourde fureur. Et pourtant il .se contenait. M. de Montferrand était un allié précieux. C'était lui qui avait décidé M. de Salves à accepter les ouvertures de mariage faites au nom du marquis de Fougereuse. Son influence était toute-puissante : ce mariage était, on le sait, la dernière espérance de Fougereuse. Aussi, fut-ce avec une soumission parfaitement jouée qu'il répondit :
— M. de Montferrand, si graves aue .soient les paroles que vous prononcez, je suis prêt à vous écouter jusqu'au bout... votre âge et votre bienveillance pour ma famille m'en donnent le devoir. Parlez donc, mais soyez certain que j'ignore absolument les faits auxquels vous faites al lusion ..
— Monsieur de Fougereuse, M. de Talizac a tenté cette nuit d'assassiner mon fils...
— Ah! M. de Montferrand 1... il y a là quelque calomnie infâme I
— Mon fils n'a jamais menti, monsieur.
Et je crois en lui. Mon fils a tenté de s'opposer à un acte infâme commis par le vicomte, et M. deTalizac l'ayant frappé d'un couteau, Arthur de MontferraniU'a châtié, en lui infligeant la plus cruelle injure qu'un homme puisse subir... M. de Talizac a été souffleté!...
Fougereuse bondit avec un cri de colère :
— Monsieur le marquis, les termes mêmes de votre récit constituent une injure pour moi... pour mou nom...
— Je dis la vérité 1... eu douteriez -vous d'aventure?...
— Quel était donc cet acte... auquel prétendait s'opposer votre tils?...
— Etant ivre M. de Talizac a payé des misérables pour enlever une pauvre fille du peuple... une chanteuse des rues...
Ceci se passait dans je ne sais quel mauvais lieu de Paris où mon fils avait eu la faiblesse de se laisser entraîner... mais quand lui, homme d honneur, a vu employer la violence pour ijuiin pareil crime s'accomplît, lui, mou fils, s'est révolté... il a voulu déjouer les ^liojets de votre fils et de son digne ami .\> de Velletri... c'est alors que le vicomte de Talizac l'a frappé... maintenant vous sa-
Te/ tout!... il y a là un scandale qui demain sera public... votre fils traîne son iioiïi dans toutes les fanges... et déshonore la noblesse à laquelle il appartient... vous trouverez donc équitable que dès aujourd'hui j'avertisse M""' de Salves que je me désintéresse des projets d'union dont je m'é^ais constitué l'intermédiaire entre M"' Irène de Salves et M. le vicomte de Talizac...
Fougereuse était livide. Il chancelait et cherchait de la main un appui.
A ce moment, une portière se souleva et Magdelena, mère de Talizac, parut. Fougereuse s'élança vers elle, dans un accès de fureur qu'il ne cherchait même plus à contenir :
— Madame I s'écria-t-il, votre fils est un misérablel... il s'est perdu lui-même!
voilà le fruit de l'éducation qu'il vous doit.
Magdalena resta impassible.
Regardant M. de Montferrand en face :
— Monsieur le marquis, dit-elle de sa voix dure, je saisque mon fils a eu le malheur de napper M. de Montferrand...
et je viens en son nom vous apporter ses excuses I...
— Que dites-vous ? s'écria Fougereuse.
— Des excuses 1 fit Montferrand stupéfait.
— Vous vous étonnez d'entendre ce mot sortir des lèvres d'une femme qui a l'honneur de porter le nom de Fougereuse Vous allez me comprendre. Je suvs mère, monsieur le marquis, et cependant je vous jure que l'indulgence ne m'aveugle pas...
■ Oui, mon fils a été coupable !...
D'un geste, elle arrêta M. de Montferrand qui ouvrait la bouche pour l'interrompre :
— Je connais toute cette aventure...
mon fils est rentré, il y a une heure déjà, et je l'ai confessé... permettez-moi tout d'abord de m'étonner qu'entre gentilshommes vous vous troubliez à ce point pour une équipée... quoi I parce que M. le vicomte de Talizac, fils du marquis de Fougereuse, a jeté les yeux sur une fille de rien... parce qu'il l'a fait enlever... vous parlez de crime... d'infamie. Ce sont bien grands mots pour petite chose. Mon fils a eu tort, je le confesse, car pour quelques louis, A eût facilement obtenu ce qu'avec son esprit chevaleresque, il a voulu conquérir... quant à la querelle qui s'est engagée entre M. de Talizac et M Arthur de MoJilferrand, mon fils reconnaît lui iftème q^e 1 ivresse avait troublé son cerveau... à ma considération, il a bien voulu 86 souvenir qu'entre gens de notre
rang, de semblables folies, si répréhensibles qu'elles soient, ne peuvent prévaloir contre la vieille amitié qui unit deux familles... je suis donc chargée de vous apporter des paroles de réco.nciliation, et je suis convaincue que vous les accepterez... quant à la... plaisanterie qui a trait à cette petite fille, mon fiJs regrette de s'être laissé entraîner par une fièvre passagère... et déjà nos mesures sont prises pour que le dommage soit réparé... vous voyez donc, monsieur de Montferrand, qu'il n'est point nécessaire de faire un si grand état de ces détails insignifiants... et je vous autorise à me baiser la main en signe d'oubli et de réconciliation...
Ce petit discours avait été débité avec une telle assurance, avec une désinvolture si pleine d'élégance et de bon goût, que M. de Montferrand, rompu depuis longue date aux charmantes roueries delà gentilhommerie, fut tout à coup ébloui... La marquise Magdalena était belle, elle souriait dédaigneusement de ces vains scrupules qui émeuveut les petites gens.
M. de Montferrand, ce fier gentilhomme s'inclina sur la main qui lui était tendue et y posa seslèvres...
Fougereuse admirait. Magdalena était une enchanteresse.
— çà, causons maintenant, fit-elle en se laissant tomber dans un fauteuil et en chiquenaudant de ses doigts fins et longs les plis de sa robe. Le voulez- vous, monsieur de Montferrand?...
— Je suis aux ordres de madame la marquise.
— Et il ne sera plus question des folies de cette nuit...
— Je m'engage à user de toute mon influence sur mon fils pour que le passé soit oublié. Un mot seulement. Au premier moment, il était naturel, vous le comprenez, que je prisse fait et cause pour mon fils. Mais le plus important était d'éviter le scandale que ne pouvait manquer de produire cet enlèvement...
— Dans quelques heures cette petite sera libre... je vous en donne ma parole.
Et mon fils s'est engagé sur l'honneur à renoncer à tous projets sur cette mendiante... Reste à acheter son silence. Je vous le répète, mes mesures sont prises...
— A merveille, fit Montferrand parfaitement rasséréné.
— Voilà (jui est réglé, reprit Magdalena. Et j'en suis d'autant plus ravie que cette aventure dérangeait singulièrement mes projets.
l.V. KILS DE MONTE CRISTO
On ne passe paal
Liv. 73.
Fougereuse regarda anxieusement sa femme.
— Ouels Droiets, marquise ? demandal-il.
— Vous n'ignorez pas que depuis quelque temps, je sollicitais pour mou fils un grade élevé dans la garde de Sa Majesté...
— Eh bien 7 s'écria Fougereuse.
— J'ai obtenu le brevet... J'ai la parole royale... Et aujourd'hui même M. de Talizac sera nommé capitaine aux gardes du roi et chevalier de Saint-Louis...
Les deux hommes se levèrent.
Pour Fougereuse, c'était une grande surprise et une immense joie.
Pour Montferrand, la faveur royale rachetait plus que de raison ce qu'il appelait tout à l'heure un crime, et qui n'était décidément que la plus spirituelle des équipées... Capitaine aux gardes, chevalier de Saint- Louis... Talizac devenait à ses yeux le plus honnête gentilhomme de la terre.
— Or, vous permettrez un peu de coquetterie à une mère, reprit Magdalena en minaudant. J'ai envoyé pour ce soir de nombreuses invitations...
^Imes (Je Salves nous honoreront de leur présence-, et au moment où un officier de la maison de S. M. remettra à mon fils les deux 1, revêts dus à son mérite, M. de Fougereuse annoncera officiellement à tous le mariage de son fils le vicomte de Talizac avec M"* Irène de Salves. Je compte sur vous, monsieur de Montferrand !...
— Ah! madame ! s'écria le vieux marquis. Vous êtes un ange... l'ange de la maternité...
Elle sourit.
— Et monsieur Arthur de Montferrand vous accompagnera, n'est-il pas vrai ?
afin que dans notre ciel, il ne reste plus le moindre nuage.
— Certes, monsieur, mon fils viendra...
Il fei'ait beau voir qu'il refusât. Capitaine aux gardes ! Chevalier de Saint-Louis I répéLiit Montferrand en mâchonnant les syllabes pour les mieux savourer...
— A ce soir donc, fit Magdalena en se levant. Vous voudrez bien, mai-quis de Montferrand, oflrir votre bras à M"« de Salves...
— J'aurai cet honneur !...
Le marquis se retira confondu, ravi, rallié pour la vie aux Fougereuse.
A peine avait-il disparu que Fougereuse se rapprocha de sa femme :
— Tout cela est vrai?demanda-t-il naïvement.
Elle leregarda dédaigneusement, haussa les épaules et se retira.
Elle se rendit à la chambre de son ftls :
— Tout est convenu, dit-elle au vicomte. Quant à vous, dans quelques heures vous aurez les vingt mille francs qui vous sont nécessaires pour étoufifer cette affaire... et songez à vous rendre digne de la faveur royale...
Ainsi le vicomte avait trompé sa mère.
Ces vingt mille francs que la Roulante exigeait pour lui livrer Francine, il les avait obtenus, sous prétexte de réparer le mal commis et d'éviter tout scandale...
A peine M°" de Fougereuse avait-elle quitté la chambre de son fils, que Frédéric dépêchait à la petite maison de Belleville un émissaire sûr avec un billet contenant ces mots :
— A quatre heures, je serai là... avec la somme. Je désire que vous quittiez immédiatement la maison et que vous me laissiez seul avec... qui vous savos.
FONDS PERDl
Entre bandits comme Robeccal et lu Roulante, un triomphe aussi important se devait célébrer par force rasades.
En fait, c'était une belle affaire. D'ores et déjà, l'opération avait rapporté près de cent louis.
Ils étaient là , tous deux, accoudés aux bords d'une table sur laquelle plusieurs bouteilles pleines semblaient regarder mélancoliquement les bouteilles vides, comme ces martyrs qui ont vu tomber leurs frères avant eux. Au milieu, un sac de pièces d'or. Causant, ils s'amusaient à les mettre entas, puis les renversant sur la table, à dessiner des carrés ou des losanges, tandis que le gros doigt de la Roulante, se posant lourdement sur l'effigie royale, recommençait saus cesse son calcul :
— Un, deux, trois, quatre...
— Et les vingt mille francs, dit Robec, est-ce que tu y comptes?
— Pour ça, oui. D'abord, le monsieui en tient fortement pour la petite... Et puis il y a l'amour-propre. Vois-tu, mon vieux Robec, ces gens-là, ça n'a qu'un rêve : c'est d'arriver chez le monde bien insolemment, de leur jeter l'argent au nez en les appelant : misérables I... C'est ça qui fait un coup de théâtre. Pour se payer cette satisfaction-là, pour vingt mille francs, l'eau leur en vient à la bouche...
•^ Mais s'il les donne, est-ce que tu lui lâcheras la petite?...
— Oh ! oh / l'appétit t'a agrippé l'estomac... Mais flûte t.. , Pas de bêtises... Ce vicomte-là, vois-tu, ça n'a pas des masses d'argent... Faut pas abuser... Vingt mille balles ! c'est notre affaire. Nous irons vivre bien tranquillement à la campagne...
Est-ce pas, mon petit Robec !... Et puis, j'ai qu'une parole, j'ai promis... Tu connais bien la Roulante, le cœur sur la main. . . Pas vrai ?
Et les gredins buvaient, trinquant et riant.
— Pourquoi donc qu'elle dort comme ça ? demanda Robec.
— Ah ! ça, c'est encore un secret à c'te bonne Thasie... Vois-tu, elle est bien vieille et elle en a vu de toutes les couleurs ; parait qu'autrefois y avait un roi en France qui faisait enlever les petites ûlles... et pour qu'elles fussent bien gentilles, bien dociles... on leur faisait prendre une petite poudre...
— J'ai entendu parler de ça... le Parcaux-Cerfs...
— Aux niches, plutôt... alors les effarouchées devenaient grao/euses comme de petits cœurs... et il s'amusait, ce bon roi, c'était le père à la ïhasie qui fabriquait la poudre... et elle m'on a donné un petit paquet....
— C'est ça qu était le bon temps, fit Robeccal en hoquetant. Moi je les aime... les rois...
— Tiens! quoidonc que peuvent être les honnêtes gens s'ils sont pas royalistes...
A ce moment, l'écho d'an gémissement venant de l'étage supérieur, parvint aux oreilles de Robec.
As-tu entendu ? fit-il. Qu'est-ce que c'est que ça.
Il voulut se lever. Mais l'ivresse l'avait saisi. Il retomba sur sa chaise.
La Roulante, assourdie, avait écouté d'abord sans comprendre. Puis elle éclata de rire :
— Eh bien I quoi! c'est la petite chatte qui miaule...
— Mais... si elle revient à elle... elle va crier... appeler au secours...
— Je ne lui conseille pas ! fit la Roulante, en lançant son poing énorme sur la table. Je t« l'écrabouille comme un poulet...
— Alors... les vingt raille francs...
— Les vingt mille francs I...
La mégère était effroyablement ivre...
Cependant eWe se dressasur ses pieds :
— T'as raison I vaut mieux agir en douceur... je vas aller voir...
— Ne la bouscule pas trop ! fit Robec que les fumées du vin faisaient pleurard. Elle est gentille, c'te fille...
— Hein I qu'est-ce que tu dis?... est-ce que t'en tiendrais, par hasard !... Si je savais ça...
— Mais non !... mais non !...
— Enfin... suffit !... j'aurai l'œil... je vas aller causer avec c'te princesse...
Un nouveau gémissement — comme un appel — luientit encore une fois.
— On y va... on y va! fit la Roulante... Et s'appuyant des deux mains au mur,
l'ignoble femme s'engagea dans l'escalier qui cria sous son poids...
Elle dût tâtonner à la porte pour trouver la serrure; et elle oublia d'abord ce qu'il était advenu de la clef. Elle s'appuya au panneau, passant ses doigts sur ses lèvres d'ivrogne. Enfin elle se souvint. La clef était dans sa poche...
La voix de Francine s'élevait plaintive et douloureuse.
La Roulante entra...
La jeune fille était toujours dans la même position, immobile, les yeux à demi fermés. Seulement le cauchemar s'était accroupi sur sa poitrine oppressée, de grosses larmes coulaient sous ses cils, roulant au duvet de ses joues.
La Roulante se posta devant le lit, les deux mains sur ses énormes hanches.
Puis, adoucissant — ou plutôt croyant adoucir cette voix qui râlait l'ivresse :
— Eh bien? mon petit cœuri demandât-elle. Comment qu'ça va?...
Francine n'entendit pas tout d'abord.
Cependant ses gémissements s'arrêtèrent, et un tressaillement nerveux parcourut tout son être.
— Est-ce que nous avons besoin de quelque chose? reprit la mégère. Faut pas se gêner. Faut demander à la grosse Nounou!
Ces mots enfantins, dans cette bouche infâme, répugnaient.
IjCS paupières de Francine battirent, puis ses yeux s'ouvrirent, fixes, étonnés.
La Roulante fit un pas. La jeune fille la vit, et sa lèvre se plissa avec une indicible expression d'horreur.
Certes, dans ses jours de misère, Francine avait rencontré nombre d6 ces créatures dégradées dont le masque respire le vice immonde. Certes, elle avait dès lonKtemps habitué son regard à sotitenir le spectacle des laideurs humaines. N'embrassait-elle pas, non seulement sans dégoût, mais avec amour, le visage contracté de celle qu'elle avait recueillie...
Mais la Roulante avait sa hideur spéciale, brute, bestiale...
Pourtant la femme de Girdel s'eflforçait de sourire...
— Où suis-je? murmura Francine qui par un mouvement instinctif étendit les mains en avant comme pour se débattre contre cette atroce vision...
— Petite! tu es chez des bons, des bien bons amis!... qui ne veulent que ton bonheur!... faut être bien raisonnable!... et surtout obéir à sa nounou t.. .
Francine ne répondait pas. Un travail sourd s'opérait dans son cerveau. Elle cherchait à reconstituer le passé, mais les souvenirs avaient cette indécision que laisse la congestion...
La Roulante s'enhardit.
— Là ! voilà que tu es bien raisonnable maintenant... c'est bien, cela... vois-tu, mon enfant, dans la vie faut raisonner...
Elle s'était assise au pied du lit.
— C'est très joli, la vertu. J'ai connu ça dans le temps... mais ça donne pas de l'eau à boire... on y crève de faim... tandis que quand on est gentille... eh bien! on trouve un beau petit amoureux qui roucoule, qui dit des choses bien aimables et qui vous fait un sort de reine... faut pas faire la mijaurée... pai-ce qu'au fond faut toujours sauter le pas un jour ou l'autre...
Elle avait l'air paterne d'un prêcheur :
Je sais bien qu'y en a qui disent un tas de choses, et patati et patata.
Le vrai de vrai, c'est que c'est pas drôle d'avoir pas de quoi manger, de pas se chauffer l'hiver, de n'avoir rien à se mettre sur le dos... quand on voit passer des belles dames, avec de la soie aux épaules, du velours et des diamants, alors on se dit : pourquoi donc que j'en aurais pas autant... et puis on vieillit... la beauté s'en va, et on tombe à l'hôpital... brrr! l'hôpital...
Francine maintenant dressée sur ses poignets écoutait :
Tandis qu'avec un peu de complaisance.. . qui coûte bien peu... on a des beaux habits, des appartements tout reluisants d'or et puis des voitures qui roulent... que c'est un plaisir... des loges à ïespectac/e, des bons petits plats bien friands... avec du sucre ..
Et elle ajouta avec un soupir :
— Et un petit homme qui tous sàme bien!...
Ellle s'interrompit, brusque.
Francine était debout, la fièvre aux yeux, la rougeur épandue au visage :
— Que dites-vous? que prétendMt-TOua T
s'écria la jeune fille. En vérité, je ne comprends pas, je ne veux pas comprendre!... mais dans quelle maison infâme suis-ja donc?...
Elle se tordait les mains.
— Oui, je me souviens maintenant... On m'a attirée dans un guet-apensl... J'ai été saisie, bâillonnée, entraînée!... Ohl mais je ne suis pas une enfant!... Il y a long temps que je connais la vie, et on ne m'effraie pas avec de vaines menaces... Je devine tout!... Un misérable, dont mes lèvres ne prononceront mémg pas le nom, m'a poursuivie de ses honteux hommages, et comme je le repoussais, comme il devinait qu'il ne m'inspirait que le plus profond mépris... il a employé la force... contre moi qu'il jugeait faible... qui sait?... disposée peut-être à écouter ces conseils déshonorants qu'une femme a osé me donner tout à l'heure...
— Elle alla droit à la Roulante, la tète haute, cette fois, et la saisissant par le bras :
— Place ! lit-elle résolument. Ouvrezmoi cette porte!...
La misérable avait d'abord baissé la tête : non en vérité qu'elle se sentit émue. Elle se souciait bien de ces jérémiades! Mais l'ivresse pesait à son crâne, lourde et ensommeillée.
D'instinct elle s'était placée devant la porte, les bras étendus. Sa bouche tordue mâchait des grondements furieux...
— Ecoutez-moi, reprit Francine d'une voix calme, ou vous me laisserez partir de bonne volo^-té — et je m'engage à tout oublier, à vous pardonner!... ou me réduisant au désespoir, vous me contraindrez à appeler au secours, à lutter — alors dès que je serai libre — et je le serai, n'en doutez pas — j'irai dénoncer votre crime à la police, choisissez !...
La Roulante la regarda de son œil glauque qui roulait dans lorbite. Une pensée atroce avait traversé son cerveau :
— Tu veux t'en aller, petite!... pas besoin de tant crier!... seulement, tu sais, faudra plus faire la vertueuse... tu sais, pas de ça... il est trop tard!...
— Trop tard! murmura Francine qui recula d'un pas. Que voulez- vous dire?...
— Dis donc, mon chat, tu crois qu'on fait des petites histoires cdtnme ça, qu'on attrape des jeunes filles, qu'on les enferme dans une maison, où elles passent la nuit, endormies par un norcoticU, et qu'il n'en est que ça!...
— Mon Dieu I mon Dieu 1 répétait la jeune fille qui était devenue livide.
— Il y a monsieur, un mirliflor qui
fadoreL.. eh bien! oui, c'est lui qui t'a feit enlever... mais il est venu... ohl il n'a plis perdu de temps... un vrai tison, c'giimiii-làl... et tu sais, tu peux faire ta fnrau.le tant que tu voudras! quant à ta vertu... eh bienl... il y. a belles heures quelle court!...
Infamie! cria Francine. Vous mentez!...
Puis, avec une clameur affolée, elle s'élança vers la fenêtre.
Le cliflssis était retenu par une chaîne, munie d'un cadenas. Mais la force de la jeune fille, décuplée par le désespoir, était telle que la chaîne se brisa sous le choc...
La fenêtre étant ouverte, Francine se pencha à mi-corps, clamant :
— A moi! au secours!...
Mais la Roulante s'était jetée sur elle. L'ancienne saltimbanque était d'une vigueur efira jante. Ce n'était pas tout. Robec était accouru aux cris...
Et Francine piise aux cheveux, à la gorge, gisait sur le sol, se tordant, se débattant...
— La bouteille, cria la Roulante. Attends! on va t'en f... de la résistance!
Robec avait coi.ii'ris... il courut à la fiole qui, déjà la veille, avait servi à endormir Francine.
Klle luttait, devinant tout.
Mais Robec l'avait saisie par la tête, et de ses doigts lui ouvrait la bouche. Elle le mordit. Il heurta la tète contre le sol si violemment que Francine perdit connaissunue...
— Et bois donc! et bois donc! disait la Roulante, tandis qu'elle versait la liqueur.
— En donne pas trop! fit Robec. Faut pas qu'elle crève!...
— ^ois donc tranquille. Thasie m'a dit que ça ne tuait pas...
Un instant après, Francine, endormie de nouveau, plongée dans l'anéanti-sseinent suprême de 1 '.'une et du corps, était encore une fois étendue sur son lit.
Les deux bandits avaient fait disparaître toute trace de désordre...
— Ça fait que maintenant, si le mirliflor arrive, dit la Roulante, il la trouvera cuite à point...
Puis, la porte éiaut soij^oeusement refermée, RobBixal et la Roulante, ayant tiré d'un tiroir sale un paijuet de cartes graisseuses, se mirent à jouer au rez-dechaussée... buvant toujours...
Us étaient sans inquiétude maintenant, d'autant p]»^s que le billet de Talizac était iinivé protnultanl les vingt mille francs...
La Roulante — bien pour l'acquit de :^
eonscience — était remontée à la chambre et, par le judas, avait regardé Francine qui € ne bougeait pas plus qu'une morte. »
Le temps était sombre, à ce i)oint qu'il semblait dès quatre heures di' l'aprèsmidi que la nuit fût déjàvenufc. Un brouillard à « couper au couteau » envelopnait comme un suaire la maison maudite.
Vers six heures, Frédéric arriva, seul.
Les deux complices qui avaient continué déboire étaient dans un état tel qu'à peine purent-ils traverser la cour pour aller lui ouvrir la porte...
— As-tu l'argent? mon petit, demanda la Roulante en titubant.
— Oui.
— Alors, aboule...
— Donnez-moi cette clef I...
— T'as pas confiance I... enfin, je veux le prouver que je suis bonne femme... la vlà... maintenant les ronde...
Talizac jeta à terre un portefeuille :
- Prenez, misérables, fit-il.
— Quand je te disais, mon petit Robec. ya rage mais ça paie...
Puis, adressant à Talizac une révérence gi'Otesque, elle le conduisit jusqu'à l'escalier...
— Bien des choses à la mariée !... fitelle.
Et comme Talizac gravissait les marches :
— Nous, tu sais, petit Robec, filons... et plus vite que ça !... le reste ne nous regarde plus.
Ils s'élancèrent dehors.
A peine la porte était-elle retombée derrière eux, qu'un cri de fureur retentit dans la maison... Talizac, blême de ragér Hait dans la chambre de Francine.
Mais la jeune tille avait disparu...
La fenêtre était ouverte...
FORS LHONNBUR
Par quel prodige Francine avait-elle 'disparu ? Gomment frêle et sans force, avait-elle pu s'échapper de cette chambre, située, nous lavons dit, au premier étage de la maison de honte, alors qu'une distance do plus de quatre mètres séparait les fenêtres du sol, alors surtout «jue la jardin était fermé de tous côtés par un , mur ini'un homme eût inutileni'^iil tente' d'ebcalader .
Dans l'ai^cès de lai^e furieuse qui avail tout k coup saisi la Roulante efVnl^vcal, au moment oà Francine affolée du lert-cur et dedcgoftt, s'était élancé vers la fenêtre
pour appeler à l'aide, les deux misérables, pour-la^ réduire au silence, avaient usé, on s'en souvient, du moyen qui avait déjà, la première fois, si bien réussi à la Roulante.
Par la force, ils avaient contraint la jeune fille à boir© la liqueur vénéneuse que la Roulante avait reçue de sa complice.
C'était un mélange d'alcool et d'opium, assez habilement calculé d'ailleurs pour que, pris en petite dose, il n'amenât pas d'autre accident qu'une insensibilisation passagère.
Mais ici, point n'avait été le cas. Les misérables, impatients de réduire la jeune tille à l'impuissance, n'avaient pas tenu compte des recommandations de l'honnête "Thasie.
L'effet avait été en quelcjua sorte foudroyant. En (luelques secondes, Francine était tombée dans un état de prostration qui ressemblait à la mort. La Roulante et Robeccal avaient trop grande hâte de revenir aux libations interrompues pour se préoccuper de cette complication. A peine la mégère avait-elle jeté un regard rapide sur Francine évanouie. Elle n'avait remarqué ni -jette pâleur cadavérique ni ces traits qui s'étiraient, ni ces paupières qui se veinaient de lignes violacées.
Francine était restée seule.
Pendant plus d une heure, immobile, inerte, elle n'avait pas donné le plus léger 6i.;De de vie. Et cependant elle respirait : son souffle, lent d'abord, émis avec peine, deventiit peu à peu plus vif, plus précipité.
Des contractions nerveuses agitaient ses mains, dont les doigts repliés semblaient chercher un point d'appui.
Et cependant, ses yeux ne s'ouvraient pas.
Il y avait dans tout cet organisme jeune, vierge, une hi/perexcitaiion que seuls peuvent expliquer les physiologistes.
Sur les natures neuves, l'ivresse produit des efïets centuples. Ce qui chez l'adulte— déjà rompu aux habitudes delà vie courante — se traduit par une agitation nerveuse, comporte dans les organisations en quelque sorte ignorantes, un éveil violent, supra-humain...
D'où celte vérité, qu'il n'est pas de plus grand crime que d'enivrer les enfants.
Quiconque touche à l'eutant est plus coupable que' l'assassin qui tue un homme.
Nos lois sont mil faites, à ce point de vue particuiier, la qualité nous manquant çoui viâ«- d'autres imperfections. Le sémioArkVe qui eorrompt l'euttint est plus
infâme que!© meurtrier se ruant au milifu d'un groupe d'adultes.
On ne saurait trop répéter cela. Les bagnes attendent.
Ce qui se passait dans l'organisme de Francine pouvait se résumer ainsi : alïollement physique, hystérie cérébrale et musculaire à la f^is.
Que le crime rôvé par Talizac se fût accompli en ce moment, et Francine, de par cet empoisonnement, tombait au rang des dernières prostituées. Le mieux, c'estque les pères de famille — qui le soir courent après les petites filles — l'eussent insultée et maudite...
On la laissa seule. Voici ce qui se passa :
Sous l'empire d'une sorte d'ivresse qui tendait ses nerfs comme les cordes d'un instrument, Francines'éveilla... du moins elle se mut. Ses yeux fixes n'avaient pas de regards. Elle avait aux lèvres, je ne sais quel rictus bizarre qui tenait de la folie.
Droite, elle se dressa. Gb>icun de ses mouvements était lent, si lent que pas un glissement ne faisait bruit. On eût dit un corps impalpable qui s'agitait.
Raisonnait-elle ? non pas. L'instinct seul survivait. Mais comme elle était vierge et sincèrement honnête, cet instinct lui parlait de vertu et d'honneur...
Avez-vous jamais, dans le demi-.sommeilqui suit un cauchemar, entendu l'ésonner à votre oreille des mots sans cesse répétés, toujours les mêmes, avec une intonation monotone... Ces mots sont presque toujours l'écho de ceux que vous avez entendus pendant la veille et (}ui vous ont frappés soit de terreur soit de surprise...
Dans le cerveau de Francine, deux mots battaient sans arrêt comme sous l'action d'une pulsation cérébrale :
Trop tard I trop tard I trop tard I
Pour elle, dans cette perturbation physique et intellectuelle, tout ce résumait en ceci :
Trop tard \
La vieille avait frappé fort et juste. Un instant Francine s'était crue déshouorée, et cette pensée terrifiante la hantait, alors même qu'elle ne comprenait pas-
Toul à coup, par un mouvement rapide, elle posa ses pieds sur le parquet... puis, pâle, les yeux sans regard, pareille à une somnambule, elle marcha vers la porte...
Ses pieds glissaient «t n'éveillaient aucun bruit.
Ses doigts se posèrent sur la serrare.On eût dit que ces doigts voyaient. Elle sut que celte porte était leriaée, et sans que
la moi Qdre impression parût sur son visage, elle tourna sur elle-même et se dirigea vers la fenêtre. Encore une fois sa main toucha le châssis et la chaîne brisée. Une bouffée d'air frais la frappa au visage. Rien n'indiquait qu'elle l'eût sentie. En vérité, elle était sous l'empire d'une crise physiologique, tenant à la fois de l'ivresse et du magnétisme.
Voici que doucement, si doucement que les gonds ne gémirent pas, elle fait agir les batiants de la fenêtre, elle l'ouvre, puis elle pose ses mains sur l'appui de fer.
Elle se soulève sur ses poignets, qui semblent de fer, et elle se glisse, le buste au dehors.
Comment conservait-elle l'équilibre ?
comment le poids du corps ne l'entraîne til pas? Elle va tomber, se briser sur le ])avé, non, elle s'est maintenue, et ses genoux se sont posés sur la barre... Encore un effort, et maintenant elle est soutenue dans l'air, ses deux mains rivées à l'appui qu'elles serrent comme un étau.
Son pied a rencontré la corniche étroite qui surmonte une des fenêtres du rez-dechaussée. Il la touche à peine etcependant il y parait fixéi..
Une des mains quitte la barre, et se plaque contre le mur, sans chercher, comme obéissant à une attraction. Elle saisit maintenant une pierre qui fait saillie, et, encore une fois, le corps descend, toujours lent, toujours inerte en apparence.
Elle a touché terre. C'est une sorte de miracle. L'oeil ne pourrait s'expliquer cet effort. Elle s'est aidée de l'imperceptible.
Elle va, maintenant, droit devant elle.
Pauvre fille 1... voici la muraille... infranchissable...
La Roulante et Robeccal vont te saisir de nouveau et te faire cruellement expier ta tentative djévasion...
Non !... l'e'spoir instinctif, la volonté physique, la force étrange subsistent encore. Elle s'est arrêtée au pied de cette muraille, les mains en avant. On dirait une aveugle qui cherche sa route... elle l'a trouvée... il y a eu là jadis des espaliers dépouillé.s aujourd'hui. Les lattes sont pourries, le moindre effort les brisera, c'est folie que de tenter de s'y appuyer.
.Mais c'esi à croire que ce corps a perdu soii voids, comme celui des êtres bizarres <iui peuplent les coûtes orientaux... L'espalier fait échelle. Les mouvements sont réguliers, méthodiques, pas une fois sa
main n'hésite, pas une fois son pied ne glisse.
Elle atteint le faite... elle se laisse tomber... elle a atteint le pavé de la ruelle... elle est sauvée!...
Sauvée!... est-ce donc vrai?...
Elle n'a pas conscience de ses actes... sa lèvre murmure toujours ces deux mots :
— Trop tard! trop tard!...
Le brouillard l'enveloppe comme un suaire. On dirait la nuit.
Où va-t-elle donc? Elle semble le savoir. Elle marche maintenant sans ralentir son pas, sans un temps d'arrêt... non plus sans se hâter... Elle a atteint la rue, qui est déserte, ou tout au moins qui semble telle, car le brouillard ne laisse rien voir à deux pas en avant.
Elle ne se dirige pas. Elle obéit à une impulsion qu'elle n'est pas maltresse de régler. La volonté, la pensée sont absentes.
Elle a franchi le boulevard extérieur.
Elle entre dans Paris.
Elle passe à travers la foule du faubourg, sans voir, sans entendre le bruit de la ville qui l'entoure.
A travers le brouillard intense, nul ne remarque sa pâleur... Parfois même un passant qui se hâte la heurte. Mais elle ne se détourne pas sous le choc...
, Elle suit le faubourg, et dépasse la rue Saint-Maur.
Peut-être l'instinct auquel elle obéit l'entraiue-t-il vers la maison qu'elle habitait avec la brûlée.
Devant la caserne, les soldats, rieurs, lui adressent quelques plaisanteries banales. Elle ne tourne pas la tète. Elle n'a rien entendu. . . tout à coup une bouffée d'air Irais la frappe au visage...
Elle est parvenue sur les bords du canal dont la passerelle lui offre un passage.
Là, elle semble hésiter. Elle s'arrôte, «t un moment s'appuie à une borne.
Mais ce répit est de courte durée. EUle se redresse... au lieu de marcher au pont, elle va à l'escalier dont les marches de pierre conduisent à la berge étroite qui règne le lou^ du canal Saint-Martin...
Tout mouvement s'est arrêté sur l'eau.
Le brouillard a fait stopper les chalands. Les mariniers ne sont plus ù leur poste...
Elle va sur la ber^e, et son pied glisse sur les pavés humides..
Alors encore une fois, elle reste immobile, croisant ses deux bras sui sa poi trine, et de ses yeux, d'où ne jaillit aucun reuard. elle contemple l'eau sombre qui
lHlllïïIïïipiltimïïmmmCTimimïïT
^iiiliMMi)
— Ao nom du roi, je tous arrête.
Uv. 74.
loche la pierre fruste en ronronnant...
Et pendant qu'elle ôtait là, voici ce qui se passait dans la maison de la vieille Tliasie.
On a pas oublié que, dès l'arrivée de Talizac, Robeccal et la Roulante s'étaient hâtés de fuir avec leur Ijutin...
Leur idée était des plus logiques.
Marchandise livrée, prix payé, ils n'avaient plus rien à faiie qu'à aller jouir en honnêtes gens du Ijénélîce réalisé.
Qui sait? la petite pouvait se débattre, appeler à l'aide! leur cœur eût saigné en vain, puisqu'ils eussent dii s'interdire toute intervention.
D'où leur départ.
Ils allaient donc du plus vite qu'ils pouvaient, décidés à atteindre le plus tôt pos sible la laineuse cour duPlat-d'Etain, rue Saint-Denis, à l'ellet de retenir leurs places à la diligence. Leur plan était fait depuis longtemps. Ils retournaient au pays de Robeccal.
Ils se tenaient par le bras, car ils titubaient fortement. Le brouillard ne contribuait pas peu à augmenter les effets de l'ivresse...
Tout à coup Robeccal se sentit enlever — littéralement — de terre, puis retomber de toute sa hauteur sur le sol, tandis qu'une voix ci-iait :
— Ah! bandit! je te tiens!...
Et, en même temps, une main de fer B'abattait sur l'épaule de la femme colosse, la clouant sur place.
La Roulante glapissait, Robeccal hurlait.
Puis deux noms s'échappèrent de leurs lèvres :
— Fan far I Bobichel!
C'était Bobichel qui tenait Robeccal avec lequel, on le sait, 11 avait un vieux compte à régler...
- Misérables! s'écria Fanfar. Qu'avezvous fait de Francine?...
— A l'assassin! au voll... esquissa la Roulante.
Mais la main de Fanfar se fit si pesante et si dure qu'elle comprit qu'elle avait allaire à plus forte partie qu'elle. Elle se tut
Quant à Robeccal, il ne tentait même plus de glousser, si bien la poigne de Bobishel le serait à la gorge.
- Parle 1 dit Fanfar à la Roulante. Je ais tout. Tu as entraîné la chanteuse des ues dans un guet-apens infâme! parle ou e te tue...
Et une nouvelle pression l'avertit que 8 n'était pas une yaine menace.
— Parleras-tu ■? toi aussi! criait Bobi-
chel, oubliant (^'ailleurs de donner issuo aux émissions vocales de Robecca},
La Roulante réfléchissait. Après tout, que voulait-elle maintenant? Etre libre.
Résister, c'était risquer gros. Tandis qu'en répondant à la question qui lui était adressée, elle se sauvait, et avec elle Robeccal pouvait s'enfuir...
Illuiimportaitfortpeuqueles nouveaux venus allassent troubler Talizac.
— Je vas tout vous dire, mais lâchezmoi! ]>roféra la Roulante
— N'oublie pas que, si tu mens, je t'écrase comme un reptile venimeux...
— Eh! bon Dieu! pas besoin de tant g...!... puisque je dis que j'vas parler hautement, vous me laisserez tranquille après...
— Oui, dit Fanfar, mais hàte-toil...
— Ta parole, hein? petit Fanfar, tu sais... j'ai confiance en toi...
— Parle et tu es libre...
— Eh bien!... la petite est dans uno maison, pas loin d'ici!...
— Seule...
— Oh! ça... je sais pas!...
— Infâme! arriverai -je à temps? murmurait Fanfar.
« Où est cette maison?...
— Je va vous indiquer ça... c'est b::^:i facile à trouver...
— Conduis-nous!
— Ah ! mais ça ! non ! c'est pas dans le marché!...
— Conduis-nous, te dis-je, sinoji !...
La main de Fanfar se leva sur la tète do
la misérable qui blêmit :
— Si c'est ça votre parole, grogna-t-elle. Enfin ça va!...
— Allons! haut! gredin! fit Bobichel qui avait écoulé la conversation et qui avait jugé le moment opportun pour soulever Robeccal par la peau du cou, comme il|eùl fait d'un chat, et pour le rg^mettre sur ses pieds.
Sans le lâcher, il lui administra dans les reins un coup de pied de première fabrique.
Robeccal se mita marcher. La Roulante allait, toujours tenue par Fanfar.
Ils revinrent vers la maison déserte, par d'étroites ruelles détournées.
Ce n'était pas le chemin que .suivait Francine...
Ils arrivèrent...
La Roulante poussa un cri. La petite porte était ouverte :
— N. d. D..., hurla-t-elle, qu'est-ce «{ue ça veut dire?
Elle se rua dans la maison et s'élança vers rescalier...
Fanfar était auprès d'elle.
Kl le vit la chambre vide, la fenêtre ouverte...
— Tiens? il l'a enlevée! cria-t-elle.
— De qui voulez-vous parler?...
— Eh 1 parbleu ! du petit vicomte ! du Tallzac I
— Talizac I s'écria Fanfar. Oh I faudrat-il donc que je tue cet homme?
Rapidement ils avaient visité toute la maison...
Elle était déserte. Talizac, était parti dans un état de rage indescriptible...
Tout à coup la Roulante vit sur la l.nble du rez-de-chaussée un papier déplié... elle allait s'en emparer... Fanfar la prévint.
Ce billet contenait ces quelques mots :
— Vous m'avez volé!... vous avez fait évader la petite ! Soyez tranquilles ! je vous retrouverai!...
— Le gueux ! hurla la Roulante. D ment !...
Fanfar, immobile, regardait autour de lui... Aucun indicel... où retrouver Francine!...
— Bobichel! dit-il tristement, la fatalité s'acharne contre nous... mais ne désespérons pas... viens!
— Éb bien! et ça! qu'est-ce que j'en ferai? fit Bobichel montrant Robeccal.
Ah! une idée!
En un tour de main, saisissant une corde, il ficela Robeccal, et, ouvrant une armoire, il l'y jeta, repoussa la porte, prit la clef et la mit dans sa poche.
— Et toi! la Roulante! hors d'ici et plus vite que ça!...
La mégère fut jetée dehors. Les deux hommes refermèrent la porte extérieure, puis ils s'élancèrent vers Paris...
La Roulante, restée seule, hésita...
Puis elle murmura :
— Tiens! j'ai les vingt mille balles!... comme ça je ne partagerai pas...
Et, sans plus se soucier de Robeccal, elle- s'en alla...
fXCE A FACE
L'hotel des marquis de Fougereuse resplendissait de lumière.
M;ip;dalena avait voulu que le triomphe de son fils Frédéric fût éclatant, et les invitations avaient été lancées de toutes parts.
C'était pour elle comm« une réhabilitation, une revanche.
Dtpuis longtemps déjà, les bruits qui
couraient sur la mauvaise situation des Fougereuse avaient éloigné d'eux la foule courtisanesque, toujours hâtive à fuir les maisons qui croulent.
Mais avec la même rapidité, l'annonce des faveurs du roi acquises au vicomte de Talizac avait couru dans les cercles, ceux que Louis XVIII daignait protéger redevenaient des personnages importants, qu'on devait ménager. Qui sait, d'ailleurs, s'il n'y aurait pas à ramasser quelques miettes tombées de la table royale.
Dès neuf heures du soir, les carrosses encombraient les rues qui conduisaient à l'hôtel, dont les portes largement ouvertes, semblaient faire fête aux hôtes attendus.
Les salons s'encombraient. Les laquais jetaient aux lambris les noms les plus retentissants de la noblesse de France.
Fougereuse, jouant la modestie, cachant avec peine l'orgueil et la joie qui lui gonflaient le cœur se multipliait pour accueillir les arrivants.
Magdalena, au bras du vicomte, parcourait les salons au milieu d'une double haie d'admirateurs.
Talizac était pâle, et ses traits étirés portaient encore la trace et des débauches de la nuit précédente et des colères folles éprouvées quelques heures auparavant.
La fuite de Francine, qu'il croyait concertée avec la Roulante et Robeccal l'avait jeté dans un état de ra^e furieuse. Le vol de vingt mille francs l'exaspérait moine que la disparition de sa victime.
Et pourtant, il lui avait fallu revenir à l'hôtel, concourir aux apprêts de cette fête dont il était le héros, et maintenant, tandis qu'il ne songeait qu'à se venger de ceux qui l'avaient trahi, qu'à retrouver Francine pour laquelle sa passion brutale ne faisait que grandir, il lui fallait répondre aux félicitations discrètes de tous ces gens qu'il n'écoulait même pas...
Tout à coup un murmure d'admiration courut dans la foule.
M"" de Salves venait d'entrer. Sa mère s'était arrachée péniblement à sou lit de soullVance pour assister, elle aussi, au triomi)he de sa lille.M.de Montferrand avait tenu parole et ses sollicitations avaient fait merveille...
Irène do Salves était admirablement belle. La simplicité de sa toilette ajoutait encore au charme i)6iiétrant (jui se dégageait de toute sa personne. Et cependunl elle marchait au milieu de cette foule, les yeux brillants de tiêvre, un douloureux sourire aux lèvres...
Pourquoi était-elle venue ? Pourquoi u'avaii^lle pas résisté à la volnnté de sa
mère? N'était-elle donc plus la jeune fille énergique, pleine de volonté, qui naguère, i Saint-Amé, semblait ne connaître d'autre loi ^ue son caprice...
Non, un grand changement s'était fait en elle. Il lui semblait qu'elle se fût éveillée à une vie nouvelle. L'enfant avait disparu pour faire place à la jeune fille, et, aujourd'hui, elle ressentait toutes les timidités, toutes les hésitations de la vierge.
Pourquoi? c'est qu'elle gardait au fond de son cœur un secret qu'elle osait àpeine s'avouer à elle-même... depuis le jour où elle était entrée, là-bas, dans la baraque de Gueule-de-Fer, Irène ne s'appartenait plus.
En vain, tout ce qu'il y avait en elle d'orgueil latent, de vanité patricienne, s'était révolté contre le sentiment qui s'imposait à elle... dans ses heures de solitude, dans ses insomnies, dans ses rêves, un nom revenait sans cesse, e^e nom la faisait tressaillir.
Et quel nom que celui de cet homme, dont la profession même était méprisable aux yeux de tous I Quoi ! Irène de Salves, belle, riche, destinée par la naissance à porter le nom d'un époux noble entre tous, Irène répétait tout bas le nom de Fantar.
Elle fermait les yeux, et lâchait d'oublier...
Mais elle le revoyait sans cesse fier, ardent, courageux, risquant sa vie pour sauver par un prodige de dévouement la vie de son père d'adoption ! elle entendait cette voix chaude et vibrante qui répétait ces mots qu'elle n'avait pas oubliés:
— Faites-vous aimer!...
Elle s'était battue contre cette obsession du souvenir, elle s'était raillée elle-même. Un saltimbanque! en vérité, c'était folie que de penser plus longtemps à cet homme!... EUe était venue à Paris, et là, elle avait espéré que du moins l'éloignement la sauverait à jamais d'eUe-même...
Erreur I voici qu'encore une fois Fanfar lui était apparu. Non plus, cette fois, sous le costume de bateleur, mais mêlé à la foule des jeunes gens dont il semblait mieux que l'égal. Le hasard avait permis que Fanfai- l'arrachât, ce jour-là, à un grand danger ; il l'avait un instant tenue dans ses bras, elle avait senti battre son cœur auprès du sien.
Et depuis, cent fois elle l'avait aperçu, se glissant aux mvirs du jardin, jeter des fleurs et s'enfuir comme un écolier d'amour qui craint d'être surpris...
Avec quelle joie, avec quel tremblement elle les ramassait ces chères ûeurs.
Elle les interrogeait, mais hélas I elles étaient muettes ot gardaient le secret qiuB Fanfar leur avait sans doute confié.' Elle les effleurait de ses lèvres et se sentait frémir toute entièi-e. Puis, pâle et souriante à la fois, elle en choisissait une et la glissait dans son corsage...
Quel était-il?... l'imagination'd'Irène se perdait dans des hypothèses folles. Une fois, devant elle le nom de Fanfar avait été prononcé. On parlait d'une conspiration dont, disait-on, la police suivait depuis longtemps la trace. Fanfar était mêlé à ce complot, dont le but était le renversement du pouvoir royal. Les conjurés se désignaient sous le nom de héros du droit.
Placé si bas, comment menaçait-il ce qui était si haut I Irène avait voulu savoir. Elle avait lu, étudié, et peu à peu les grandes véi-ités de la justice éternelle avaient jailli dans son âme. Encore ignorante, elle avait deviné que ces hommes — que conduisait Fanfar — marchaient à la vérité... elle s'était sentie prise de colère contre ces privilégiés qui ruinaient et déshonoraient la France...
Gomme alors elle se sentait seule!...
Gomme elle eût voulu interroger Fanftir, s'éclairer à ce foyer de justice dont les chaudes effluves commençaient à la pénétrer!...
Mais tristement, elle comprenait que c'était là un rêve impossible. B était si loin d'elle... si du moins elle eût été comme autrefois énergique jusqu'à l'imprudence... mais un singulier effet s'était produit en elle. L'amour l'avait faite faible et hésitante.
Elle se laissaitentralner sans résistance, appelant Fanfar dans le secret de son âme. Pourquoi ne venait-il pas 7 Pourquoi l'abandonnait-il à cette destinée qui l'emportait loin de lui?...
Elle connaissait les projets de sa mère, elle savait que sa main était promise au vicomte de Talizac... et elle ne se sentait pas la force de lutter contre cette fatalité. Puis, en se disant que son refus désolerait sa mère, et, depuis que Fanfar avait traversé sa vie, elle ne comprenait plus qu'il lui fût permis de causer un chagrin à autrui. L'influence du jeune homme quoique s'exerçant de si loin, l'avait faite meilleure. Elle trouvait je ne sais quelle joie douloureuse à accepter le saariûe* qui lui était imposé.
Et pourtant à mesure quel heure approchait, à mesure que s'évanouissait je ne sais quel espoir vai^ue qui, jusque-là, ne l'avait pas abandonnée, u'èae se sentait faiblir!...
LB nL£ DE MONl-Ë-CRISTO
Elle passait au milieu de cette foule qui t'admirait, pSle, froide, tremblante jusçu'en ses fibres les plus profondes...
Le manjuis de Fougereuse s'était élancé à sa rencontre, le visage rayonnant de joie.
Enlin, ce mariage tant désiré allait donc enfin s'accomplir!... c'était le salut, c'étaient tous ses rêves réalisés.
Il ne doutait pas de sa destinée. Lui aussi pensait à Fanfar, mais c'était avec nne sorte de pitié. Oui il y avait quelque part un bateleur, un histrion qui, eût-il connu le secret de sa naissance, aurait eu seul le droit de s'appeler marquis de Fougereuse... la chose était comique, et l'assassin de Simon était presque prêt à en rire.
Fier, il avait offert son bras à M"* de Salves. C'était la pi-ise de possession.
Quant au vicomte, il songeait bien à ce mant^e, bii vérité.
Il vit la jeune fille, et il eut cette pensée qu'il se vengerait sur celle-ci des colères que la résistance de Francine avait allumées en lui.
L'arrivée d'Irène avait été le signal du bal.
Les groupes se formaient ; l'orchestre, caché derrière des massifs de fleurs, jetait ses échos de fête...
La valse entraînait dans ses tourbillons enivrants les femmes étincelaiites de pierreries, et les jeunes gens, arrondissant les bras, avaient aux lèvres le sourire banal des fats.
Un instant, il se fit un silence. Quelque chose de mystérieux se passait.
Un nouveau personnage était entré, un officier supérieur de la garde royale, avec la, culotte blanche collant aux cuisses, l'habit à la française blanc et or.
11 s'était dirigé vers le marquis de Fougereuse qu'il avait salué :
— Marquis, dit-il, je riens au nom de Sa Majesté !..
Toutes les respirations étaient suspendues. Sa Majesle I... Quand ce nom était prononcé, pas un souffle ne devait troubler l'air qui avait /'/ionn«ur de répercuter ces sylliibes sacrwea.
Fou;,'ereu8e était radieux :
— Désireux de reconnaître les services rendus à la sainte cause de la monarchie, Sa Majesté a daigné prendre en considération /a requête qui lui aété adressée... monsieur le niarijuis de Fougereuse, voici le brevet iiui conlèro à votre liJs, le vicomte (le lalizac, le grade de lieutenant kux gardes du Roi...
Ma^^dalena prit la mai q de son fils.
— Vicomte, dit-elle, n'oubliez jamais que la vie des Fougereuse appartient an. Roi...
Talizac s'inclina ; et se relevant, il jeta du côté d'Irène de Salves un regard de triomphe.
La jeune fille baissa les yeux et rougit.
Elle comprenait que sa destinée s'accomplissait.
— Que tu seras heureuse 1 lui dit tout bas sa mère en l'attirant à elle et en l'embrassant.
— Heureuse I répéta Irène comme un écho.
Mais ce n'est pas tout. Les faveurs de Sa Majesté ne s'arrêtaient pas en si beau chemin. L'envoyé royal n'avait pas encore tout dit :
M. le vicomte de Talizac était nommé chevalier de Saint-Louis!
Vive le Roi I... les femmes crièrent i
Elein gosier, les hommes eurent un sulime élan de dévouement... M. de Mont feriand se jeta dans les bras de Talizac.
Puis, s'adressant à son fils Aithur d'un ton sévère :
— Voici, monsieur, lui dit-il, commeat notre roi — digne fils d'Henri IV — récompense qui se montre digne de sa protection...
Arthur deMontferrand avait, par obéissance accompagné son père. Et les deux jeunes gens avaient échangé quelques mots de banale réconciliation.
Mais dans l'âme du jeune homme, le mépris dominait désormais tout autre sentiment. Puis l'image de Francine, se débattant aux mains des misérables qui l'enlrainaient, le poursuivait sans cesse.
Talizac était trop fêté, trop entouré pour qu'Arthur eût pu parvenir jusqu'à lui.
Quant à Fernaiid, il s'était abstenu de paraître à cette fête.
L'impatience du jeune homme lui donnait la fièvre.
■ II, écoutait en frémissant les félicitations adressées au vicomte et qui lui semblaient autant de mensonges iulAmes.
Talizac, le front haut, lœil brillant, eut l'audace de venir à lui, comme pour !• braver.
Le marquis de Montferrand ne venaitil pas de lui en donner le droit.
Talizac regarda Arthur en face, comme s'il eût attendu uue celui qu'il avait failli aflsassinerla veille lui rendit h,. rmnage.
P<'ile, Arthur le vit s'approche. , et fixa sur lui sou reyard où la colère s'aiiiass;iit.
— Eh bien I mon cher Arthur, (ii\ Talizac, n'èles-vous pas heureux des faveurs dont je suis l'objet 7 J'atteuds t
LK ?UJ£i DH MONTE-CRISTO
Arthur tressaillit et M penchant vers lui:
— Je vous félicixerai, monsieur, lui ditil h voix basse, quand ie ne verrai plus sur votre joue la trace de l'outrage que j'y ai imprimé.
Talizac poussa un cri de rage, et fit un mouvement comme pour s'élancer.
Mais M. de Montferrand avait deviné la querelle et s'interposant.
— Monsieur mon fils, dit-il, je ne sais à quel excès d'impolitesse vous êtes prêt à vous laisser entraîner. Mais je vous jure que si vous n'adressez pas à M. de Talizac les excuses auxquelles il a droit, je vous ordonne de sortir...
Ces mots avaient été prononcés d'une voix assez contenue pour qu'ils ne parvinssent pas aux oreilles de ceux qui les entouraient.
Arthur regarda son père, lui jeta un regard de reproche navré, et se dirigea vers la ))orte...
Mais au moment où! il allait la franchir, des cris retentirent dans le vestibule. On eût dit une lutte...
— Que se passe-t-iidonc T demanda Fongereuse.
Évidemment il y avait une querelle violente:
l'iusieurs jeunes gens s'élancèrent pour sortir des salons...
Tout à coup, à l'une des portes, repou»sant les laquais qui poussaient des clameurs irritées :
Un homme parut, tenant dans ses bras le corps inanimé d'une jeune fille...
— Fanfar I cria Montferrand.
C'était lui.
II courut au milieu du salon, et s'adres- ■anlàla foule:
— Messieurs, s'écria-t-il, voilà le cadavre d'une malheureuse que le vicomte de Talizac a assassinée...
Il y eut un moment d'indicible stupeur...
Les femmes s'enfuyaient, les hommes pâles, se regardant, n'osaient proférer une parole.;.
Talizac, chancelant, s'appuyait à la muraille...
Quanta Fougereuse, le nom de Fanfar avait retenti à son oreille comme une malédi^ition.
Fanfar soutenait sur ses bras tendus Fraucine, dont les vêtements, imbibés d'eau, de plaquaient à son corps.
La tète pâle, aux paupières gonflées- «'appuyait sur son épaule.
Fougereuse s'écria :
— Quel est ce miséianle!...
il faire ici?...
— Monsieur le marquis, dit Fanfar, un crime a été commis: il faut quel» coupable soit puni, et le coupable c est von* tils... Ah ! messieurs de la noblesse, vous voua croyez donc tout permis! Voilà une jeune fille qui vivait chaste et honnête, qui gagnait par son travail le pain de chaque jour... et M le vicomte de Talisac a osé la faire enlever par des l>andit3 à sa solde... AiTolée, désespérée, la pauvre chanteuse des rues a demandé au suicide l'expiation d'un crime qui n'était pas le sien... Voilà ce qu'a fait votre fils, monsieur de Fougereuse... Connaissez-vous infamie plus lâche et plus honteuse...
Fier, la tète haute, Fanfar, de son regard où rayonnaient l'honneur et l'énergie, foudroyait ces courtisans qui se reculaieift...
Arthur s'élança vers lui :
T- Morte ! Elle est morte! s'écria-t-il avecune explosion de douleur.
Fanfar, doucement, déposait Francine sur le tapis.
— Ai-je pu arriver à temps ? fit-il, je ne sais !... Allons I de toutes ces femmes n'en est-il pas une qui tente de réparer ie crime de M. Talizac!.. .N'est il donc pas uncceur qui batte sous cette soie et ce velours !...
Une femme vint à Fanfar, et ^'agenouillant auprès de Francine.
— Me voilà, dit-elle simplement.
C'était Irène de Salves.
— Quelle est cette comédie ? cria Fougereuse.
— C'est un drame horrible ! répondit froidement Fanfar, faisant un pas vers lui. Monsieur de Fougereuse, demandez donc à votre fils, qui est là, livide et tremblant, demandez-lui donc si j'ai dit vrai 7
Talizac, faisant un etfort violent, se redressa et s'élançant entre Fanfar et son père:
— Je jure que cet homme a menti !..
— Et moi je jure que vous avez commis ce crime, s'écria Arthur de Montferrand. Ah I monsieur de Talizac, vous oubliez vite!... et faudra-t-il pour que la mémoire vous revienne que ma main cherche sur votre visage la trace qu'elle y imprimait hier, alors que vous me fi-.ippiez lâchement d'un coup de couteau, uioi, qui voulais m'opposer à cette iut;iaiie !...
— Mensopge I hurla encore Talizac.
Puis se tournant vers la foule :
— Messieurs, je suis victime de la plus monstrueuse calomnie !... et j ea rppella à vous pour faire justice de ce'uiisérable...
Tous ces hommes, tout à l'heure prêts à l'aduler, restaient immobiles.
Fanfar, les bras croisés, regardait :
— Elle viti cria Irène. Elle respire!... Ma mère, que l'on transporte cette jeune fille à mon hôtel I je la sauverai!...
Puis, jetant à Fanfar un regard indéfinissable :
— Le voulez-vous? monsieur! je vous jure de la sauver.
— C'est ma sœur I dit Fanfar.
Irène se pencha vers la jeune fille qui revenait à elle et l'embrassa au front. C'était sa réponse au dernier mot de Fanfar...
Talizac avait couru à la porte du salon et appelant les laquais :
— Allons I vous tous! saisissez-vous de cet homme et jetez-le dehors...
Et comme ils s'avançaient, décidés à obéir... *
— Qui donc osera porter la main sur moi?... demanda Fanfar...
— Moi! dit une voix derrière lui, en même temps qu'une main se posait sur son épaule. Au nom du roi, je vous arrête...
Celui qui avait parlé venait de se glisser dans la salle.
Il portait aux reins la ceinture blanche frangée d'or.
— M'arrêter, moi!...
Aux issues, les soldats apparaissaient.
— Monsieur le marquis, dit le magistrat à Fougereuse, un homme vient d'être surpris cherchant à s'introduire dans les appartements de Sa Majesté. 11 était porteur d'armes et il n'a pas hésité à avouer qu'il venait dans l'intention d'attenter aux jours du roi 1
Un cri de surprise indignée s'échappa de toutes les poitrines.
Un éclair de joie passa dans les yeu.^ de Fougereuse.
Cyprien lui avait tenu parole.
— Et cet homme, continua le magistrat, sommé de nommer ses complices, a déclaré qu'il agissait par les ordres d'une société secrète dont le nommé Fanfar est le chef!...
— Infamie! s'écria Fanfar!
— Assassin! lui! ce n'est pas vrai! dit Irène en se relevant.
Arthur de Monferrand la retint doucement :
— Ne vous trahissez pas, murmura-t-il. Et comptez sur moi!..
li avait deviné le lien secret qui unissait la destinée de Fanfar à celle d'Irène.
Fanfar regarda autour de lui. La fuite était impossible. U se sentait saisi dans un cercle de fer.
Il regarda Irène :
— Sauvez ma sœur ! lui dit-il.
Elle inclina la tète.
Fanfar se tourna vers le magistrat :
— Cette accusation odieuse retombera sur la tète de mes calomniateurs, monsieur. J'ai lutté loyalement contre la mo narchie... mais jamais je n'ai armé le bras d'un assassin... Justice se fera. Je suis à vos ordres.,.
Et, le front haut, il se plaça entre les soldats...
Arthur s'était glissé jusqu'à Talizac :
— Demain, monsieur, si vous n'êtes pas un lâche... Je vous attends!
— Oh t je vous tuerai! grinça Talizac. Les soldats entraînaient Fanfar... " Quelques instants après, la foule murmurante et soupçonneuse, quittait l'hôtel de Fougereuse...
— Suis-je arrivé à temps? demanda Cyprien en s'approchant de Fougereuse.
— Qui sait î murmura le marquis.
XU
A LEIGOOTTE
Le lecteur bienveillant qui nous a suivis jusqu'ici n'a pas oublié certaine petite place d'un village des Vosges, où dans les premiers jours de janvier 1S14, de braves paysans avaient juré de mourir pour la défense du sol sacré de la patrie.
C'était de là que Simon était parti avec le sergent Michel, laissant derrière lui Françoise, sa femme, et les deux pauvres petits enfants. Il ne croyait pas, le malheureux! que la fureur des envahisseurs dût commettre ce crime infâme de frapper les femmes et les enfants et de les traquer dans leur retraite comme des animaux pris au piège.
Simon ne devait plus revenir, non plus Michel, non plus ces Chépés des Vosges qu'avaient cloués aux roches les longues lances des Cosaques...
Le village avait été saccagé. Après le meurtre, l'incendie. Ce sont moyens de rois qui conquièrent un trône.
Les pauvres maisons de Leigoutte, devenues sépulcres, s'étaient tordues dans la flamme, et, s'écroulant, avaient enseveli sous leurs ruines les paysans, qu'on repoussait dans les flammes à coups de lances. Les Cosaques et les émigrés — les seconds pires — se vengeaient sur la chair et la pierre françaises des [joignantes terreurs qu'ils éprouvaient en se ruant sur la terre d'où on les avait chassés.
Tandis que les Russes brûlaieut laMaa-
LE FILS DK MONTE-CKISTO
Elle n« semblait pas ressentir la fatigue ; elle allait droit devant elle.
tr^îrie du vieux Lasvène, Talizac, pour ga- >. er noblement son marquisat de Fougereuse.mettait le feu à l'auberge de France et à la maison d'école. Les émigrés ont détruit, partout où ils ont passé, ces humbles constructions qui, à leurs yeux, représentaient l'esprit même de la Révolution. La maison d'école?... n'était-ce pas là que les instituteurs de la République formaient les citoyens en leur parlant de patrie et de devoir 1 Au feu la maison d'école!...
Et quand ces bandits royaux avaient passé, le silence morne et sinistre s'était abattu sur le vallon. Ils laissaient derrière eux un cadavre, fait de membres pantelants et de murailles écroulées, sur lesquelles coulaient des ruisseaux de sang...
Le roi ayani été proclamé aux Tuileries, et s'étant couché sur un lit de drapeaux fleurdelysés , on avait daigné ne plus songer à ces villages de l'Est qui avaient eu l'audace d'accueillir le sauveur à coups de fusiL
Alors Leigoutte, comme ses voisines, s'était peu à peu relevée de son lit de torture. Les craintifs y étaient revenus, inquiets, comme des enfauts qui cherchent les débris de leur berceau.
Dans ce corps glacé le sang avait circulé de nouveau. Dans ce silence de mort, dea voix humaines avaient murmuré. Les Schlitteurs qui avaient survécu s'étaient partagé la charge de nourrir les femmes et les enfants que les lâches assaillants avaient oubliés, las de tuer...
Et quel courage il avait fallu à ces hommes!... chacun ayant perdu ami, parent, fils, mère, so sentait seul. Mais ils s'étaient serrés les uns contre les autres, se disant :
— Nous sommes frères de France I...
Ils s'étaient tus, prudents, et avaient salué de la tète le maire qui était venu s'installer, sanglant sur sa bedaine l'écharpe blanche. Seulement aux veillées on entendait parfois un murmure d'espérance dans lequel courait le saint nom de la République.
Les anciens se rappelaient les enseignements de Simon et les redisaient aux enfants.
Un jour, ils avaient éprouvé une grande surprise.
Le notairedeWissembach avait raconté sous le.<\ceaudu secret qu'un étranger s'était pressente et avaitacheté l'ancien terrain sur lequei, jadis, s'étaient élevées l'auberge et l'école de Simon Fougère. C'était vrai. Les actes étaient réguliers etiesécus de bon aloi.
Celui qui avait fait ce marché était uu vieillard, une manière d'intendant, que personne ne connaù^ssait. On disait qu'il demeurait là-bas, du côté de Saint-Amé.
"Pourquoi donc se rendait-il acquéreur de ces terrains auxquels lalégeride rattachait des souvenirs tristes et glorieux?
Ce fut bien plus encore quand un architecte, ayant été appelé, se mit à tracer les plans. On croyait que, selon l'ordinaire, on appellerait pour les constructions des ouvriers de la ville. Point. Ce fut aux charpentiers de Leigoutte, aux hommes de bonne volonté que l'architecte s'adressa.
De plus, on consulta les anciens du pays afin dlavoir des détails sur l'exacte construction de l'ancienne auberge et de l'école.
Les travaux commencère«t, bien payés, bonnement conduits.
Et l'hiver étant passé, les vieux de Leigoutte jetèrent un cri d'étonnement, tandis que de grosses larmes coulaient de leurs yeux...
On avait reconstruit l'auberge de France telle qu'ils l'avaient vue autrefois; on avait relevé l'école sur le dessin exact de celle que les émigrés avaient brûlée.
Oui, c'était bien à l'auberge, cette salle vaste et éclairée où jadis Françoise portant Cinette dans ses bras, accueillait en souriant les travailleurs, tandis que le petit Jacques, — hélas 1 qu'était-il devenu ? — montait du caveau le vin du pays, frais et étincelant de sa couleur rosée.
Jusqu'à l'enseigne. Elle avait été rétablie exactement comme autrefois... et comme autrefois aussi, les mots : Auberge de France se détachaient en noir sur la façade blanche.
Seulement l'ancien drapeau tricolore n'y était plus et n'avait pas été remplacé.
Quant à la maison d'école, quand elle fut achevée, plus d'un se souvint d'avoir écouté, assis sur ces bancs, la parole vibrante de Simon, racontant Jenimapes, Valmy, les campagnes de la République...
Le propriétaire nouveau s'appelait Pierre Labarre.
Quel était-il ? nul ne le savait. Il avait bonne figure et aimait à entendre parler de Simon Fougère, interrogeant les do yena et venant se mêler aux soirées de village, pour qu'on lui racontât, pour la centième fois peut-être, le combat de la Croix de Fer.
Alors il baissait la tôtf; fit pleurait.
— Il l'a connu bien sûr, disaient les paysans.
A la famille la plus pauvre, il avait donné l'auberge à bail, pour une miser*.
LE HLS DE MONTB-CRib iX)
n avait, choisi celle où il y avait deux en fants, un garçon et une fille. Gela complétait la ressemblance avec le passé, et d'instinct on avait baptisé la petite du nom de Francine.
Pour l'école, Pierre Labarre, qui semhlait riche et que le maire ménageait, avait fait agréer un vieux soldat intelligent et probe, toujours comme Simon.
Et Leigoutte s'était reprise à espérer ; il 'ni avait semblé que, dans cette auberge et c«tte école son cœur recommençait à hnttre.
Pierre Labarre venait chaque annéepour plusieurs jours dans le village. Et chaque lois c'était la fête des honnêtes gens...
Encore ils ne savaient pas tout. Ce bienfaiteur leur apparaissait mystérieux et inexpliqué.
Ce n'était pas Pierre Labarre qui était ce bienfaiteur. Celui-ci dormait dans la tombe; mais au moment de quitter la vie douloureuse, il avait dit à son fidèle serviteur :
— J'ai mal aimé mon fils Simon... j'ai été lâche et j'expie cruellement cette lâcheté, je te laisse le secret d'une fortune... garde-le soigneusement, et recherche mes petits enfants... quand tu les auras trouvés, tu les feras riches... Si la fatalité est contre nous; sipar malheur ils ne se trouvent pas sur ta route, enfin, s'ils sont morts, consacre cette fortune à attirer sur le nom de Simon Fougère les bénédictions auxquelles il a droit, de par sa probité et son courage. Va à ce pauvre village de Leigoutte, et que tous ceux qui l'ont connu, c'est-à-dire, aimé, soient les héritiers du marquis de Fougereuse, les héritiers du seul fils qu'il ait adoré dans le secret de son cœur.
Puis le vieux marquis s'était étendu sur son lit d'agonie, et, croisant ses bras sur sa poitrine, avait embrassé le souvenir du fils assassiné...
Pierre avait obéi. Longtemps il avait cherché. Longues années, il avait parcouru la France, mendiant un indice, espionnant le hasard pour lui voler le mot de la navrante énigme.
Un jour, après de lourds découragements qui de 1 homme fort avaient fait un vieillard, un espoir nouveau, radieux avait éclairé son cœur. C'était quand l'infâme Talizac, ayant ramassé dans le sang le titre du Kianjuis de Fougereuse, avait osé réclamer de lui, Labarre, l'intègre exécuteui def volontés de son maître, le secret du trésor des Fougereuse 1... Les violences mêmes de celui qu'il s'obstinait à nommer vicomte de Talizac prouvaient
4ue le fils de Simon vivait. S'il était mort, pourquoi l'héritier des Fougereuse ne s'a dressait-il pas à la justice?...
Alors Pierre Labarre s'était remis en marche, et de nouveau sur les routes qui conduisent des Vosges à l'Ile de France on avait rencontré un vieillard, se glissant dans les plus pauvres hameaux, frappant aux plus humbles chaumières et répétant de sa voix que les sanglots contenus lai? «aient trembler ;
— Souvenez- vous 1 c'était en 1814.
Mais dix ans avaient passé sur tout cela : l'alluvion de l'oubli avait enseveli le souvenir. Nul ne savait. Nul n'avait vu les deux pauvres enfants, fuyant le meurtre et l'incendie...
Que d'efforts, que d'espoirs basés quelquefois sur un mot!... et quelle chute désolée dans la désillusion 1...
Alors il s'était rappelé les paroles du moribond, et il était venu à Leigoutte. Tous ces hommes qui avaient jadis serré la main de Simon Fougère, qui avaient tressailli à sa voix parlant de patrie et d'honneur, ces paysans devenaient les enfants du marquis de Fougereuse.
Par une touchante fantaisie, qui dans sa naïveté révélait le génie de la bonté, Labarre avait imaginé de rendre à la place de Leigoutte l'aspect qui l'avait frappé, alors qu'un jour — il y avait bien longtemps de cela — Simon Fougère lui avait fait place à son foyer, tandis que Jacques regardait curieusement l'étranger de ses grands yeux d'enfant, tandis que riant son doux rire d'ange, Cinette courait autour de la table...
Et, grâce à cette énergie latente aux bons cœurs, le miracle s'était accompli.
Mieux que ça. Le vieux domestique d'un émigré avait appris l'histoire des grandes années de la Hépublii|ue, et, bon nement, avec son langage un peu lourd, il venait à Leigoutte, sous les arbres qui faisaient face à l'école, raconter l'épopée de 92...
Ce jour-là, c'était ainsi.
La nuit venait. Les premiers souffles du printemps montaient, chaud. s el rassérénés de la plaine au.\ cimes.
Pierre Laljarre était là.
Les petits enfants de Lcigouite étaient autour de lui : pour s'en faire bien venir, il leur avait apporté des jouets, des soldats, avec l'ancien uniforme remplacé, grâce à la monarchie, par des orijjcaux...
11 parlait bas. Car ce qu'il disait était bien un peu subversif. Kl l'autofité de Leigoutte aurait pu s'incjuiéter. (Juoiqiie, ainsi qu'il arrive toujours, Labarre étant
OU paraissant riche, était presque libre d'avoir une opinion :
— Voyez-vous, leur disait-il, en ce tempslà, sous la grande République, la France délivrait les autres peuples des tyrans qui les oppressaient...
Une fois, reprit Labarre, les soldats de Westermann s'emparèrent de Bruxelles, et le gouverneur Bender apporta au général français les clefs de la ville. Westermann les refusa, disant : « Reprenezles, nous ne sommes pas vos ennemis.
Restez vos propres maîtres et jouissez de ia liberté que vous donne la République!...
Et Labarre ajoutait plus bas encore :
— A l'école de Simon Fougère, autrefois, tous les petits enfants, à la fin de la «lasse , murmuraient doucement , bien doucement : Vive la France I Vive la République!
Et les petits enfants, baissant la voix, chuchotaient de leurs bonnes grosses lèvres rouges :
— Vive la République ! vive la France!...
A ce moment, il se passait, sur la place Leigoutte, une scène étrange.
A la lueur grise, tamisée par le ciel crépusculaire, deux ombres s'étaient agenouillées devant l'auberge de France, qui en ce moment était vide...
Elles étaient immobiles. On eût dit deux de ces créatures fantastiques qui, parfois, so découpent en silhouettes dans les brouillards des monts.
Nul ne les avait vues.
Pas un mot ne s'échappait de leurs lèvres. En s'aporochant, on aurait vu que l'une soutenait l'autre, et on eût entendu des pleurs...
Le premier, Pierre Labarre les aperçut.
Et il ressentit cette contraction du cœur qui annonce l'événement prochain...
Lentement il se leva, faisant de la main signe aux enfants de garder le silence. Tous les yeux le suivirent, mais les plus turbulents respectèrent sa volonté...
Il allait doucement. Son pas faisait à peine craquer le sable.
U se trouva ainsi à quelques pas des deux inconnues, sans qu'elles l'eussent întendu absorbées qu'elles étaient sans ioute dans leurs réflexions douloureuses ..
Plaçant sa main tremblante au-dessus ,0 seî yeux, il les regardait...
Il vit que l'une d'elles faisait effort pour le lever.
L'autre lui prêtait son aide. Il fallait
e cette pauvre femme fût inârme.
Elle était parvenue à se tenir debout..-
Elle étendit la main vers rauberge< comme pour la désigner à sa compagne- Celle-ci, la soutenant, toutes deux se mirent à marcher. Elles touchaient le perron de pierre.
Difficilement, avec ces secousses que donne l'effort aux membres ankylosés, l'infirme monta. Elle était arrivée à la porte.
Là, elle s'arrêta.
Et Pierre qui les avait suivies entendit un sanglot.
— Quelles sont ces femmes ? murmurat-il.
Maintenant, elles avaient franchi l'entrée. Elles étaient dans la grande salle.
•A vrai dire, rien n'y semblait changé depuis le jour où le soldat blessé s'était appuyé au mur, épuisé de souffrance et de fatigue...
Voici bien la haute cheminée, avec la crémaillère chargée de suie. Voici les longues tables brillantes.
Une lampe brûle, accrochée au mur, comme autrefois.
L'infirme marche seul maintenant. Elle va droit, comme si elle s'appuyait sur quelque soutien invisible...
Elle va vers l'àtre. Là est une chaise, elle s'y assied et regarde la porte.
Labarre qui l'épie a peine à retenir un cri.
Quelle est cette femme au visage si épouvantablement couturé? Quel ravage effroyable a contorsionné ces traits, to-rdu cette chair, comme la glaise aux mains d'un enfant.
Voilà que cette créature singulière sourit tout à coup.
Les lèvres s'entr'ouvent. Elle parle.
— Ahl te voilà I Simon, fait-elle en saluant de la tète, comme si quelqu'un fût entré tout à coup. Les enfants t'attendent.. . la soupe est prête et fume d'aise... tu sais, Jacques est sage... mais Ginette I... un petit diable! il faudra la gronder!... elle n'écoute que toi...
Labarre, frémissant, la gorge serrée par une indicible émotion, se retient à la muraille contre laquelle se crispent ses faibles doigts...
— Viens ! Ginette 1 petite 1 fait l'inconnue. Là, ne boudez pas! souriez!... Ah! que vous êtes gentille, et que je vous embrasserais à vous Croquer.'...
Non, il n'y a pas à douter. Cette voix, Labarre la reconnaît. Il l'a entendue jadis, lui souhaitant la bienvenue...
Mais quelle est cette jeune fille qui aocompagae l'inûrme?...
Labarre ne çeut commander plus longtemps aux sentiments qui l'oppressent. La femme a caché sa tète dans ses mains, elle ne regarde plus-
Le vieillard entre.
La jeune fille le voit et, tendant vers lui ses mains suppliantes, elle dit à mi-voix :
— Oh t ne nous grondez pas I monsieur, ne nous chassez pas I... si nous sommes entrées ici, ce n'est pas pour faire le mal...
— Cette maison est la vôtre, répondit Labarre. Qui demande l'hospitalité y est accueilli comme un ami. Mais dites-moi, qui êtes-vous ? quelle est cette femme ?...
Caillette — car c'est elle — pose son doigt sur ses lèvres, montrant la pauvre femme qui semble ne pas entendre, mais qui écoute, peut-être :
. — Elle est folle I murmure Caillette d'une Toix à peine perceptible.
Lâbarre sent ses yeux se mouiller de larm \s.
De la main, il appelle Caillette qui vient à lui, s'ellorçant de ne pas troubler la malade.
— Je vous en prie, dit encore Labarre, dites-moi quelle est cette femme?...
— Une pauvre malade I... qui a été bien malheureuse autrefois... elle a perdu son mari, <'es enfants... je crois quelle a été brûlée, c'est pour cela qu'elle a le visage et le cor|)S dans un effroyable état...
— Mais son nom?... son nom...
— Je sais qu'ordinairement on l'appelait la Brûlée... mais Cinette l'appelait maman...
— Cinette I... vous avez dit Cinette I... oui, c'est donc bien le mot que j'aieutendu tout à l'heure... qui porte ce nom ?...
— Une bien brave fille, allez I qui est là-bas à Paris et qui gagne sa vie en chantantdansles rues !... il parait qu'elle est la sœur de Fanfar !... c'est une bien singulière histoire, où il y a des malheurs et des crimes.
Labarre passait sa main amaigrie dans ses cheveux blancs comme pour aider le travail (jui s'imposait, mystérieux, à son cerveau troublé...
— Faufar! ... qui appelez-vous Fanfarl . . . Caillette eut un tressaillement. Ce nom
lui rappelait son amour dédaigné. Mais qu'inporte I elle était bonne et était de cellea ^ui hq sacrifient.
— Fanfar, c'est un enfaat trouvé... qui maintenant est un jeune homme, si bon, •i ijc.iu . .
^— Où donc ai-Je vu oa nom, se demandait Labarre.
Une émotiun profonde poignaitsou cœur; U u'oiMit plus interroger.
Et cependant une attraction invin cible l'attirait vers cette femme. Tout i coup, l'infirme releva la tète, vit Pierr et dit :
— Excusez la simplicité du service, monsieur, mais l'auberge fait ce au'elle peut.
Labarre jeta un cri ;
— Françoise Fougère... clamâ-t-iL Françoise se dressa, comme si ui;
force surhumaine l'eût tout à coup soute nue.
— Qui m'a appelée ? fit-elle. Qui a pro nonce mon nom ?...
— Oui, Françoise 1 répéta Pierre. Fran çoise 1 souvenez-vous de Simon, de Jai ques, de Cinette I...
— Mes enfants t oui, oui. Mes enfants : Oh I je ne les ai point oubliés !... où dop. les ai-je i-evus ?
Elle se tut un instant:
— J'étais bien désolée 1 Cinette n'étail pas là ! murmura-t-elle. Où donc ?... Ah ; oui, dans la petite chambre... où son lii est tout blanc... Pourquoi donc était-elh absente 1...
Elle tendit la main :
— La porte s'ouvre... et puis I... oui. c'est bien lui, Jacques, mon Jacques!...
— Vivant I cria Labarre...
— Oui 1 dit Caillette. Ils se sont reconnus 1...
— Mais Francine I...
— Francine a été enlevée...
— Malédiction 1... Par qui ?... Dilcsnoi le nom de l'infâme...
— Par le vicomte de Talizac !..
— Talizac I
Labarre chancelait. Mais Françoise avai entendu, elle aussi.
— Talizac I... Ah 1 le misérable I Vite ' vite I... en marche 1 il faut sauver Francine! sauver Jacques 1... La boite "... la boîte 1...
Et, marchant, elle se dirigea vers la porte.
Comment Françoise et Caillette se trouvaient-elles à Leigoutte !
On n'a pas oublié qu'au moment où Fanfar venait de reconnaître dans la malheureuse infirme la mère (lu'il avait tant pleurée, dans Francine cette sœur dont ii avait entendu les derniers cris au souterrain des Vosges, liobichel avait disoaru, conduisant Caillette.
Et la tille de Girdel, qui aimait Fanfar,] d'un amour hélas I sans espoir, avait dit :
— (j'est votre mère, voulez-vous ma | permettre de la soigner.
Fanfar avait jeté à Caillette un regard 1 de reconnaissance et d'affection qui uvait
payé d'avance la pauvre fille, puis il s'était élancé dehôt^ avec Bobichel et Gueule-de- Fer.
Caillette et Françoise étaient restées seules.
La jeune fille s'était agenouillée auprès de celle qu'elle aimait parce que Fanfar l'avait appelée sa mère...
Maintenant que son fils avait disparu, la vieille femme restait immobile. On eût dit que la lueur qui l'éclairait se fut subitement éteinte. Elle n'écoutait plus Caillette qui cherchait à l'encourager, elle ne sentait pas l'étreinte de ces petites mains qui la pressaient doucement.
Seulement elle répétait tout bas :
— Jacques ! Cinette I...
— Vous les reverrez ! oh I soyez tranquille I disait la fille de Girdel. Si vous connaissiez Fanfar, quand il a dit qu'il ferait quelque chose, il n'y a pas de force qui puisse l'arrêter...
La vieille se taisait et dodelinait de la tète en chantant un refrain du pays des Vosges.
— Je vous en prie, disait Caillette qui avait peur (car la folie est effrayante pour les jeunes raisons), revenez à vous I... je suis là !... je vous aimerai bien 1 prenez courage I... tenez I vous êtes faliguée '... je vais vous aider à vous coucher ; et je veillerai auprès de vous... demain à votre réveil, vous trouverez vos deux enfants auprès de vous, Francine... Jacques...
Maintenant, c'étaitle Chant dudépartqae fredonnait l'idiote.
Treibblez, euoemis de la France, Ruis ivres de saag et d'orgueil.
— Mère ! mère I faisait Caillette désespérée.
L'autre ne l'entendait pas. Alors, raidissant ses petits bras qui étaient forts, Caillette parvint à la soulever, et chancelant un peu, car le fai-deau était lourd, elle la porta jusqu'à son lit.
Françoise ne résistait pas. Dans l'élan fiévreux qui avait un instant saisi son intelligence, muette depuis si longtemps, les dernières fibres semblaient s'être brisées. Elle pleurait maintenant, comme pleurent les enfants, poussant des gémissements inarticulés...
Mais Caillette était si bonne, il s'échai> pait de tout son être un tel rayonnement de chanté raison née que la mali;eureuse ressentit cette influence. Bercée, elle s'euiormit