TUC
— Si vous le jugez convenable...
— Nous consulterons à ce sujet M. de Villefort... S'il est véritablement lucide, il saura lui-même si «a confession peut ètii' entendue...
l'rédcric et Maximilien descendirent dans le jardin, ho soirée était claire, le fioid sec. Ils causaient tout en marchanl et en attendant qu'on les rappelât.
M. de Flamboin et le docteur se rendirent auprès de M. de Villefort.
Le nouveau procu)eur du roi olTrait un singulier contraste avec son piédécesscur.
Tandis que M. de Villefort était un homme froid, aux allures raides et dures, M. de Flamboin, au contraire, gras, un peu lourd, ressemblait plutôt à un notaire de province.
Au moment où ils entrèrent dans la chambre de M. de Villefort, celui-ci — avec une vigueur qu'on n'aurait pas devinée en ce corps émacié — se souleva, en appuyant ses mains longues et blanches au bras de son fauteuil, et. se dressant, fit un pas au-devant des arrivants.
Pour qui n'eût point connu la situation, on eût dit d'un homme du monde faisant à des étrangers les honneurs de son salon.
M. de Flamboin s'inclina profondément tandis que le médecin contraignait doucement M. de Villefort à reprendre sa place.
On pourrait s'étonner que le procureur du roi témoignât autant de déférence à l'homme qui, en pleine cour d'assises, s'était reconnu coupable de meurtre sur un enfant né de l'adultère. Mais les souvenirs laissés au parcjuet par l'ancien magistrat avaient prévalu contre la catastrophe dernière. M. de Villefort n'avaitil pas été le type de celte magistrature impitoyable qui — pour complaire au pouvoir — frappe les euneujis qu'on lui désigne. Le nom de M. de Villefort se retrouvait dans tous les procès de l.i ifestauration, comme aussi dans toutes les causes bruyantes qui se succédèrent, aussitôt que le roi-citoyen eut renié son origine révolutionnaire.
Les magistrats honoreront toujours — avec une sorte de crainte respectueuse — les Marchangy, les Bellart ou les Zangiacomi.
— Monsieur, dit M. de Flambom, vous avez désiré me parler, pour me faire — m'avez-vous dit — de graves communications. Je me suis empressé dobéir à votre appel, et je suis prêt à vous entendre. Mais avant tout, dites-moi, estce à celui qui s est honoré de s appeler votre élève, ou bien est-ce au ma;.;istrat en exercice que vous vous adressez?...
— C'est au représentant de la loi, dit nettement M. de Villefort.
— 11 me reste à vous demander si vous désirez que nous soyons seuls...
— Non, dit V'illelort. Je prie M. d'Avrigny de vouloir bien assister à cet entre-
tien... si toutefois vous ne vous y opposez point...
— Je n'ai aucun motif pour me refuser à votre désir... je ne ferai quelque réserve qu'au cas où il s'agirait d'un secret intéressant la sécurité de l'Etat...
Un sourire passa sur les lèvres de M.
de Villefort :
— Monsieur, dit-il, je vais mourir.
Certes, j'ai été plus que tout autre dévoué aux principes conservateurs de la société... mais, à la veille de comparaître devant celui qui juge les juges de la terre, je veux décharger ma conscience par un dernier, par un suprême aveu...
Ce que je veux vous dire, monsieur le procureur du roi, c'est que moi, M. de Villefort, j'ai commis un crime de plusl
^— Vous, monsieur I fit M. de Flamboin dont l'obésité i)lacide fut toute secouée par ce préambule.
Au fond, il se disait que s'il avait su qu'il ne s'agissait point de quelque grosse révélation politique, il ne se fût peutêtre pas dérangé avec tant d'empressement.
Il s'installa dans un fauteuil d'un air contraint, pour ne point dire ennuyé. Ce rôle de conlesseur intime ne lui plaisait plus qu'à demi. Mais il était trop tard pour esquiver la corvée : il fallait faire contre fortune bon visage.
— Je vous écoute, monsieur, dit-il.
M. de Villefort passa ses mains sur son
front :
— Pardonnez-moi si je m'exprime avec quelque difliculté ; hier, j'étais fou, demain je serai mort.
• Je l'ai dit à M. d'.\vrigny, il s'agit d'une réhabilitation. Mais, avant tout, je dois expliquer ce mot...
« Monsieur, il y a des noms qui sont des taches pour ceux qui les portent, pour ceux (|ui les ont portés. Grâce à moi, grâce à M"» de Villefort, le mien est de ceux-là.
M. d'Avrigny fit un geste, comme pour l'empêcher d'aller plus loin :
— Oh! laisscz-iuoi parler! je veux avant tout que M. le procureur du roi comprenne bien que je n'obéis pas à une fantaisie de malade... et qu'en ce moment je jouis de toute ma raison.
« Oui, le nom de Villefort est un nom infâme., et je n'en veux d'autre preuve que la voicilé de mon père de ne le jamais porter...
"•El s'il savait tout encore I...
« M. de'Klamboin, l'homme que penaant vimjt-cinq aus on a honore dans la
magistrature comme l'un des çlus int^ grès représentants de la justice humaine avait, en 1814, condamné à la prison perpétuelle, de sa propre volonté, un jeune homme dont le seul crime était de poU' voir — à son insu — compromettre toute sa carrière. . .
— A la prison perpétuelle! mais c'est un crime!... s'écria M. de Flamboin.
— C'est un crime, je le sais. Et je l'ai accompli volontairement, délibérément, je dirais presque froidement : car nos ambitions, à nous, sont des passions glacées...
t Cet homme, je l'ai cru mort... Pendant longtemps, son spectre est venu hanter mes nuits... Il était vivant, et il s'est vengé. De ce crime-là, j'ai subi le châtiment...
« La première femme qui portait mon nom, ce nom maudit, a été coupable... Je vous dirai tout à l'heure ce quelle a fait..., ce que nous avons fait tous les deux...
« La deuxième femme — à laquelle j'ai uni mon sort — était une empoisonneuse, elle a tué M. et M"« de Saint- Méran, elle a tué un vieux serviteur nommé Barrois, elle a tué... celle qui se nommait Valentine. .. enfin !...
Il eut une sorte de sanglot convulsif; mais se remettant aussitôt :
— Elle a tué mon fils...
« Du reste, vous le savez, en ceci elle avait obéi à la fatalité d'infamie qui s'attache au nom de Villefort...
(( Moi aussi, j'avais tué mon fils... celui qui était né de mes amours adultères... je l'avais enterré vivant... puis, plus tard, je l'ai jeté moi-même en pâture à la vengeance sociale... »
Il s'arrêta brusquement. Ici, il y avait une lacune dans sa mémoire.
— Je ne sais pas, dit-il. Je ne me souviens plus! Cet homme... qu'est-il devenu ? Ah ! je devine... la mort... la mort des assassins!...
— Détrompez-vous, monsieur, repartit M. de Flamboin. Le jury a été indulgent...
— Au bagne I cria M. de Villefort. Au bagne 1... Oh! le malheureux I...
Et l'ancien magistrat qui avait sans frémir fait tomber tant de lûtes... vit tout à coup, dans le lointain un homme, coitlé du bonnet vert, courbé sous un travail mortel, pliant le dos sous le bâton des gardes-chiourme... et cet homme! c'était sa chair, son sang I... c'était le fils de la seule femme qu'il eût aimée... peutêtre... si jamais du moins il avait su ce que c'est que d'aimer I
Ce n'était plus le même homme.
Liv. 8-
Il eut un frisson qui le parcourut tout entier.
— Celui-là, dit-il, aurait seul le droit de s'appeler Villefort...
M. de Flamboin tira sa montre. Il commençait à s'apercevoir qu'il était tard.
Villefort surprit le mouvement et lui dit avec ironie :
— Mille pardons, monsieur, si j'abuse de vos instants... j'oublie que nous autres magistrats nous n'avons pas de temps à perdre aux 'sentimentalités...
Le procureur du roi reçut le coup en pleine poitrine et fit un geste de pi-otestation.
. — Eh bien! monsieur, reprit Villefort dont la voix s'éleva par degrés, sur la tombe de JM"" de Saint-Méran, criminelle — oui, je le répète ! — criminelle pour ne ra'avoir pas résisté dans les circonstances que je vais vous dire, il y a écrit le nom de Villefort... Sur la tombe de l'empoisonneuse, il y a le nom de Villefort — sur ma tombe, à moi, demain on inscrira le nom de Villefort... Ce nom qui est comme un sceau de malédiction!...
« Mais ce nom — qui désignera les coupables au Dieu vengeur, qui appellera sa colère implacable sur les criminels — ce nom, je ne veux pas qu'il reste sur une tombe innocente... je ne veux pas que, lorsque l'ange du jugement brisera les pierres où ce signe fatal sera gravé et flamboiera comme un appel à la vengeance divine — je ne veux pas qu'il touche à une tombe sur laquelle ce nom a été écrit... et sur lequel il doit être ellacél...
. — Que voulez-vous dire? s'écria d'Avrigny qui cherchait en vain à comprendre. Est-ce donc, de votre fils que vous voulez parler?
— De mon tilsl Oh! non pas! Cet enfant était digne de moi, digne de sa mère... C était un vrai Villefort, déjà hypocrite, cruel et dur... Sa mère Ta sauvé en lui donnant la mort ! il portait le signe maudit... qu'il le garde I...
— Mais alors de qui voulez-vous donc parler?...
— De celle qui, jetée par la fatalité, pai- mon crime, dans cette famille de meui'tre et de sang a été prise dans l'engrenage sinistre... de celle qu'on a tuée parce qu'elle portait le nom de Villefort... de celle dont la croix mortuaire porte ce stigmate eflrayant...
— Valenline, votre fille 1...
— Oui, Valentine... qui n'était pas ma fille 1 qui n'était pas une Villefort!
Et somme s'il eut entendu les paroles
que tout à l'heure le docteur adressait à Maximilien :
— Ah ! stupidité humaine I s'écria-t-il. Nul de vous n'a rien deviné... et cependant il n'y avait qu'à regarder ce front pur, ces yeux francs et honnêtes... il n'y avait qu'à entendre cette voix inhabile au mensonge!... elle, une Villefort, allons donc!... oh! quand je la regardais, moi, j'avais peur d'elle!... et quand elle est morte, il m'a semblé que c'était comme une délivrance!... j'avais terreur de sa vertu!... non, je vous le répète, elle n'était pas, elle ne pouvait pas être une Villefort I...
Le docteur se demandait si réellement la folie ne reprenait pas possession de ce cerveau qu'elle avait un instant abandonné.
Et pourtant non! ce n'était plus le regard d'un insensé, ce n'était plus la voix âpre et dure de l'homme qui n'est pas maitre de sa parole, Villefort s'était reconquis tout entier : dans ce réquisitoire dirigé contre lui-même, contre ceux qui avaient tué, il redevenait le magistrat infaillible et terrible.
M. de Flamboin lui-même avait pâli.
— Mais... celle dont vous parlez est morte, dit-il. Que pouvez-vous pour elle?
— Je vous dis que vous pouvez ôter de sa mémoire le stigmate infâme qui s'y est attaché. Je vous dis qu'il faut enlever le cadavre au contact honteux des Villefort... je vous dis qu'il faut elïacer du marbre ces lettres qui doivent brûler cette innocente comme si elles lui étaient appliquées à l'épaule par le fer du bourreau.
€ Avant tout, écoutez-moi. Ce que je vais vous dire est la vérité suprême :
« Il y a bien longtemps de cela... bien longtemps... trente-quatre ans, toute une éternité. J'étais jeune alors... mais étaitce ma faute à moi si déjà j'avais au cœur l'atroce corruption des ambitieux!
t J'étais jeune, dis-je. Est-ce que j'ai eu une jeunesse? Tenez! vous autres, dans votre monde de convention, vous chasseriez avec mépris le jeune homme qui, se destinant à la magistrature, ferait preuve du moindre enthousiasme, de la moindre chaleur d'âme...
• Il faut être froid comme un cadavre. . il faut imposer silence à son cœur : et si les passions nous brûlent, il faut que pas un reflet de cette flamme n'éclaire ni nos yeux ni notre front. Ah! Tartufe! ton hypocrisie est notre école, notre bréviaire, notre Code!... Mentir aux autres.
mentir à soi-même!... c'est à ce prix qu'on arrive...
t Et je suis arrivé moil... où, vous le savez?...
n J'ai épousé M"« de Saint-Méran...
Savez-vous ce qu'était cette jeune lille, si gracieuse, si cliarmante, que tous en- Tiaient mon bonheur!... âme et cœur plus froids encore que mon âme et mon cœur. Vous croyez qu'elle épousait un jeune homme, point, elle s'unissait à un magistrat qui avait devant lui une belle carrière I Elle apportait une fortune à qui devait lui apporter les satisfactions de l'orgueil I
« C'est là ce que, nous autres, nous appelons l'amour, c'est là ce que nous appelons le mariage...
i Quinze jours après le retour définitif de Louis XVIII, en 1815, M"» de Saint- Méran prit le nom de M°" de Villefort.
« De ce jour elle était condamnée. Il y a des contagions auxquelles on ne peut échapper. Epouse d'un autre, elle n'eût été peut-être qu'indifférente au bien.
Unie à Villefort, elle devait être active au mal...
f Elle devint bientôt enceinte.
€ Ah! je me souviens de nos entretiens pendant cette période de notre vie. D'autres auraient parlé des joies que leur apporteraient le premier sourire, le premier baiser de leur enfant...
€ Nous, c'était autre chose.
€ Dans le contrat, M. et M""" de Saint- Méran avaient tenu à insérer une stipulation spéciale.
«€ Au premier enfant, nous recevions une somme de trois cent mille francs!... Vous m'entendez bien ! trois cent mille francs, venant tout à coup, donner à la situation de ce petit magistrat de province un éclat inattendu... c'était l'avenir s'ouvrant à larges portes. Car, chez nous autres magistrats, on attache grande importance à ces choses-là...
« Il est riche : donc il peut faire grande figure. Donc, il peut prétendre à tout.
« Trois cent mille francs , c'était un poste à Paris. Sa Majesté, déjà sollicitée à cet égard, avait répondu par un mot de roi :
« — M. de Villefort est encore un débutant...
» • Mais dès que M. de Villefort aurait quinze ou vingt mille livres de rentes de nlus! Alors, c'était ud homme considélable!...
t Venir à Paris!... qui sait? être reçue a la la cour! Renée de Villefort comptait les jours, les heures!... De l'enfant, il
était à peine question ! s'occuper « de layette, allons donc! il fallait se commander un portefeuille pour y entasser les billets de banque I...
« Ceux qui me voyaient soignant ma femme avec une sollicitude infatigable se disaient :
e Quel époux aujourd'hui! quel père demain!...
« Et tandis que j'arrangeais les oreillers sous la tête de la malade, je lui disais tout bas : Procureur du roi à Parus 1 et elle me souriait!
« Etait-elle donc plus cruelle, plus égoïste qu'une autre?
« Non, elle était ce que nous faisons de nos enfants, ce que nos pères ont fait de nous, des êtres de convention, qui n'ont rien de l'humanité, dont les oreilles sont assourdies par le tintement perpétuel de cette cloche fêlée qui est la routine, dont les yeux sont aveuglés par les enténèbrements continuels des préjugés... des décorations ! Le bonheur ! une place. Le bonheur! un sourire du souverain, une faveur du pouvoir ! Voilà ce qu'on nous a appris!... voilà ce que nous apprenons aux autres...
« Ah! pauvres misérables que nous sommes! >
M. de Flamboin n'était pas fort à l'aise : il pinçait ses grosses lèvres et pour un peu, il eût protesté au nom de cette société que son ancien défenseur malmenait .si durement...
D'Avrigny eût applaudi...
Mais tous deux se taisaient, car à mesure que M. Villefort parlait, sa voix, devenue âpre, presque aiguë, avait des intonations qui vrillaient le cœur. Ce n'était plus la vie, c'était la mort qui parlait.
— Et — seule en ce monde — la mort a droit de franchise.
L'ancien procureur du roi était resté immobile, comme accablé sous les regrets dont les souvenirs l'accablaient : il pliait les épaules sous le passé comme sous un poids trop lourd.
— M. de Villefort se fatigue! commença M. de Flamboin.
— Non! non! reprit vivement le moribond. Seulement je vois clairement ce qui est, ce qui a été, ce qui .sera, et tout cela me fait monter des nausées aux lèvres...
<i Laissez-moi continuer. J'arrive aux faits.
(c M™' de Villefort devait accoucher dans les premiers jours de mai 181G...
• Ici je dois revenir de près d'une année en arrière et vous raconter des événements qui restèrent ignorés de tous.
*€ Vous savez qu'après le retour de l'ile d'Elbe , ma position était compromise.
J'avais exagéré le dévouement à la cause des Bourbons, puisque c'était pour eux, ou plutôt pour moi, que j'avais commis mon premier crime, l'enlèvement et la suppression d'un pauvre jeune matelot de la marine marchande.
• Lorsque Napoléon fut arrivé aux Tuileries, il ne lut plus question, bien entendu, de mariage immédiat entre M'" de Saint-Méran et moi.
« Je ne songeai plus qu'à sauvegarder le présent, et à faire autant que possible oublier le passé par ceux qui auraient pu m'en demander un compte terrible.
« « Grâce à la connivence de mes supérieurs hiérarchiques, je fus déplacé et envoyé à Toulouse, où du moins j'étais presque un inconnu.
« Vous n'avez pas oublié, sans doute, que les premières semaines de la Restaution impériale, — qui ne devait durer que centjours, — furent témoins de tentatives désespérées de la part des royalistes pour conserver le pouvoir.
« Notamment à Toulouse, M. de Vitrolles essaya d'établir un gouvei-nement royal, qui devait servir de lien entre M°° la duchesse d'Angoulème, qui agissait à Bordeaux et le duc qui prépai-ait à Marseille une campagne ofi'ensive.
■•< Le maréchal Pérignon avait été mis à la tête des volontaires royaux : en même temps on avait créé un Moniteur royaliste destiné à démentir toutes les nouvelles favorables au rétablissement définitif de Napoléon.
»« L'argent anglais et l'argent espagnol soutenaient le parti qui, dans des excui^sions militaires, avait déjà remporté quelques succès : tout à coup on apprit que Bordeaux avait capitulé et ouvert ses portes au général Glausel.
« En même temps, des pouvoirs extraordinaires, envoyés de Paris au général comte Delaborde, en même temps que le général Chai'ton marchait sur Toulon , changèrent complètement la face des affaires.
€ Le général Delaborde — ardent partisan du régime impérial — souleva un bataillon du tnoisième régiment d'infanterie, marcha sur le Capitule où se tenaient le maréchal Pérignon et M. de VitroUes et s'empara de leurs personnes.
i. C'était le 4 avril.
« Une partie de la population toulousaine accueillit avec transport l'expulsion des roy<distes et le relèvement du drapeau tricolore.
« Et comme toujours en pareil cas — si la ville entière resta relali veinent calme — des représailles isolées turent exercées.
o Jaloux de ne me mèleren rien aux événements politiques — n'ayant d'autre volonté que celle de rester à mon poste — je m'étais installé dans une petite maison, à l'extrémité d'un petit faubourg, à peu de distance du moulin de Bazacle, dont le canal de fuite, longeant les bords de la Garonne, passait à quelques mètres de mon jardin.
« Le soir du 4, je m'étais enfermé chez moi, sous prétexte de travail urgent, mais en réalité pour rester complètement étranger aux événements qui se passaient, et n'encourir de l'esponsabilité ni de part ni d'autre.
« Tout à coup... il était environ dix heures — j'entendis une rumeur sourde qui semblait venir du côté de la porte Saint-Pierre : puis cette rumeur se changea en clameurs, et les mots : A moi ! à moi ! frappèrent mon oreille.
« Point de doute. 11 y avait là une foule irritée, menaçante, qui se dirigeait da côté de la maison.
« Obéissant à la prudence dont je m'étais promis de ne me point départir — et craignant que quelques-uns de ces hommes, apercevant la lumière à laiyielle je travaillais ne vinssent à réclamer mon intervention, j'éteignis rapidement ma lampe, et me levant, je vins auprès de ma fenêtre dont je soulevai les rideaux...
« Je vis alors à cinquante mètres au plus de mon habitation, un homme qui courait de toute la vigueur de ses jambes. On le poursuivait avec acharnement et les mêmes cris : A morti A mort !... se répétaient sans cesse.
« Je crus même dfscerner qu'on ajoutait cette autre appellation : A mort , l'Anglais!
t L'homme semblait si fort, si agile, et il avait pris tant d'avance sur ses ennemis que je ne doutai pas un seul instant qu'il leur échappât.
€ Mais, soudain, je le vis chanceler et tomber. Son pied avait rencontré un obstacle. Alors les poursuivants se jetèrent sur lui, il y eut pendant un instant comme une mêlée humaine, puis un grand cri!... et un choc sinistre...
« L'homme avait été lancé dans les eaux de la Garonne.
« Puis les assassins, satisfaits d'avoir assouvi leur vengeance, parurent saisis d'une sorte de panique et s'enfuirent en se débandant
« Je restai là, immobile, pendant queltemps encore. Mais tout était fini. Et un crime de plus avait été commis qui devait rester impuni.
« Je me remis au travail, essayant de ressaisir ma pensée brisée, quand il me sembla entendre des coups légers, frappés à la vitre de ma fenêtre.
< Je tressaillis : j'étais à cette époque en proie à de continuelles terreurs. Le bruit se renouvela, un peu plus fort. Et en même temps, une voix gémissante appela ;'i l'aide-
" La vieille gouvernante qui me servait était coucbée. J'étais bien seul. Je pris un pistolet dans le tiroir de mon bureau, et je sortis, pour faire le tour par le jardin et tenter d'apercevoir quel était l'inconnu qui venait ainsi troubler mon repos.
« Mais, SI doucement que j'eusse marché, cependant je n'avais pu éteindre compièteinent l'écho de mes pas craquant sur le sable, et la voix reprit, avec un accent étranger :
« — Secourez-moi, mylordl... par grâce!... Sauvez-moi!...
« Le mot que j'avais entendu tout à l'heure — l'Anglais! — me revint en mémoire.
t Je croyais que j'avais affaire au malheureux qui avait été préciinté dans le fleuve.
« D n'y avait pas à douter : il était seul. Ses bourreaux avaient disparu.
Pour le moment du moins je n'avais rien à redouter.
■ J allai à lui, et aux premières paroles je sus que je ne m'étais pas trompé. Il gi'eloltait de froid et ses dents claiiuaient.
«— Appuyez-vous sur mon bras, lui dis-je.
« Et je l'aidai à atteindre mon cabinet. Là, j'approchai du foyer un siège sur lequel il se laissa tomber. Puis tout à coup, je le vis pâlir et perdre connaissance.
« Si inhumains que vous fassent les hommes, cependant il subsiste toujours un i)eu de pitié au fond du cœur. Je me hâtai de lui administrer un cordial. Et tandis qu'il revenait lentement à lui, je l'examinais attentivement.
« C'était un homme de trente ans à peu près, au type d'une admirable régularité, brun, mais à la peau très blanche. Ses cheveux mouillés tombaient sur son front, mais il était facile de reconnaître uu'iU étaient bouclés comme ceux d'une femme.
• Je croyais que cet homme était Anglais. Et cependant, il y avait en lui je
ne sais quoi d'étrangemeiit beau qui me surprenait et avait — selon moi — comme un caractère exotique.
« Enfin il ouvrit les yeux.
€ J'avais soigneusement fermé mes rideaux, et je me tenais debout devant lui.
« Il me regarda , d'un aii" surpris d'abord.,
• Ses yeux — admirablement fendus — étaient clairs et profonds. Mais encore une fois, son regard me ti-appa, comme s'il n'eût pas appartenu aux hommes de notre monde européen.
« — Vous m'avez sauvé, dit-il encore avec son accent fortement étranger. Mercil vous n'aurez pas obligé un ingrat.
« — Qui ètes-vous? lui demandai-je.
Et que puis-je pour vous?
« — Ne savez- vous pas qu'on a voulu m'assassiner?
« J'eus honte d'avouer que j'avais assisté au meurtre sans même avoir teiité un effort pour m'opposer à ce crime si lâche etje fis un geste de surprise.
c Son œil pénétrant se fixait sur moi, comme s'il eût voulu lire au plus profond de ma pensée. Mais, je sus rester impassible. Et sans doute satisfait de son examen:
« — Des fous m'ont pris pour un espion anglais, à la solde des royalistes, je ne sais qui m'avait dénoncé à leurs fureurs. J'ai été poursuivi et jeté dans le fleuve... Par bonheur, j'ai plongé et j'ai échappé à la mort. Vous m'avez donné l'hospitalité, encore une fois je vous remercie...
« — Quoi! m'écriai-je, n'ètes-vous pas Anglais 1
€ Use dressa à demi : ses traits prirent une expression singulière de colère et de mépris, et il s'écria :
€ — Moi ! Anglais!... oh!...
« — Mais, à quelle nation appartenez vous donc?
€ Il se tut un moment, puis, me regardant encore attentivement:
« — Vous êtes jeune, me dit-il, vous devez ignorer la trahison...
« — Que pouvez-vous donc craindi'e di; moi?
« — Rien ! d'ailleurs Napolwon est remonté sur le trône... tout bon Français doit être l'ennemi des Anglais... vous no pouvez être mon ennemi...
•< — Encore une fois, je vous affirmeqii'-, qui que vous soyez, vous n'avez rien i oraindre de moi. Vous pouvez à votre ^;i •; parler ou garder le silence... mais, si je puis vous rendre uu service, nbésiutx
LE FILS DE MONTK-CUISTO
pas, je vous en conjure, à vous fier à moil
« J'étais sincftre dans mes protestations. Quoique je n'aie jamais été sentimental, cepenilant je me sentais malgré moi saisi d'un %'éritable intérêt pour le personnage singulier que le hasard plaçait en face de moi. L'homme qui vient d'échapper à une mort certaine a je ne sais quoi de solennel, qui trouble et émeut à la fois. Et puis — car, ici, je dois tout avouer — j'étais mordu au cœur par une i-uriosité iuvincible... comme si je m'étais trouvé sur le seuil d'un monde inconnu.
« — J'ai froid, dit-il tout à coup. N'avez-vous point de vêtement* à me donner?
« Je m'excusai de n'y avoir point songé plus tôt. Et le guidant vers la pièce voisine, je mis ma garde-robe à sa disposition.
f II reparut un instant après. Et je ne pus réprimer un cri de sui-prise.
« En quelques secondes, une véritable transformation s'était accomplie en lui.
Ses cheveux avaient repris leur lustre. 11 était drMpé dans un lai-^e manteau, avait noué auteur de son cou un foulard de soie blanche. Mais, tans ce costume si sinaple, il avait si grand air, quelque chose de majestueux, de solennel qui me frappait d'une indicible émotion L..
« — Mais qui êtes- vous donc? m'écriaije.
« il resta debout, les bras ci'oisés sur sa poitrine et dit :
M — Je suis celui qui sauvera Napoléon, qui sauvera la France et qui abattra la puissance criminelle des Anglais.
« En toute autre circonstance, je me fusse demandé si j avais devant moi un fou. Mais ce soir-là, sous l'empire des émotions (jui m'avaient assiégé, j'étais en proie à une sorte de lièvre. Ma surprise se compliiiuait d'admiration.
« — Parlez ! dis je avec exaltation. Et si, pour aider mon pays, vous avez besoin de mon concours, il vous est acquis, soyez-en convaincu.
« Cependant, il me considérait attentivement. Malgré mes protestations, je lui inspirais évidemment une déhanee instinctive. De l'homme qui a trahi — et déjà je me trouvais dans ce cas — les honnêtes gens: ont une crainte inexpliquée.
« — Ecoutez, me dit-il enfin. Et répondez-moi franchement ? Où est l'empereur?
« — A Paris.
i — Vous en êtes certain f
« — Autant qu'on peut être certain de quelque chose dans ces temps troublés.
« — Alors il faut que je parte immédis. tement...
« — Pour Paris?
« — Mais... les i-outes ne sont pas sûres. Et quoi que vous m'ayez déclaré être un ami de la France, votre accent — vôtre physionomie même — tout vous dénoncera comme Anglais...
« — En ce moment, la guerre n'existe pas entre les ieux pays I
« — N'avez-vous point constaté par vous-même que le sentiment populaire ne tient nul compte de cette situation. Mais — ne pouvez-vous pas établir vousmême votre nationalité... que je ne connais pas encore... il vous serait facile alors de vous procurer les papiers nécessaires pour parvenir à Paris sans être inquiété...
€ Pendant que je parlais, il semblait réfléchir profondément.
« — Qu me procurerait ce passeport?
« — Mais, fis-je en me départant malgré moi de ma prudence ordinaire, je suis moi-même magistrat et ma recommandation...
o 11 eut un geste de surprise joyeuse ;
« — Vous êtes magistrat... juge?...
€ — J'appartiens au ministère public...
je ne sais si vous comprenez la distinction... je crois qu'en Angleterre, on dit avocat de la Couronne...
« — En Angleterre, s'écria-t-il, tandis que dans ses yeux p issait une lueur lauve, il n'y a pas de juges... il n'y a pas de magistrats!...iln'y aquedesbourreaux!... mais je suis en France, et j'aime profondément la France... mes aïeux étaient Français...
« — Encore une fois... quel est donc votre pays?...
« Il étendit les bras vers l'Est :
« — Franchissez par la pensée, dit-il d'une voix grave, les continents et les mers immenses... Allez, allez encore, plus loin! plus loin! Là-bas, il y a des pays si grands que toute votre Europe tiendrait dans une seule province, des forêts si impénétrables que'jamais le .soleil ne touche le sol, des monuments si énormes, si puissants, si colossaux qu'en vain les siècles cherchent à les éJuanler, des trésors si considérables, des monceaux d'or et de pierreries si hauts que tous vos millions eiilassés sembleraient auprès d'eux un de ces monticules de sable que font les enfants, eu jouant.
I Un nom jaillit de mes lèvres :
« — Les Indes ! m'écriai-je.
« Il inclina la tête.
I — Oui. dit-il, ce que vous autres appelez les Indes... ce que nous appelons le Royaume du soleil.
« — Ainsi vous êtes Indou...
« — Oui. Et de ceux qui veulent l'indépendance du pays sacré... de ceux qui ont juré aux traîtres, aux assassins, aux corrupteurs, aux Anglais, une guerre à mort!-..
« — Mais ne m'avez-vous pas dit que Tos aïeux étaient Français?...
« — Âvez-vous donc oublié les noms glorieux des Labourdonnaye, desDupleix, les L»lly...
■•« — îs^on, certes. Lally surtout fut un yçrand patriote...
« — Que la monarchie française a supplicié. Eh bien ! ces hommes avaient une armée qu'on oublia, qu'on livra à toutes les vengeances du vainqueur... Mon père était un de ces hommes... Le 27 octobre 1803, il fut tué à la bataille de Laswari où la valeur des officiers français se butta contre les b;itaillons de Lake... Il avait pris pour compagne une des femmes de la cour deSciudia... et laissait une tille et un fils... ce fils, c'est moi I...
« — Mais alors vous êtes Français de naissance et de <lroit !...
« Il secoua la tête :
« — Non, lit-il. Le sang de ma mère coule dans mes veinos... je suis maharate...
« Tout ce çne j'entendais me faisait l'effet d'un conte téerique. Et cependant je m'expliquais maintenant la singulière impression que m'avait causé la vue de cet homme, le caractère semi européen, semi exotiijue que j'avais remarqué eu lui et qui m'avait tant frappé... Il me semblait pourtant qu'il ne me disait pas tout.
« — Gonsentirez-vous à me dire, lui demandai-je timidement, quel est votre nom et quel titre vous portez dans votre pays?...
« — Mon titre, fit-il en tressaillant, je n'en ai plus. Mon noml... Il y a deux mois, je n'avais pas le droit de le prononcer... j'étais une chose, un esclave!... Il y a cinq ans, en 1810. le grand Scindia, le vrai souverain de llndoustan, a recommencé la lutte contre les Anglaisl... Oh 1 quelle grande et noble résistance I...
Mais nous avons été écrasés auprès de Gwalior... et je suis tombé avec ma sœur au; uiaiiis des Anglais I...
«* — Votre sœurl...
« — C'était alors une enfant... <juinz>i ans à peine... moi, j'en avais vingt-cinq... nous avons été arrachés à notre pays adoré, traînés en Angleterre... Il "fallait bien servir de trophée au triomphe de ces cruels exploiteurs qui siè.^'ent là-bas dans la cité de Londi-es.... Puis, en dépit des larmes de Naya — c'est le nom de ma sœur bien-aimée — en dépit de mes rages impuissantes, nous fûmes séparés... et pendant cinq ans, cinq longues et mortelles années... j'ai appelé, épié l'heure de l'évasion... il y a deux mois, j'ai fui... Comment j'ai échappé à mes geôliers, comment je suis parvenu à atteindre un des ports d'Angleterre, comment je me suis caché à fond de cale d'un navire qui faisait voile vers: l'Espagne... je ne vous le raconterai pas... Vous croiriez à quelque fable... Mais je suis arrivé aux côtes, dans la baie île Vigo... De là, à travers mille dangers, j'ai franchi les montagnes et j'ai mis le pied sur le sol français... je suis arrivé ici ce matin... ce soir, j'ai failli mourir... Demain je reprendrai ma route... car c'est à Pans que je vais... c'est vers Napoléon que je tends. Napoléon, l'implacable adversaire des Anglais... et je viens lui dire :
« — Sire, voulez-vous à jamais abattre, ruiner la nation anglaise... Voulez-vous la réduire pour toujours àl'impuissance... voulez-vous la contraindre à demander grâce? Eh bien! entendez-moi, je viens vous demander votre aide... Aveo l'appui de la France, tout l'Indoustan, des déserts de Marousthan aux monts Vindhyas, de Jej'pore à Bhopal, d'Amedhabad à Gwalior, se soulève contre la domination anglaise... C'est la mort de la puissance britannique... c'est l'alliance éternelle de la France et de l' Hindoustan!
« L'Indou, debout, frémissant, était admirable à voir.
« J'étais, certes, bien ignorant alors dans toutes ces questions. Et cependant il parlait avec un tel enthousiasme que, malgré moi, je me sentais attaché à sa cause...
« — ' Oui, m'écriai-je, ce serait une œuvre sublime I... Allez, partez pour Paris...
« — Et vous me procurez un passeport?...
«A ce mot. je me souvins (jue je risquais de me compromettre et j'eun uu moment d'hésitation. '
« — Du moins, lui dis-je, j'essaierai de vous le procurer... mais votre nom ?
Je pris l'enfant dans mes bras.
Lit. 9.
I,R Fn.S DR MONTE-CRISTO
« — Je me nomme Daola, fit-il avec one exprimable majesté.
t — Mais vc're sceur... s'est-elle évadée avec vous?...
t — Non. Un de mes compagnons de captivité auquel elle était fiancée avant de tomber au pouvoir des Anglais et qui leur a échappé est resté en Angleterre pour l'enlever... Elle est dans une famille anglaise du pays de Galles... Dès qu'il l'aura rejointe, tous deux quitteront les lies et viendront en France...
<i — Comment pourront-ils suivre vos traces?...
" J'avais émis cette question naturellement, ne pensant point aux propositions qu'elle devait provoquer.
« En effet, Daola, après un silence me dit:
« — Monsieur, le hasard nous a placés en face l'un de l'autre... vous m'avez offert de m'aider. Ne faites rien à demi. Demain, giàce à vous, je prendrai la route ie Paris... permettez-moi d'indiquer votre demeure comme lieu de rendez-vous à ceux que j'aime I...
« Et le visage rayonnant d'une admirable conliance, cet homme — auquel je puis donner son véritable nom — le Rajah Sûvadji Daola — me tendit sa maia toute ouverte...
• Eh bien! en ce moment encore, ce fut le calcul qui me dicta ma conduite.
« — Si cet homme m'a dit vrai, pensaiji,, je ne cours aucun risque en lui procurant un passeport, en lui permettant d'indiquer ma demeure comme un lieu de rendez-vous. Que Napoléon tombe, nul ne saura ce que j'aurai fait... îs'ul ne pourra m'adresser des reproches ou nuire à ma carrière. Si, au contraire, ce plan — qui parait insensé — recevait son exécution si Napoléon triomphait, alors je pourrais me prévaloir du service rendu !
« Ah t misérables intrigants que nous sommes ! Pas un élan, pas un acte franchement bon et honnête !... et cependant je devais aller plus loin encore sur cette route de honte et d'infamie I
« Je mis ma main dans la sienne et je lui dis:
« — Comptez sur moi et disposez de ma maison.
« — Vous êtes un cœur noble, dit-il d'une voix grave, un cœur vraiment Français !...
« En même temps, il enti''ouvrait le manteau qui l'enveloppait et détachait une ceiiiîure cachée sous ses vêtements.
«Elle était tissée a'une soie épaisse, aux teintes écarlates.
« D la déploya et je vis des pierreries d'un éclat merveilleux.
« Il prit un bijou d'une forme singulière; c'était, je le reconnus aussitôt, un bracelet d'or massif, qui semblait avoir été coupé en deux d'un coup de hache.
« — Examiuez ceci, me dit-il, et accueillez dans votre maison celle qui vous présentera l'autre moitié de ce bracelet. Je ne puis vous le laisser, c'est un signe dont je n'ai pas le droit de me défaire. Mais voyez...
c Alors à la lueur de la lampe il me fit regarder attentivement des caractères hindous gravés sur le métal. J'en voulais prendre copie sur une feuille de papier. Il me demanda si j'avais de la cire, et quand je lui eus donné ce qu'il désirait, il imprima l'empreinte des caractères. Puis, à l'aide d'un crayon, il me montra comment devaient se raccorder les signes qui se trouveraient sur l'autre partie du bracelet.
« Il voulait en outre, me faire accepter une magnifique émeraude dont la valeur devait être énorme. Mais, je me refusai obstinément à l'accepter.
. « Attribuant à ma discrétion ce qui n'était en réalité qu'un effet de ma prudence, il me serra dans ses bras, puis :
'1 — Quand pourrai-je partir ? me demanda-t-il.
« — Vous aurez votre passeport à huit heures du matin... mais votre véritable nom vous mettrait en butte à des curiosités, à des interrogations...
« — Mon père s'appelait Jean d'Arvas...
« Ce fut-sous ce nom que j'obtins facilement un passeport dès la première heure.
« Et quelques instants après, le prince Daola partait sur la route de Paris.
L'heure s'avançait. Villefort parlait maintenant d'une voix faible.
M. d'Avrigny, craignant qu'il ne pût achever son récit, l'engageait à prendre un peu de repos.
« — Nonl non ! s'écria Villefort. Ma confession doit s'achever... Oh I ajoutat-il avec un ell'rayant sourire, j'ai le devoir de me hâter... n'entendez- vous pas, comme moi, la mort qui me répète :
Parle ! parle I...
Le docteur insista cependant pour qu'il prit un cordial qui lui rendit un peu de force.
Puis l'ancien procureur du roi continua:
« — Trois mois s'écoulèreut. Je n'avais plus entendu parler ni de Daola ni dd
ceux (ju'ij -n'avait recommandés : "Waterloo avait renversé l'empereur. La France avait retrouvé ses rois légitimes.
J'étais devenu l'époux de M"" de Saint- Méran.
« Je vous ai déjà dit qu'elle allait devenir mère.
« Le jour tant attendu arriva.
« Nous habitions toujours Toulouse.
J'ava's agrandi et embelli ma propriété de Bazacle. Elle plaisait beaucoup à M""' de Villefort, et l'époque à laquelle nous nous trouvions — les premiers jours de mai 1816 — faisait de la maison un véritable nid de fleurs.
« M""" de Saint-Méran était venue de Marseille, et habitait un petit pavillon à l'extrémité du jardin.
k Le G, M°" de Villefort accoucha d'une ûUe. C'était le matin. Tout se passa à souhait. Cependant l'enfant — une petite tille — paraissait malingre et faible.
« Pendant toute la journée , M"" de Saint-Méran resta au chevet de sa fille. Mais, quand la nuit fut venue, je déclarai que je resterais auprès de ma femme.
« L'enfant était dans son berceau. Il avait été convenu que, dans la matinée, une femme de la campagne, soigneusement choisie par le médecin, viendrait lui donner le sein.
t » Je m'étais installé dans un fauteuil, lisant.
« M"" de Villefort sommeillait.
» Le corps de logis que nous habitions éiait celui-là même dans lequel, il y avait plus d'un an, j'avais reçu l'étrange personnage dont j'ai parlé.
« II était environ une heure du matin. Il me sembla entendre mon nom prononcé au dehors. D'abord je crus à une sorte d'hallucination causée par la fatigoa, Mais une seconde fois, je reconnus qSe'je ne me trompais pas.
« La voix qui m'appelait était une voix de femme, et si faible que je tressaillis.
« Sans éveiller M°" de Villefort, j'ouvris doucement la porte et je descendes.
» '• Je me glissai hors du jardin, comme autrefois, et je vis debout auprès de la muraille une forme blanche. Je m'approchai vivement. C'était une femme... et, à la lueur de la lune qui brillait, je vis une créature d'une ollrayanle pfileur... mais, je It^ dis, d'une merveilleuse beauté. Mais ce >(ui me .iappa tout à coup, c'était l'incroyat)le ressemblance qui existait entre cette feainie et l'homme qu'il y avait un an. j'avais reçu dans ma maison.
i*Je m'approchai d'elle vivement ;
mais, comme j'étais encore à deux paa d'elle :
« — Vous êtes M. de Villefort : me dit-elle d'une voix si faible qu'elle ressemblait <à un souffle.
« — Oui. Et vous ? n'êtes-vous oas Naj'a?...
« — Je suis la sœur du rajah Siwadji Daola... je suis la veuve du rajah Duttiah !... Je suis mère... et je meurs I...
" Et. ouvrant le manteau qui l'enveioppait, elle me tendit un enfant qui me semblait venir à peine de naître...
« Je le pris!... il me sembla que la mère n'attendait que cet acte pour mourir... car, soudain elle s'écroula de toute sa hauteur sur le sol.
€ Je me précipitai vers elle :
« — Qu'avez-vous ? m'écriai-je. Revenez à vous 1
« — Je meurs, vous dis-je. Mon mari... a été tué au moment où nous cherchions à quitter l'Angleterre... moi, je me suis enfuie!... j'étais enceinte !... Au prix d(» mille souffrances, je suis parvenue à atteindre la France... j'ai marché nuit et jour... il y a une heure... je suis tomoee. .. là-bas... dans un bois... où mon enfant est né... Alors j'ai rassemblé toutes me» forces... et je me suis traînée jusqu'ici... Prenez mon enfant... Aimez-la bien...
c'est une fille... appclez-la Naya... ^omme sa mère... Ah ! le bracelet.
« Je m'efforçai de la relever. Mais son corps se raidissait. Je sentis qu'elle me glissait dans la main un objet de métal... puis elle poussa un soupir rauque... tout son corps fut agité par uue convulsion suprême... et elle retomba... Elle était mortel... >-
« Affolé, je remontai dans la chambre de ma femme... tenant dans mes bras l'enfant qui venait de m'ètre confié dans des circonstances si extraordinaires...
« M"* de Villefort ne s'était pas éveillée.
« L'idée me vint de placer l'enfiint inconnue — cette tille d'une race mystérieuse — dans le berceau où dormait Y«lentine... ma fille, à moi !
« Soudain, comme je l'écartais doucement, craignant de troubler son sommeil, j'éprouvai une impression si bizarre que tout moii sang fut refoulé à mon cerveau.
« Je me penchai... et la regardai avidement !...
« C'est à n'y pas croire. Ma fille, Valentine, ne respirait plus... A peine éveillée à la vie, elle s'était endormie dans la mort 1... Je sentais mes cheveux se héris-
«er... j'avais posé l'autre auprès d'elle... et je palpais ses mains, ses pieds, sa poitrine! Morte, elle était morte!...
« Et savez-vous à quoi je pensai!...
M. de Villefort s'était à demi dressé dans soo fauteuil, et les yeux tout grands ouverts, il semblait en proie à une horrible souffrance :
' — Oui, car je dis tout ! C'est la confession, eflrayante, implacable!...
« Tenant sous mes mains ma fille, à moi, glacée, morte, je me souvins des trois cent mille francs que M de Saint- Méran devait me remettre, je me souvins de mes rêves d'ambition. . et, ne raisonnant pas, sous le coup d'une hallucination de terreur — redoutant de tout perdre, mon avenir, ma fortune!... j'enlevai du berceau le cadavre de ma fille, je descendis, je courus vers la morte qui était là sur la route, étendue... et je lui mis aux bras ma Valentine, à moi !...
« Et quand je fus remonté, comme Renée de Saint-Méran s'éveillait en demandant sa fille, j'offris à ses baisers la fille d'un autre!...
« "Voilà ce que j'ai fait... Celle qui a porté le nom de Valentine de Villefort avait le droit de le rejeter comme une tache... et je veux, entendez-vous bien ! je veux qu'on Tefface de sa tombe...
M. de Villefort s'était affaissé sur son fauteuil, le front couvert d'une sueur froide.
Un silence de mort régnait dans la pièce où cette étrange scène se passait.
— Mais M"^ de Villefort, demanda le docteur, ignoi'a-t-elle toujours cette substitution ?
— Non. A la naissance de sa fille, elle lui avait mis au cou une médaille... Ne la retrouvant pas, elle me demanda des explications... je ne savais pas encore mentir; je balbutiai et... enfin je lui avouai la vérité.
— Pauvre femme I
— Pauvre femme! Pourquoi? pourquoi se fit-elle la complice de mon crime!... pourquoi accepta-t-elle cette enfant qui n'était pas la sienne... parce que M. de Saint-Méran arriva le lendemain matin avec ma nomination de procureur du roi à Mai-seille... parce qu'il avait la promesse formelle de ma prochaine élévation au poste si ambitionné de Paris... Ah! je vous le dis ! famille sinistre, famUle maudite...
— Que se passa-t-il pour la mère et l'enfant morts?...
— Le lendemain matin, on les trouva Bur le chemin devant ma porte. Nul ne
put donner des renseignements sur l'iden tité de cette femme... Elle portait sur elle des papiers de langue hindoue... Je me les fis remettre sous prétexte de faire des recherches... Je les ai. Ils sont là. Jamais ils n'ont été traduits. Je vous les remettrai, monsieur le procureur du roi, avec le bracelet brisé...
Il s'était penché vers un coiïret qui sa trouvait sur sa table et qu'il ouvrit.
H y prit une liasse de papiers de teinte singulière. Le bracelet brisé y était attaché avec l'empreinte de cire.
— Et cet enfant, auquel peut-être étaient réservées des destinées heureuses... j'en ai fait, moi, la fille de Villefort, torturée et empoisonnée par celle qui se croyait sa belle-mère, Héloïse de Villefort.
— N'avez-vous jamais plus entendu parler de celui que vous avez reçu le 4 avril 1815... de celui que vous appelez le rajah Siwadji Daola ?...
— Vous avez raison, fit M. de Villefort en frissonnant, ma confession n'est pas finie. Environ trois ans après, — oui.
c'était en 1818 — une lettre des Indes ma parvint. Elle était du rajah. Il me racontait qu'il n'avait pu décider Napoléon à accepter ses plans, qu'il l'avait suivi jusqu'à Waterloo, que là il avait été de nouveau fait prisonnier "par 'ss Anglais et était resté un an dans une forteresse. Il s'était évadé de nouveau et avait regagné les Indes où il avait fomenté de nouvelles révoltes contre la domination britannique.
« Trahi par le rajah Scindia, qui avait traité avec les Anglais, il s'était retiré avec ses partisans dans les montagnes d'Indore, attendant l'occasion d'une revanche.
« Il me suppliait de lui apprendre si je savais quelques détails sur sa sœur Naya...
« Je lui répondis que je n'en avais entendu parler.
— Et depuis ce temps ? demanda M. de Flamboin.
— Rien. Le passé était à jamais enseveli dans l'oubli, dans le néant! J'ai écrit le récit complet des faits que je vous ai racontés, monsieur le procureur du roi, je veux — je déeire — que l'on recherche le rajah Daola... qu'on lui apprenne moa crime ou qu'on lui restitue le cadavre de celle que je lui ai volée!... Jurez-moi que vous obéirez à ma volonté suprême.
— Mais, vous connaissez les lois, monsieur de Villefort. La personne dont vous parlez est morte sous le nom de Villefort... l'état civil a des exigenaes légales qui
permettront difficilement les rectifications que vous rér/laniez...
M. d"Avri i;ny se leva :
— Kl -i «-elle qui s est a' irip!L>e Valent de Villplort était vivunti' ! > it-il 'd'une v soleursUe.
alentine oix
PITIÉ! pardon!
Quoi qu'en disent les swpliqiies — ceux-là surtout qui prétendent nier l'influence des circonstances extérieures sur lés nerfs et le cerveau — il est certain qn :in récit aussi étrange, venant de la bouche d'un fou prêt à mourir, à une lienie avancée de la nuit, avait singulièrement prédisposé ses auditeurs à des impressions quasi fantastiques.
-M. de l'iamlioin lui-même, qui se piquait d'être Vnn/iavi'Jus dont [larie Horace, et qui eût vj avec le plus grand sang-froid tout s'écrouler autour de lui, pourvu que sa position personnelle ne fût pas compromise, — M. de Fhunboin se trouvait liii-nième dans un état de névrose auiiuel il ne songeait même pas à se soustraire.
Aussi la phrase proférée à haute voix par le docteur d'Avrigny, et (jui, dans toute autre circonstance, eût provoqué chez lui un haussement d'éj)aules — acconipa;,'nc d'un rappel au respect qui lui était <lù — l'avait t'ait frissonner comme ui-, oiifant 'qui écoute les contes de sa Doiiniic.
Onant !\ Villefort, grâce au degré de surexcitation dans lequel il se trouvait, il n'y avait plus pour lui de surprise possible.
C'est ce qu'avait fort bien compris M. li'Aviigny quand il s'était décidé à fi a]ip< r le dernier coup.
-— Vivante 1 s'était écrié M. de Flamli'.iii . Il -0 di'cssant sur si,s pieds, comme s'il ri,i été Secoué par une commotion électrique.
Villefort avait simplement relevé la tête, et re;;ardant le médecin en face :
— Vivante, avait-il dit. Plût à Dieu qu un pareil miracle fût possible...
— Monsieur le procureur dii roi, reprit le docteur, et vous, monsieur de Villefort, écdiiiv-inoi. .le ne suis plus un jeune h"!i;: le. A mou âge, on. ne se permettrait pa^ Il une circonstance aussi solennelle, un- j. ai-iiiterie déplacée. D'ailleurs (jui Oserait railler avec la mort, surtout quand il s'a-:t dune créature aussi pure, aussi parfaite que Valenline...
I — Ainsi, bégayai al. de F'amboin qui cherchait en vain à recouvre" son sang-
! froid, vous prétendez que -:ette Jeune
■ fille... qui est morte... qui a été entcr-
j rée?
En disant ces derniers mots, :I adressait au docteur un regard intepi^)g«tif.
— J'assistais à cette triste cérémonie, affirma le docteur.
— Vous prétendez qu'elle serait vivante...
M. d'Avrigny ne perdait pas-de vue Villefort. Quoi qu'il tînt compte de l'état mental du malade, en devinant que. pour lui, rien n'était ni ne semblait impossible, cependant il craignait une sorte d'explosion émotionnelle.
Mais Villefort, interrompant le procureur du roi :
— Monsieur, dit-il gravement, M'" de Villefort est morte... Mais pourquoi Naya, tille du rajah Duttiah, ne serait-elle pas vivante?...
— Folie! s'écria M. de Flamboin, puisque c'est la même personne...
— Cependant, fit M. d'Avrigny, M. de Villefort a dit la vérité...
— Impossible ! reprit le procureur du roi avec une sorte de colère, comme si en tout cela il eût vu une sorte d'attaque personnelle à sa logique; pour i|ue ."\I"° de Villefort soit vivante, il faudrait (lu'elle eût été inhumée vivante...
— Le fait n'est point rare, dit d'.\vri-
gny.
— Soitl... mais en ce cas, lorjque cette horrible catastrophe a lieu, ou on ne s'en aperçoit qu'après un temps plus ou moins long... ou bien il se produit des laits immédiats qui font grand bruit... La curiosité publi(iue est trop foiiement sui-excitée pour que pareille étrangeté passe inaperçue... On a entendu des gémissements sortir de la tombe à peine fermée... les fossoyeurs sont accourus... la victime a été arrachée à une mon plus atroce encore... Voil:\ ce qui se passe. Pouvez-vous me citer quelqu'une de ces circonstances?...
— Oui, monsieur le procureur du roi, reprit le médecin. Vous avez raismi, il en est ainsi lorsijue cette mort apjiarenle est le résultat d'une erreur des médecins... quand le hasard seul a amené lacat as Irophe.
— Prétendez-vous dire que cette a|iparence de mort ait été le résultat d'un plan ])récoiu;nV...
— Monsieur de Villefort, dit M. <1 .Vvrij|ny, répondez à mes (|ueslion8 on lonte franchise, .\ussi bien après voa aveux, cette dernière déclaration vous sera facile:
t,E VUS DE MONTE-CRISTO
« Comment Valentine élait-elle morte?
— Empoisonnée par sa belle-mère, ma femme!...
— Dans quel but M°° de Villefort avaitelle voulu Caire disparaître Valentine?
— Par les mêmes motifs qui avaient guidé sa main criminelle, quand elle avait empoisonné M. et M"" de Saint- Méran... pour que toute la fortune de M. Noirtier, mon père et celle de Renée de Saint Méran, ma femme morte, revînt à soii tils...
— Mais c'est un tissu d'infamies I soupira M. de Flamboin.
— Laissez-moi achever, continua M.
d'Avrigny. M. de Villefort, rassemblez vos souvenirs. Dans les derniers jours qui précédèrent les événements effroyaljJes dont nous parlons, ne vous souvienl-il pas d'avoir vu un homme qui semblait s'être donné pour mission de châtier les méchants et de récompenser les bon.s!... un homme qui semblait doué d'une puissance surnaturelle et qui ne l'employait que pour assurer le règne de la justice., un juge pour les criminels... un consolateur pour les opprimés...
A nifsure (jue d'Avrigny parlait, les yeux lit Villefort s'ouvraient. Une sorte de terreur contractait tous les traits de son visage... et soudain un cri guttural s'échappa de sa poitrine :
— Lui! lui!... ohl oui, s'écria-t-il, je ijii souviens...
— Faut-il que je vous dise le nom de cet homme?
— Non ! fît Villefort avec énergie, NonI car ce nom vous no le savez pas?... Vous l'appellerez, n'esl-il pas vrai, le comte de Monte-Cristo!...
i)'A vriguy inclina la tête en signe d'affirmation.
— Le comte de Monte-Cristo I fit M.
de Flamboin, avec un certain dédain.
N'était ce [las un aventurier?...
Il n'acheva point.
Villeiort avec une force incroyable lui avait saisi le poignet.
— Taisez-vous! Monsieur! Vous insultez à Dieu même... Oui, à Dieu quia ressuscité Lazare, qui a ressuscité la tille de Jaire, à Dieu qui a bi'isé la pierre sépulcrale que, moi, aloi-s tout puissant pour le mal, j'avais laissé couler sur un malheureux. . Monsieur d'Avrigny! c'est celui que vous appelez le comte de Monte- Cristo qui a sauvé ma f..., celle que je nommais ma tille...
— Oui, monsieur de VilleforL
- Aloi-s le miracle s'est accompli ! je crois, je sais, j'accepte!... A cet homme
tout est possible! Ah! monsieur le procureur du roi, avec tout noire arsenal de lois, avec nos armées de gendarmes, de policiers, de soldats, avec cette puissance de lier et de délier sur la terre que nous nous sommes arrogée, -que nous sommes petits auprès de ceux qui ont jiour arme la volonté implacable, pour loi la justice et la vérité I... M. de Monte-Cristo est de ceux-là! Pour que Valentine ne mourût pas, il lui a sulli de vouloir...
— Et il a voulu! prononça gravement d'Avrigny.
— Mais enfin, s'écria M. de Flamboin qui revenait à ses errements habituels et se sentait profondément froissé du sansgêne avec lequel un ancien magistrat traitait l'idole judiciaire, nous ne nous payons pas de mots... nous autres!... On a vu des imposteurs revendiquer des noms qui ne leur appartenaient pas. Si M"° de Villefort — ou de quelque nom qu'on la nomme — est vivante, iiourquoi ne se présente-t-elle pas devant nous?... Je connais cette jeune fille, je l'ai rencontrée chez vous, monsieur de Villefort.. . et, comme je ne crois pas aux fantômes, je saurais bien m'assurer par moi-même, si M. d'Avrigny a été trompé par une fausse apparence...
— Monsieur de VillefOi't, dit le médecin, vous m'avez dit que vous croyiez à ce miracle possible...
— Oui... et je le répète. Celui qui s'appelle Monte-Cristo a toute puissance...
— Et si vous revoyiez Valentine, là...
tout à coup... devant vous...
M. de Villefort s'était levé, debout, devant la cheminét^, il redressait sa taille courbée par la soulfrance ; sur son visage osseux, il y avait comme une illumination subite :
— Si je la revoyais, commença-t-il.
Puis, s'interrompant tout à coup :
— Monsieur d'Avrigny, en ce moment je vis bien rapidement mes dernières beui'es.. si vous pouvez me donner cette joie... de revoir celle qui porta mon nom... et de lui dire... ce que je veux lui dire... faites, faites vite... par miséricorde! Car, — et ses ongles se crispèrent sur sa poitrine — car la mort est là, qui attend... qui me crie de me bâter!...
M- d'Avrigny alla à la fenêtre, l'entr'ouvrit et appelant Maximilien, lui adressa rapidement quelques mots.
Mais, il n'avait pas parlé si bas que le nom de Maximilien n'eût û,-a,ppé l'omlle subtile du moribond : ^ " •.
— Maximilien, fit-il. C'est bien le ûom que vous avez prononcé?
— Oui, monsieur de Villefort.
— Et c'est bien de MaximUien... Morrel qu'il s'agit.
— Oui... le fils de M. Morrel, l'ancien armateur de Marseille...
M. de Villefort secoua la tête :
— Allons! fit-il à mi-voix. C'est l'expiation complète.... c'est la réparation dans toute sa plénitude... Morrel... Marseille...
Et plus bas encore il ajouta :
— Edmond Dantès !
On frappa doucement à la porte.
Le docteur alla vers M. de Villefort et lui prenant la main :
— Rassemblez toutes vos forces, monsieur de Villefort.
Alors la porte s'ouvrit doucement, et Valentine parut, vêtue de deuil.
Elle s'arrêta sur le seuil, interdite, émue.
Puis, voyant Villefort qui, pâle mais ferme, se tenait immobile, elle courut à lui et, tombant à ses genoux :
— Mon père! mon père! cria-t-elle. * Alors, il se passa un fait qui dut donner à M. de Flamboin une bien piètre idée de l'ancienne magistrature.
M. de Villefort passa ses deux mains à Bon front, la tète s'inclina et il éclata en sanglots.
Le docteur le poussa doucement jusqu'à son fauteuQ. Villefort s'y laissa tomber, tenant toujours son visage caché dans sed^ains.
— Mon père, disait Valentine, ne me reconnaissez-vous pas? C'est moi... c'est bien moi!
— Eh bien! monsieur le procureur du roi, disait le médecin au magistrat, doutezvous encore?...
Celui-ci eut un mot épique :
— Je ne sais trop, dit-il, comment qualifier cette situation au point de vue légal...
Valentine avait écarté avec précaution les mains de Villefort et, fixant sur ses yeux brillants de fièvre, son regard doux et pur :
— Mon père, dit-elle encore, pourquoi ne me parlez- vous pas? Quoil m'avez- V0U8 déjà à ce point oubliéel C'est moi... Totre Valentine!...
Villefort semlila revenir à lui : on eût ^t qu'il, sortait d'un songe. Son visage se colora.
— Monsieur Maximilien, dit-il au jeune homme qui se tenait respectueusement à l'écart, veuillez vous approcher.
Morrel obéit.
— Vous me connaissez, reprit Villefort,
et vous savez le mal que j'ai fait à votre père...
— Oh ! monsieur de Villefort, j'ai appris à oublier...
— Gomme l'autre, n'est-il pas vrai?...
Mais... est-ce bien réel? Avez-vous appris à pardonner?...
Maximilien s'approcha et mit un genou en terre :
— Je demande au père de M'" de Villefort de nous bénir...
— Non ! non ! fit le moribond. Je ne suis pas de ceux qui ont le droit de bénir... la force me manque pour répéter le récit que j'ai fait tout à l'heure... Relevezvous, Maximilien ! relevez-vous, Valentine!... Et maintenant, écoutez-moi tous deux... Monsieur d'Avrigny, aidez-moi...
je veux être debout... pour parler... et pour mourir.
Mais, Valentine avait prévenu le vieux médeéin, et s'était empai'ée du bras de Villefort.
Une sorte de sourire illumina son visage.
— Monsieur de Flamboin, procureur du roi, dit Villefort d'une voix solennelle, au nom de la Justice éternelle, au nom de la Loi divine et humaine, je vous adjure de recueillir ma confession... Celle qui portait le nom de M"° de Villefort, celle que j'ai crue morte et qui a été miraculeusement sauvée, n'est pas ma fille...
Jurez-moi de recevoir cette déclaration et de lui donner sa forme légale...
M. de Flamboin hésita un moment, — puis :
— Je reçois cette déclaration... M. d'Avrigny et M. Morrel voudront bien sans doute signer le procès- verbal!
Mais Valentine avait jeté ses bras autour du cou de Villefort :
— Que dites-vous? je ne suis pas votre fiUe!...
— Non, mon enfant, fit Villefort, se dégageant doucement. Le docteur d'Avrigny et M. le procureur du roi vous diront toute la vérité... vous n'êtes pas la fille de Villefort et de Renée de Saint Méran... M. d'Avrigny, la cassette, je vous prie !...
Le médecin lui présenta le collret tout ouvert.
Villefort y plongea ses mains.
— Voici, dit-il à Valentine, les papiers qui contiennent votre vérit;ible état civil... De ces pièces, une seule peut être lue facilement. C'est celle qui — rédigée en langue anglaise — aflirme que le mariage du rajan Duttiah avec Naya, sœur du rajah Siwajdi Daola a 'été célébré par un brahme, prisonnier des Anglais.
— Ohl vous tous que j'ai persécutés, pardonnez-moll Liv. 10. 10
à Eppinp; Forest, auprès de Londres, en juillet 1818... Naya Daola était votre mère, Valeiitine. Duttiali était votre père...
Valentine — atterrée de surprise — regardait successivement le docteur et M. de Flaml)oin, croyant que son père, frappé de folie, se laissait entraîner à des divagations.
Mais le magistrat dit :
— M. de Villefort dit la vérité, mademoiselle.
Ce n'est pas tout, continua M. de Villefort, voici la lettre qui m'a été écrite à la fin de 1819. par le Rajah Daola... elle était dalée de Gwalior...
— Mais uia mère! s'écria Valentine.
— Votre mère est morte... Votre père est mort... et depuis de longues, de bien longues années...
— Alors, c'est vous qui m'avez recueillie... c'est vous qui m'avez sauvée ! s'écria la jeune fille.
Paur(iuoi donc ne voulez-vous pas que je vous appelle mon père?
— Merci, enfant! Ah! que vous êtes bonne! et qui donc douterait, ajouta-t-il tout bas, que vous ne soyez pas une Villefort ! Merci, vous qui ne me maudissez pas, pour tout le mal que je vous ai fait ! Non, je n'ai pas droit à ce doux nom de père !... Mais à l'heure où je vais mourir, il me semble que mes terreurs s'atfaiblissent... et, aux toi'tures que me font éprouver mes remords, j'ai connu la sensation consolante du repeutir. Je fus un grand coupable... Valentine, oubliez jusqu'à mon nom... Monsieur Morrel, je vous contie celle qu'un autre vous a déjà conllée...
Il eut un geste solennel :
— yi- vous revoyez celui qui a sauvé Valentine, dites-lui que, si cruellement qu il m'ait puni, je meurs en reconnaissant la justice du châtiment qui m'a frappé ! El vous Maximilien, soyez pour Valentine — pour Naya — sa famille et sa patrie!... Si le hasard vous mettait en présence de celui que j'ai trompé, de celui auquel j'ai dit que Naya était morte, arrêtez sur ses lèvres la malédiction prête à s'en échapper!.,. Ah! pardon! pardon ! je n'en puis plus !...
Et suuuiin, comme si tous les ressorts de son organisme se fussent détendus à la fois, M. de Villefort tomba sur ses genoux.
C'était un spectacle douloureux et pénible que celui de cet orgueil qui s'abaissait, ;le cette audace criminelle qui demandait grâce.
Il avait joint ses mains tremblantes.
comme font les enfants quand ils prient.
— 0 vous tous, murmurait-il, que j'ai frappés, que j'ai torturés, que j'ai tués, vous tous que j'ai sacrifiés à mon ambition insatiable, pardonnez-moi.., là-bag, au delà de la tombe, je n'ose croire au néant qui serait le repos... non, un Dieu vengeur m'attend I je n'ai pas le droit de le nier, je n'ai pas le droit de douter, .l'ai trop fait le mal pour que la mort ne soit pas suivie d'expiation... Pardonnez-moi donc, car je souffrirai!... je le sens déjà
j au feu qui brûle ma poitrine... je le devine, puisque déjà au seuil de la. tombe I Dieu m'a rendu le souvenir et la rai- I son... ])ar lesquelles je souffi-e déjà si I cruellement!...
— Espérez, monsieur de Villefort, dit !• docteur d'une voix grave.
Il y eut un long sUencc. Valentine pleurait. Et pourtant je ne sais quelle espéi-ance s'élevait au fond de son cœur. Elle se disait que, (juelque part, dans des pays inconnus, il y avait quelqu'un qui avait connu sa mère , cette pauvre femme qu'elle n'avait pas connue et vers laquelle toute sou âme s'élançait...
Tout à coup M. de Villefort fit un signe, Maximilien et le docteur le soutinrent :
— Qui veut êtz"e pardonné, dit-il d'une voix qui allait s éteignant, doit pardonner lui-même... je veux arracher toute haine de mon cœur mourant I II est un homme dont jusqu'àcette heure suprême, je n'ai pu prononcer le nom sans qu'un frisson de colère secoue jusqu'aux libres les plus intimes de mon être... c'est le nom de celui qui a osé en face me reprocher mon crime...
Et avec eii'ort il ajouta :
— Du seul homme aux veines de qui coule aujourd'hui le sang de Villefort!..,
— Vous voulez parler de votre lils ! dit M. d'Avrigny.
— Oui, de cet enfant que j'ai voulu tuer... et qui, lui aussi a échappé à la mort. Par moi, par mon crime, il a été jeté dans une vie d'infamie... le vrai coupable, c'est moi ! Et maintenant... il est au bagne I au bague I et moi je meurs libre !
Il tendait en avant ses bras amtLigris :
— Mais quel forçat a donc plus mérité que moi qu'on le charge de chaînes 1 Qui donc plus que moi a mérité de hurler de douleur sous le bâton des chiourmes ! Ah! contre lui, je ne me sens plus de hai^e.' et la pitié monte de mon cœur à mes lèV'res I Monsieur le procureur du roi, si la-priàço d'un mourant peut avoir quelque influence sur vous, écoutez la mienne, écoutez mou
Tceu suprênoe!... Pitié!... pitié 1... pour Benedetto !... Songez-y bien, monsieur, en se montrant impitoyable et féroce, la société fait d'un homme une bête fauve !... Songez que cet homme est un YillefortI Oh 1 j'ai peur de l'avenir !... j'ai peur pour tous ceux que je laisse après moi, pour Valentine, pour vous, Morrel ! Que saisje ! j'ai peur, et je me dis que la clémence peut adoucir les âmes lesplusperverses!... Monsieur leprocureur du roi 1 un motd'espérancel...
— Je vous promets, dit M. de Flamboin, que si celui dont vous parlez s'en rend digne par son repentir, j'appellerai sur lui la clémence du souverain...
— Et moi, dit Valentine, je m'engage à aller lui porter, au fond de son enfer, les paroles d'encouragement et d'espoir I
— Vous ! vous ! s'écria Villefort en lui baisant les mains. Oh ! merci, merci, encore!... Fille d'une race d'honnêtes gens, d'honneur, de cœur et de dévouement, soyez bénie!... Ah!
Un cri rauque s'échappa de sa poitrine...
Puis un nom, àpeine balbutié, s'échappa de ses lèvres :
— Edmond Dantès.
Et dans ce dernier soupir, la vie s'exhala de sa poitrine. M. de Villefort était mort.
xn
VERS l'avenir !
Bien que prévue, la mort de M. de Villefort fut pour tous ceux qui l'avaient coDuu comme un coup de tonnerre.
-M. d'Avrigny était un de ces hommes qui étudient, analysent les culpabilités, et ne se contentent pas — comme tant dautres — de stimagtiser le coupable d'une épithète brutale, sans rechercher l'explication physiologique du mal, explication qui le plus souvent en est l'excuse.
Villefort était un malade — ce qu'un savant de nos jours a appelé un fou inconscient. Et non seulement inconscient, mais inconnu, méconnu.
Qui suit si — les circonstances n'ayant
fias amené la catastrophe que l'on sait — es iias.sions ambitieuses de M. de Villefort ne fussent pas résolues en un accès Je folie des grandeurs. > La moil arrêtait l'explosion. C'est tout. (■:f iM. d'Avrigny avait compris com- 'o. ;i chez cet homme — à côte de celte
exaltation fiévreuse — était persistante l'idée du devoir social, du droit absolu, en contradiction avec ses aspiralicna égoïstes.
M. de Flamboin n'était point un criminel ni un exalté. Celait le premier iinhécile venu, tout confit en sa dignité, incapable de la grandeur sauvage du crime, mais aussi inaccessible à tout élan vers le bien, du moment que cet élan 'tcrangerait la rectitude de ses préjugés.
Ce fut tout un travail — et des plus ardus — que d'amener M. de Flamboin à rédiger ce procès-verbal qu'il avait cependant juré d'écrire.
Toutes les objections de l'avocasserie se pressaient pour amener des retards, des atermoiements.
La singularité de la situation troublait au plus haut point ce paperassier légal.
Comment! Valentine, morte de droit, était vivante de fait 1 — et pas un iirocùa verbal ne constatait cette résurrection.
Avoir la prétention de vivre sans constatation légale, c'était en vérité piétiner sur toutes les obligations sociales.
— Puis, s'était écrié victorieusement M. de Flamboin, que signifient cespaiiiers écrits dans une langue inconnue...
Le fils du docteur, Frédéric, intervint tout à coup :
— Je vous demande pardon, monsieur le procureur du roi...
M. de Flamboin portait lunettes, naturellement.
11 darda le rayon convergent sur le jeune audacieux.
Est-ce qu'on n'avait pas l'audace de se mêler d'une conversation dont il tenait le dé.
— Mais ? demauda-t-ii.
Il est à remarquer que tant que M. de Villefort avait vécu, l'honorable procureur de S. M. Louis-Philippe s'était trouvé et montré très petit garçon. Son prédécesseur le dominait non seulement par le talent, mais encore — et surtout peutêtre — qu'on nous passe l'expression — par la gredinerie active dont il avait donné tant de preuves.
M. de Flamboin — être passif par excellence — mou devant toute résistance -• audacieux devant toute limidilé — était un de ces magistrats qui amai»iit liorriblenitint peur devant (virlouohe Jibre, mais qui sont d'autant plus digues — li^r.^ insolemment brutaux — devant Cartouche cerclé de gendarmes.
On l'avait vu dans un salon opiner de la tête — quand un leader de l'opposition, appuyé à la cheminée, développait
les théories les plus subversives. On l'avait retrouvé railleur et presque grossier, quand le même personnage, à la suite de quelque arrestation nocturne, arrivait dans son cabinet flanqué d'argousins
11 eût fallu croquer sa face sérieuse, son triple menton écrasé dans sa cravate, sa lèvre majestueusement pendante, tandis que — Villefort n'étant plus là — il cherchait le moyen d'éluder ses engagements, et s'étonnant qu'un jeune homme osât, devant lui, émettre uue objection.
Son — Mais? — interrogatif était l'idéal de la suffisance stupide.
— Mon père, dit Frédéric, je ne parlerai que si vous m'y autorisez.
— De votre part, mon fils, dit gravement le vieux docteur, je n'ai rien à craindre. Parlez. M. le procureur du roi voudra bien vous écouter comme moimême...
— Certainement! certainement! aventura M. de Flamboin, très ennuyé, en grimaçant un sourire.
— Je voulais dire, monsieur, que cette langue ancienne — je puis la déchiifr&r facilement.
— Vous!
^ — Mon fils a beaucoup étudié, dit M. d'Âvrigny. Les langues orientales n'ont pas de secret pour lui...
Il y a quelques quarante ans, quand on voulait parler d'un grimoire incompréhensible, on le qualifiait de ce simple mot : C'est du sanscrit!
Cela explique l'atterrement de M. de Flamboin, ayant en face de lui un homme pour qui ces — hiéroglyphes — n'étaient point de l'hébreu ou du sanscrit.
— Mon père sait, reprit Frédéric, que j'ai l'intention de me livrer à de grands voyages, je crois que l'homme ne peut arriver à une synthèse de la science qu'à la condition d'en aller chercher les éléments dans toutes les parties de la terre. C'est pourquoi — attiré par ce pays mystérieux qui fut le berceau de nos premiers pères les Arijas, j'ai le désir d'aller visiter, étudier l'Inde. C'est pourquoi aussi, je connais cette langue.
— Et vous pourriez traduire ces pa piers?...
— Facilement.
-^ En ce cas, dit le docteur, je ne vois plus aucun obstacle à ce que la déclaration de M. db Villefort soit recueillie, puis contrôlée à l'aide de ces documents.
Après quoi, si M. le procureur du roi craint d'engager sa l'esponsabilité, il lui sera loisible d'en référer à M. le garde des sceaux.
Tout cela était bien mzarre, bien anormal. Enfin! M. de Flamboin se résigna.
D'ailleurs il était quatre heures du matin, et la fatigue physique lassait sa résistance morale.
— Soit donc, dit-il. Monsieur votre fils voudra-t-il m'apporter demain la traduction de ces pièces...
— Je m'y engage, dit le jeune homme.
Le ma,i;istrat partit. Valentine, épuisée
de fatigue, voulut cependant veiller auprès du cadavre de M. de 'Villefort.
Le malheureux avait trouvé dans la mort le suprême repos. Sur son masque de marbre, dont les muscles s'étaient distendus, il y avait une expression de placidité heureuse.
Valentine priait. Et pourtant je ne sais quel sentiment de joie inavouée se mêlait à sa douleur. Malgré elle, elle avait craint parfois que Maximilien ne se souvint trop de la race maudite dont elle croyait être issue.
Aujourd'hui, au contraire, elle se sentait plus libre, plus digne d'être aimée.
Vers le matin, Julie Herbault vint chercher Valentine.
— Ma sœur, lui dit-elle, c'est assez pleurer sur le passé : il faut songer à l'avenir.
— Vous avez raison, dit Valentine (nous continuerons à lui donner ce nom). Mais n'est-il pas naturel qu'au moment où se brise pour toujours la chaîne qui me rattache à mes souvenirs d'autrefois, je jette un dernier et long regard sur ce passé...
Elle s'approcha de Villefort :
— Je crois, reprit-elle, que M. de Villefort m'a aimée comme si j'étais véritablement sa fille... Je me souviens encore de celle qui se disait ma mère et que j'ai peu connue, hélas!... mais dont je garderai la mémoire éternellement dans mon cœur... Je me souviens de M. et M"" de Saint-Méran qui m'ont souvent protégée, défendue... et à tous ces chers morts, j'envoie une prière et une bénédiction...
Elle se pencha sur le cadavre de Villefort, et, respectueusement, les yeux baignés de larmes, elle lui baisa la main.
On eût dit que sous cette caresse miséricordieuse, un fugitif sourire passât sur ses lèvres décolorées.
Julie entraîna Valentine dans la salle de famille.
M. d'Avrigny s'avança vivemem vers la jeune fille. Auprès de lui se tenaient Madeleine et Antoinette, sa fille et sa nièce — sa fille, adorable créature au vi-
gage fin et pâle, aux cheveux châtains, aux yeux d'une inexprimable douceur, que le médecin défendait depuis longues années déjà contre une maladie de poitrine qui la minait — sa nièce, enfant gaie et rieuse qui était l'éclat de rire de cette maison sévère, et qui témoignait à sa cousine Madeleine un dévouement qui ne s'étail juiKiis démenti.
— Vous n'avez pas oublié, ma chère Madeleine, dit d'Avrigny en présentant la jeune malade à Valentine.
— Non, non!... Et j'espère que Madeleine m'a conservé son amitié d'autrefois.
Les deux jeunes filles s'embrassèrent.
Emmanuel Herbault arriva un instant après. Et bientôt tous se trouvaient réunis autour de la table patriarcale que présidait le vieux docteur
Que de souvenirs étaient représentés par ceux qui étaient là...
Julie, la iille de l'armateur Morrel, sauvée du désespoir et de la mort par celui qui se faisait appeler alors Sindbad le Mari-.
Valeniine, mii'aculeusement arrachée à la tombe.
Emmanuel, l'ancien premier commis de la maison de Marseille.
D'Avrigny, qui avait vu tomber autour de lui tous ies coupables.
Le docteur leva son verre ;
— Mes enfants, dit-il, permettez-moi de vous donner ce nom... il y a au fond de vos cœurs un nom que je veux prononcer... 'Jelui d'un bienfaiteur, dun homme grand entre tous, et pour lequel notre respect et notre aflection doivent être sans bornes...
— Au comte de Monte-Cristo t dit Maximilien.
— Xu comte, de Monte-Cristo, répétèrent toutes les voix.
A ce moment, comme si ce mot eût été un signal, la porte s'ouvrit...
Un cri de surprise s'échappa de toutes les [loitrines.
x\li, le serviteur du comte, était sur le Beuil.
S'inclinant, il s'avança vers M. d'Avrigny, et, sans prononcer une seule parole — on se souvient qu'.\li était nmet — il déposa une large enveloppe aux maiiis du docteur.
M. d'Avrigny la décacheta dune main fiévreuse.
Une lettre s'y ti'ouvait, portant ces •impies mots :
« liéiiis soient ceux qui se souvieu-.
nent du bien. Vous tous qui vous aimez, allez hardiment dans la vie •. et si jamais quelque danger vous menaçait, rappelezvous que Dieu peut — à l'heure suprême — vous susciter un protecteur. Attendre et espérer!... »
Tous écoutaient avidement : et quand ils se tournèrent vers le messager, avides de recueillir de lui un signe qui pût leur apprendre où se trouvait celui qui n'oubliait pas...
Ali avait disparu!...
— Attendre et espérer, répéta M. d'Avrigny en tendant les mains.
Toutes les mains vinrent serrer les siennes. C'était comme un serment d'alliance entre les bons, serment de dévouement inaltéiable.
— Mes enfants, reprit d'Avrigny.
dans quelques jours nous allons nous séparer. Dès que j'aurai rendu à M. de Villefort les derniers devoirs, je pars pour l'Italie avec ma chère Madeleine et ma nièce...
— L'Italie! s'écria Maxiniilien. Mais nous avons formé le projet de nous y rendre, Valentine, M. NoirtieF et moi...
— Et lu sais, frère, ajouta Julie, que nous ne vous quittons pas...
— Moi seul, dit Frédéric d'Avrigny, je reste à Paris, me préparant à la grande et lointaine mission dont je vous ai entretenus...
— Vous partez pour l'Orient, dit î.iaximilien, ne passerez -vous point par Marseille?...
— C'est bien de là, eu effet, (|ue je m'embartiuerai...
— Eh bien! n'oubliez pas de nous venir faire vos adieux... Nous retournons à Marseille, et nous y passerons quelques jours... car Valentine n'a pas oublié la promesse faite à M. de Villefort mourant... Elle doit ]>orter des paroles de consolation et d'euiourageuieiil à un coudamné... à ce malheureux lienedetto...
Le front de M. d'.\vriguy se pli.ssa :
— Benedetto! dit-il. Je ne sais pourquoi... mais je ne puis entendre ce nom, sans frissonner. Un instinct secret nie dit que là est ce péril dont nous parlait le comte de Monte-Cristo., là, est la menace... là est la haine!...
— J'ai promis, dit doucement Valentine. Et qui sait? Cehii qui sauve les morts de la tombe ne pourra-l-il un jour arracher les méchants au crime...
— Dieu vous entende! rejiartit d'Avrigny. Mais une dernière fois, croyez eu un vieillard! et contre Beuedetto... soyez sur vos gardes I
MONSIEUR RODIBOIS
Le mois de février s'écoulait.
Benedetfo et Saiiselme, étaient toujours rivés à la chaîne du ponton.
^.haque soir, M. Rodibois faisait les de/ices de la chiourme, ne se fatiguantjamais, inventant même de nouveaux exercices, comme ces artistes qui comprennent la nécessité de renouveler l'alliche.
En vain Benedetto avait tenté d'obtenir de son complice des explications sur le rôle que pouvait jouer Tanimal dans leur évasion. Sanselme se refusait à livrer son secret :
— Que t'importe I disait-il, puisqu'à l'heure que tu as choisie toi-même tu seras libre.
— Qui me prouve que vous ne vous raillez pas de moi ?
— De la défiance I...
— Ne vous défiez-vous pas vous-même de moi, en vous renfermant dans ce silence persistant. Avez-vous peur que je von? trahisse...
— Mon petit, disait Sanselme, tu es jeune... et tu ignores qu'il n'y a pas de secret mieux gardé aue celui qu'on n'a conlié à personne...
— Mais le temps passe... et je vois que vous ne prenez aucune disposition pour tenir voire pronies.se...
— C'est-à-iiiiO qu'à ton avis, il faudrait tiavailler en plein jour et bien bruyamment, de telle sorte que les argousins ne puissent se méprendre sur mes intentions.
— Je ne dis pas cela. Mais enfin nos chaînes sont rivées à nos pieds ..
~ Elles tomberont ([uand M. de Rodibois (il a bien droit à la particule) le voudra...
Benedetto sentait la colère lui monter au cerveau. Le sang-froid de son compagnon l'exaspérait : mais que faire/...
chercher soi-même un moyen d'évasion ?
Mais, enchaîné à Sansulme, pouvait-il seulement faire un mouvement, concevoir une pensée que son complice ne connût pas.
Cependant, le 23 février au matip, c'està-dire la veille même du jour qu'il avait tixé pour son départ du bagne, il eut un mouvement de révolte furieuse.
— Ecoute, dil-il à Sanselme, les dents serrées, le teint pâle, maintenant je ne doutb plusVje vois que tu t'es abominablemeat moqué de moi... Eh bien 1 je te
le dis, je suis à bout de patience... je veux, je veux, entends-tu bien, savoir la vérité... sinon I
— Sinon?...
— Je me vengerai sur toi des espérances que tu m'as fait concevoir... de l'épouvantable désillusion que tu m'auras infligée... Que risqué-je ?... La mort sur l'échafaud des bagnes.. Eh bien I crois-tu donc que je veuille vivre ici... Non! mille fois non I... Je me vengerai, te dis-je ! je te tuerai, trouvant du moins une suprême joie à avoir puni un traître...
— Ouais ! fit Sanselme. Comme tu y vas I... Voyons, causons raisonnablement... Avant de parler de mourir, ce qui est toujours fort désagréable, crois-moi ! il serait meilleur de se préoccuper des moyens de vivre... Or il y a des détails que tu ne m'as pas encore donnés...
— Quels détails ? explique-toi !... Mais, je t'avertis que, si tu me trompes encore!...
— Là ! Là! En quoi t'ai-je trompé, d'abord?... Le 24 février est-il passé? non... Donc, je suis dans les délais, comme on dit en termes de basoche... Je reviens à mes détails. Tu as parlé d'un joli petit million, n'est-ce pas? mais un million, c'est un mot! tu m'as promis de le partager avec moi... c'est fort bien... mais je ne serais pas fâché de savoir où niche ce bienheureux oiseau, comment tu entends le chasser... et comment nous nous pai-tagerons ses plumes...
— C'est-à-dire que je dois me livrer tout entier... sans que tu te livres toimême.
— Mon cher, permets-moi de te dire que je tiens le bon bout de ton million, s'il existe réellement, il s'envolerait peutêtre bien, bien loin... et tu serais quelque peu embarrassé, aj'ant ce léger fil de fer à la patte, de le rattraper... Donc sans moi, il ne vaut pas un sou... avec moi. il vaut cinq cent mille francs pour toi... Donne-moi quehiues explications... et l'affaire est faite.
Benedetto, malgré ses défiances, reconnaissait la justesse du raisonnement de son complice. Mais en même tem!>s. il s'avouait tjue la promesse, faite par lui à Sanselme lui pesait fort... Ou les olïres d'évasion étaient illusoires, et Benedetto jugeait inutile de livrer son secret — ou elles étaient réelles, et alors il 'éprouvait — à son-er qu'il devrait partager le fruit d'un crime — la sensation pareille à celle d'un homme à qui on arracherait le cœur.
Et pourtant, si Sanselme disait vrai!
Etre libre! Etre riche! mais... est-ce être riche que d'avoir un demi -million...
quand ou a pu posséder le million tout entier^ Ce bandit, sans sou ni maille, pleurait les cinq cent mille ft-ancs qu'il lui faudrait abandonner à son complice, plutôt qu'il ne songeait à la même somme qui lui reviendrait...
Puis... autre chose encore !
Ce million, comment le conquérir? Savait-il lui-même comment il arriverait à s'en rendre maître ? Quand il voulait réfléchir à cela, un nuage de sang s'épaississait tout à coup devant ses yeux.
— Eh bien ! reprit Sanselme. Est-ce toi qui t'es tout d'abord moqué de moi?
— Non.' s'écria Benedetto, prenant tout à coup son parti. Le million existe... mais il faut le gagner...
— - Naturellement, fit l'autre goguenard, un million tombe rarement tout rôti. Mais d'abord as-tu quelque droit sur celte jolie somme !...
— Oh! certes 1 repartit Benedetto que la colère ressaisissait. Elle m'a été volée... oui, volée !
— Pas possible!... tu as été bien naïf de te laisser faire... et qui t'a dépouillé de ce gracieux magot...
— Une femme !
— La petite dame au billet...
— Oui!
— Et pourquoi veux -tu être libre le 24... plutôt que le 25 ou le 26...
— Parce que le 25, cette somme m'échapperait à jamais...
— Allons. Explique-toi. Parbleu ! il est bien dur de t'arracher les paroles... Songes-v bien, confiance pour confiance. .
dès "que tu auras parlé, je t'expliquerai les lïérîtes secrets de M. Rodibois...
El commç Benedetto hésitait encore :
— Tiens, fit-il, je veux être bon enfant... Â-ussi bien le hasard te sert. Regarde là-bas dans la direction de mon bras...
Ils étaient à ce moment sur le môle. Dans le bassin des navires amarrés étaient chargées d'énormes pièces de bois que les forrats déchargeaient Navires et bois formaient entre les deux côtés du bassin une sorte de pont presque ininterrompu.
Benedetto regardait.
— Je ne vois rien, dit-il.
— Tu n'as donc pas de bons yeux. Ou plutôt tu manques de suite dans ton rai- Bonnement. Or, que veux-tu savoir!
— (Juels sont tes moyens d'évasion?...
— El que' personnage t'ai-je indiqué «tour Hotre complice 7
— Le rat... Rodibois...
— Eh bien! Au bout de mon .'•.-■ .
ne cherche ni un l'orrat ni un j^anlichiourme... Cherche un rat...
— Je le vois... s'éci-ia Benedetto.
— En effet, dans la direction indiquée par Sanselme, il venait d'apercevoir une petite boule noire qui roulait; courait, se hâtait, le long des pièces de bois, sur le flanc des navires, sautant les détroits, gravissant les caps, avec une dextérité dont un matelot, si agile qu'il fût, eût peut-être été incapab. .
Sanselme regarda autour lui.
— Nous sommes tranquilles, fit-il. Par ce chien de temps, messieurs les argousins daignent nous laisser la paix...
Attends ! .
Il porta les doigts à ses lèvres et fit entendi-e un léger sifflement qui, pour ne pas être aigu, glissait cependant à travers l'air avec une singulière netteté.
Une seconde après, M. Rodibois avait franchi l'espace qui le séparait de son maître et accourait se blottir sur ses genoux.
— Très bien, compère, dit Sanselme.
Voyons, si vous avez toujours bien gardé 70tre dépôt.
Ayant jeté encore autour de lui un coup d'œil soupçonneux, il mit le rat sur le dos, fouilla dans les poils qui fui garnissaient le ventre, et en retira — à la grande surprise de Benedetto — un de ces petits étuis de métal que les forçats appellent bastringue.
— Mon cher ami, dit-il à Benedetto, messieurs de la chiourme se croient bien mali-ns, parce iju'à notre arrivée ici ils nous fouillent... sur toutes les coutures, et que pour un peu, ils nous enlèveraient la peau pour savoir s'il n'y a rien dessous. Eh bien ! il y a toujours moyen de les mettre dedans... et la preuve, c'est que dans ce petit étui, il y a la petite scie d'acier qui, en quelques minutes, nous délivrera de notre sacrée manicle... rien dans les mains, rien dans les poches. M. Rodibois, ce n'est pas un rat, c'est un nécessaire I...
Benedetto ne put réprimer un éclat de rire.
Sanselme avait de nouveau fait disparaître l'étui dans la toison noire de l'animal.
— C'est admirable! s'écria-t-il.
— Et me crois-tu maintenant I...
— Certes! Ainsi depuis qu'il est id, Rodibois porte avec lui nos outils de délivrance...
— Ohl il fait bien autre chose... ceci
— De la part de M. le comte de Monte-Cristo.
Liv. 11.
n'est que la moitié de ses talents... quand l'heure «sera venue, tu conn^tras le reste. Et maintenant à ton tour...
yi. Robidois, rendu à la liberté fila avec la rapidité d'une flèche.
Tandis que Sanselme lui criait :
— A ce soir ! et surtout ne fais pas manquer le lever du rideau.
Benedetto était émerveillé ! C'était une nature brutale, incapable d'imaginer une combinaison si ingénieuse dans sa simplicité.
Pour lui, Vultima ratio était la violence.
Sanselme grandit soudain dans son esprit de la hauteur de plusieurs coudées : et de la défiance, il passa tout à coup à la confiance la plus absolue.
— Voici mon plan, lui dit-il. Une femme viendra ici, le 24 février?...
— Tu en es sûr...
— Oh ! elle n'oserait pas manquer à sa promesse, ricana Benedetto. Cette femme doit, le lendemain 25, toucher une somme de un million et la remettre à certaines personnes...
— Diantre 1 un million d'un seul coup !
— C'est un engagement sacré, fit encore Benedetto, en riant de son rire strident.
Eh bien ! il faut que le soir même je sois libre, que je la suive, que je l'épie, et que...
— Le million passe dans ta poche...
— Naturellement...
— Et dans la mienne, ne l'oublie pas.
— J'ai promis, dit brusquement Benedetto.
— Oh ! sans entrain I mais enfin entre nous, les phrases sont de trop. Je sais que tu tiendras, toi aussi, ta promesse. Un seul mot... quelle est cette femme ?
Benedetto eut un mouvement d'impatience :
— Que t'importe ! je t'ai dit tout ce qui t'intéresse. .
— Est-ce une ancienne maltresse?...
— Non... je te le jure.
— Alors, c'est une amie... une parente...
— Non.
— Enfin... tu ne veux rien dire... A ton aise... Est-ce que tu as l'intention de ji)U3r du couteau?...
— Hein ?.. fit Benedetto en frissonnant.
— Dame I je suppose que la personne eu question ne t'offrira pas son million ' - sar un plat d'argent — avec un sourire... alors il faudi-a bien le prendre. Et Bion résiste... est-ce que?...
Et il eut un geste atrocement significatif.
Benedetto était livide... Mais il releva la tète avec forfanterie :
— On fera ce qu'il faudra faire, dit-ii.
— Tiens I qu est-ce que cela ? s'écria Sanselme. J'aperçois là-bas le capitaine du port, avec des officiers, Et il y a dans le groupe, des étrangers... une dame !...
— Une femme I lit Benedetto en s« dressant. Est-ce que déjà?...
Les gardes-chiourme qui faisaient la sieste sous un abri, auprès d'un gros feu, accès de paresse dont profitaient les forçats, accouraient, appelant les hommes qui s'étaient dispersés çà et là, se groupant et causant.
Puis, à la parole, le bâton ajoutait sa note persuasive.
C'est que « les autorités » apparaissaient et qu'il ne faisait pas bon être surpris en flagrant délit d'incurie.
Le groupe des visiteui-s et des officiers approchait.
Les forçats s'étaient attelés à un énorme chariot rempli de madriers colossaux, et geignant, temlant leuz's muscles, ils tiraient de toutes leurs forces.
Benedetto et Sanselme faisaient leur partie comme les autres.
Mais, en même temps, Benedetto regardait. D avait rejeté le bonnet sur se^ yeux pour qu'on ne surprit pas la direction de ses regards ardemment fixés sur ceux dont il ne pouvait pas encore distinguer les traits.
Tout à coup, il tressaillit si fortement qu'oubliant où il se trouvait, il fit un pas en avant comme pour s'élancer.
— Eh bien ! l'enflammé ! cria un argousin, est-ce que tu veux t'envoler ?...
Et le lourd bâton tomba sur ses épaules.
Benedetto étouflFa un cri de révolte !...
C'est que, dans une rapide vision, il vénal de reconnaître la fille de VUlefort, de l'être maudit auquel il avait voué toute sa haine...
Car, ce Villefort, dont il était le fils, aurait dû — selon lui — le recueillir, le faire élever, lui donner une grosse part de sa fortune ! Oh I non, Benedetto ne lui avait pas pardonné ! et dans ses rêves de liberté, quand il aurait entre les mains l'outil de richesse, il comptait bien se venger... de tous ceux qu'il avait coudoyés pendant le court établissement de sa fortune passée, de tous ceux qui avaient assisté à son écroulement, dans cette soirée terrible où — au lieu d'un contrat qui le faisait à jamais riche «t
libre — c'était un mandat d'amener qui | avait porté son nom I... i
Et, auprès de Valentine — car c'était elle I — il avait reconnu Maximilien Mor- 1 rel, qu'il avait rencontré naguère à la maison d'Auteuil, l'ami du comte de Monte-Gri?to...
C'étaient toutes ses haines, toutes ses vengeances qui prenaient corps et qui venaient le défier.
Le commissaire du port avait appelé un des surveillants et lui avait demandé des renseignements. Puis il lui avait donné un ordre.
Benedetto voj-ait tout cela : le sang bruissait à ses tempes. De quoi s'agissait-il donc? Pour qui venaient ces êtres maudits? Pourquoi avaient-ils pénétré dans cet enfer.
Le surveillant se dirigea sur l'escouade dont Benedetto faisait partie, vint au garde-chiourme et lui parla.
Celui-ci haussa les épaules.
— Ah 1 toujours les mêmes histoires I grogna-t-il, est-ce que nos hommes sont des bêtes curieuses ?
Puis, s"approchant de Benedetto.
— Allons, hop I on veut te voir, beau merle !...
— Et moi aussi, alors 7 demanda Sanselme en riant, puisque nous sommes saint Roch et son chien.
D faisait allusion à la chaîne qui le liait à Benedetto.
La plaisanterie fut du goût de l'argousin, qui daigna montrer une mine moins refrognée. Benedetto et Sanselme sortirent des rangs.
— Tu es pâle, dit tout bas Sanselme à son compagnon. Surtout pas de bêtises t
— N'aie pas peur...
— Tu as une façon de dire ça qui me fait peur!... Pas de sottises, te dis-je , souviens-toi que c'est demain... Mais à propos... ça ne serait pas la femme en question ?
— NonI
Les deux forçats étaient conduits vers le groupe.
Le commissaire fit un pas à leur rencontre.
— Qui de vous deux s'appelle Benedetto?
— C'est moi, dit l'ex-prince Cavalcanti.
— J'ai consenti à ce que l'on vous vit, à ce qu'on vous parlât ; mais, sous peine du cachot, je vous interdis de prononcer une parole. .
Benedetto s'incllaa avec bumilitd.
Cependant Valentine — très pâle -'s'appuyait au bras de Maximilien.
Pour cette nature exquise, d'une délicatesse admirable, c'était une torture que de pénétrer dans ces lieux de terreur et de malédiction.
Elle se sentait défaillir. Mais elle avait juré!
— Courage ! lui dit Maximilien à voix basse.
Elle releva la tête et son regard se posa sur le misérable, si doux, si compatissant, que tout autre fût tombé à ses genoux.
Lui, debout, le bonnet à la main, le teint terreux, ne s'inclina pas. 11 attendait.
On lui avait imposé le silence ; et il ne voulait pas aller au cachot, tant la pensée du lendemain l'absorbait. Mais qued'imprécations hurlaient en lui !...
— Monsieur, dit Valentine de sa voix d'or, M. de Villefort est mort...
Benedetto eut un tressaillement qui le secoua tout entier. Mort ! Et ce n'était pas lui qui l'avait tué !... Et malgré le flot de haine qui lui montait aux lèvres, il eut le courage de se contenir et de rester silencieux. Le mal a ses héroïsmes comme le bien.
— M. de Villefort est mort, reprit Valentine, et à son heure suprême, il vous a pardonné... plus encore, il a appelé sur vous la pitié de la justice humaine...
Benedetto releva la tète avec un élao de curiosité qu'il ne put maintenir.
Sa grâce ! si c'élait sa grâce !...
A la recommandation de hauts personnages, dont M. le commissaire du port a bien voulu tenir compte — j'ai obtenu qu'aujourd'hui même, vous soyez délivré de la double chaîne...
Benedetto resta impassible...
— Et de plus, si votre conduite et votre repentir justifient la faveur qui vous aura été faite, vous pouvez espérer de nouveaux adoucissements...
Le commissaire inclina la tète en signe d'assentiment.
— J'ai promis à M. de Villefort de vcas apporter ces paroles d'encouragement et d'espérance. J'ai tenu mon serment...
Que Dieu ait pitié de vous !
La voix de Valentine s'éteignait. C'est qu'elle avait surpris le regard de Beredettoqui s'était appesanti sur elle pendant une seconde.
Mais si fugitive qu'eût été cette impression, elle avait été frappée en plein cœur de cet éclair de haine. Et ce n'était point seulement sur elle que le forçat avait
jeté cette menace muette, c'était sur Maximilien.' et la jeune fille avait compris qu'il y avait dans l'àme du forçat une soif inextinguible de revanche... Et elle avait peur, non pour elle, mais pour celui qu'elle aimait.
— Avez-vous quelque chose à dire?
demanda le commissaire qui n'avait rien remarqué, je vous autorise à dire quelques mots.
— Je regrette que M. de Villefort soit moi't, dit Benedetto d'une voix sombre.
Quant à moi, je suis un mort... et je demande qu'on m'oubiie.
Le commissaire lit un signe. L'argousin entraîna les deux forçats...
— Pauvre homme! murmurait Valeniine, résistant encore à l'impression de terreur dont son cœur s'était rempli.
Puis saisissant le bras de Maximilien :
— Venez I venez! s'écria-t-elle. Ici, il me semble que je vais mourir...
Tandis qu'ils s'éloignaient, Benedetto regagnait l'escouade avec Sanselme:
— Quelle est cette jeune tille? demanda Sanselme à son compagnon.
— Que t'importe !...
— jïUe est bien belle, murmura le forçat en sacouant la tète.
Les travaux recommencèrent.
Vers le soir, ordre fut donné de découpler Benedetto.
Et comme on n'avait aucun sujet de plainte contre Sanselme — et qu'il n'y avait pas de disponible — comme on dit là-bas — pour indiquer qu'il n'y pas le nombre de forçats nécessaire pour compléter un duo — Sanselme se trouva également libéré de la chaîne.
— Il est bien entendu que c'est provisoire! iui dit l'argousin. D'ici deux ou trois jours, il ai-rivera une fournée... et on te trouvera un camarade...
— Bah ! fit Sanselme en riant, je parie que vous direz tant de bien de moi... et de M. Rodibois, qu'on me laissera profiter de ma chance
— Possible, après tout !
Le soir, après le couvre-feu, Sanselme dit à Benedetto de cette voix blanche qui n'avait pas d'écho :
— Tu sais... c'est demain!...
— Oh! oui...deunain ! grinça Benedetto.Et alors... malheur à eux ! malheur à tous !...
Pendant ce temps, M. Rodibois qui avait finisses exercices, travaillait à l'évasion des Jeux forçats.
C'était le 24 février, au jour tant attendu par le misérable, dont le désir de libiîrté s'était encore augmenté par la haine dont son cœur débordait.
Il avait passé une nuit épouvantable, quoique pour la première fois depuis son enli-ée au bagne, il eût été délivré de la double chaîne et qu'il se fût trouvé dans une autre partie du ponton, plus maître de lui-même et de son sommeil.
Mais des rêves allreux avaient troublé cette imagination pervertie.
Mille projets se succédaient dans le délire de la iièvx-e : et il ne s'arrêtait à aucun.
Puis, tout à coup, il se prenait à désespérer, à douter de tout, de son complice, de ses prétendus moyens d'évasion. Oh!
s'il avait été trompé, il n'aurait pas d'hésitation! il frapperait!
Quand le jour vint, Benedetto, pAle, avait à peine la force de se tenir debout.
Et pourtant il fallut aller au travail, il fallut se courber sous le fouet des gardeschiourme, il fallut donner toute l'énergie dont l'organisme était capable.
Quelles révoltes! quelles fureurs mal contenues!...
Et si cette journée se passait sans amener la solution attendue! Sous le fardeau qui faisait plier ses épaules, le malheureux frissonnait.
Pendant ce temps, une chaise de poste lancée aux galop de quatre chevaux, descendait la côte du bois de Cujes. sur la x'oute d'Aubagne au Beausset.
Dans cette voiture, une femme était seule, vêtue de noir, accotée à l'un des coins, semblant dormir.
Soudain elle tressaillit et parut s'éveiller en sursaut.
La chaise de poste venait de s'arrêter en face du poste de soldats qui avait été établi sous l'empire, à mi-côte pour protéger les voyageurs qui traversaient la forêt, autrefois repaire de bandits.
La voyageuse abaissa vivement la glaCè, exposant son visage à l'air qui soufflait, sec et glacé.
— Où sommes-nous ? demanda-t-elle.
— Au Beausset... du moins dans une petite demi-heure...
Le chef du poste s'était approché de la voitui-e pour reconnaître la voyageuse, selon sa consigne.
Il porta la main à son schako:
— Madame n'a lait aucune mauvaise rencontre"? demanda-t-il.
— Aucune...
— Madame va à Toulon/
La voyageuse réprima mal une commotion qui la secoua tout entière.
— Oui, à Toulon, tit-elle.
— Et madame traversera seule les gorges d'Ullioules?...
— Non. Au Beausset, un voyageur m'accompagnera...
— Ah ! cela vaut mieux... Mauvais endroit, Ollioules... Allons, en avant, postillon ! et dépéchez-vous, car vous pourriez bien avoir un joli coup de mistral.
Le postillon, que cette menace parut impressionner, enveloppa d'un vigoureux coup de fouet ses chevaux qui partirent au galop.
Et pur une exception bien remarquable dans les annales de la poste, la demiheure n'était pas encore écoulée, quand la voiture s'arrêta devant la seule auberge du Beausset, à l'enseigne banale du Lion d'or.
La voyageuse descendit aussitôt, et, s'adressant à l'hôtelier, qui, fidèle aux traditions, s'était élancé vers le marchepied, son bonnet à la main :
— Où est le presbytère, demandât-elle.
— A deux pas d'ici, madame. L'auberge est ado.'ssée à l'église;
Et tandis qu'il aidait la dame à mettre pied à terre :
— L absence de madame sera-t-elle longue?..
— Dix minutes au plus.
— Alors j'aurai le temps de préparer le déjeuner de madame...
— Inutile, monsieur, je ne m'ai'rèterai pas ici...
— Ah I fit l'aubergiste avec désappointement.
— Mais donnez au postillon ce qu'il vous demandera!
L'aubergiste ébaucha un sourire. Cecorrectif le consolait.
— Dans un quart d'heure, dit la voyageuse au postillon, soyez prêta repartir...
— Oui, madame. Les bêtes soufflent un peu et sont prêtes à gagner au pied...
— Veuillez me faire conduire au presbytère...
— Jacquot I cria l'aubergiste à un garçon aux cheveux roux et ébouriffés, qui s'escrimait à nettoyer un baquet, obéis à madame... et tout de suite.
— Tiens, madame va au presbytère, demanda Jacquot en marchant devant la voyageuse.
— Oui, mon ami. Cela vous étonne?
— Ohl moi... ça m'est égal... Seulement il n'y a personne au presbytère.
— Coiumenll personne I
— Le curé a été appelé à l'évêché... et il ne sera pas de retour avant demain... mais je me trompe, il y a la vieille Matbou...
Malliou est un aimable diminutif de Malhuriin'.
La voyageuse eut un mouvement de
contrariété : mais comme elle était arrivée à la porte du presbytère, elle frappa.
Quelques instants s'écoulèrent.
Le presbytère était une petite maison blanche élevée d'un étage, entourée d'oliviei"s rabougris.
— En v'ià qu'étaient beaux autrefois !
fit Jacques. Mais la gelée les a démolis...
Et comme son interlocutrice regardait les fenêtres du premier étage :
— Ça, c'est la chambre de M. le curé.,. à droite... l'autre à gauche, c'est pour ses amis, quand il en vient... ça fait du tort à l'auberge... et c'est moins sûr 1
Car pour quelqu'un qui aurait de mauvaises intentions... ça ne serait pas malin de monter là-haut... les fenêtres ne tiennent seulement pas... et si on compte sur Mathou... elle est sourde comme un pot!
Cette dernière phrase devait être l'expression de la pm"e vérité, car déjà la éiime avait frappé trois fois sans que rien bougeât au dedans.
Enfin, on entendit un pas traînant, dont l'écho se mêlait avec une sorte de grondement :
— Bon ! v'ià la vieille qui fait le sanglier ! dit Jacquot en riant. Elle n'aime pas être dérangée.
De fait, le visage qui appsirut, dès que la porte eut tourné sur ses gonds, était de nature àjustifieramplement la fantaisiste comparaison du garçon.
La vieille Mathou, hirsute a plaisir, comme si elle se fût peignée avec une poignée de clous, ayant des cheveux sur les yeux, dans le nez, dans la bouche, et deux barbes de bonnet, empes -es au point de figurer les défenses de l'animal susnommé, n'était pas absolument séduisante.
Cependant sa voix raugue s'adoucit quelque peu :
— Ah ! c'est vous, madame
— Vous m'attendez donc !...
— Oui, madame, M. le curé m'a dit comme ça que vous viendriez...
Jacquot écoutait, bouche béante, pour ne pas perdre une bouchée de ce f|ui allait être dit.
La vieille Mathou s'en aperçut, sa figure prit aussitôt une expression sauvage, et, levant la main, secouant ses cheveux de Méduse :
— Veux-tu te sauver, mauvais gars t cria-t-elle d'une voix glapissante.
En même temps, prenant la main delà voyageuse, elle l'attirait au dedans et
LE FILS DE MONTE-CRlblu
fermait, violemment la porte au nez du curieux
Celui-ci, d'ailleurs, sans s'émouvoir autrement, montra le poing à l'huis fermé.
— Tu sais qu'une de ces nuits on te tordra le cou, vieille corneille !... Et t'auras beau crier, c'est pas moi qui me dérangerai !...
— Ainsi M. le curé a été obligé de s'absenter ? demandait la voyageuse;
— Oui, madame...
— Mais... une autre personne devait se trouver ici...
— Âh ça ! je ne sais pas ! mais, voyons que je ne trompe pas, vous êtes bien madnme Din... Dan...
— Danglais...
— C'est ça ! c'est que, vDyez-vous, je ne sais pas bien lire l'écriture...
Et disant cela, elle tirait un papier de sa poche.
— Vous avez une lettre pour moi ? s'écria M°" Danglars.
— Oui, si c'est votre nom...
— Voici ma carte, ht- elle avec impatience en tirant un carré de vélin de son aumônière.
L'autre épela consciencieusement les lettres gravées. Puis :
— C'est bien ça... aloi's c'est pour vous... Alors voilà la lettre!... Voulezvous prendre quelque chose pour vous réchauller... Hein? Oui... Je vais à la cuisine et je vous rapporte cela.....
En vérité. M"" Danglars n'avait pas répondu à cette offre hospitalière.
Elle avait vivement déchiré le cachet qui fermait la lettre et lisait attentivement :
— Madame, était-il écrit, une circon- « stance imprévue — une dernière démar- « che auprès de mes supérieurs — me « force à retarder d'un jour mon voyage. « Je n'arriverai au Beausset que demain. € J'espère que vous serez en mesure de « tenir les engagements que vous avez
• pris. De mon côté, j'ai rempli toutes les « obligations que vous nous aviez impo- « sées, même en ce qui concerne votre « étrange volonté de pénétrer dans le ba- « gne de Toulon. Voici, dans ce pli, une « lettre pour le commissaire du port.
« Soyez tranquille ; il sera fait droit à vo- « tre requête, dans les conditions les plus « complètes. De votre côté, souveuez-
• vous. Le curé de Beausset étant absent, « sa maison est à votre disposition. Veuil- « lez donc y revenir, à votre retour de « Toulon, et m'y attendre, j'arriverai « dans la matinée. Votre rnÈRS eu jè-
« SDB-CBRIST. >
A cette lettre, était joint, ainsi qu'il était dit, un billet portant l'adresse' du commissaire du port.
La vieille Mathou sortait de la cuisine, portant un bol rempli de quelque chose de fumant, dont une Parisienne aurait eu grand'peine à déterminer la nature.
— Madame, dit M"» Danglai-s, vous savez que je passerai la nuit ici...
— Oui, oui, on m'a dit ça. Ohl vous serez bien tranquille, comme chez vous ! Voyez vous, c'est la maison de la tranquillité... et un pays béni ! "Tout le monde couché à sept heures 1 Et après ça, on pourrait bien tirer le canon que personne ne s'éveillerait...
— Mais du moins la maison est sûre?
demanda M°" Danglars, non sans une certaine inquiétude.
— Oh I ma petite dame, est-ce que vous auriez peur, vous, une Parisienne ?
— Je ne dis point cela. Mais encore, je voudrais savoir...
— Laissez, laissez. Voilà quarante ans que je couche toutes les nuits... dans la maison de M. le curé... dans l'Olivette, comme on l'appelle... et tout le monde vous dira qu'il n'est jamais arrivé l'ombre d'un accident.
— Voudriez-vous me conduire à la chambre qui m'est destinée.
— Tout de suite, et vous verrez, un vrai nid d'oiseau.
Le nid en question était, nous l'avons dit, au premier étage et ne répondait guère à cette qualification poétique. C'était une grande pièce nue, garnie d'un lit et de quelques meubles hors d'usage, mais ce n'était point de ces détails que se préoccupait M"" Danglars.
Elle avisa aussitôt une armoire auprès de la cheminée et l'ouvrit.
Puis elle fit jouer la clef dans la serrure.
— Ceci ferme bien, n'est-il pas vrai ?...
— Comme la caisse de M. l'archevêque...
— C'est bien, si je vous adresse cette question, c'est parce que j'ai là, dans le coâVe de la voiture, quelques valeurs... quelques bijoux, ajouta-l-elle vivement, et je tiens à ce qu'ils soient en sûreté...
— Eh bien 1 mettez-les là-dedans..., fermez et emportez la clef. Comme ça, vous pourrez dormir sur vos deux oreilles...
— Et la porte de la chambre ferme aussi à clef?
La vieille Mathou commençait à s'im • patienter. Ah çà ! est-ce qu'on se défiait
d'elle, par hasard. Aussi répondit-elle très sèchement par l'affirmative.
M"' Danglars n'y prit point garde.
Elle venait de s'assurer par elle-même que la serrure était solide. Alors elle demanda à la vieille Mathou de l'attendre quelques instants et retourna à l'auberge
La voiture était déjà prête au départ.
M"" Danglars prit une clef dans son aumonière, ouvrit un coffre ménagé dans la caisse même, sous le siège intérieur, et en tira une boîte de chêae qui semblait d'un poids lourd pour ses petites mains. Cependant elle la souleva par la poignée d'acier en dissimulant l'effort exigé. Puis elle revint en toute hâte vers le presbytère.
— Eh bien ! elle en porte son poids, la petite dame ! dit le postillon à Jacquot.
— Hein ? si c'était de l'or qu'il y avait là-dedans...
— Oh ! elle n'en soulèverait pas bien lourd... Sais-tu pas qu'un sac de cent mille francs en or pèse déjà soixante et des livres...
— Mais! cent mille francs... c'est pas un sou 1 accentua Jacquot.
Cependant, .M"" Danglars avait pénétré de nouveau dans sa chambre.
La vieille Mathou, qui était froissée et ne voulait pas être taxée d'indiscrétion, n'eut garde de la suivre, si bien que la femme du banquier put, tout à son aise, installer la caisse dans l'armoire dont la serrure, décidément très solide, lui donnait toute confiance.
Cependant, avant de repousser le panneau, elle fit jouer le ressort gui fermait la cassette, dont le couvercle se souleva.
Un indifférent n'eût rien vu que de petits paquets de papier quelconque. Elle en souleva un, sentit un rouleau sous ses doigts, le pi'it et le glissa dans son aumôoière.
Puis, ayant soigneusement fermé l'armoire tout d'abord, puis la porte de la chambre, rassurée par la placidité qui régnait dans cette maison, et aussi par un Christ qu'elle avait aperçu, par la porte entrebâillée, dans la chambre du vieux curé, elle redescendit.
Comprenant que la vieille Mathou lui gardait rancune, elle lui adressa quelques paroles bienveillantes qui déridèrent son visage rébarbatif.
— A je soir, donc, lui dit-elle. Je pense être de retour vers cinq heures...
— Bon, madame, on vous attendra, mais surtout ne vous retardez pas...
— Je ne voudrais pas vous déranger soyez tranquille...
— Oh ! je ne, dis pas cela pour moi... mais voyez-vous... il va y avoir le coup de mistral... et dame ! les gorges d'Ollioules, ça n'est pas facile par la rafale...
— Merci, je me hâterai I...
Un instant après, elle remontait dans sa voiture.
L'air était sec, âpre, dur pour ainsi dire.
Le ciel s'était éclairci ; de petits nuages blancs flottaient dans le ciel d'un gris d'argent.
M™* Danglars avait peine à respirer.
Elle l'eleva son voile.
Pauvre femme ! Combien elle ressemblait peu à l'élégante qui naguère querellait M. Danglars pour une paire de chevaux valant une fortune, pour la reine de la mode qui défiait les plus jeunes et les plus coquettes, qui cherchait encore dans des amours adultères des joies surchauffées.
Soudain, alors qu'elle marchait insouciante dans sa vie sans ombre, tout ensoleillée de luxe, le soleil s'était dérobé sous ses pas.
D'abord la ruine brutale, effrayante, consistant non pas seulement en la perte d'une opulence royale, mais se compliquant du déshonneur...
Puis l'abandon de Debray, son amant, réglant ses comptes avec elle comme avec une créancière, et lui jetant le million qu'il avait gagné pour elle comme une aumône au mendiant importun que l'on chasse...
Puis encore... sa fi lle, Eugénie, se vengeant de l'indifférence de sa mère par une fuite instantanée, sans même lui laisser un mot d'adieu...
Enfin — et c'était là le comble de la douleur — cette femme qui pouvait s'accuser d'indignité conjugale, de légèreté, de folie même, cette femme apprenait tout à ' coup qu'elle avait été presque complice d'un crime — que l'enfant, né d'elle, et qu'elle avait cru mort — avait été arraché à un meurtre tragique — exécuté par celuilà même qui était son père — et cet enfant 1 dans quelles circonstances avait-il reparu ?
Convaincu d'infamie, galérien évade, assassin récidiviste... et enfin forçat l forçat pour la vie!
Eh bien I cette femme n'était pas une criminelle ! ' ^
Depuis le jour où les catasiropl>cs s'étaient abattues sur elle, une complet*
w^ Attention 1 La jambe ferme!
Liv. 12.
métamorphose s'était opérée en elle.
Elle avait tout oublié, ses désirs, ses passions d'autrefois, ses appétits de luxe et d'orgueil, qui étaient naguère toute sa vie...
Et, s'il était possible de réparer l'irréparable , elle eut donné toute son existence, tout son avenir pour racheter le passé...
Elle avait fait ce qui était possible.
M""» Danglai's, fille de M. de Servieux, ancien serviteur de la branche aînée, appartenait à une famille non seulement légitimiste , mais imbue d'opinions religieuses, qui touchaient au fanatisme.
Elle avait eu le courage d'aller s'agenouiller devant les parents qu'elle n'avait pas revus, depuis qu'elle portait le nom honni de Danglars, le parvenu, le baron de Juillet.
Elle s'était courbée, et elle avait supplié qu'on lui fournît les moyens de disparaître, de s'engloutir à jamais dans l'abîme du cloître.
Elle possédait un million. Elle l'offrit.
Mais, quand elle se trouva en face de ceux qui devaient la guider dans l'accomplissement de son sacrifice, — et c'en était un terrible pour elle que de rompre avec toutes ses habitudes d'avarice — du moins, elle posa ses conditions.
Sous le sceau de la confession , elle avoua que Benedetto était son fils.
Son ûlsl pourquoi ce mot remuait-il si étrangement son cœur ! pourquoi éprouvait-elle à le prononcer des sensations au'elle n'avait jamais connues eu face d'Eugénie, sa fille I
C'est que la feiuiue aime l'enfant dont elle a aimé le père.
Elle avait aimé ViUefort profondément, avec cette admiration passionnée que suscitent les anibitieux et les forts , tandis qu'elle avait toujours méprisé Danglars, l'usurier.
Ah! si elle avait connu ce filsl il lui semblait que toute son existence eût été modifiée! Même en ne pouvant pas l'avouer, elle aurait éprouvé d'infinies jouissances à veiller sur lui, à exercer une protection mystérieuse sur celui qu'elle avait guidé dans la vie, devant qui elle avait aplani la route !
Et ce fils, quand enfin le secret lui était révélé, quand elle connaissait son existence, eUe le trouvait perdu! misérable 1 galérien !...
Du, ^oins, elle avait voulu lui sauver la vie. Et elle avait réussi. Son salut, elle le payait de toute sa fortune et de sa li-
berté!... Hélas! que lui importait de mourir maintenant! Est-ce qu'elle avait une tâche à accomplir?...
Et la douleur — le désespoir — avaient posé leur griffe sur ce visage, il y a quelques mois encore, coquet de toutes les gracieusetés féminines, aujourd'hui étiré, creusé, pâli. Ces cheveux blonds dont elle était si flère avaient blanchi, les yeux s'étaient éteints , le front s'était ridé...
Elle était agitée presque continuellement d'un tremblement convulsif : elle avait au oœur ces contractions intermittentes qui donnent la sensation d'un malheur prochain. Pauvre , pauvre femme ! est-ce qu'un malheur nouveau pouvait l'atteindre?
Elle n'y croyait pas, et pourtant elle avait peur ! toujours peur ! Le jour , la nuit, le moindre bruit la faisait frissonner.
Oh ! comme elle aspirait à ce silence <Ju cloître dans lequel elle allait se plonger. A peine savait-elle où elle allait... là-bas... bien loin, de l'autre côté de la Méditerranée, hors d'Europe, au milieu des montagnes...
jamais plus personne n'entendrait prononcer son nom.
Demain elle remettrait entre les mains de ceux qui l'avaient achetée, et la cassette qui renfermait sa fortune et son destin, qui ne renfermait plus rien.
Elle serait sous leur direction sieut cadaver, comme un cadavre.
El moins heureuse qu'une morte, cependant, car les morts ne pensent pas...
Tandis qu elle ne poui-rait éteindre sa mémoire, ses souvenirs, ses remords, et qu'elle verrait toujours quelque part — au delà de l'horizon vague — un homme souffrant et maudissant qui était son fils, une fugitive devenue courtisane, et qui était sa fille.
— Voilà le bagne, madame ! dit le postillon en ouvrant la portière.
Elle frissonna, et descendant, murmura tout bas :
— Du courage! c'est l'échéance!...
l'entrevus
— Quand madame compte-t-elle retourner à Marseille? demanda le postillon qui recevait une lai'ge « bonne main. »
— Mais aujourd'hui même... ou dans deux ou trois heures!
iA
LE FILS DE MOi>{TE-CRISTO
— Oh! madame! Une taut pas songer à ça, fit l'bomme en se dandinant sur ses jambes arquées.
— Que -voulez-vous dire... il faut qu'il en soit ainsi?...
— Mais, madame ne sait donc pas ce que c'est que le mistral.
— Si fait...
— ïîh bien ! regardez-moi donc ce ciellà... humez-moi un peu cet air... Dans deux heures, il y aura branle-bas général... et du diable — pardon! — si vous trouvez un postillon pour passer les gorges d'Ollioules...
— Tout cela signifie que je ne dois pas compter sur vous.
— Pour ça, non, madame, je ne peux pas... je sais bien que la voiture vous appartient... mais les bêtes, mais le postillon ! tout ça n'a pas envie d'être enlevé comme des fétus de paille et écrasé contre les roches... Bien vrai, pas moyen!
— Eh bien ! je trouverai un autre postillon et d'autres chevaux...
— Possible ! quoique, voyez-vous , ça ne soit pas prudent... même pour vous... c'est un bon conseil que je vous donne, parce que vous payez bien... Enfin!...
faites comme vous voudrez... je vais remiser aux Armes d'Italie, n'est-ce pas?...
— Oui, oui, allez! merci de vos conseils... mais je ne puis les suivre...
— Au regret, madame, au regret...
M"* Danglars, coupant court à ces doléances peut-être intéressées, était arrivée à la porte de l'arsenal, et là avait demandé à être conduite auprès du commissaire.
Il avait été fait droit aussitôt à sa re- . quête.
Mais, quand elle eut franchi les portes, quand elle vit les bâtiments à l'aspect sombre, quand surtout elle aperçut des malheureux, vêtus de l'affreuse livrée du crime, elle lut prise d'un tremblement si violent qu'elle crut ne pouvoir plus marcher.
Mais elle se raidit contre cette impression.
C'était le dernier effort réclamé à son eourage.
C'était la fin de sa vie réelle : elle en sortait par la porte d'épouvante et de douleur.
Elle fut introduite dans le bureau du commissaire. Celui-ci était absent : on l'invita à attendre quelques instants. Elle profita de ce répit pour se remettre un peu.
Le commissaire arriva.
Son portrait importe peu. C'était un fonctionnaire. Cela veut tout dire. Un fonctionnaire fonctionnarise et fonctionnarisera toujours. C'est un rouage plus ou moins graissé qui s'engrène dans d'autres rouages dont quelques-uns grincent.
Celui-ci était des mieux huilés. Il avait la politesse obséquieuse, l'autoi'ité bénigne, la dignité calme ; jamais on ne l'avait vu se mettre en colère; et c'était avec la placidité la plus parfaite — la plus administrative — qu'il avait, quelques minutes auparavant, condamné un forçat à recevoir cinquante coups de bâton.
Ces gens-là ne se font pas bourreaux, uniquement en raison du préjugé, qui méprise chez le tueur ce qu'il estime chez le tortionnaire.
Du reste, très respectueux de la hiérarchie. Oh ! un ordre venant de haut le trouvait absolument soumis. Mais sans cela. . . insolent comme la potence à laquelle on aurait dû l'attacher.
Or , M"* Danglars n'avait pas encore parlé, qu'il se hâta de s'écrier .
— Encore des sollicitations... en vérité, le bagne devient une antichambre de ministère.
j^me Danglars — en vrai Parisienne — regarda bien en face M. le commissaire;
tiuis, sans lui dire un mot, lui présenta la ettre qu'elle avait leçue.
Grommelant, le fonctionnaire la prit et en rompit le cachet.
A mesure qu'il lisait les lignes tracées, son faciès s'épanouissait, se mellifiait, un sourire boutonnait sur ses lèvres rouges. Puis avec avec un respect pleita de dignité, il s'inclina :
— Madame, dit-il, il faut que l'influence dont vous disposez soit toute puissante pour que je transgresse les règlements auxquels le bagne est soumis. Mais je suis heureux d'obéir.
Mme Danglars ignorait le contenu de la lettre, pourtant elle se garda bien d'interi'oger.
— Donc, vous désirez avoir un entretien particulier avec un desforçats détenus
— Oui, monsieur.
— "Vous savez que, d'après les termes mêmes de la demande, cette entrevue doit avoir lieu eu présence de l'aumônier.
M"» Danglars eut peine à réprimer un mouvement de surprise. Mais, elle sut garder son impassibilité.
La pauvre mère avait espéré qu'on lui permettrait de parler en toute liberté à
son fils. Elle avait encore, résonnant à son oreille, ce doux mot : Ma mère!
prononcé par la voix hypocrite de Benedetto.
Mais, on se défiaitd'elle.Etceux qui disposaient de son sort étaient tout puissants. Il lui restait à s'incliner.
— Madame, .reprit le commissaire, l'entrevue aura lieu ici même, dans mon cabinet. Je vais faire prévenir M. l'aumônier.
— Je vous remercie, monsieur.
— Et c'est une faveur toute spéciale, croyez-le bien. Car hier, même, des personnes sont venues munies d'une autorisation ministérielle, et n'ont pu voir ce Benedetto qu'en présence des gardes du port...
— Quoi ! s'écria M"" Danglars, vous dites qu'hier!... Serait-il indiscret devons demander quelles étaient ces personnes...
— Je n'ai aucune raison de vous cacher leurs noms... C'était M"" Valentine de Ville fort...
— Villefort, fit M""" Danglars en tres.saillant.
— Oui, la fille de l'ancien procureur du roi... qui vient de mourir!
M"" Danglars poussa un cri étouffé :
— M. de Villefort est mort !
— Oui, madame, dans une maison de santé à Paris.
M"" Danglars cacha son front dans ses mains.
Le père assassin avait payé sa dette; lui qui, par orgueil, par dureté d'âme, avait refusé d'arracher à la honte d'un jugement celui qu'il savait être son fils.
— Cette mort paraît vous affecter beaucoup, madame. Vous connaissiez sans doute beaucoup M. de Villefort?
— Oui, oui, beaucoup! mais, monsieur, pardonnez à mon impatience..; il me tarde de voir à mon tour... l'homme qui est ici.
— A vos ordres, madame.
Le fonctionnaire serra soigneusement dans un cartonnier fermant à clef la lettre qu'il venait de recevoir et qui constituait un titre à une reconnaissance ultérieure, et , après avoir prié M""" Danglars de prendre patience, i[ sortit.
Un temps assez long s'écoula.
^On entendait au dehors, la rafale qui commençait à souffler. C'était comme une voix siivistre, une plainte échappée à ce lieu de douleurs et de hontes.
Enfin la porte s'ouvrit et l'aumônier parut.
— Madame, dit-il à la visiteuse, qui
s'était levée respectueusement, j'ai reçu ce matin même un billet qui m'annonçait votre visite. Je sais, — et il appuya sur le mot — je sais l'intérêt que vous portez au prisonnier...
— Quoi! vous savez. .
— Oh 1 soyez tranquille. Les secrets qu'on nous confie nous sont aussi sacrés que ceux de la confession. Je ne gênerai pas vos expansions : pour obéir à qui vous savez, je dois être présent, mais je saurai ne rien voir et ne rien entendre...
Et comme M"" Danglars le remerciait d'un regard rempli de larmes, Benedetto arriva au milieu d'une escouade d'argousins.
Il est des impressions que l'imagination est impuissante à créer et que peuvent comprendre ceux-là seuls qui les ont ressenties.
Quand Benedetto — avec sa veste jaune et rouge, coiffé du bonnet vert, ayant la chaîne remontant de la cheville à la ceinture — apparut à la pauvre femme elle eut un tel sursaut de douleur et d'épouvante qu'elle faillit tomber.
Elle s'était reculée jusqu'au bureau, et là, s'appuyant en arrière sur ses deux mains, elle regardait de ses yeux grands ouverts, comme ceux d'une folle.
De Benedetto, que se rappelait-elle?
Elle l'avait vu, dans ses salons, impudent de sa beauté sauvage, élégant jusqu'à l'affectation, tenant hardiment sa place au milieu de cesjeunes gens qui constituaient la fleur de ce qu'on appelait alors la lionnerie parisienne...
Puis, quand, devant ses yeux, il s'était dressé sur le banc de la cour d'assises, foudroyant Villefort de ses révélations vengeresses, elle s'était évanouie, reconnaissant en cet homme qui était son fils, l'infernale puissance de lange déchu...
Et -de tout cela, que restait-il? Un être hideux, effrayant, une honte vivante.
La méfamoi'phose était épouvantable, et si brusque pour elle!
Non, en vérité, elle n'avait pas songé à cela. C'était le prince Cavalcanti qui était resté dans sa mémoire : et soudainement elle se trouvait face à face avec le spectre du bagne !
Cependant les argousins s'étaient écartés, prenant leur poste aux issues du bureau administratif. L'aumônier alla à Benedetto, et ayant fermé la porte devant lui.
— Mon fils, lui dit-il de sa voix grave, souvenez-vous que Dieu a des miséricordes pour tous les repentirs
Ni lu.' ni M"" Dangiars ne virent le fugitif sourira qui contracta la lèvre du misérable, tandis que le bonnet à la main, inclinant la tète, il courbait le genou.
L'aumônier s'était placé dans l'embrasure de la fenêtre, regai'dant au dehors : puis, il tira son bréviaire de sa poche et se mit à lire. Il tenait parole : quoiqu'il fût présent, M"" Dangiars et le forçat étaient seuls.
La pauvre femme fit un effort violent sur elle-même. Elle s'accrocha pour ainsi dire à sa maternité reconquise, et prenant entre ses deux mains la tète rasée du forçat, elle le baisa longuement au fi-ont.
Et, dans un sanglot, elle murmura ces mots qui s'échappaient de son cœur déchiré :
— Mon fils ! mon pauvre enfant 1
Elle pleurait convulsivement, à larmes chaudes et lourdes qui tombaient sur le visage du galérien.
— Oh! que vous êtes bonne! répondit Benedetto. Oh! je savais bien, moi, que vous n'oublieriez pas votre promesse.
Merci d'être venue!
— Ainsi, reprit M""" Dangiars, c'est bien vrai que vous m'avez pardonné 1
— Paroonné! est-ce que je vous ai jamais accusée, vous! Oubliez, je vous le demande en grâce, les paroles insensées que j'ai prononcées, là-bas, dans cette prison où on venait de me jetei", en marrachant à toute espérance! Est-ce qu'il n'y a pas là de quoi rendre fou! Alors, j'ai été injuste, j'ai été cruel... mais ne vous rappelez-vous pas? Là-bas, au tribunal, quand je jetais à la face de mon père, de mon assassin, l'accusation terrible, est-ce que j'accusais ma mère?
— Non! nou! je me souviens!,.. J'ai tant souffert, va, que j'ai di'oit à toute ta pitié !...
— Oui, vous! mais vous seule 1... Quant àlui... ohi
— Lui!... mais ignores-tu donc qu'il n'est plus!...
— Je le sais !... Par uue raillerie atroce, n'a-l-il pas voulu insultera ma misère... par un oulrage suprême!...
— tjue veux-tu dire?...
— N'a-t-il pa.s envoyé ici celle qui porte ?on nom.... sa fille qui est ma sœurl... oui, ma sœur!... et ijui, sous prétexte de me porter des jtaioles de pardon et d'espérance, m'a insulté... Oui, je le répèle... cai tlle avait peur et horreur de moi... car elle ne m'a pas tendu la main en m'appelaut -.Mou frère I...
' Benedetto, dit M** Dangiars, avec
' une effusion touchante, tu sais que nous allons nous séparer... pour jamais!... Eh bien! je t'en supplie, à cette heure suprême, effaçons de notre souvenir toute haine et toute vengeance... Tu souffres, tu souffriras encore... Moi, je vais m'ensevelir loin du monde, dans une solitude où pas un écho du passé ne retentira...
Que ma pensée reste avec toi, comme la tienne restei-a dans mon cœur!... Pardonne, mon fils, je t'en supplie... pardonne!...
Benedetto releva la tête et, tendant vers sa mère ses mains tremblantes :
— A vous, ma mère, je n'ai qu'à obéir ! Oui, en votre nom, à votre prière, je pardonne!...
Il y eut un silence. L'infâme comédien versait à flots dans l'âme de la malheureuse des joies inconnues. Elle ne devinait rien, elle ne soupçonnait rien. Elle se sentait tout heureuse de croire à l'amour filial de ce misérable.
Lui reprit :
— Ainsi, c'est bien vrai ! vous allez partir... partir pour jamais!...
— Demain... à pareille heure... je m'embarquerai et quitterai l'Europe...
— Mais, du moins, vous ne partez pas seule!... Oh! excusez-moi si je vous adi'esse ces questions! mais j'ai peur pour vous... un si long voyage! Si vous étiez en danger...
— Rassure-toi! je pars avec de saintes femmes qui sauront me protéger...
— Oui, je me souviens ! avec ceux auxquels vous avez abandonné votre fortune... une protection que vous avez achetée un peu cher, ajouta-t-il en souriant tristement.
— Trop cher! s'écria M™ Danglai's.
Oublies-tu?
Elle s'arrêta, oppressée par ses pensées. Et, à son insu, son regard se posait sur le cou du forçat, si fortement significatif que, malgré lui, Benedetto y porta la main. Elle continua rapidement, regrettant cette allusion terrible :
— J'ai racheté ta vie! je t'ai sauvé! Ah! si tu savais, moi, qui t'ai donné la vie, comme j'ai été hem-euse de la disputer à tes bourreaux.
C'était chose véritablement étrange que cette scène.
D'un côté, la foi, l'amour, le repentir dans toute leur expansion.
De l'autre, Ihypocrisie atroce, froide, raisonnante.
Pas un geste, pas un éclat de voix de Benedetto qui ne fût pesé, mesuré, étudié. Son but était celui-ci.
« Vous avez un million. Vous m'avez «lit que vous ne le livreriez que le 25 février. Nous sommes au 24. Où est le million? L'avez-vous donné, ou le possédezvous encore? >>
Et il tournait autour de ces questions, comme le tigre autour de la proie qu'il couve de l'œil et sur laquelle il n'ose pas s'élancer.
Soudain, il dit :
— Vous avez raison, ma mère. Cependant, j'avoue que, me souvenant de la situation que vous occupez dans le monde ..
— Oue j'occupais?... Ignorez-vous que M. Danglarsadisparu, ruiné, déshonoré...
— C'est trop naturel pour que je ne l'aie pas deviné, fit Benedetto avec la plus aimable désinvolture. Vous vous étiez mésalliée, ma mère. Passons. Mais vous n'en avez pas moins conservé des relations. J'ai espéré que vous obtiendriez ma grâce...
— Oh! mon enfant! il n'y a pas une minute de ma vie qui ne soit consacrée à ce résultat. Sois tranquille. J'y songe... toujours I toujours!
.. Ecoutez, ma mère. Je vous remercie du plus profond de mon cœur de tout ce que vous avez fait, de tout ce que vous ferez pour moi. Mais, hélas I il faut bien l'avouer, désormais vous êtes impuissante!...
— Que veux-tu dire?
— Ceux qui ont promis leur appui ont été guidés par l'intérêt, n'est-il pas vrai?
. — Oui.
— Eh bien! puisque vous leur avez abandonné tout ce que vous possédez !
— Non! non! pas encore! s'écria M""* Danglars.
Pauvre âme coupable! pauvre femme ayant subi l'entrainement des passions!
Est-ce qu'elle pouvait deviner chez un être — qu'elle savait, qu'elle appelait son fils — l'ignoble calcul provoquant une réplique — escomptant un élan, une expansion.
Elle avait dit : Non! non! Pour elle cela signifiait :
— Je puis encore discuter, obtenir...
qui sai+, la grâce peut-être ! 0 mon fils !
Vcur lui, pour Cavalcanti — la brute avide — cela voulait dire ;
— Elle a encore l'argent ! Elle a encore le million !
— Pas encore! avait dit M""* Danglars, dans ui. élan inconscient.
Benedetto se dressa et, lui prenant ses deux mains :
— Quoil ma mère! Hefte somme — dont le chiffre m'écnappe — est-elle encore en votre possession?
— Oui... demain seulement je m'eu dessaisirai.
— Mais vous vous êtes engajiée à la livrer?...
— En effet... cependant, je connais trop la probité de ceux à qui je m'adresse pour douter de leur appui, surtout quand je leur ai avoué...
— Vous avez dit la vérité !
— Oui!
Benedetto porta ses deux mains à son front. Qui sait? la perversité peut produire de tels miracles que peut-être on eût vu une larme nerlant sous ses paupières.
— Ecoutez-moi,mamère, dit-il. Vous me connaissez. Vous savez quelle enfance misérable fut la mienne. Enlevé par une sorte de bandit, Bertuccio, je fus élevé au milieu de vagabonds... Est-ce que c'est ma faute à moi, si je suis devenu méchant? Ah! si vous pouviez lire au fond de mon cœur...
Et à ce moment, il saisit la chaîne qui lui pendait au flanc, et inconsciemment — sa mère devait le croire — il voissa le fer contre sa poitrine.
— Vous sauriez que j'étais bon! que j'étais honnête ! Oui, j'ai commis des fautes, j'ai été criminel, infâme! mais ma nature se révoltait contre cette sorte de fatalité que ma naissance m'avait imposée, comme un sceau de malheur.
M"* Danglars laissa échapper un gémissement.
— Je ne vous accuse pas, ma mère. Que voulez-vous! nous sommes le.s jouets d'une puissance supérieure à notre volonté...
mais aujourd'hui, je suis un homme, je suis en pleine possession de ma conscience et de ma volonté! Et je veux, entendez-vous bien, je veux être un honnête homme.
Le forçat était beau. Debout, son bonnet vert à la main, levant vers le ciel sa tête rasée, secouant la chaîne qui le rivait à l'infamie, Benedetto, le galérien avait une grandeur épique.
— Honnête homme ! répéta-t-il. Ah ! si vous saviez quelle saveur a ce mot, passant sur mes lèvres. Tenez, dans mes nuits atroces, je me vois calme, paisible, dans une petite maison, auprès d'une compagne aimée, ayant autour de moi dos enfants adorés... Je me vois travaillant, luttant chaque jour pour assurer le pain quokidien... et je me dis : Ah! misérable! il est trop tard!.,.
— Trop tard ! non, ne dis pas cela ! s'écria la mère.
— Si fait, 'rop tard. Que puis-je par moimême! rien!... Mon repentir, ma soumission peuvent apporter des adoucissements à mon sort. Déjà, j'ai été délivré de la double chaîne! mais le pardon 1 la liberté! Ah! puis-je donc y songer?
M°" Danglars' avait laissé tomber sa tête dans ses mains.
Elle songeait. Ah 1 s'il était vrai qu'elle pût sauver ce fils tant aimé !
Elle l'interrompit brusquement :
— Mais dis! explique! que puis-je faire! veux-tu tout savoir! oui, j'ai un million... entends bien, un millionl en or... en billets de la banque d'Angleterre... je le donnerais sans hésiter... mais te sauver! te sauver!
L'aumônier nefaisait pas unmouvement.
n lisait son bréviaire.
A ce mot de million — million existant, vivant — Benedetto avait eu un tressaillement qui l'avait secoué tout entier.
— Oui. je le donnerais! s'écriait encore M""» Danglars. Mais qu'est-ce que cela?
de l'argent! je donnerais ma vie, mon âme!... mon salut éternel !
Benedetto l'attira contre lui, et si étroitement, (jue la pauvre femme sentit contre sa poitrine le heurt dur de la chaîne de fer :
— Ma mère! ma mère! dit-il d'une voix si douce qu'elle pénétrait jusqu'aux fibres les plus intimes de la jeune femme, peut-être peux-tu encore quelque chose !
— Oh! parle: parle! mon enfant! mon fils adoré !
Il avait miiiagé ses effets avec une habileté infernale.
Ce tutoiement — tout à coup substitué aux formules respectueuses qu'il avait jusqu'alors employées — avait ouvert le coeur de sa mère, comme si un coin s'y fût tout à coup ficlié et l'eût séparé en deux parties. L'illusion y était entrée.
Il eut une inspiration épouvantable.
Attirant M"" Danglars à lui, il la pressa contre sa poitrine et lui dit :
— Maman !
Et le gredin — le bandit — avait dans la voix des notes si douces!
Elle faillit tomber... le bonheur tue quelquelois.
Elle se sentait si heureuse 1 Ah ! les fausses joies de l'amour adultère! Comme elles disparaissaient! comme elles s'évanouissaient, comparées aux jouissances refiles, jihysiques et morales, de cette maternité retrouvée.
— Maman! Où logeras-tu cette nuit?
demanda Benedetto.
Elle ne songeait à rien, sinon à lui répondre. Elle lui dit tout : elle était à l'Olivette, dans le village du Beausset, chez le curé!... Et justement, il était absent, elle était seule.
— Oh ! maman I dit Benedetto, si je pou vais aller te retrouver !
Il enfonça ses ongles dans son crâne rasé :
— Mais je suis fou! Comment puis-je penser à cela? je suis un prisonnier, un galérien! Je t'en supplie... mère, cette nuit pense à moi 1 Tiens, c'est une fantaisie de fils... dis-moi ce que tu feras aujourd'hui, quand tu vas me quitter?
A ce moment, un formidable coup de vent retentit. La bâtisse de briques gémit. C'était le mistral.
Elle n'entendit pas. Elle écoutait l'adorable mélodie.
— Je vais retourner au Beausset... tu sais, je suis un peu peureuse. Et il faut passer les gorges d'Ollioules. Crois-tu que le postillon qui m'a amenée refuse de me reconduire. Mais j'en trouverai bien un autre. . .
— Ainsi, mère, tu vas rester encore quelques heures à Toulon.
— Oh 1 le moins longtemps possible...
— Ne crains-tu pas? des valeurs aussi importantes dans ce presbytère abandonné !
— J'ai pris mes précautions... elles sont enfermées...
— Ainsi, cette nuit, tu coucheras dans cette maison... dans ce lieu désert...
— Je ne crains plus rien ! ma vie d'ailleurs vaut-elle que j'en prenne tant de souci?...
Benedetto marchait à son but lentement, mais sûrement.
Et quand l'entrevue s'acheva, il savait exactement où se trouvait la cassette, contenant partie en or, partie en billets le million dont la pensée hantait ses rêves.
M°" Danglars lui avait décrit minutieusement le presbytère — l'Olivette — il lui plaisait de pouvoir se représenter en imagination le lieu où sa mère passerait en France sa dernière nuit.
Pendant qu'ils parlaient, l'ouragan se déchaînait avec une violence toujours grandissante : le ciel couvert de images jetait sur la terre une obscurité opaque.
Le curé se retourna :
— Madame, dit-il, l'entrevue est finie... on vient chercher le prisonnier.
Elle laissa échapper un cri sourd. C'était véritablement une souffrance terri-
U se suspendit par les poignets et se laissa glisser à son tour dans la mar.
Liv. 13.
ble pour elle, que cette séparatioji qu'elle savai* étemelle.
— Bénissez-moi, ma mère, dit Benedetto.
Et M"« Danglars posa sur ses cheveux ses deux mains qui tremblaient, comme si elle eût été secouée par une f «vre intense.
— Que Dieu te protège ! dit-elle.
Les argousins pariu-ent. Benedetto lui baisa encore les mains, puis avec un geste théâtral, il suivit les gardiens.
— Non ! non ! s'écria la pauvre mère, courant vers la porte. Reste ! une minute ! encore une minute I
Mais la figure administrative du commissaire du bagne %ànt faire diversion à sa douleur. Il lui fallut entendre de banales paroles d'espérance et de consolation, ponctuées par les sifflements du vent qui faisait trembler sur leurs fondations les vieilles constructions de Louis XIV.
y[mt Danglars avait hâte maintenant de sortir de cet enfer.
EUe remercia l'aumônier :
— Prenez ceci, monsieur, lui dit-elle en lui remettant le rouleau de mille francs qu'elle ava:/^ pris dans sa cassette. Et s'il est ici quelque douleur que l'argent puisse adoucir, secourez-la en mon nom.
Et elle sortit.
Quand e:le se tiouva hors de la grand'porte, elle s'arrêta, comme étourdie, eni- TTée de douleur et démotion. La tempête faisait rage. On entendait la grande clameur de la mer qui se ruait contre le môle :
— Mon Dieu ! fit-elle, ayez pitié de moi !...
Et, serrant son manteau autour d'elle, elle se dirigea vers l'hôtel où sa voiture était remisée.
— Eh bien! avait demandé Sanselme à Benedetto.
Celui-ci était si pâle, ses lèvres se contractaient avec une expression si effi^yance, que son compagnon d'infamie eut peur que l'espérance si longtemps caressée ne leixr échappât.
Benedetto ne répondit pas tout d'abord.
D s était assis sur une pile de bois, sous le vent qui claquait autour de lui.
— Alors... le million ! fit Sanselme avec inquiétude.' Nous sommes volés !...
— Hein ? quoi"? que dis-tu ! fit tout à coup
Benedetto comme s'il eût été arraché au sommeil. Le million?... Il est à nous!
— Enfin ! s'écria Sanselme avec un élan de joie. Alors... parle... que devons-nons faire?...
Benedetto le regarda, fronçant les sourcils :
— Quelle est notre tâche aujourd'hui ?...
— Porter ces pièces de bois à bord du transport de commerce qui est là...
amarré auprès du ponton... Mais ne t'inquiète pas de cela... Avec un pareil mistral, on ne, travaille guère, et les surveillants nous laissent la paix...
— Alors, l'évasion ?...
— Est possible... Je dis plus... les circonstances nous favorisent. Elle est des plus faciles...
— Alors, écoute-moi. L'heure est venue où je vais savoir si tu m'as trompé. B faut que, dans deux heures, nous soyons libres...
— Nous le serons. Mais une fois hors d'ici, que ferons-nous? Où irons-nous?... As-tu un plan?...
— Connais-tu le village du Beausset?...
— Certes bien, à la sortie des gorges d'Ollioules...
— Gi'ois-tu que nous puissions y arriver?... Si nous nous évadons en plein jour... nous serons immédiatement arrêtés...
— D'abord, Benedetto, aujourd'hui, pas de plein jour... lesnuages s'épaississent de plus en plus... dans deux heures la nuit sera profonde.
— Mais nous serons enfermés an ponton...
— C'est bien ce qu'il nous faut... car c'est du ponton que nous devons partir,..
— Comment cela ? nous y sommes enchaînés... aucune issue...
— Tu oublies M. Rodibois...
— Vas-tu recommencer cette absurde plaisanterie...
— Voyons ! ai-je l'air de rire? et croistu que j'y songe au moment où il s'agit de la liberté... et d'un million!... Ecoatemoi et comprends tout... Tu as déjà vu que Rodibois nous servait, comme tu l'as dit, de nécessaire... Grâce à lui nous sommes en possession d'une scie d'acier qui en dix minutes aura raisoa de nos fers... Maintenant, je t'ai répété sut tous les tons que Rodibois travaillait toujours pour nous... Viens, tu vas tou^ savoir. Prenons une de ces poutres, et allons à l'ouvrage... En revenant du bateay marchand, nous passerons par le ponton et tu sauras tout...
os
Benedetto obéit. Les deux hommes soulevèrent une énorme pièce de bois et l'ayant hissée sur leurs épaules, ils se dirigèrent à pas lents vers le lieu du déchargement.
Le mistral soufflait avec une telle force qu'ils chancelèrent, ayant peine à conserver leur équilibre. lis s'étaient engagés sur un étroit passage formé de planches ajustées, et qui joignait le bâtiment au ponton.
— La jambe ferme, dit Sanselme. Il ne s'agit pas de faire le plongeon... ça sera bon tout à l'heure.
Ils arrivèrent sans encombre, se croisant avec d'autres forçats, occupés au chargement.
Puis ils se mirent en devoir de revenir sur leurs pas.
Seulement comme le passage était encombré, ils en profitèrent pour s'avancer du côté du ponton, et là, s'aidant des barques amarrées, ils parvini'ent à la prison flottante, vide pendant la journée.
Ds pénétrèrent dans le ponton.
Depuis qu'ils étaient découplés, on les avait relégués dans une sorte de retrait étroit, où ils avaient à peine place pour s'étendre. Benedetto avait voulu protester, mais Sauselme s'y était opposé.
Au moment où ils s'y glissaient, étouffant l'écho de leurs pas, Benedetto sentit que quelque chose passait entre ses pieds. Il ne put réprimer un léger cri de surprise effrayée :
— Chut donc 1 fit Sanselme. C'est M.
Rodibois qui n'aime pas qu'on le dérange.
Le retrait était obscur. Aucune ouverture n'y laissait pénétrer la lumière du jour. Le soir, les fanaux y envoyaient une clarté douteuse.
— Etends-toi, dit Sanselme, et passe doucement les msdus sur le panneau du fond.
Benedetto se mit à plat ventre et obéit.
— Sens-tu quelque chose?...
— Oui, on dirait une rainure creusée dans le bois.
— Eh bien 1 voilà l'ouvrage^ de M. Rodibois... et, en un mois, je te parie qu'il a travaillé dur.
— Que vsux-tu dire?
— Ceci, que tandis que nous sommes là-bas, à peiner sous le bâton des argousins, M. Rodibois de ses dents aiguës comme une scie ronge le bois du vieux ponton. Tu t'es étonné, parce que je rariiassais partout les morceaux de graisse dont les chiens eux-mêmes n'avalent pas voulu. Eh bien 1 de cette
graisse-làje frottais chaque jour quelques centimètres de bois. M. Rodibois, en rat intelligent, savait que c'était là sa tâche, et il mordait, il creusait... Aujourd'hui le panneau sur lequel tu as passé ta main est détaché, et peut nous livrer passage...
— Où nous conduit-il?...
— Tu le verras. Sois tranquille. Mon vieux Benedetto, tu t'es défié de moi : tu verras que je suis homme à tenir mes promesses, quelles qu'elles soient. A cinq heures, nous serons hors d'ici...
— Alors, c'est en nageant que nous nous échapperons...
— As-tu peur?...
— Non certes !... Et puis, je ne veux pas mourir !... Car là-bas... il y a la fortune, l'avenir, la vengeance !
— Bravo 1 Voilà comment je te veux :
Filons d'ici, qu'on ne nous surprenne pas.
— Encore un mot. Et des vêtements I...
— Crois-tu donc que je n'y aie pas songé. Le panneau cache bien des choses, va... et je n'ai rien oublié.
La confiance de Sanselme gagnait Benedetto. Pourtant il avait la fièvre. Il pensait à cette cassette 1... Et il se demandait ce qu'il aurait à faire pour s'en emparer 1...
Comme Us reparaissaient sur le môle, la tempête se déchaînait, plus âpre et plus violente. On entendait les mâts craquer avec des bruits qui ressemblaient à des cris humains. Au loin, la mer, bondissant contre les jetées, avait des hurlements épouvantables.
On suspendait les travaux. Les argousins réunissaient les brigades, comptaient leurs hommes, redoutant que quelques-uns profitassent de cette tourmente pour tenter une évasion.
Des lambeaux de voile, des tronçons de bois traversaient l'air en tourbillonnant, déchirant et brisant tout ce qu'ils i-encontraient sur leur passage.
Il devenait impossible de rester au dehors. Déjà un homme avait été arraché de terre et lancé avec tant de force contre une des grues de fer, qu'il était resté étendu, le crâne ouvert.
Puis la nuit tombait, une nuit factice, mais plus noire et plus efi'rayante.
Les bâtiments, secoués dans le port, ressemblaient à d'énormes monstres atteints de la folie des convulsionnaires.
Les matelots s'appelaient, les chaînes des ancres grinçaient, puis on percevait le fracas d'une chute. C'était un mùl qui se brisait.
Les forçats, effrayés, poussaient des exclamations de terreur que ne calmaient pas les, violences des argousins affolés eux-mêrnes, qui poussaient vers les bâtiments de /arsenal, ou vers les pontons, leurs troupeaux en désordre.
Bsnedetto et Sanselme se trouvaient d'ins leur retrait. Les chaînes et les barres de fer étaient amarrées. Le vieux ponton secoué avait des cliqu éléments de squelette. Maintenant dans le silence funèbre du ponton, tombe que la terreur rendait plus sinistre encore, tous restaient immobiles sur les planches, ayant peur de la mort qui eût été pourtant une délivrance. Mais les plus misérables sont les plus lâches.
— Es-tu prêt? demanda Sanselme à Benedetto.
— Je suis prêt I
— Tu sais que nous allons jouer notre viel...
— Que m'importe I
— En avant donc t Qui ne risque rien n'a rien !
Nous l'avons dit, le fracas du vent était tel que tout bruit disparaissait dans la tourmente. Bien que Sanselme eût pris toutes ses précautions, cependant cette circonstance favorisait singulièrement le dessein des deux misérables.
En un quart d'heure, ils eurent coupé l'anneau de fer qui les tenait à la cheville.
Puis Sanselme, se glissant à plat ventre, fit jouer le panneau détaché par la patience rongeuse de M. Rodibois — le bien nommé.
A ce moment, des craquements formidables faisaient bruire la carcasse du vieux ponton^ Parfois on eût dit de sourdes détonatioVis.
Dans la cachette, dissimulée par le panneau, Sansfjlme avait de longue date déposé des bardes volées un peu partout dans le bagn/i. Le paquet était enveloppé dans une épaisse toile goudronnée.
Cette cachette communiquait avec une sorte de caveau dans lequel on entassait depuis longues années des objets de rebut, chaînes hors d'usage, outils de toute sorte. Un sabord, fermé par un énorme gcu Villon de fer, à écrou, ouvrait sur la mer.
Toutes 'es précautions étaient prises, l'écrou, préalaTslement graissé, tournait sous la pression de la main.
Le sabord fut soulevé. L'obscurité était profonde A deux pieds au-dessous, le flot noir clapotait.
Sanselme dit :
— Je passe le premier. Tu me passeras le paquet. Puis à ton tour, laisse-toi glisser. Nous sommes à l'eau... et voguent... les galériens t
Il fallait un incroyable courage pour se risquer, au milieu de la tempête, au risque d'être cent fois brisé contre les navires qui s'entrechoquaient.
Mais les deux hommes étaient doués d'une indomptable énergie.
Benedetto avait obéi. Puis se suspendant par les poignets à l'ouverture du sabord, il s'était laissé tomber dans le flot.
— Plonge ! dit Sanselme. Et à la grâce du diable 1
Ils disparurent. Le ponton, masse noire, se penchait et se redressait avec des soubresauts étranges.
LES GORGES d'oLLIOULES
M"» Danglars s'était hâtée de retourner à l'hôtel des Armes d'Italie.
Battue par la tempête, ayant peine à conserver son équilibre sous les rafales, elle était enfin parvenue à regagner un abri : mais elle entendait ne pas s'y arrêter.
Maintenant il lui tardait de fuir ce lieu de désespoir.
Son impuissance même lui rendait plus pénible encore son séjour à Toulon, à quelques centaines de mètres de celui qu'elle ne pouvait sauver ni même secourir, et qu'elle se figurait, à cette heure, martyrisé par les gardiens du bagne.
— Vite, des chevaux, avait-elle dit. Je pars pour le Beausset.
Mais respectueusement, très respectueusement, l'hôtelier des Armes d'Italie avait fait observer à M"^ la baronne — il avait reconnu le tortil sur l'écusson de la voiture — qu'il était de toute impossibilité de souscrire à son désir.
Des chevaux, qui voudraient les risquer dans cette épouvantable tourmente ! Et alors même qu'on les achèterait, quel postillon se hasarderait à les conduire?
Et pourtant, elle voulait.
Elle éprouvait des tortures poignantes qui — semblait-elle — s'adouciraient dès qu'elle serait éloignée. Elle ne se tenait pas pour battue, ordonnait, priait.
Enlin, ouvrant sa bourse, elle offrait vingt louis à qui lui obéirait.
Il y a des chiffres éloquents qui ont des persuasions inattendues.
— Madame la baronne, dit l'hôtelier, l'eue connais à Toulon qu'un homme qui consentirait à risquer ses os et ceux de ses chevaux — pour une bonne somme.
— Allftz me chercher cet homme.
— Je vais envoyer, madame, reprit rhôtelier, Insistant sur le mot — en- •'foyer — pour qu'il fût bien compris qu'il ii''était pas un commissionnaire. Mais il faut vous ai-mer de patience, l'homme est souvent hors de chez lui...
— Oh ! par un temps pareil !
— ÎMadame convient elle-même que c'est folie que de s'exposer au mistral. Ma^ dame devrait elle-même ne partir que demain... nos chambres, la cuisine de l'hôtel...
— Je vous ai dit d'envoyer chercher cet homme...
Mais l'hôtelier s'intéressait trop à la santé de M"'« la baronne, pour permettre qu'elle se remit en route sans rien prendre.
Ainsi, dans les plus grandes douleurs, on se heurte à des banalités exaspérantes.
Cet homme ne voyait qu'une note à présenter et cherchait à en gonfler le total.
Bon gré mal gré, et pour que l'on consentît à dépêcher un messager au postillon de bonne volonté, elle dut s'installer devant un repas que l'iiôtelier se hasardait de qualifier de succulent.
Une heure passa, puis une autre. Enfin le messager revint. L'homme était au cabai'et et avait dit qu'il serait là à quatre heures.
— Qu'est-ce donc que cet homme? demanda M™« Uanglars que ce mot de cabaret avait mise en éveil.
— Oh ! un brav« homme î repartit l'hôtelier. Un ancien pensionnaire de la ville.
11 clignait de l'œil, [montrant la direction du bagne 1
— Il a fuit ses vingt ans bien honnêtement. ALiintenant il vit de ses petites bricoles, à droite et à gauche. 11 ne craint ni I>jeu ni diiible I
— Mais, est-il cocher? Sait-il conduire?...
— Lui I bonté du ciel ! ii avait été condamné pour avoir — étant courriel' de la maile — prêté la main à des bandits «jui avaient volé la caisse du gouveruemeat...
L'homme disait «ela avec le plue parfait sang-froid, comme une recommandation toute naturelle.
La barotioe eut un mouvement d'hésitation, bien vite réprimé. Après tout, cet
homme avait payé sa dette. L'hôtelier le qualitiait lui-même de brave homme. Puis, qu'avait-elle à craindre ?
— Mais, madame peut-être tranquille, acheva-t-il, le père Jacob n'a jamais fait de tort à personne.
C'était concluant. Il n'y avait plus qu'à attendre le bon plaisir du père Jacob.
A l'heure dite, il arriva, le poignet passé dans la bride de ses chevaux, qui se cabraient.
C'était un personnage trapu, carré, à tète sinistre.
M™ Danglars se leva vivement, et allant à sa rencontre :
— C'est vous qui avez consenti à me conduire au Beausset?
— Pour vingt napoléons, oui, madame.
— Alors, attelez... et partons...
— Pardon, excuse, mais madame paie d'avance...
— Oui, fit la baronne qui avait hdte d'en finir.
— Ça ne fait rien, si l'ai-gent est bon, dit le père Jacob, faut avouer qu'il est rudement dur à gagner. Ça ne va pas être gai, vous savez le passage des gorges...
— Je le sais. Mais il faut que je parte...
— Alors, hue I Cocotte! et en route, fit ^'ancien forçat.
L'homme semblait habile : il eut bientôt attelé les bêtes qui levaient la tète, reniflant le vent âpre, qui s'engouffrait dans la cour de l'hôtel.
L'hôtelier fut payé largement, se confondit en salutations, et crut devoir dire au père Jacob :
— Tu sais, vieux, ouvre l'œil.
— Laissez donc, je réponds de la casse.
Cinq heures sonnaient au moment où M™" Danglars, blottie dans le fond de sa voiture, franchit les vieux remparts de Toulon. Un sanglot s'échappa de sa poitrine. Elle laissait derrière elle tout son passé, elle s'en allait vers l'inconnu.
Les chevaux, lancés au grand trot, semblaient indifférents à la tenijiête. On arrivait à la côte des Câpriers.
L'ouragan redoublait. C'étaient d'épouvantables bourrasques, se ruant avec rage, une trombe tourbilloiinanle qui secouait la voiture comme si elle allait être arrachée de la route et emportée à travers les airs.
Frissonnante, la ■pauvre femme était en
Î)roie à une sorte d ivresse. Elle t'ennuit es yeux, appliquait ses nmins contre ses oreilles, pleurant, appelant son lils. La tempête était au dedans d'elle, comme au dehors.
Nuit profonde. Craquements d'arbres.
Jranches emportées à la volée et venant ■ssonime- la voiture, comme des coups de iiaillet.
Le cocher frappait. Sa voix formidable xcitait les chevaux qui semblaient pris .e folie.
La baronne commençait à être prise ,6 terreur : cette course vertigineuse vait un caractère fantastique. Ou était- Ile? Où allait-elle? Ces mugissements e l'air lui semblaient des voix qui claaaient, à elle, les hurlements des damnés le là-bas — du bagne — qui la suppliaient, [ui l'appelaient ou peut-être la maudisaient.
Elle songeait à se dresser, à ouvrir la lortière, à s'élancer dehors. Elle fuirait
travers ce fracas, à travers cette érupion de toute la nature, transformée en olean.
Tout à coup, il y eut un cri, un jurenent qui éclata comme un coup de tonlerre.
Elle éprouva un choc violent et s'évalouit à demi.
Un des chevaux venait de s'abattre.
Le cocher, lancé en avant, s'était acroché au siège. En un instant, il se rouva debout, sacrant tous les sacreûents d'enfer. Puis il s'élança à la tète u cheval qui était debout et qui de ses abots martelait celui qui était à terre.
— Tonnerre de D.... hui'la-t-il, un branard cassé.
De son poing vigoureux, il saisit par es naseaux la bète abattue et la força à e remettre sur ses pieds. Puis il vint à a portière et l'ouvrit.
- Kous sommes f..., dit-U énergiqueaent. Nous n'arriverons pas. Je vas vous •endre l'argent.
Le veut sifflant au visage de M"' Danlars la ranima tout à coup.
— Où sommes-nous? demanda-t-elle.
— Où? le diable le sait. En pleines orges!... Écoutez ça! c'est le torrent ross: qui pourrait bien tout à l'heure se eter en travers de la route. Et alors, bonoir la compagnie!...
— Mais nous ne pouvons rester ici?
don Dieu! je vous en prie, monsieur...
{uest-ce que je vais devenir...
— Là ! là ! ma petite dame ! pas besoin le pleurer polir ça! je ne suis pas un nauvais homme, allez ! Tenez, ces sarées gorges m'ont toujours porté malleur. C'est là qu'il y a tantôt trente ans... u trente années pleines... j'ai eu mon .ccident!...
L'allusion était sinistre. L'homme se
rappelait le crime commis, ce qu'il appelait son accident !
— J'ai voulu faire le malin, dit-il.
Damel quatre cents francs t c'est bon à gagner, mais je ne les gagnerai pas, c'est sûr.
— Vous avez déjà fait tout ce que vous pouviez... je ne veux pas vous fairo perdre. Monsieur, de grâce... encoi-e un effort!...
— Ecoutez, dit l'homme, vous avez l'air d'ime brave dame. Et vous avez du courage à revendre. Seulement faut être raisonnable. Voilà ce que je vous propose.
Nous allons dételer et nous en aller tout doucement à OUioules. C'est à une petite demi-heure en arrière. Là, je prendrai ce qu'il faut pour raccommoder le brancard. Nous attendrons jusqu'à ce que le vent tombe. Ça ne sera pas long : je sens ça, moi qui suis un vieux du pays...
Et il ajouta en riant :
— Voilà jilus de quarante ans que je l'habite... de gré ou de force.
— Vous me promettez que nous ujus remettz'ons en route à n'importe quelle heure cetLe nuit...
— Foi d'honnête homme qui n'a jamais manqité à sa parole...
M""" Danglars n'hésita plus. De fait, il n'était pas possible de rester au milieu du défilé, en pleine rafale. Elle descendit. L'homme détachait ses chevaux. Du reste il semblait que le pronostic du pèi"e Jacob dut se réaliser plus tôt qu'on ne l'eût espéré. Maintenant une pluie fine tombait :
— Ça casse le vent, dit le postillon. Un peu de patience et ça ii'a. Seulement, dépêchons-nous un peu.
Et ils s'en allaient, à travers la nuit, éclairés seulement par une lanterne que l,e vent n'avait pas brisée, et qui jetait devant eux un rayon jaune sur la terre caillouteuse.
Il semblait à M°° Danglars qu'elle marchait dans un cauchemar. Un invincible engourdissement la saisissait : ses pieds s'amollissaient et n'avaient plus la sensation de la souffrance. Un instant, elle chancela.
Le père Jacob la soutint de son bras vigoureux, tandis que de l'autre main, il tenait la bride des chevaux. Il avait dû poser la lanterne à terre.
— Voyons, il ne faut pas s'affaler, dit-il. Ce qu'on veut, on le peut...
Tout à coup il s'interrompit :
— Hé ! hé ! fit-il, qu'est-ce que c'est aue ça?...
Laissé on ne sait d'où par un QQ^^p ^^
▼ent sifflant au-dessus d'un des rocs qui formaient une muraille naturelle, sur le côté de la. route profondément encaissée, un objet lourd venait de s'écraser sur le sol avec un bruit mat.
— Ouais ! fit-il en le ramassant. D'où ça peut-il venir?... il y a donc du gibier en campagne.
Revenant à elle. M™' Danglars avait machinalement jeté les yeux sur ce qu'il tenait à la main.
Le père Jacob avait pris Tobjet et ricanait disant :
— Eh! mais, nous avons donc pris la clef des champs, mon petit père ! par un temps comme ça! Ça ne fait rien, si tu arrives à te tirer des pattes sans tomber entre les grififes des rabatteurs, tu auras de la veine.
— Mais qu'est-ce donc demanda M"" Danglars qui tremblait.
— Ah ! vous ne connaissez pas ça.vous, mais moi qui ai été coiffé de cette reliquelà pendant pas mal d'années, je ne m'y trompe pas.
Et, avec une forfanterie joyeuse, sinistre, le père Jacob se campa en pleine tête ce qu'il venait de ramasser.
C'était un bonnet de forçat...
Un>)onnet vert... le signe de la condamnation à perpétuité.,.
-Et pour mieux accentuer l'eflfet, qu'il trouvait drôle, l'homme, lâchant le bras de M"" Danglars, éleva la •lanterne à la hauteur de son visage.
Coquetterie ! où vas-tu te nicher I
Cet homme, qui tout à l'heure avait l'air d'un maquignon ou d'un postillon quelconque avide de gagner des « guides » était tout à coup devenu épouvantable.
Et M" Danglars reconnaissait ce bonnet... elle l'avait vu, tout à l'heure. Oh! il n'y avait pas longtemps de cela, au front de celui vers lequel toute son âme s'élançait, au front ras de celui qui était son fils...
Elle poussa un cri terrible et se recula, jetant ses mains en avant, comme si elle eût voulu écarter un spectre horrible...
Lui. très calme d'ailleurs, ôta le bonnet
— Là! là! fit-il. Mille pardons 1 y parait que ça vous /ait peur! Je comprends ça! Ce n'est guère gai, ce bonnet-
— Mais comment se trouve-t-il ici, dans votre main?
— Vous m avez bien vu le ramasser...
sur la route...
— Alors... expliquez-moil... pourquoi une coiffure de forçat...
— Est là, sous nos pieds!... Ça, cest très simple !
— Dites! dites!...
— Marchons... je vais vous expliquer ça... Cet affiquet-là prouve tout simplement qu'il y a des camarades de là-bas qui ont faussé compagnie à MM. les gar j chiourme...
Es marchèrent, rapidement. Le Vv..;, tombait tout à fait. {i
— Or, la première idée des évadés," continuait le père Jacob, c'est de se barrasser du costume... vous savez, l'uniforme de là-bas... et le pi'opriéi
de ce bonnet-là n'a pas manqué à c consigne.
Les deux marcheurs franchissaient o.
ce moment l'entrée de la gorge et attugnaient les premières maisons d'Ollioules.
Huit heures sonnaient au clocher de l'égli
M"" Danglars semblait avoir retrouvé des forces et se hâtait pour suivre son conducteur.
En même temps, elle l'interrogeait encore, avec une émotion qu'elle avait peine à contenir.
Un pressentiment inexpliqué lui serrait le cœur.
— Mais alors, disait-elle, cet évadé est tout près d'ici...
— Ça, c'est prouvé! ma petite dame.
Avec un vent pareil qui vous emporte des troncs d'arbres gros comme un homme à des quatre ou cinq lieues, vous comprenez bien qu'un bonnet de forçat, ça ne pèse pas lourd. Mais voilà l'auberge... maintenant qu'il fait moins mauvais, ça sera l'aflaire d'une dizaine de minutes, nous irons reprendre la voiture et en route !
Disant cela, le père Jacob avait ouverl la porte d'une saJIe basse dans laquelh M°" Danglars était entrée derrière lui.
Quelques hommes étaient attablés là buvant et discutant.
A peine d'ailleurs tournèrent-ils la tèu pour regarder les nouveaux arrivants.
Le cocher était allé droit au fond de 1 pièce et là avait adressé quelques mots i l'aubergiste, demandant ce qui lui étai nécessaire, de la corde et quelques cloui pour la réparation du brancard.
Le dialogue s'était borné, à quelquA observations sur le temps.
Puis Jacob était ressorti pour exami ner ses chevaux attucliés au dehors, e s'assurer que celui qui s'était abattu u'é tait pas blessé.
Elv tenant un poignard entre ses dents, il fit sauter la carrean. Liv. 14. 14'
vr
n avait laissé sur la table de bois, à eôté de M"" Danglars assise, le bonnet de forçat.
L'aubergiste — un gros homme à bonne figure — s"étant approché de la voyageuse pour lui demander si elle n'avait besoin de rien, vit le bonnet, eut un haut le corps et s'écria :
— Tiens ! un bonnet de perpète (perpétuel). Gomment diable est-il entré ici?...
— C"est le postillon qui l'a ramassé sur la route, dit doucement M°" Danglars. Il suppose que quelqu'un de ces malheureux se sera évadé et que le vent aura emporté son bonnet au loin...
— Un évadé ! fit l'aubergiste. Hé 1 les gars ! ajouta-t-il en se tournant vers les buveurs, vous qui tout à l'heure demandiez de l'ouvrage... en v'Ia de tout trouvé 1...
M"' Danglars regardait , ne comprenant pas le sens de ces paroles.
— Faut vous dire, madame, continuait l'aubergiste, que, quand on repince un de ces gaillards-là, il y a une jolie prime de cent francs...
— Et nous allons un peu essayer de la gagner, dit un» homme petit, maigre et laid en se levant et en s'approchant à son lour.
— Part a deux ! part à trois ! exclamèrent d'autres voix.
— La chasse ne sera pas difficile, reprit le premier. 11 suffira d'être deux... C'est moi qui ai eu l'idée le premier, donc à moi d'abord ! Quant à vous tirez au sort 1 cent francs pour deux, il n'y a pas déjà si gras.
— Que veulent dire ces hommes ! demanda à voix basse M""' Danglars à l'aubergiste!
— Ça veut dire qu'ils vont se mettre en chasse, et soyez tranquille. C'est des gens du pays qui en connaissent tous les coins et recoins. Ils sauront bien pincer le gibier...
— Et alors?
— Alors... eh bien, ils reconduiront le fugitif à Toulon, tout tranquillement... et on leur comptera les cent francs...
— Oh ! le malheureux, fit la pauvre femme en joignant les mains.
— Dame 1 vous savez, madame, notre intérêt avant tout !... Ces gueux-i;'i, quand ça se sauve, ça n'a rien à se mettre sous la dent... ça entre n'importe où... et ça vole ou ça tue ! Vaut mieux qu'on les repince... 11 n'y a pas de pitié qui tienne...
Tout à coup, l'homme qui tenait le bonnet et qui l'examinait, dit :
— Ça, c'était un nouveau... le bonnet
est tout neuf, il n'a pas servi beaucoup.
— Il n'avait pas écrit son nom dedans? demanda un autre.
— Non I mais il y a son numéro I le 88...
M"°° Danglars se dressa, pâle, ayant reçu un coup horrible en plein cœur.
88 1 Ce numéro, elle se souvenait de l'avoir vu inscrit au bonnet de Benedetto I Ah I c'était folie, sans doute. Etait-il donc possible que le fugitif fût justement celui auquel elle avait parlé, il y avait quelques heures.
— Montrez, demanda-t-elle en tendant la main.
Non 1 on ne s'était pas trompé. C'était bien le numéro 88. En le revoyant, elle ne pouvait plus conserver aucun doute. Ces chiff'res, elle les avait machinalement remarqués, pendant que Benedetto froissait le bonnet dans sa main.
Donc Benedetto, donc son fils s'était évadé I Et ces hommes parlaient de se mettre en chasse, de le poursuivre, de le saisir, de le plonger de nouveau dans l'enfer dont il était parvenu à s'échapper.
Une suprême angoisse lui poignait le cœur !
Et. si c'était pour la revoir, pour l'embrasser une dernière fois que le malheureux avait accompli ce miracle de. briser sa chaîne?...
C'était elle qui le livrait, car c'était sa faute à elle si le postillon était revenu sur ses pas. Elle oubliait la tempête, la voiture brisée, toutes les fatalités qu'elle était impuissante à combattre. Elle s'accusait, l'âme endolorie.
— Le mieux, dit celui qui avait parlé le premier, c'est de nous mettre en route tout de suite... B ne faut pas leur laisser le temps de tirer au pied... Un dernier veiTe, patron, et en chasse!...
M"' Danglars , résolument , tira sa bourse de sa poche :
— Messieurs , dit-elle , écoutez-moi.
C'est un caprice, si vous voulez. Mais je vous supplie de ne pas poursuivre ce malheureux...
— Hein ? nous allons perdre cent francs comme ça...
— Et si je vous en donne deux cents?...
Il y eut un silence. Les hommes regardaient avec surprise cette dame, dont la mise dénotait une haute position, et qui semblait si fort s'intéresser à un forçat inconnu.
Pourtant le chiffre de deux cents francs avait produit son effet.
— Le fait est qu'il fait un chiei» de temps i dit l'un.
— Et que dix uapoléons... ça ne se trouve pas sous le pas d'un cheval...
— Mais nous sommes trois, ajouta une voix avinée.
— Trois cents francs, dit M""" Danglars. Ce qui fait pour chacun devons une part complète...
— Mais, madame!... s'il n'est pas pris ce soir, il sera pris demain!...
— C'est possible ! insisia la pauvre femme qui tremblait si fort qu'elle avait dû se laisser retomber sur le banc, mais tenez ! je vais vous dire la vérité I aujourd'hui même, j'ai visité le bagne... et j'ai été prise de pitié. Je voudrais que mon passage dans ce lieu maudit profitât au moins à quelqu'un... Eh bien ! si le malheureux qui erre à cette heure dans la campagne peut parvenir à fuir, laissez-lui la chance de le faire... je vous le demande en grâce !...
— Oh! ma foi! j'accepte! dit l'homme, qui en somme n'était point certain de gagner la prime ; les deux autres consentirent également.
— Alors vous me donnez votre parole de ne rien tenter pour vous emparer de ce malheureux !
— C'est juré!... Et maintenant, papa l'aubergiste, un frichti à tout casser ! nous avons de quoi payer...
— Et voilà l'argent ! fit M"° Danglars dont le cœur s'emplissait de joie.
Au même instant, un coup de feu retentit au dehors.
— Gré nom ! madame ! il me semble qu'il y a d'autres chasseurs que nous.
En même temps, une voix criait furieusement dans la nuit :
— A moi ! à moi!... j'en tiens un !
Les hommes du cabaret, l'aubergiste en tête, s'élançaient dehors.
jjme j)anglars, restée seule, les traits convulsés, les yeux agrandis par la terreur, attendait.
Quelques minutes s'écoulèrent, ponctuées par des imprécations.
Et la porte s'ouvrit toute grande, sous une poussée formidable.
Un groupe apparut, au milieu duquel un homme couvert de sang se débattait avec rage.
Instinctivement , M"" Dang'ars sctait rejetée dans l'ombre, et avait caché son visage dans ses deux mains. Elle se sentait mourir.
— Ah.» gredin ! va! criait le père Jacob, ▼oleut de chevaux I ton compte est bon I * N'osant pas regarder, la pauvre femme entendait les halètements de l'homme qui,
épuisé, était tombé à terre, entraînant un banc dans sa chute.
— Pourquoi me frapper f râla l'homme arrêté, vous me tenez ! la partie est perdue ! tant pis pour moi !...
Ce n'était pas la voix de Benedetto ! ! I
Et comme l'homme était couché sur ses genoux, maintenu aux épaules par la main robuste de ses adversaires, le visage levé et placé en pleine lumière, M°" Danglars le vit en face.
Non ! ce n'était pas son fils !...
S'était-elle donc trompée? Ce numéro qu'elle avait cru reconnaître pour celui qui était inscrit au front de Benedetto appartenait donc à un autre forçat?
L'aubergiste interrogeait le père Jacob:
— Figurez-vous, disait celui-ci, que j'étais aufouddel'écurie, là-bas, parderrière, pour chercher une longe pour les chevaux... Je n'ai pas été long pourtant... Mais voilà qu'en l'evenant j'entends du bruit... je cours... et qu'est-ce que je vois? deux hommes — deux ombres — qui avaient détaché les bêtes et qui sautaient sur leur dos... On ne me prend jamais sans vert sur cette sacrée route... J'avais un pistolet dans ma poche/., et au moment où les chevaux s'élancent, je tir*... l'un des deux hommes chancelle et tombe... je saute dessus.. . et le voilà !...
— Mais l'autre!...
— L'autre s'est sauvé au grand galop, dans la direction des gorges... mais, tonnerre de Dieu ! je le rattraperai... il a le vieux canasson, le carcan... tandis que l'autre en mangerait six comme lui...
Ainsi, le danger n'était pas écarté !
L'autre forçat, c'était Benedetto. Et il allait tomber aux mains du postillon, qui rapidement rechargeait son arme...
Que faire pour le sauver !...
Pendant ce temps, on avait ficelé Sanselme, — car c'était lui, le lecteur l'a déjà deviné, — avec des cordes solides.
— Allons 1 un verre d'eau-de-vie, dit le père Jacob, pour me mettre du cœur au ventre, et à bride abattue à la poursuite de l'autre...
M°" Danglars s'approcha rapidement de Sanselme, et à voix basse :
— Celui qui vous accompagnait, c'esi Benedetto, n'est-ce pas?...
Sanselme eut un sursaut, et regarda M"" Danglars en plein visage :
— La dame au billet, murmura-t-il, me connaissez-vous? C'est à moi que vous avez remis, là-bas, à la Forêt une lettre pour' Benedetto.
— Oui, oui... ainsi, c'est bien lui!...
— C'est luil
— Je veux le sauver... Aidez-moi!...
je vous ferai riche I...
Un éclair passa dans les yeux de Sanselme. fUche! c'était donc aussi la femme au million !
n jeta un rapide regard autour de lui.
Le père Jacob, humant son verre d'eaude-vie, sûr qu'il était de rattraper le € carcan », qu'il connaissait mieux que personne, avait posé le pistolet sur la table auprès de la porte.
— Coupez la corde qui me lie, dit Sanselme. Il y a là un couteau à portée de votre main. »
jyjme Danglars était décidée à ne reculer devant aucun effort. Elle voulait sauver son tils.
Habilement, elle posa la main sur le couteau, et se plaçant devant Sanselme, de façon à le cacher aux buveurs, elle passa la lame sur la corde.
— Bien, fit Sanselme. Maintenant, allez du côté de la porte et. . . soyez prête à sortir.
La porte n'était pas refermée. M™« Danglars, livide, mais soutenue par une énergie nerveuse, se tint là attentive au signal.
— Maintenant, bonne nuit, dit le père Jacob. Et moi, je vais détaler d'une rude façon.
A ce moment, Sanselme qui s'était débarrassé de ses liens, bondit sur ses pieds, sauta sur le pistolet, et se ruant vers la porte , saisit M"» Danglars dans ses bras vigoureux, comme il eût fait d'un enfant, et tira la porte derrière lui, s'y appuyant de toute sa force.
M"'8 Danglars avait compris. Elle avait été écuyère émérite, et au temps de sa vie de lionne, elle avait plus d'une fois, dans les manèges élégants, recueilli des applaudissements.
En moins d'une seconde , elle fut en selle.
Sanselme abandonna la porte, lâcha un coup de pistolet sur le groupe qui apparut, et tandis qu'un homme tombait avec une horrible imprécation, bondit sur l'animal qui, piqué de la pointe du couteau, s'élança à fond de train, emportant les deux fugitifs.